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Les
événements de 1814 et ceux de 1815 avaient prouvé que la Corse, territoire
français depuis 1768, et département depuis 1789, était devenue, avec
Napoléon Ier, un morceau de la patrie française. Elle le resta au xix e
siècle. Sans interruption, depuis cent ans bientôt, elle connut les mêmes
souffrances et les mêmes joies que la grande nation à laquelle le destin
l’avait unie. A l’instabilité des dominations anciennes succéda la stabilité
française. Durant un siècle, la France eut le loisir de continuer et
d’achever l’œuvre entreprise par l’Empire, c’est-à-dire de fondre
politiquement, moralement, économiquement l’île dans la masse continentale,
la race corse dans la race française. Un examen rapide des efforts tentés
dans ce but par les différents gouvernements qui se sont succédé à Paris doit
terminer l'histoire de la civilisation corse et permettre d’apprécier les
résultats. En d’autres termes, la Corse est française de cœur, l’est-elle
aussi de fait ? Ce qui
frappe tout d’abord, c’est le piétinement sur place, la stagnation de cette
civilisation. Telle elle était en 1815, telle elle est à peu près en 1914. On
a accusé les habitants d’en être la cause, on n'a pas incriminé, autant
qu’ils le méritaient, les gouvernements. Ceux-ci n’avaient pas les mêmes
raisons affectueuses que Napoléon Ier de s’intéresser spécialement à l’île ;
ils étaient même parfois mal disposés envers une terre qui avait donné
naissance à l’usurpateur[1]. Quant aux insulaires,
abandonnés à eux-mêmes, ils étaient immédiatement retombés dans les errements
que leur avait légués le passé. La Restauration commença par supprimer la
dictature militaire que l’Empire lui avait appliquée et par faire de la Corse
un département. Si elle laissa subsister un gouverneur, comme commandant des
troupes, elle rendit au préfet son indépendance, sans préciser exactement les
attributions des deux fonctionnaires. Il en résulta bien vite un désaccord,
qui favorisa la reconstitution des partis et des clans presque disparus. La
population, déjà divisée en bonapartistes, fidèles au culte de Napoléon, et
en royalistes, ralliés aux Bourbons, se trouva bientôt en proie au désordre
politique. Le régime électoral le favorisa. En vertu de la Charte de 1814, la
Corse n'élisait que deux députés ; le droit de suffrage appartenait aux
électeurs âgés de trente ans et payant un cens de 300 francs ; pour être élu,
il fallait être imposé pour une somme de 1.000 francs. En outre, les
électeurs étaient désignés par le préfet, qui s’efforça de n’introduire dans
le collège électoral que des citoyens dévoués au régime, sans se soucier au
besoin du chiffre de leurs impositions. De cette manière, le premier collège
qui fut réuni à Corte, en 1817 seulement, ne comprit qu’une cinquantaine
d’électeurs, dont les voix se portèrent, conformément à l'injonction
administrative, sur François Peraldi, d’Ajaccio, et sur l'ancien président de
la cour royale, Castelli[2]. Or le premier ne put pas
siéger, puisqu’il avait moins de quarante ans, âge légal, et le second eut un
rôle insignifiant. L’arbitraire administratif, la candidature officielle,
l’insuffisance de la représentation législative empêchaient toute vie politique
sérieuse en Corse. Les habitants se dédommagèrent en se livrant aux rivalités
de familles, dont les plus ardentes furent celles des Pozzo di Borgo et des
Sébastiani ; la première eut pour chef l’ambassadeur, la seconde le maréchal
dont l’influence et les ambitions électorales furent officiellement
combattues. Les
préfets ne faisaient rien pour empêcher la renaissance de l’anarchie. Leur
instabilité paralysait toute action bienfaisante, même quand ils la
recherchaient, comme Lantivy. En quinze ans, neuf préfets se succédèrent qui,
pendant les vingt mois en moyenne de leur administration, s’efforcèrent
surtout de placer leurs créatures. L’autorité royale n'avait aucun souci
d’améliorer cette situation. Elle gardait rancune à ce département d’avoir
enfanté Napoléon et le laissa bien voir en différentes occasions. Ajaccio fut
particulièrement punie, on lui enleva la Cour royale et le gouvernement
militaire qui furent transférés à Bastia. Une ordonnance du 29 juin 1814
avait transformé la cour spéciale extraordinaire, établie par l’Empire, en
cour de justice criminelle et maintenu la suppression du jury. C'était sans
doute une violation de la constitution et de la loi ; le mécontentement qui
agita à ce sujet une partie de l’opinion était légitimé par un régime
d'exception qui atteignait la Corse seule, alors que tant de départements
étaient affligés de troubles bien plus graves, auxquels l’histoire a donné le
nom de Terreur blanche. Mais il ne semble pas que le jury eût guéri les maux
insulaires qui caractérisèrent cette période de la Restauration en Corse. Le
banditisme reparut avec la vendetta. Un magistrat put prétendre en 1820,
qu’en deux mois la cour criminelle prononça 194 condamnations, dont 63 à la
peine capitale[3]. Les exploits du bandit
Théodore Poli défrayèrent la presse ou alimentèrent la curiosité publique. On
raconta ses actes d’audace invraisemblable : l’arrestation du bourreau à
Bastia même, et son exécution à 300 mètres de la gendarmerie et du tribunal ;
sa présence au théâtre, à côté du gouverneur et du procureur royal. Il fallut
instituer une gendarmerie spéciale dite des voltigeurs corses, qui, par sa
mobilité, traqua sans trêve les bandits. Poli fut surpris et tué en 1827. Comment
dans un tel désordre et après une indifférence réelle du pouvoir central, la
Corse aurait-elle pu progresser ? On accusait avec assez de raison les
Bourbons de négliger l’instruction du peuple, les travaux publics, les
encouragements à l’agriculture. Si l’administration fit construire un hôpital
militaire aux bains de Guagno, elle laissa les eaux thermales dans le même
abandon que par le passé. Bien mieux, elle supprima les privilèges que Miot
avait jadis distribués à la Corse, pour lui faire aimer, suivant les mots
d'un magistrat parisien, la nationalité française[4]. Les plaintes qui s’élevèrent
de tous côtés furent si fortes, que les arrêtés Miot furent rétablis en 1817.
En 1821, une ordonnance dut même autoriser les fonctionnaires à verser leur
cautionnement en immeubles, tant le numéraire était rare. C’est en vain que
l’ingénieur des mines, Gueymard, délégué du ministère dans l’île, en vanta la
richesse et en plaignit la pauvreté ; en vain qu’il la recommanda à
l’attention des Français et à la sollicitude du gouvernement, qu’il souhaita
la voir « devenir, par son industrie, son commerce, sa marine, florissante et
heureuse[5] ». La Restauration ne
l’entendit pas ; elle ne fit rien et ne voulut rien faire. Les préoccupations
intérieures et extérieures étaient trop grandes pour que l’on eût le loisir
de s’intéresser à la misère de la terre napoléonienne. 1830
survint. Charles X partit pour l'exil et fit place à la monarchie bourgeoise.
