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La
défection de Paoli, en juillet 1793, eut pour conséquence l'occupation,
pendant près de trois ans, de l’île de Corse par les Anglais. Conquise avec
une très grande facilité par les ennemis, elle leur fut reprise non moins
aisément. Ce double événement risquerait de surprendre, si l’on ignorait les
conditions dans lesquelles se firent tour à tour l’occupation et l’expulsion. Tout
d’abord, il faut considérer la fondation du royaume anglo-corse comme l’un
des nombreux incidents qui caractérisèrent l’anarchie dans laquelle la France
était tombée. L’exécution de Louis XVI d’une part, l’expulsion des prêtres
réfractaires de l'autre, le malaise économique et la détresse financière
avaient causé sur tout le territoire un affaiblissement du patriotisme, qui
se traduisait par des révoltes en Bretagne, en Vendée, à Bordeaux, à
Marseille, à Toulon, à Lyon. A l’étranger, les différentes cours de l’Europe
s’étaient déclarées contre un gouvernement criminel, en apparence, incapable
de se défendre et digne d’un châtiment. Crise de séparatisme au dedans,
menaces d'invasion au dehors étaient des dangers tellement immédiats qu’il
aurait fallu le patriotisme le plus convaincu et le plus intangible pour
résister au découragement. Comment la Corse, nouvellement soumise par la
force, aurait-elle eu plus de foi dans les destinées françaises que certaines
provinces de la République française, incorporées depuis plusieurs siècles au
domaine national ? Comment ceux d’entre les Corses, qui avaient accepté la
domination royale, dans l’espoir d’en retirer la prospérité et la
tranquillité depuis longtemps souhaitées[1], auraient-ils eu plus de
fidélité qu’un Normand ou un Breton ? Parmi ces insulaires que la Révolution
avait déçus, il faut citer en première ligne Pascal Paoli. Le chef des Corses
avait toutes les raisons du monde de déserter la cause française. Il n’aimait
pas le pays qui l’avait jadis contraint à l’exil et, par un sentiment bien
naturel, il lui préférait la Grande- Bretagne dont l’hospitalité l’avait
nourri pendant vingt ans. Il comparait les institutions si libérales, la
grandeur maritime et coloniale de celle-ci avec les défaites et la tyrannie
de la Convention ; il souhaitait que sa patrie, protégée par l’Angleterre,
participât à son développement économique et politique. Enfin il se sentait
profondément blessé dans son orgueil et dans sa gloire, à la pensée que le
comité de Salut public l’avait mis hors la loi, sous la surveillance de son
compatriote Saliceti. Le sentiment, l’intérêt, le dépit et la raison
poussaient Paoli à détacher son pays de la France. Il le
pouvait avec la plus grande facilité, car il était tout-puissant sur l’esprit
de ses compatriotes. Le commissaire anglais, sir Gilbert Elliot, qui fut
envoyé pour apprécier cette popularité, écrivait en effet : « (Les Corses) sont passionnément attachés à
Paoli, et les menaces dont sa personne a été l’objet de la part de la
Convention française ont été le signal de la révolte la plus générale et la
plus instantanée que l’on ait jamais vue dans ce pays pourtant si sujet à des
insurrections générales... Je ne crois pas qu'il y ait eu un seul homme, une
femme ou même un jeune enfant, parmi les milliers de Corses que nous avons
vus, qui soit venu sans crier : Viva Paoli ! » Il y avait chez tous
les insulaires de l’admiration aussi bien que de la reconnaissance pour un
homme qui les avait glorifiés à l’étranger et qui avait soigneusement
conservé sa réputation de patriarche de la liberté. Paoli avait donc aisément
converti ses partisans à l’idée que la Grande- Bretagne pourrait seule leur
donner la prospérité et la liberté qu'ils avaient toujours rêvées. C’est
pourquoi tous les cris de « Vive Paoli ! » se terminaient par ceux de « et la
nation anglaise ». Le
ministère anglais convoitait d’ailleurs depuis 1745 au moins cette île dont
la position maritime et les ressources forestières lui auraient été
avantageuses. La France ne l’ignorait pas ; elle connaissait les tentatives
avouées ou secrètes du cabinet de Londres sur la Corse et ses regrets de
n'avoir pas réussi à les rendre effectives. La Législative et la Convention
avaient été informées à maintes reprises des desseins du roi Georges, depuis
-1792. Le 28 janvier 1793, sans remonter plus loin, Saliceti avait dit à la
tribune combien cette question méritait la sollicitude des représentants du
peuple : « Si les ennemis réussissent à s’emparer des principaux ports de
Corse, il leur sera très facile de détruire notre commerce du Levant, de
porter par là un coup mortel à tout le Midi de la France et à la florissante
ville de Marseille en particulier ». Le 4 avril suivant, Barère prophétisait
: « Pitt a rendu le cœur de Paoli anglais... et Pitt cherchera tous les
moyens de s’emparer de l’île de Corse. Les Anglais l’envient... L’Angleterre
veut tyranniser la Méditerranée, comme elle tyrannise l'Océan. » Le 23 mai,
le même orateur répétait : « Nous devons craindre que la première entreprise
des escadres anglaise et espagnole ait la Corse pour objet. Cette expédition
sera infructueuse, si nous n’avons pas à craindre une grande division dans
l’intérieur du pays, car à l’approche des ennemis, on verrait diminuer le
parti de la République... » Barère
devinait juste, comme le prouvèrent les événements. La Convention aurait eu
tout le temps de mettre à profit ces avertissements et d’organiser la défense
de la Corse. La flotte anglaise de la Méditerranée, retenue par le siège de
Toulon, dont elle devait s’emparer le 27 août, puis par la lutte contre les
Français qui réassiégèrent cette place et la reprirent le 19 décembre, ne put
intervenir en Corse que six mois après l’appel de Paoli. La Convention put
donc décréter, le 1er juillet, que les républicains insulaires seraient
secourus et un appel au patriotisme des autres rédigé. Elle divisa l’île en
deux départements, pour en faciliter la défense, subissant à son insu
l’antagonisme géographique des deux régions de l'En-deçà et de l’Au-delà.
Elle consacra un fonds de 500.000 livres à la fortification des villes
maritimes et invita son délégué, Lacombe Saint- Michel, dont les deux
collègues, Delcher et Saliceti, avaient regagné le continent le 20 juin, à
assurer la conservation de ce département à la République. Lacombe, député du
Tarn, n’était connu jusqu’alors que par son vote en faveur de la mort du roi.
Mais, à lire sa correspondance, il apparaît comme un des hommes les plus
énergiques de son temps. On reste émerveillé par l’activité débordante qu’il
déploya, par les efforts presque surhumains qu’il accomplit pour
approvisionner les citadelles ou relever leurs remparts. Il est le plus
glorieux des héros républicains : « Je me rends à Calvi, écrit-il le 22 juin,
pour mettre la ville en état de défense... Si les ennemis viennent nous
attaquer, ils ne nous prendront pas, dussé-je faire sauter la place et moi
avec[2]. » Le 1er octobre :
« J’attends avec impatience que les Anglais et les sujets fidèles de
Pascal Ier viennent à Calvi. L’artillerie de cette place est malade, mais j’y
suis et j’y exerce 210 canonniers qui leur feront plus de mal qu’ils ne
pensent. » Le 23 janvier 1794 : « Si les ennemis veulent venir, je les
recevrai à la baïonnette ; c’est là (à Bastia) que nous les attendons. Paoli
répand le bruit que la famine nous assiège, que la ville va se rendre. Je lui
ai fait dire de venir lui-même et que je me chargeais de lui en apporter les
clefs. » Puis il énumère complaisamment les 7.000 quintaux de blé qu’il a
entassés dans Bastia, les grils à rougir les boulets qu'il a réunis à Calvi,
le bétail, le vin, dont il a garni les places fortes, les prises dont il est
entré pour plus de deux millions de francs à Bastia en un mois, l’héroïsme
des troupes placées sous ses ordres, l'énergie qu’il déploie envers les
traîtres et auxquels il fera casser la tête, sans beaucoup de formalités. On
pouvait croire qu’avec un tel homme la Corse serait réellement invulnérable.
