HISTOIRE DES CORSES

TROISIÈME PARTIE — LA CORSE FRANÇAISE - LA GUERRE DE QUARANTE ANS

 

CHAPITRE XII. — LA TROISIÈME RÉVOLTE ET LA SECONDE INTERVENTION FRANÇAISE (1742-1755).

 

 

JEAN-PIERRE GAFFORI

La période qui s'étend de 1742 à 1753 achève de fixer les destinées de la Corse. C’est à la France que doit un jour échoir l’île, quand elle échappera aux Génois. Les troupes françaises vont en effet intervenir une seconde fois, mais au nom de Louis XV seulement. La maison d’Autriche, préoccupée par d’autres questions, laissera sa rivale jouer le rôle de sauveur et en tirer bénéfice. Ce rôle exigera toutefois une très grande habileté, car il faudra ménager tous les acteurs possibles du drame. Gênes, dont la susceptibilité de propriétaire était exaspérée par la faiblesse ; les Corses, dont la très grande méfiance acceptait seulement les conseils d’un monarque ami, par conséquent ennemi de la république, les puissances européennes, telles que l’Angleterre et l’Empire, qui se seraient opposées à l’occupation prolongée de l’île par le roi de France. Le grand mérite des ambassadeurs français aura donc été de réussir dans une tâche qui paraissait impossible au premier abord et dans laquelle avaient échoué les Impériaux.

 

Lorsque, dans l’automne de 1741, Villemur avait quitté la Corse avec ses troupes, il avait prédit une révolte prochaine des Corses. Il connaissait, pour en avoir été le témoin, la haine de ceux-ci pour les Génois, l’impossibilité d’une réconciliation durable entre deux ennemis également farouches. Toutefois ses prévisions ne se réalisèrent pas immédiatement ; de 1742 à 1745, l’île jouit d’une tranquillité relative. La raison en est dans la lassitude des vainqueurs et des vaincus, aussi bien que dans le départ de tous les chefs corses. Ambrosi, Giafferi et Paoli s’étaient embarqués pour prendre du service dans le Royal-Corse de Naples ; plusieurs autres avaient suivi les Français, en qualité d’officiers du régiment insulaire que Maillebois avait constitué. Livrées à elles-mêmes, les populations aspiraient alors au repos. L’apparition du baron de Neuhof, avec quelques munitions, à l’île Rousse, ne les troubla pas. Les principaux personnages de la Balagne lui firent comprendre qu’ils n’étaient plus disposés à prendre les armes en sa faveur, s’il n’était pas assuré du secours d'un grand État. Le pseudo-roi, qui avait attendu le départ de Maillebois pour tenter de nouveau la fortune, avec l’appui du gouvernement britannique (janvier 1743), n’insista pas et disparut[1]. De leur côté les Génois n’étaient pas moins épuisés et désireux de la paix. Ils avaient à craindre l'ambition du roi de Sardaigne, qui leur disputait le marquisat de Finale[2], et les menaces de la guerre de Succession d’Autriche, dans laquelle, parle traité de Worms (septembre 1743), ce même roi allait prendre parti pour la coalition austro-anglaise. Tout cela leur conseillait la sagesse. Enfin la brusque et récente apparition de Théodore, que la renommée accusait d’être un émissaire des Anglais, achevait de les troubler. Une révolte des Corses à ce moment eût été un désastre. Aussi la république s’efforça-t-elle de les rassurer. Elle remplaça le gouverneur Spinola, mort en février 1743 à Bastia, par Pierre-Marie Giustiniani (juin) ; ses manières aimables, l’accueil bienveillant qu’il réservait à tous les insulaires encouragèrent ceux-ci à lui proposer un arrangement. En voici les principaux articles, qui méritèrent de recevoir le nom de concessions Giustiniani.

 

Après une promesse solennelle de pardon pour tout ce qui s’était passé, le gouverneur accordait à tous les habitants le droit de posséder et de porter des armes, arquebuses, pistolets de poche et couteaux, moyennant une taxe de deux seini par feu. En 1715, la même contribution avait été consentie pour obtenir la suppression du port d’armes ; trente ans après, elle garantissait l’abus funeste de ce même port d’armes. La taille redeviendrait ce qu’elle était avant la révolte ; il était interdit de l'augmenter avant d’avoir consulté le Parlement des Douze et des Six, qui devrait lui-même en référer aux Communautés. Pour plus de clarté, on publierait un tableau des sommes dues par chaque piève et par chaque village. Cette fixité et ce consentement de l’impôt n’étaient pas une des concessions les moins appréciables du Règlement. Il y en avait d’autres. Les plus curieuses sont assurément celles qui ont pour but de sauvegarder la liberté individuelle. Tout accusé, même inculpé du crime de lèse-majesté, ne pourrait pas désormais être retenu en prison plus de quinze jours et, si les présomptions de culpabilité étaient formelles, plus de cinquante, sans jugement. La procédure ex in for mata conscientia ou more militari était abolie. Le gouverneur s’engageait pour l’avenir à défendre toute arrestation arbitraire et tout emprisonnement sans preuves. Cet article pouvait donc être considéré comme l’habeas corpus des Corses. Enfin, suivant une habitude déjà très ancienne, les insulaires demandaient pour leur clergé l’attribution de trois sièges épiscopaux dans l'île et même de quatre, quand on aurait dédoublé, comme il en était question, celui d'Aleria ; pour eux-mêmes, la nomination aux fonctions de lieutenant à Corte, à Aleria, à Sartène et à Vico, ainsi que la reconnaissance d’un ordre de noblesse.

