HISTOIRE DES CORSES

TROISIÈME PARTIE — LA CORSE FRANÇAISE - LA GUERRE DE QUARANTE ANS

 

CHAPITRE XIV. — L’ANCIEN RÉGIME ET LA CORSE (1769-1793).

 

 

La conquête militaire de la Corse, que les circonstances avaient favorisée et que la politique avait préparée, n’était que la partie la plus simple de l’œuvre que la France devait accomplir. Il lui restait à faire accepter sa domination et à la rendre durable en évitant les écueils qui avaient fait échouer toutes les puissances méditerranéennes et Gênes elle-même, la dernière en date. Les ministres de Louis XV y réussirent médiocrement ; le gouvernement de Louis XVI, de 1774 à 1789, inspira peu à peu aux Corses des habitudes françaises et les amena, en 1789, à demander l’incorporation complète de leur patrie au domaine royal.

 

Au lendemain même de l’entière occupation de l’île par les troupes du comte de Vaux, Choiseul fut trompé par les protestations de loyauté qu’un vainqueur rencontre toujours dans le pays conquis. Il crut que la grande majorité de la population était prête à l’obéissance envers le roi. En 1770, les députés corses, réunis en assemblée, renouvelèrent le serment de fidélité prêté à Louis XV et décidèrent de faire frapper une médaille en or et en argent pour commémorer la réunion de leur patrie à la France[1]. Bien plus, chacun des trois ordres délégua l’un de ses membres pour offrir les hommages de la nation corse au souverain. L’évêque de Sagone, Stefanini, représenta le clergé ; Massei, la noblesse ; Laurent Giubega, le tiers état. Stefanini prononça à Versailles un discours dont on peut dire que la plate soumission, à l’égard d’un souverain que ses sujets eux- mêmes méprisaient, ne le cédait en rien à la flatterie hyperbolique. Comme le faisait remarquer un contemporain, de tels sentiments à l’égard d’une monarchie absolue étaient surprenants de la part des républicains corses. Ils prouvaient de remarquables dispositions à accepter l’administration française. Mais il ne semble pas que Choiseul ait su en profiter. Il avait pu se faire céder file ; il n’avait pas prévu les conditions dans lesquelles s’opérerait l’apaisement moral d’un peuple jusqu’alors très épris de liberté et d’indépendance. Comment concilierait-on l’administration la plus monarchique de la terre avec les sentiments démocratiques des vaincus ? Comment pourrait-on passer sans transition des institutions populaires établies aux principes absolutistes que Gênes n’avait pu faire admettre par les insulaires ? Le comte de Vaux, nommé maréchal en récompense de son action militaire aussi rapide qu'habile, pouvait apprécier sur place les difficultés de l’administration future. Il proposait au cabinet de Versailles de maintenir dans file un gouvernement militaire, investi de pleins pouvoirs, mais énergique et concentré, qui aurait, pendant quelques années, appliqué une sorte de protectorat, maintenu l’ordre et peu à peu refoulé l’anarchie que la guerre entraîne toujours avec elle.

 

On n’écouta pas ces avis prudents que le souvenir des succès obtenus par la dictature du marquis de Cursay aurait dû faire prendre en considération. Il fut décidé que le maréchal de Vaux garderait le commandement des troupes. L’administration du pays serait répartie seulement entre les différents ministères, de sorte que la justice relèverait du chancelier, les finances du contrôleur général, la marine et la guerre de ces deux départements. Un intendant de police, de justice et de finances, Chardon, fut donc envoyé pour gouverner le pays de concert avec le maréchal. Cette dualité de commandement ne pouvait qu’enfanter une rivalité dont le comte de Vaux se fatigua très vite. En 1770, il demanda son rappel. Il fut remplacé, au mois de mai, par le comte de Marbeuf. Celui-ci, outre le mérite d’avoir déjà passé plusieurs années en Corse, avait le bonheur d’être fort bien en cour. Ses instructions lui recommandaient d'user de la plus grande douceur envers les habitants, d’éviter une révolte ou une prise d’armes, qui aurait nécessité des renforts et coûté de l’argent. La France était alors en proie aux embarras financiers et politiques les plus grands ; le contrôleur général avait déclaré au roi que le trésor était vide et le royaume sans crédit. Il fallait donc à tout prix éviter les aventures.

 

Aussi Marbeuf, qui devait plus tard faire preuve de loyauté, de fermeté et de droiture, s’efforçait-il de concilier les désirs souvent contraires des Corses et des Français. Très accueillant pour la société bastiaise, accusé par ses compatriotes de partialité envers les insulaires et par ceux-ci de favoritisme ou de faiblesse à l’égard de ses amis, il était également desservi auprès de son ministre par son lieutenant, de Narbonne-Pelet, commandant de l’Au-delà des monts à Ajaccio. L’administration supérieure était paralysée, divisée ou incompétente ; le personnel inférieur, composé de gens tarés, d’ignorants ou d’arrivistes que le ministère avait envoyés en Corse pour s’en défaire ou pour obéir à une recommandation. Avec eux était arrivée une foule d’aventuriers, de gens d’affaires, de financiers qui considéraient ce pays neuf comme une terre promise, accaparaient les denrées, les vendaient à des prix élevés, si bien que le prix de la vie était devenu exagéré : « La vie est aussi chère qu’à Paris[2] », pouvait écrire un officier. Une exploitation cynique avait commencé. Tous ces aventuriers affectaient le mépris et l’impertinence vis-à-vis des indigènes qui déjà se demandaient s’ils n’avaient fait que changer de publicains.

Mais le motif le plus sérieux de mécontentement était fourni par la mauvaise administration. La monarchie, ne se rendant pas compte de l’énorme différence qui existait entre la mentalité des Corses et celle des Français, avait immédiatement introduit dans son nouveau domaine quelques-unes de ces institutions que le sentiment public dans le royaume avait déjà condamnées et que la révolte devait balayer vingt ans plus tard. L’intendant multipliait les édits, les ordonnances, les lettres patentes, les règlements que l’on affichait dans les rues, mais qui ne pénétraient pas à l’intérieur où il aurait été difficile de les faire appliquer. Les paysans tournaient en ridicule cette abondance législative. Le chancelier introduisait le système judiciaire complexe et onéreux qui pesait sur le royaume et la foule des magistrats habitués à vivre des épices. Le contrôleur y instituait une maîtrise des eaux et forêts, et celle-ci, pour prouver son utilité, disputait aux habitants leurs bois ou leurs étangs, les revendiquait pour le roi quand les propriétaires ne pouvaient pas produire leurs titres. Enfin le vainqueur, qui n’avait exigé aucun impôt de la Corse jusqu’en 1772, crut pouvoir la taxer, pour 1773, de 120.000 francs et, avant que cette somme ne fût perçue, l’intendant ajoutait la même imposition pour les années échues. « Si bien, comme le dit un contemporain, que la conduite des Français vis-à-vis des Corses ressemblait à celle d’un médecin envers un malade auquel il ferait avaler dans un jour tous les remèdes qu’il aurait dû prendre dans le cours d’une longue maladie. »

 

Dès 1773, on pouvait donc percevoir, dans le sein de la population, un réel mécontentement. Il s’était traduit jusqu’ici par une recrudescence du banditisme. Plusieurs centaines de bannis attaquaient les convois et leurs escortes, interrompaient les communications et, secourus par les habitants, se moquaient du gouverneur. Celui-ci se contenta d’abord de doubler les escortes, puis il promit en vain cent écus à quiconque arrêterait un de ces bandits. Il crut enfin s’en débarrasser en achetant leur exil. Mais à peine partis, ils s’empressaient de revenir. Il en arriva de Sardaigne même, quand on sut que Marbeuf distribuait l’argent. Ces nouvelles, qui révélaient un peu d’anarchie et beaucoup de faiblesse, persuadaient les Corses, exilés depuis la conquête sur le continent, de la possibilité de tenter un coup de main contre la domination française. Si Pascal et Clément Paoli, retirés à Livourne, n’y furent pas mêlés, il est probable qu'ils connurent et encouragèrent les projets de quelques-uns de leurs compatriotes et surtout de leur ami, Nico- dème Pasqualini, né à Castineta de Rostino. Celui-ci débarqua secrètement dans l’île en mars 1774, traversa les montagnes, se rendit en Balagne, eut une entrevue avec une soixantaine de délégués des différents pays et organisa une révolte générale. Des habitants de Saint-Florent avaient promis de livrer la place à des navires anglais, d'autres devaient surprendre Corte. Des munitions et des armes allaient être débarquées dans le Fiumorbo pour en distribuer aux mécontents. Ces combinaisons échouèrent. Averti par ses espions de l’effervescence qui régnait, Marbeuf lit arrêter l’un des Corses les plus suspects ; les autres se dispersèrent. Pasqualini lui-même disparut. Pour faire un exemple, le général envoya le prévôt de la maréchaussée avec un fort détachement dans le Niolo. Il n’y rencontra aucune résistance, mais il fit arrêter un certain nombre d’habitants, en pendit onze aux arbres sans procès et en envoya vingt autres aux galères. Une autre tentative de révolte fut rigoureusement réprimée dans le pays de Talcini, une troisième en Vallerustie, une quatrième dans l’Ampugnani. Toute cette agitation ne donna que des inquiétudes passagères, mais elle était le symptôme d’un mécontentement qui en se prolongeant, pouvait devenir dangereux. La monarchie aurait été bien coupable de s’aliéner une population qui avait déjà donné des preuves manifestes de son désir de soumission.