Malheureusement ce n’était là souvent que fanfaronnades ou exagérations. La
réalité était tout autre. Lacombe avait déserté Bastia, sa capitale, pour
Calvi, qu'il croyait plus facile à défendre. Il fallut une réclamation
indignée des habitants pour qu'il y retournât. Sa conduite ultérieure
montrera du reste qu’il n’était pas l’homme de la situation. La lettre[3] écrite par un de ses collègues
au général en chef de l’armée d’Italie, dont il dépendait, dépeint la
situation de la Corse d’une manière bien différente. L’armée manque de tout,
même du nécessaire, tandis que les Anglais rôdent sur les côtes et viennent
même de faire une tentative sur Saint-Florent. L’île restait en effet à la
merci d’un coup de force. Par la négligence des uns et l’incapacité des
autres, les Anglais pourront s’en rendre maîtres, dès qu’ils le voudront
sérieusement. C’est
en janvier 1794 que leur escadre, rendue disponible par la perte de Toulon,
parut sur les côtes de la Balagne. Les troupes françaises, pressées de tous
côtés par les paolistes, s’étaient retirées dans les trois places de Calvi,
Saint- Florent et Bastia. Lacombe avait envoyé une reconnaissance par mer
contre Ajaccio[4] et par terre contre Biguglia,
mais elles avaient été accueillies à coups de canon ici, à coups de fusil là.
Les républicains franco-corsés n’étaient pas plus de 5 à 6.000 hommes ; ils
n’osèrent rien entreprendre. Resserrés sur terre par les paolistes, ils
furent bientôt assaillis du côté delà mer par la flotte anglaise de l’amiral
Hood, dont les quarante bâtiments étaient signalés le 29 janvier dans le
golfe de Saint-Florent. L’attaque de cette forteresse eut lieu le 5 février.
Lacombe en personne y commandait avec un millier d’hommes et deux compagnies
du 61e Vermandois « dont le patriotisme est inimaginable ». La principale
défense était la redoute de Fornali, située sur une colline escarpée
au-dessus du golfe et que le général en chef disait « inexpugnable ». Les
Anglais y parvinrent cependant après des prodiges d’énergie et d’adresse ; «
le capitaine Cook fit monter par deux cents marins quatre pièces de 18 et
deux mortiers sur une colline plus élevée. On attacha de grosses cordes
autour des rochers, puis on adapta à ces cordes les plus fortes poulies et
les plus puissants palans. Les canons furent posés sur des traîneaux à l’un
des bouts des palans et les hommes halèrent en tenant l'autre bout. » La
surprise des Corses égala celle des Français. Pendant quatre jours, Fornali
fut bombardée (du 14 au 17 février), et le 17, dans la nuit, l’assaut donné par l’ennemi épouvanta
la garnison, qui abandonna le fort aux cris de : « Sauve qui peut ! » La
panique gagna Saint-Florent, que Lacombe dut évacuer précipitamment le 19
février, et se propagea jusqu'à Patrimonio. Les fuyards ne s’arrêtèrent qu'à
Teghime[5]. L’occupation
de Saint-Florent permit aux Anglais de concentrer leurs efforts sur Bastia.
Dès le 19 février (1er ventôse), ils essayèrent un débarquement à Miomo. Le 23, le
siège devint effectif et débuta par un bombardement au cours duquel cinq
navires anglais, commandés par le futur grand amiral Nelson, alors simple
capitaine, lancèrent 500 boulets environ. La ville résista trois mois.
Lacombe, assisté du général Gentili, avait mis en état de défense les forts
de Montserrato, de Saint- François, San-Gaëtano, Straforello, brûlé Cardo,
repaire des paolistes, et construit une batterie aux Capanelle. Pendant le
mois de mars, un désaccord entre le commandant anglais des troupes de terre
Doundas et Nelson empêcha le blocus d’être rigoureux, Au début d’avril, le
remplacement de Doundas par le général Stuart, l’établissement d’une forte
citadelle à Toga, à 1.600 mètres seulement de la citadelle et l’arrivée de
toute la flotte ennemie avec Hood, accrurent les souffrances des assiégés
ainsi que des 2.500 hommes de la garnison. Depuis le 11 mars, les vivres
avaient commencé à manquer. Le 25 avril, Lacombe réussit à s’échapper de
Bastia, désertant son poste ; il avait donné comme prétexte la nécessité
d’aller lui-même à Gênes organiser le ravitaillement de la place. Tentatives
bien vaines, car les Anglais, après avoir construit une sixième batterie, à
600 mètres de la ville, écrasaient les habitants sous la mitraille. En mai,
la ration fut réduite à douze onces par jour. Néanmoins le maire Galeazzini
répondait à la sommation des ennemis : « Nous rendrons bombe pour bombe et
boulet pour boulet ». Le 19 mai, un secours envoyé par Lacombe n’ayant pu
réussir à pénétrer dans le port, il fallut bien songer à la reddition. Elle
fut discutée le 20 et accomplie le 22. Les assiégés avaient perdu 743 hommes,
reçu environ 1.200 boulets et 7.370 bombes. Leur résistance durait malgré
cela depuis trois mois. Ils eurent les honneurs de la guerre, le droit de
conserver leurs armes et de se faire transporter à Toulon. Enfin, fait très
rare dans l’histoire des capitulations, ils gardèrent le droit de reprendre
immédiatement du service dans les armées de la République. Bastia
prise, il ne restait plus qu’à s’emparer de Calvi pour que toute la Corse fût
anglaise. Le siège de cette citadelle, que Lacombe avait juré de défendre
jusqu’à la dernière goutte de son sang, dura du 20 juin au 8 août 1794. Le
général Raphaël Casablanca et le commissaire de la Convention, Arena,
disposaient de faibles moyens, de mauvais canons et d’une petite garnison.
Mais ils réussirent à communiquer leur patriotisme aux habitants et à faire
de ce siège un des épisodes les plus glorieux de la guerre. C’est ici que
Nelson fut blessé à la figure par la chute d’un boulet français et eut l’œil
gauche crevé. Lorsque les munitions et les vivres manquèrent, quand la
garnison fut réduite à 150 hommes, et quand presque toutes les maisons eurent
été détruites, Calvi dut, le 5 août, accepter le sort de Bastia et les mêmes
honneurs. « Elle aurait pu tenir plus longtemps, écrivait Casabianca à la
Convention, si elle avait été mieux approvisionnée et mieux secourue. » De
sorte que l'expulsion des républicains de l’île était due surtout à
l’insuffisance des renforts qu’ils y avaient envoyés depuis six mois et aux
embarras de leur gouvernement. Les soldats mal vêtus, mal nourris, mal
équipés avaient quelquefois lâché pied, mais en général ils avaient fait
preuve de beaucoup de patriotisme. Lacombe eut à signaler des cas de trahison
inévitables en temps de troubles, mais aussi des traits d'héroïsme. Un marin
de la Fortunée n’avait pour tout costume qu’une culotte de toile déchirée. «
Comment fais-tu, lui dit le général, pour te garer du froid (on était en
février) ? — Je
gèle, répondit-il, mais cela ne fait rien, vive la République ! » Un autre,
le canonnier Clément, ayant la jambe cassée d’un éclat de boulet, disait à
ses camarades qui s’apitoyaient : « Ce n’est rien, c’est pour la patrie
». La
conquête de la Corse par les Anglais avait été faite en moins de six mois.