 

Ces promesses de Giustiniani pouvaient paraître insuffisantes à quelques insulaires ; elles n’en formaient pas moins, dans leur ensemble, une constitution très acceptable, que le gouvernement génois approuva en août 1744 et dont un exemplaire devait être remisa chaque podestat. Malheureusement la liberté, qui avait été laissée à chaque Corse de se munir d’armes à feu ou autres, devait avoir les pires résultats. Comme au XVIIe siècle, les homicides et les assassinats se multiplièrent. Des plaintes s’élevèrent partout contre l’indifférence du gouverneur. Mais, soit que ces discordes intérieures l’enchantassent, soit, comme il le prétendit, que ses forces fussent insuffisantes pour rétablir l’ordre, il ne fit rien. Alors, conformément à une décision prise au mois de mars de l’année précédente, les Corses résolurent de suppléera la faiblesse de leur suzerain et de réprimer eux-mêmes les crimes et les délits. Leurs délégués se réunirent à Orezza, le 30 août 1743 ; ils recevaient une lettre circulaire, dans laquelle on les prévenait « que l’état déplorable de file, les discordes, les inimitiés et les assassinats quotidiens excitaient la compassion et qu’il fallait à tout prix enrayer une ruine imminente que l’État souverain, trop occupé ailleurs, était impuissant à prévenir ». L’assemblée choisit comme Pacificateurs l’abbé Venturini, le Dr Jean-Pierre Gaffori, de Corte, dont le rôle politique depuis 1734 était très populaire[3], et le capitaine Alerius Matra, député de la piève de Serra. Elle chargea ces trois hommes d’effectuer une tournée dans l’île, avec une escorte de 150 hommes, et leur confia la mission de juger les différends ou de punir les coupables. En même temps elle demandait à la république de ne pas prendre ombrage d’une institution qui avait seulement pour but la tranquillité publique. Les « enquêteurs » se mirent aussitôt en route. Ils firent de l’excellente besogne, en employant tantôt la force, tantôt la persuasion.

 

Il leur fut cependant impossible de ne pas éveiller la susceptibilité et la jalousie du gouverneur. Les Génois considéraient la création des Pacificateurs comme une atteinte à leur souveraineté, et leur opinion était fondée en droit. Ils s’efforcèrent donc de paralyser l’action de Gaffori et de ses compagnons ; bien mieux ils la combattirent ouvertement. Certain jour où les trois enquêteurs se présentaient devant Gorte, avec une escorte de quatre cents amis dévoués, le commandant du château leur interdit l’entrée de la ville et les fit mitrailler. Dès lors le désaccord alla en augmentant entre les Corses et les Génois. Le rappel de Giustiniani, son remplacement par Etienne Mari qui vint avec des instructions sévères, les tentatives faites pour arrêter Gaffori, l’interdiction adressée aux insulaires de venir se ravitailler dans les présides génois, le pillage des églises et des couvents du Cap par le gouverneur qui voulait se procurer l’argent nécessaire à la solde des troupes, achevèrent de mécontenter une population qui n’avait oublié ni la récente révolte, ni ses griefs anciens. Un incident pouvait, en 1745, donner naissance à l’insurrection. Il fut créé par un émissaire du roi de Sardaigne, venu expressément dans ce but.

 

Le roi de Sardaigne et de Piémont, Charles-Emmanuel III, faisait, depuis le 3 septembre 1743, avec la maison d’Autriche et l’Angleterre, partie d'une coalition dirigée contre la France et son influence en Italie ; il s’était fait promettre par ses alliés le territoire génois de Finale. Gênes, menacée dans son domaine continental, allait l’être également en Corse. Cette triple entente anglo-austro-sarde est curieuse par les intrigues auxquelles elle donna lieu et par la duplicité des trois participants[4]. L’Angleterre, qui prévoyait déjà ses grandes destinées maritimes et coloniales et entendait y consacrer d’ores et déjà toutes ses ressources, se préoccupait delà Corse depuis 1730. L’intervention française lui avait causé du dépit et, pour éviter que sa rivale ne s’installât dans l’île, elle se mit à exciter à la fois la méfiance de Gênes et de Vienne : « L’affaire des Corses, disait un de ses ministres, a été regardée jusqu’à présent par l’Europe comme une question insignifiante ; elle peut, à l’heure actuelle, devenir la cause d’une guerre générale. » L’alliance anglo-autrichienne se fit donc contre la France sans doute, mais la Corse y aida beaucoup. Or un troisième larron convoitait également cette île ; c’était la maison de Savoie, installée à Turin. Son ambition, qui fut toujours « persévérante et attentive », ne rêvait pas moins qu’une hégémonie en Italie ; elle ne se laissait embarrasser par aucune question de sentiments ; elle recherchait l'alliance la plus profitable et avouait « qu’elle ne se donnerait pas à bon marché ». La surenchère, a-t-on dit, fut mise par les ennemis de la France ; c’est de leur côté que Turin se tourna. Les circonstances lui étaient favorables. Comment le Savoyard n’aurait-il pas songé à profiter de l’état de guerre pour s’emparer d’une île telle que la Corse, qui, avec Finale, aurait complété la liaison du nord au sud entre le Piémont et la Sardaigne, qui lui aurait donné les avant-postes de la péninsule ? Les Corses étaient toujours prêts à seconder une intervention étrangère ; Gênes inquiétée par les Impériaux du Milanais à l’est, parles Piémontais au nord, aurait trop d’embarras pour défendre vigoureusement son royaume insulaire. L'Angleterre ne demandait qu'à encourager cette ambition. « Elle veut, écrivait un ambassadeur, rendre le roi de Sardaigne très puissant pour en faire une digue contre la France. » Ainsi s’était nouée en 1743, à la faveur des troubles causés par la succession d’Autriche, la coalition anglo-austro-sarde. Les Anglais y gagnaient d'empêcher les Français de dominer sur la Corse ou sur l’Italie, c'est-à-dire sur le bassin occidental de la Méditerranée ; la maison de Savoie y pêchait en eau trouble un État inespéré ; la famille des Habsbourg faisait échec à celle des Bourbon, sa rivale séculaire.

