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PASCAL PAOLI L'assassinat
de Gaffori ne devait pas, comme l’espérait la république, pacifier la Corse.
Bien au contraire, il fut suivi d’une recrudescence de l’agitation, et
bientôt la victime eut un successeur digne d’elle. Ce fut Pascal Paoliqui
réalisa l’indépendance. Succès éphémère du reste, puisque l'intervention du
roi de France allait détruire, et pour toujours, la République corse
nouvellement née. A peine
la nouvelle du crime se fut-elle répandue parmi les Corses que les chefs
convoquèrent une assemblée générale à Corte. Le vieux chanoine Orticoni la
présida. Elle vota un ensemble de décisions qui peuvent être considérées
comme la séparation définitive de la Corse du domaine génois et auxquelles le
Sénat devait répondre par une déclaration de guerre à mort. L’accueil fait
aux meurtriers de Gaffori par le lieutenant de Calvi avait démontré la
complicité du gouverneur ; ses promesses antérieures étaient donc suspectes
de mensonge. Pourquoi l’assemblée s’y serait-elle arrêtée ? Elle interdit à
tous les habitants de proposer dans l’avenir une réconciliation avec les
Génois sous peine de dévastation des biens, de mort pour eux-mêmes et
d'infamie à perpétuité pour leurs descendants ; un tribunal d’inquisiteurs
était chargé de rechercher les traîtres. Elle confirma, en les améliorant,
toutes les décisions qui avaient été déjà arrêtées en 1751, à Orezza, en
prévision du départ des Français : un gouvernement suprême formé d’un
président et de quatre conseillers renouvelables tous les trois mois ; un
auditeur pour les affaires civiles ; un pour les affaires criminelles avec un
chancelier ; une taille de deux livres par feu, pour solder la troupe
permanente qui stationnerait auprès du gouvernement ou circulerait dans l’île
pour y faire régner l’ordre. La Corse constituait ainsi une république
indépendante. C’est un « principato nascente, s’écriait le gouverneur
Grimaldi, une ébauche, dont les lignes se distinguent nettement ». Sa
déception était énorme. Il publia aussitôt une proclamation par laquelle il
promettait aux insulaires des récompenses proportionnées aux services rendus
à leur suzerain : « Les lois divines et humaines nous autorisent, disait-il,
à recourir aux moyens extrêmes pour punir ceux qui rejettent le joug de leur
maître légitime. Nous les poursuivrons avec la dernière rigueur. Quiconque
tuera un rebelle en sera immédiatement récompensé et recevra de l’avancement
s'il est au service de la république ; s’il donne la mort à un chef, il aura
aussitôt le grade d’un officier major ». La guerre était par-là formellement
déclarée entre deux adversaires irréconciliables. Si elle ne prit pas de
suite le caractère que semblaient présager leurs proclamations, c’est sans
doute que le nouveau gouverneur J.-Marie Doria (1754) n’osa pas s’engager à fond et
que les Corses ne s’entendirent pas entre eux. Les membres du Conseil suprême
et les chefs militaires, parmi lesquels Clément Paoli, fils de cet Hyacinthe
qui avait émigré à Naples après la révolte de 1735, se jalousaient ou
manquaient d’énergie et de talents militaires. Une tentative faite sur
Bastia, où les rebelles avaient des partisans, échoua faute d’accord. Il
aurait fallu un chef unique, ferme dans ses résolutions, habitué à commander
les hommes et à coordonner les efforts. C’est alors que parut Pascal Paoli. Ce
Pascal était le second fils d’Hyacinthe. A l’âge de treize ans, il avait
suivi ce dernier en Italie, où l’exilait Maillebois. Elevé à Naples par un
père autoritaire et ambitieux, il avait connu les meilleurs maîtres de la
péninsule, entre autres ce philosophe Genovesi, qui subit l’influence du
grand jurisconsulte Beccaria ; il avait vécu dans un milieu qui était alors
imbu des idées philosophiques du XVIIIe siècle. L’instruction du jeune homme
fut aussi soignée qu’il était possible de le faire à celte époque. A peine se
trouva-t-il en âge de l’obtenir qu’il demanda à servir dans le régiment
Royal-Farnèse des Deux-Siciles, où une lettre nous le montre sous-lieutenant (alfiere) en 1749. Sa carrière militaire
ne paraît pas avoir été aussi rapide qu’il l’aurait désirée. Lejeune officier
avait envie de faire campagne ; mais son régiment n’avait aucun espoir d’être
engagé dans une complication européenne. Il songea à se faire incorporer dans
le régiment Royal- Italien, au service du roi de France. Nous avons de lui
une lettre écrite à Antoine Buttafoco, capitaine audit régiment, dans
laquelle il le prie d’intervenir auprès de Cursay pour lui obtenir cette
faveur. La vie de garnison l’ennuyait. Aussi se plaisait-il à recevoir de son
frère Clément, retourné en Corse, des nouvelles de la révolte. Il accueillait
avec joie tous ses compatriotes qui fuyaient la patrie accablée et se faisait
connaître d’eux. En
1754, le projet de se mettre à la tête des insurgés contre les Génois se
forme dans son esprit ; une active correspondance est échangée entre les deux
frères. Hyacinthe, mis au courant de leurs intentions belliqueuses, ne les
approuve pas, mais n’empêche rien, comme on le voit par une lettre pleine
d’humour et de confiance que le jeune Pascal écrivait, le 17 octobre 1734, de
Porto-Longone, où il était en garnison. Une intrigue nouée par deux
ecclésiastiques, Mgr Natali et l’abbé Zerbi, vint un moment compromettre les
projets ambitieux du jeune homme et l’irriter. Il ne s’agissait de rien moins
que de donner la Corse aux Chevaliers de Malte, qui fourniraient de l’argent
et prendraient possession de l’île, quand elle aurait conquis l’indépendance
par ses propres efforts. Projet enfantin et bien digne de l’échec qui le
couronna. Au début de 1753, Clément, que la division de ses collègues
inquiétait et qui commençait à désespérer, pria son frère de se hâter.
Marc-Marie Ambrosi, fils de ce célèbre Jean-Jacques que ses compatriotes
avaient surnommé autrefois Castineta, le meilleur des confidents de Pascal,
l’y encourageait vivement. Le futur général y répondit par l'envoi d’un
projet de constitution dont s’inspirèrent vraisemblablement les Corses à la
consulte de Caccia (21 et 22 avril 1755), et au printemps de cette même année, en ce
même mois d’avril sans doute, Paoli débarqua secrètement en Corse. Une
assemblée générale fut aussitôt annoncée. Elle se tint au couvent de
Saint-Antoine de la Casabianca, le 14 juillet. Elle proclama, à l’unanimité
des membres présents, Pascal, général en chef de la révolte, s’engagea à ne
plus avoir aucune relation avec les Génois et à résister par la force à toute
tentative étrangère faite pour replacer la patrie sous le joug de la
république. Tout Corse convaincu de connivence avec les ennemis serait
déclaré criminel de haute trahison et, le cas échéant, attaché vivant à la
queue d’un cheval, après confiscation de tous ses biens. La
tâche du nouveau général était très ardue. Il s’agissait de faire l’uni té
des Corses sous son commandement, de calmer les jalousies et d’empêcher les
meurtres qui ensanglantaient quotidiennement les pièves. Quoique cela puisse
paraître anormal, il lui fut plus facile d’apaiser les rivalités qui
divisaient ses compatriotes que l’envie. On ne voulait pas obéir à un jeune
homme de trente ans. La Corse était plongée dans l’anarchie la plus profonde.
La révolte et la faiblesse du gouverneur d’une part, l’absence de toute
autorité chez les chefs de l’insurrection de l’autre, avaient rendu aux
instincts toute leur sauvagerie. Paoli prit une décision énergique et la
publia : tout criminel serait attaché au pilori, puis exécuté sans espoir de
pardon. Il tint parole contre ses parents même. La persuasion que la justice
ne serait plus désormais un mythe et qu’une répression sévère suivrait de
près le délit fit diminuer presque aussitôt le nombre des vendette et ses
attentats. Elle n’amoindrit pas l’hostilité de ses rivaux, entre autres
d’Emmanuel Matra, frère de cet autre Matra qui avait déserté la cause
nationale en 1748 et accepté les fonctions de colonel dans un régiment sarde.
Matra avait un moment espéré obtenir le commandement suprême. Il voua une
haine mortelle à Paoli qui l’avait supplanté et, pour se venger, il ne
craignit pas de trahir ses compatriotes. Il groupa ses partisans et tous les
mécontents, en particulier ceux dont Paoli n’avait pas voulu gracier les
parents, et, avec le concours des Génois, il commença la guerre civile.