 

Il fallait donc, en 1774, trouver au plus tôt un remède au malaise de la Corse. Les médecins ne manquaient pas. L’un d’eux, le comte de Narbonne, déclarait au ministre que les Corses étaient absolument irréductibles ; le meilleur moyen d’en venir à bout était de transplanter tous les habitants mâles sur le continent ou dans les îles d'Amérique, puis de faire épouser les jeunes filles par des continentaux. Remède radical, mais en tout cas excessif. Il y en avait un autre, qui aurait consisté à gratifier la Corse d'une administration vigilante, énergique, impartiale, animée du désir de faire prospérer économiquement le pays. On allait précisément l’adopter à partir de 1775 et il devait produire les meilleurs résultats. La mort de Louis XV, en mai 1774, l'arrivée au trône de Louis XVI et au pouvoir d’un ministère d’hommes énergiques et intelligents, tels que Turgot, le voyage enfin que fit Marbeuf à Versailles en 1775 pour expliquer sa conduite et les troubles de Corse, les instructions nouvelles et plus claires qu’il y reçut inaugurent une période qui vit la Corse devenir une province loyalement reconnaissante envers le roi de France.

 

D’une manière générale, il faut reconnaître que la nouvelle administration royale fut, jusqu’à 1789, plutôt libérale, qu’elle s’inspira surtout du désir de gagner l’affection des insulaires. Les réprimandes énergiques, les coups de force, les actes d’arbitraire ont sans doute été fréquents, mais ils étaient inévitables, logiques à une époque où la monarchie absolue déléguait son autorité souveraine aux intendants et où le plus bienveillant des rois allait dire lui-même : « C’est légal, parce que je le veux. » Les fonctionnaires royaux en Corse firent preuve d’énergie, de sévérité même, mais jamais de cruauté, à l'exception de l'impitoyable Narbonne-Pelet. La faiblesse aurait été une faute en présence d’une population récemment soumise et renommée pour sa turbulence. La condamnation du colonel Pierre Abbatucci, accusé de corruption de témoins, fut la plus grave affaire de cette période ; il faut bien supposer que la bonne foi de Marbeuf fut surprise, puisque Abbatucci ne tarda pas à être réhabilité et dédommagé[3].

Tout le personnel administratif qui vint à partir de ce moment en Corse appartient à ce groupe d’hommes que les idées économistes ont pénétrés presque malgré eux. Le premier intendant, Chardon, nous est connu par son rapport dans l’affaire Sirven et par les éloges que lui distribua Voltaire. Le deuxième, Colla de Pradine, ne resta que deux ans. Il fut remplacé par de Boucheporn, un des meilleurs auxiliaires de Turgot, digne d’appartenir à la lignée des intendants réformateurs de la fin du XVIIIe siècle ; il séjourna en Corse de 1775 à 1785. Son successeur, La Guillaumye, se fit pendant quatre ans, de 1785 à 1789, apprécier comme un administrateur doux et intègre.

 

Quant au gouverneur, comte de Marbeuf, il nous intéresse davantage, puisqu’il exerça ses fonctions de 1770 à 1786, date de sa mort, et par son énergie commença la rénovation morale et économique du pays. Grand seigneur, membre de la noblesse de Bretagne, jadis premier gentilhomme du roi de Pologne, il fut vraiment celui qui incorpora la Corse dans la monarchie française. Il vint dans l’île à l’âge de soixante ans. Il y conserva des habitudes de cour, brillantes et dépensières, qui l’aidèrent à s’imposer : « Caractère ferme et intègre, esprit cultivé, prompt et pénétrant, appliqué aux affaires, aimant, sans chercher la popularité, la société des Corses, dont il écrivait et parlait la langue, il joignait, au sentiment très élevé de son autorité, beaucoup de dignité et de hauteur ». Il eut à se défendre contre toutes sortes d’embûches, et, en particulier, contre un complot que son lieutenant Narbonne avait ourdi, avec la complicité de l’évêque de Sagone et du colonel César Mathieu Petriconi. Ils l'accusèrent auprès du roi d'injustice et de tyrannie. Il se défendit, triompha, mais ne se vengea que modérément. Pendant son séjour à Bastia, il se maria, quoique âgé de soixante et onze ans, avec Mlle de Fenoyl, dont il eut deux enfants, nés en Corse. A sa mort, après vingt-deux ans de séjour dans l'ile, ses administrés lui décernèrent de grands honneurs, lui firent graver sur le marbre une épitaphe élogieuse et la placèrent sur son tombeau dans l’église Saint-Jean de Bastia.

 

Son œuvre administrative, appuyée par la cour de Versailles, avait obtenu des résultats remarquables, dont la royauté pouvait s’enorgueillir. Disons du reste que, dans l'organisation du pays, on avait laissé subsister quelques- unes des bonnes institutions insulaires, tout en le dotant de celles qui régissaient la France à cette époque. Cette administration franco-corse atteste l’intelligence et la compétence d’un conseil d’État qui ne doit pas être entraîné dans la même réprobation que l’ancien régime. La Corse reçut une faveur spéciale ; elle fut érigée en pays d’États[4] ; elle eut ses assemblées, composées des députés des trois ordres, clergé, noblesse et tiers état, égaux quant au nombre. Sans doute leur convocation ne fut ni régulière, ni annuelle, et le tiers état demanda même qu’elle fût seulement triennale ; les États furent réunis huit fois en vingt ans : en 1770, 1772, 1773, 1775, 1777, 1779, 1781 et 1785. Sans doute l’impression de leurs procès- verbaux était lente et leurs délibérations soumises à la sanction ministérielle, mais ils eurent une partie du pouvoir administratif, réglèrent la répartition et la perception des impôts, nommèrent certains fonctionnaires, délibérèrent enfin sur toutes les questions importantes relatives à l’administration, aux impôts, à l’éducation publique, à l’agriculture, à l’industrie et à la police. De sorte que si l’on veut connaître la vie politique et administrative de la Corse pendant les vingt années que dure encore l’ancien régime, c’est aux procès-verbaux des Etats[5] qu’il faut le demander. Une lecture rapide de ces volumineux documents montrera, beaucoup plus qu’un long développement, combien était diverse la matière des délibérations et la compétence des députés, combien furent grands leur désintéressement et leur patriotisme.

 

Il est vrai de dire que les demandes des États se heurtaient très souvent à l’opposition du gouverneur, commandant en chef, et de l'intendant, qui les présidait de droit. L’un et l’autre étaient les fonctionnaires les plus importants de cette administration royale qui, mauvaise souvent, compliquée toujours, avait été établie dans l’île. Rien n’est plus caractéristique à cet égard que le système judiciaire. Une cour souveraine, sorte de Parlement en miniature, le plus petit du royaume, puisque à lui ne ressortissent que 120.000 habitants, tandis que le ressort de Paris en renferme dix millions, occupait le sommet de l’échelle hiérarchique avec un premier président, un second président, dix conseillers dont cinq Français et cinq Corses, un procureur général, un substitut, un avocat général, un chancelier, deux secrétaires et huit huissiers. La cour formait un tribunal d’appel pour les tribunaux inférieurs, présidiaux et prévôtés. Celles-ci, auxquelles étaient réservées en première instance les affaires criminelles et militaires, étaient au nombre de deux : l’une à Bastia, l’autre à Ajaccio ; leur personnel comprenait un prévôt, un lieutenant, deux assesseurs, un procureur et un chancelier ; un interprète était en outre indispensable dans ce pays de langage et de mœurs particuliers. Un édit royal avait décidé que la procédure en usage sur le continent serait appliquée à la Corse, c'est-à-dire que l’horrible torture et les iniques questions préalable et préparatoire, les condamnations au carcan, au pilori, au fouet, au bûcher, à l’écartèlement deviendraient le lot des insulaires. En revanche, la répression du banditisme fut beaucoup plus sévère, les pénalités englobèrent la famille de l’assassin elle-même, et peu à peu cette plaie endémique de file finit par disparaître presque entièrement. Les tribunaux civils se trouvaient représentés par onze présidiaux[6], qui avaient en outre l'instruction des affaires criminelles. Composés d’un juge, d’un assesseur et d’un procureur, ils appliquaient les statuts corses dont les habitants avaient jusqu’ici joui et qui leur étaient plus favorables que les lois de la monarchie.

A côté de cette justice proprement royale, furent institués deux tribunaux maritimes ou amirautés. On laissa subsister les juridictions ecclésiastiques des cinq évêchés : Aleria, Mariana, Sagone, Ajaccio, Nebbio, à la condition que les titulaires fissent enseigner et observer la déclaration gallicane de 1682, qui donnait au clergé plus de liberté vis-à-vis du pape et plus de dépendance vis-à-vis du roi. Les prélats devinrent ainsi de véritables courtisans dont le souverain réprimait sévèrement jusqu’aux écarts de langage. Mgr de Guernes, évêque d’Aleria, s’en aperçut à ses dépens, quand il fut, en 1779, exilé pour dix ans dans son diocèse pour avoir osé réclamer contre le gouverneur.

 

Toutefois le gouvernement royal n’avait pas abusé de sa victoire. Il avait laissé subsister quelques rouages ou institutions du passé. La commission des Douze, dont l’En-deçà eut huit membres et l’Au-delà quatre, fut maintenue. Ses membres devaient à tour de rôle résider à Bastia, auprès du comte de Marbeuf, pour veiller à l'exécution des décisions des États. Les paroisses gardèrent leur podestat, élu tous les deux ans par l’assemblée des habitants âgés de vingt-cinq ans ; il administrait, avec le concours des pères du commun, du chancelier et de deux huissiers, la communauté au point de vue économique et jugeait tous les délits de minime importance. Sa compétence n’allait pas au-delà de cinquante francs. Un podestat major, annuellement élu par les notables et les podestats, avait aussi des fonctions administratives et économiques. Enfin quatre juntes ou tribunaux d’arbitrage, établis en 1772, à Orezza, Caccia, Tallano et Vizzavona, ne pouvaient avoir pour membres que des Corses choisis par les États provinciaux. Les six membres de chacun de ces tribunaux n’étaient pas des juristes, mais simplement d'honnêtes gens chargés de prévenir les délits, non de les punir. Cette justice de conciliation était en somme destinée à faire respecter les lois du vainqueur.