Le gouvernement n’augmenta pas le nombre des sièges législatifs de l’ile,
mais accrut celui des électeurs. Les Sébastiani, qui avaient souffert de la
Restauration, prirent leur revanche. Le général Tiburce, frère du maréchal,
fut élu député en 1830 et le resta pendant quinze ans. La stabilité
préfectorale devint une heureuse règle qui porta bientôt ses fruits. Jourdan (du Var) administra la Corse pendant
quatorze années consécutives. Louis-Philippe enfin, comme don de joyeux
avènement, par une ordonnance du 12 novembre 1831, rétablit, malgré les avis
contraires du conseil général, du procureur général de la cour de Bastia et
du garde des sceaux lui-même, le jury, dont la suppression avait été
maintenue en 1814 et qu’une partie de la population réclamait pour des
raisons d’amour-propre. Le maréchal comte Horace Sébastiani[6] fut comblé d’honneurs ; il
devint pair de France et ministre ; en cette qualité, il put prodiguer les
faveurs à ses compatriotes et en particulier à ses partisans. Grâce à lui la
Corse rentra sous le régime du droit commun, mais cela fut insuffisant. Pour
améliorer une situation qui empirait chaque jour, il fallait un traitement de
faveur auquel la royauté ne songeait pas encore. Mais un événement attira
brusquement son attention. Le 28 juillet 1835, un Corse de Murato, Fieschi,
fit éclater sur le passage du roi une machine infernale. Le maréchal Mortier
et douze autres personnes furent tués. Le souverain en sortit indemne, mais
on put craindre un moment que sa vengeance n'atteignît tous les Corses. Il
n’en fut rien. Le duc d’Orléans, son fils, entreprit cette année même un
voyage dans file, dont il apprécia « le mal social[7] ». Son récit provoqua
l’étonnement de beaucoup de gens et une enquête célèbre fut confiée en 1836 à
l’économiste Blanqui. Son rapport[8], qui fut lu en 1838, à
l'Institut royal et publié peu après, étala les misères politiques, sociales,
économiques dont souffrait la patrie de Napoléon. Il montra la corruption
électorale, la misère des paysans, les mœurs arriérées, le mépris de la vie
humaine, la désobéissance aux lois, l'absence de civilisation et de routes,
l’ignorance du peuple. Le gouvernement reconnut qu’il était urgent de faire
profiter la Corse des bienfaits que la science répandait alors en Europe. Comment
y arriver ? Les uns proposaient de revenir à la dictature militaire ou civile
que Napoléon Ier y avait déjà appliquée. Mottet, procureur général à Bastia
et député de Vaucluse, prononça à la Chambre un discours documenté et
décrivit les plaies qui l’avaient touché lui-même ; « pour les guérir,
dit-il, tout ce qu’il y a de mieux à faire, c’est ce qu’on avait fait sous
Louis XV et Louis XVI : ne pas séparer l'idée d’une amélioration morale de
-l’idée d’une amélioration matérielle ; concentrer l'autorité dans une seule
main et l’accroître dans une juste mesure ». On n’osa pas aller jusque-là ;
on écouta Limperani, représentant de la Corse, qui répliqua à son collègue :
« La Corse ne consentira pas à ce que des lois d’exception lui soient
appliquées. Nous sommes Français, et nous voulons jouir de toutes les
prérogatives attachées à la qualité de français, dans toute l’étendue du mot.
» Du reste, le réveil des idées bonapartistes, le retour des cendres de
Napoléon rendaient le nom de Corse sympathique à la France. En 1837, une
première allocation de 4 millions avait été votée pour la construction des
routes et des ports ; en 1839, une deuxième subvention de 5 millions fut
encore accordée. On amorça la construction d'un réseau vicinal,
l’organisation d'un enseignement primaire et secondaire ; on encouragea même
la culture du mûrier et du coton. De 1837 à 1842, le nombre des routes
royales passa de deux à sept et l’on dépensa 11.400.000 francs à leur
exécution. Les principales villes commencèrent à se transformer. Les faveurs
allèrent d’abord à la patrie de Bonaparte : Ajaccio fut dotée d’un hôtel de
ville, d’un théâtre, d’une préfecture ; son port fut agrandi, de même que
celui de Bastia, où la jetée du Dragon fut commencée. Les lois de 1837 et
1839 avaient décidé la construction de quais, de môles, de phares à Ajaccio,
à Bonifacio, à l’île Rousse, pour lesquels une somme de 2.766.491 fr. fut
réservée. Mais l'œuvre à accomplir était de longue haleine ; la royauté eut
trop de soucis au dehors, la colonisation de l’Algérie captiva trop
l’attention pour que le programme dressé par Blanqui ait pu être réalisé. La
Révolution de 1848 fit disparaître la royauté et ses projets possibles à
l’égard de la Corse. Du
moins celle-ci sembla-t-elle n’avoir rien perdu au change. Elle eut d’abord
six députés et put croire que la République s’occuperait activement d’elle.
Le 19 octobre 1848, le citoyen Bodin déposait sur le bureau de l’Assemblée
nationale le projet de loi suivant : « Il sera procédé, en 1849, aux études
des travaux nécessaires à l’assainissement du littoral de la Corse et
spécialement de la côte orientale, entre Bastia et Bonifacio. Le dessèchement
des marais de Saint-Florent et de Calvi sera également entrepris en 1849. Une
somme de 219.000 francs sera inscrite au budget du ministère des Travaux
publics[9]. Espérance tôt déçue, car ces
bonnes intentions du gouvernement provisoire disparurent avec lui. Un
Napoléon monta sur le trône. Les insulaires se rallièrent sans hésitation à
lui. Il n’est pas douteux que le second Empire ait eu des velléités d’amélioration
vis-à-vis de la Corse. La preuve en fut fournie, dès 1852, par quelques lois
utiles ; l'une d’entre elles interdit le libre parcours des troupeaux dont
les dévastations annuelles empêchaient tout progrès agricole ; une autre, du
24 juin 1854, supprima la vaine pâture, une troisième interdit le port
d’armes pour rendre la sécurité aux personnes (28 mai 1853). Grâce au préfet Thuillier, qui
semble avoir été un homme énergique, la Corse profita des lois d’intérêt
général qui furent promulguées de 1852 à 1860 : des bureaux de bienfaisance
et des salles d’asile furent, par exemple, fondés dans les villes. Le 14
septembre 1860, l’empereur et l'impératrice, qui se rendaient en Algérie,
s’arrêtèrent à Ajaccio[10]. Ils furent reçus
solennellement par une population enthousiaste et par tous les conseils
municipaux. Aux discours qui furent prononcés, Napoléon III répondit : « La
Corse n'est pas pour moi un département comme un autre ; c’est une famille.
Je suis venu pour étudier ses besoins et je serai heureux de les satisfaire.
» Mais il avait ajouté : « Je ne veux rien changer, mais tout améliorer ».
Comme le disait le maire d’Ajaccio, Braccini, « la Corse saluait avec des
transports d’allégresse » l’arrivée de l’empereur. Elle escomptait que cet
événement serait pour elle le commencement de la prospérité, à peine ébauchée
par Louis-Philippe, et la fin de son abandon. Le programme établi alors
comportait, en effet, d’abord l’achèvement et le perfectionnement des voies
de communication intérieures, l’accroissement avec le continent français,
l’exploitation méthodique des forêts, le dessèchement et l’assainissement des
plaines marécageuses ; puis l’embellissement d’Ajaccio par un ensemble de
travaux comportant la construction d’une jetée, le prolongement du quai, la
dérivation des eaux de la Gravone pour l’alimentation de la cité, la mise en
culture de Campo di l’Oro, la création d'établissements industriels et d’un
chantier de construction ; Bastia se contenterait de la construction d’un
nouveau port dans l’anse de Saint-Nicolas, qui aurait onze hectares de
superficie ; l’île Rousse aurait une jetée contre les vents du Nord ;
Propriano, un débarcadère. Enfin l’enseignement public serait favorisé par la
création d’écoles et d’un lycée d’externes à Ajaccio ; les arrondissements de
Cervione et de Vico seraient rétablis. Bref la régénération aurait été
totale. Suivant l’expression d’un contemporain, « tout cela contribuera à
porter les idées d’un peuple jeune encore vers les bienfaits d’une
civilisation plus avancée[11] ». Gomme
au temps de Louis-Philippe, le programme fut ébauché. Les voies de
communication surtout furent réellement augmentées. Les routes impériales
avaient alors une longueur de 736 kilomètres ; les routes départementales, 37
kilomètres seulement. Un décret de 1852 avait décidé le réseau des routes
forestières, qui furent classées par le décret du 1 er avril 1854. En 1860,
elles avaient une longueur de 383 kilomètres. Les voies les plus importantes
furent celles de Saint-Florent au Cap, de Cervione à Ponte-Leccia, de Sartène
à Zicavo et la route de ceinture le long du littoral. Les chemins vicinaux
étaient dans une situation particulièrement déplorable, malgré les énormes
sacrifices du département qui ne pouvait pas faire davantage ; ils furent les
plus négligés. On dessécha aussi les marais de Saint-Florent, de Calvi et de
Porto-Vecchio ; on approvisionna en eau potable Ajaccio, Calvi et l’île
Rousse ; on construisit un canal d’irrigation à travers la plaine de la
Casinca. Les années qui précédèrent ou suivirent 1860 virent éclore une
littérature abondante sur la colonisation de la Corse ; elle fut à l’ordre du
jour. Un des écrivains de cette époque[12] déclarait qu’une somme de 56
millions était indispensable pour commencer la colonisation d’un pays où les
sept huitièmes du sol étaient incultes ou mal cultivés. Cependant cinq
comices agricoles, une pépinière départementale, un dépôt d’étalons à Ajaccio
inauguraient quelque changement dans la routine agricole ; des hauts
fourneaux à Toga et à Solenzara annonçaient un futur mouvement industriel.