Guerre de dévastation et de massacres, dont la piève d'Orezza eut surtout à
souffrir. Tantôt vaincu, tantôt vainqueur, le général réussit cependant à
enfermer son ennemi dans le fort d’Aleria. Abandonné
par la plupart de ses compagnons, que l’alliance avec la république faisait
reculer, Matra s’embarqua pour Livourne, d'où il se rendit à Gênes. Il y
demanda conseil et renforts. En février 1757, il revenait en Corse,
s’arrêtait à Bastia pour conférer avec le gouverneur et reparaissait
brusquement à Aleria. Paoli, prévenu, dépêcha le capitaine Valentini pour le
surveiller. Il se rendit lui-même à Bozio, où il avait l’intention de
convoquer une assemblée générale, en vue des mesures à adopter contre le
traître. C’est là que celui-ci, après avoir trompé la vigilance de Valentini,
vint l’attaquer avec une forte bande de gens (27 mars 1757). La situation de Paoli aurait
été désespérée si ses amis de Vallerustie et de Rostino n’avaient pas été
prévenus. Déjà la porte du couvent des Franciscains, où il s’était réfugié,
avait été brûlée, lorsque survinrent, vers trois heures du matin Venturini
avec Clément, conduisant les contingents des cantons voisins que les feux
allumés sur les crêtes avaient prévenus. Assaillis de trois côtés à la fois,
c’est-à-dire du côté d’Alando, de Sermano et de Saint-Laurent, les
assaillants, pris entre deux feux, se débandèrent. Matra, qui protégeait son
arrière-garde, fut grièvement blessé au genou et tué par deux Génois de sa
garde, auxquels il en donna l’ordre[1]. Son cadavre aurait subi les
derniers outrages, si son rival, que cette mort paraît avoir sincèrement
attristé, ne l’avait fait respecter et enterrer dignement. Cette mort le
débarrassait cependant de son plus redoutable adversaire et d’un parti
dangereux. La pacification suivit rapidement. L’En-deçà des monts reconnut
son autorité. Après une tournée dans l’Au- delà, où les inimitiés ravageaient
les villages et au cours de laquelle, dans une assemblée tenue à Bastelica,
il séduisit beaucoup d’assistants, Pascal Paoli put se croire le chef des
Corses. Il lui restait à empêcher les incursions du nouveau commissaire
génois Grimaldi, qui s’était signalé, en 1754, dans l’île par ses
encouragements aux assassins ; il venait en effet de dévaster le Nebbio, de
piller et de ravager la plaine de Biguglia et Mariana. Paoli fit fortifier le
village de Furiani avec une enceinte et une grosse tour, y plaça une bonne
garnison et les Bastiais n’osèrent plus bouger. Le généralat, institué en
1755, pouvait alors produire ses effets. L’organisation républicaine de la
Corse fut parachevée. De 1754
à 1764 en effet, en dépit d’une double intervention des troupes françaises,
en 1756 et en 1763, qui se bornèrent à occuper les villes maritimes, tout en
observant une stricte neutralité vis-à-vis des insulaires, Paoli a administré
le pays. Son œuvre, qui a provoqué l’admiration de beaucoup de contemporains,
ne s’explique que par la connaissance approfondie du personnage. Le père
Bettinelli, littérateur italien du XVIIIe siècle, qui fut en relations avec
lui, en a laissé un portrait qui peut paraître dithyrambique, mais dont
beaucoup de traits sont cependant exacts. En particulier, la vaste érudition
et l’intelligence k souple, dont il nous parle, ne sont que la conséquence de
la forte éducation qu’il reçut et qui fit de lui un disciple des philosophes
français. Il est bon de rappeler en effet que la France, si décriée dans son
gouvernement et ses institutions, était alors l’éducatrice intellectuelle de
l’Europe. Ses écrivains devenaient les conseillers des princes ; ses idées,
répandues par les salons ou par l’Encyclopédie, constituaient le thème favori
des auteurs étrangers. Avec Montesquieu, ceux-ci faisaient l’éloge de la
monarchie constitutionnelle ; avec Voltaire, ils se posaient en défenseurs de
la tolérance religieuse ; avec Rousseau, ils apprenaient à connaître le
gouvernement démocratique et la souveraineté du peuple. Les rédacteurs
groupés autour de Diderot avaient mis partout à la mode les notions de
progrès et de perfectibilité humaine basées sur la liberté ; avec eux, les
économistes, fondateurs de l’économie politique et créateurs de la maxime : «
laissez faire, laissez passer », conseillaient aux souverains de supprimer
toute entrave à la production commerciale, industrielle et agricole. Toute
cette littérature s’était répandue en Italie, et à l’imitation de Frédéric
II, ainsi que de Catherine II, qui se piquaient d’être des despotes éclairés,
les monarques de la péninsule allaient faire preuve d’un certain libéralisme.
Milan se distingue par son activité intellectuelle ; Beccaria y publie le
Traité des délits et des peines, qui sera la base de toutes les réformes
judiciaires à la fin du XVIIIe siècle. Parme est sous l’influence de
Condillac, précepteur du prince. Naples rivalise avec Milan ; là règne don
Carlos, que le traité de 1738 a pourvu d'une couronne, celle des
Deux-Siciles, dont l’ambition est de précéder Joseph II dans sa lutte contre
le clergé ; son fils Ferdinand IV l'imite. L'un et l’autre ont eu pour
ministre le philosophe Tanucci ; ils ont laissé le spirituel abbé Galiani propager
les idées françaises, le juriste Filangieri publier sa Science de la
législation, qui aura une influence européenne. C’est aussi là que Genovesi,
théologien et philosophe, enseigne et désigne comme son disciple favori
Pascal Paoli. Comment celui-ci n’aurait-il pas été pénétré par ces idées
philosophiques, qui préparaient en ce moment la transformation de l’Europe ?
Il est permis de dire qu’avant d’inspirer les Constituants et les
Conventionnels dans la rédaction de leurs constitutions[2], elles furent adoptées par un
Corse et mises en pratique dans sa patrie. La
Constitution paoliste, dont les principes avaient été admis par la consulte
de Caccia, en avril 1733, et dont les grandes lignes furent adoptées par
celle de Cor te, en novembre suivant, se réclame très nettement de ces
principes fondamentaux qui sont la souveraineté du peuple et la séparation
des pouvoirs. Tous les citoyens corses étaient électeurs à l’âge de
vingt-cinq ans ; ils se réunissaient en assemblées primaires dans chaque
commune à l’effet d’élire le plus digne d’entre eux comme député à l’assemblée
générale. Cette assemblée de représentants du clergé et du peuple, choisis à
raison de un délégué par mille habitants, disposait de tout le pouvoir
législatif. Elle fixait les impôts, discutait les lois, décidait de la paix
et de la guerre, mais ses décisions ne pouvaient avoir force de loi que si
elles étaient prises à la majorité des deux tiers des membres. Pour éviter
qu'elle ne prît trop d’importance, elle n’était convoquée qu’une ou deux fois
par an et pour quelques jours seulement. Enfin c’est aux assemblées
provinciales du peuple qu’était réservé le soin de désigner le pouvoir
exécutif, dans la personne de plusieurs conseillers d’Etat, dont le nombre
fut, en 1764, ramené à neuf. Ils formaient le Conseil suprême. Chacune des
provinces qui avaient rejeté le joug génois, c’est-à-dire le Nebbio, la
Casinca, l’Orezza, la Balagne, le Campoloro dans l’En-deçà, les pays de
Rogna, Vico, Cinarca et Ornano dans l'Au-delà, avait le droit d’y être
représentée. La crainte de voir la région de l’Au-delà se détacher de la
Terre du commun avait peut-être inspiré cette organisation favorable au
régionalisme, mais non au fédéralisme. Le Conseil suprême ne pouvait
comprendre que des personnalités âgées au moins de trente-cinq ans, connues
par leur expérience et ayant déjà exercé les fonctions administratives de Podestà
maggiore ou de chef de province. Il jouissait donc d’un réel prestige, et
il ne faudrait pas croire que sa nomination, faite par les consultes
régionales et confirmée par l’assemblée législative, le plaçât dans la
dépendance du peuple. Il se subdivisait en trois sections de la guerre, de la
justice et des finances ; le chancelier[3], faisant fonctions de
secrétaire d’État, contresignait tous ses actes de gouvernement et celui-ci,
par sa permanence, imprimait une certaine idée de suite aux affaires
publiques. Le Conseil dominait le général lui-même, qui ne pouvait rien faire
sans le consulter, veillait sur les affaires étrangères et était responsable
de la sécurité nationale. C’est aussi lui qui convoquait les députés,
proposait certaines lois, les faisait appliquer toutes, pouvait s’opposer
momentanément à l’exécution de celles qu’il jugeait inopportunes ou
dangereuses[4] ; c’était le droit de veto
suspensif que la Constituante confiera plus tard à Louis XVI, personnage
inamovible et irresponsable, tandis que les conseillers ne sont ni l’un ni
l’autre. Élus en effet pour une année seulement, ils devaient rendre compte
de leur administration à un comité de cinq syndics ou censeurs indépendants,
parce que issus du suffrage restreint de l’assemblée législative. Les
Cinq disposaient d’un pouvoir absolu et rappelaient les Missi Dominiez de
Charlemagne ou les « enquesteurs royaux » du XVIe siècle ; ils avaient en
effet la mission de parcourir les provinces et de recueillir toutes les
plaintes des habitants contre l’administration ou la justice. Tous les
fonctionnaires étaient soumis à leur examen ; leurs décisions étaient
irrévocables, sans appel. Paoli lui-même ne pouvait pas les modifier, et nul
n’avait le droit de remplir une nouvelle charge avant d’avoir été mis hors de
cause. C’est pourquoi ni les conseillers d’État, ni les juges n’étaient
immédiatement rééligibles. Seul le
général, après avoir été acclamé comme chef de la nation en 1755, eut des
fonctions durables ; il exerça ainsi une réelle influence sur ses collègues
annuels. Il présidait le Conseil suprême, mais devait prendre son avis. Sa
voix était prépondérante et même double dans les séances. Il commandait
l’armée, dirigeait toutes les opérations militaires, représentait la nation
corse devant l’Europe. C’est à lui que les fonctionnaires adressaient toute
la correspondance. Le siège du gouvernement et de son président avait été
fixé par la consulte du Nebbio, en 1758, à Corte. La petite ville devint
ainsi la capitale de la République corse. La
séparation des pouvoirs fut complétée par une organisation judiciaire
résultant des règlements les plus minutieux. La hiérarchie et la compétence
des juges devaient être en partie celles que Napoléon Ier, le génial
compatriote de Paoli, donna ensuite à la France. Dans chaque commune, un
podestat élu remplissait à la fois les fonctions de nos maires et de nos
juges de paix actuels ; il s’occupait de toutes les affaires inférieures à
dix livres. Au-delà de ce chiffre, et jusqu'à concurrence de trente, il s’adjoignait
deux pères du commun pour constituer une sorte de tribunal de première
instance. Chaque piève ou province avait son tribunal supérieur, formé d’un
président et de deux assesseurs, choisis par l’assemblée générale, et d’un
avocat, désigné par le Conseil d’État, qui faisait office de ministère
public. Quant à
nos cours d’appel et cours d’assises, elles étaient représentées, dans cette
savante constitution, par une cour ou Rota civile, composée de trois
docteurs en droit nommés à vie. Siégeant au criminel, elle s’adjoignait six
pères de famille qui entendaient les témoins et se prononçaient sur la
culpabilité ou l'innocence des prévenus : c’est le principe du jury actuel,
qui, dans presque toutes les législations, date seulement de la Révolution.