Leur action s’était, il est vrai, bornée à l'attaque des places maritimes,
tandis que Pascal Paoli leur avait garanti la possession de l’intérieur du
pays, où il commandait réellement en maître. Dès le 22 avril, l’amiral Hood
et le chevalier Gilbert Elliot, commissaire de Sa Majesté Britannique en
Corse, lui avaient demandé de convoquer une assemblée de ses compatriotes
pour décider de l’organisation future de leur patrie, « car Sa Majesté
Georges III est décidée à ne rien conclure sans le libre et général
consentement du peuple corse ». Le 1er mai, Paoli adressait donc aux
habitants une lettre circulaire dans laquelle, après avoir récapitulé les
motifs de la révolte et les avantages qu’ils retireraient « d’une union
politique avec le royaume de Grande-Bretagne », il les invitait à nommer des
délégués, qui se réuniraient le 8 juin, à Corte, pour rédiger la future
constitution. L'Assemblée
ouvrit ses séances le 10 juin et les continua jusqu’au 21. Par un vote
unanime, elle choisit comme son président, Paoli ; celui-ci désigna comme
secrétaire Charles-André Pozzo di Borgo, procureur général syndic du
département, et André Muselli, secrétaire général du directoire
départemental. Paoli prononça, le 14 juin, un discours où il rappela à ses
auditeurs les griefs qui les avaient indisposés contre la République
française. Il ajouta : « Demandez-vous maintenant s'il convient au bonheur de
votre patrie de vous placer sous la protection et le gouvernement du roi de
la Grande-Bretagne, avec une constitution qui garantisse votre liberté et
vous rende invulnérables ». Le lendemain 15, les députés se conformaient, à
l’invitation de l’orateur ; ils adoptaient, à l’unanimité, le décret qui
prononçait la séparation définitive de la Corse et de la France. Le préambule
en énumérait les raisons : désordres provoqués dans l’île par la Révolution,
violences des Marseillais, tyrannie des commissaires de la Convention, mise
hors la loi de Paoli « dont la vertu et la popularité atterraient les
mécontents », attaques à main armée de la garnison de Bastia contre les
Corses, la religion bafouée, etc. En conséquence, les Corses reprenaient leur
liberté et, en leur nom, l’assemblée nommait une commission de 36 membres
chargés de rédiger la constitution qui régirait désormais le pays. Les
travaux de celte commission durèrent deux jours. Le 18, elle donnait une
première lecture de son œuvre, et le 19, celle-ci était approuvée. En voici
l’acte préliminaire : « Les représentants du peuple corse, libre et
indépendant, réunis en assemblée générale, sous les auspices de l’Etre
suprême, ont adopté les décisions suivantes : « 1° La
constitution de la Corse est monarchique ; « 2° Le
pouvoir législatif appartient au roi et aux députés du peuple ; « 3° La
législature est composée du roi et des députés qui forment la chambre du
Parlement. » La
Constitution comprend douze chapitres divisés en soixante-quinze articles.
Les trois premiers chapitres sont réservés au pouvoir législatif. Est
électeur tout habitant, né de parents corses, propriétaire et âgé de
vingt-cinq ans. L’éligibilité est réservée à ceux qui possèdent 6.000 francs
de biens fonciers (art. 3). Chaque piève ou place maritime a droit à deux députés. Les
évêques font partie de droit du Parlement, les fonctionnaires en sont exclus (art. 4). Les députés doivent assister
aux séances, sous peine d’amende de 200 francs ; ils choisissent leur
président, pourvu que la moitié d’entre eux soient présents, et deux
secrétaires ; ils font leur règlement. Enfin ils sont rééligibles,
inviolables, mais non rétribués. Le
Parlement discute et vote les taxes, les contributions et les lois, mais le
roi les sanctionne. C’est également lui qui convoque, proroge, dissout le
Parlement ; dans ce dernier cas, il doit en réunir un autre avant quarante
jours. Son délégué ouvre les sessions, au nom de Sa Majesté Britannique, et
dispose du pouvoir exécutif ; il est assisté d’un secrétaire d’État désigné
par le roi, et d'un Conseil d’Etat. Le souverain dispose de la force
militaire, nomme tous les fonctionnaires pris parmi les Corses, déclare la
guerre et conclut la paix, mais sans pouvoir abandonner ni aliéner un seul
morceau du territoire corse. Par son action sur le pouvoir législatif, il est
en réalité l'élément principal de cette constitution. Le
pouvoir judiciaire dépend également de l’exécutif qui le choisit. Un podestat
dans chaque piève, un président et un avocat royal dans chaque juridiction,
un tribunal suprême avec cinq juges et un avocat, tels sont les trois degrés
essentiels de la hiérarchie. Tous ces magistrats sont désormais indépendants
du peuple, qui les avait jusqu’ici nommés, soit lors de la constitution
paoliste, soit avec la Révolution française. Les deux seules garanties qui
lui sont laissées résident dans le maintien du jury et dans la promesse que
toutes les causes civiles, criminelles ou autres, seraient jugées, en
première et en dernière instance, dans l’île (VI, 9). Une cour extraordinaire de
cinq juges désignés par le roi est appelée à juger les cas de prévarication
et de haute trahison que lui défèrent le Parlement ou le roi ; elle ne se
réunit que pour des cas spéciaux. Enfin
les libertés dont bénéficiaient les Anglais étaient promises aux Corses :
liberté individuelle, dont la jouissance oblige le juge à se prononcer dans
les vingt-quatre heures sur toute arrestation ; liberté de la presse ;
liberté de conscience ; liberté de circulation dans l’île et vers le
continent ; droit de pétition auprès du vice-roi et d’accusation contre ce
dernier lui-même auprès du roi ; élection des municipalités de chaque
commune. Enfin l’article 1er du chapitre X décrétait que la religion catholique,
apostolique et romaine serait la seule officielle en Corse. Les Anglais
oubliaient leur haine du papisme romain et renonçaient à introduire
l’anglicanisme dans leur nouvelle possession. La
constitution anglo-corse, dont voici les grandes lignes, fut approuvée
définitivement après une triple lecture et contresignée par tous les députés.
