HISTOIRE DES CORSES

TROISIÈME PARTIE — LA CORSE FRANÇAISE - LA GUERRE DE QUARANTE ANS

 

CHAPITRE XIII. — L’ANNEXION FRANÇAISE (1755-1768).

 

 

PASCAL PAOLI

L'assassinat de Gaffori ne devait pas, comme l’espérait la république, pacifier la Corse. Bien au contraire, il fut suivi d’une recrudescence de l’agitation, et bientôt la victime eut un successeur digne d’elle. Ce fut Pascal Paoliqui réalisa l’indépendance. Succès éphémère du reste, puisque l'intervention du roi de France allait détruire, et pour toujours, la République corse nouvellement née.

 

A peine la nouvelle du crime se fut-elle répandue parmi les Corses que les chefs convoquèrent une assemblée générale à Corte. Le vieux chanoine Orticoni la présida. Elle vota un ensemble de décisions qui peuvent être considérées comme la séparation définitive de la Corse du domaine génois et auxquelles le Sénat devait répondre par une déclaration de guerre à mort. L’accueil fait aux meurtriers de Gaffori par le lieutenant de Calvi avait démontré la complicité du gouverneur ; ses promesses antérieures étaient donc suspectes de mensonge. Pourquoi l’assemblée s’y serait-elle arrêtée ? Elle interdit à tous les habitants de proposer dans l’avenir une réconciliation avec les Génois sous peine de dévastation des biens, de mort pour eux-mêmes et d'infamie à perpétuité pour leurs descendants ; un tribunal d’inquisiteurs était chargé de rechercher les traîtres. Elle confirma, en les améliorant, toutes les décisions qui avaient été déjà arrêtées en 1751, à Orezza, en prévision du départ des Français : un gouvernement suprême formé d’un président et de quatre conseillers renouvelables tous les trois mois ; un auditeur pour les affaires civiles ; un pour les affaires criminelles avec un chancelier ; une taille de deux livres par feu, pour solder la troupe permanente qui stationnerait auprès du gouvernement ou circulerait dans l’île pour y faire régner l’ordre. La Corse constituait ainsi une république indépendante. C’est un « principato nascente, s’écriait le gouverneur Grimaldi, une ébauche, dont les lignes se distinguent nettement ». Sa déception était énorme. Il publia aussitôt une proclamation par laquelle il promettait aux insulaires des récompenses proportionnées aux services rendus à leur suzerain : « Les lois divines et humaines nous autorisent, disait-il, à recourir aux moyens extrêmes pour punir ceux qui rejettent le joug de leur maître légitime. Nous les poursuivrons avec la dernière rigueur. Quiconque tuera un rebelle en sera immédiatement récompensé et recevra de l’avancement s'il est au service de la république ; s’il donne la mort à un chef, il aura aussitôt le grade d’un officier major ». La guerre était par-là formellement déclarée entre deux adversaires irréconciliables. Si elle ne prit pas de suite le caractère que semblaient présager leurs proclamations, c’est sans doute que le nouveau gouverneur J.-Marie Doria (1754) n’osa pas s’engager à fond et que les Corses ne s’entendirent pas entre eux. Les membres du Conseil suprême et les chefs militaires, parmi lesquels Clément Paoli, fils de cet Hyacinthe qui avait émigré à Naples après la révolte de 1735, se jalousaient ou manquaient d’énergie et de talents militaires. Une tentative faite sur Bastia, où les rebelles avaient des partisans, échoua faute d’accord. Il aurait fallu un chef unique, ferme dans ses résolutions, habitué à commander les hommes et à coordonner les efforts. C’est alors que parut Pascal Paoli.

 

Ce Pascal était le second fils d’Hyacinthe. A l’âge de treize ans, il avait suivi ce dernier en Italie, où l’exilait Maillebois. Elevé à Naples par un père autoritaire et ambitieux, il avait connu les meilleurs maîtres de la péninsule, entre autres ce philosophe Genovesi, qui subit l’influence du grand jurisconsulte Beccaria ; il avait vécu dans un milieu qui était alors imbu des idées philosophiques du XVIIIe siècle. L’instruction du jeune homme fut aussi soignée qu’il était possible de le faire à celte époque. A peine se trouva-t-il en âge de l’obtenir qu’il demanda à servir dans le régiment Royal-Farnèse des Deux-Siciles, où une lettre nous le montre sous-lieutenant (alfiere) en 1749. Sa carrière militaire ne paraît pas avoir été aussi rapide qu’il l’aurait désirée. Lejeune officier avait envie de faire campagne ; mais son régiment n’avait aucun espoir d’être engagé dans une complication européenne. Il songea à se faire incorporer dans le régiment Royal- Italien, au service du roi de France. Nous avons de lui une lettre écrite à Antoine Buttafoco, capitaine audit régiment, dans laquelle il le prie d’intervenir auprès de Cursay pour lui obtenir cette faveur. La vie de garnison l’ennuyait. Aussi se plaisait-il à recevoir de son frère Clément, retourné en Corse, des nouvelles de la révolte. Il accueillait avec joie tous ses compatriotes qui fuyaient la patrie accablée et se faisait connaître d’eux.

En 1754, le projet de se mettre à la tête des insurgés contre les Génois se forme dans son esprit ; une active correspondance est échangée entre les deux frères. Hyacinthe, mis au courant de leurs intentions belliqueuses, ne les approuve pas, mais n’empêche rien, comme on le voit par une lettre pleine d’humour et de confiance que le jeune Pascal écrivait, le 17 octobre 1734, de Porto-Longone, où il était en garnison. Une intrigue nouée par deux ecclésiastiques, Mgr Natali et l’abbé Zerbi, vint un moment compromettre les projets ambitieux du jeune homme et l’irriter. Il ne s’agissait de rien moins que de donner la Corse aux Chevaliers de Malte, qui fourniraient de l’argent et prendraient possession de l’île, quand elle aurait conquis l’indépendance par ses propres efforts. Projet enfantin et bien digne de l’échec qui le couronna. Au début de 1753, Clément, que la division de ses collègues inquiétait et qui commençait à désespérer, pria son frère de se hâter. Marc-Marie Ambrosi, fils de ce célèbre Jean-Jacques que ses compatriotes avaient surnommé autrefois Castineta, le meilleur des confidents de Pascal, l’y encourageait vivement. Le futur général y répondit par l'envoi d’un projet de constitution dont s’inspirèrent vraisemblablement les Corses à la consulte de Caccia (21 et 22 avril 1755), et au printemps de cette même année, en ce même mois d’avril sans doute, Paoli débarqua secrètement en Corse. Une assemblée générale fut aussitôt annoncée. Elle se tint au couvent de Saint-Antoine de la Casabianca, le 14 juillet. Elle proclama, à l’unanimité des membres présents, Pascal, général en chef de la révolte, s’engagea à ne plus avoir aucune relation avec les Génois et à résister par la force à toute tentative étrangère faite pour replacer la patrie sous le joug de la république. Tout Corse convaincu de connivence avec les ennemis serait déclaré criminel de haute trahison et, le cas échéant, attaché vivant à la queue d’un cheval, après confiscation de tous ses biens.

 

La tâche du nouveau général était très ardue. Il s’agissait de faire l’uni té des Corses sous son commandement, de calmer les jalousies et d’empêcher les meurtres qui ensanglantaient quotidiennement les pièves. Quoique cela puisse paraître anormal, il lui fut plus facile d’apaiser les rivalités qui divisaient ses compatriotes que l’envie. On ne voulait pas obéir à un jeune homme de trente ans. La Corse était plongée dans l’anarchie la plus profonde. La révolte et la faiblesse du gouverneur d’une part, l’absence de toute autorité chez les chefs de l’insurrection de l’autre, avaient rendu aux instincts toute leur sauvagerie. Paoli prit une décision énergique et la publia : tout criminel serait attaché au pilori, puis exécuté sans espoir de pardon. Il tint parole contre ses parents même. La persuasion que la justice ne serait plus désormais un mythe et qu’une répression sévère suivrait de près le délit fit diminuer presque aussitôt le nombre des vendette et ses attentats. Elle n’amoindrit pas l’hostilité de ses rivaux, entre autres d’Emmanuel Matra, frère de cet autre Matra qui avait déserté la cause nationale en 1748 et accepté les fonctions de colonel dans un régiment sarde. Matra avait un moment espéré obtenir le commandement suprême. Il voua une haine mortelle à Paoli qui l’avait supplanté et, pour se venger, il ne craignit pas de trahir ses compatriotes. Il groupa ses partisans et tous les mécontents, en particulier ceux dont Paoli n’avait pas voulu gracier les parents, et, avec le concours des Génois, il commença la guerre civile. Guerre de dévastation et de massacres, dont la piève d'Orezza eut surtout à souffrir. Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, le général réussit cependant à enfermer son ennemi dans le fort d’Aleria.

