HISTOIRE DES CORSES

TROISIÈME PARTIE — LA CORSE FRANÇAISE - LA GUERRE DE QUARANTE ANS

 

CHAPITRE XI — LA DEUXIÈME RÉVOLTE ET LA PREMIÈRE INTERVENTION FRANÇAISE (1734-1742).

 

 

THÉODORE DE NEUHOF

La deuxième révolte, qui éclate dès le printemps de 1734, va durer cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en 1739. Elle préparera l’intervention de la monarchie française et sera, pour cette raison, le premier acte du drame en trois parties qui aura pour épilogue l'annexion française de 1768.

 

En réalité, ce second soulèvement n'est que la continuation de celui de 1729, dont il est séparé par quelques mois de repos forcé. Ni les Corses, ni les Génois n’acceptaient le règlement dis 1733, car si les uns le considéraient comme insuffisant, les autres le trouvaient tyrannique. Du reste la république ne pouvait pas renoncer à ses habitudes de vengeance. Le premier soin du nouveau gouverneur, Jérôme Pallavicino, dit le Beau, fut de rechercher, en dépit des promesses d’amnistie, tous ceux qui avaient été sérieusement compromis dans les années précédentes ou que l’on soupçonnait d’entretenir des relations avec les Corses exilés à Livourne. C’est ainsi que Charles-François Alessandrini, de Canari, accusé de cacher des armes à feu, fut arraché de l’église où il avait cru trouver un asile, envoyé à Gênes et jeté dans un cachot. Pour le même motif, Simon Giovanni de Campoloro fut invité à venir s’expliquer à Bastia, où on le pendit. Plusieurs autres subirent le même sort. Quand Hyacinthe Paoli, ancien membre du Collège des Douze, otage emprisonné en 1732, et Jean- Jacques Ambrosi, dit Castineta, compromis dans les événements de 1730, l’un et l’autre personnages très populaires de la piève de Rostino, furent convoqués à Bastia, ils se gardèrent bien d’obéir. Le gouverneur voulut s'assurer de leur personne ; il dirigea vers leur résidence trois détachements venus de Calvi, de Bastia et de Corte ; deux furent assaillis, dépouillés et mis en fuite à Mazza, dans le Rostino, par Ambrosi, à Saint-Antoine de la Casabianca, dans l’Ampugnani, par Paoli. Les vainqueurs prétendirent avoir trouvé dans la poche d’un prisonnier, le capitaine Gagliardi, une liste[1] des suspects, menacés d’arrestation, au nombre desquels se trouvaient tous les chefs de la récente révolte. La nouvelle fut répandue à profusion et commença à surexciter les esprits.

 

Toutefois le plus grand nombre des habitants était désireux de la paix et acquittait en ce moment la taille et les contributions, lorsque, en 1733, le Sénat crut bien faire d’envoyer comme commissaire général le même Pinelli, qui avait provoqué le soulèvement de 1729. Mauvais choix s’il en fut, car son souvenir était exécré. A peine eut-il débarqué qu'il proféra mille menaces contre les rebelles, se vanta de les mettre bientôt à la raison et prétendit exiger la remise comme otages des principaux habitants de chaque piève. C’était demander l’impossible. C’était aussi attester que le gouvernement génois se méfiait de ses sujets ou préparait une vengeance. Alors la résistance s’organisa partout. Des rencontres sanglantes se produisirent en différents points de la Terre du Commun entre les paysans et les soldats de Pinelli. Pour comble d'audace, Ambrosi vint assiéger le château de Corte et il l’obligea par la famine à capituler après quelques semaines. La mauvaise politique génoise précipitait la révolte qui couvait. Au début, elle ne rencontrait que de rares partisans dans la région comprise entre Bastia et Corte, mais des encouragements commençaient à arriver d’Italie. L’espoir d’une intervention puissante en faveur de la Corse allait renaître. Une consulte réunie à Saint-Antoine de la Casablanca venait de proclamer Paoli généralissime, Ambrosi son lieutenant général, quand Giafferi débarqua en Corse avec l’abbé Aïtelli, apportant des armes, des munitions et surtout des ouvriers pour fabriquer des fusils. Une partie de l’Au-delà des monts, poussée par Luc Ornano, s’était déclarée pour la guerre. Enfin l’avocat Costa, juriste de grande réputation, était arrivé à son tour, en décembre 1734, et avait distribué les munitions et les paroles d’espérance. La résistance s’organisait lentement.