Mais ce fut tout. Pas un chemin de fer ne fut construit ; il faudra attendre
1888 pour voir la première locomotive. Les relations avec la métropole ne
furent guère améliorées. La situation économique, en dépit des quelques
travaux mentionnés, fut peu modifiée. On pouvait s’attendre à mieux de la
part d’un Napoléon. Il en fut de même de la situation politique et morale. Le
rétablissement du suffrage universel n’avait fait que favoriser les rivalités
familiales. Les Abbatucci, dont un membre occupa le ministère de la Justice
de 1852 à 1857 et un autre fut conseiller d’État, eurent beaucoup
d’influence. Sans doute la candidature officielle empêchait la sincérité du
vote ; le préfet écrivait à chaque fonctionnaire des lettres confidentielles
pour recommander les amis du gouvernement, mais les luttes, si elles
n’étaient pas engagées sur le terrain de l’opposition, existaient. D’une
manière générale, la Corse, dont un grand nombre d’enfants était au service
de l'État, se signala par sa fidélité impérialiste. Les passions locales
absorbaient toutes les énergies. Bastia et Ajaccio continuaient à se jalouser
; les différentes régions se disputaient les faveurs gouvernementales, au
détriment de l’intérêt général. « Plus de haine, plus de rivalité, plus de
luttes intestines, écrivait un Corse[13] qui croyait aux résultats
inespérés du programme impérial ; notre île a besoin de concorde et de paix.
Mettons un terme à nos discordes. Il est du devoir de notre pays d’être tout
entier préoccupé de son avenir et de sa moralisation. » Efforts
inutiles. Les désordres allaient continuer, même après la chute de l’Empire.
Le gouvernement provisoire et la troisième République étaient trop occupés à
réparer les désastres nationaux, que les défaites de 1870 avaient laissés
après elles, pour entreprendre une œuvre de régénération en Corse ou
continuer celle des gouvernements antérieurs. Puis la colonisation lointaine
de la Tunisie, de l’Indochine, de l’Afrique occidentale détourna l’attention
des Français d’une île qui s’obstinait à rester en partie bonapartiste. Les
regards allaient au-delà de la Méditerranée, par crainte d'être attirés, tout
près, vers les Vosges. Le suffrage universel, dans toute sa plénitude, fut
restitué à la Corse ; la liberté de l’électeur, la sincérité du scrutin
donnèrent aux luttes politiques toute leur acuité. Appelés à élire cinq
députés et trois sénateurs, les habitants y consacrèrent toute leur énergie
et tous leurs capitaux. La loi de 1884 sur les municipalités fit des plus
petites communes des arènes électorales, le mal devint un vice[14]. L'influence d’un passé
anarchique sur une période contemporaine saturée de liberté enfanta les plus
tristes résultats. L'intérêt général fut étouffé par les ambitions
particulières. La Corse végéta et retomba dans la situation qu’elle avait
connue aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les ministères se contentèrent de
remporter, par l’intermédiaire de leurs préfets, quelques victoires
républicaines. Ils n’oubliaient pas que plusieurs députés corses s’étaient,
en 1871, à l'Assemblée de Bordeaux, élevés avec véhémence contre l’abolition
de l’Empire. Au moment où la République était sans cesse en péril, il fallait
à tout prix obtenir des électeurs, fût-ce dans la patrie de Napoléon, des
élections hostiles à la monarchie. Le jour où un homme politique se fit fort
de rallier le pays au régime nouveau, et tint parole, le gouvernement lui
abandonna les citoyens dont il disposait à sa guise. La Corse devint un fief,
comme au temps des Vincentello et des Leca. Grâce à cet habile homme, les
grandes questions de régénération passèrent à l'arrière-plan. Les électeurs,
par lassitude, par intérêt, par ignorance, imitèrent leur chef ; chacun
sollicita, en récompense de son dévouement électoral, des places ou des
faveurs. L’individualisme, une fois encore, et à l’aurore du XXe siècle
socialiste, triompha en Corse. C’est
que le suffrage universel était une arme dangereuse entre les mains d’hommes
ignorants, épris sans doute de liberté, mais qui, depuis un siècle, avaient
perdu l'usage du bulletin de vote. Avant de leur rendre la puissance
législative, dégagée de toute surveillance d'un pouvoir exécutif qui, comme
au temps de Paoli et de Marbeuf, sait et peut réprimer les abus, il fallait
instruire, de gré ou de force, ce peuple et lui donner le sentiment de sa
responsabilité. Avant 1833, rien ou presque rien n’avait été fait pour créer
un enseignement populaire dans l’île. Quelques écoles congréganistes
existaient dans les villes, quelques instituteurs bénévoles exerçaient dans
les chefs-lieux de canton, mais la majorité de la population disséminée dans
les villages, isolée sur les hauteurs ou absorbée par la transhumance ne
pouvait pas en profiter. La loi Guizot de 1833, qui décida la fondation des
écoles primaires dans toutes les communes et d’une école normale dans les
départements, était applicable à la Corse ; mais, comme le constatait
récemment un ministre, les lois y sont violées plus que partout ailleurs. En
1836, Blanqui, trois ans après le vote de cette loi, reconnaissait que sur
335 communes, près de 100 n’avaient pas encore de maître ; le nombre des
enfants était de 10.000 environ, soit 40 par école. En 1839, un inspecteur
général fut chargé de vérifier l’application de la loi dans l’île ; il
s’aperçut que 80 villages n'avaient pas encore d’école primaire ; 90 de
celles qui existaient étaient mauvaises. La maison d’école manquait
généralement ; n’avait-on pas installé l’école Paoli au-dessus de la prison
de Corte ? Le mobilier était déplorable ; les élèves, souvent assis par
terre, n’avaient ni papier, ni livres, ni plumes. La condition de
l’instituteur était précaire ; mal rétribué avec 200 francs par an, il était
obligé de travailler à quelque autre métier et de négliger son enseigne-
ment. Il y avait trois écoles supérieures à Morosaglia, à Sollacaro, à l’île
Rousse. L’enseignement secondaire était représenté à Bastia par un lycée,
ailleurs par deux autres établissements. Une ordonnance du 31 mars 1836 avait
en effet organisé le collège Paoli, conformément au vœu et au legs du héros
de l’indépendance. Dans aucun département le désir de s’instruire n’était
aussi manifeste. Blanqui faisait l’éloge de l’ardeur des élèves et de leur
intelligence. Pour les filles, en revanche, rien n’était fait ou prévu ; le
nombre des écolières, qui était, en 1850, de 493, était, en 1856, retombé à
41. Sous l’Empire, il y eut bien accroissement du nombre des établissements
et de leurs auditeurs, 15.630 pour ceux-ci et 395 pour ceux-là, soit 6.000 de
plus qu’en 1836, mais il faut attendre la troisième République et les lois
Ferry pour que l’obligation étende l'enseignement primaire aux plus petites
localités. On compte actuellement le double d’élèves, 774 écoles et 1.100
instituteurs ou institutrices. Est-ce à dire que les Corses sont désormais
tous capables d’écrire ou de lire ? Non, car nulle part les lois
démocratiques de 1881 et 1882 ne sont plus violées. Les obligations agricoles
et pastorales, la négligence des parents, l’impossibilité pour les maires de
sévir contre leurs électeurs laissent beaucoup d’enfants en dehors des
écoles. La Corse, pourtant française de cœur, fait encore à son dialecte une
place prépondérante dans la conversation, dans les transactions. Nous n’en
voulons pour preuves que la nécessité pour le clergé de s’exprimer en patois
dans les églises des campagnes, s'il veut être compris, pour les magistrats
dans les tribunaux d’avoir un interprète ou d’apprendre le dialecte local.