 

Abandonné par la plupart de ses compagnons, que l’alliance avec la république faisait reculer, Matra s’embarqua pour Livourne, d'où il se rendit à Gênes. Il y demanda conseil et renforts. En février 1757, il revenait en Corse, s’arrêtait à Bastia pour conférer avec le gouverneur et reparaissait brusquement à Aleria. Paoli, prévenu, dépêcha le capitaine Valentini pour le surveiller. Il se rendit lui-même à Bozio, où il avait l’intention de convoquer une assemblée générale, en vue des mesures à adopter contre le traître. C’est là que celui-ci, après avoir trompé la vigilance de Valentini, vint l’attaquer avec une forte bande de gens (27 mars 1757). La situation de Paoli aurait été désespérée si ses amis de Vallerustie et de Rostino n’avaient pas été prévenus. Déjà la porte du couvent des Franciscains, où il s’était réfugié, avait été brûlée, lorsque survinrent, vers trois heures du matin Venturini avec Clément, conduisant les contingents des cantons voisins que les feux allumés sur les crêtes avaient prévenus. Assaillis de trois côtés à la fois, c’est-à-dire du côté d’Alando, de Sermano et de Saint-Laurent, les assaillants, pris entre deux feux, se débandèrent. Matra, qui protégeait son arrière-garde, fut grièvement blessé au genou et tué par deux Génois de sa garde, auxquels il en donna l’ordre[1]. Son cadavre aurait subi les derniers outrages, si son rival, que cette mort paraît avoir sincèrement attristé, ne l’avait fait respecter et enterrer dignement. Cette mort le débarrassait cependant de son plus redoutable adversaire et d’un parti dangereux. La pacification suivit rapidement. L’En-deçà des monts reconnut son autorité. Après une tournée dans l’Au- delà, où les inimitiés ravageaient les villages et au cours de laquelle, dans une assemblée tenue à Bastelica, il séduisit beaucoup d’assistants, Pascal Paoli put se croire le chef des Corses. Il lui restait à empêcher les incursions du nouveau commissaire génois Grimaldi, qui s’était signalé, en 1754, dans l’île par ses encouragements aux assassins ; il venait en effet de dévaster le Nebbio, de piller et de ravager la plaine de Biguglia et Mariana. Paoli fit fortifier le village de Furiani avec une enceinte et une grosse tour, y plaça une bonne garnison et les Bastiais n’osèrent plus bouger. Le généralat, institué en 1755, pouvait alors produire ses effets. L’organisation républicaine de la Corse fut parachevée.

 

De 1754 à 1764 en effet, en dépit d’une double intervention des troupes françaises, en 1756 et en 1763, qui se bornèrent à occuper les villes maritimes, tout en observant une stricte neutralité vis-à-vis des insulaires, Paoli a administré le pays. Son œuvre, qui a provoqué l’admiration de beaucoup de contemporains, ne s’explique que par la connaissance approfondie du personnage. Le père Bettinelli, littérateur italien du XVIIIe siècle, qui fut en relations avec lui, en a laissé un portrait qui peut paraître dithyrambique, mais dont beaucoup de traits sont cependant exacts. En particulier, la vaste érudition et l’intelligence k souple, dont il nous parle, ne sont que la conséquence de la forte éducation qu’il reçut et qui fit de lui un disciple des philosophes français. Il est bon de rappeler en effet que la France, si décriée dans son gouvernement et ses institutions, était alors l’éducatrice intellectuelle de l’Europe. Ses écrivains devenaient les conseillers des princes ; ses idées, répandues par les salons ou par l’Encyclopédie, constituaient le thème favori des auteurs étrangers. Avec Montesquieu, ceux-ci faisaient l’éloge de la monarchie constitutionnelle ; avec Voltaire, ils se posaient en défenseurs de la tolérance religieuse ; avec Rousseau, ils apprenaient à connaître le gouvernement démocratique et la souveraineté du peuple. Les rédacteurs groupés autour de Diderot avaient mis partout à la mode les notions de progrès et de perfectibilité humaine basées sur la liberté ; avec eux, les économistes, fondateurs de l’économie politique et créateurs de la maxime : « laissez faire, laissez passer », conseillaient aux souverains de supprimer toute entrave à la production commerciale, industrielle et agricole. Toute cette littérature s’était répandue en Italie, et à l’imitation de Frédéric II, ainsi que de Catherine II, qui se piquaient d’être des despotes éclairés, les monarques de la péninsule allaient faire preuve d’un certain libéralisme. Milan se distingue par son activité intellectuelle ; Beccaria y publie le Traité des délits et des peines, qui sera la base de toutes les réformes judiciaires à la fin du XVIIIe siècle. Parme est sous l’influence de Condillac, précepteur du prince. Naples rivalise avec Milan ; là règne don Carlos, que le traité de 1738 a pourvu d'une couronne, celle des Deux-Siciles, dont l’ambition est de précéder Joseph II dans sa lutte contre le clergé ; son fils Ferdinand IV l'imite. L'un et l’autre ont eu pour ministre le philosophe Tanucci ; ils ont laissé le spirituel abbé Galiani propager les idées françaises, le juriste Filangieri publier sa Science de la législation, qui aura une influence européenne. C’est aussi là que Genovesi, théologien et philosophe, enseigne et désigne comme son disciple favori Pascal Paoli. Comment celui-ci n’aurait-il pas été pénétré par ces idées philosophiques, qui préparaient en ce moment la transformation de l’Europe ? Il est permis de dire qu’avant d’inspirer les Constituants et les Conventionnels dans la rédaction de leurs constitutions[2], elles furent adoptées par un Corse et mises en pratique dans sa patrie.

 

La Constitution paoliste, dont les principes avaient été admis par la consulte de Caccia, en avril 1733, et dont les grandes lignes furent adoptées par celle de Cor te, en novembre suivant, se réclame très nettement de ces principes fondamentaux qui sont la souveraineté du peuple et la séparation des pouvoirs. Tous les citoyens corses étaient électeurs à l’âge de vingt-cinq ans ; ils se réunissaient en assemblées primaires dans chaque commune à l’effet d’élire le plus digne d’entre eux comme député à l’assemblée générale. Cette assemblée de représentants du clergé et du peuple, choisis à raison de un délégué par mille habitants, disposait de tout le pouvoir législatif. Elle fixait les impôts, discutait les lois, décidait de la paix et de la guerre, mais ses décisions ne pouvaient avoir force de loi que si elles étaient prises à la majorité des deux tiers des membres. Pour éviter qu'elle ne prît trop d’importance, elle n’était convoquée qu’une ou deux fois par an et pour quelques jours seulement. Enfin c’est aux assemblées provinciales du peuple qu’était réservé le soin de désigner le pouvoir exécutif, dans la personne de plusieurs conseillers d’Etat, dont le nombre fut, en 1764, ramené à neuf. Ils formaient le Conseil suprême. Chacune des provinces qui avaient rejeté le joug génois, c’est-à-dire le Nebbio, la Casinca, l’Orezza, la Balagne, le Campoloro dans l’En-deçà, les pays de Rogna, Vico, Cinarca et Ornano dans l'Au-delà, avait le droit d’y être représentée. La crainte de voir la région de l’Au-delà se détacher de la Terre du commun avait peut-être inspiré cette organisation favorable au régionalisme, mais non au fédéralisme. Le Conseil suprême ne pouvait comprendre que des personnalités âgées au moins de trente-cinq ans, connues par leur expérience et ayant déjà exercé les fonctions administratives de Podestà maggiore ou de chef de province. Il jouissait donc d’un réel prestige, et il ne faudrait pas croire que sa nomination, faite par les consultes régionales et confirmée par l’assemblée législative, le plaçât dans la dépendance du peuple. Il se subdivisait en trois sections de la guerre, de la justice et des finances ; le chancelier[3], faisant fonctions de secrétaire d’État, contresignait tous ses actes de gouvernement et celui-ci, par sa permanence, imprimait une certaine idée de suite aux affaires publiques. Le Conseil dominait le général lui-même, qui ne pouvait rien faire sans le consulter, veillait sur les affaires étrangères et était responsable de la sécurité nationale. C’est aussi lui qui convoquait les députés, proposait certaines lois, les faisait appliquer toutes, pouvait s’opposer momentanément à l’exécution de celles qu’il jugeait inopportunes ou dangereuses[4] ; c’était le droit de veto suspensif que la Constituante confiera plus tard à Louis XVI, personnage inamovible et irresponsable, tandis que les conseillers ne sont ni l’un ni l’autre. Élus en effet pour une année seulement, ils devaient rendre compte de leur administration à un comité de cinq syndics ou censeurs indépendants, parce que issus du suffrage restreint de l’assemblée législative.