A l’assemblée d'Orezza, en janvier 1735, Costa présenta un projet de constitution en quinze articles, qui fut approuvé par acclamation : Giafferi, Paoli et Ceccaldi, nommés Primats du royaume avec le titre d’Excellence, étaient assistés d’une junte de douze personnes, dont l’autorité politique serait souveraine ; d’un office de guerre de six personnes dont les pouvoirs militaires devaient être absolus ; d’un troisième comité de six membres, ou office de l’abondance, chargé des approvisionnements. Un quatrième comité, de Pères des Communes s’occuperait des routes et des biens communaux, tandis qu’un cinquième groupe de six personnes ferait frapper des monnaies à l'effigie et aux armes du royaume. La Corse s’élevait ainsi jusqu’à la condition d’un état souverain.

Cette proclamation d’indépendance aurait été une manifestation vaine, si les rebelles n’avaient pas compté sur une protection étrangère. Sans doute, ce ne pouvait pas être celle de l’Empereur ; malgré la garantie solennelle donnée au traité de paix de 1732, il se serait refusé à servir une fois encore d’arbitre entre deux ennemis aussi irréconciliables. D’ailleurs les événements de Pologne, qui mettaient en ce moment l’Europe aux prises, retenaient toute son attention. Mais le chanoine Orticoni était parti pour Madrid, dans le but de supplier le roi de s’intéresser aux malheurs des Corses et de faire revivre les antiques droits de l’Aragon. Un officier était récemment arrivé dans l’île pour y recruter au nom du roi des Deux Siciles un régiment de Corses ; au cours de sa mission il avait laissé entendre que l’intervention de Philippe V était presque certaine. Gênes en était persuadée ; l’Europe en accueillait le bruit sans le mettre en doute ; les intérêts de l’Espagne, autant que l’ambition d'Elisabeth Farnèse, s’accordaient pour intéresser la monarchie et la reine au sort de la Corse.

 

Aussi les Génois, dont les troupes ne subissaient que des échecs, en arrivèrent-ils très vite à l'exaspération. Ils recoururent à la dévastation et à l’incendie. Pendant la nuit, leurs soldats se glissaient furtivement hors des présides, mettaient le feu aux récoltes et aux arbres, coupaient les oliviers et les vignes, détruisaient les moulins. La Balagne fut particulièrement éprouvée. En même temps leurs galères et leurs barques redoublaient de surveillance sur les côtes et, par une croisière ininterrompue, empêchaient l’arrivée de toute matière première ou de toute denrée alimentaire. Importation cependant indispensable, car la Corse ne produisait rien, en dehors d’un peu de toile et de quelques étoffes grossièrement tissées avec la laine des brebis ; il fallait aux insurgés du sel, du fer, de l’acier, de la poudre, et beaucoup d’autres objets dont ils se résignaient difficilement à être privés. La situation économique en était devenue intolérable. L’Espagne, en qui on avait eu tant de confiance, ne se décidait pas, et sans elle ou sans quelque puissance continentale, le triomphe semblait impossible. Dans les premiers mois de 1736, le découragement était si grand que les trois généraux avaient essayé de négocier la paix avec le commissaire génois. Ils n’avaient obtenu d’autre réponse que celle de s’en rapporter à la générosité du Sénat et de remettre toutes leurs armes. En d’autres termes, il fallait se livrer pieds et poings liés à un adversaire implacable. On repoussa une pareille proposition et les hostilités continuèrent sans but et presque sans moyens. C’est à cette époque que, n’ayant pas d’autre protecteur à invoquer, les révoltés se donnèrent à l’Immaculée Conception et en firent leur souveraine. Le recours à la divinité est le fait des malheureux que les hommes abandonnent ; or les Corses l’étaient bien de tous. Le désespoir seul les animait encore pour une résistance qui paraissait condamnée à l’échec, lorsqu’un coup de théâtre se produisit.