Dans certaines circonstances et pour les causes les plus importantes, le
Conseil d’État lui-même pouvait remplir les fonctions de juge. Le pouvoir
judiciaire était ainsi représenté par quatre catégories de tribunaux, dont
tous les membres, sauf ceux de la Rota, étaient élus et annuels. La sévérité
de ces tribunaux, encouragée par celle de Paoli, leur origine populaire qui
résultait de l’élection, ont fait disparaître en très peu de temps les crimes
qui furent toujours la grande plaie de l’île. Du
reste, Paoli avait prévu le cas où des troubles, voire même des émeutes,
éclateraient dans une piève. A cette situation anormale, il avait attaché un
tribunal exceptionnel et provisoire qu'il appelait la Giunta ou junte
d’observation et de guerre. Composée de trois membres au moins et présidée
par un conseiller d’État, elle procédait à la façon d’une cour prévôtale,
dont elle avait les pouvoirs dictatoriaux. Par sa justice expéditive, elle
prévenait ou réprimait les crimes, inspirant partout une terreur presque
admirative, qui valut à ce tribunal le surnom de Giustizia paolina.
Quant au danger des excès qu’aurait pu commettre un pareil « Comité de sûreté
générale », il était rendu impossible par la durée limitée de sa mission et
sa comparution devant les censeurs. Une
telle constitution est, à coup sûr, l’une des idées les plus originales qui
soient venues à l’esprit d’un Corse. Sans doute elle utilise en partie les
institutions déjà existantes dans la Terre du commun, mais elle s’inspire
surtout des idées philosophiques que la Révolution française devait
populariser. Paoli, qui les appliquait pour la première fois à des hommes,
précédait la Constituante et la Convention, dans l’élaboration de leurs
constitutions. Il définissait l’existence de trois pouvoirs, nettement
établis avec le concours de la volonté populaire, et, si le pouvoir exécutif
empiétait en partie sur le législatif et le judiciaire, c'est sans doute que
la situation et les mœurs exigeaient une autorité forte et bien centralisée.
Tous les Corses étaient libres et égaux en droits, comme devait l'affirmer
l’article 1 er de la Déclaration des droits du 27 août 1789 ; le but de leur
association était la conservation des droits naturels et imprescriptibles de
l’homme (art.
2) ; elle était une
réponse aux prétentions des Génois, qui voulaient faire des insulaires des Sudditi
naturali. Le principe de la souveraineté résidait essentiellement dans la
nation corse (art. 3)
; la loi était l’expression de la volonté générale, et tous les citoyens y
concouraient par eux-mêmes ou par leurs représentants (art. 6) ; la société avait le droit de
demander compte à tout agent public de son administration (art. 14). Enfin le droit à
l’insurrection contre un gouvernement tyrannique étant le plus sacré de tous
les droits et le plus indispensable des devoirs, disaient les Conventionnels
en 1793, les Corses se révoltaient contre Gênes. De sorte que tous les
principes, célèbres depuis 1789, étaient proclamés et appliqués, dès 1755, en
Corse, J.-J. Rousseau, qui eut un moment l’idée de rédiger une Constitution à
l’usage du peuple corse[5], nous aurait peut-être laissé
une œuvre très originale ; mais aurait-elle valu, dans l’application, celle
de Paoli, qui avait sur Jean-Jacques l’avantage de connaître ses compatriotes
? Toutefois son programme de rénovation serait demeuré incomplet, s’il n’y
avait joint quelques-uns des articles que les Économistes considéraient comme
la condition du bonheur des peuples, c’est-à-dire l’encouragement à la
production, la protection au commerce, la liberté du travail pour tous, la
limitation des impôts. On
s’imagine sans peine l’état économique delà Corse après trente années de
guerres et de dévastations, succédant à cette longue période d’exploitation
qu’avait été le XVIIe siècle. L’industrie n’existait pas ; les cultures
étaient abandonnées, le commerce réduit à la contrebande. Le général
encouragea toutes ces branches de la prospérité d’un peuple ; il reprit et
mena à bien quelques- uns des projets que Théodore n’avait pas eu le temps de
poursuivre. Il fit nommer chaque année, par l’assemblée législative, deux
commissions qui devaient parcourir l’île et lui indiquer les travaux
nécessaires ou réalisables. L’olivier et le châtaignier étaient des arbres
liés à l'histoire de l’indépendance, auxquels les Génois avaient fait, autant
qu’aux habitants, la guerre. Paoli en fit replanter partout, ainsi que de la
vigne, encouragea les cultures de forge et du maïs qui étaient la base de
l’alimentation, introduisit celles de la pomme de terre et du mûrier. Il
entreprit le dessèchement des marais, la construction des routes, la
réédification des ponts. Il chargea quelques-uns de ses compatriotes de
rechercher les carrières, les mines de fer, de cuivre, pour la fabrication
des armes, de la poudre et des outils. Il protégea l’établissement des
salines, l’exploitation des forêts et enfin renoua des relations commerciales
avec les pays italiens. Une flotte marchande fut créée de toutes pièces ; son
port d’attache devint Pile Rousse, où ne se trouvait encore qu’une tour de
défense. Ce fut une ville nouvelle, à laquelle Paoli attribua le double rôle
de ruiner Calvi, restée fidèle aux Génois, et d’écouler les produits de la
riche Balagne. Il osa même créer une marine de guerre de six vaisseaux, qui
eut le courage de donner lâchasse aux navires de la république et de livrer,
près de Saint-Florent, une bataille navale à une escadre ennemie. Son plus
brillant fait d’armes devait être la prise de l’île de Capraja. Déjà le
pavillon national à tête de Maure faisait trembler le Sénat, et ce ne fut pas
la moindre des originalités de ce gouvernement[6]. Quant à
l’organisation militaire, elle reposa sur le maintien des milices. Il était
du reste difficile d’exiger une présence permanente des Corses sous les
drapeaux ; habitués à vivre librement et à combattre de même, obligés de
travailler pour assurer leur existence, il eût été impossible de conserver
sous les armes plusieurs milliers d’hommes. Les mœurs s’y opposaient autant
que la pénurie du trésor. Tous les Corses furent donc, en principe, soldats
de seize à soixante ans. Chaque commune fournissait un contingent en rapport
avec sa population ; elle en nommait les officiers. Ces milices communales
étaient réparties en trois contingents ou bans, qui devaient servir à tour de
rôle pendant quinze jours et toucher à ce moment une solde. Chaque soldat
apportait ses armes et son pain fourni par le village. Ainsi la compagnie,
souvent composée des membres d’une même famille, avait, à défaut de la
discipline, la solidarité qu’enfantent les liens du sang et qui crée les
dévouements. Recourir à ces milices, dont la convocation se faisait
lentement, présentait toutefois quelque danger dans certaines circonstances.