Les municipalités ont trop d’indifférence pour leurs écoles, qui manquent
d’hygiène et de local souvent, de matériel scolaire presque toujours. Le
nombre des illettrés reste encore trop grand et, quant à ceux qui fréquentent
jusqu’à onze ans l’école primaire, ils ont tôt fait d’oublier leurs modestes
connaissances, s’ils demeurent au village. L’enseignement primaire reste trop
théorique et sans résultat immédiat appréciable. L’enseignement secondaire,
avec ses quatre collèges ou lycées et ses deux mille élèves, est plus
recherché qu’en aucun autre département, parce qu’il donne accès aux
fonctions publiques[15]. Il ne
faut pas cacher que l’instruction seule transformera la psychologie du peuple
corse. Les paroles de Blanqui n'ont jamais été plus vraies : « Les enfants
sont d'une vivacité et d’une intelligence remarquables. Toutes mes espérances
de régénération morale, pour la Corse, reposent sur les enfants. Je n'en ai
vu nulle part d’aussi attentifs, d’aussi graves, d’aussi précoces, d’aussi
curieux. C’est une véritable race d’élite. Avec de tels enfants et une telle
terre, la Corse doit devenir un des plus beaux départements de France. Tout
l’espoir est en eux. Il ne faut pas se flatter de détruire les préjugés
enracinés dans l’esprit de leurs aïeux, l’amour de la vengeance, la soif des
places, l’ambition de dominer ; mais les enfants pourront comprendre à force
d’études communes qu'il est des biens communs à tous. Ils appliqueront les
facultés éminentes de leur intelligence à la poursuite plus glorieuse que les
triomphes de coterie et de localité[16]. » Tableau très juste et
applicable même au XXe siècle, car la psychologie du peuple corse a beaucoup
de ressemblances avec celle de ses ancêtres du xvi e siècle. Mêmes qualités
et mêmes défauts. Tel était en 1570 l'insulaire, tel il nous apparaît à peu
près en 1913. Comme au temps des condottieri, la personnalité a tendance à
s’exagérer. L’individu se considère comme supérieur à son voisin ; son amour
de l’égalité, cependant indéniable, n’atténue pas l’orgueil qu’il éprouve en
lui- même. Que cela tienne, comme on l’a dit[17], à son rôle de chef de famille,
qui reste encore prépondérant et lui conserve l’influence sur ses parents et
sur sa clientèle, il n’en est pas moins vrai que cette exagération conduit à
l’individualisme, c’est-à-dire à une anomalie en notre XXe siècle. De là
cette fierté traditionnelle dans son histoire ; le Corse n’a jamais supporté
aucun joug ; les Génois l’ont appris à leurs dépens, et de même qu'il
s’insurgeait jadis contre l'arbitraire administratif, de même il se révolte
contre l’offense d’autrui. Il l’exagère, en fait une cause d’humiliation
profonde, et, l'atavisme aidant, il en recherche la vengeance. En peu de
pays, le mépris de la vie humaine est aussi grand[18] ; l’assassin par vengeance n’y
est pas méprisé ; il trouve au contraire, pour échapper aux lois, le concours
des habitants empressés à tromper le tribunal ou la police. Il ne faut pas
nier que le montagnard préfère demander réparation à son fusil plutôt que de
recourir à un jury qu’il suspecte ou à un tribunal qu'il croit débonnaire. A
tort ou à raison, le sentiment de la justice est faussé en lui. Il espère que
les magistrats seront indulgents pour son crime ou ceux des siens ; il désire
qu’ils soient impitoyables pour ses adversaires ou pour les inconnus. A ses
yeux, un criminel est moins coupable qu’un voleur ; les jurés condamnent plus
sévèrement celui-ci que celui-là. Aussi les bandits jouissent d’une
popularité incontestable, proportionnée aux bons tours qu'ils jouent à la
force publique. Au temps du Roi des montagnes grecques, T. Poli fut roi delà
Corse et sa mort, en 1827, surprit presque douloureusement ses compatriotes. En
1835, Blanqui citait à l’Académie le cas du bandit Franceschini, coupable de
huit meurtres ; il parcourait la campagne de Sartène, suivi de 200 ou 300
hommes armés, et déclamait contre les riches, comme au temps des Giovannali.
Le préfet, qui tenta de le faire arrêter, fut contraint d’y renoncer devant
l’accueil inquiétant des paysans. Franceschini quitta volontairement la Corse
et se rendit à Rome, où il devint capucin. Son émule Bellacoscia, mort
récemment, tint la campagne pendant plus de cinquante ans et eut une renommée
presque européenne. De nos jours encore, certains bandits sont considérés
comme de très honnêtes gens, malgré leur lutte ouverte avec la gendarmerie. A
l’aurore du XXe siècle, le banditisme est redevenu une coutume telle que la
connut le XVIIe. Faut-il
attribuer au seul rétablissement du port d’armes ce mal regrettable ? Ne
faut-il pas aussi en chercher la raison dans le tempérament des insulaires
qui, depuis plusieurs siècles, ont pris l’habitude de ne sortir qu’armés ?