La monarchie adopta d'autres mesures, utiles ou même bienveillantes. Un régiment provincial, sorte de gendarmerie corse, fut mis à la disposition des magistrats des juntes ; la direction en appartint à l’ancien lieutenant-colonel du Royal-Corse, Buttafoco. Un édit de 1770 reconnut la noblesse corse. Il autorisa la formation de quatre registres sur lesquels seraient inscrits séparément : d’abord les familles qui auraient prouvé leur noblesse, puis celles qui seraient reconnues nobles, en troisième lieu les familles anoblies, enfin la noblesse d’origine étrangère. Décision politique et même opportune, puis qu’elle gagnait à la France la fraction la plus vaniteuse et aussi la plus turbulente de l’ile.

La tâche la plus délicate de la royauté française consistait à établir et à percevoir des impôts. L’historien doit ici reconnaître que jamais les insulaires, sauf au temps de Paoli, ne furent plus ménagés que par le gouvernement de Louis XVI. Si, dans les premières années, l'introduction de la corvée, de la taille, impôt territorial et réel, de la gabelle, ainsi que l’obligation pour les habitants de loger à leurs frais les militaires[7], et les exigences des intendants, provoquèrent un juste ressentiment, à partir de 1775 les ministres du roi comprirent qu’un pays pauvre par son sol, ruiné par les longues guerres, privé de l’industrie et des profits commerciaux, ne devait pas être traité comme les autres provinces. Les opérations du cadastre, commencées en 1773, avaient aussitôt prouvé qu’une grande partie de l’île était inculte ou aride. Sur 2.072.441 arpents, 621.402 seulement étaient productifs, soit le quart de l’étendue totale. Comment pouvait-on demander aux habitants une contribution de 180.000 livres d'argent, égale aux 2/20 des productions, comme l’exigeait l’intendant en 1772 ? Les propriétaires déclaraient des revenus infimes ou refusaient le paiement de leur taxe. En vain le roi sévissait et reprochait aux États les abus intolérables qui résultaient de la fausseté des déclarations. En vain il jurait de rétablir l’ordre, si le contribuable se refusait à accomplir un devoir sacré. Une instruction minutieuse du 3 juin 1775 précisait les règles à suivre pour que l’honnêteté et la justice fussent respectées ; il faut en lire les 42 articles pour avoir l’idée des précautions prises par le gouvernement. Les résultats obtenus étaient de plus en plus désastreux. Il fallait chaque année que le contrôleur général augmentât d’office les déclarations des paroisses ; en 1775, par exemple, la province de Bonifacio n’avait déclaré que 3.800 livres de revenu ; elle fut augmentée de 12.000 livres ; la piève de Caccia avait déclaré 3.000 décalitres ou bacins de grains, 62 veaux, 38 cochons, 4.071 livres de fromage ; elle fut surtaxée de 1.200 bacins de grains, 8 veaux, 60 cochons, 4.071 autres livres de fromage.

 

C’est alors que Louis XVI, plutôt que d’employer les mesures coercitives de son prédécesseur, décida, le 23 août 1778, que la Corse paierait une subvention en nature égale au 1/20 de tous les produits de la terre, dont 120.000 livres[8] seraient versées dans la caisse royale à titre d’abonnement et le reste laissé à la disposition des États. Personne n’en serait exempté, même les ecclésiastiques. Les céréales, châtaignes, huile, vin, légumes, fruits, etc., étaient mis aux enchères pour trois ans et adjugés au plus offrant, qui s’obligeait à verser dans la caisse du trésorier de chaque province le montant de l’impôt. Les animaux domestiques continuaient à acquitter une taxe en argent fixée à dix sous par vache, cinq par truie, deux par chèvre, mouton ou brebis. Seules les bêtes destinées au travail de la terre et à la reproduction étaient exemptes de toute taxe. Necker, directeur général des finances, appliquait ainsi à la Corse la réforme qu'avait voulue Machault en France, en 1745. Il rendait l'impôt universel, fixe et réel. L’agriculture n'était-elle pas, au dire des économistes physiocrates, la source fondamentale du revenu d’une nation ? La Corse en retira d’incontestables avantages. Si les fausses déclarations et les réclamations ne disparurent pas, la perception fut plus aisée et, au lieu du déficit des années antérieures, on eut des excédents budgétaires sensibles, puisque l'adjudication s’éleva à 212.546 francs en 1779, à 230.000 en 1781, à 256.000 en 1785, à 244.000 en 1788. Leroi ne prélevait sur cette somme que les 120.000 livres de l’abonnement, de sorte que les États purent aisément acquitter leurs dettes ou payer les dépenses qui leur incombaient. Celles-ci s’élevaient à 66.486 livres. La Corse, il est vrai, payait en outre 180.000 francs pour la sortie et l’entrée des marchandises, 90.000 de gabelle, 25.000 pour le papier timbré, 20.000 pour droits de pêche et d'octroi. En résumé, le total des impositions prélevées en Corse montait à 550.000 livres environ, c’est-à-dire à 4 livres 17 sous par tête d’habitant[9].

 

Si ce chiffre était bien supérieur à celui qu’avait établi Paoli, il faut dire que l'administration royale ne négligea rien pour favoriser le développement économique, pour enrichir les habitants et leur rendre les contributions légères. Elle accomplit une œuvre remarquable de réparation et donna tousses soins à l’agriculture et à l’industrie. Les édits, ordonnances, mémoires, projets enregistrés par les procès-verbaux sont à cet égard suggestifs. La royauté se rendit compte qu’il fallait avant tout augmenter la main-d’œuvre dans l'île, dont la population était retombée à moins de 120.000 habitants, après avoir dépassé le chiffre de 130.000 en 1740. Necker, en 1783, après quinze ans de régime français, l’évaluait à 124.000 âmes, en se basant sur le chiffre des naissances annuelles fixé par les États à 4.800. Les efforts de la monarchie, en vue de la repopulation, sont intéressants. Encouragements et dégrèvements accordés aux pères de familles nombreuses ; faveurs promises aux étrangers qui n’étaient astreints ni à la corvée, ni à aucun autre impôt pour une période de dix ans ; rétablissement de la colonie grecque de Cargèse et de Paomia ; envoi de colons français dont un groupe venu de Lorraine fut établi sans succès près de Bastia, au lieu dit Porrette ; rachat des Corses, captifs des Barbaresques d’Afrique, dont certains étaient esclaves depuis quarante ans[10]. Les résultats furent très appréciables. La population remonta, en 1789, à 160.648, dont 78.326 hommes et 82.322 femmes, soit un gain de 40.000 habitants ; la densité passa de 14 au kilomètre carré à près de 19.

 

L’œuvre agricole n’est pas moins importante. La rédaction du terrier, commencée en 1773, avait prouvé que les deux tiers du territoire étaient inutiles ou stériles. L’intendant reçut l’ordre d'exempter de tout impôt, pendant une période de cinq à dix ans, les terrains nouvellement défrichés ou cultivés et les marais desséchés, de prêter de petites sommes aux cultivateurs qui voudraient améliorer leurs terres, de payer des primes pour la culture du mûrier[11], de l’olivier, de l’oranger, du citronnier, du prunier Reine-Claude importés du continent. Les ruches à miel furent affranchies de l’impôt et multipliées, la cire des droits de douane. Des pépinières furent établies à Vescovato, à Calvi, à Ajaccio, à Porto-Vecchio ; le gros bétail protégé, le petit limité. L’intelligence de l’administration se révèle dans cette double mesure : chaque communauté sera assujettie à travailler et à mettre en prairies naturelles autant de fois deux arpents de terrain pris dans la commune qu’il y aura de têtes de bétail dans la communauté, comme bœufs, vaches, chevaux ou mulets (24 septembre 1770), et le 22 septembre de la même année, « l’abondance des troupeaux de chèvres causant le plus grand préjudice en Corse, l’intention du roi est d’en limiter le nombre et de fixer les lieux que ces animaux pourront fréquenter. On ne saurait donner une attention trop sérieuse à un règlement aussi utile. » Remède efficace au mal dont souffre la Corse encore aujourd’hui et destiné à éviter les déprédations du petit bétail errant dans la campagne et les incendies de ses bergers, Louis XVI subvenait en outre, lors des mauvaises récoltes, à la disette du pays par une distribution de blé, dorge et de farine, il songeait à rendre la culture des légumes obligatoire ; il réprimait énergiquement, par l'intermédiaire de Marbeuf, les délits et abus champêtres ; il poursuivait activement la construction dun réseau de routes communales et provinciales dont les plus importantes furent celles d'Ajaccio à Bastia, de Bastia à Saint-Florent ; il en prit à sa charge les dépenses et divisa les chemins en trois catégories : communaux, provinciaux et royaux. Sur sa cassette particulière, il payait encore les frais de dessèchement des marais de Saint-Florent, d'Ajaccio, d'Aleria, faisait dresser le plan de F assainissement de la côte orientale, construire un aqueduc pour alimenter d’eau potable les plaines d’Aleria et de Mariana.il appliquait en d’autres termes à la Corse le programme de son ancêtre Henri IV, qui voulait, par l’agriculture, relever la France.