Les Cinq disposaient d’un pouvoir absolu et rappelaient les Missi Dominiez de Charlemagne ou les « enquesteurs royaux » du XVIe siècle ; ils avaient en effet la mission de parcourir les provinces et de recueillir toutes les plaintes des habitants contre l’administration ou la justice. Tous les fonctionnaires étaient soumis à leur examen ; leurs décisions étaient irrévocables, sans appel. Paoli lui-même ne pouvait pas les modifier, et nul n’avait le droit de remplir une nouvelle charge avant d’avoir été mis hors de cause. C’est pourquoi ni les conseillers d’État, ni les juges n’étaient immédiatement rééligibles.

Seul le général, après avoir été acclamé comme chef de la nation en 1755, eut des fonctions durables ; il exerça ainsi une réelle influence sur ses collègues annuels. Il présidait le Conseil suprême, mais devait prendre son avis. Sa voix était prépondérante et même double dans les séances. Il commandait l’armée, dirigeait toutes les opérations militaires, représentait la nation corse devant l’Europe. C’est à lui que les fonctionnaires adressaient toute la correspondance. Le siège du gouvernement et de son président avait été fixé par la consulte du Nebbio, en 1758, à Corte. La petite ville devint ainsi la capitale de la République corse.

 

La séparation des pouvoirs fut complétée par une organisation judiciaire résultant des règlements les plus minutieux. La hiérarchie et la compétence des juges devaient être en partie celles que Napoléon Ier, le génial compatriote de Paoli, donna ensuite à la France. Dans chaque commune, un podestat élu remplissait à la fois les fonctions de nos maires et de nos juges de paix actuels ; il s’occupait de toutes les affaires inférieures à dix livres. Au-delà de ce chiffre, et jusqu'à concurrence de trente, il s’adjoignait deux pères du commun pour constituer une sorte de tribunal de première instance. Chaque piève ou province avait son tribunal supérieur, formé d’un président et de deux assesseurs, choisis par l’assemblée générale, et d’un avocat, désigné par le Conseil d’État, qui faisait office de ministère public.

Quant à nos cours d’appel et cours d’assises, elles étaient représentées, dans cette savante constitution, par une cour ou Rota civile, composée de trois docteurs en droit nommés à vie. Siégeant au criminel, elle s’adjoignait six pères de famille qui entendaient les témoins et se prononçaient sur la culpabilité ou l'innocence des prévenus : c’est le principe du jury actuel, qui, dans presque toutes les législations, date seulement de la Révolution. Dans certaines circonstances et pour les causes les plus importantes, le Conseil d’État lui-même pouvait remplir les fonctions de juge. Le pouvoir judiciaire était ainsi représenté par quatre catégories de tribunaux, dont tous les membres, sauf ceux de la Rota, étaient élus et annuels. La sévérité de ces tribunaux, encouragée par celle de Paoli, leur origine populaire qui résultait de l’élection, ont fait disparaître en très peu de temps les crimes qui furent toujours la grande plaie de l’île.

Du reste, Paoli avait prévu le cas où des troubles, voire même des émeutes, éclateraient dans une piève. A cette situation anormale, il avait attaché un tribunal exceptionnel et provisoire qu'il appelait la Giunta ou junte d’observation et de guerre. Composée de trois membres au moins et présidée par un conseiller d’État, elle procédait à la façon d’une cour prévôtale, dont elle avait les pouvoirs dictatoriaux. Par sa justice expéditive, elle prévenait ou réprimait les crimes, inspirant partout une terreur presque admirative, qui valut à ce tribunal le surnom de Giustizia paolina. Quant au danger des excès qu’aurait pu commettre un pareil « Comité de sûreté générale », il était rendu impossible par la durée limitée de sa mission et sa comparution devant les censeurs.

 

Une telle constitution est, à coup sûr, l’une des idées les plus originales qui soient venues à l’esprit d’un Corse. Sans doute elle utilise en partie les institutions déjà existantes dans la Terre du commun, mais elle s’inspire surtout des idées philosophiques que la Révolution française devait populariser. Paoli, qui les appliquait pour la première fois à des hommes, précédait la Constituante et la Convention, dans l’élaboration de leurs constitutions. Il définissait l’existence de trois pouvoirs, nettement établis avec le concours de la volonté populaire, et, si le pouvoir exécutif empiétait en partie sur le législatif et le judiciaire, c'est sans doute que la situation et les mœurs exigeaient une autorité forte et bien centralisée. Tous les Corses étaient libres et égaux en droits, comme devait l'affirmer l’article 1 er de la Déclaration des droits du 27 août 1789 ; le but de leur association était la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme (art. 2) ; elle était une réponse aux prétentions des Génois, qui voulaient faire des insulaires des Sudditi naturali. Le principe de la souveraineté résidait essentiellement dans la nation corse (art. 3) ; la loi était l’expression de la volonté générale, et tous les citoyens y concouraient par eux-mêmes ou par leurs représentants (art. 6) ; la société avait le droit de demander compte à tout agent public de son administration (art. 14). Enfin le droit à l’insurrection contre un gouvernement tyrannique étant le plus sacré de tous les droits et le plus indispensable des devoirs, disaient les Conventionnels en 1793, les Corses se révoltaient contre Gênes. De sorte que tous les principes, célèbres depuis 1789, étaient proclamés et appliqués, dès 1755, en Corse, J.-J. Rousseau, qui eut un moment l’idée de rédiger une Constitution à l’usage du peuple corse[5], nous aurait peut-être laissé une œuvre très originale ; mais aurait-elle valu, dans l’application, celle de Paoli, qui avait sur Jean-Jacques l’avantage de connaître ses compatriotes ? Toutefois son programme de rénovation serait demeuré incomplet, s’il n’y avait joint quelques-uns des articles que les Économistes considéraient comme la condition du bonheur des peuples, c’est-à-dire l’encouragement à la production, la protection au commerce, la liberté du travail pour tous, la limitation des impôts.

 

On s’imagine sans peine l’état économique delà Corse après trente années de guerres et de dévastations, succédant à cette longue période d’exploitation qu’avait été le XVIIe siècle. L’industrie n’existait pas ; les cultures étaient abandonnées, le commerce réduit à la contrebande. Le général encouragea toutes ces branches de la prospérité d’un peuple ; il reprit et mena à bien quelques- uns des projets que Théodore n’avait pas eu le temps de poursuivre. Il fit nommer chaque année, par l’assemblée législative, deux commissions qui devaient parcourir l’île et lui indiquer les travaux nécessaires ou réalisables. L’olivier et le châtaignier étaient des arbres liés à l'histoire de l’indépendance, auxquels les Génois avaient fait, autant qu’aux habitants, la guerre. Paoli en fit replanter partout, ainsi que de la vigne, encouragea les cultures de forge et du maïs qui étaient la base de l’alimentation, introduisit celles de la pomme de terre et du mûrier. Il entreprit le dessèchement des marais, la construction des routes, la réédification des ponts. Il chargea quelques-uns de ses compatriotes de rechercher les carrières, les mines de fer, de cuivre, pour la fabrication des armes, de la poudre et des outils. Il protégea l’établissement des salines, l’exploitation des forêts et enfin renoua des relations commerciales avec les pays italiens. Une flotte marchande fut créée de toutes pièces ; son port d’attache devint Pile Rousse, où ne se trouvait encore qu’une tour de défense. Ce fut une ville nouvelle, à laquelle Paoli attribua le double rôle de ruiner Calvi, restée fidèle aux Génois, et d’écouler les produits de la riche Balagne. Il osa même créer une marine de guerre de six vaisseaux, qui eut le courage de donner lâchasse aux navires de la république et de livrer, près de Saint-Florent, une bataille navale à une escadre ennemie. Son plus brillant fait d’armes devait être la prise de l’île de Capraja. Déjà le pavillon national à tête de Maure faisait trembler le Sénat, et ce ne fut pas la moindre des originalités de ce gouvernement[6].

 

Quant à l’organisation militaire, elle reposa sur le maintien des milices. Il était du reste difficile d’exiger une présence permanente des Corses sous les drapeaux ; habitués à vivre librement et à combattre de même, obligés de travailler pour assurer leur existence, il eût été impossible de conserver sous les armes plusieurs milliers d’hommes. Les mœurs s’y opposaient autant que la pénurie du trésor. Tous les Corses furent donc, en principe, soldats de seize à soixante ans. Chaque commune fournissait un contingent en rapport avec sa population ; elle en nommait les officiers. Ces milices communales étaient réparties en trois contingents ou bans, qui devaient servir à tour de rôle pendant quinze jours et toucher à ce moment une solde. Chaque soldat apportait ses armes et son pain fourni par le village. Ainsi la compagnie, souvent composée des membres d’une même famille, avait, à défaut de la discipline, la solidarité qu’enfantent les liens du sang et qui crée les dévouements. Recourir à ces milices, dont la convocation se faisait lentement, présentait toutefois quelque danger dans certaines circonstances. Le général avait besoin de soldats de métier pour faire face au premier choc, maintenir l’ordre en temps de paix ou occuper les forteresses. Il organisa deux régiments de 400 hommes chacun, commandés par des chefs de valeur, Baldassari et Titus Buttafoco ; le régiment comprenait plusieurs compagnies et dans chacune se trouvaient deux capitaines et deux lieutenants, faisant office d’instructeurs et recrutés en général parmi les étrangers, suisses, français ou prussiens. A ces corps d’élite permanents il donna le même costume et le même armement : uniforme en drap de laine noire du pays, bonnet en peau de sanglier corse et guêtres de veau montant jusqu’au genou ; puis un fusil à baïonnette, deux pistolets et un poignard. Les officiers ne se distinguaient de leurs hommes que par un petit galon au collet de l’habit et un fusil sans baïonnette. Disciplinés et bien conduits, ces huit cents hommes devaient rendre à Paoli les plus signalés services. C’est à leur petit nombre seul qu’il faut attribuer l’échec final ; la proclamation de la patrie en danger en 1768 et la réquisition de toutes les milices ne pouvaient que le retarder.