 

Le 12 mars 1736, débarquait sur la plage d’Aleria un personnage à l’allure imposante qui se prétendait le mandataire d’un souverain puissant et apportait avec lui une importante cargaison d’armes. C’était Théodore de Neuhof[2] dont l’aventure corse allait durer quatre ans. Originaire de Westphalie, fils d’un noble allemand réfugié en France, né en 1694 et élevé en sa qualité de page de la duchesse d’Orléans parmi les courtisans joueurs et dissolus qui entouraient Louis XIV, Théodore avait, du milieu dans lequel il avait vécu, l'air de grandeur, les belles manières et les défauts nombreux. Capitaine dans la cavalerie française, il se signala par son amour du jeu el ses dettes. Il partit alors pour la Suède, où Charles XII s’ingéniait à brouiller les affaires de l'Europe, avec l’aide du baron de Gerz, aventurier allemand qui prétendait transformer le royaume de son maître. Roi et ministre avaient formé le projet de chasser la maison de Hanovre d’Angleterre, d’y rétablir les Stuarts, favorisant en cela le premier ministre d’Espagne, Alberoni, qui rêvait de déchirer les traités d’Utrecht, garantis par la Grande- Bretagne. Théodore fut chargé d’une double mission à Madrid et à Londres ; il s’en tira avec honneur ; mais la mort imprévue de Charles XII et la disgrâce du baron ruinèrent tous ses projets d’avenir. Il vint en Espagne, y obtint une charge de colonel, se maria avec une jeune fille de noblesse irlandaise, se lia d’amitié avec cet autre aventurier, le baron de Ripperda, que la destinée devait transformer plus tard en un premier ministre espagnol, puis la chute d'Alberoni l’obligea à partir. Il retourna à Paris, y fit connaissance de Law, s’enrichit, dépensa sans compter, et se trouva bientôt criblé de dettes par la ruine du fameux système. Il se sauva de nouveau, parcourut plusieurs pays, se procura des ressources avec une ingéniosité remarquable et se trouva, en 1732, à Florence, où il entra en relations avec plusieurs Corses et surtout avec les chefs de la révolte de 1729, réfugiés en Toscane. Théodore comprit-il que les affaires de Corse pouvaient lui valoir une couronne, ou l’aventurier fut-il séduit par l’originalité de la situation que lui promettaient les exilés ? Toujours est-il que désormais il parut se considérer comme le chef des rebelles insulaires et qu’il leur consacra sa prodigieuse activité et son étonnante habileté. On le vit rechercher l’appui d’une puissance étrangère à Rome, à Vienne, à Madrid, à Versailles. Partout il se heurta à des hésitations. Il vint alors en Turquie où le comte de Bonneval, Français converti à l'Islam et devenu ministre sous le nom d'Achmet- pacha, le reçut et l’écouta. Théodore flatta sa haine contre la maison d’Autriche, lui représenta la nécessité de soustraire la Corse à l’influence des Habsbourg, en obtint la promesse d’un secours et l’ordre, envoyé au bey de Tunis, de prêter son appui au comte de Neuhof. Le bey obéit. Le 12 mars 1736, un vaisseau anglais déposait Théodore, sa suite et ses approvisionnements sur la côte orientale de la Corse.

 

La nouvelle produisit une énorme sensation. Quelques-uns des chefs avaient été informés de Livourne qu’un personnage puissant s’était engagé à secourir les insurgés et arriverait bientôt dans l’île. Le peuple attendait un messie et le nouveau venu pouvait passer pour tel sans trop de peine vis-à-vis des populations encore grossières. Théodore avait une belle prestance, un costume original, une suite de dix-sept personnes, dont trois Maures, et surtout des fusils, du blé, des habits et des souliers. Ses premiers discours, éloquents et habiles, séduisirent tout le monde. L’avocat Costa, qui l’avait connu en Italie, plaida probablement la cause de l’aventurier auprès de ses compatriotes. Les Primats, avertis du débarquement et descendus jusqu'à la plage s'inclinèrent devant l’enthousiasme populaire, même Paoli qui parut assez mécontent de cette intrusion. Le comte de Neuhof se disait l’envoyé d’un prince puissant, le roi d’Angleterre, chuchotaient les uns, celui d'Espagne, murmuraient les autres ; il se proposa comme le chef de la révolte. On l’accueillit avec d'autant plus de joie que la cause nationale semblait perdue et que le titre de roi réclamé par le sauveur était pour les paysans un mot vide de sens. Le 15 avril 1736, une assemblée générale fut tenue à Alesani[3]. On y soumit à l'acceptation de Théodore les articles fondamentaux de la constitution monarchique. Puis il fut acclamé par la foule et sacré roi par le clergé. La royauté était héréditaire dans la famille du prince ; celui-ci devait se concerter dans son gouvernement avec un petit Parlement élu de vingt-quatre sujets ; les dignités et les charges étaient réservées aux seuls Corses ; l’impôt ne dépasserait jamais trois livres par feu. Telle était la substance de cet acte qui débutait par une invocation à la « Très sainte Trinité et à l'Immaculée Conception ».