 

C’est pourquoi le 6 octobre 1745, sous prétexte que la république avait violé les promesses faites à Charles VI en faveur des Corses, disaient l’impératrice Marie-Thérèse et le roi de Turin Charles-Emmanuel III, que Gênes se préparait à vendre l’île à l’Espagne, ajoutait le gouvernement britannique, les trois alliés offrirent leur protection à la « malheureuse » Corse et s’engagèrent à la défendre avec toutes leurs ressources. En vain les Génois s’humilièrent-ils devant l’amiral anglais Matthews et firent-ils de plates excuses pour le mal qu’ils ne lui avaient pas causé ; ils n’en furent pas moins traités avec dédain et insolence. Dès novembre 1745, la conquête de la Corse par les Anglais et les Sardes commença. Le 3 janvier 1746, Marie-Thérèse s’y associait par une déclaration retentissante. Elle jurait de venir en aide à un peuple « qui gémissait sous le joug d'une domination cruelle » et de punir une république qui, « sans se soucier des lois de l’humanité, avait oublié les promesses faites à son père l’empereur et méprisé sa garantie[5] ». Ces témoignages de sympathie subite et intéressée eurent pour résultat l’envoi dans l'île de Dominique Rivarola d’origine bastiaise, officier au service du roi de Sardaigne. Il noua des intelligences parmi ses compatriotes, se présenta comme l’émissaire d’une grande puissance maritime désireuse de libérer les Corses, se ménagea un parti parmi les mécontents et, quand il fut certain d’être bien accueilli par eux, il fit appel au concours de la flotte anglaise qui croisait dans ces parages. Au mois de novembre 1745, l’amiral Cooper se présentait devant Bastia, avec huit navires de guerre et quelques brûlots. La chute de cette place était considérée comme un coup mortel porté à la domination génoise. L’escadre intima au gouverneur l'ordre de se rendre ; sur son refus, le bombardement commença, tandis que la ville était assiégée sur terre par une troupe de Corses révoltés à l’instigation de Rivarola. Celui-ci avait même dans la citadelle des partisans qui se préparaient à un soulèvement, lorsque nuitamment le gouverneur s’échappa et se réfugia à Calvi. Le lendemain, la place capitula. Saint-Florent subit le même sort. Le château de Corte ouvrit ses portes à Gaffori, dont l’héroïsme[6] intimida la garnison. Si l’amiral anglais avait continué sa croisière, il est certain qu’aucune forteresse ne serait demeurée au pouvoir des Génois. Mais brusquement il s’éloigna et ne revint plus.

 

Les chefs corses et Rivarola restés seuls se disputèrent, ce qui était inévitable. Celui-ci, qui travaillait pour le roi de Sardaigne, contestait la possession de Bastia à ceux-là, dont le seul but était l’in dépendance. La discorde aurait peut-être compromis le remarquable résultat obtenu, si les rivaux, cédant aux instances des habitants, ne leur avaient reconnu le droit de s’administrer eux-mêmes. La capitale fut évacuée ; le champ fut laissé libre aux intrigues des Génois. Le 15 février 1746, les principaux personnages de la ville accusés de connivence avec les rebelles de l’intérieur furent arrêtés par la populace ; le drapeau génois fut arboré sur la citadelle. Vingt-six prisonniers, envoyés à Gênes, furent jugés, décapités, condamnés aux galères ou à la prison perpétuelle (7 mai 1746). Comme le disait le représentant de la France à Gênes il aurait mieux valu recourir à la clémence qu’à la sévérité. Celle-ci ne pouvait qu’irriter les populations car le procès était réellement injuste, plusieurs accusés étaient innocents et on leur avait promis à tous l’honneur et la vie sauve[7].

 

Le châtiment ne se fit pas attendre. A la nouvelle de la condamnation, Gaffori et Vicissitudes Matra avaient publié un édit de la guerre, qui mettait les Bastiais au ban de la nation et punissait de mort quiconque leur fournirait des vivres (juin). Rivarola se préparait à faire un nouveau siège de la ville pour tirer vengeance de sa trahison. En même temps, le 6 septembre 1746, Gênes elle-même, bloquée sur mer par l’amiral anglais Rowley et sur terre par un de ses concitoyens exilés, Botta Adorno, commandant en chef des troupes autrichiennes, capitula et fut occupée par les Impériaux. Elle dut payer une contribution de quinze millions de francs, s’humilier devant l'impératrice et fournir une quantité énorme de munitions et de vivres pour une expédition contre la Provence. La république cessa pour ainsi dire d’exister ; la Corse disparut de ses préoccupations. Comme l’écrivait l’agent français, cette île allait momentanément devenir une proie pour la coalition austro-anglo-sarde. Mais le meilleur résultat fut de permettre à la révolte de bien s’organiser militairement et administrativement. Des troupes lui parvinrent de Sardaigne et le siège de Bastia fut recommencé en juillet 1747. Le 17 de ce mois, les assiégeants s’emparaient de Terravecchia et faisaient une brèche dans le mur du bastion Saint-Charles. Peut-être se seraient-ils emparés une seconde fois de la citadelle, si, par un revirement subit delà fortune, Gênes, qu’une insurrection populaire avait, au mois de décembre précédent, débarrassée des Impériaux, n’avait fait un effort considérable et envoyé à la hâte un renfort de 500 hommes (septembre 1747). Ce secours inespéré obligea Rivarola à décamper jusqu’à Saint-Florent, où le gouverneur génois vint l’assiéger inutilement.

 

On se retrouvait donc dans la même situation qu’en 1746, avec cette seule différence que la Sardaigne et Rivarola, comme autrefois Théodore, voyaient à la fois diminuer leur prestige et leurs partisans. Pour les conserver et ne pas perdre tous les avantages réalisés jusqu’à ce jour, il fallait que Charles- Emmanuel et les Anglais se décidassent à un nouvel et grand effort. L’un des chefs de la révolte, Giuliani, se rendit donc avec Rivarola à Turin ; ils y obtinrent ce qu’ils désiraient. Le 3 mai, un convoi de 1.500 hommes, escorté par deux navires anglais, arrivait dans le golfe de Saint-Florent. Le chevalier de Cumiana les commandait. Il ordonna de reprendre les sièges de Bastia et de Calvi, mais sans y mettre beaucoup d’ardeur. C’est que les négociations de paix étaient déjà commencées entre les belligérants fatigués et, le 30 octobre 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle allait être signé. En vain Gaffori se rendit-il à Turin pour supplier le roi de se rappeler les intérêts des Corses au cours des pourparlers ; en vain les insulaires adressèrent-ils une supplique aux membres du Congrès, exposant leur misérable situation, leur désir de recouvrer les anciennes libertés et leur volonté de ne jamais plus être asservis aux Génois. Les plénipotentiaires se désintéressèrent d'un pays auquel tour à tour leurs souverains avaient prodigué, en 1732, en 1741, en 1745, les promesses de protection les plus formelles. Au milieu des questions capitales qu’ils discutèrent, celle de Corse les laissa indifférents.