On y sent très nettement l’influence de Paoli et on y découvre le désir de
revenir à la constitution de 1755. Mais on y voit aussi les principes du
gouvernement aristocratique, tel qu’il était pratiqué à ce moment dans le
royaume d'outre- Manche. On s’était en réalité efforcé de concilier une
double tendance démocratique et monarchique sans y bien parvenir. La
prédominance du pouvoir exécutif, qui était étranger, lointain et peu fait
aux mœurs insulaires, la nomination des magistrats par ce pouvoir, le
caractère antidémocratique des élections législatives contrastaient
absolument avec les habitudes des Corses. Certains historiens[6] en rendent responsable Pozzo di
Borgo ; sir Elliot l’avait convaincu de la nécessité d’incorporer entièrement
l’île à la Grande-Bretagne, tandis que Paoli aurait désiré laisser à cette
puissance un simple protectorat ou même une base navale. Quoi
qu'il en soit, on ne vit pas à ce moment les dangers que pourrait renfermer
l’acte constitutionnel. Sir Elliot félicita les députés de l’œuvre accomplie
: « Je suis heureux de pouvoir vous appeler mes frères, dit-il ; vous et nous
trouverons avantage à ce contrat sacré. Il n’est pas le résultat d’un hasard,
mais l’accomplissement de vos antiques souhaits. Nous vous donnons
aujourd’hui les mains, mais il y a longtemps que nos cœurs sont unis et notre
devise doit être : Amici, non di ventura (amis, non du
hasard). Ce que
vous désirez, c’est la liberté à l'intérieur, la sécurité à l'extérieur. Sa
Majesté vous donnera l’une et l’autre et vous assurera en outre une
croissante prospérité... J’accepte en son nom la couronne et la souveraineté
de la Corse, suivant la constitution et les lois fondamentales contenues dans
l’acte qui vient d’être voté, et je jure en son nom de maintenir la liberté
du peuple corse, suivant la constitution et les lois. » A son tour, chaque
député répéta : « Je jure au nom du peuple que je représente, de reconnaître
pour mon souverain et roi Sa Majesté Georges III, roi de la Grande-Bretagne,
et de lui prêter foi et hommage, conformément à la constitution ». La
séparation avec la France semblait consommée. Paoli, suivant le vœu de ses
compatriotes, désigna quatre de ses amis[7] pour apporter à Georges III
l’adresse que Pozzo di Borgo avait rédigée et les hommages de ses nouveaux
sujets. Paoli était convaincu que sur leurs indications le roi laisserait le
gouvernement de l’île à l’homme qui lui en avait fait don et dont la popularité
était toujours énorme, c’est-à-dire à lui-même. Le jour de la clôture des
travaux de l’assemblée fut celui du triomphe de Paoli. Le comité de
constitution proposa et fit voter par acclamation la déclaration suivante : «
Paoli, par son patriotisme si élevé, par son zèle infatigable, par ses
talents sublimes, est le meilleur des citoyens de la Corse ; il mérite les
titres de père de la patrie, de fondateur et de restaurateur de la liberté
nationale. En conséquence, un buste en marbre lui sera érigé dans la salle
des sessions du Parlement avec une inscription destinée à perpétuer ces
titres. » Honneurs considérables que les quatre délégués pourraient faire
connaître au gouvernement anglais dans le but de guider son choix ! Mais,
quand ils arrivèrent à Londres, il était trop tard. Elliot avait pris les
devants. Il s’était fait nommer vice-roi, avait choisi Pozzo di Borgo pour
président du conseil d'Etat et North, le fils d’un ancien ministre, pour
secrétaire. Cesari Rocca et ses trois compagnons, après avoir trouvé à
Londres un accueil sympathique et reçu les compliments de la cour
Saint-James, ne purent que rapporter à Paoli l’attestation platonique de la
reconnaissance royale pour sa personne. Il n’est pas exagéré de dire que le
choix du gouvernement anglais fut un acte impolitique. En mécontentant Paoli
et en le subordonnant à Elliot et à Pozzo di Borgo, il s’aliénait le seul
homme auquel il devait la Corse, le seul qui pouvait la lui conserver. C’est
là certainement l’une des raisons de l’échec d'Elliot dans Elle. Mais le
vice-roi ne s’en aperçut que beaucoup trop tard. A ce moment (juin 1794), il était tout à la joie de ses
nouvelles fonctions et aveuglé par l’enthousiasme qu’il ressentait pour la
Corse. « Il n’y a jamais eu, écrivait-il, de plus beau pays que cette partie
montagneuse de l'île ; c’est l’Écosse avec un beau climat. L’air est parfumé
par les plantes aromatiques, suaves et pénétrantes. J’ai songé à choisir une
belle situation et à bâtir un palais d'été. Ma première idée avait été de le
construire en jaspe et en porphyre ; mais, comme vous pourriez me taxer
d’extravagance, je me bornerai à l’ériger en marbre. » Il
s’installa provisoirement à Bastia et appela sa famille auprès de lui. Cette
fin d’année 1794 fut employée à compléter l’organisation de l’île. Le Conseil
d’État entra en fonctions ; le pouvoir judiciaire fut installé et confié à un
tribunal suprême de six membres résidant à Corte et jouant le rôle d’une cour
d’appel au civil et au criminel ; à un tribunal de première instance de trois
membres dans chacune des neuf circonscriptions ; à un shérif ou juge de paix
dans chaque piève. Mais tous ces magistrats tenaient leurs fonctions du roi,
non du peuple. La seule garantie accordée aux justiciables était celle du
jury auquel était réservé le jugement. Au même moment furent créés les quatre
bataillons indigènes, groupés en deux régiments, dont les colonels furent
anglais et les autres officiers exclusivement corses. Un grand nombre
d’émigrés qui rentraient alors dans leur patrie trouvèrent leur récompense
dans l’obtention de ces grades. Il en fut de même pour les royalistes
français qui se réfugièrent en masse du continent dans l'île pour fuir la
persécution conventionnelle ; Sir G. Elliot créa pour eux un régiment
spécial. L’année
1795 devait apporter au vice-roi de très fortes désillusions. Dès les
premiers mois, les difficultés commencèrent. Elles étaient dues à l’état
social du pays autant qu’à l'incompatibilité d’humeur des Anglais et des
Corses. La plupart des habitants qui espéraient des places ou des faveurs
entouraient le gouvernement d’un réseau d’intrigues qu’il avait delà peine à
déjouer. « Les prétentions de tout Corse, noble ou non, sont poussées à un
degré partout inconnu. On a à lutter contre la vanité et l'égoïsme des
gentilshommes, et il faut aussi tenir tête à la population entière. Pas un
berger qui ne croie mériter le rang d'officier ; pas un gentilhomme qui ne se
considère comme négligé s'il n’a pas un bataillon. Comme il est impossible de
salarier toute une nation, nous sommes obligés de mécontenter toute la masse
des habitants. » Le
nombre des mécontents ne cessait d’augmenter ; deux partis venaient de se
former, l'un attaché à Pozzo di Borgo, qui disposait des faveurs, l’autre
dévoué à Paoli, qui conservait sa popularité. Chacun des deux s’accusait
réciproquement de vouloir perdre l’autre dans l’esprit du vice-roi : « On me
fait un grand reproche, disait celui-ci, de ce que je recommande à tous les
partis l’union et la charité. Je ne veux pas que l’on se serve de mon
autorité et des soldats britanniques pour ou contre une faction corse. Je
crois de mon devoir de préférer les paolistes aux autres, non à l’exclusion
des autres. » Une
autre cause de mécontentement tenait à la partialité scandaleuse de certains
tribunaux. Le jury, sur lequel le gouvernement anglais avait fondé beaucoup
d’espérances, ne servait qu'à enfanter des haines. « Depuis que Sa Majesté a
accepté la Corse, il n’y a pas un seul individu convaincu d’un crime, même
quand il n’y avait aucun doute sur la culpabilité de l’accusé. Cela tient à
l’esprit de clan et aux liens de parenté et d’amitié. » Six mois seulement