Le général avait besoin de soldats de métier pour faire face au premier choc,
maintenir l’ordre en temps de paix ou occuper les forteresses. Il organisa deux
régiments de 400 hommes chacun, commandés par des chefs de valeur, Baldassari
et Titus Buttafoco ; le régiment comprenait plusieurs compagnies et dans
chacune se trouvaient deux capitaines et deux lieutenants, faisant office
d’instructeurs et recrutés en général parmi les étrangers, suisses, français
ou prussiens. A ces corps d’élite permanents il donna le même costume et le
même armement : uniforme en drap de laine noire du pays, bonnet en peau de
sanglier corse et guêtres de veau montant jusqu’au genou ; puis un fusil à
baïonnette, deux pistolets et un poignard. Les officiers ne se distinguaient
de leurs hommes que par un petit galon au collet de l’habit et un fusil sans
baïonnette. Disciplinés et bien conduits, ces huit cents hommes devaient
rendre à Paoli les plus signalés services. C’est à leur petit nombre seul
qu’il faut attribuer l’échec final ; la proclamation de la patrie en danger
en 1768 et la réquisition de toutes les milices ne pouvaient que le retarder. C’est à
la solde de cette armée surtout qu’étaient consacrés le seul impôt établi par
l’assemblée et les revenus de l’État[7]. Chaque famille était taxée de
deux livres annuelles, et plus tard une contribution exceptionnelle de un
franc pour mille francs de fortune fut exigée des riches. Perçues par les
podestats, ces contributions étaient transmises aux deux intendants généraux
et, à partir de 1762, à un sous-intendant par piève. L’État s’était réservé
le monopole du sel et du papier timbré dont il avait la vente, la location
des étangs de pêche une taxe sur la pêche du corail, le produit des amendes
et des confiscations. Mais tout cela ne constituait qu’un maigre revenu, car
l’île était pauvre et sa population peu dense. Il fallut souvent demander des
dons gratuits au clergé[8] qui, par patriotisme, ne s’y
refusa presque jamais. L’un
des caractères de cette constitution a été la gratuité des fonctions
publiques. Comment aurait-on pu d’ailleurs accorder une rétribution annuelle
à tous les employés ? Seuls le général, les conseillers et les soldats
étaient rémunérés. Quant aux intendants et aux magistrats, ils semblent avoir
servi gratuitement et s’être contentés du prélèvement de 3 % sur les amendes
ou perceptions d’impôts. C’est dire que la constitution de Paoli faisait
appel au patriotisme de tous, et, pour la première fois dans son histoire, le
peuple corse connaissait par expérience ces deux mots de liberté et de paix.
Pendant treize ans, l'ile ne fut pas troublée ; les Génois, retirés dans les
tours ou les présides de la côte, n’osèrent pas bouger. La prospérité
renaissait partout et, s’il faut en croire quelques historiens, dans le même
temps la population augmenta de 30.000 habitants. Toute proportion gardée,
Paoli avait réalisé en Corse, avec autant d'activité, l’œuvre énorme que son
illustre compatriote Napoléon devait réaliser en France, après la Révolution.
Énergique, actif, intelligent, instruit, assez libéral pour proclamer la
liberté de conscience et la tolérance, même envers les Juifs, il allait
compléter son œuvre d’émancipation par la création d’une université à Corte[9], qui enseignait gratuitement à
des élèves boursiers la scolastique, la théologie, la morale, le droit civil
et canon, le droit des gens, la philosophie, la rhétorique, les sciences de
la nature ; par l’établissement d’une imprimerie à Oletta[10], par la frappe d'une monnaie de
cuivre et d’argent, destinée à remplacer la monnaie génoise[11]. L’habileté
de son généralat et la nouveauté de son gouvernement devaient surprendre
l'Europe. C’est de son temps que date le revirement d’opinion au sujet de la
Corse et cette pensée de Rousseau : « Il est encore en Europe un pays capable
de législation, c’est l’île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle
ce brave peuple a dû recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que
quelque homme sage lui apprît à la conserver... J’ai quelque pressentiment
qu’un jour elle étonnera l’Europe. » Voltaire, qui à cette époque dirigeait
l’opinion publique, s’exprimait ainsi : « Si Paoli n'a pu faire assez pour
rendre la Corse libre ou régner pleinement, il en a fait assez pour acquérir
de la gloire. » Aussi les despotes éclairés du siècle manifestaient-ils, pour
celui que les philosophes louaient, une égale admiration. Les contemporains
s’émerveillaient d’apprendre que Frédéric II lui avait envoyé une épée
d’honneur avec cette inscription : Pugna pro patria ; que l’Empereur
avait manifesté le désir de voir le Thémistocle du siècle ; que Catherine II
de Russie l’avait invité gracieusement à sa cour. Le sentiment général était
donc favorable à un homme qui avait osé mettre en pratique l’enseignement des
philosophes, favorable aussi à la nation qui s’en était accommodé et qu’on
avait, jusqu’alors, considérée, sur la foi des Génois, comme un ramassis de
barbares et de sauvages. Le solitaire d’Ermenonville leur demandait
l’hospitalité ; le voyageur anglais Boswell en faisait un peuple de héros. Un
seul reproche toutefois s’attachera à la conduite de Paoli et beaucoup de
contemporains répéteront les mots de l'Empereur : « Il a plus aimé la gloire
que sa patrie ». Les Français surtout l'accuseront d’être ambitieux et de
rêver un royaume à son profit, sans que cependant ils n’aient eu d’autre
preuve de leurs soupçons que son désir d’être traité par la France en chef
d’État : « Paoli, dira l’un d’eux, a jeté les premières semences de
gouvernement, de loi, d'ordre, de police, de justice dans l’administration de
la Corse et le cœur de ses habitants. Eclairé, instruit pénétrant, laborieux,
patient, ferme dans ses principes et connaissant le peuple qu’il avait à
gouverner. C’était un homme de génie, mais plus fait pour le gouverner que
pour le conduire à la guerre, car il fut plus redevable de ses succès à la
faiblesse des Génois qu’à ses talents militaires[12]. » Opinion très juste, à
laquelle il faut souscrire entièrement, car le jugement qui conteste à Paoli
l'art de commander aux soldats a été ratifié par l’intéressé lui-même, quand
il disait à Londres : « A côté du législateur que j’aurais aimé à être, il
aurait fallu à la Corse un Paoli guerrier, un Sampiero par exemple. A nous
deux, nous aurions fait la Corse invincible. » Les
événements qui se déroulèrent de 1765 jusqu’en 1769 allaient amplement le
prouver. La tâche militaire du grand administrateur commença avec
l’intervention des Français. Celle-ci était inévitable ; tout le monde s’en
rendait compte en Corse et en Europe. Déjà, en 1756, la république épouvantée
par son impuissance, écrasée par le prestige de Paoli, avait sollicité
l’appui de la monarchie qui lui avait été si secourable depuis, vingt ans. De
son côté celle-ci n’était pas moins désireuse d’empêcher les Anglais de
s’établir dans l’île à la faveur d’une guerre qui commençait par l’attentat
de Boscawen et les expulsait de Port-Mahon. Après une enquête minutieuse sur
les ressources militaires de Gênes et les facilités de défense de la Corse,
les deux parties signèrent le premier traité de Compiègne du 14 août 1756.
Les troupes royales prendraient en dépôt les places fortes d’Ajaccio, de
Calvi et de Saint- Florent pour éviter que les Corses ou les Anglais ne s’en
rendissent maîtres ; les Génois recevraient un subside annuel de 600, puis de
300.000 livres pour leur permettre de lutter contre les rebelles. Les
soldats, qui débarquèrent avec le comte de Vaux dans l’île, entretinrent avec
les habitants des relations courtoises et, malgré les récriminations de la
république, le gouvernement royal se refusa obstinément à entreprendre des
opérations militaires auxquelles le traité ne l'obligeait pas. Il avait du
reste assez à faire en Europe. Il se décida même à rappeler ses contingents
en 1759, quand il fut avéré que l’Angleterre ne tenterait plus rien contre la
Corse. La France, vaincue sur terre et sur mer, renonçait du reste à garder
des vaisseaux ; les communications avec ses bataillons stationnés dans l’île
auraient donc été précaires si l'ennemi avait voulu. Toutefois le comte de
Vaux emportait en s’embarquant la sympathie de beaucoup de Corses ; il avait
continué l’œuvre de Cursay. Son
départ ne fit que diminuer les chances qu’avait Gênes de réoccuper la Corse.
Paoli en était vraiment le maître et se refusait à tout accommodement, même
libéral, avec ses ennemis. En désespoir de cause, ceux-ci implorèrent à
nouveau la protection de Louis XV et le renouvellement du traité de 1756.
Choiseul était alors ministre ; il avait projeté de se faire céder la Corse
par ses maîtres et d’y faire consentir les insulaires. Il croyait la chose
utile et facile : utile, pour réparer les pertes de la guerre de Sept Ans et
donner à son roi une forte position économique et politique dans la
Méditerranée ; facile, parce qu’il connaissait l’influence énorme du parti
français dans l’île et la situation désespérée de la république. On le voit
donc diriger une double politique, habile sans doute, mais inspirée par la
certitude de sa force et de l’impuissance de ses adversaires. Il tente
d’abord d’obtenir la cession pour plusieurs années d’une ou deux forteresses
de l’île ; il se heurte au refus du Sénat génois que cette ambition inquiète.