 

En réalité, il ne faudrait pas l’oublier, la France y pensait, mais en secret ; ses projets allaient être bientôt dévoilés. Si le traité, qui terminait une guerre glorieuse pour elle, ne lui donnait aucun avantage immédiat, il profitait à ses alliés ; à la Prusse, qui gardait la Silésie ; à l’Espagne, qui en retirait les duchés de Parme et de Plaisance ; à Gênes, qui réoccupait le territoire de Finale et pour qui Louis XV allait pacifier la Corse. Le gouvernement royal ne songeait pas encore à s’approprier l’île, ce qui eût été prématuré et difficile en 1748, mais il ne voulait à aucun prix qu’elle tombât aux mains des Anglais. Maîtres de Minorque et de Gibraltar, ils auraient, en occupant la Corse, commandé dans la Méditerranée et menacé les intérêts commerciaux et moraux de la France dans cette mer. Aussi les agents français informaient-ils très exactement leur ministre des menées anglaises. Ils écrivirent que la tentative de restauration de Théodore, en 1743, paraissait être appuyée par l’Angleterre, que des conversations secrètes avaient lieu entre les gouvernements britannique et génois. La république trahissait Louis XV, qui venait de faire une expédition en sa faveur contre les insulaires ; les Anglais se jouaient des Génois qu’ils voulaient déposséder de la Corse. A ces nouvelles, la cour de Versailles faillit se fâcher. Elle offrit nettement son alliance à Gênes, qui accepta ; le traité d'Aranjuez (7 mai 1745) brouilla cette cité avec l’Angleterre, mais tranquillisa la France. En 1746, la flotte anglaise bombardait Bastia. Le 21 novembre, le consul français en envoyait la relation au secrétaire d’Etat d'Argenson et ajoutait : « Le commandant de l'escadre a déclaré qu’il prenait possession de la Bastie par ordre de Sa Majesté Britannique. Si les Anglais s’y établissent, il ne sera pas facile de les en dénicher, ce qui ne pourra pas manquer d’incommoder beaucoup notre navigation, étant capables avec deux seules frégates, dans le canal de Piombino, de déranger complètement notre commerce maritime des ports de l'Italie et des Echelles du Levant. » Remarques justes, qui montraient la nécessité pour la France d'agir vite et bien.

 

A partir de 1746, elle songe donc résolument à une intervention effective en Corse. Les défiances génoises la retardèrent : « Ils désirent bien recevoir de l’argent, ils pleurent pour en avoir, ils se plaignent de leur situation dans l’île, mais ne veulent pas entendre parler d'une expédition militaire. » Or le manifeste des cours de Turin et de Vienne en faveur des révoltés, la nouvelle que leurs chefs avaient eu une entrevue avec les capitaines des navires anglais, épouvantèrent la république. En 1747, elle avoua son impuissance totale et supplia « le Roi Très Chrétien », par l’intermédiaire de son ambassadeur Pallavicini, de lui venir en aide. « Jamais, écrivait-on, sa détresse n’a été plus grande ; elle n’a ni vivres, ni munitions pour elle-même ; elle ne peut donc pas en envoyer en Corse[8]. Cependant les Anglais rôdent autour de ce pays ; un nouveau débarquement austro-sarde est imminent. » Au même moment la France apprenait que sa rivale anglaise, sans se soucier de ses alliés, négociait avec l’Espagne et lui offrait la Corse, dans l’espoir de brouiller les Bourbons de Madrid et de Versailles, peut-être aussi d'obtenir des concessions commerciales en Amérique : « Un accommodement avec l'Espagne, disait le duc de Newcastle, est un si grand objet qu’il ne faut pas risquer de le manquer pour une chose qui me semble de si peu d’importance comme la Corse. » La question de Gibraltar, que l'Espagne réclamait, fit sans doute échouer ces pourparlers, mais la France avait raison de s’inquiéter. Sur ses instances sérieuses, Gênes accepta un envoi de troupes ; le 3 septembre 1747, quatre compagnies de grenadiers, sous les ordres du colonel de Choiseul-Beaupré, débarquaient, avec un contingent génois, pour débloquer Bastia. Renforts insuffisants, puis- qu’ils n’empêchèrent pas un troisième siège de cette ville parles Austro-Sardes de Cumiana. La France y répondit par une augmentation de l’effectif mis à la disposition de la république ; au début de 1748, puis en mai, plusieurs bataillons arrivèrent successivement, avec le marquis de Cursay pour commandant. La Corse allait devenir un des théâtres de la guerre dite de la Succession d’Autriche, un champ de bataille des Austro-Anglo-Sardes et des Franco-Génois, quand l’armistice en septembre, puis la paix en octobre, arrêta les hostilités.

 