Comme à l’époque de Sampiero, le Corse ne prise rien plus qu’un beau fusil ;
le luxe du paysan consiste à posséder une arme perfectionnée, avec laquelle
il s’exerce par le braconnage. Cette passion, que ses ancêtres lui ont
transmise, ni l'autorité administrative, ni l’éducation ne l’ont encore
calmée. Chasseur et bon tireur, le Corse reste mauvais agriculteur. Doit-on
l’attribuer à la paresse ? Non, car il se donne plus de mal pour tirer sa
modeste nourriture d’un sol parfois maigre que le Beauceron pour faire
produire ses fertiles plaines. Mais un climat trop chaud, le dédain pour la
terre, réservée aux Lucquois, la routine de ses méthodes, l'inutilité d'une
trop grande production dont il ne saurait que faire, l’absence des capitaux
nécessaires à la grande culture, le détournent d’un travail que les
générations précédentes ne lui ont pas appris. Sobre par tempérament, malgré
l’alcoolisme, il reste pauvre et flâneur, indifférent à tout ce qui fait la
beauté d’une civilisation : la littérature et les arts. S’il goûte la poésie,
c’est par instinct, non par éducation ; l’habitude de contempler les
spectacles de la nature, qui, dans sa patrie, sont toujours merveilleux,
l'empêche de s’enthousiasmer pour les conceptions artistiques de l’homme. Un
marbre ou un tableau lui semble sans intérêt. De là ce vandalisme qui détruit
si souvent et dont il est excusable. Ni le passé ni le présent ne lui ont
appris qu’il y a des chefs-d’œuvre humains qu’on doit respecter. Le
voyageur qui voit le montagnard du XXe siècle peut se faire une idée de
l’insulaire à l’époque de Sampiero, comme si l’ancien régime, Napoléon Ier et
III ou la troisième République n’avaient rien fait pour lui. Son reste la
base de la société. Une solidarité étroite continue à grouper tous les
membres de cette famille, mais avec elle subsiste le clan qui a fait naître
les rivalités profondes de village à village. Contre elles, il a cherché un
protecteur politique ou social. Son esprit, si profondément démocratique,
s’est adapté à une organisation aristocratique. Par goût et par ambition, le
Corse recherche donc une clientèle à défendre, une fonction qui l’élève. Dans
ce but, il réserve ses préférences au métier militaire, aucun ne peut donner
plus d’autorité et plus de distinctions, aucun ne satisfait mieux les
qualités de sa race : l’action et le courage. Aucun peuple ne préfère
davantage les occupations guerrières aux arts de la paix. Le Suisse qui, en
1792, se faisait tuer aux Tuileries pour défendre la royauté, n’était pas
plus fidèle au serment militaire que ne le sont aujourd'hui les insulaires
devenus soldats. Jeunes hommes turbulents quand ils sont au village, ils
deviennent, sous les drapeaux, respectueux de la discipline, serviteurs
zélés, infatigables et débrouillards. Leur aptitude est supérieure à celle de
la moyenne des Français[19]. Depuis un siècle, ils
remplissent les régiments de leur patrie d’adoption et, tout en restant
Corses, se font tuer bravement pour la gloire de cette patrie. Les fastes de
l’armée coloniale sont pleins de leurs noms ; les annales de nos guerres
content leur héroïsme ; le dévouement d’un Achilli[20], en 1870, en est un exemple
connu. Le nombre des volontaires est supérieur chaque année à celui de tous
les autres départements ; il fut, en 1870 pour la durée de la guerre, de 790
; il a atteint, en 1910, le chiffre de 846. Si toutes les régions fournissaient
le même contingent, il y aurait annuellement 85.000 engagés, au lieu de
40.000. Depuis
1789, le sang de ces soldats s’est mêlé, sur tous les champs de bataille, à
celui des Français continentaux, et rien n'a cimenté mieux que ces
souffrances l'union morale de la Corse et de la France, que Napoléon avait
faite. Aucun département, nous pouvons le dire sans hésitation, n’a plus de
patriotisme que l’île de Paoli ; chaque incident de frontière fait vibrer
longuement le peuple corse tout entier, sa colère s’exhale plus
belliqueusement qu’ailleurs. Avec quelles protestations énergiques il accueillit
récemment l'irrédentisme italien et les espoirs de conquête du royaume
voisin, les journaux l’ont assez dit. Cependant il est Corse et entend rester
Corse, car ce nom représente un patrimoine glorieux auquel il ne veut pas
renoncer ; par toutes les fibres de son âme, il est Français ; par ses mœurs
et ses idées, il demeure Corse. Il confond dans son cœur la grande et la
petite patrie, mais les sépare dans son esprit. Contradiction apparente, qui
tient à son histoire longtemps séparée de celle de la France, et à sa
géographie qui est celle d’une île isolée par la mer. Cette
contradiction est, au fond, le trait le plus curieux du Corse au XXe siècle.
Démocrate par tempérament, il envie la noblesse ; amoureux de l'égalité, il
aime la domination. Nonchalant et rêveur dans son village, il devient un
homme d'action et d’effort, un lutteur audacieux, quand il aborde au
continent. -Son intelligence se réveille, son amour du combat le soutient.
Les insulaires, disait Filippini au XVIe siècle, réussissent dans toutes les
carrières. Ces paroles s’appliquent aussi bien à ceux du XXe siècle.
Industriels, commerçants, administrateurs, diplomates, militaires, ils
réussissent en tout. Les Cap-Corsins, émigrés au Venezuela ou aux Antilles,
reviennent très souvent après richesse acquise. Les fonctionnaires s’élèvent
jusqu'aux plus hauts emplois ; les généraux corses sont nombreux depuis
Napoléon Ier. Transportez un insulaire loin de son pays, aussitôt les
qualités qui sommeillaient en lui s’éveillent et agissent. L’ambition de la
gloire ou de la fortune, qui dans l’île ne pouvait trouver aucun aliment, se
révèle puissamment dès qu’un vaste champ d’action s’offre à l'individu. Une
race dont l’adaptation se fait aussi vite, dont les aptitudes semblent aussi
variées qu’étonnantes, pourrait donc transformer d’une manière merveilleuse
le sol qu’elle habite. Les bras en effet ne manquent pas. Grâce à la paix, la
population, du reste prolifique[21], a rapidement augmenté jusqu’en
1900. Elle était en 1774 de 120.000 ; en 1793, de 150.000 ; en 1815, de
175.000. En 1860, elle atteignit le chiffre de 240.000, et en 1900, celui de
295.000. Malgré la forte mortalité, l’excédent des naissances, qui prouve une
race forte et jeune, est la seule cause de cet accroissement. Qu’a donc fait
la nation corse pour prendre, au xix e siècle, l’essor économique que le
nombre de ses membres et la nature de son sol lui permettaient d’avoir ? Trois
documents officiels nous permettent de le dire. Ils apprécient à des époques
différentes la situation du pays. Le premier date de 1821 ; il nous est
fourni par le savant qu’un ministre envoya rechercher les richesses
minéralogiques de la Corse. « Cette île, a-t-il dit, d’une vaste
étendue, n'a qu'une population de 170.000 âmes. Les grains qu’elle produit ne
suffisent pas à sa consommation. On n’en exporte presque rien, il faut y
importer 3 millions par an. Telles sont les raisons d’où l’on fait résulter
la stérilité du pays. Les sciences, les arts, les manufactures, le commerce
sont entièrement étrangers aux Corses. Tout le monde connaît la position de
cette île. La température y est plus belle qu’en Provence et la terre
naturellement fertile est propre à presque tous les produits. On y recueille
du bon vin, des olives, des oranges, on y a fait des essais heureux de
beaucoup de cultures ; 1/27 seulement de l’île est cultivé ; 21/27 sont occupés par les makis, 5/27 consistent en futaies ou en
rocs pelés. Quant à la portion cultivée, il faut s’étonner de lui voir donner
quelques produits ; faute d’écurie et de fumier, la terre est obligée de
produire sans engrais etc.[22]. » Quinze
ans s’écoulèrent. En 1836, Blanqui reçut une mission d’enquête sur la Corse,
au double point de vue social et économique. Son rapport nous fournit un
tableau saisissant de la stagnation de la Corse : « Je ne sais ce que vaut la
Mitidja d'Afrique, mais j’adjure mes concitoyens de se souvenir qu’il existe,
à vingt-quatre heures de Toulon et à huit heures de Livourne, une Mitidja
française comparable à la Terre promise et propre à toutes les cultures. Le
chanvre, la garance, la betterave, la patate, la vigne, l’olivier, le coton,
la canne à sucre, le mûrier, les fleurs à parfum y prospèrent à des degrés
différents. Les premières prairies artificielles à irrigation y ont donné
huit coupes de luzerne en une seule année. Avant vingt ans d’ici, ce beau pays
aura changé de face. La plaine du Fiumorbo, celle de Campo dell’Oro ont leur
caractère particulier, comme la Beauce et la Brie ; le cap Corse représente
assez bien la Bourgogne et ses vins ; la Balagne, nos champs d’oliviers de
Grasse et d’Antibes ; les environs de Sartène et la plaine de Propriano, le
Languedoc entre Montpellier et la mer ; le Niolo, nos régions élevées et
sauvages du Cantal. Etudiée avec soin dans sa constitution intime, la Corse
offre des différences profondes entre les parties les plus rapprochées de son
territoire. Elle a une Bretagne, une Alsace, une Provence, une Normandie. « La
Corse est un pays essentiellement agricole ; il n’y existe aucune industrie
importante et le commerce n’y peut vivre que de l’échange des produits du sol
contre les marchandises du dehors. Tous les efforts doivent donc tendre à
l’amélioration de l’agriculture qui seule peut enrichir les habitants et
contribuer efficacement à la prospérité de l’île. Mais l’agriculture y est
essentiellement bizarre, comme la contrée elle-même qui ne ressemble à aucune
autre. Nulle part en effet on ne rencontre une aussi grande quantité de
terrains incultes ; les estimations les plus modérées les évaluent aux 9/10 de la surface générale de
l’île. Le seul dixième cultivé ne doit qu'à son admirable fécondité les
produits très bornés qu’on en retire... C'est l'anarchie dans l'ignorance
et l'insouciance dans l'égoïsme (p. 29). « On
ne saurait trop se persuader en France que pour rendre le département de la
Corse à lui-même, il faut de grands efforts de mise en œuvre et des
préparations fort coûteuses Ce qu’on appelle parmi nous routes
départementales, ce sont dans le pays d’affreux sentiers à peine praticables
aux chamois et aux chèvres La mère patrie doit à la Corse les éléments
primordiaux de cette civilisation, c’est-à-dire les avances que la puissance
sociale ne saurait refuser à la faiblesse individuelle. Ce pays remarquable
en est encore à la période patriarcale, à la vie de berger, de chasseur.