 

Mais il n’oubliait pas non plus les bénéfices que procure l’industrie. Celle de la soie reçut les plus grands encouragements. Un sieur Brueys monta jusqu’à cinq métiers de filature et, avec une matière première insulaire que l'État laissait libre de toute charge, fabriqua des tissus et des bas de soie qui furent jugés de la meilleure qualité. Les subventions royales permirent aussi de créer une fabrique de toiles ordinaires et une savonnerie à Bastia, une huilerie à la provençale, des tanneries, briqueteries, ateliers de poteries et tuileries. Des privilèges furent promis aux ouvriers français, des lettres de naturalisation aux étrangers qui viendraient exercer leur métier en Corse. En 1785, le colonel du Royal-Corse reçut mission de faire apprendre à ses soldats des métiers qu’ils auraient rapportés chez eux. Il n’est pas surprenant que la production agricole et industrielle ait augmenté dans de notables proportions. En conséquence le trafic extérieur se développa ; on répara ou on fonda de nouveaux ports de commerce : Ile Rousse, Saint-Florent, Prunette, Macinaggio, Ficaiola. L'action bienfaisante de l’État s’étendit à tout : à l’hygiène par la vaccination ; à la thérapeutique par l'encouragement donné aux stations thermales de Fiumorbo, Vico, Orezza, Guitera, Sartène ; au bétail par l’amélioration des races ; aux enfants trouvés, dont trois cents environ étaient entretenus par le roi lui-même ; aux jeunes filles pauvres, dont plusieurs étaient dotées dans chaque paroisse ; à la reconstruction des églises, etc. Le relèvement moral de la nation corse ne fut pas négligé ; il devait s’opérer par l’instruction. Alors que les Génois n’avaient cherché qu’à « dénationaliser » les Corses, les Français essayèrent de créer dans l’île un véritable esprit public et de développer l'usage de leur langue[12]. L’État organisa des cours de médecine, de chirurgie, de pratique vétérinaire, d’accouchement ; il s’efforça de réaliser le programme qu'il s’était imposé dès le début à ce sujet. Une université composée des facultés de droit, de médecine, des arts et de la théologie à Gorte ; quatre collèges à Bastia, à Ajaccio, à Corle et en Balagne, où l’on enseignerait la langue française, la rhétorique, la philosophie et les humanités ; deux pensionnats à Bastia et à Ajaccio ; des écoles dans chaque piève pour y apprendre le catéchisme, la lecture et l’écriture. Si l’université, qui devait être autonome, ne put pas être créée, faute de ressources suffisantes, la libéralité du roi y suppléa ; il fit admettre à ses frais des enfants de la noblesse dans les écoles militaires de Brienne et de Paris, les demoiselles à Saint-Cyr, vingt jeunes gens au séminaire d’Aix, quatre au collège Mazarin ; en d’autres termes, il prodigua des « bourses » dans les grandes écoles à ses nouveaux sujets.

 

C’était donc la première fois qu’un gouvernement étranger se préoccupait de relever économiquement et moralement la Corse, sans songer uniquement à s’enrichir à ses dépens. « Louis XVI, comme le dit Necker, ne cherchait pas une augmentation de revenu, mais le plus grand bien de ses sujets corses. » Il prodiguait donc les subventions en nature et en argent, les donations, les exonérations d’impôts, les remises d’arriérés. Le produit entier des impôts, soit 550.000 livres, était consommé dans le pays et, comme ce fonds ne suffisait pas pour acquitter les dépenses civiles, le roi envoyait en Corse annuellement 250.000 livres « pour servir de supplément ». Cette somme était indépendante de celles que nécessitaient la solde des troupes et les autres dépenses militaires. La royauté ne retirait rien de l'île et lui consacrait environ un million de livres de son revenu, si l’on en croit le directeur général des finances, bien placé pour être renseigné. « C’est uniquement sous des rapports politiques que la possession de la Corse était avantageuse au roi. » Il y tenait en effet assez, puisque, en 1779, M. de Vergennes, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, informait la république de Gênes que, « dans l’esprit de Sa Majesté, le traité de 1768 comportait l’établissement définitif de la domination française en Corse[13] ». En 1787, le bruit se répandit dans l'île et à l’étranger que la France, à court d’argent, négociait la rétrocession de sa possession méditerranéenne pour la somme de quarante millions. Une vive émotion se propagea parmi les Corses. Le gouvernement royal s’empressa de protester hautement contre ces fausses rumeurs. C’est qu’en réalité la France et la Corse avaient déjà noué des liens presque indissolubles et que leur intérêt réciproque cimentait leur union. Les événements révolutionnaires, qui commençaient, en 1789, en fournirent le témoignage.

 

Il n'était pas possible que la Révolution laissât les Corses indifférents. Les idées de liberté et d’égalité étaient trop profondément enracinées dans les mœurs pour ne pas soulever l’enthousiasme. Le 24 janvier 1789, Louis XVI, pressé par ses embarras financiers, écrivait à ses gouverneurs de provinces : « Nous nous sommes déterminé à convoquer les États généraux, tant pour nous conseiller que pour nous faire connaître les souhaits et les doléances de nos peuples. » En conséquence, le tiers état, dans chaque piève, désigna ses électeurs qui s’unirent à Bastia, chef-lieu de la province, aux membres de la noblesse et du clergé. L'assemblée générale était présidée par le juge royal de la juridiction bastiaise, Defranceschi. Il en invita les membres à travailler ensemble pour l’élection des députés des trois ordres, et la rédaction des cahiers de doléances. Il ne fut pas écouté : la noblesse prétendit délibérer à part et secrètement ; le tiers se réunit au clergé, dont l’esprit démocratique et le patriotisme s’étaient affirmés jadis en maintes circonstances. La noblesse choisit pour son représentant le comte Mathieu Buttafoco et pour suppléant Laurent Giubega, ancien chancelier des États de Corse. Le clergé désigna l’abbé Charles Peretti, vicaire général du diocèse d’Aleria ; enfin le tiers, qui avait obtenu le droit d’élire deux députés, porta son choix sur Christophe Saliceti, de Saliceto de Rostino, avocat, et le comte Pierre-Paul Colonna Cesari Rocca, de Quenza, dans l’Au-delà des monts. Les élections, qui étaient un acte habituel de la vie politique corse, eurent lieu partout sans aucun trouble. Ce fait est digne de remarque.

 

Les cahiers de doléances, que les députés étaient chargés d’emporter avec eux, attestent les merveilleux résultats obtenus par l’administration royale en Corse. Les insulaires y affirmaient leurs sentiments de reconnaissance pour la France et souhaitaient la continuation de l’œuvre qu’elle avait entreprise pour la repopulation, l’agriculture, l’industrie, l’enseignement et les travaux publics. Ils demandaient en outre la liberté individuelle, la liberté de la presse, de la chasse, de la pêche, du commerce, l’abolition de la corvée, de la gabelle et des, douanes, l’égalité entre les Français et les Corses devant la loi et devant le roi. Au point de vue ecclésiastique, ils souhaitaient la création d’un archevêché, la concession intégrale des immunités et privilèges de l’Église gallicane au clergé corse, la diminution des ordres mendiants et des couvents vraiment trop nombreux, la fixation des revenus et des traitements ecclésiastiques. Au point de vue judiciaire, ils sollicitaient la rédaction d'un code criminel et civil, la fixité de la loi, l’abolition des lettres de cachet, des arrestations préventives, de la dictature militaire, le droit de défense pour l’accusé, la suppression de la torture, de la roue, de la confiscation des biens, la condamnation à mort pour les seuls crimes de parricide, de lèse-majesté et de crime avec préméditation, enfin le respect de la propriété et le dédoublement du tiers dans les états provinciaux. Toutes ces doléances montraient bien que les Corses étaient à ce moment animés d’un esprit réformateur, non révolutionnaire ou séparatiste. Déjà les États s’étaient occupés longuement des demandes présentées en 1789, et jamais un député n’avait attaqué la France ou son roi.

 

Les élus corses arrivèrent à Versailles au moment où les États généraux étaient divisés en deux partis irréductibles : celui des privilégiés et celui du tiers. Buttafoco et l’abbé Peretti n’hésitèrent pas à se rallier au premier ; leurs collègues firent cause commune avec le second. Les événements, qui se déroulèrent à Paris et à Versailles, en 1789, eurent leur répercussion en Corse. La noblesse sartenaise protesta naïvement contre l’abandon des privilèges nobiliaires, auxquels les plus grandes familles du royaume avaient consenti pendant la nuit du 4 août. On vit le peuple corse arborer le drapeau tricolore et les villes de Sartène, de Bastia et d’Ajaccio procéder, comme dans la capitale, à la formation d’une garde nationale, malgré l’opposition des autorités militaires. Il y eut à Bastia un commencement d’émeute, provoqué par l’intransigeance du colonel de Rully, commandant le régiment du Maine, en garnison dans cette ville : quatre soldats furent blessés ou tués dans la rue des Terrasses ; leurs camarades se vengèrent en massacrant deux enfants. A Sartène, le juge Vidau et le maréchal de camp Sionville cédèrent devant les menaces populaires. En peu de temps, malgré la loi martiale que les Etats généraux devenus Assemblée nationale constituante avaient décrétée, la Corse se trouva en armes, prête à défendre la liberté et l'égalité que lui rendaient les événements.