Le traité d’Aix-la-Chapelle ne parlait pas de l’évacuation de l’île par les Français. Le marquis de Cursay y resta jusqu’en 1752 et y accomplit une tâche aussi délicate que compliquée. Il lui fallait assister à l’évacuation de la Corse par ses adversaires austro-sardes, réduire les insulaires pour les amener à la soumission, enfin redonner aux Génois assez de prestige et de force pour qu’ils pussent garder leur colonie sans craindre une intervention étrangère. Or ce prestige était tellement affaibli que les Génois étaient un objet de risée pour leurs sujets. Cursay n’avait donc pas à compter sur le concours moral ou militaire de la république ; il était réduit à ses propres ressources. Comme il le dit lui-même, pour soumettre la Corse, deux moyens seulement étaient possibles, celui des armes ou celui de la négociation. L’expérience avait prouvé que la force était aussi inutile que préjudiciable, seul un bon gouvernement était capable de ramener la tranquillité. Il fallait donc persuader le peuple et ses chefs que le roi de France était a même de la leur donner. Ces chefs, au nombre d’une trentaine, comptaient parmi les plus riches et les plus influents ; ils avaient cherché, par vanité ou par ambition, à exercer sur leurs compatriotes une influence énorme et ils y avaient presque réussi. Mais leur crédit était surtout puissant pour faire le mal, médiocre pour réaliser le bien ; on les suivait quand il s'agissait d’une révolte contre la république, on s’en méfiait quand ils parlaient d’entrer dans la voie de la soumission. Il fallait se garder de recourir à eux pour pacifier l’île, mais il était indispensable de ménager leur susceptibilité. La majorité des habitants demandait la justice, dont le mépris avait causé toutes les révoltes et une protection efficace contre les malversations et la vendetta. La France devait leur promettre l'une et l’autre, puis tenir rigoureusement parole. Quand elle aurait éliminé les fauteurs de désordres, elle donnerait au peuple les règlements assortis à son tempérament, garantis par Louis XV, qu’il avait toujours demandés. En somme il s’agissait de gagner la foule à force d’équité, les chefs par l’intérêt ; il fallait être le tuteur des Génois, le protecteur des Corses, le défenseur de l’intégrité de l’île, tout en rendant le nom français sympathique, sans froisser l’Europe. Ne suffit-il pas à la gloire d’un homme d'avoir réalisé un tel programme ?

 

Pour cela, Cursay fut affable, mais rigide, bienveillant, mais juste, plein d’une bonhomie qui n’excluait pas sévérité ; suivant une expression consacrée, il eut, pendant ses trois ans de gouvernement absolu, une main de fer dans un gant de velours. Il fut presque de suite sympathique aux révoltés ; plusieurs d’entre eux avaient gardé rancune à la France qui les avait soumis, puis abandonnés en 1742, mais ils se souvenaient avec regret de l'administration équitable de Maillebois. Du reste, le gouvernement royal avait, depuis cette époque, entretenu dans l’île un parti français dont les principaux personnages étaient cette dame Colonna qu’on avait comparée à Mme de Chevreuse et l'archi- prêtre Orto, d'Ajaccio, qui touchait pour prix de sa fidélité une pension de 600 livres. Gaffori lui-même devait par la suite l’imiter en acceptant une subvention annuelle de 6.000 livres. Dès son arrivée en Corse, en 1748, Cursay écrivait à son secrétaire d’Etat : « Le nom français est ici plus respecté et plus craint qu’il ne l’est dans aucun autre pays. Beaucoup d'habitants sont disposés à recevoir la protection du roy, et si le ministre le voulait, le peuple se rangerait aux volontés du Roy... Le nom de la république leur est plus en horreur que jamais. » (1er et 10 juillet 1748.)

 

Cursay allait profiter de ces dispositions. Dès que les Austro-Piémontais eurent évacué les places qu’ils occupaient (novembre), son action commença. Déjà il avait laissé entendre qu’il était délégué par son gouvernement pour rendre la paix au peuple corse, pour écouter ses doléances, non pour lui imposer une soumission par les armes. Déjà il avait entamé avec Gaffori, par l’intermédiaire d’un de ses frères résidant à Bastia, des pourparlers de soumission. Quand, le 2 décembre, il eut à Biguglia, avec Gaffori et dix-huit des autres chefs, une entrevue dont rien ne transpira, l’accord était tacitement conclu. Il est probable, comme le laisse entendre Cursay lui-même, qu’il profita du désarroi et de l’inquiétude dans lesquels le départ des alliés avait laissé les promoteurs de la révolte. Ils avaient entraîné leurs compatriotes à soutenir l’invasion sarde, ils s’étaient vantés d’avoir l’appui d’une forte puissance maritime, et voilà que la paix laissait les insurgés à la merci des vindicatifs Génois et de leurs amis, les Français. Gaffori, Giuliani et les autres pouvaient-ils lutter à la fois contre le ressentiment de leurs compatriotes et celui de la république ? Déjà Rivarola, le plus coupable d’entre eux, après avoir été renié et traité de sot et d’incapable par les ministres anglais, s’était éclipsé. Matra s’était empressé d’abandonner ceux qu’il avait engagés dans une mauvaise voie, en acceptant un poste de colonel dans un régiment sardo-corse, ainsi qu’une gratification de 70.000 livres de la part des Génois[9]. Pour éviter d’en venir à cette extrémité, un seul moyen s’offrait aux autres chefs assemblés à Biguglia : accueillir les avances de Cursay, et grâce à lui, garder leur considération vis-à-vis des insulaires, une sauvegarde contre leurs adversaires, tout en demeurant les pacificateurs de leur patrie. C’est à quoi se résolurent les dix-neuf personnages. Dès lors Gaffori, par patriotisme plus que par intérêt, allait être l’auxiliaire le plus dévoué de la politique française.

 

Cet engagement, très loyalement observé par les principaux habitants de l'En-deçà des monts et par Luc Ornano, de que l’on considérait à tort ou à raison comme le chef de l’Au-delà, permit à Cursay de marcher de succès en succès. Il se fit remettre les places fortes qui étaient aux mains des Corses : Saint-Florent, Ile Rousse, San-Pellegrino, Corte. Puis, avec beaucoup de confiance, le 3 décembre, il entreprit une tournée dans la Terre du Commun. Il y tint une assemblée générale, à l’issue de laquelle quinze procureurs furent désignés : cinq dans l’Au-delà, dix dans l’En-deçà ; toutes les négociations devaient être conduites avec eux. En janvier 1749, il s’aventura jusqu’à Corte, où, par un discours habile, il se fit accorder pleins pouvoirs d’agir à sa guise. De là il gagna Ajaccio ; l’accueil y fut aussi sympathique qu'ailleurs.