Il y renonce dans la crainte de voir la république s'entendre avec les cours
de Vienne ou de Londres qu’elle a déjà sollicitées et, le 6 août 1764, il
signe avec elle un second traité de Compiègne dont la validité devait être de
quatre ans. Les troupes françaises occuperaient seules les places de Calvi,
Saint-Florent, Algaiola, Bastia et Ajaccio et ne relèveraient, au point de
vue judiciaire, que de leurs tribunaux. Elles garderaient une stricte
neutralité ; leur général, le comte de Marbeuf, s’efforcerait d’amener un
accord entre les belligérants sous la garantie du roi de France[13]. Ainsi
Choiseul occupait la place qu’il voulait s’assurer et évitait qu’elle ne fût
confiée par les Génois à quelque autre puissance. Il put alors négocier pour
amener la république et Paoli à accepter ses projets. Il entretint avec ce
dernier une correspondance[14], dans laquelle on voit la
diplomatie du ministre français se heurter à l’intransigeance parfois
imprudente du général et qui aboutit au traité franco-génois de 1768. Le chef
des Corses, inquiété par le nouveau débarquement des troupes françaises, en
témoigna son étonnement à la cour de Versailles. Celle-ci répondit par des
promesses de neutralité bienveillante et par la communication du texte du
traité récemment signé en vue du rétablissement de la suzeraineté génoise
dans l’île. Paoli ayant répliqué qu’à aucun prix ses compatriotes
n’accepteraient de retourner sous la domination de Gênes, Choiseul lui
adressa, le 21 mai 1765, une lettre significative : « Sa Majesté, disait-elle
en substance, veut procurer à son alliée la république une satisfaction pour sa
gloire et ses intérêts. Si les Corses veulent s’aliéner la France et
perpétuer les troubles, le Roy prendra les mesures convenables » Pour
terminer, il offrait à Paoli d’entrer au service de la France en qualité de
colonel du régiment Royal-Corse. Comme
il était à prévoir, son correspondant refusa. Le ministre lui demanda alors
ses propositions, promettant de séparer ce qui devait être communiqué au roi
et à la république (26 mars 1766). Ce que voulait Paoli était bien simple :
l’abandon par les Génois de tout droit sur la Corse et la reconnaissance d’un
vague protectorat de la France sur l’île[15] ; à l'extrême rigueur, on
accepterait, sur le pied d’égalité, une alliance entre Corses et Génois (28 mai 1766), Choiseul ne l’entend pas
ainsi. Désormais il parle en maître : « Ne prenez pas ce ton d’égalité entre
votre nation et la nation française, qui est insoutenable » (9 juin), et il menace : « Si votre
conduite oblige les troupes françaises à rester en Corse, votre nation n’en
deviendra que plus malheureuse. Réfléchissez-y. » Paoli sent qu’avec un
adversaire aussi hautain il risque d’être écrasé ; il ne perd pas courage. Il
fait appel à l’Europe, à sa bienveillance, à sa pitié, lui dévoile les
négociations en cours (31 janvier 1767). Il ne réussit qu’à s’attirer une réplique
légèrement ironique et surtout plus dure : « Vous faites appel à l’Europe,
écrit Choiseul. Si la république en faisait autant et qu’elle y trouvât un
défenseur, vous seriez bien puni. Exaltez moins vos mérites et songez que la
république a le droit pour elle. Efforcez-vous donc de le lui faire
abandonner en lui offrant une compensation : le titre de roi de Corse par
exemple ou la promesse <l’un hommage annuel, comme celui que rend le roi
de Naples au pape. Dans ce cas, bien entendu, le roi garderait militairement
une place dans le royaume de Corse pendant un certain nombre d’années. » (23 mars 1767). Ici les
négociations se précisent. Choiseul laisse entrevoir son désir : « s’établir
à demeure dans le pays ». Il écrit clairement le 21 septembre : « Il sera
nécessaire que la France garde deux places en toute propriété en Corse. »
Cette prétention inquiète Paoli autant que les Génois. Ceux-ci se mettent à
négocier avec d’autres puissances. Paoli refuse tout net. Choiseul ne s’en
inquiète pas : cela n’empêchera pas le but, que le roi se propose. Les Corses
céderont à la force et les Génois à la nécessité. Le 20 octobre, il déclare
que « le roi compte tirer un avantage des affaires de Corse et y conserver
des points utiles, les phrases et les mots seront désormais inutiles ». Il
invite Paoli à lui envoyer un plénipotentiaire muni d’instructions. Ce sera
Mathieu Buttafoco, lieutenant-colonel dans le régiment Royal-Corse auquel la
France, à l’insu de la république, dévoilera en entier son plan. Ce plan, la
lettre du 6 janvier 1768 nous le donne avec une franche brutalité : Choiseul
veut en toute souveraineté Bastia, Saint-Florent et le cap Corse ; si les
Corses ne le lui promettent pas, il les demandera aux Génois. Ainsi
l’indépendance de l’île est morte, l’œuvre de Paoli ruinée et, comme le
déclare le ministre français : « Si Louis XV ne prend pas l’île sous sa
protection, il est à craindre qu’une puissance étrangère moins bien disposée
ne s’en mêle et, pour le compte des Génois ou pour le sien propre, ne replace
les Corses sous un joug très dur. » Paoli le comprend ; on le sent désespéré
; il implore longuement Buttafoco ; il le charge de représenter à Choiseul
que l’occupation française en Corse indignerait les habitants, qu’elle serait
une source de conflits entre les troupes du roi et eux, qu’elle pourrait
mécontenter l’Europe (février 1768). Son envoyé s’exécute ; il reçoit du ministre
cette réponse sèche et décourageante : « Je ne veux plus discuter avec les
Corses ; vous pouvez retourner chez vous » (12 mars). Il ajoutait dans une dernière
lettre du 29 mai 1768, en parlant de Paoli : « Je le plains ». Choiseul
avait le droit de parler ainsi. Furieux d'avoir échoué de ce côté, il s’était
tourné vers la république. Il avait commencé par l’effrayer en annonçant le
départ prochain des garnisons françaises en Corse[16]. Le
traité de 1764, signé pour quatre ans, allait expirer. Dans ce cas, il
n’était pas douteux pour Gênes qu’elle serait définitivement chassée de
l’île. Quant à obtenir l’appui d’une autre cour de l'Europe, il n’y fallait
pas songer. L’Espagne ou Naples, liée à Versailles par le pacte de famille,
ne ferait rien sans consulter la France. Quant aux autres puissances, elles
étaient occupées ailleurs ou peu désireuses de se brouiller avec Louis XV,
pour le plaisir d’affronter le guêpier corse[17]. Bon gré, mal gré, il fallait
donc en revenir à la puissante monarchie des Bourbons. Son ministre feignait
le dédain ou l’indifférence ; il déclarait que son maître en avait assez de
jouer le rôle de gardien pour les autres ; il se faisait prier. Quand il vit
les Génois prêts aux dernières concessions, il consentit à signer le célèbre
traité du 13 mai 1768. Gênes abandonnait provisoirement ses droits sur la
Corse ; elle obtenait en échange un subside de 200.000 livres annuelles
pendant dix ans. Elle pourrait toujours revendiquer la rétrocession de son
domaine, moyennant le remboursement des subsides reçus et des frais
d’occupation. Ce n’était donc pas un achat que faisait Louis XV, mais un bail
à ferme dont il payait les annuités remboursables et qui pourrait être
résilié à la volonté du propriétaire. La formule était destinée à calmer les
inquiétudes des rivaux de la France en Europe. En réalité, l’acquisition
était définitive ; Gênes serait toujours incapable de restituer les sommes
énormes qui lui auraient été avancées. Comme on l’a fait remarquer[18], le terme moyennant du
traité rappelait celui du contrat en vertu duquel Marie-Thérèse d’Espagne,
épouse de Louis XIV, renonçait à ses droits sur la succession paternelle. Les
deux parties pouvaient être satisfaites : Gênes, sans s’avouer vaincue, se
délivrait à bon compte d’un souci qui la ruinait depuis quarante ans et
rentrait en possession de l’île de Capraja ; la France acquérait à peu de
frais une terre qu’elle convoitait depuis longtemps et qui constituait pour
elle un accroissement considérable de force politique, stratégique et
économique. Il ne
restait plus qu’à se mettre en possession du gage, opération moins facile que
ne l’avait pensé le ministre. Une consulte des Corses, réunie par Paoli,
avait prêté par acclamation un serment proposé par Charles Bonaparte, avocat
à Corte, père de Napoléon Ier et paoliste ardent : « Nous repousserons la
force par la force, nous combattrons comme des désespérés qui ont résolu de
vaincre et de mourir, jusqu’à ce qu’ils tombent abattus et que les armes
s’échappent de leurs mains ». La résistance allait être nationale et
désespérée. Un véritable cri de : « la Patrie en danger », retentit ; une
levée générale de tous les hommes de seize à soixante ans fut ordonnée.