 

C’est à la solde de cette armée surtout qu’étaient consacrés le seul impôt établi par l’assemblée et les revenus de l’État[7]. Chaque famille était taxée de deux livres annuelles, et plus tard une contribution exceptionnelle de un franc pour mille francs de fortune fut exigée des riches. Perçues par les podestats, ces contributions étaient transmises aux deux intendants généraux et, à partir de 1762, à un sous-intendant par piève. L’État s’était réservé le monopole du sel et du papier timbré dont il avait la vente, la location des étangs de pêche une taxe sur la pêche du corail, le produit des amendes et des confiscations. Mais tout cela ne constituait qu’un maigre revenu, car l’île était pauvre et sa population peu dense. Il fallut souvent demander des dons gratuits au clergé[8] qui, par patriotisme, ne s’y refusa presque jamais.

L’un des caractères de cette constitution a été la gratuité des fonctions publiques. Comment aurait-on pu d’ailleurs accorder une rétribution annuelle à tous les employés ? Seuls le général, les conseillers et les soldats étaient rémunérés. Quant aux intendants et aux magistrats, ils semblent avoir servi gratuitement et s’être contentés du prélèvement de 3 % sur les amendes ou perceptions d’impôts. C’est dire que la constitution de Paoli faisait appel au patriotisme de tous, et, pour la première fois dans son histoire, le peuple corse connaissait par expérience ces deux mots de liberté et de paix. Pendant treize ans, l'ile ne fut pas troublée ; les Génois, retirés dans les tours ou les présides de la côte, n’osèrent pas bouger. La prospérité renaissait partout et, s’il faut en croire quelques historiens, dans le même temps la population augmenta de 30.000 habitants. Toute proportion gardée, Paoli avait réalisé en Corse, avec autant d'activité, l’œuvre énorme que son illustre compatriote Napoléon devait réaliser en France, après la Révolution. Énergique, actif, intelligent, instruit, assez libéral pour proclamer la liberté de conscience et la tolérance, même envers les Juifs, il allait compléter son œuvre d’émancipation par la création d’une université à Corte[9], qui enseignait gratuitement à des élèves boursiers la scolastique, la théologie, la morale, le droit civil et canon, le droit des gens, la philosophie, la rhétorique, les sciences de la nature ; par l’établissement d’une imprimerie à Oletta[10], par la frappe d'une monnaie de cuivre et d’argent, destinée à remplacer la monnaie génoise[11].

 

L’habileté de son généralat et la nouveauté de son gouvernement devaient surprendre l'Europe. C’est de son temps que date le revirement d’opinion au sujet de la Corse et cette pensée de Rousseau : « Il est encore en Europe un pays capable de législation, c’est l’île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a dû recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver... J’ai quelque pressentiment qu’un jour elle étonnera l’Europe. » Voltaire, qui à cette époque dirigeait l’opinion publique, s’exprimait ainsi : « Si Paoli n'a pu faire assez pour rendre la Corse libre ou régner pleinement, il en a fait assez pour acquérir de la gloire. » Aussi les despotes éclairés du siècle manifestaient-ils, pour celui que les philosophes louaient, une égale admiration. Les contemporains s’émerveillaient d’apprendre que Frédéric II lui avait envoyé une épée d’honneur avec cette inscription : Pugna pro patria ; que l’Empereur avait manifesté le désir de voir le Thémistocle du siècle ; que Catherine II de Russie l’avait invité gracieusement à sa cour. Le sentiment général était donc favorable à un homme qui avait osé mettre en pratique l’enseignement des philosophes, favorable aussi à la nation qui s’en était accommodé et qu’on avait, jusqu’alors, considérée, sur la foi des Génois, comme un ramassis de barbares et de sauvages. Le solitaire d’Ermenonville leur demandait l’hospitalité ; le voyageur anglais Boswell en faisait un peuple de héros. Un seul reproche toutefois s’attachera à la conduite de Paoli et beaucoup de contemporains répéteront les mots de l'Empereur : « Il a plus aimé la gloire que sa patrie ». Les Français surtout l'accuseront d’être ambitieux et de rêver un royaume à son profit, sans que cependant ils n’aient eu d’autre preuve de leurs soupçons que son désir d’être traité par la France en chef d’État : « Paoli, dira l’un d’eux, a jeté les premières semences de gouvernement, de loi, d'ordre, de police, de justice dans l’administration de la Corse et le cœur de ses habitants. Eclairé, instruit pénétrant, laborieux, patient, ferme dans ses principes et connaissant le peuple qu’il avait à gouverner. C’était un homme de génie, mais plus fait pour le gouverner que pour le conduire à la guerre, car il fut plus redevable de ses succès à la faiblesse des Génois qu’à ses talents militaires[12]. » Opinion très juste, à laquelle il faut souscrire entièrement, car le jugement qui conteste à Paoli l'art de commander aux soldats a été ratifié par l’intéressé lui-même, quand il disait à Londres : « A côté du législateur que j’aurais aimé à être, il aurait fallu à la Corse un Paoli guerrier, un Sampiero par exemple. A nous deux, nous aurions fait la Corse invincible. »

 

Les événements qui se déroulèrent de 1765 jusqu’en 1769 allaient amplement le prouver. La tâche militaire du grand administrateur commença avec l’intervention des Français. Celle-ci était inévitable ; tout le monde s’en rendait compte en Corse et en Europe. Déjà, en 1756, la république épouvantée par son impuissance, écrasée par le prestige de Paoli, avait sollicité l’appui de la monarchie qui lui avait été si secourable depuis, vingt ans. De son côté celle-ci n’était pas moins désireuse d’empêcher les Anglais de s’établir dans l’île à la faveur d’une guerre qui commençait par l’attentat de Boscawen et les expulsait de Port-Mahon. Après une enquête minutieuse sur les ressources militaires de Gênes et les facilités de défense de la Corse, les deux parties signèrent le premier traité de Compiègne du 14 août 1756. Les troupes royales prendraient en dépôt les places fortes d’Ajaccio, de Calvi et de Saint- Florent pour éviter que les Corses ou les Anglais ne s’en rendissent maîtres ; les Génois recevraient un subside annuel de 600, puis de 300.000 livres pour leur permettre de lutter contre les rebelles. Les soldats, qui débarquèrent avec le comte de Vaux dans l’île, entretinrent avec les habitants des relations courtoises et, malgré les récriminations de la république, le gouvernement royal se refusa obstinément à entreprendre des opérations militaires auxquelles le traité ne l'obligeait pas. Il avait du reste assez à faire en Europe. Il se décida même à rappeler ses contingents en 1759, quand il fut avéré que l’Angleterre ne tenterait plus rien contre la Corse. La France, vaincue sur terre et sur mer, renonçait du reste à garder des vaisseaux ; les communications avec ses bataillons stationnés dans l’île auraient donc été précaires si l'ennemi avait voulu. Toutefois le comte de Vaux emportait en s’embarquant la sympathie de beaucoup de Corses ; il avait continué l’œuvre de Cursay.

 

Son départ ne fit que diminuer les chances qu’avait Gênes de réoccuper la Corse. Paoli en était vraiment le maître et se refusait à tout accommodement, même libéral, avec ses ennemis. En désespoir de cause, ceux-ci implorèrent à nouveau la protection de Louis XV et le renouvellement du traité de 1756. Choiseul était alors ministre ; il avait projeté de se faire céder la Corse par ses maîtres et d’y faire consentir les insulaires. Il croyait la chose utile et facile : utile, pour réparer les pertes de la guerre de Sept Ans et donner à son roi une forte position économique et politique dans la Méditerranée ; facile, parce qu’il connaissait l’influence énorme du parti français dans l’île et la situation désespérée de la république. On le voit donc diriger une double politique, habile sans doute, mais inspirée par la certitude de sa force et de l’impuissance de ses adversaires. Il tente d’abord d’obtenir la cession pour plusieurs années d’une ou deux forteresses de l’île ; il se heurte au refus du Sénat génois que cette ambition inquiète. Il y renonce dans la crainte de voir la république s'entendre avec les cours de Vienne ou de Londres qu’elle a déjà sollicitées et, le 6 août 1764, il signe avec elle un second traité de Compiègne dont la validité devait être de quatre ans. Les troupes françaises occuperaient seules les places de Calvi, Saint-Florent, Algaiola, Bastia et Ajaccio et ne relèveraient, au point de vue judiciaire, que de leurs tribunaux. Elles garderaient une stricte neutralité ; leur général, le comte de Marbeuf, s’efforcerait d’amener un accord entre les belligérants sous la garantie du roi de France[13].