 

Elle en profita pour demander son incorporation définitive et entière à la France libérée. N’était-ce pas la meilleure réponse à faire aux bruits inquiétants mis alors en circulation ? Les uns annonçaient que la république de Gênes se préparait à demander l’exécution du traité de 1768, d’autres que la dictature militaire allait être' maintenue dans l'île dont on se méfiait. Saliceti proposa le décret suivant : « La Corse fait partie de l'empire français ; ses habitants doivent être régis par la même constitution que les autres Français. Dès à présent le roi sera supplié d’y faire parvenir et exécuter tous les décrets de l’Assemblée nationale. » La motion fut acceptée (30 novembre 1789). Le grand orateur Mirabeau y fit joindre une déclaration d’amnistie pour tous ceux qui s’étaient exilés, après avoir combattu contre la France pour la liberté. Quant aux prétentions génoises, qui furent réellement formulées, elles furent accueillies par ces mois : « On ne cède pas les nations ». Du reste, « le vœu unanime des Corses, qui se donneraient plutôt au diable qu’à Gênes, est la réunion de leur pays à la France ». La décision de la Constituante consommait donc l’acte de 1768 ; elle donnait la meilleure des consécrations à l’administration bienfaisante de la royauté.

 

Cette nouvelle provoqua dans l’île la joie la plus vive. Le décret du 30 novembre était considéré comme le début d’une ère nouvelle. La fête solennelle, qui fut célébrée à Bastia, le 27 décembre 1789, laissa éclater les sentiments de concorde et de patriotisme qui régnaient dans toutes les classes de la population. Les exilés, et parmi eux Clément Paoli, rentraient peu à peu dans leur patrie, après vingt ans d’absence. Pascal Paoli, à son tour, se prépara à quitter Londres, où il s’était retiré. Il écrivit à son ami Gentili : « Quelle que soit la main qui donne la liberté à notre patrie, je la baise avec toute sincérité de zèle et d’empressement. Nous n’avons eu que trop de guerres et de désastres, et il paraît que l’effusion de tant de sang sera dédommagée par la paix et la liberté. Nous ne pouvons rien désirer de plus ». Dans l’île, on se hâtait d’organiser les administrations départementale ou de district, que les décrets des 14 et 22 décembre 1789 avaient décidées. Un comité supérieur[14] était, en attendant, élu à Bastia par les députés de toute l’île, pour veiller à l’ordre public et présider aux nouvelles opérations électorales. A l’exception d’un léger dissentiment qui se manifesta en cette occasion entre Ajaccio et Bastia, l’île entière se laissait, comme la France, séduire par l’enthousiasme de l’époque.

 

L’assassinat même du colonel de Rully, qui avait tant déplu aux Bastiais l’année précédente, n’émut personne. Un événement attirait l’attention de toute la Corse : le retour de Pascal Paoli. Le 3 avril, il était à Paris, où Lafayette l’accompagnait partout, comme un nouveau Washington. L’Assemblée constituante lui lit, dans son sein, une réception chaleureuse et couvrit son discours d’applaudissements. Robespierre, au club des Amis de la Constitution, l’apostropha dans un style déclamatoire : « Vous avez défendu la liberté à une époque où nous n’osions pas même l’espérer. Vous avez souffert pour elle, vous triomphez avec elle. Votre triomphe est le nôtre ; unissons-nous pour la conserver et ses lâches ennemis pâliront d’épouvante à la vue de cette sainte confédération. » Paoli partit pour la Corse, trouva à Marseille une délégation des villes d'Ajaccio et de Bastia, venue avec plusieurs autres insulaires pour le féliciter. Il débarqua dans le cap Corse, le 17 juillet : « Un nombre considérable de citoyens, écrivait un Bastiais, sont accourus en foule et ont manifesté une joie qui tenait du délire. Chacun voulait voir, toucher, entendre ce héros, après vingt et un ans d’exil et d’amertume. » On le conduisit en triomphe de canton en canton, on chanta partout le Te Deum en son honneur. Ce retour prenait les allures d'une fête nationale, qui symbolisait pour les Corses le retour de l’indépendance, de la liberté, de la prospérité, sous l’égide de la France.

 

La période, qui inaugurait cet événement est presque unique dans l’histoire de l’île : c’est celle d’une entente unanime ; malheureusement elle fut brève. L’arrivée du fondateur de l’ancienne république corse, que le roi et les hommes de la Constituante avaient couvert d’éloges et accablé d’amabilités, battait l’amour-propre de ses compatriotes qui se retrouvaient en lui. La gloire dont il était couvert rejaillissait sur eux. Ils lui en témoignaient leur reconnaissance par des honneurs inattendus. Bastia alla processionnellement recevoir le proscrit. Ajaccio couronna son buste de lierre et fit graver sur le socle ces quatre vers :

Le temps et les revers n’ont rien fait sur son âme.

Héros d’un peuple libre, il défendit ses droits ;

L’amour de son pays, la liberté l'enflamme ;

Et, rebelle aux tyrans, il est soumis aux lois.

Trois mois plus tard, le Congrès des électeurs primaires, réunis à Orezza pour le choix des administrateurs départementaux, désigna à l'unanimité Paoli comme son président. L’un de ses membres, Paul Pompéi, alla jusqu’à soumettre au vote de ses collègues la double proposition suivante : une somme annuelle de 50.000 francs serait mise à la disposition de Paoli pour en user à sa guise ; une statue lui serait érigée au chef-lieu du département. En vain l’intéressé s’opposa à ce redoublement de flatteries. Rien ne put calmer l’enthousiasme de l’Assemblée, qui accepta les deux projets et y ajouta le titre de commandant en chef des gardes nationales de l’île, avec Cesari Rocca comme lieutenant.

 

La joie semblait ainsi générale sur tout le territoire de la monarchie française. La fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, eut son écho en Corse, où les gardes nationales, après s’être fédérées entre elles, s’étaient jointes à celles du continent, à Lyon, le 30 mai, pour célébrer l’avènement de la liberté. Conformément au décret du 15 janvier 1790, qui avait créé les départements et leurs divisions administratives, les électeurs avaient choisi par acclamation les 36 membres composant l’administration départementale. Là encore Paoli avait été porté à la présidence ; l’avocat Panattieri en fut le secrétaire. Le directoire du département comprit huit membres, parmi lesquels Barthélemy Arena et Pompéi. Les onze circonscriptions provinciales furent ramenées à neuf districts[15], six dans l’En-deçà et trois dans l’Au-delà ; un conseil de douze membres, dont quatre constituaient le directoire exécutif, administrait chaque district ; un procureur-syndic était attaché à celui-ci et au département pour requérir l’application de la loi. Les pièves devinrent des cantons ; les podestats, des maires. L’ancien Conseil supérieur disparut, au mois d'octobre, pour faire place aux neuf tribunaux de district, de cinq membres chacun. Les électeurs procédèrent ensuite à la nomination du tribunal criminel ; le président en fut le Dr Rossi, d’Ajaccio, et l’accusateur public, chargé de soutenir l'accusation, Jean-François Galeazzi. Les trois assesseurs étaient désignés trimestriellement parmi les membres des tribunaux de district qui, de concert avec les jurés, statuaient sur toutes les causes criminelles et correctionnelles, déjà instruites au district. L'unité politique de la Corse et de la France était ainsi accomplie. La date du 30 novembre, qui avait vu la proclamation de cette unité par la Constituante, devenait un jour de fête nationale ; pour la compléter, deux députés, Antoine Gentili, de Saint-Florent, et André Pozzo di Borgo, d’Alata, étaient chargés de se rendre auprès de l’Assemblée à Paris et de lui apporter les témoignages de fidélité et de reconnaissance delà Corse entière.

 

Cette ère de paix et de concorde n’eut pas beaucoup de lendemain pour la France comme pour la Corse. La réunion de l’Assemblée législative (1er octobre 1791) préparait une année de discordes et de désillusions. Déjà l’application de la constitution civile du clergé avait provoqué, le 2 juin 1791, des troubles[16]. L’évêque jureur élu avait été le chanoine de Bastia, François Guasco[17] ; la majorité des ecclésiastiques avait reconnu son autorité, prêté, après lui, serment et accepté le schisme imposé par les Constituants. Mais, le jour des Rogations, le curé Bajetta, quelques moines et quelques fanatiques avaient excité la population et, au moment de la procession, sans que le commandant de la garde nationale de la ville, Petriconi, ait tenté d’intervenir, ils avaient maltraité deux membres du directoire municipal et les avaient embarqués de force pour Livourne. Le républicain Buonarotti, rédacteur du Giornale Patriottico, avait eu le même sort.

Le lendemain, la foule avait assailli l'évêché et, en l’absence de Mgr Guasco, parti pour Ajaccio, ils avaient pillé le palais, puis fait un feu de joie avec les ornements sacerdotaux et les archives. A ces nouvelles, la Législative édicta des mesures sévères, que Paoli se chargea d’exécuter. Il vint à Bastia avec plusieurs milliers de gardes nationaux et les fit loger, entretenir et nourrir pendant un mois par les habitants, bien que la majorité d’entre eux ne fût pas coupable. Les soldats caractérisèrent leur séjour par ces mots : « C’est le temps de la Cucagna. » La municipalité fut suspendue, les prêtres exilés, les plus compromis emprisonnés à Corte, qui devint chef-lieu de l’île. Les Bastiais reprochèrent à Paoli de s’être montré trop sévère et d’avoir voulu tirer vengeance de la fidélité qu’ils avaient témoignée envers Gênes, au temps de la république corse. Cette accusation fut l’origine d'une impopularité qui devait s’accentuer rapidement.