Certain de posséder alors la confiance des populations, il prétendit obtenir la soumission à Gênes, dont il avait jusque-là évité de prononcer le nom. Il convoqua les chefs et les procureurs à Saint-Florent, leur offrit un excellent repas et le termina par un discours qui contenait cette phrase : « Il faut obéir à la volonté du roi et obtenir sa protection en reconnaissant le Sénat comme votre suzerain. » Cette proposition, à laquelle la majorité ne s’attendait pas, fut mal accueillie. On la renvoya à une assemblée, formée par un député par piève et munie de pouvoirs spéciaux. Elle se tint à Oletta et fut tumultueuse. Mais, la prudence l’emportant sur l'indignation, les délégués se soumirent au roi de France ; le nom de Gênes ne fut pas prononcé : Beviamo il calice amaro, disait-on, evviva il nostro Rè[10]. Cursay remportait un magnifique succès, récompense légitime de son administration intègre et de sa justice impartiale. Les garnisons françaises, fortes de 2.000 hommes et installées dans tous les ports, arrêtaient les criminels, à l’aller comme au retour ; la paix régnait dans l’île. Des tribunaux français, institués un peu partout, jugeaient avec une sévérité qui réjouissait les habitants ; un escadron volant de soldats prêtait son appui à la répression. En apparence, la domination génoise avait disparu. Cursay se conduisait comme le véritable souverain, instituait à Bastia sur les ruines de l’Académie dite des Vagabonds une Académie des sciences et des lettres qui devait retenir les cinq ou six cents jeunes gens, dispersés chaque année à Rome, à Pise, à Venise, à Padoue pour y faire leurs études ; négligeait de consulter le gouvernement génois ou ne le mêlait à aucune négociation. Les trois années qui s’écoulèrent de 1748 à 1750 furent des plus paisibles ; par son ascendant, fait de respect et de crainte, il donnait à la Corse le repos que ses chefs nationaux eux-mêmes ne lui avaient pas procuré.

 

Une telle conduite devait naturellement inspirer aux Génois une jalousie et une crainte d'autant plus fortes que leur faiblesse était plus grande. Le nouveau gouverneur Grimaldi, personnage très influent dans sa patrie, ressentit une vive humiliation de l’abandon où le laissait le marquis de Cursay, que son roi venait de nommer général. Une sourde rivalité naquit entre les deux hommes ; elle ne tarda pas à dégénérer en guerre ouverte. Défense fut d’abord faite aux Corses de recourir à la justice des Français ; on suscita à ceux-ci beaucoup d’ennuis pour les approvisionnements. Enfin le Sénat se plaignit lui-même à l’ambassadeur de France et à Louis XV. Il accusa Cursay de le supplanter dans l’île, de le discréditer dans l’esprit des habitants. Il lui reprochait : 1° d’exercer la justice dans les États d’un prince souverain ; 2° d’occuper militairement tous les ports ; 3° de se montrer trop inflexible dans la répression des délits et des crimes. L’accusé dut se disculper ; il le fit assez habilement pour que le ministre prît sa défense et menaçât la république de rappeler les troupes royales.

 

Ces incidents laissaient voir la nécessité de publier au plus tôt un règlement de paix définitif. L’ambassadeur français à Gênes, le chevalier de Chauvelin, avait été chargé de l’élaborer d’accord avec le Sénat. Quand les principaux points en eurent été fixés, il se rendit en Corse pour les soumettre à l'acceptation des insulaires. L’intervention de ce nouveau personnage allait compromettre les résultats obtenus par le général de Cursay. Chauvelin avoue lui-même qu’il vint avec une prévention très forte contre les Corses et contre leur protecteur ; sur la foi des Génois, qui l’avaient longuement circonvenu, il croyait, comme la plupart de ses compatriotes, que les insulaires étaient « les plus fins, les plus fourbes et les plus imprévoyants du monde et qu’il fallait ne pas se laisser abuser et tromper par eux. » Il fit donc convoquer à Oletta (juillet 1751) un congrès et y annonça brutalement ces bonnes nouvelles : la république seule aurait le droit de présenter un règlement pour la paix ; le roi en serait le seul garant et lui, Chauvelin, maréchal de camp et lieutenant général de l'armée française en Corse, le seul intermédiaire entre les rebelles et leur maître. Puis il donna connaissance des intentions génoises, en insistant sur les points suivants :

Gênes entretiendrait dans l’île des garnisons, aux frais des habitants ; le gouverneur résidant à Bastia aurait seul les pouvoirs militaires et judiciaires ; les ecclésiastiques corses ne pourraient occuper que trois sièges épiscopaux sur cinq ; neuf assesseurs, dont trois Corses, siégeraient au criminel près du gouverneur ; deux siégeraient au civil, l'un Corse, l’autre Génois ; tous les officiers subalternes et les employés seraient choisis dans l’île et honnêtement rétribués ; les revenus du pays, affectés à la solde des troupes et au salaire des fonctionnaires, seraient établis, répartis et perçus par les chefs des communautés ; la liberté du commerce, de l’industrie, des arts et des sciences serait enfin proclamée.

Si quelques-uns de ces articles donnaient pleine satisfaction aux insulaires, quelques autres leur paraissaient inacceptables, comme l’obligation de se soumettre aux Génois ou celle de payer toutes les dépenses de l’administration et des présides. De vives protestations éclatèrent. Chauvelin les calma aussitôt par la menace du départ immédiat de tous les Français. Grâce à Cursay, il eut la grande satisfaction d'obtenir la nomination de quatre députés, chargés d'aller présenter les hommages de l’assemblée au gouverneur génois.

 

Il semblait donc, à ce moment, que pour ne pas mécontenter le roi de France, Gaffori et ses compatriotes fussent prêts à tout accepter. Chauvelin revint à Gênes avec cette conviction. Le gouverneur Grimaldi lui-même, persuadé des bonnes dispositions de ses administrés, se décida à faire preuve d’autorité. Il entreprit une tournée dans l’île. Mais, « à la première piève, il n’osa pas débarquer ; à la seconde piève, il s’enfuit ; à la troisième, il faillit être pris ». Il revint à Bastia. Sa mauvaise humeur retomba sur Cursay. Leur mésintelligence s’accrut ; toute visite, toute relation cessa entre eux. Grimaldi autorisa tous les exilés et les bandits, chassés par les Français, à revenir dans l’île. Le général de Cursay voulut les en empêcher et un véritable combat fut sur le point de s’engager à ce sujet, sur les quais de Bastia, entre les troupes françaises et génoises. L’hostilité devint si forte qu’on vit un jour les montagnards, réunis par Gaffori, marcher sur Bastia, au secours du général, qui les arrêta aux portes de la ville. Il était temps que l’occupation française prît fin, si l’on ne voulait point voir se produire les incidents les plus regrettables.