 

Ainsi Choiseul occupait la place qu’il voulait s’assurer et évitait qu’elle ne fût confiée par les Génois à quelque autre puissance. Il put alors négocier pour amener la république et Paoli à accepter ses projets. Il entretint avec ce dernier une correspondance[14], dans laquelle on voit la diplomatie du ministre français se heurter à l’intransigeance parfois imprudente du général et qui aboutit au traité franco-génois de 1768. Le chef des Corses, inquiété par le nouveau débarquement des troupes françaises, en témoigna son étonnement à la cour de Versailles. Celle-ci répondit par des promesses de neutralité bienveillante et par la communication du texte du traité récemment signé en vue du rétablissement de la suzeraineté génoise dans l’île. Paoli ayant répliqué qu’à aucun prix ses compatriotes n’accepteraient de retourner sous la domination de Gênes, Choiseul lui adressa, le 21 mai 1765, une lettre significative : « Sa Majesté, disait-elle en substance, veut procurer à son alliée la république une satisfaction pour sa gloire et ses intérêts. Si les Corses veulent s’aliéner la France et perpétuer les troubles, le Roy prendra les mesures convenables » Pour terminer, il offrait à Paoli d’entrer au service de la France en qualité de colonel du régiment Royal-Corse.

Comme il était à prévoir, son correspondant refusa. Le ministre lui demanda alors ses propositions, promettant de séparer ce qui devait être communiqué au roi et à la république (26 mars 1766). Ce que voulait Paoli était bien simple : l’abandon par les Génois de tout droit sur la Corse et la reconnaissance d’un vague protectorat de la France sur l’île[15] ; à l'extrême rigueur, on accepterait, sur le pied d’égalité, une alliance entre Corses et Génois (28 mai 1766), Choiseul ne l’entend pas ainsi. Désormais il parle en maître : « Ne prenez pas ce ton d’égalité entre votre nation et la nation française, qui est insoutenable » (9 juin), et il menace : « Si votre conduite oblige les troupes françaises à rester en Corse, votre nation n’en deviendra que plus malheureuse. Réfléchissez-y. » Paoli sent qu’avec un adversaire aussi hautain il risque d’être écrasé ; il ne perd pas courage. Il fait appel à l’Europe, à sa bienveillance, à sa pitié, lui dévoile les négociations en cours (31 janvier 1767). Il ne réussit qu’à s’attirer une réplique légèrement ironique et surtout plus dure : « Vous faites appel à l’Europe, écrit Choiseul. Si la république en faisait autant et qu’elle y trouvât un défenseur, vous seriez bien puni. Exaltez moins vos mérites et songez que la république a le droit pour elle. Efforcez-vous donc de le lui faire abandonner en lui offrant une compensation : le titre de roi de Corse par exemple ou la promesse <l’un hommage annuel, comme celui que rend le roi de Naples au pape. Dans ce cas, bien entendu, le roi garderait militairement une place dans le royaume de Corse pendant un certain nombre d’années. » (23 mars 1767).

Ici les négociations se précisent. Choiseul laisse entrevoir son désir : « s’établir à demeure dans le pays ». Il écrit clairement le 21 septembre : « Il sera nécessaire que la France garde deux places en toute propriété en Corse. » Cette prétention inquiète Paoli autant que les Génois. Ceux-ci se mettent à négocier avec d’autres puissances. Paoli refuse tout net. Choiseul ne s’en inquiète pas : cela n’empêchera pas le but, que le roi se propose. Les Corses céderont à la force et les Génois à la nécessité. Le 20 octobre, il déclare que « le roi compte tirer un avantage des affaires de Corse et y conserver des points utiles, les phrases et les mots seront désormais inutiles ». Il invite Paoli à lui envoyer un plénipotentiaire muni d’instructions. Ce sera Mathieu Buttafoco, lieutenant-colonel dans le régiment Royal-Corse auquel la France, à l’insu de la république, dévoilera en entier son plan. Ce plan, la lettre du 6 janvier 1768 nous le donne avec une franche brutalité : Choiseul veut en toute souveraineté Bastia, Saint-Florent et le cap Corse ; si les Corses ne le lui promettent pas, il les demandera aux Génois. Ainsi l’indépendance de l’île est morte, l’œuvre de Paoli ruinée et, comme le déclare le ministre français : « Si Louis XV ne prend pas l’île sous sa protection, il est à craindre qu’une puissance étrangère moins bien disposée ne s’en mêle et, pour le compte des Génois ou pour le sien propre, ne replace les Corses sous un joug très dur. » Paoli le comprend ; on le sent désespéré ; il implore longuement Buttafoco ; il le charge de représenter à Choiseul que l’occupation française en Corse indignerait les habitants, qu’elle serait une source de conflits entre les troupes du roi et eux, qu’elle pourrait mécontenter l’Europe (février 1768). Son envoyé s’exécute ; il reçoit du ministre cette réponse sèche et décourageante : « Je ne veux plus discuter avec les Corses ; vous pouvez retourner chez vous » (12 mars). Il ajoutait dans une dernière lettre du 29 mai 1768, en parlant de Paoli : « Je le plains ».

Choiseul avait le droit de parler ainsi. Furieux d'avoir échoué de ce côté, il s’était tourné vers la république. Il avait commencé par l’effrayer en annonçant le départ prochain des garnisons françaises en Corse[16].

 

Le traité de 1764, signé pour quatre ans, allait expirer. Dans ce cas, il n’était pas douteux pour Gênes qu’elle serait définitivement chassée de l’île. Quant à obtenir l’appui d’une autre cour de l'Europe, il n’y fallait pas songer. L’Espagne ou Naples, liée à Versailles par le pacte de famille, ne ferait rien sans consulter la France. Quant aux autres puissances, elles étaient occupées ailleurs ou peu désireuses de se brouiller avec Louis XV, pour le plaisir d’affronter le guêpier corse[17]. Bon gré, mal gré, il fallait donc en revenir à la puissante monarchie des Bourbons. Son ministre feignait le dédain ou l’indifférence ; il déclarait que son maître en avait assez de jouer le rôle de gardien pour les autres ; il se faisait prier. Quand il vit les Génois prêts aux dernières concessions, il consentit à signer le célèbre traité du 13 mai 1768. Gênes abandonnait provisoirement ses droits sur la Corse ; elle obtenait en échange un subside de 200.000 livres annuelles pendant dix ans. Elle pourrait toujours revendiquer la rétrocession de son domaine, moyennant le remboursement des subsides reçus et des frais d’occupation. Ce n’était donc pas un achat que faisait Louis XV, mais un bail à ferme dont il payait les annuités remboursables et qui pourrait être résilié à la volonté du propriétaire. La formule était destinée à calmer les inquiétudes des rivaux de la France en Europe. En réalité, l’acquisition était définitive ; Gênes serait toujours incapable de restituer les sommes énormes qui lui auraient été avancées. Comme on l’a fait remarquer[18], le terme moyennant du traité rappelait celui du contrat en vertu duquel Marie-Thérèse d’Espagne, épouse de Louis XIV, renonçait à ses droits sur la succession paternelle. Les deux parties pouvaient être satisfaites : Gênes, sans s’avouer vaincue, se délivrait à bon compte d’un souci qui la ruinait depuis quarante ans et rentrait en possession de l’île de Capraja ; la France acquérait à peu de frais une terre qu’elle convoitait depuis longtemps et qui constituait pour elle un accroissement considérable de force politique, stratégique et économique.