Comment faudrait-il s’y prendre pour décupler, cet espoir est permis, les
productions naturelles et pour y naturaliser toutes celles dont son beau
territoire est susceptible ? Encore une fois, la France ne saurait, sans
injustice pour nos concitoyens et sans dommage pour elle-même, abandonner aux
broussailles, aux chèvres et aux bandits une terre où végètent avec une égale
énergie les palmiers, les orangers, les mûriers, les châtaigniers et les pins
; où des haies de figuiers d’Inde et de cactus d’Afrique servent de clôture à
des luzernes qui produisent huit coupes par année. « Ce
magnifique assortiment de toutes les richesses végétales des pays les plus
chauds et les plus tempérés, ces plaines brûlantes et ces fraîches vallées ne
sauraient demeurer plus longtemps stériles. 200.000 âmes de population dans
un département, le second de France en étendue et le premier de tous par la
variété des ressources qu’il offre à l’agriculture, en vérité, c’est trop
peu. C’est trop peu quand on sait que le sol en pourrait nourrir trois fois
davantage sans efforts surhumains. Mais, encore une fois, pour recueillir, il
faut semer. La Corse a été jusqu'ici un sanctuaire fermé aux profanes ; il
est urgent désormais de l’ouvrir. Elle ne possède pas les capitaux
nécessaires à la meilleure exploitation des ressources, il faut que
l’association les lui procure. Pour atteindre ce but, l’État doit lui fournir
des routes à tout prix, des routes royales, s’entend, parce que le pays est
incapable de suffire même à des routes départementales d’une certaine
étendue. On doit en outre assainir les marais et achever dans les ports les
améliorations indiquées. » Louis-Philippe
entreprit donc de guérir en partie le malaise de la Corse. Il n'en eut pas le
temps, l’œuvre à accomplir était immense. Quand l’empereur débarqua, en 1860,
les plaintes des insulaires prouvèrent que la civilisation, loin d’avancer,
reculait. Le programme impérial eut le sort du programme royal. La Corse
végéta jusqu’au jour où l’opinion publique, préparée par l’instruction que
les insulaires recevaient sur le continent, se réveilla[23]. Les lamentations se firent
éloquentes ; le gouvernement, poussé par la presse continentale, voulut mieux
connaître l’état de l’île. Une commission d’enquête se rendit surplace et
produisit un rapport sur les moyens de relever une fois pour toutes ce pays.
Ce document, paru au Journal officiel[24], révéla une situation plus
navrante encore que celle de 1836 : « La pauvreté du pays est extrême. Rien
de comparable n’existe. Ni la Bretagne, ni les Hautes-Alpes, ni peut-être
aucun pays d’Europe ne peuvent donner une idée de la misère et du dénuement actuels
de la Corse. Dans la plupart des villages, on ne connaît d’autre viande que
le porc. Peu de légumes. Le pain et le fromage de chèvre constituent
l’élément essentiel de la nourriture. Le Corse vit avec quelques sous par
jour. Dans certaines communes, on procède encore par échanges. Même dans une
ville comme Sartène, le paysan écoule ses produits sur le marché contre
d’autres produits de première nécessité, sans avoir recours au numéraire. Le
receveur des finances en tournée ne peut trouver dans un village la monnaie
d'une pièce de cinq francs. Tous les habitants de la commune réunis ne
possédaient pas cette somme en argent. En Corse, il n’y a ni agriculture, ni
industrie, ni commerce. Ce pays ne peut même pas nourrir ses habitants. Il
importe annuellement 225.000 quintaux de farine et bien des habitants ne
mangent que du pain de seigle ou de farine de châtaignes ; il importe plus
d'un million de kilogrammes de pommes de terre, que son sol est apte à
produire[25]. » Bref, c’est la misère,
conclut le rapport. L’aveu est officiel. Retenons-le. En
1908, la Corse, « que les grands courants d'opinion et la civilisation
contemporaine n’ont pas encore pénétrée », reste donc ce qu’elle était à
l’époque génoise. Politiquement, le pays est aussi morcelé qu’il le fut jadis
; les pièves devenues cantons ont peu de relations ; l’En-deçà comme
l’Au-delà, par leur mentalité, continuent à être séparés ; les rivalités
locales absorbent toutes les énergies d’un peuple qui n’en manque pas ; les
intérêts généraux ou les aspirations communes sont toujours ignorés. Les
voies de communication, qui pourraient accélérer l'unité, ne sont pas encore
suffisantes ; après l'effort de Louis- Philippe et de Napoléon III pour doter
le pays d'un ensemble de voies commerciales, il y a eu ralentissement. Le
réseau vicinal, qui est le plus facile et le plus utile, à proprement parler
n’existe pas. Les voies ferrées n’ont commencé qu’en 1889 ; elles sont
toujours trop incomplètes pour produire d’excellents résultats. Les côtes
restent désertes et sans vie maritime, dans un pays dont Napoléon Ier disait
que le cabotage devait être la principale communication. Les relations par
mer avec le continent sont confiées au monopole d’une seule compagnie.
Morcelée au dedans, la Corse n’est pas assez étroitement reliée à la France.
Au point de vue social, les mœurs ont peu changé : l’individualisme,
l’émigration, la passion des armes caractérisent encore la nationalité corse.