 

Par la suite, Théodore Ier organisa sa cour. Paoli fut fait architrésorier ; Giafferi, maréchal de camp ; l'un et l’autre avaient le titre de ministre d’état. Costa devint grand chancelier ; Matra, grand maréchal de cour ; Gaffori, qui allait être son plus fidèle partisan, secrétaire particulier ; Fabiani, vice-président du conseil de guerre ; Ambrosi, lieutenant général du royaume, etc. Chacun d'entre eux recevait des titres de marquis et de comtes, avec une dotation foncière. Pour mieux éblouir ses sujets, le roi voulut avoir des monnaies ; il fit confisquer l’argenterie des partisans génois et tout le vieux cuivre qu’il put se procurer ; il en fit frapper des pièces d’or, d’argent et de cuivre, sur lesquelles on avait gravé d’un côté un bouclier garni de lauriers avec une couronne royale et les deux lettres T. R. (Theodorus Rex)[4], de l'autre les mots pro bono publico Re. Co. Cela ne devait pas empêcher le trésor royal d’être toujours vide, ni le besoin d’argent de devenir l’un des embarras les plus pressants du nouveau monarque.

Toutefois il se préoccupait vivement de faciliter le développement économique de son royaume. Les matières premières et les produits industriels devaient être exempts de tout droit d’exportation ; décision excellente, destinée à favoriser la production insulaire et les puissances commerçantes sur lesquelles le roi comptait un peu. La liberté de conscience fut proclamée ; il put ainsi appeler des ouvriers étrangers, fonder des tanneries, établir des fabriques d’armes, des salines qui fournissaient le sel à treize sous et demi seulement les vingt-deux livres. Il fit venir des Juifs de Berbérie, qui encouragèrent avec leurs capitaux le mouvement commercial. Au point de vue militaire enfin, Théodore s’efforça d'instituer une armée régulière. Si chaque paroisse avait jusqu’ici fourni les hommes que lui demandaient les chefs, ces soldats n’étaient ni équipés, ni armés, ni nourris ; ils pouvaient rentrer chez eux après une expédition d’une semaine ou deux, à la condition d’être remplacés par leurs concitoyens dont c’était le tour. Ces allées et venues incessantes compromettaient les résultats de la campagne. Le monarque voulut donc obtenir de ses sujets un noyau d’armée sérieuse avec les souliers, les habits et les armes qu’il avait apportés. Grâce à elle il ordonna une attaque générale des postes génois : Ambrosi et Paoli assiégeraient Bastia avec 1.200 hommes ; Luccioni irait s’emparer de Porto-Vecchio, dont on avait besoin pour recevoir les secours attendus ; Arrighi attaquerait le fort de San Pellegrino, tandis que Fabiani opérerait en Balagne. L’effort principal devait donc porter sur la côte orientale qui assurait le contact avec le continent voisin.

 

Il est indéniable que la popularité de Théodore fût alors considérable. On l'accueillait partout avec des acclamations. On ne saurait s’en étonner, quand on songe à cette puissance de séduction qui lui avait valu tant de succès à travers l’Europe. Orateur jusqu’à l’éloquence, intelligent, instruit, il avait en outre quelques talents militaires et diplomatiques[5] et, à tout considérer, il aurait été parfaitement capable de chasser les Génois de l’île, s’il avait été aidé au dedans et au dehors, mais les chefs le secondaient mal ; les uns étaient jaloux de son influence ou de ses favoris ; Paoli, dont la susceptibilité s’était effarouchée dès les premiers jours et qui avait failli rompre avant l’élection même, fut un mauvais ministre de la monarchie. L’abbé Aïtelli, ennemi de Costa, ne cessait pas de calomnier la constitution. Le clergé restait sur la réserve, vis-à-vis d’un prince qui pratiquait la tolérance. il y avait aussi les incrédules pour qui Théodore était un aventurier ; ils se moquaient de leurs compatriotes. Ils semblaient avoir d’autant plus raison que Gênes avait fait répandre à profusion dans l’île un manifeste où elle dépeignait le véritable Théodore, le traitait de saltimbanque et mettait sa tête à prix ; à quoi le roi, qui ne manquait pas d’esprit, répondait, acclamé par le peuple : « J’irai monter mon théâtre sur la place publique de Bastia, et j'y jouerai une pièce qui ne lui plaira peut-être pas trop. » Il y avait enfin les mécontents, et ils étaient nombreux, détachés d’un homme qui contrebalançait leur influence ou refusait une dignité qu’ils croyaient mériter. Par haine ou par intérêt, beaucoup d’entre les Corses furent tentés de trahir, et l’on eut à enregistrer très vite un grand nombre de défaillances. Par exemple, celle de Luccioni, qui fut accusé d’avoir livré Porto-Vecchio aux Génois et fusillé ; celle de Luc Ornano, qui, après avoir adhéré à la monarchie au nom de l’Au-delà des monts et avoir accepté la charge de lieutenant général, s'en détacha quand le roi eut créé, dans la même région, quatre capitaines généraux. Peu à peu la jalousie et les calomnies atténuaient le prestige de Théodore et la désillusion commençait.