après l’arrivée des Anglais, les défauts inhérents au tempérament corse
reparaissaient et rendaient le gouvernement difficile. Abandonné
lui-même par sa patrie, qui, plusieurs mois après que la Corse eut fait don
d’elle-même, « n’avait même pas dit merci », Elliot se tourna naturellement
vers Pozzo di Borgo, qui lui avait inspiré beaucoup de sympathie et qui était
« sa grande ressource ». Il écouta ses conseils et réalisa ses desseins. De
toutes les mesures qui lui furent suggérées, l’une fut des plus impopulaires
; elle aliéna de nombreuses sympathies à la Grande-Bretagne et viola les
clauses formelles de la capitulation de Bastia ou de Calvi. Les Anglais
s’étaient engagés à respecter les biens des émigrés corses qui désiraient
quitter l’île avec les Français. Au mois de mai 1795, on décida de les
confisquer sous prétexte que l’émigration était une trahison envers la
patrie. Décision malencontreuse qui transformait en ennemis déclarés les
émigrés et leurs parents restés dans l’île. De son
côté le clergé corse avait à se plaindre des négociations entamées par
l'Angleterre avec la papauté, au sujet de l'île. Le souverain pontife avait
vu avec dépit une puissance protestante s’établir dans le pays. Il avait
aussitôt fait valoir ses droits séculaires « que Paoli, déclarait-il, avait
jadis reconnus ». Mais Sir G. Elliot les avait énergiquement repoussés. «
Nous n’admettrons jamais ses prétentions sur la Corse. Au sujet de la
religion de l’île, notre règle sera de ne pas en avoir. On ne pourra pas dire
que nous n’avons pas pour la religion les égards et le respect qui lui sont
dus ; mais je n’ai pas pour la chaire de ce pouvoir spirituel une sympathie
extraordinaire. » L’antipathie était en effet réciproque ; elle rendait
l’entente difficile, d’autant plus que l’Angleterre anglicane ne cachait pas
son désir de confiner strictement la cour de Rome dans les affaires
ecclésiastiques. Un projet de règlement élaboré par le Conseil d’État fut
très mal accueilli par le Saint-Siège. Au désir du pouvoir laïc de se
concerter et de s’entendre sur la limitation des évêchés à trois « très
suffisants dans un pays pauvre », sur leur indépendance vis-à-vis de Gênes et
de Pise, sur les nominations épiscopales, sur le serment des ecclésiastiques
envers la Constitution, sur la création des paroisses, sur la réduction de la
fiscalité, sur l’interdiction des vœux avant vingt et un ans, sur la
nécessité d’une forte instruction pour les religieux, le pape répondit par un
refus dédaigneux ou par la nécessité de respecter les décisions du concile de
Trente. Des vingt-deux articles soumis à sa sanction, quatre seulement furent
approuvés le 30 septembre 1795. Elliot pouvait écrire : « Je ne connais pas
de meilleur moyen de faire des athées que de voir les papes réclamer à
l’heure actuelle des souverainetés temporelles au nom de la religion ». Mais de
tous les soucis que causait au vice-roi la situation de la Corse au mois de
juillet 1795, le plus grave était, sans hésitation possible, l’attitude de
Paoli à son égard. Celui-ci, retiré dans le Rostino, boudait le vice-roi et
critiquait la plupart de ses actes. Les amis qui l’entouraient se
complaisaient dans l’opposition, et quiconque avait à se plaindre de
l'administration anglaise était certain de trouver bon accueil auprès d’eux.
L’irritation de Paoli provenait peut-être du dépit que lui avait causé la
nomination d’Elliot, mais surtout du dédain que le ministre anglais semblait
témoigner pour un homme qui avait tant fait pour la Grande-Bretagne. Pour le
calmer, en septembre 1795, le roi Georges III lui fit allouer une pension de
mille livres par an et donner en cadeau son portrait enrichi de brillants qui
devait être porté en sautoir. Cette décoration ne parvint jamais à
l’intéressé, si bien que Paoli pensa qu'on s’était moqué de lui ou qu’Elliot
avait fait lui-même disparaître l'objet, « accusation, écrivait le
vice-roi, qui m’a fait perdre complètement patience ». Sur ces entrefaites,
un nouvel incident se produisit. Le buste de Paoli, qui se trouvait dans une
salle de bal à Ajaccio, fut enlevé pour permettre au vice-roi de danser. Le
bruit courut aussitôt qu’on avait jeté à terre et brisé la statue. Paoli
fulmina contre cet « assassinat ». Elliot écrivit : « Il fait le diable à
quatre et furieusement ». Le général corse redoubla ses critiques contre
l’administration de son rival, lui reprochant d'employer des gens de tous les
partis au détriment des paolistes, de favoriser ses ennemis et de mécontenter
ses amis, de ne pas tenir les promesses faites précédemment sur la mise en
état de la Corse, de ne pas encourager le développement économique de cette
île, de songer secrètement à l’évacuer, etc. Il laissait même entendre à ses
partisans qu'il jouissait de la faveur du souverain et qu’il ne larderait pas
à supplanter le vice-roi. « Le calme étonnant et la tranquillité ferme de Sir
Gilbert, remarquait lady Elliot, n’ont jamais été plus nécessaires, mais la
vie est pénible. » Les
entraves que cette attitude de Paoli apportait à la pacification de l’île
pouvaient devenir dangereuses. « Il est en guerre ouverte avec le
gouvernement, ajoutait lady Elliot. Il fait profession de loyauté envers le
roi ; mais il veut être le chef de l’État. » Elliot prit une résolution
énergique. Il demanda son rappel ou le départ de Paoli et un témoignage
d’approbation royale pour lui-même, ajoutant : « Si cette île est incapable
d’un bon gouvernement, il vaut mieux que nous l'abandonnions La trahison est
ici à l’ordre du jour. » Il fut écouté : « J’ai la satisfaction de vous
annoncer que Sa Majesté accueille avec faveur vos services et qu’elle
approuve entièrement votre conduite, au cours de votre administration. Quant
au général Paoli, si grande que soit l’indulgence à laquelle peuvent me
porter à son égard et lez désenchantement de son ambition et les infirmités
de son âge... je suis convaincu que, tant qu’il sera en Corse, vous n’aurez
jamais le respect absolu et la pleine confiance qui vous sont si
désirables » (septembre 1795). En conséquence, Paoli fut prié de se rendre en
Angleterre pour y finir ses jours, avec un supplément de pension de 2.000
livres. Il était impossible de refuser sans se jeter dans une révolte ouverte
qui aurait été le désaveu même de toute sa politique et la répétition des
événements de 1769. Paoli voulut éviter à sa patrie une nouvelle guerre
civile. Il s’embarqua pour l’exil une troisième et dernière fois. Son
départ fit croire à Elliot que désormais toutes les difficultés seraient
aplanies, et qu’une entente étroite entre la population et lui allait être
réalisée : « J’ai toujours déclaré que nous n’entendions gouverner cette île
que du consentement de ses habitants, et il serait absurde de vouloir
maintenir ce gouvernement par la force. » Or cet accord était impossible. Le
départ de Paoli avait augmenté le nombre des mécontents et accru la haine
contre Pozzo di Borgo, qu'on accusait d’avoir fait expulser le héros. C’est
contre le président du Conseil d’État qu’intrigues et complots furent
désormais dirigés. On adressa au vice-roi des pétitions pour demander le
renvoi du premier ministre Pozzo di Borgo. Il refusa : « Rien ne pourra
m’amener à accueillir cette requête, qui n’est basée sur aucun fondement
sérieux, si ce n’est que Pozzo est un homme très capable et que d’autres, qui
ne le valent pas, voudraient le remplacer ». On eut alors recours à la cour
de Londres elle-même, qui transmit à Elliot les accusations dont on chargeait
son collaborateur. « Savelli a dit que Pozzo di Borgo était un homme d’un
caractère fort critiquable, qu’il était très intrigant et très ambitieux...