Choiseul ne s’en rendit pas compte. Il commit d’abord la faute de confier la
conduite des opérations militaires au marquis de Chauvelin, favori du roi,
qui n’avait pas fait la guerre depuis vingt ans et s’était médiocrement
signalé par les négociations de 1751, au lieu de la laisser au comte de
Marbeuf qui connaissait mieux le pays, où il résidait depuis quatre ans et
les Corses, avec lesquels il entretenait depuis son arrivée des relations
très cordiales. En second lieu, il ne lui confia que huit bataillons de
renfort, le laissant entreprendre la conquête de file avec seize bataillons
ou 8.000 hommes environ. L’imprévoyance ministérielle fut, autant que la
présomption de Chauvelin, cause de l'échec retentissant de la campagne de
1768. Enhardi par un succès remporté, le 26 août, à Nonza, qui lui avait
donné la province du Cap, le commandant des troupes françaises fit occuper le
village d’Oletta, dans le Nebbio et poussa son avant- garde jusqu’en Casinca.
Mais, se rendant compte que cette marche rapide était dangereuse, il rappela
ses bataillons avancés et ne conserva que Borgo. Le colonel de Ludre s’y
maintenait avec 430 hommes, trois pièces de canon et quinze jours de vivres
et de munitions. Il y fut assailli le 7 octobre par quelques centaines de
paysans sous les ordres de Paoli, repoussé, assiégé et, en dépit de
l’intervention de Chauvelin accouru lui-même de Bastia, le 8, avec 1.500
hommes, toute la garnison de Borgo, avec son colonel, ses canons, ses
munitions, dut se rendre à discrétion, le 10, tandis que le général en chef
battait péniblement en retraite jusqu’à la ville. Il avoua 4 officiers tués,
25 hors de combat, 160 hommes tués ou blessés et près de 600 prisonniers.
Echec retentissant et humiliant, qui eut pour conséquences, le 28 décembre,
le départ de Chauvelin pour Versailles-, où il devait rester et mourir, et
une recrudescence de l’enthousiasme des Corses, qui se pressèrent autour de
Paoli. Choiseul
comprit alors la nécessité de concentrer une forte armée, sous les ordres
d’un chef énergique qui agirait vite et sans subir d’échec nouveau capable de
soulever quelque intervention européenne. Le chef fut trouvé : c'était le
comte de Vaux. Il avait servi en Corse, en 1738-1739, commandé le corps
d’occupation de 1756 et s’était distingué pendant la guerre de Sept Ans par
ses talents militaires et par sa rigueur dans la discipline. On lui confia
24.000 hommes, sans compter les troupes à la suite, une petite Hotte, et,
dans la première quinzaine d’août, il débarqua en Corse avec les renforts. Il
trouva les insulaires déjà démoralisés par un grave insuccès, et une perte de
600 patriotes qu’ils avaient, au mois de février, subie à Barbaggio. Un
complot ourdi pour s’emparer d’Oletta, où étaient cantonnés trois bataillons,
sous les ordres du colonel d’Arcambal, avait eu le même sort[19]. Il allait donc pouvoir mener
les affaires rondement, comme le lui avait écrit le ministre : « Quand une
fois vous aurez commencé, je vous prie pour le bien en général et pour la
politique en particulier de mettre la plus grande activité dans l’expédition
». Le plan général consistait à s'assurer de l’En-deçà des monts et en
particulier de la Terre du Commun où ses adversaires avaient leur plus solide
appui. L'occupation de cette contrée rendait celle de l’Au-delà plus facile,
car la défense y était moins bien organisée et l'enthousiasme plus faible. Un
nouveau chemin, plus commode pour l’artillerie, fut donc construit en
quelques semaines de Bastia à Saint-Florent, où de fortes garnisons, reliées
par de petits postes, furent établies ; 1.300 hommes se fortifièrent à
Oletta, la clé du Nebbio, en face de Paoli, qui tenait son quartier général à
Murato. La marche en avant fut ordonnée le 1er mai 1769 ; toute l’armée
française s’ébranla. Le comte de Narbonne, installé à Ajaccio, devait avec
une partie des troupes contenir l'Au-delà. Une colonne, à droite, sous les
ordres de Lücker, était chargée d’opérer en Balagne ; une deuxième, au
centre, commandée par de Vaux en personne, délogeait Paoli de Murato et le
rejetait sur Lento et le Golo. Marbeuf, avec un corps de volontaires corses
et des Français, descendait de Bastia sur Borgo, dont il s’emparait, et se
dirigeait sur la Casinca, avec ordre de détacher une partie de ses forces
dans la vallée du Golo et de rejoindre la deuxième colonne qui viendrait de
Lento et Canavaggio. Paoli
s’était retiré jusqu’au passage du Rescamone, au-dessus de la vallée du Golo,
à l’entrée du Rostino. Il avait chargé son lieutenant Grimaldi de Caccia de
redescendre la rive gauche du fleuve et, à la tombée de la nuit, de tenter
une attaque contre les postes ennemis établis dans les Costiere. Une double
faute fut commise : Grimaldi négligea d’occuper et de fortifier la colline
qui domine le passage de la rivière[20] ; puis, soit imprudence, soit
nécessité, le combat fut engagé pendant le jour. Les assaillants perdaient
ainsi l’avantage de la surprise et de ces rencontres nocturnes où ils
excellaient. Ils furent repoussés, malgré l’héroïsme de leur capitaine Pelone
et, tandis qu’ils battaient en retraite, les troupes françaises, établies à
Lento, descendaient par Costa et les fusillaient par derrière. Pris entre la
montagne meurtrière et le fleuve que la fonte des neiges avait
considérablement grossi, les insulaires avaient essayé de s’échapper par le
pont étroit que gardait une troupe de déserteurs français et de mercenaires
allemands sous les ordres de Gentile. Celui-ci avait fait élever un petit mur
en pierres sèches, pour empêcher sans doute le passage des Français de Lento.
A la vue des fuyards serrés de près par leurs ennemis, il s’opposa à
l'irruption des uns et des autres. Affolés par le danger qui les menaçait
dans le dos, se croyant trahis par Gentile qui les accueillait à coups de
fusil, la panique gagna les Corses. Aux cris de : « Trahison ! » et « Mort
aux traîtres ! » les uns se jetèrent dans le fleuve où ils se noyèrent, les
autres furent massacrés sur le pont même ou allèrent mourir de leurs
blessures dans les maquis[21]. Ce combat de Ponte Novo (8 mai 1769) n’était pas à proprement parler
une bataille décisive, mais il suffisait qu’il fût un échec grave pour la
cause de l'indépendance. Les Français le considérèrent avec raison comme une
affaire d’avant-garde, où 400 Corses[22] avaient péri ; toutefois ses
conséquences furent capitales, à cause de l’effet moral qu’il produisit. Paoli
avait assisté de loin à toute la tragédie. Sa présence dans le combat en
aurait peut-être changé l'issue, tandis et que maintenant il sentait le
découragement, qui accablait ses compatriotes, le gagner à son tour. Les
défections se multipliaient. Déjà, depuis un an, un régiment de 900 Corses
était au service de ses adversaires ; le nombre des transfuges ne faisait
qu’augmenter à chaque instant. La Casinca et les pièves voisines, gagnées par
Buttafoco à la cause française, étaient perdues pour lui. D’Arcambal venait
de soumettre la Balagne ; Narbonne avait occupé sans coup férir les provinces
de Vico, de Bocca et de Sartène. Partout la France avait trouvé, en
distribuant l’argent ou les faveurs, des partisans qui travaillaient dans
l’ombre et détachaient les villages. Les uns clamaient la folie d'une
résistance à l’armée du comte de Vaux, les autres vantaient les avantages
d’une soumission rapide au puissant roi de France. Paoli, accouru à Corte,
n’y avait trouvé aucun enthousiasme ; il confia le commandement de la
citadelle au fils de Gaffori, la victime de 1753, se retira dans l’Au-delà
des monts et, malgré l’accueil dévoué qu’il rencontra depuis Bastelica
jusqu’à Porto-Vecchio, il renonça à poursuivre le sort des armes. Le 13 juin,
il s’embarqua avec son frère Clément et 340 partisans sur deux navires
anglais qui les transportèrent à Livourne. Le départ de celui qui avait
organisé la résistance calma instantanément presque toutes les ardeurs
belliqueuses. Gaffori s’était précipité au-devant du comte de Vaux, qui entra
dans Corte, sans tirer un coup de feu. Abbatucci, qui avait promis de
défendre le passage du Vecchio, au-dessous de Vivario, avec plusieurs
centaines d’hommes, s’empressa de traiter également. Le 10 juin, les colonnes
françaises de Narbonne et de Vaux faisaient leur jonction ; le 20, ce dernier
pouvait écrire au ministre : « Toute la Corse est soumise, les paysans sont
désarmés et les pièves ont prêté le serment de fidélité ». La conquête,
d’après les rapports français, coûtait à l’armée royale seulement 11
officiers, 80 soldats tués, 20 officiers et 200 hommes blessés. Le vainqueur
recevait, le 9 juillet, le témoignage de satisfaction du roi et par la suite
un grand nombre de félicitations qu’il avait certes bien méritées. Un mois et
demi avait en effet suffi pour soumettre la petite République que Paoli avait
si originalement organisée. D’une part, la faiblesse militaire des Corses,
qui manquaient d’artillerie et dont l’effectif ne dépassa jamais 12.000
hommes, même au moment de la levée générale, leur manière désordonnée de
combattre, l’inexpérience de leur chef dans l’art de combiner les grandes
opérations, leur découragement rapide et leur sympathie pour l’adversaire ;
d’autre part, la force numérique des Français, deux fois au moins plus
grande, leur excellente artillerie dont le nouveau modèle, allégé par
Gribeauval, permit aux servants de conduire les pièces jusque sur les sommets
escarpés[23], la science militaire du comte
de Vaux dont le plan était habile, la rapidité de manœuvre de ses
lieutenants, qui, tel Marbeuf, étaient dignes de le seconder, suffisent à
expliquer le succès. La
Corse est devenue terre française en 1768. Choiseul a triomphé très vite ;
les intrigues indéniables des Anglais dans l’île à ce moment n’ont pas
abouti. Est-ce seulement pour des raisons militaires que ces résultats ont
été obtenus ? Non. Le parti français, qui depuis Cursay n’avait fait que
croître en importance et qui était gagné d’avance, est surtout responsable de
l’échec de Paoli. Malgré celui-ci, le cœur ou la raison, l’intérêt ou la
crainte entraînaient ses compatriotes vers la France. Les Italiens
contemporains, qui s’en doutaient, traduisirent leurs sentiments dans ce
distique célèbre, oraison funèbre de l’indépendance corse : Gallia
vicisti ;
profuso turpiter auro Armis pauca, dolo plurima, jure nihil 2[24]. RÉSUMÉ La
République corse, fondée en 1753, a succombé sous les coups de la monarchie
française. Pascal
Paoli. —
L’assassinat de Gaffori déchaîna une guerre à mort entre Génois et Corses.