 

Dès lors les événements se précipitent. La révocation de toutes les concessions de terres faites par la royauté est prononcée, le 7 septembre, sur un rapport du député Barère, les lois contre les prêtres réfractaires et les violences contre la noblesse provoquent, en Corse, une forte émigration. Buttafoco, ancien député à la Constituante, que ses compatriotes accusaient de trahison envers la cause du peuple, son gendre Gaffori et plusieurs autres insulaires se réfugient en Italie ; quatre cents d'entre eux vont offrir leurs services aux princes, frères du roi, à Cologne. Enfin des clubs, affiliés à ceux des Jacobins et des Cordeliers de Paris, à ceux de Toulon et de Marseille, se fondent dans les principales villes de la Corse. L’un des plus remuants fut le club de la Liberté et de l’Égalité à Bastia, qui correspondit avec les pouvoirs publics, donna des ordres à l’administration départementale et communale, adressa des appels au peuple et même aux femmes et contribua à répandre le désordre au milieu d’une population déjà en fermentation. En même temps les incidents diplomatiques devenaient inquiétants. Une déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie, c’est-à-dire à l’Empereur, semblait imminente ; elle fut faite le 20 avril 1792. L’exaltation des passions politiques, provoquée par la situation intérieure et extérieure, allait se répandre de Paris jusque dans les départements et en Corse. Parmi les députés à la Législative, Arena avait les opinions les plus avancées. Les amis de Paoli lui reprochaient ses insinuations malveillantes sur la conduite du héros de l'indépendance. Un jour du mois de mars 1792, une bande furieuse de paolistes se rendit à l’Ile Rousse, dévasta la propriété et pilla la maison d'Arena. Paoli se trouvait alors dans les environs, à Monticello ; sa présence semblait le rendre complice des incendiaires, au même degré que les membres du directoire du district. Les conséquences de cet acte de vandalisme furent déplorables ; désormais la haine d’Arena va poursuivre Paoli dans l'As- semblée législative et rechercher une occasion de le rendre suspect aux révolutionnaires.

 

L’occasion se présenta lors de l’expédition de Sardaigne. La Convention, qui avait à se plaindre de l’attitude du roi de Sardaigne, convoitait cette île « dont la fertilité en blé, la richesse en mines et en pêche, la multitude des forts et des rades » pourraient être de la plus grande utilité militaire et économique. Reprenant un projet que Saliceti, procureur général syndic du département de Corse, avait été l’un des premiers à présenter à la Législative (lettre du 17 juin 1792), la Convention, à peine élue, faisait, dès la fin de septembre, dresser un plan de conquête et envoyait, le 23 octobre, au contre-amiral Truguet, à Toulon, l’ordre de réunir une flotte ; au général d’Anselme, commandant en chef l’armée d’Italie, celui de constituer un corps de débarquement pour la délivrance de la Sardaigne ; les deux chefs devaient s’entendre avec Paoli, nommé lieutenant général des troupes de Corse, et obtenir de lui de forts contingents. D’Anselme lui écrivait donc, le 8 novembre, qu’appréciant chez les Corses « leurs qualités guerrières et d’hommes libres », il désirait avoir un renfort de ces soldats insulaires qui lui seraient « infiniment précieux dans la guerre projetée ». Paoli accueillit sans enthousiasme la réquisition ; il fit savoir, le16 novembre 1792, au ministre de la Guerre que « sa santé chancelante l’empêchait de s’occuper du service ; la faiblesse des garnisons et de ses moyens était très grande ; les citoyens peu habitués à combattre hors de chez eux ; les gardes nationales mal organisées ; en définitive la Corse ne pourrait être que d’un faible secours pour l’expédition projetée ». En effet, au lieu des 8.000 hommes que la Convention en attendait, elle n’en eut que 1.800, en partie mal équipés. Paoli, comme le constate dans ses mémoires son ami Cesari Rocca, peu suspect d’animosité, était opposé à l'expédition. Il gardait au fond du cœur une certaine reconnaissance pour la maison de Savoie, qui lui avait témoigné quelque bienveillance lors de son conflit avec Choiseul, et il tenait à conserver intactes entre ses mains toutes les forces militaires du pays. « Il montra donc peu de zèle pour servir la France, et il s’efforça de paralyser ses desseins[18]. »

 

L’expédition s’organisa cependant tant bien que mal et fut prête en décembre. La flotte comprenait une trentaine de vaisseaux, l’armée une dizaine de milliers d’hommes, dont 6.000 avaient été recrutés parmi les volontaires des Bouches-du-Rhône. C’était un élément de désordre et d’indiscipline qui devait compromettre le succès. Débarqués un moment à Saint-Florent, ils marchèrent sur Bastia, y répandirent le trouble, menaçant les principaux citoyens de « la lanterne ». L’inquiétude de la ville ne fut calmée que par l’arrivée d’une troupe de montagnards qui intimida les Marseillais. Ils prirent leur revanche à Ajaccio où ils pendirent deux habitants et faillirent infliger le même sort au chanoine Peraldi. Puis l’expédition se divisa.

La flotte, avec les troupes de débarquement sous les ordres du général Casablanca et le délégué du conseil exécutif, Arena, se dirigea sur Cagliari, tandis que le contingent corse, commandé par Cesari Rocca avec Napoléon Bonaparte comme lieutenant, tentait une attaque contre la Maddalena et Sassari, autre ville importante de l’île. Un double échec couronna l’entreprise. A Cagliari, un bombardement exécuté le 23 janvier 1793 fut inutile. Le 15 février, l’amiral ordonna une attaque par terre. Mais les volontaires marseillais, pris de panique, se débandèrent, tirèrent sur les troupes de ligne et réclamèrent à grands cris leur rembarquement « sans que l’ennemi les eût assaillis ni même eût été aperçu au loin ». La Hotte fut maltraitée par une tempête. En définitive, Truguet perdit quelques vaisseaux et se retira après un échec complet. Du côté du nord, Cesari Rocca n’était pas plus heureux. L’occupation de l’île Saint-Étienne lui ayant permis de menacer celle delà Maddalena, il se disposait à un assaut, lorsqu’il apprit que l’équipage de la corvette la Fauvette, dont la présence intimidait les galères sardes et garantissait la sécurité des troupes débarquées, venait de se mutiner. Il fut impossible, malgré les exhortations du général en chef, de ramener les marins à leur poste. Force fut de lever l’ancre et de revenir en Corse. Ainsi échouait piteusement une conquête que tout le monde avait jugée facile.

 

Le dépit des uns chercha donc un coupable, la lâcheté des autres une excuse. Tous se mirent d’accord pour accuser Paoli d’avoir mal secondé les efforts de Truguet et de s’être opposé à l’expédition. Si Cesari Rocca formule timidement le reproche, Arena déclare nettement[19] que Paoli empêcha les volontaires de partir pour la Sardaigne, refusa les contingents demandés par la Convention, retarda l’expédition et ainsi en compromit la réussite. La société républicaine de Toulon, les clubs de Marseille dénoncèrent à la Convention « les crimes et les atrocités du général corse, coupable de l’insuccès de Sardaigne ». Volney signalait dans un rapport, que le Moniteur insérait en mars, les malversations et l’ambition de « l’Excellence » Paoli, qui flattait les sentiments d’indépendance du peuple. Barère déclarait que le cœur de ce personnage était anglais et dévoué à Pitt, ministre de la Grande-Bretagne. Le général Biron lui-même, grand ami du vaincu de Ponte-Novo en 1791, se faisait, dans une lettre du 6 mars 1793, l’écho des plaintes « contre la perfidie de Paoli » et les justifiait. Comment la Convention ne se serait-elle pas laissé convaincre ? Elle avait elle-même des craintes au sujet de la loyauté de son lieutenant en Corse, depuis qu’une déclaration de guerre venait de mettre aux prises la France et l’Angleterre. Le 23 février, le ministre de la Guerre demandait à Biron si cette rupture n’avait pas eu d’influence sur les sentiments manifestés jusqu’alors par Paoli ; mais, en présence des dénonciations qui lui parvenaient de tous côtés, le 2 avril, le gouvernement conventionnel suspendit Paoli de ses fonctions militaires et le manda devant lui, ainsi que le procureur-syndic du département, Pozzo di Borgo, pour y répondre de leur conduite. Il envoya en outre, en Corse, trois de ses membres, Saliceti, Lacombe Saint-Michel et Del- cher, pour y faire une enquête sur la situation de file et les agissements de Paoli.

 

Cette preuve de méfiance était peut-être excessive. Elle devait en tout cas enfanter les plus funestes résultats. Que Paoli gardât une réelle affection pour l’Angleterre, qui lui avait accordé pendant vingt ans l’hospitalité la plus généreuse, cela n'était pas douteux. Qu’il réprouvât les excès de la Convention, l’emprisonnement de Louis XVI d’abord, son procès et son exécution le 21 janvier 1793, tous les désordres de la république française, personne ne l’ignorait. Qu’il eût conservé l’espoir secret de redonner à sa patrie l’indépendance que la France lui avait ravie, ses confidents le savaient. Enfin qu’il fit preuve d’autorité et ne permît aux élections à la Convention ou ailleurs que les candidatures de ses amis, ses ennemis pouvaient l'affirmer avec quelque apparence de raison. Il faudrait ajouter que la nomination d'une commission d’enquête, dont faisait partie son compatriote Saliceti, blessait profondément son amour-propre et donnait plus de force à toutes les raisons qu’il croyait avoir de se détacher de la France. Il protesta dignement contre le décret du 2 avril. Sa réponse du 22 de ce même mois fit même une telle impression sur l’Assemblée qu’elle suspendit ses menaces. Mais le héros corse avait eu le tort de convoquer illégalement, pour le 17 mai, une consulte générale de ses compatriotes, qu’il ferait juges de son conflit avec le gouvernement ; aux objurgations de Saliceti venu à Corte, qui tentait de lui faire comprendre la gravité de sa décision, il répondit dédaigneusement qu’il refusait de reconnaître la mission d'enquête des trois représentants et de leur obéir. Ceux-ci s’empressèrent alors de déposer l’administration départementale, dévouée au rebelle, et d'en désigner une autre qui siégerait à Bastia. Il y eut ainsi deux administrations rivales ; la Corse fut divisée en deux partis. Napoléon Bonaparte, capitaine d’artillerie et lieutenant-colonel des gardes nationaux de Corse, sollicité par Paoli, qui lui avait prédit les plus hautes destinées, refusa d'abandonner la cause de la Révolution et, pour ne pas être arrêté, il s’enfuit à Ajaccio, et de là, avec toute sa famille, à Calvi, puis sur le continent. La consulte de Corte, réunie sous la présidence de François Galeazzi, approuva la conduite de Paoli et de Pozzo di Borgo. Elle décida de refuser obéissance aux commissaires delà Convention, fauteurs de désordre, et à leurs satellites qui menaçaient de vendre la Corse aux Génois ; elle déposa les trois députés Saliceti, Multedo et Casablanca, proscrivit Arena et Bonaparte, invita les militaires à la désertion et ordonna à tous les fonctionnaires de se conformer aux votes du Congrès.