Ces trois maux, auxquels la Chronique, après la mort de Sampiero, attribuait
le dépérissement de la Corse, paraissent sur le point de produire le même
effet. Après 1900, l’accroissement de la population, qui était régulier
depuis cent cinquante ans, s’est ralenti ; le recensement de 1906 ne donne
que 291.160 habitants au lieu de 295.000 ; celui de 1911 accentue la
décadence, on ne compte plus que 288.820 insulaires sur une terre qui en
nourrirait facilement un demi- million, alors qu’elle reste au premier rang
des départements pour le chiffre des naissances. Quant à la situation
économique, on la sait maintenant épouvantable. Depuis deux cents ans, la
civilisation corse a donc fait peu de progrès. Un tel
jugement est moins exagéré qu’il ne paraît. Sans doute, la France a fait, au
cours de ce siècle, sentir son action bienfaisante. Les villes embellies, les
travaux d’art construits, les œuvres d’assistance fondées montrent qu’elle ne
s’est pas désintéressée d'un pays qui se donna à elle en 1768, plus qu’elle
ne le conquit. Mais son œuvre fut trop intermittente pour qu’elle ait remédié
à vingt siècles d’histoire anarchique. Le malaise politique et social vient
peut-être d’en bas, toutefois elle ne l’a pas combattu d’une manière suivie.
Les régimes se sont trop vite succédé, les préfets ont été trop éphémères
pour avoir eu le temps de guérir la Corse. A un mal épouvantable, créé par
l’histoire et la géographie, il faut un remède approprié. Le plan de relèvement,
indiqué en 1908, n’est peut- être pas le meilleur qui puisse être trouvé,
mais il a l’avantage d’être un programme déjà tracé. Il n’y a qu’à
l’exécuter. L’assainissement de la plaine orientale et l’achèvement du réseau
des chemins de fer, qui viennent d’être décidés, sont des mesures heureuses,
mais, pour que ces lois récentes et les promesses de 1908 aient un effet
prochain, il sera nécessaire de posséder beaucoup d’esprit de suite, une
grande patience et une forte énergie. Telles furent les qualités de Paoli et
de Marbeuf ; aussi réussirent-ils mieux que tous dans l’œuvre de
régénération. La Corse, livrée à ses seules forces, est un corps trop
affaibli pour appliquer le régime qui lui est indiqué : il lui faut un tuteur
à la fois riche et paternel, qui corrigera ses erreurs et la conduira sans
défaillance jusqu’à la civilisation des peuples contemporains. La tâche est
difficile. Est-elle trop lourde pour la France ? « Il faut agir, c’est
nécessaire, a dit la commission interparlementaire de 1908 ; il faut agir
immédiatement, c’est l'intérêt du pays tout entier, mais il faut procéder
avec prudence et avec sagesse. Il faut surtout faire confiance à la race
corse, à ses qualités de courage, de décision, d'énergie incomparables, à sa
vitalité puissante, à ses qualités merveilleuses d’assimilation. » Comme l'a
dit, dans une brochure remarquable par sa compétence et sa documentation, un
historien qui parcourut tout récemment la Corse, c’est une terre qui meurt[26]. La
France doit à elle-même, à son renom dans le monde, d’empêcher cette mort.
Une république démocratique ne laisse pas périr une partie de ses enfants,
les plus fidèles peut-être ! Un pays riche et civilisé comme le nôtre ne
regarde pas se débattre au milieu d'une agonie un peuple qui se donna à lui
et crut en ses promesses d’un avenir meilleur. Un État que ses rivaux mêmes
ont placé à la tête de la civilisation contemporaine ne garde pas près de
lui, en pleine Méditerranée, dans un siècle où tous les peuples concourent au
progrès et au bonheur universels, une terre riche et fertile inculte et
misérable. On pourrait l’accuser de faillir à ses devoirs. Livrés
à leurs seules forces, les insulaires sont impuissants à combattre les
misères dont ils sont les victimes plutôt que les auteurs. Ils subissent les
lois que la géographie intraitable impose à leur pays, les souffrances que
l’histoire y a apportées. Pour adoucir les unes et les autres, il faut plus
que leur faiblesse, il faut toute la puissance de l’État français. Une
partie de l’élite corse, réunie en congrès à Corte, en 1909, lui a fait
entendre un grand cri de détresse. C’est le cri d'un enfant qui a conscience,
enfin, du mal qui le mine et demande à sa mère secours et assistance. C’est
l’appel d’un peuple qui, dans les mêmes circonstances, en 1729, rejeta pour
toujours la domination génoise et qui, depuis cette époque, espéra obtenir de
la France un remède à sa détresse. Tour à tour, l’ancien régime,
l’Angleterre, Napoléon Ier, Louis-Philippe, Napoléon III lui promirent sa
renaissance économique et morale. Des raisons historiques et géographiques
l’ont toujours empêchée. La troisième République, dont la fondation remonte
déjà à quarante ans, est assurée d’une assez longue vie pour réaliser le
programme trop vaste pour les régimes antérieurs. « Pour la grandeur, pour la
sécurité française, a-t-on dit, c’est un intérêt de premier ordre qu’une île
dont la possession est si importante pour la France, si convoitée par
l’Italie et par d'autres puissances, jouisse enfin des indispensables
bienfaits de la solidarité nationale[27]. » Alors s’achèvera l’histoire
proprement dite de la Corse. Après être devenue territorialement française en
1768, après avoir uni moralement ses destinées à celles des Français à partir
de 1815, les Corses seront Français « par le sentiment qu’ils doivent à la
France leur relèvement économique, une vie plus heureuse (enfin !) et aussi, car les besoins de
dignité sont plus forts chez eux que les besoins du bien-être[28], par le sentiment qu’ils
occupent une place d’honneur dans la grande famille française. » LECTURE LES FONDEMENTS DE LA PSYCHOLOGIE DU PEUPLE CORSE
Je
trouve dans la chaîne des révolutions que ce peuple a éprouvées, depuis qu'il
appartenait aux Carthaginois, jusqu’à ce jour, que ces insulaires ont presque
toujours vécu dans un état violent ; .passant continuellement et contre leur
gré d'une puissance à une autre, sans vouloir jamais en reconnaître aucune ;
sans gouvernement suivi ou adopté ; sans lois observées ; sans police ;
presque toujours les armes à la main ou disposés à les prendre ; n’ayant
d’autre règle de conduite que leurs passions, leurs animosités ou leur
volonté ; ne se soumettant jamais qu’à la nécessité ou au plus fort ; divisés
par une infinité départis ; déchirés de factions ; se faisant la guerre à
eux-mêmes ; le plus fort disposant ou vendant le plus faible ; aigris de leur
situation ; humiliés de se voir toujours opprimés et méprisés de ce qu’ils ne
sont pas assez forts pour résister ; et assez riches pour désaltérer la soif
de leurs maîtres ; doués d’un caractère inflexible, ne pouvant se plier à la
contrainte et encore moins à la servitude ; jaloux à l’excès de leur liberté
et pourtant toujours accablés sous le joug le plus dur ; restant néanmoins
assez vigoureux par leur caractère, aidés par la situation avantageuse de
leur île pour réclamer constamment leur liberté comme le souverain bien et
manquant de force pour se la procurer ; leurs efforts les faisant passer
continuellement de cette lueur d’espérance à une servitude encore plus dure :
le désespoir ne les arrachant de la tyrannie que pour les replonger dans