 

Il ne restait plus qu’à se mettre en possession du gage, opération moins facile que ne l’avait pensé le ministre. Une consulte des Corses, réunie par Paoli, avait prêté par acclamation un serment proposé par Charles Bonaparte, avocat à Corte, père de Napoléon Ier et paoliste ardent : « Nous repousserons la force par la force, nous combattrons comme des désespérés qui ont résolu de vaincre et de mourir, jusqu’à ce qu’ils tombent abattus et que les armes s’échappent de leurs mains ». La résistance allait être nationale et désespérée. Un véritable cri de : « la Patrie en danger », retentit ; une levée générale de tous les hommes de seize à soixante ans fut ordonnée. Choiseul ne s’en rendit pas compte. Il commit d’abord la faute de confier la conduite des opérations militaires au marquis de Chauvelin, favori du roi, qui n’avait pas fait la guerre depuis vingt ans et s’était médiocrement signalé par les négociations de 1751, au lieu de la laisser au comte de Marbeuf qui connaissait mieux le pays, où il résidait depuis quatre ans et les Corses, avec lesquels il entretenait depuis son arrivée des relations très cordiales. En second lieu, il ne lui confia que huit bataillons de renfort, le laissant entreprendre la conquête de file avec seize bataillons ou 8.000 hommes environ. L’imprévoyance ministérielle fut, autant que la présomption de Chauvelin, cause de l'échec retentissant de la campagne de 1768. Enhardi par un succès remporté, le 26 août, à Nonza, qui lui avait donné la province du Cap, le commandant des troupes françaises fit occuper le village d’Oletta, dans le Nebbio et poussa son avant- garde jusqu’en Casinca. Mais, se rendant compte que cette marche rapide était dangereuse, il rappela ses bataillons avancés et ne conserva que Borgo. Le colonel de Ludre s’y maintenait avec 430 hommes, trois pièces de canon et quinze jours de vivres et de munitions. Il y fut assailli le 7 octobre par quelques centaines de paysans sous les ordres de Paoli, repoussé, assiégé et, en dépit de l’intervention de Chauvelin accouru lui-même de Bastia, le 8, avec 1.500 hommes, toute la garnison de Borgo, avec son colonel, ses canons, ses munitions, dut se rendre à discrétion, le 10, tandis que le général en chef battait péniblement en retraite jusqu’à la ville. Il avoua 4 officiers tués, 25 hors de combat, 160 hommes tués ou blessés et près de 600 prisonniers. Echec retentissant et humiliant, qui eut pour conséquences, le 28 décembre, le départ de Chauvelin pour Versailles-, où il devait rester et mourir, et une recrudescence de l’enthousiasme des Corses, qui se pressèrent autour de Paoli.

 

Choiseul comprit alors la nécessité de concentrer une forte armée, sous les ordres d’un chef énergique qui agirait vite et sans subir d’échec nouveau capable de soulever quelque intervention européenne. Le chef fut trouvé : c'était le comte de Vaux. Il avait servi en Corse, en 1738-1739, commandé le corps d’occupation de 1756 et s’était distingué pendant la guerre de Sept Ans par ses talents militaires et par sa rigueur dans la discipline. On lui confia 24.000 hommes, sans compter les troupes à la suite, une petite Hotte, et, dans la première quinzaine d’août, il débarqua en Corse avec les renforts. Il trouva les insulaires déjà démoralisés par un grave insuccès, et une perte de 600 patriotes qu’ils avaient, au mois de février, subie à Barbaggio. Un complot ourdi pour s’emparer d’Oletta, où étaient cantonnés trois bataillons, sous les ordres du colonel d’Arcambal, avait eu le même sort[19]. Il allait donc pouvoir mener les affaires rondement, comme le lui avait écrit le ministre : « Quand une fois vous aurez commencé, je vous prie pour le bien en général et pour la politique en particulier de mettre la plus grande activité dans l’expédition ». Le plan général consistait à s'assurer de l’En-deçà des monts et en particulier de la Terre du Commun où ses adversaires avaient leur plus solide appui. L'occupation de cette contrée rendait celle de l’Au-delà plus facile, car la défense y était moins bien organisée et l'enthousiasme plus faible.

Un nouveau chemin, plus commode pour l’artillerie, fut donc construit en quelques semaines de Bastia à Saint-Florent, où de fortes garnisons, reliées par de petits postes, furent établies ; 1.300 hommes se fortifièrent à Oletta, la clé du Nebbio, en face de Paoli, qui tenait son quartier général à Murato. La marche en avant fut ordonnée le 1er mai 1769 ; toute l’armée française s’ébranla. Le comte de Narbonne, installé à Ajaccio, devait avec une partie des troupes contenir l'Au-delà. Une colonne, à droite, sous les ordres de Lücker, était chargée d’opérer en Balagne ; une deuxième, au centre, commandée par de Vaux en personne, délogeait Paoli de Murato et le rejetait sur Lento et le Golo. Marbeuf, avec un corps de volontaires corses et des Français, descendait de Bastia sur Borgo, dont il s’emparait, et se dirigeait sur la Casinca, avec ordre de détacher une partie de ses forces dans la vallée du Golo et de rejoindre la deuxième colonne qui viendrait de Lento et Canavaggio.

 

Paoli s’était retiré jusqu’au passage du Rescamone, au-dessus de la vallée du Golo, à l’entrée du Rostino. Il avait chargé son lieutenant Grimaldi de Caccia de redescendre la rive gauche du fleuve et, à la tombée de la nuit, de tenter une attaque contre les postes ennemis établis dans les Costiere. Une double faute fut commise : Grimaldi négligea d’occuper et de fortifier la colline qui domine le passage de la rivière[20] ; puis, soit imprudence, soit nécessité, le combat fut engagé pendant le jour. Les assaillants perdaient ainsi l’avantage de la surprise et de ces rencontres nocturnes où ils excellaient. Ils furent repoussés, malgré l’héroïsme de leur capitaine Pelone et, tandis qu’ils battaient en retraite, les troupes françaises, établies à Lento, descendaient par Costa et les fusillaient par derrière. Pris entre la montagne meurtrière et le fleuve que la fonte des neiges avait considérablement grossi, les insulaires avaient essayé de s’échapper par le pont étroit que gardait une troupe de déserteurs français et de mercenaires allemands sous les ordres de Gentile. Celui-ci avait fait élever un petit mur en pierres sèches, pour empêcher sans doute le passage des Français de Lento. A la vue des fuyards serrés de près par leurs ennemis, il s’opposa à l'irruption des uns et des autres. Affolés par le danger qui les menaçait dans le dos, se croyant trahis par Gentile qui les accueillait à coups de fusil, la panique gagna les Corses. Aux cris de : « Trahison ! » et « Mort aux traîtres ! » les uns se jetèrent dans le fleuve où ils se noyèrent, les autres furent massacrés sur le pont même ou allèrent mourir de leurs blessures dans les maquis[21]. Ce combat de Ponte Novo (8 mai 1769) n’était pas à proprement parler une bataille décisive, mais il suffisait qu’il fût un échec grave pour la cause de l'indépendance. Les Français le considérèrent avec raison comme une affaire d’avant-garde, où 400 Corses[22] avaient péri ; toutefois ses conséquences furent capitales, à cause de l’effet moral qu’il produisit.

 

Paoli avait assisté de loin à toute la tragédie. Sa présence dans le combat en aurait peut-être changé l'issue, tandis et que maintenant il sentait le découragement, qui accablait ses compatriotes, le gagner à son tour. Les défections se multipliaient. Déjà, depuis un an, un régiment de 900 Corses était au service de ses adversaires ; le nombre des transfuges ne faisait qu’augmenter à chaque instant. La Casinca et les pièves voisines, gagnées par Buttafoco à la cause française, étaient perdues pour lui. D’Arcambal venait de soumettre la Balagne ; Narbonne avait occupé sans coup férir les provinces de Vico, de Bocca et de Sartène. Partout la France avait trouvé, en distribuant l’argent ou les faveurs, des partisans qui travaillaient dans l’ombre et détachaient les villages. Les uns clamaient la folie d'une résistance à l’armée du comte de Vaux, les autres vantaient les avantages d’une soumission rapide au puissant roi de France. Paoli, accouru à Corte, n’y avait trouvé aucun enthousiasme ; il confia le commandement de la citadelle au fils de Gaffori, la victime de 1753, se retira dans l’Au-delà des monts et, malgré l’accueil dévoué qu’il rencontra depuis Bastelica jusqu’à Porto-Vecchio, il renonça à poursuivre le sort des armes. Le 13 juin, il s’embarqua avec son frère Clément et 340 partisans sur deux navires anglais qui les transportèrent à Livourne. Le départ de celui qui avait organisé la résistance calma instantanément presque toutes les ardeurs belliqueuses. Gaffori s’était précipité au-devant du comte de Vaux, qui entra dans Corte, sans tirer un coup de feu. Abbatucci, qui avait promis de défendre le passage du Vecchio, au-dessous de Vivario, avec plusieurs centaines d’hommes, s’empressa de traiter également. Le 10 juin, les colonnes françaises de Narbonne et de Vaux faisaient leur jonction ; le 20, ce dernier pouvait écrire au ministre : « Toute la Corse est soumise, les paysans sont désarmés et les pièves ont prêté le serment de fidélité ». La conquête, d’après les rapports français, coûtait à l’armée royale seulement 11 officiers, 80 soldats tués, 20 officiers et 200 hommes blessés. Le vainqueur recevait, le 9 juillet, le témoignage de satisfaction du roi et par la suite un grand nombre de félicitations qu’il avait certes bien méritées. Un mois et demi avait en effet suffi pour soumettre la petite République que Paoli avait si originalement organisée. D’une part, la faiblesse militaire des Corses, qui manquaient d’artillerie et dont l’effectif ne dépassa jamais 12.000 hommes, même au moment de la levée générale, leur manière désordonnée de combattre, l’inexpérience de leur chef dans l’art de combiner les grandes opérations, leur découragement rapide et leur sympathie pour l’adversaire ; d’autre part, la force numérique des Français, deux fois au moins plus grande, leur excellente artillerie dont le nouveau modèle, allégé par Gribeauval, permit aux servants de conduire les pièces jusque sur les sommets escarpés[23], la science militaire du comte de Vaux dont le plan était habile, la rapidité de manœuvre de ses lieutenants, qui, tel Marbeuf, étaient dignes de le seconder, suffisent à expliquer le succès.