Au mois de mars 1752, le règlement de paix rédigé à Gênes fut envoyé à Bastia. Cursay reçut la délicate mission de le faire accepter avant le départ des troupes françaises qu’un décret royal venait de fixer aux premières semaines de 1753. Il réservait en particulier à la métropole elle-même les appels de toutes les causes et imposait à chaque famille une taxe de vingt-huit livres par feu. Les questions essentielles étaient donc réglées au détriment des Corses, qui ne pouvaient avoir aucune confiance dans la justice vénale des Génois de terre ferme et qui étaient imposés plus lourdement que jamais. Cursay convoqua en vain à Bastia les députés de toutes les pièves, les pressa de toute son éloquence, fit intervenir l'influence de Gaffori, mais ne put pas obtenir l’assentiment de l’assemblée (13 octobre). Cet échec donna raison aux accusations génoises qui avaient représenté le général comme un ambitieux incapable. Il fallut accorder une satisfaction, au moins morale, au Sénat dépité ; le gouvernement français donna l’ordre d’arrêter son représentant en Corse et de le faire conduire sous bonne escorte à Antibes comme criminel d’Etat (décembre 1752).

 

Ce rappel injustifié et la disparition du seul homme qui avait su pacifier l’île mécontentaient les habitants. La république et son commissaire Grimaldi se flattèrent de réussir mieux que les Français. Ils firent distribuer des billets qui accusaient formellement le général disgracié d’avoir rédigé lui-même le règlement ; ils promirent aux Corses de se montrer généreux, s’ils avaient directement recours à leur métropole ; ils distribuèrent les faveurs, les brevets de capitaines et de lieutenants, gagnèrent à leur cause le Fiumorbo, la piève de Rocca, Quenza et Alata, ainsi que plusieurs autres villages et individus. La perspective du départ des Français inquiétait en effet tous les Corses ; beaucoup d’entre eux préféraient se soumettre avant que les Génois ne fussent redevenus maîtres de leur vengeance ; les autres, et Giuliani était du nombre, n’étaient pas éloignés de penser de même. Gaffori, qui aurait voulu punir les sentiments ligurophiles de son collègue, en fut empêché par la population. Dans le courant de février 1753, le colonel de Courcy, qui avait remplacé Cursay, évacua la Corse avec ses troupes et, Grimaldi ayant au mois de mai publié une amnistie générale, Gaffori convoqua le peuple en congrès (10 juin). A la majorité des voix, il fut décidé qu'on entamerait des pourparlers avec le gouverneur. Ils ne devaient pas aboutir ; les concessions des uns étaient trop éloignées des demandes des autres. Du reste, Gaffori réprouvait la soumission par ambition autant que par sentiment. A la vérité, la politique de Cursay était la seule qui pût être employée, mais la jalousie et la maladresse des Génois l’avaient compromise. Chauvelin lui-même, qui ne peut pas être suspecté d’hostilité envers les Génois, ni de partialité pour les Corses, venait de l’avouer dans un mémoire au roi : après avoir reconnu loyalement ses torts, il y constatait que Cursay avait joui d’un réel ascendant sur les insulaires et qu’il en était aimé et considéré ; il fit l'éloge de sa politique et de son plan et reconnut qu’il ne s'en était pas écarté. Le gouverneur génois fut bien forcé de le reconnaître à son tour, quand ses projets personnels de pacification eurent échoué. L’humiliation qu’il en ressentit et la haine qu'il voua désormais à Gaffori le poussèrent à une de ces résolutions dont les Génois avaient eu souvent lieu de se repentir. Il décida la mort du chef des Corses et, le 2 octobre 1753, Baptiste Romei, un Cortenais, assisté de cinq autres traîtres, assassinait Gaffori, avec la complicité du frère de la victime brouillé pour des raisons d’intérêt avec elle et vendu aux Génois.

Ce crime prépara la quatrième révolte. Elle sera la dernière, puisqu’elle permettra à la France d’intervenir une troisième fois et de réaliser, malgré Pascal Paoli, l'annexion. On ne saurait nier qu’elle le méritât puisque, pendant les dix années déjà écoulées, elle avait su empêcher l’établissement, qu’elle craignait avec raison, d’une tierce puissance dans l’île, se présenter aux Génois comme un protecteur désintéressé, se créer parmi les Corses un parti nombreux et influent, dont elle usera bientôt, et n’éveiller les soupçons d’aucune puissance rivale. S’il est quelque peu exact de dire qu’au point de vue continental la guerre de Succession d’Autriche fut une entreprise « bête », au point de vue corse elle eut des résultats très fructueux.

 

RÉSUMÉ

La période qui s’étend de 1742 à 1753 voit éclater une troisième révolte et se produire une nouvelle intervention française.

I. Vaines tentatives de pacification (1742-1745). — De 1742 à 1745, la lassitude est générale. Pour avoir la paix, Gênes fait à ses sujets des concessions avantageuses dites de Giustiniani ; mais elle laisse le pays dans l’anarchie. Les insulaires élisent trois Pacificateurs pour rétablir l’ordre ; parmi eux est Jean-Pierre Gaffori, de Corte. Gênes s’en inquiète ; elle empêche leur mission et provoque la colère. Elle est mise à profit par le roi de Sardaigne et de Piémont, qui convoite la Corse, et par son agent Rivarola, qui fomente une révolte.

II. Guerre de Succession d’Autriche (1745-1748). — La Corse se trouve ainsi mêlée à la guerre dite de la Succession d’Autriche. L’Angleterre, l’Autriche et la Sardaigne alliées jettent les yeux sur l'île, promettent aux habitants de les délivrer d’un tyran et, avec leur concours, assiègent et prennent Bastia (1746). Gênes effrayée et manquant de ressources s’allie avec la France et délivre Bastia, qui est de nouveau assiégée en 1747. Quatre bataillons français, sous les ordres du marquis de Cursay, débarquent pour la défendre. Le traité d’Aix-la-Chapelle met fin à la guerre et laisse la Corse aux Génois (1748).