L’ile proclama son indépendance et choisit pour chef, en 1755, Pascal Paoli,
sous-lieutenant dans l’armée napolitaine et fils d’Hyacinthe. Il avait trente
ans ; son éducation très soignée lui avait donné une intelligence ouverte,
capable de comprendre les idées françaises qui préparaient la Révolution de
1789. Il voulut les appliquer dans sa patrie. Mais il devait d’abord faire
l’unité des Corses. Par jalousie, Emmanuel Matra fit alliance avec les Génois
et commença la guerre civile ; il fut tué au couvent de Bozio (1757) et les Génois confinés dans les
ports de la côte. Dès lors l’organisation républicaine de la Corse commença. La
République corse.
— Les principes de la souveraineté populaire et de la séparation des pouvoirs
furent appliqués. Une assemblée élue par tous les citoyens eut le pouvoir
législatif ; un conseil d’État, désigné par les provinces et présidé par
Paoli, le pouvoir exécutif. Un comité de cinq censeurs surveilla les
fonctionnaires. Des tribunaux élus dans la piève et dans la province, une
Rota criminelle de trois docteurs en droit assistés d’un jury rendirent la
justice, qui fut sévère et impartiale. C’était une constitution
philosophique. Paoli encouragea l'agriculture, l’industrie, créa une flotte
marchande, une escadre qui conquit Capraja, une petite armée régulière
appuyée par des milices, une université, une imprimerie, des monnaies corses
et peu d’impôts. L’Europe admira son œuvre et s’intéressa enfin aux Corses. L’intervention
française. — La
République corse, dont la capitale était Corte, eut bientôt à lutter contre
le roi de France. Choiseul, son ministre, qui craignait les Anglais et
convoitait la Corse, vint au secours des Génois, leur prêta des soldats en
1756, en 1764 ; puis il négocia avec Paoli pour se faire donner l’île. Il n’y
réussit pas. Il signa avec Gênes le traité de Compiègne (15 mai 1768), qui confiait pour dix ans la
Corse au gouvernement français. Celui-ci envoya une armée ; elle fut battue à
Borgo. Mais le comte de Vaux arriva avec 24.000 hommes. Les Corses, repoussés
au combat de Ponte-Novo (8 mai 1769), se découragèrent. La sympathie pour la France
désarma la résistance. Paoli s’embarqua pour l’Italie en juin 1769. La
supériorité militaire des Français et l’influence du parti qui leur était
dévoué venaient de donner pour toujours la Corse à la France. LECTURES 1° PORTRAIT DE PASCAL PAOLI
Paoli
est d'une taille avantageuse, bien faite et dans les proportions d’un corps
robuste ; le visage beau, tous les traits réguliers, blond tirant au roux,
les yeux vifs et pleins de douceur, et encore plus de feu, quoique bleus,
lorsqu’il s’anime en parlant. Sa figure intéressante et son port majestueux
arrêtent les regards de tout le monde... Toute saison lui est égale, tout
aliment indifférent. Il est sobre en tout et les plaisirs de l'âme sont les
seuls qu’il aime. Quoique très poli avec les dames, on voit qu’il n’est pas
de la profession et qu’il ne s’en occupe que par politesse. Je l’ai vu avec
elles et c'était un homme du monde ; je l’ai vu avec les enfants de ces dames
et il descendait naturellement jusqu'à eux. Il est tout ce qu’il doit être et
il l’est sans effort. L’éloquence lui est naturelle ; une voix claire et
agréable, le geste vif et plein d’action, tous ses mouvements font sentir la
force de l’âme et les grâces de la personne. L’anglais,
le français, le latin lui sont familiers, mais il préfère l'italien, sa
langue maternelle, qu’il parle très bien. La noblesse et la simplicité
caractérisent son style. La conversation ne languit jamais en sa compagnie.
C’est un plaisir de le voir s’épancher en liberté. C’est alors qu’on admire
les qualités de l’âme et du cœur qui en font un homme unique. Toute la
solidité du législateur, du philosophe et du guerrier, toutes les
connaissances du savant et de l’homme de lettres, avec toutes les grâces et
les manières de l’homme de cour, la facilité, la bonté, la familiarité de
l’homme de société, composent cet homme qui fait honneur à l’homme. Observations sur M. de Paoli par le Père Bettinelli,
reproduites dans le Bulletin de la S. des Sciences corses en 1882,
d’après un document des archives de Florence. 2° TRAITÉ DE COMPIÈGNE (1768)
Article
premier. — Le roi fera occuper par ses troupes les places de Bastia,
Saint-Florent, l’Algaiola, Calvi, Ajaccio, Bonifacio, ainsi que les autres
places, forts, tours ou ports situés dans l’isle de Corse et qui sont
nécessaires à la sûreté des troupes de Sa Majesté et au but que se proposent
le Roi et la Sérénissime République de Gênes d’ôter tout moyen aux Corses de
nuire aux sujets et aux possessions de la République. Art. 2.
— Les places et ports occupés par les troupes du roi seront possédés par Sa
Majesté, qui y exercera tous les droits de la souveraineté, et les dites
places et ports ainsi que lesdits droits lui serviront de nantissement
vis-à-vis de la République de la dépense que le Roi sera obligé de faire soit
pour occuper, soit pour conserver lesdites places et ports. Art. 3.
— Le Roi et la Sérénissime République sont convenus que l’exercice de la
souveraineté cédé au Roi par l’article précédent sera entier et absolu, mais
que cependant, comme il ne doit être que le gage des avances que Sa Majesté
fera pour l’intérêt de la République, ladite souveraineté dans les mains du
Roi n’autorisera pas Sa Majesté à disposer des places et ports de Corse en
faveur d’un tiers sans le consentement de la République. Art. 4.
— En conséquence, le Roi s’engage à conserver sous son autorité et sa
domination toutes les parties de la Corse qui seront occupées par ses troupes
jusqu’à ce que la République en demande à la France la restitution et en la
demandant soit en état de solder la dépense que l’expédition actuelle des
troupes et les frais de leur entretien en Corse pourront occasionner ; etc.,
etc. Art.
secret. — Le Roi, pour dédommager la Sérénissime République de la perte
qu'elle a faite de quelques arrérages de subsides qui lui étaient dus en
vertu des conventions antérieures à celle de 1764, et pour lui donner une
marque de son amitié sincère, fera payer à ladite République une somme de
deux cent mille livres tournois par an pendant le cours de dix années, sauf à
convenir après ce terme d’une continuation de subsides, si la République se
trouve dans des circonstances qui la mettent dans le cas de demander un
pareil secours à Sa Majesté. Cf. DRIAULT, ouvrage cité, p.370 et suiv. BIBLIOGRAPHIE Voir
les ouvrages déjà indiqués au chapitre XII. SOURCES :
BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Lettres de Pascal Paoli,
depuis 1749, publiées par le Dr Perelli, 1881-1899. Lettres à Pascal Paoli
de 1760 à 1791, publiées par F. de Morati-Gentile, 1901 ; Carteggio fra P.