l’anarchie ; dans cet état, cherchant partout un protecteur et ne trouvant
qu’un tyran. Ne doit-on pas convenir que le peuple le plus vertueux vivant
dans cette crise pendant des siècles devait nécessairement contracter tous
les vices qu’on lui reproche ? Mémoires d'un officier de Picardie, p. 236 (Bulletin de
la S. des Sciences corses). BIBLIOGRAPHIE Bulletin
des Lois. Délibérations
du conseil général. Circulaires
de la Préfecture de la Corse. POMPÉI. — État actuel de la Corse
; Paris, 1821. VOLNEY. — État physique de la Corse
(Œuvres
complètes, t. VI),
1821. BEAUMONT. — Observations sur la Corse
; Paris, 1822. CADET DE METZ. — Restauration de l’île de Corse ; Paris,
1824. X***. — Voyage de lord Byron en
Corse ; Paris, Libr. nationale, 1824. ORNANO. — Statistique de la Corse,
1827. PATORNI. — Lettre touchant
l’administration de la justice criminelle en Corse ; Paris, 1818. — Du
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les moyens de hâter sa civilisation ; Aix, 1829. VALÉRY. — Voyages en Corse, etc. ;
Paris, 1837, 2 vol. PROSPER MÉRIMÉE. — Notes d'un voyage en
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Bastia, Fabiani, 1841. GIRAULT DE SAINT-FARGEAU. — Description de la Corse, 1835. — Dictionnaire... de
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R. le duc d'Orléans ; Paris, Joubert, 1846. ARRIGHI. — La Corse veut et doit
demeurer française, 1847. ARNOLLET. — Notice concernant les
moyens d'améliorer la situation des habitants de l’île de Corse ;
Montmartre, 1853. GREGOROVIUS. — Corsica (publié par la
Société des Sc. historiques de Corse), 2 vol., 1854. MIGNUCCI. — Considérations
économiques sur la Corse ; Paris, 1854. CALMÈTES. — Étude historique sur
l’administration de la justice en Corse ; Bastia, Fabiani, 1858. TOMÉI. — A Napoléon III : la Corse
positive ou le mal et le remède ; Paris, Brière, 1859. VAISSON. — La Corse régénérée,
principauté impériale ; Bastia, Ollagnier, 1865. JEAN DE LA ROCCA. — La Corse calomniée,
réponse à la Revue des Deux Mondes ; Paris, 1865. LIMPERANI. — Rapport sur les résultats
de l’enquête agricole ; Bastia, Fabiani, 1867. CAMPBELL (Miss). — Notes sur l'île de Corse
en 1868 ; Ajaccio, Pompeani, 1872. LÉONARD DE SAINT-GERMAIN. — Itinéraire descriptif et historique de la Corse ;
Paris, Hachette, 1868. BORGHETTI. — La Corse et ses
détracteurs ; Bastia, Ollagnier, 1870. X***. — Ponts et chaussées :
Itinéraire des routes de la Corse ; Ajaccio, Pompéani, 1877. FUMAROLI. — La Corse française ;
Bastia, Ollagnier, 1884. ERNEST JUDET. — La question corse ;
Paris, journal La France, 1884. Prince
ROLAND BONAPARTE. — Une excursion en Corse
; Paris, imprimé pour l’auteur, 1891. ALBERT QUANTIN. — La Corse : la nature, les
hommes, le présent, l'avenir ; Paris, Perrin, 1914. Ajouter
la bibliographie indiquée à l'intérieur du chapitre. FIN DE L'OUVRAGE
|
[1]
Un contemporain de Louis XVIII écrivait en 1819 : « Depuis quelques années on
se déchaîne contre lui, le Corse, avec une sorte de fureur ; chacun l’insulte,
personne ne te défend et le plus mince employé croit, en entrant dans l’île,
que le droit d’en traiter les habitants en ilotes fait partie des attributions
de sa place. Le Corse n’est point heureux aujourd’hui et je doute que son sort
puisse s’améliorer de sitôt. » Cf. SIMONOT, Lettres sur la Corse, Chaumerot, Paris, 1821.
[2]
FRANCESCHINI, Un
préfet de la Corse sous la Restauration, M. de Saint-Genest (1815-1818). (Bulletin
de la Société des sciences corses, 1913.)
[3]
RÉALIER-DUMAS, Mémoire sur
la Corse ; Paris, 1819.
[4]
Il s’agit de Dupré-Lasale, conseiller à la cour, qui employa ces paroles dans
un arrêt du 23 janvier 1875.
[5]
GUEYMARD, Voyage
géologique et minéralogique. (Bulletin de la S. des Sciences corses,
1883.)
[6]
Il mourut en 1851.
[7]
« En agissant avec persévérance et fermeté, on parviendra à modifier les mœurs
corses, qui sont le seul obstacle à cette amélioration. Que le Corse ne sorte
plus armé, que les fonctionnaires d’ordre inférieur étant choisis parmi les
hommes du continent n'encouragent plus la guerre civile et l'impuissance des
lois. » (Lettre à M. Dupin, dans Mémoires de Dupin, p. 543.)
[8]
Il faut lire ce rapport. Jamais étude n’a été plus précise et plus vraie,
encore de nos jours.
[9]
Rapport fait au nom du Comité de l'agriculture et du Crédit foncier sur la
proposition des citoyens Casablanca, Napoléon et Pierre Bonaparte, Conti,
Pietri et Abbatucci, relative à l’assainissement et à la colonisation du
littoral de la Corse.
[10]
Cf. Voyage de l’empereur en Corse et ses conséquences, par JEAN DE LA ROCCA ; Bastia,
Fabiani, 1860.
[11]
JEAN DE LA ROCCA, ouvrage cité.
[12]
CONTE GRANDCHAMPS, La
Corse, sa colonisation et son rôle dans la Méditerranée ; Hachette, 1859.
[13]
JEAN DE LA ROCCA, ouvrage cité, p.
57.
[14]
Le sombre tableau qu’un journaliste fit, il y a quelque vingt ans, des mœurs
électorales corses, n'est malheureusement pas tout à fait inexact (PAUL BOURDE, En Corse,
Paris, Calmann- Lévy).
[15]
Chaque année, il se présente 250 élèves au baccalauréat et 650 aux divers
brevets, plus que dans un autre département d’égal peuplement (cf. Journal
officiel du 26 septembre 1908).
[16]
Ouvrage cité, p. 84.
[17]
L. VILLAT, La
Corse et l'esprit corse (Revue Bleue du 5 août 1911).
[18]
Conte Grandchamps écrivait en 1859 (ouvrage cité, p. 72) : « Le nombre des
assassinats qui se sont commis en Corse depuis 1821 jusqu’en 1852 est de 3.419.
» Blanqui disait déjà en 1838 : « Le ministère public a poursuivi de 1831 à
1837 (après le rétablissement du jury en 1831) le jugement de 944 assassinats.
» Si les crimes ne sont pas aussi nombreux aujourd’hui, nulle part le rôle des
assises n’est aussi chargé qu’en Corse, où le banditisme reflorit.
[19]
Grandchamps le signalait déjà en 1859 (cf. p. 40).
[20]
On sait que le colonel Achilli se fit tuer à la tête de son régiment pour
protéger la retraite de l’armée française en Suisse.
[21]
La Corse est le second département de France pour l’importance des naissances
annuelles ; on compte 410 enfants pour 100 familles. Seule la Lozère a un
chiffre plus élevé. La moyenne de la France entière est au contraire de 293
enfants par 100 familles. Il y a en Corse 4 enfants par famille, en France 2.
(Cité par la Renaissance de la Corse, 9 janvier 1913).
[22]
GUEYMARD,
ouvrage cité.
[23]
Cf. l’historique de cet éveil dans le remarquable article de M. Aulard paru
dans la Grande Revue du 10 septembre 1911 : France et Corse.
[24]
Numéro du 26 septembre 1908.
[25]
Depuis quarante-quatre ans, la production en céréales a diminué de moitié ;
l'enquête officielle de 1861 sur l’état de l’agriculture en France évaluait la
quantité de froment récoltée à 610.000 hectolitres valant 12 millions de francs
; aujourd’hui elle atteint à peine 313.000 hectolitres valant 7 millions (cité
par la Renaissance de la Corse du 12 décembre 1912).
[26]
H. HAUSER, Une
terre qui meurt (Paris, Revue du Mois, 1909) ; Maux et remèdes (Revue
politique et parlementaire, 1909). Elle vaut la peine d’être lue. Aucune
enquête plus impartiale, plus complète, plus vraie n'est capable de donner une
idée plus frappante et plus triste de la Corse au XXe siècle.
[27]
AULARD, article
cité.
[28]
AULARD, article
cité.