Un sujet de plainte contre vous est d’avoir convoqué le Parlement à Bastia et
non à Corte... Un autre a été l'introduction d’émigrés français, prétendant
que vous aviez une tendance à préférer les étrangers aux Corses. Enfin le
peuple aurait, paraît-il, éprouvé une déception, en ne voyant pas prendre par
son Parlement certaines mesures auxquelles il s’attendait. » Tout
cela prouvait que les esprits commençaient à s’échauffer et que beaucoup
d’insulaires croyaient de bonne foi avoir le droit d'être mécontents. Elliot
essaya de calmer les esprits ; dans une proclamation, il rappela les
avantages que la Corse retirait de l’Angleterre : gouvernement d’ordre et de
paix, libertés assurées, religion respectée, sécurité sur mer, dépenses
militaires supportées par l’État. Rien n’y fit. En décembre 1795, le
Parlement décida de supprimer le jury de jugement, qui donnait lieu à de
continuels dénis de justice, et d’étendre les pouvoirs du roi pour qu’il pût
faire régner l'ordre dans l’île. Le ministère anglais approuva cette
violation de la constitution : « J’accepte en entier les raisons qui vous ont
induit à adopter cette mesure de suspension et j’approuve toute votre
conduite à cet égard. » Mais les Corses n’accueillirent pas aisément cette
réforme. Dans beaucoup de villages, il y eut une très vive agitation, on
brûla même Pozzo di Borgo en effigie. Ce n’était pas encore une protestation
contre la domination anglaise, mais contre l’agent le plus dévoué de cette
domination. Des
événements allaient se produire, au début de 1796, qui, plus que tout,
contribuèrent à entretenir l’agitation. En Italie les troupes françaises
reprenaient l’avantage : les Piémontais battus, le roi de Sardaigne soumis,
les Autrichiens chassés de Mantoue, le général Bonaparte vainqueur glorieux
de plusieurs combats, telles étaient les nouvelles qui faisaient frémir la
population corse : « La conquête de l’Italie, écrivait Elliot le 5 juin
1796, aura sur nous l’influence suivante : la flotte et l’armée s’approvisionnent
uniquement à Livourne et, là-bas, l'on va nous refuser toute aide à l’avenir,
ainsi que dans les États du pape et le royaume de Naples. » A cette crainte
du dehors, venaient s’ajouter les troubles intérieurs. Des émigrés corses,
revenus secrètement dans leur patrie avec de l'argent, appelaient le peuple
aux armes. Des révoltes éclatèrent à Bocognano, à Corte. Le courrier du
vice-roi fut enlevé à Ponte- Leccia. Des pétitions contre Pozzo di Borgo et
le personnel administratif furent adressées au gouverneur. Une demande de
dissolution du Parlement fut rédigée ; une diminution des impôts réclamée.
Elliot fit un accueil favorable à quelques-unes de ces demandes, mais sans
rétablir l’ordre. Une nouvelle insurrection éclata près d'Ajaccio. « Nous ne
pouvons pas garder la Corse, écrivait le vice-roi, contre la volonté du
peuple entier : nous le pourrions que nous ne le devrions pas .... Mais
comment abandonner un peuple qui nous est fidèlement attaché, malgré quelques
troubles ? » L’idée
d’une évacuation possible était donc déjà venue à l’esprit du délégué
britannique. Le succès grandissant des opérations françaises en Italie allait
la préciser, en rendant précaire la situation des Anglais dans l’île. Le 15
mai 1796, un traité de paix était signé entre la France et la Sardaigne ; les
ducs de Parme et de Toscane se laissaient dépouiller par le vainqueur ; le
pape implorait sa pitié ; le roi d’Espagne se préparait à mettre sa flotte au
service du Directoire. La Méditerranée occidentale se trouvait ainsi placée
sous la domination de la République, et la flotte anglaise, enfermée de tous
côtés par le vainqueur, risquait d’être écrasée. Le gouvernement britannique
s’effraya. Le ministre écrivit, le 31 août, de Londres : « Sa Majesté sent le
besoin de concentrer sur terre et sur mer des forces respectables. C’est avec
une extrême répugnance qu'elle se voit forcée à retirer la protection qu’elle
a été conduite à accorder aux Corses à la suite de sollicitations répétées
dont elle a été l’objet de la part de ceux-ci pour les aider à s’affranchir
de la tyrannie du gouvernement français. Votre Excellence prendra donc
immédiatement toutes les dispositions nécessaires pour la prompte évacuation
de la Corse. » Il se plaignait en outre « de la versatilité et de
l’ingratitude des Corses » ; il y trouvait un prétexte suffisant à
l’évacuation. Cet
ordre parvint à Elliot le 29 septembre. Il le trouva prématuré et déloyal.
Sans doute les insulaires ne s’étaient pas montrés jusque-là aussi soumis
qu’on était en droit de le souhaiter ; mais ils pouvaient revenir à de
meilleurs sentiments, et il n’était pas convenable de les laisser exposés aux
représailles françaises[8]. Sans doute il avait conscience
d’avoir écrit à plusieurs reprises que la défense de la Corse était
impossible et que, si la France l’attaquait, « tout le pays serait contre les
Anglais ou garderait la neutralité ». Il l’avait encore répété plus catégoriquement
le 28 août 1796, en y ajoutant : « Pourquoi l’Angleterre s’obstinerait-elle à
garder un pays qui ne veut d'aucun gouvernement et pour la conquête duquel
une expédition française s'organisait dans les ports de Gènes et de Livourne
? » Mais le vice-roi, ainsi que le commodore Nelson, qui commandait un
vaisseau sur les côtes de l’île, pensait qu’il aurait mieux valu conserver
une position capable de servir de base aux opérations militaires futures et
venir en aide à l’Italie. Toutefois, en dépit de l’erreur commise par son
ministre et dont il était en partie responsable, il fallait obéir. Elliot
tint, pendant quinze jours, le contenu des dépêches ministérielles secret.