 

La guerre était déclarée entre paolistes et conventionnels. Le 4 juin, la Convention était informée que les Corses se révoltaient contre sa domination. Paoli s’était fait nommer généralissime, ses compatriotes avaient rappelé les prêtres réfractaires[20], confisqué 570.000 livres d’assignats, donné « cent sols de coupons pour vingt sols de numéraire », interdit les billets, pillé les magasins de Corte, d’Ajaccio, d’Ile Rousse et tenté contre Calvi une attaque à main armée, pendant laquelle Leonetti neveu de Paoli, criait aux républicains : « Scélérats, vous paierez cher la mort de votre roi ! » Barère fît remarquer le grave danger de ces désordres en face des escadres anglaise et espagnole qui croisaient près des côtes de Corse, possession indispensable à la France. Le 17 juillet, la Convention adoptait donc le décret suivant ; « Pascal Paoli est déclaré traître à la République française et mis hors la loi, ainsi que ses partisans. Le conseil exécutif disposera des forces de terre et de mer pour l'exécution de la loi et la mise en défense de la Corse. » De son côté Paoli armait déjà la population, l'organisait, installait ses partisans dans les principales places fortes, telles qu’Ajaccio et Bonifacio, expédiait enfin un émissaire auprès de l’amiral anglais Hood, qui bloquait le port de Toulon, pour lui demander des secours.

La rupture était consommée. Les deux adversaires pouvaient s’en attribuer également la responsabilité. Si la Convention avait agi avec beaucoup de précipitation et accueilli avec trop de facilité des accusations souvent fausses, son adversaire n’avait pas su calmer son orgueil ou son dépit, faire taire sa sympathie pour l’Angleterre, qui lui paraissait, plus que la France, susceptible de donner à sa patrie la liberté et la paix, à lui-même le pouvoir. Deux ans exactement s’étaient écoulés depuis que, revenu au milieu de l'enthousiasme général, il avait connu l’ivresse du triomphe. En son absence, de 1769 à 1790, la France avait entrepris en Corse une œuvre immense de réparation et elle était sur le point de réussir, quand la Révolution et la rupture de Paoli avec la Convention en compromirent les résultats et engagèrent la malheureuse île dans une aventure qui aboutit à la fondation du royaume anglo-corse.

 

RÉSUMÉ

Après la conquête, la France eut à gagner et à gouverner les Corses. Les ministres de Louis XVI s’y appliquèrent.

I. Les difficultés du début. — La soumission semblait complète. Une médaille corse commémora la conquête, une députation en remercia Louis XV, mais l’administration fut d’abord trop faible ou trop divisée ; il y eut à la fois un intendant et un général. Les fonctionnaires royaux étaient incapables ou cupides. Le banditisme reparut et s’accrut ; des révoltes éclatèrent en différents endroits. L’avènement de Louis XVI et de ministres nouveaux, comme Turgot, fut un bonheur. Une dictature militaire fut instituée, les pouvoirs concentrés entre les mains d’un gouverneur, le comte de Marbeuf, aidé par des intendants intelligents. De 1775 à 1790, l’administration royale, en mêlant les institutions françaises et corses, fut un vrai bienfait.

II. Bienfaits de l’administration royale. — La Corse fut un pays d’États : elle eut une assemblée de députés des trois ordres pour discuter les réformes et les améliorations. Le système judiciaire comprit, comme en France, un petit parlement, des présidiaux et des prévôtés. Le conseil des douze, les podestats subsistèrent ; des tribunaux d’arbitrage ou juntes furent établis. L’impôt fut payé en nature ; au total, la contribution de la Corse fut de 550.000 livres. Mais la population passa de 120 à 160.000 habitants. L’agriculture fut encouragée, des industries créées, des ports établis. L’enseignement ne fut pas négligé, le roi donna des bourses pour les écoles du royaume et dépensa dans l’ile plus qu’elle ne rapporta, car la Corse, disait-il, est indispensable à la France. Jamais un gouvernement n’avait tant fait pour ce pays.

III. La Révolution. — En 1789, les États généraux furent convoqués. Le premier soin des députés corses fut de demander, pour prouver leur reconnaissance, l’incorporation définitive de leur patrie à la France ; ils l’obtinrent le 30 novembre 1789. L’œuvre de la Constituante fut très populaire en Corse ; les proscrits de 1768 revinrent chez eux ; Pascal Paoli fut accueilli, en France, avec de grands honneurs et, en Corse, avec une joie unanime. On le fit président du département. Mais il se brouilla avec Arena et les Bastiais. Ses ennemis l’accusèrent d’avoir fait échouer une expédition française en Sardaigne. La Convention envoya le député Saliceti pour faire une enquête et retira ses fonctions à Paoli. Celui-ci rompit alors avec la France et appela les Anglais. L’exécution de Louis XVI, bienfaiteur de la Corse, semblait détacher cette île -de la France.

 

LECTURES

1° DISCOURS DE L’ÉVÄQUE DE SAGONE AU ROI

La nation corse, dès les temps les plus reculés, Sire, a désiré appartenir à votre Empire ; les annales de votre Monarchie en font foi. Elle a constamment fait preuve de sa valeur dans les siècles passés ; elle se fera gloire, Sire, dans les siècles à venir, de consacrer ses efforts entièrement et uniquement au service de Votre Majesté.

Son dévouement pour votre Personne sacrée et les sentiments d’honneur qui lui sont communs avec les peuples qui ont le bonheur de vivre sous vos lois l’incorporent à votre Royaume, bien mieux encore que la sagesse des règlements que vous lui dictez et la douceur du gouvernement sous lequel vous la faites vivre.

Quels tributs peut offrir à Votre Majesté un pays que tous les malheurs ont affaibli à la fois ? Le tribut seul de sa reconnaissance pour avoir fait cesser les maux qui l'opprimaient et avoir substitué les avantages de la paix aux horreurs d’une guerre intestine. Que ne vous doit-il pas pour l’avoir réellement éclairé sur ses intérêts, en dirigeant ses vues vers l’agriculture et le commerce, vraies sources du bonheur qui, sous votre protection, ne peut lui échapper !

Peut-être même dans peu, sous les heureux auspices du règne de Votre Majesté, la Corse mise en valeur verra-t-elle son territoire disputer d'utilité pour Votre Couronne avec les provinces, qui tiennent rang dans vos États. Ce sont, Sire, les vœux des trois ordres d’une nation qui, devenue la vôtre, ne le cède ni en fidélité, ni en zèle aux plus anciens sujets de Votre Majesté.

Rapporté par GERMANES, Révolutions de Corse, liv. III.

 

2° DISCOURS DE PAOLI A L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Messieurs, ce jour est le plus heureux, le plus beau de ma vie. Je l’ai passée à rechercher la liberté et j’en vois ici le plus noble spectacle. J’avais quitté ma patrie asservie, je l'ai retrouvée libre, je n’ai plus rien à souhaiter. Je ne sais, depuis une absence de vingt ans, quel changement l’oppression aura fait sur mes compatriotes. Il ne peut être que funeste, car le joug avilit toujours. Mais vous venez d’ôter aux Corses leurs fers ; vous leur avez rendu leurs vertus premières. En retournant dans ma patrie, mes sentiments ne peuvent vous être douteux ; vous avez été généreux pour moi, et jamais je n’ai été esclave. Ma conduite passée, que vous avez honorée de votre suffrage, vous répond de ma conduite future. J’ose dire que ma vie entière a été un serment à la liberté. C’est déjà l’avoir fait à la constitution que vous établissez. Mais il me reste à le faire à la nation qui m‘a adopté et au souverain que je reconnais. C’est la faveur que je demande à l’auguste Assemblée nationale.

Moniteur du 24 avril 1790.

 

3° FÊTE DE L'UNION DE LA CORSE A LA FRANCE (27 DÉCEMBRE 1789)

Le dimanche 27 décembre a été le jour choisi pour la célébration de cette sainte cérémonie ; toutes les cloches de la ville l’ont annoncée à l’heure de midi ; l’évêque de Sagone, qui se trouvait à Bastia, le chapitre, tout le clergé séculier et régulier, et tous les corps militaires et civils, y ont été invités ; ils s’y sont rendus accompagnés et suivis d’une foule immense de citoyens de tous les ordres. M. le vicomte de Barin, commandant en chef, a présidé le conseil supérieur en robe rouge.

Avant de commencer l’auguste cérémonie, M. de Varese, président du comité, a présenté à l'autel une jeune fille dotée par lui pour recevoir la bénédiction nuptiale avec le jeune homme qui l’épouse. Ce mariage, emblème de l’union indissoluble de la Corse à l’empire français, ne pouvait être contracté sous de plus heureux auspices. Puissent les citoyens qui naîtront goûter dans leur maturité les fruits de la félicité que la Corse voit naître.