III. Cursay et l’intervention française (1748-1751). — Les troupes françaises restent seules dans l’île. Cursay va la pacifier. Il y trouve un parti français sérieux, suit une politique sévère, mais juste, gagne les chefs, séduit les habitants et leur soumet un projet de paix avec les Génois. Malgré les répugnances, il est accepté. Le succès est compromis par la jalousie du gouverneur ; il accuse Cursay de le supplanter ; il obtient son rappel et celui des Français. Les Corses et leur chef Gaffori refusent alors de faire la paix avec la République. Celle-ci attribue son échec à Gaffori et le fait assassiner (1753). Ce crime est le signal d’une révolte définitive.

 

LECTURE

LA POLITIQUE DU MARQUIS DE CURSAY

La tournure que les affaires de Corse ont prise dans ces derniers temps est si bizarre, et les moyens que M. de Cursay met en usage pour ramener les peuples de ce royaume à l'obéissance de leur légitime souverain sont au premier aspect si extraordinaires, que rien n’est si naturel que de douter de leur succès. J’ai été moi-même un des plus incrédules sur ce point. Je n’ai vu d’abord dans les Corses qu’un peuple inconstant, indocile et infidèle... Je n’ai vu dans M. de Cursay qu’un homme zélé, à la vérité, pour le bien, actif, ferme et désintéressé, mais ardent et prévenu en faveur des Corses par une confiance outrée dans leur fausse sincérité, flatté par des actes apparents d’une soumission simulée, et séduit par les éloges personnels que leur éloquence intéressée n’a cessé de lui prodiguer.

Si j’ai changé de système, ce n'est pas que je me sois fait une opinion plus favorable du naturel des Corses, ni que la conduite que M. de Cursay a tenue me paraisse plus naturelle, mais je pense qu'un homme sensé et animé de zèle pour le bien ne doit pas rougir de changer d’avis lorsqu'il y est déterminé par des raisons suffisantes. J’ai cédé à l’expérience des faits et à un examen plus approfondi tant des principes qui ont excité et soutenu la rébellion que des vues d’intérêt actuel qui entraînent les chefs à se soumettre et les peuples à suivre leur impulsion.

Lettre du marquis de Chauvelin, ambassadeur du roi à Gênes, adressée au ministre de la Guerre en justification du système et de la conduite du marquis de Cursay en Corse, citée dans les Mémoires d'un officier de Picardie.

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

Voir le chapitre précédent.

BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORCES. — La mission de M. de Cursay en Corse (documents extraits des archives du ministère de la Guerre publiés par M. Letteron, 1906). Mémoires de Lorenzo de Pétriconi (1730-1784), publiés par M. Letteron (1893). Mémoires historiques sur la Corse, par un officier du régiment de Picardie, publiés par M. de Caraffa (1889). Pièces diverses concernant l'insurrection de Rivarola et le siège de Bastia en 1747. Pratica delli capi ribelli corsi (1746) ; documents extraits des archives de Gênes, publiés par M. de Caraffa (1885). Missions de Saint-Léonard de Port-Maurice en Corse, en 1744, par M. Letteron en 1889. Journal d'Antonio Buttafoco (1744-1756), publié par M. Letteron en 1913.

OUVRAGES PARTICULIERS :

ROSSI. — Osservazioni storiche, t. VIII et IX (Bulletin de la S. des Sciences corses).

LE GLAY. — La Corse pendant la guerre de la Succession d'Autriche (1743-1748). Paris-Monaco, 1912.

 

 

 



[1] Lâché par l'Angleterre, à la suite de cette infructueuse tentative, le baron de Neuhof essaya en vain de vendre son influence à la Sardaigne, puis à la cour de Vienne. Discrédité partout, il dut se retirer à Londres et, après beaucoup d’aventures, il y mourut, misérable et oublié, le 11 décembre 1756. Cf. Le Glay, Théodore de Neuhof.

[2] C’était un ancien fief de l’empire que Charles VI leur avait vendu et garanti, en 1713, pour une somme de 1.200.000 piastres.

[3] Délégué, en 1734, par Paoli et Giafferi pour négocier avec le gouverneur une trêve, envoyé ensuite avec le chanoine Orticoni, à Bastia, pour implorer le général de Boissieux, il s’était toujours signalé par son énergie et son patriotisme ardent.

[4] On peut lire, à ce sujet, le livre si captivant de M. Le Glay, la Corse pendant la guerre de la Succession d’Autriche ; on y admirera l’art diplomatique de l’Angleterre et l'impudence avec laquelle chacun des alliés trompe mutuellement l'autre.

[5] « La république s’obstine, ajoutait la proclamation, à traiter les Corses de la plus cruelle manière, à les persécuter, à les opprimer, à les ruiner enfin dans leur honneur, leur réputation, leurs biens et leur vie. C’est par compassion que nous prenons leur défense. » Cf. Guelfucci, Mémoires, p. 102.

[6] C’est à ce siège de Corte que Gaffori n’hésita pas à donner l’ordre de tirer sur les murailles de la citadelle, où le gouverneur venait de faire suspendre le fils unique du chef corse, qu’il retenait comme otage.

[7] Voici les noms de quelques-uns de ces malheureux : Fr.-Marie Gentile, Antoine-Marie Asdente, Antoine Marengo, Ignace Rossi, Dominique Sansonnelli, décapités ; Fr.-Marie Bozio. J.-B. Vincentini, Fr.-Marie Luciana, Philippe Sari, Léonard de Giovanni, pendus. Quant à Mathieu Limperani, il mourut dans sa prison après le procès.

[8] Il fallut que la France envoyât : à Bastia, 200 mines de grain et 200 barils de poudre ; à Calvi, 600 mines de grain et200 barils de poudre ; à Bonifacio, 400 mines et 150 barils ; à Ajaccio, 500 et 200 ; à Capraja, 200 et 50.

[9] Une assemblée de Corses le dégrada de son litre de général et le déclara traître à la patrie.

[10] « Buvons le calice amer, mais vive notre Roi ! »