C’est seulement quand les convois destinés au transport des troupes furent
arrivés, à partir du 10 octobre, qu’il laissa le bruit de l'évacuation se
répandre. Il y
eut, dans une partie de la population, un réel regret : « les excellentes
dispositions que montra le pays entier à l'égard du gouvernement anglais et
de tous les membres de la nation » permirent à Elliot d’organiser le départ «
au milieu du plus grand ordre et de la plus parfaite tranquillité ». Les
habitants des principales villes formèrent aussitôt des comités qui, avec
l’approbation tacite du vice-roi, envoyèrent des députés aux républicains de
Livourne ; ils demandaient seulement une amnistie générale et la liberté
religieuse : « Je ne pouvais pas désirer pour notre gouvernement, écrivait
Elliot, de meilleur hommage que celui que viennent de lui rendre la Corse et
ses habitants par leur manière d'agir. » Du 15 au 25 octobre, les
Anglais embarquèrent à Saint-Florent et à Bastia tous les approvisionnements,
munitions, bagages et autres objets. Le départ de Calvi fut fixé au 23, celui
d'Ajaccio et de Bonifacio au 22. Au même moment, un corps de républicains,
qui formait l’avant-garde du corps expéditionnaire du général Gentili, sous
les ordres du général Casai ta, débarquait dans le cap Corse à Macinaggio et
marchait immédiatement sur Bastia où se trouvaient encore les troupes
anglaises. Un conflit était imminent, et déjà les Bastiais suppliaient en vain
les Français d’attendre quelques jours pour occuper leur ville. Mais le
commodore Nelson, qui disposait de trois vaisseaux ancrés dans le port et
surveillait l’embarquement de ses compatriotes parla haut et ferme.
L’énergique marin, qui avait dit à son amiral : « Vous pouvez compter sur moi
; je ne négligerai rien de ce qu’il faudra faire et, si cela est nécessaire,
je jetterai même Bastia à terre », menaça de tenir sa promesse. Casalta
s’établit donc tranquillement sur les hauteurs qui dominent Bastia et le 19
octobre, au coucher du soleil, la ville était évacuée. Les Anglais se
retiraient à l’île d’Elbe et à Capraja, car le ministère anglais, renonçant
après coup à évacuer la Méditerranée, avait décidé de concentrer ses forces
dans la même région. À la
fin du mois d’octobre 1796, la Corse était retombée, sans effusion de sang,
au pouvoir de la République française. Les victoires de Bonaparte en Italie
avaient précipité ce résultat, l'exil de Paoli en Angleterre, le caractère
turbulent des Corses l’avaient préparé. La domination britannique dans l’île
avait duré environ deux ans, soit de juillet 1794 à octobre 1796, et pendant
cette période les Anglais n’avaient pas plus gagné l'affection du peuple, qui
s’était donné à eux avec enthousiasme, que celui-ci n'avait su se faire
apprécier et comprendre des représentants de la Grande-Bretagne. Le divorce
s’accomplissait donc par consentement mutuel et pour incompatibilité
d’humeur. Rien ne peut mieux caractériser l’inutilité des efforts
anglo-corses pour vivre sous la même loi que cette phrase écrite par Sir
Gilbert Elliot quelques semaines avant son départ : « Je crois que ce
peuple est une énigme dont personne ne peut être sûr de posséder la clef[9] ». RÉSUMÉ La
Corse n’était pas française en 1794 ; les événements le prouvèrent cette
année même. I. Occupation
de la Corse par les Anglais. — L’anarchie révolutionnaire, la persécution
contre les prêtres, la mise en accusation de Paoli, héros des Corses,
détachèrent ceux-ci de la Convention. Paoli avait une grande sympathie pour
l’Angleterre ; il savait que son gouvernement convoitait la Corse ; il
espérait que la puissance anglaise donnerait à sa patrie la prospérité
économique. Il appela donc les Anglais. En vain le délégué de la Convention,
Lacombe Saint-Michel, essaya de défendre l’île. Il fut abandonné par les
habitants et paralysé. La flotte anglaise bombarda et occupa Saint-Florent,
Bastia, Calvi (1794). Tout le pays fut dans la possession des ennemis. II. Le
royaume anglo-corse. — Paoli convoqua une assemblée à Corte, en juin. Les
députés, à l’unanimité, rejetèrent la domination française. Une constitution
anglo- corse fut votée ; chacun jura de reconnaître Georges III comme
souverain. Sir Elliot devint vice-roi de la Corse, au grand dépit de Paoli,
Pozzo di Borgo fut président du Conseil d’État. Alors les difficultés
commencèrent. Paoli critiqua tous les actes d’Elliot, qui l’obligea à
s’exiler encore à Londres ; le jury corse, qui se montrait trop partial, fut
aboli, malgré les protestations. Le clergé catholique combattit Elliot, qui
était anglican : on réclama enfin le départ de Pozzo, très impopulaire. En
1796, l’Angleterre était découragée. III. Évacuation
de la Corse par les Anglais. — A ce moment les victoires françaises
émerveillaient le monde. Dans une campagne militaire qui commença sa gloire,
Bonaparte conquérait l’Italie ; l’Espagne devenait l’alliée de la France. Les
Anglais se sentaient isolés dans la Méditerranée et mal établis en Corse.
Apprenant que Bonaparte préparait une expédition vers cette île, ils
résolurent de l'évacuer. Elliot partit à la fin d’octobre, avec ses
compatriotes, tandis que le général Gentili, envoyé par Bonaparte, occupait
Bastia. Les Corses s’empressèrent d'accueillir les Français ; l’île changea
de maître sans effusion de sang. LECTURES 1° DÉFENSE DE PAOLI PAR NAPOLÉON BONAPARTE
Représentants,
Vous êtes les vrais organes de la souveraineté du peuple. Tous vos décrets
sont dictés par la nation. Un seul a profondément affligé les citoyens de la
ville d’Ajaccio : c’est celui qui ordonne à un vieillard septuagénaire,
accablé d’infirmités, de se traîner à votre barre, confondu un instant avec
le scélérat corrupteur ou le vil ambitieux. Paoli
serait-il donc corrupteur ou ambitieux ? Corrupteur
! et pourquoi ? Est-ce pour se venger de la famille des Bourbons dont la
perfidie politique accabla sa patrie de maux et l’obligea à l’exil ? Mais ne
venez-vous pas d’assouvir son ressentiment, s’il en conserve encore, dans le
sang de Louis ? Corrupteur
! et pourquoi ? Est-ce pour rétablir l'aristocratie nobiliaire et sacerdotale
? lui qui détruisit les fiefs qui existaient, lutta, il y a trente ans,
contre Rome et fut excommunié. Corrupteur
! et pourquoi ? Pour donner la Corse à l'Angleterre, lui qui ne l'a pas voulu
donner à la France, malgré les offres de Chauvelin, qui ne lui eût épargné ni
titres, ni faveurs ! Livrer
la Corse à l’Angleterre ! Qu’y gagnerait-il de vivre dans la fange de Londres
? Que n’y restait-il pas, lorsqu'il y était exilé ? Paoli
serait-il ambitieux ? Que peut-il désirer de plus ? Il est l’objet de l’amour
de ses concitoyens, qui ne lui refusent rien ; il est à la tête de l’armée et
se trouve à la veille de devoir défendre le pays contre une agression
étrangère. Rendez-vous
à ma voix, faites taire la calomnie et les hommes profondément pervers qui
l’emploient. Représentants ! Paoli est plus que septuagénaire, il est infirme
: sans quoi, il serait allé à votre barre pour confondre ses ennemis. Nous