La Corse est devenue terre française en 1768. Choiseul a triomphé très vite ; les intrigues indéniables des Anglais dans l’île à ce moment n’ont pas abouti. Est-ce seulement pour des raisons militaires que ces résultats ont été obtenus ? Non. Le parti français, qui depuis Cursay n’avait fait que croître en importance et qui était gagné d’avance, est surtout responsable de l’échec de Paoli. Malgré celui-ci, le cœur ou la raison, l’intérêt ou la crainte entraînaient ses compatriotes vers la France. Les Italiens contemporains, qui s’en doutaient, traduisirent leurs sentiments dans ce distique célèbre, oraison funèbre de l’indépendance corse :

Gallia vicisti ; profuso turpiter auro

Armis pauca, dolo plurima, jure nihil 2[24].

 

RÉSUMÉ

La République corse, fondée en 1753, a succombé sous les coups de la monarchie française.

Pascal Paoli. — L’assassinat de Gaffori déchaîna une guerre à mort entre Génois et Corses. L’ile proclama son indépendance et choisit pour chef, en 1755, Pascal Paoli, sous-lieutenant dans l’armée napolitaine et fils d’Hyacinthe. Il avait trente ans ; son éducation très soignée lui avait donné une intelligence ouverte, capable de comprendre les idées françaises qui préparaient la Révolution de 1789. Il voulut les appliquer dans sa patrie. Mais il devait d’abord faire l’unité des Corses. Par jalousie, Emmanuel Matra fit alliance avec les Génois et commença la guerre civile ; il fut tué au couvent de Bozio (1757) et les Génois confinés dans les ports de la côte. Dès lors l’organisation républicaine de la Corse commença.

La République corse. — Les principes de la souveraineté populaire et de la séparation des pouvoirs furent appliqués. Une assemblée élue par tous les citoyens eut le pouvoir législatif ; un conseil d’État, désigné par les provinces et présidé par Paoli, le pouvoir exécutif. Un comité de cinq censeurs surveilla les fonctionnaires. Des tribunaux élus dans la piève et dans la province, une Rota criminelle de trois docteurs en droit assistés d’un jury rendirent la justice, qui fut sévère et impartiale. C’était une constitution philosophique. Paoli encouragea l'agriculture, l’industrie, créa une flotte marchande, une escadre qui conquit Capraja, une petite armée régulière appuyée par des milices, une université, une imprimerie, des monnaies corses et peu d’impôts. L’Europe admira son œuvre et s’intéressa enfin aux Corses.

L’intervention française. — La République corse, dont la capitale était Corte, eut bientôt à lutter contre le roi de France. Choiseul, son ministre, qui craignait les Anglais et convoitait la Corse, vint au secours des Génois, leur prêta des soldats en 1756, en 1764 ; puis il négocia avec Paoli pour se faire donner l’île. Il n’y réussit pas. Il signa avec Gênes le traité de Compiègne (15 mai 1768), qui confiait pour dix ans la Corse au gouvernement français. Celui-ci envoya une armée ; elle fut battue à Borgo. Mais le comte de Vaux arriva avec 24.000 hommes. Les Corses, repoussés au combat de Ponte-Novo (8 mai 1769), se découragèrent. La sympathie pour la France désarma la résistance. Paoli s’embarqua pour l’Italie en juin 1769. La supériorité militaire des Français et l’influence du parti qui leur était dévoué venaient de donner pour toujours la Corse à la France.

 

LECTURES

1° PORTRAIT DE PASCAL PAOLI

Paoli est d'une taille avantageuse, bien faite et dans les proportions d’un corps robuste ; le visage beau, tous les traits réguliers, blond tirant au roux, les yeux vifs et pleins de douceur, et encore plus de feu, quoique bleus, lorsqu’il s’anime en parlant. Sa figure intéressante et son port majestueux arrêtent les regards de tout le monde... Toute saison lui est égale, tout aliment indifférent. Il est sobre en tout et les plaisirs de l'âme sont les seuls qu’il aime. Quoique très poli avec les dames, on voit qu’il n’est pas de la profession et qu’il ne s’en occupe que par politesse. Je l’ai vu avec elles et c'était un homme du monde ; je l’ai vu avec les enfants de ces dames et il descendait naturellement jusqu'à eux. Il est tout ce qu’il doit être et il l’est sans effort. L’éloquence lui est naturelle ; une voix claire et agréable, le geste vif et plein d’action, tous ses mouvements font sentir la force de l’âme et les grâces de la personne.

L’anglais, le français, le latin lui sont familiers, mais il préfère l'italien, sa langue maternelle, qu’il parle très bien. La noblesse et la simplicité caractérisent son style. La conversation ne languit jamais en sa compagnie. C’est un plaisir de le voir s’épancher en liberté. C’est alors qu’on admire les qualités de l’âme et du cœur qui en font un homme unique. Toute la solidité du législateur, du philosophe et du guerrier, toutes les connaissances du savant et de l’homme de lettres, avec toutes les grâces et les manières de l’homme de cour, la facilité, la bonté, la familiarité de l’homme de société, composent cet homme qui fait honneur à l’homme.

Observations sur M. de Paoli par le Père Bettinelli, reproduites dans le Bulletin de la S. des Sciences corses en 1882, d’après un document des archives de Florence.

 

2° TRAITÉ DE COMPIÈGNE (1768)

Article premier. — Le roi fera occuper par ses troupes les places de Bastia, Saint-Florent, l’Algaiola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, ainsi que les autres places, forts, tours ou ports situés dans l’isle de Corse et qui sont nécessaires à la sûreté des troupes de Sa Majesté et au but que se proposent le Roi et la Sérénissime République de Gênes d’ôter tout moyen aux Corses de nuire aux sujets et aux possessions de la République.

Art. 2. — Les places et ports occupés par les troupes du roi seront possédés par Sa Majesté, qui y exercera tous les droits de la souveraineté, et les dites places et ports ainsi que lesdits droits lui serviront de nantissement vis-à-vis de la République de la dépense que le Roi sera obligé de faire soit pour occuper, soit pour conserver lesdites places et ports.

Art. 3. — Le Roi et la Sérénissime République sont convenus que l’exercice de la souveraineté cédé au Roi par l’article précédent sera entier et absolu, mais que cependant, comme il ne doit être que le gage des avances que Sa Majesté fera pour l’intérêt de la République, ladite souveraineté dans les mains du Roi n’autorisera pas Sa Majesté à disposer des places et ports de Corse en faveur d’un tiers sans le consentement de la République.

Art. 4. — En conséquence, le Roi s’engage à conserver sous son autorité et sa domination toutes les parties de la Corse qui seront occupées par ses troupes jusqu’à ce que la République en demande à la France la restitution et en la demandant soit en état de solder la dépense que l’expédition actuelle des troupes et les frais de leur entretien en Corse pourront occasionner ; etc., etc.

Art. secret. — Le Roi, pour dédommager la Sérénissime République de la perte qu'elle a faite de quelques arrérages de subsides qui lui étaient dus en vertu des conventions antérieures à celle de 1764, et pour lui donner une marque de son amitié sincère, fera payer à ladite République une somme de deux cent mille livres tournois par an pendant le cours de dix années, sauf à convenir après ce terme d’une continuation de subsides, si la République se trouve dans des circonstances qui la mettent dans le cas de demander un pareil secours à Sa Majesté.

Cf. DRIAULT, ouvrage cité, p.370 et suiv.

 

BIBLIOGRAPHIE

Voir les ouvrages déjà indiqués au chapitre XII.

SOURCES :

BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Lettres de Pascal Paoli, depuis 1749, publiées par le Dr Perelli, 1881-1899. Lettres à Pascal Paoli de 1760 à 1791, publiées par F. de Morati-Gentile, 1901 ; Carteggio fra P. Paoli ed il signor de Choiseul de 1765 à 1768, publié par l’abbé Letteron, 1886 ; Correspondance de Jadart, commissaire des guerres, avec le comte de Marbeuf, de 1767 à 1768 ; Journal des campagnes de 1768-1769 par M. de Lenchères, 1882 ; Rapport de M. de Guibert sur les opérations militaires du 1er au 25 mai 1769, 1913 ; Mémoires du colonel Lorenzo de Petriconi, de 1730 à 1784, publiés par l’abbé Letteron, 1893 : Mémoires historiques sur la Corse, par un officier du régiment de Picardie, de 1774 à 1777, publiés par V. de Caraffa, 1889 ; La Corsica a suoi figli (appel aux Corses attribué à Orticoni).