Les nouveaux époux reconduits à leur place, M. l’évêque de Bastia s’est levé et a prononcé un discours éloquent et pathétique ; il a béni l’Éternel d’avoir amené l’heureuse journée dans laquelle un peuple généreux et libre a adopté pour jamais une nation brave et guerrière, qui dans tous les temps s’était montrée l’ennemie du despotisme altier et avait exposé ses biens et sa vie pour recouvrer la liberté qu’elle venait d’obtenir. Il n’est point, s’est écrié le digne prélat, de plus beau nom que celui de Français ; il désigne les hommes libres, soumis volontairement et inviolablement attachés au souverain qu’ils se sont donné. Les Corses font actuellement partie de cette nation puissante. Que le ciel en reçoive nos plus vives actions de grâces ! Et terminant le discours, le prélat a entonné le Te Deum laudamus.

A cet instant toutes les cloches de la ville, les canons des remparts, les salves de la troupe nationale, le bruit des boites se sont fait entendre ; les bâtiments du port ont déployé leurs pavillons ; celui de France l’était sur la citadelle ; l’éclatant signal des foudres guerriers a été répété trois fois. En sortant de l’église, le corps de la ville et le comité, précédés de la musique militaire et entourés de tous les officiers de la garde nationale, se sont rendus sur la place où on avait préparé un feu de joie surmonté d’un drapeau aux armes de la France unies à celles delà Corse et de la ville de Bastia. M. Caraffa, maire de la ville, tenant une torche de cire blanche, a mis le feu au bûcher, au bruit répété de : Vive la nation, la loi, le roi et la liberté ! Pour terminer ce jour mémorable, les citoyens ont volontairement illuminé la façade de leurs maisons. Toute distinction a cessé dans cet heureux jour consacré à la joie publique. Il a vu le bonheur de la Corse, attaché au bonheur de la France pour n’en être plus séparé.

D'après une relation insérée au Moniteur du 29 janvier 1790.

 

BIBLIOGRAPHIE

Voir le chapitre précédent.

SOURCES :

BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Procès-verbaux des Assemblées générales des États de Corse de 1770 à 1785, publiés par A. de Morati et l’abbé Letteron, 5 volumes ; Journal du rachat des captifs d’Alger et de Tunis en 1779, publié par V. de Caraffa ; Documents sur les troubles de Bastia (juin 1791), publiés par A. Cagnani ; Correspondance du Comité supérieur siégeant à Bastia, en 1790, publiée par l'abbé Letteron, 2 vol. ; Pièces et documents pour servir à l'histoire de la Corse pendant la Révolution française, publiés par l'abbé Letteron, 3 vol. ; Extraits de l’ancien Moniteur, publiés en 1911 par l’abbé Letteron ; De six députations des États de Corse (1775 et 1785) à la Cour de France, publiées par l’abbé Letteron, 1912.

CODE CORSE, recueil des décrets et lois sous l’ancien régime, 15 vol., publié chez Batini, à Bastia.

COLLECTION DES DÉCRETS ET DES LOIS, pour faire suite au Code corse, publiée par ordre du département en 1791, chez Batini, à Bastia, 12 vol.

OUVRAGES PARTICULIERS :

NECKER. — De l'administration des finances de la France, 3 vol., 1784.

A. ROSSI. — Osservazioni storiche de 1789 à 1794, t. XIV, publiées par l’abbé Letteron dans le Bulletin de la S. des Sciences corses.

O. RENUCCI. — Storia di Corsica, 2 vol., Bastia, Fabiani, 1834.

BELLIN. — Description géographique et historique de la Corse, avec atlas, 1769.

DUPUY. — Essai sur l’isle de Corse, 2 vol., 1779.

Abbé GAUDIN. — Voyage en Corse et vues sur l'amélioration de cette isle, 1787.

BARTHÉLEMY et LAROQUE. — Catalogue des gentilshommes de Corse qui se sont fait représenter aux États généraux de 1789.

PERNY DE VILLENEUVE. — Département de l’isle de Corse, sa population, ses mœurs, 1792.

FEYDEL. — Mœurs et coutumes des Corses, éd. en 1777 et 1799.

M. JOLLIVET. — La Révolution française en Corse : Paoli, Bonaparte, Pozzo di Borgo ; Paris, 1892.

ARTHUR CHUQUET. — La Jeunesse de Napoléon ; Paris, Colin, 1908.

PEYROU. — Expédition de Sardaigne (1792-1793) ; Paris, 1912.

Voir également les histoires générales de GERMANES, 3 vol., 1771 ; CAMBIAGGI, 4 vol., 1770 ; LIMPERANI, 2 vol., 1779 ; POMMEREUL, 2 vol., 1779.

 

 

 



[1] La médaille représente le génie de la France supportant du bras droit l'écusson des armes de la Corse et tenant de sa main gauche un bandeau (celui que la France a arraché à la tête de Maure). Les premiers regards de cette tête sont dirigés vers les armes de la France, rayonnantes de gloire. Vis-à-vis d'elle et au côté droit sont un olivier, des gerbes de grain, des fruits, etc., tous attributs de la paix, de l’agriculture et du commerce vers lesquels l’esprit et l’espoir de la nation sont tournés. A gauche des lauriers, des faisceaux d’armes, des munitions, épars, comme abandonnés pour indiquer que l'ile renonce à toute révolte. Le revers est le portrait de Sa Majesté et la légende : « A Louis XV, père de la patrie ». (Abbé de GERMANES, Histoire des Révolutions de la Corse, III, p. 167.)

[2] Mémoires d'un officier du Régiment de Picardie, p. 84.

[3] Abbatucci, lieutenant-colonel au temps de Paoli, avait été chargé par lui de défendre le passage du Vecchio contre les Français. Mais, la cause de l’indépendance lui paraissant perdue, il se soumit. Dans la suite on l’accusa d'avoir suborné deux témoins pour faire condamner un nommé Sanviti, inculpé d’homicide. Arrêté et condamné aux galères, il allait être marqué de la fleur de lys à l'épaule malgré le recours en grâce signé par les Etats de Corse, quand le bourreau, acheté par des amis, s’y refusa. Marbeuf consentit à attendre une sentence royale qu’on avait sollicitée. Elle innocenta Abbatucci, lui rendit son grade et y ajouta la croix de Saint-Louis.

[4] Cinq grandes provinces seulement jouissaient, en France, du même privilège : le Languedoc, la Bourgogne, la Provence, la Bretagne et l’Artois.

[5] Ils ont été publiés en cinq volumes par la Société des Sciences corses.

[6] Leur siège était à Bastia, Ajaccio, Corte, Oletta, Vico, Rogliano, Sartène, Cervione, Calvi, Bonifacio et la Porta d’Ampugnani.

[7] Les charges pour cet objet dépassaient 40.000 livres par an.

[8] L’île avait été divisée en trois circonscriptions financières également imposées pour 40.000 livres : Ajaccio, Sartène et Bonifacio d’une part, Bastia et Aleria de l’autre, enfin le cap Corse avec le Nebbio, Corte et la Balagne.

[9] Necker, L'Administration des finances de la France, I, p. 307.

[10] Journal du rachat des captifs d'Alger et de Tunis en 1779, publié par M. V. de Caraffa dans le Bulletin de la Société des Sciences corses. Le rachat de 57 hommes et de 24 femmes ou enfants coûta 220.000 livres, sans les frais accessoires.

[11] Il sera accordé une gratification de dix sols par pied de mûrier que l’on fera venir de terre ferme greffé et de la grosseur de deux pouces ou au moins d’un pouce et demi (27 juin 1781).

[12] Louis VILLAT, l'Instruction publique en Corse avant 1789, dans Bastia-Journal du 3 avril 1912.

[13] En 1778, à l’expiration du traité de 1768 conclu pour dix ans, le subside de 200.000 livres, promis par le roi à la république, avait cessé d’être payé. Gênes n'avait ni remboursé les sommes prêtées, ni protesté. La Corse était ainsi restée dans la possession de la France. L'occupation de fait remplaçait l’acquisition de droit.

[14] Ce Comité supérieur ou junte entra en fonction le 2 mars 1790. Sa correspondance, publiée par M. Letteron, atteste son activité et prouve que, si la Corse traversa à peu près tranquillement cette période de crises, le mérite lui en revient.

[15] Leur siège était à Bastia, Oletta, la Porta, Cervione, Corte, Ile Rousse, Ajaccio, Vico et Tallano.

[16] D’une manière générale, elle avait donné lieu à peu de difficultés. « Nous avons reçu, écrivait le procureur syndic Pozzo di Borgo, la loi sur les cultes sans scandale et sans inconvénient, les moines ont été expulsés avec indifférence, les ministres des autels n’ont eu à souffrir aucune persécution, ni la religion aucune atteinte : on a voulu à la vérité dans quelques pays fermer les temples, mais la nation a repoussé cette mesure désolante. » On a calculé qu'il y avait en Corse 63 couvents et 1.100 moines dont l’entretien annuel coûtait 500 francs, de sorte que le pays était grevé de 550.000 francs en moyenne de frais d’entretien pour ce clergé régulier. (D'après MARSILY : Observations au mémoire de M. le conseiller Dumas sur la Corse, 1820.)

[17] La Constitution civile n’avait laissé subsister qu’un siège.

[18] Cf. Pièces el Documents pour servira l'histoire de la Corse, I, p. 268 à 276. — RENUCCI, dans sa Storia di Corsica, va plus loin : il accuse formellement Paoli d'avoir déclaré à son ami Cesari Rocca : « La Sardegna è la confederata naturale della nostra isola... Procura adunque che questa malaugurata spedizione se ne vada in fumo. » (I, 359.)

[19] Rapport du 10 mars 1793 ; cf. Pièces et Documents, I, p. 240.

[20] Les excès religieux de la Convention, qui voulait déchristianiser la France, avaient été mal accueillis des Corses.