lui devons tout, jusqu’au bonheur d’être République française. Il jouit
toujours de notre confiance. Rapportez, en ce qui le concerne, votre décret
du 2 avril et rendez à tout ce peuple la joie. GREGOROVIUS, Corsica, III (extraits de la
lettre de Napoléon Bonaparte à la Convention). 2° IMPORTANCE DE LA CORSE POUR L’ANGLETERRE
Sir
Gilbert Elliot écrivait au duc de Portland, ministre des Affaires étrangères,
le 21 septembre 1796
: Tout
cela m’amène à me poser une grave question : celle de savoir si la Corse et
la Méditerranée ne méritent pas un grand effort de la part de la
Grande-Bretagne. Je considère la Corse non comme une possession de rapport,
mais comme une des conquêtes les plus importantes de la Grande-Bretagne ; et
quand cela ne serait pas, je trouve qu’à l'heure actuelle la Corse nous est
absolument nécessaire, parce que la Méditerranée est devenue le principal
théâtre de la guerre et que l’Europe lutte pour le seul grand État qui reste,
je veux dire pour l’Italie. Eh bien ! ce pays aurait été perdu depuis
longtemps sans la Corse et sans la flotte anglaise et, du jour où
disparaîtront ces deux protections, l’Italie tombera. Si on les maintient, au
contraire, l’Italie peut être sauvée et l’on écartera ainsi le danger d'un
empire universel. Correspondance de sir Gilbert Elliot, vice-roi de
Corse, publiée
par le Bulletin corse. Lettre
de Nelson, le grand amiral anglais, à l'un de ses amis, le 7 février 1795 : La
perte de la Corse a été grande pour les Français ; tous les navires
construits à Toulon ont leurs côtés, leurs baux, leurs ponts, leurs mâts et
vergues tirés de cette île. Le pin de Corse a le plus beau bois que j'aie
jamais vu ; le goudron, la poix, l’étoupe étaient beaucoup employés sur les
chantiers de Toulon. Cette île nous est donc utile pendant la guerre, et,
quand sera conclue la paix, je ne vois pas pourquoi elle rapporterait moins à
l’Angleterre qu’une toute autre possession du Roi. Les vastes bois d’oliviers
doivent produire de grandes quantités d’huile fine et les vins sont de
beaucoup préférables à ceux d’Italie. Nos chantiers de constructions navales
seront approvisionnés d’excellents bois ; je ne crains pas de le dire, les
frais qu’il nous faudra exposer pour conserver cette île seront
insignifiants, et l'importance de cette possession sera très grande pour
nous. Les autres puissances nous envieront certainement. Correspondance de lord Nelson, publiée par le Bulletin
corse. BIBLIOGRAPHIE Voir le
chapitre précédent. SOURCES :
BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Vie et Lettres de sir
Gilbert Elliot, publiées par S. de Caraffa ; Correspondance de sir
Gilbert Elliot, vice-roi de Corse, avec le gouvernement anglais, publiée
et traduite par S. de Caraffa, 2 vol. ; Procès-verbaux des séances du
parlement anglo-corse, en 1795, publiés par l’abbé Letteron, 2 vol. ; Correspondance
de lord Nelson, pendant sa croisière dans la Méditerranée de 1794 à 1797,
publiée et traduite par S. de Caraffa. OUVRAGES PARTICULIERS :
Abbé ROSSI. — Osservazioni storiche,
t. XV, 1794-1799 (Bulletin corse). DE MAYER. — Malte, Corse, Minorque et
Gibraltar, 1797. RIBAULT DE LAUGARDIÈRE. — Etude sur le code
anglo-corse. Bastia, Ollagnier, 1863. MAGGIOLO. — Pozzo di Borgo (1764-1842). Paris, Calmann-Lévy, 1890. M. JOLLIVET. — Le royaume anglo-corse.
Paris, Chailley, 1896. SERVEILLE. — Le siège de Caloi en 1794 (Bulletin corse, 1912). |
[1]
Laurent Giubega, parrain de Napoléon, après avoir combattu contre les Français,
disait : « Puisque l'indépendance est perdue, honorons-nous
d’appartenir au peuple le plus puissant du monde et soyons de bons Français. »
Beaucoup de Corses pensaient comme lui. Cf. A. CHUQUET, article de la Nouvelle Revue,
1er août 1908.
[2]
Cf. Extraits de l'ancien Moniteur (Bulletin corse, 1911).
[3]
« Je ne puis, citoyen général, que me plaindre amèrement de l’état d’abandon où
nous laisse l’armée d’Italie, dont cette division fait partie. Au lieu de nous
envoyer les secours que nous avions lieu d’en attendre, elle rendra notre
situation pire en retirant une partie des vivres qui nous étaient destinés.
J’ai fréquemment exposé nos besoins urgents, j'ai demandé des paillasses, des
chemises, des couvertures, des souliers. Je n’ai cessé de solliciter des fonds
en numéraire et en assignats. Je n’ai rien reçu. Qu’en est-il arrivé ? Le
soldat forcé à coucher sur le pavé a contracté des maladies, des bataillons ont
été moissonnés presque entiers et nos hôpitaux se trouvent encore remplis de 8
à 900 malades dans cette place seule. Nos forces... se réduiront enfin à zéro.
» (Cf. Pièces et Documents, II, p. 72 : lettre du général Saint-Martin,
24 septembre 1793.)
[4]
Napoléon faisait partie de l'expédition. Après cet échec, il revint à Calvi et
partit pour le continent, où il devait se distinguer au siège de Toulon.
[5]
Voici la curieuse lettre par laquelle Lacombe Saint-Michel annonçait à Saliceti
la chute de Saint-Florent [1er ventôse (19 février) 1794] : « Je suis entouré
de traîtres, mon cher Saliceti, et ajoutes-y quelques jean-foutres... J’ai
donné l’ordre d’évacuer Saint-Florent ; je vais réunir toutes les troupes sur
le Tichimé et sur Bastia, nous serons en masse et prêts à tomber en forces sur
les traîtres et sur les ennemis. Ah ! dans quel bois je suis placé ! mais j’en
imposerai à tous ces stileteurs et à une grande partie des Français, qui ne
valent pas mieux. Heureusement j’ai de braves gens, à la tête desquels je
mourrai s’il le faut. Je suis très pressé, adieu. » (Pièces et Documents
pour servir à l'histoire de la Corse, II, p. 129.)
[6]
Par exemple, Renucci, II, 43.
[7]
Voici comment Elliot, dans ses Lettres, caractérise les quatre
personnages : « M. Colonna (Cesari Rocca) appartient à une des familles les
plus distinguées de Corse. C’est un très beau spécimen du gentilhomme
campagnard d’Ecosse ou d’Angleterre. Galeazzi est très considéré, a une bonne
fortune, mais il n’est pas aussi représentatif. Pietri est un très brave homme
et un érudit, nous avons lu Dante ensemble, et il ressemble au comte Hugolin.
Le quatrième, Savelli, est lui aussi un lettré ; il est très sensé, très fin,
mais très modeste. » (p. 41.)
[8]
Le gouvernement anglais offrit, à ceux qui craignaient ces représailles, un
refuge au Canada et aux Antilles. Mais il était difficile que sa générosité fut
appréciée, « car les Corses, répondait Elliot, sont trop attachés à leur pays
et à leurs foyers ». Soixante-dix Corses seulement, des meilleures familles,
devaient émigrer (lettre du 22 novembre 1796). Pozzo di Borgo quitta l'île en
même temps que les troupes anglaises. Il se retira à Londres, alla à Vienne,
prit du service dans la diplomatie russe, se signala par sa haine contre
Napoléon Ier, contribua à la chute de l'empereur, devint l’ambassadeur du tsar
à Paris, puis à Londres, et mourut en 1842.
[9]
Correspondance de sir G. Elliot (trad. de Caraffa) : lettre à H. Dundas,
p. 449. Même source pour toutes les citations.