SALVINI (abbé). — Giustifcazione della rivoluzione di Corsica ; 1758.

OUVRAGES PARTICULIERS :

VOLTAIRE. — Précis du siècle de Louis XV, 1769.

J.-J. ROUSSEAU. — Contrat social, 1761, Œuvres inédites, publiées en 1861.

BOSWELL. — Etat de la Corse, suivi des Mémoires de Paoli, 1769.

POMMEREUL. — Histoire de l’île de Corse, 1779.

Abbé de GERMANES. — Histoire des révolutions de Corse, 3 vol., 1771-1776.

CAMBIAGGI. — Istoria del regno di Corsica, 1770.

FEYDEL. — Mœurs et coutumes des Corses, 1800.

POMPEI. — Etat actuel de la Corse, 1821.

RENUCCI. — Storia di Corsica, 2 vol., 1833.

ARRIGHI. — Histoire de Pascal Paoli de 1755 à 1807 ; Gosselin, 1843.

Abbé GIAMARCHI. — Vita politica di Pasquale Paoli ; Bastia, 1858.

BUTTAFOCO. — Fragments pour servir à l'histoire de la Corse, de 1764 à 1769 ; Bastia, Fabiani, 1859.

BARTOLI. — Histoire de Pascal Paoli ; Largentière, 1866.

BAGUENAULT DE PUCHESNE. — La conquête de la Corse et le maréchal de Vaux (Revue des Questions historiques, 1er juillet 1880).

Général Canonge. — La campagne de 1769 et le maréchal de Vaux (le Carnet, 1905).

FONTANA. — La constitution du généralat de P. Paoli (1759-1769) ; thèse de doctorat, 1907.

G. COURTILLIER. — La Corse et l'opinion publique au XVIIIe siècle (Bulletin de la S. des Sciences corses, 1912).

Père MARINI. — L’élection de P. Paoli et la consulte de Caccia (même Bulletin, 1913).

Abbé LETTERON. — P. Paoli, avant le généralat (même Bulletin, 1913).

 

 

 



[1] La lettre de Paoli lui-même (Lettres, I, p. 167 et 171), les Mémoires du Père Guelfucci (p. 171) confirment cette version. Rivarola, dans sa correspondance avec Hyacinthe Paoli, attribue la mort de Matra à une vengeance de quelques bandits de sa troupe.

[2] Cette influence de la philosophie du XVIIIe siècle sur la Révolution est indéniable. Voir à ce sujet le livre si intéressant de M. Roustan : les Philosophes et la Société au XVIIIe siècle ; Hachette, 1911.

[3] Le chancelier fut Massesi, de 1755 à 1768.

[4] Ce pouvoir fait songer à celui du président actuel des Etats-Unis ; on sait que le veto lui a permis, en maintes circonstances et tout récemment encore, de corriger l'impatience ou la précipitation du Congrès.

[5] M. G. Courtillier, dans la Corse et l’opinion publique au XVIIIe siècle (1911), nous a conté l’histoire de ce projet et de son échec. Les Confessions, le Contrat social, la Correspondance font à plusieurs reprises allusion à cette législation corse.

[6] Parmi les nombreux projets qui devaient assurer à la Corse sa complète autonomie, il ne faut pas oublier celui d'une réforme ecclésiastique. Elle devait détacher de la tutelle génoise le clergé corse, si influent sur les populations, et créer une sorte d’Eglise nationale. Dans ce but, Paoli avait sollicité du pape l’envoi d’un visiteur apostolique dans l'île et il avait eu la joie de voir sa demande exaucée. Clément XIII, qui avait agi sans l'aveu et contre le gré des Génois, s’était brouillé avec eux : il avait en quelque sorte reconnu l’indépendance de la Corse.

[7] L’excédent des recettes sur les dépenses était versé à la caisse de réserve. Ce trésor fut pendant longtemps déposé à Castineta, dans la maison d’un parent de Paoli, et sous la garde de ceux des Corses qui lui étaient le plus dévoués.

[8] On a vu, au cours de cette histoire, que presque toujours le clergé dirigea les révoltes ; avec Paoli, il alla jusqu’à faire cadeau de ses cloches et de ses calices d’argent pour procurer des ressources au gouvernement.

[9] Elle fut fondée le 3 janvier 1765 et eut pour professeurs des maîtres éminents, tels que le P. Mariani, le Rosso de Corbara, docteur de Salamanque et véritable érudit. Les examens qui terminaient les cours devaient être subis devant les membres du gouvernement et, malgré la disparition de l’Université, quatre ans plus tard, celle-ci avait eu le temps de former des esprits qui se distinguèrent par la suite.

[10] D'abord installée à Oletta, en 1758, où elle publia la Giustificazione della rivoluzione di Corsica de l’abbé Salvini, volume de 408 pages et monument respectable de notre histoire, l’imprimerie fut ensuite transférée à Cervione, puis à Corte. Elle y publia une sorte de gazette, dite Raguagli della isola di Corsica.

[11] La Monnaie était à Murato. Elle frappa chaque année des pièces de un demi, deux et quatre sous en cuivre ; de dix et vingt sous en argent avec la tête de Maure ornée du bandeau comme effigie. C’est pour la réussite de ce projet que le clergé alla jusqu’à se dépouiller des objets du culte.

[12] Le même auteur anonyme dit bien, dans les Mémoires d’un officier de Picardie^ que Paoli était un ambitieux, mais il ajoute « qu’il voulait faire de la Corse une république ». Il croit également que le sort de Gaffori l’épouvantait et qu’il prenait les précautions les plus étranges pour ne pas être assassiné. Il est aussi peu vraisemblable de dire cela que de l’accuser de concussion et de lui attribuer des détournements d’argent, dont il déposait le montant en Italie. Il serait plus véridique de signaler ses rapports avec l’Angleterre et les subsides qu’il en recevait.

[13] Sur toutes ces négociations diplomatiques, on peut lire l'article très vivant que M. L. Villat a consacré, d’après M. Driault, à la Question corse au XVIIIe siècle, dans le Bulletin de la S. des Sciences corses (1912).

[14] Elle a été publiée par la Société des Sciences corses dans son bulletin de septembre 1886.

[15] « La libertà della mia nazione, sotto l’alta protezione della Francia », et plus loin : « che la Republica renunzi ad ogni preteso diritto di sovranità sopra la Corsica, di maniera che debba questa considerarsi uno stato totalmente assoluto e indipendente. » Cf. Carteggio fra Paoli e Choiseul, p. 494 et 496.

[16] Choiseul affectait d’être très mécontent de la république qui avait donné asile en Corse aux Jésuites chassés de France et d'Espagne.

[17] Le ministère anglais, préoccupé par la crise politique que traversait le royaume, laissa agir Choiseul.

[18] DRIAULT, Recueil des instructions aux ambassadeurs ; introduction, p. CII.

[19] Cet événement, connu sous le nom de conspiration d’Oletta, fut suivi d’une répression brutale, dans laquelle sept habitants compromis furent condamnés à être roués vifs et leurs corps, exposés sur la place publique, privés de sépulture. On y a rattaché l'épisode de Maria Gentile, surnommée l’Antigone corse, qui, malgré la défense du général français, réussit à soustraire et à ensevelir le cadavre de son fiancé. [Cf. la Conspiration d'Oletta, dans le Bulletin de la S. des Sciences corses (1893), et le drame de Maria Gentile composé par M. P. LUCCIARDI (1912).]

[20] Grimaldi, si l’on en croit la rumeur publique, dont l’abbé Rossi, dans ses Osservazioni storiche (t. XII), se fait l'écho, aurait été déjà gagné à la cause française, qu'il servit fidèlement par la suite ; cette accusation expliquerait sa négligence.

[21] « Le courage des Corses fut si grand, a écrit Voltaire, qu’ils se firent un rempart de leurs morts pour avoir le temps de charger derrière eux ; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On ne voit de telles choses que chez les peuples libres. » (Voltaire, Siècle de Louis XV.)

[22] Rossi, dans ses Osservazioni storiche, prétend que la bataille coûta 700 morts aux deux armées et que 400 étaient Français. M. de Lenchères dans sa relation, avoue 200 Corses tués ou blessés et une soixantaine de Français ; M. de Guibert dit 5 ou 600 Corses, dont 250 sur le pont seulement, et une cinquantaine de Français.

[23] Le système Gribeauval devait être en usage jusqu’en 1825. Il servit aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Le canon tirait à 11 ou 1.200 mètres deux à quatre coups par minute et lançait des boulets de 6, 4 ou 2 kilogrammes, ainsi que la boîte à mitraille, qui éclatait en pluie de balles à 400 mètres.

[24] « France, tu as vaincu ; tu le dois à ton or honteusement répandu, fort peu à tes armes, pas du tout à ton bon droit, mais surtout à tes ruses. »