Paoli ed il signor de Choiseul de 1765 à 1768, publié par l’abbé
Letteron, 1886 ; Correspondance de Jadart, commissaire des guerres, avec
le comte de Marbeuf, de 1767 à 1768 ; Journal des campagnes de
1768-1769 par M. de Lenchères, 1882 ; Rapport de M. de Guibert sur les
opérations militaires du 1er au 25 mai 1769, 1913 ; Mémoires du
colonel Lorenzo de Petriconi, de 1730 à 1784, publiés par l’abbé
Letteron, 1893 : Mémoires historiques sur la Corse, par un officier du
régiment de Picardie, de 1774 à 1777, publiés par V. de Caraffa, 1889 ; La
Corsica a suoi figli (appel aux Corses attribué à Orticoni). SALVINI (abbé). — Giustifcazione della
rivoluzione di Corsica ; 1758. OUVRAGES PARTICULIERS :
VOLTAIRE. — Précis du siècle de Louis
XV, 1769. J.-J. ROUSSEAU. — Contrat social, 1761,
Œuvres inédites, publiées en 1861. BOSWELL. — Etat de la Corse, suivi
des Mémoires de Paoli, 1769. POMMEREUL. — Histoire de l’île de
Corse, 1779. Abbé de
GERMANES. — Histoire des révolutions
de Corse, 3 vol., 1771-1776. CAMBIAGGI. — Istoria del regno di
Corsica, 1770. FEYDEL. — Mœurs et coutumes des
Corses, 1800. POMPEI. — Etat actuel de la Corse,
1821. RENUCCI. — Storia di Corsica, 2
vol., 1833. ARRIGHI. — Histoire de Pascal Paoli
de 1755 à 1807 ; Gosselin, 1843. Abbé GIAMARCHI. — Vita politica di Pasquale
Paoli ; Bastia, 1858. BUTTAFOCO. — Fragments pour servir à l'histoire de la
Corse, de 1764 à 1769 ; Bastia, Fabiani, 1859. BARTOLI. — Histoire de
Pascal Paoli ;
Largentière, 1866. BAGUENAULT DE PUCHESNE. — La conquête de la Corse et le maréchal de
Vaux (Revue
des Questions historiques, 1er juillet 1880). Général
Canonge. — La campagne de 1769 et le maréchal de Vaux (le Carnet,
1905). FONTANA. — La constitution du
généralat de P. Paoli (1759-1769) ; thèse de doctorat, 1907. G. COURTILLIER. — La Corse et l'opinion
publique au XVIIIe siècle (Bulletin de la S. des Sciences
corses, 1912). Père MARINI. — L’élection de P. Paoli et
la consulte de Caccia (même Bulletin, 1913). Abbé LETTERON. — P. Paoli, avant le généralat (même Bulletin, 1913). |
[1]
La lettre de Paoli lui-même (Lettres, I, p. 167 et 171), les Mémoires
du Père Guelfucci (p. 171) confirment cette version. Rivarola, dans sa
correspondance avec Hyacinthe Paoli, attribue la mort de Matra à une vengeance
de quelques bandits de sa troupe.
[2]
Cette influence de la philosophie du XVIIIe siècle sur la Révolution est
indéniable. Voir à ce sujet le livre si intéressant de M. Roustan : les
Philosophes et la Société au XVIIIe siècle ; Hachette, 1911.
[3]
Le chancelier fut Massesi, de 1755 à 1768.
[4]
Ce pouvoir fait songer à celui du président actuel des Etats-Unis ; on sait que
le veto lui a permis, en maintes circonstances et tout récemment encore, de
corriger l'impatience ou la précipitation du Congrès.
[5]
M. G. Courtillier, dans la Corse et l’opinion publique au XVIIIe siècle
(1911), nous a conté l’histoire de ce projet et de son échec. Les Confessions,
le Contrat social, la Correspondance font à plusieurs reprises
allusion à cette législation corse.
[6]
Parmi les nombreux projets qui devaient assurer à la Corse sa complète
autonomie, il ne faut pas oublier celui d'une réforme ecclésiastique. Elle
devait détacher de la tutelle génoise le clergé corse, si influent sur les
populations, et créer une sorte d’Eglise nationale. Dans ce but, Paoli avait
sollicité du pape l’envoi d’un visiteur apostolique dans l'île et il avait eu
la joie de voir sa demande exaucée. Clément XIII, qui avait agi sans l'aveu et
contre le gré des Génois, s’était brouillé avec eux : il avait en quelque sorte
reconnu l’indépendance de la Corse.
[7]
L’excédent des recettes sur les dépenses était versé à la caisse de réserve. Ce
trésor fut pendant longtemps déposé à Castineta, dans la maison d’un parent de
Paoli, et sous la garde de ceux des Corses qui lui étaient le plus dévoués.
[8]
On a vu, au cours de cette histoire, que presque toujours le clergé dirigea les
révoltes ; avec Paoli, il alla jusqu’à faire cadeau de ses cloches et de ses
calices d’argent pour procurer des ressources au gouvernement.
[9]
Elle fut fondée le 3 janvier 1765 et eut pour professeurs des maîtres éminents,
tels que le P. Mariani, le Rosso de Corbara, docteur de Salamanque et
véritable érudit. Les examens qui terminaient les cours devaient être subis
devant les membres du gouvernement et, malgré la disparition de l’Université,
quatre ans plus tard, celle-ci avait eu le temps de former des esprits qui se
distinguèrent par la suite.
[10]
D'abord installée à Oletta, en 1758, où elle publia la Giustificazione della
rivoluzione di Corsica de l’abbé Salvini, volume de 408 pages et monument
respectable de notre histoire, l’imprimerie fut ensuite transférée à Cervione,
puis à Corte. Elle y publia une sorte de gazette, dite Raguagli della isola di
Corsica.
[11]
La Monnaie était à Murato. Elle frappa chaque année des pièces de un demi, deux
et quatre sous en cuivre ; de dix et vingt sous en argent avec la tête de Maure
ornée du bandeau comme effigie. C’est pour la réussite de ce projet que le
clergé alla jusqu’à se dépouiller des objets du culte.
[12]
Le même auteur anonyme dit bien, dans les Mémoires d’un officier de Picardie^
que Paoli était un ambitieux, mais il ajoute « qu’il voulait faire de la Corse
une république ». Il croit également que le sort de Gaffori l’épouvantait et
qu’il prenait les précautions les plus étranges pour ne pas être assassiné. Il
est aussi peu vraisemblable de dire cela que de l’accuser de concussion et de
lui attribuer des détournements d’argent, dont il déposait le montant en
Italie. Il serait plus véridique de signaler ses rapports avec l’Angleterre et
les subsides qu’il en recevait.
[13]
Sur toutes ces négociations diplomatiques, on peut lire l'article très vivant
que M. L. Villat a consacré, d’après M. Driault, à la Question corse au
XVIIIe siècle, dans le Bulletin de la S. des Sciences corses (1912).
[14]
Elle a été publiée par la Société des Sciences corses dans son bulletin de
septembre 1886.
[15]
« La libertà della mia nazione, sotto l’alta protezione della Francia », et
plus loin : « che la Republica renunzi ad ogni preteso diritto di sovranità
sopra la Corsica, di maniera che debba questa considerarsi uno stato totalmente
assoluto e indipendente. » Cf. Carteggio fra Paoli e Choiseul, p. 494 et
496.
[16]
Choiseul affectait d’être très mécontent de la république qui avait donné asile
en Corse aux Jésuites chassés de France et d'Espagne.
[17]
Le ministère anglais, préoccupé par la crise politique que traversait le
royaume, laissa agir Choiseul.
[18]
DRIAULT, Recueil
des instructions aux ambassadeurs ; introduction, p. CII.
[19]
Cet événement, connu sous le nom de conspiration d’Oletta, fut suivi d’une
répression brutale, dans laquelle sept habitants compromis furent condamnés à
être roués vifs et leurs corps, exposés sur la place publique, privés de
sépulture. On y a rattaché l'épisode de Maria Gentile, surnommée l’Antigone
corse, qui, malgré la défense du général français, réussit à soustraire et à
ensevelir le cadavre de son fiancé. [Cf. la Conspiration d'Oletta, dans
le Bulletin de la S. des Sciences corses (1893), et le drame de Maria
Gentile composé par M. P. LUCCIARDI (1912).]
[20]
Grimaldi, si l’on en croit la rumeur publique, dont l’abbé Rossi, dans ses Osservazioni
storiche (t. XII), se fait l'écho, aurait été déjà gagné à la cause
française, qu'il servit fidèlement par la suite ; cette accusation expliquerait
sa négligence.
[21]
« Le courage des Corses fut si grand, a écrit Voltaire, qu’ils se firent un
rempart de leurs morts pour avoir le temps de charger derrière eux ; leurs
blessés se mêlèrent parmi les morts pour affermir le rempart. On ne voit de
telles choses que chez les peuples libres. » (Voltaire, Siècle de Louis XV.)
[22]
Rossi, dans ses Osservazioni storiche, prétend que la bataille coûta 700
morts aux deux armées et que 400 étaient Français. M. de Lenchères dans sa
relation, avoue 200 Corses tués ou blessés et une soixantaine de Français ; M.
de Guibert dit 5 ou 600 Corses, dont 250 sur le pont seulement, et une
cinquantaine de Français.
[23]
Le système Gribeauval devait être en usage jusqu’en 1825. Il servit aux guerres
de la Révolution et de l’Empire. Le canon tirait à 11 ou 1.200 mètres deux à
quatre coups par minute et lançait des boulets de 6, 4 ou 2 kilogrammes, ainsi
que la boîte à mitraille, qui éclatait en pluie de balles à 400 mètres.
[24]
« France, tu as vaincu ; tu le dois à ton or honteusement répandu, fort peu à
tes armes, pas du tout à ton bon droit, mais surtout à tes ruses. »