 

Les secours tant promis n’apparaissaient d’ailleurs pas. On ne faisait aucune attention à l’arrivée de quelques modestes barques remplies d’armes. On aurait voulu voir une escadre puissante, espagnole ou anglaise, refouler immédiatement les Génois, mais c’était se leurrer d'un espoir vain. La république, qui avait eu cette crainte, l’avait communiquée aux différentes cours, de l’Europe ; toutes l’avaient assurée de leur absolue neutralité. La Grande-Bretagne avait même interdit à ses nationaux de correspondre avec les rebelles ; le capitaine, qui avait conduit Théodore de Tunis à Aleria, s’était suicidé pour échapper à une arrestation. L’Empire, l’Espagne et la France avaient agi de même. Quant à la Turquie, très occupée par une guerre contre l’Autriche, elle ne songeait guère aux promesses de Bonneval. Théodore, qui sentait se former contre lui une opposition sourde, en conçut de l'irritation. Il se montra nerveux, violent, autoritaire, accusa ses sujets d’inconstance et de déloyauté, ordonna plusieurs exécutions. Les trois cents gardes du corps qui l'accompagnaient partout, armés d’un pistolet et d’un poignard, faisaient preuve d’insolence envers les paysans et soulevaient des protestations. L’impuissance militaire de la royauté, à laquelle il manquait un train d’artillerie et des canonniers, se révélait par l'échec des tentatives sur Bastia et sur San Pellegrino, tandis que les meilleurs partisans du prince disparaissaient comme Fabiani, assassiné à Orezza par les parents de Luccioni, comme Giovannoni de Rostino, tué à l’assaut du couvent d’Alziprato, ou devenaient impopulaires comme Costa.

 

Le roi essaya alors de regagner les Corses par une nouvelle distribution de titres de noblesse et de dignités dans l’Au-delà des monts. Pour s’attacher le clergé, il fit frapper de nouvelles monnaies avec l’effigie de la Vierge et cette inscription : Monstra te esse matrem[6]. Pour retenir les chefs, il créa l’ordre de la Délivrance (septembre) ; les bénéficiaires étrangers devaient seuls verser la somme de mille écus ; les membres étaient tous astreints à des exercices spirituels et militaires, mais ils constituaient la seule noblesse du pays. Tout fut inutile, le prestige s’était évanoui avec les ressources[7]. Le monarque n’avait plus ni vivres, ni argent à donner à ses troupes qui rentraient dans leurs villages. Il reçut à ce moment une lettre de Paoli, au nom de la Terre du Commun, qui semblait présager une rupture, et le lieutenant génois d’Ajaccio tenta de le faire assassiner. La chance se détournait de lui, lorsque, en beau joueur, il comprit que son règne allait finir s’il ne donnait pas au peuple, à brève échéance, des gages de sa puissance. Il fallait pour cela que lui-même allât chercher les secours qui n’arrivaient pas. Avec une magnifique confiance dans la réussite, qui l’avait toujours aidé, il fit annoncer son départ prochain ; dans une consulte tenue à Sartène le 5 novembre, il adressa un dernier discours à la foule qui l’acclama encore ; il publia un décret qui constituait un conseil de régence, composé de Giafferi, Paoli et Ornano ; puis, accompagné de ses fidèles, il vint s’embarquer avec Costa à Solenzara. Il ne devait plus reprendre possession de son trône. Le règne merveilleux du premier et dernier roi des Corses avait duré un peu moins de huit mois.

 

Tout d'abord le départ du comte de Neuhof désappointa ses lieutenants et découragea le peuple qui avait vu en lui l'âme de la révolte. La lassitude finit par gagner beaucoup de gens, et la république eut à ce moment l’occasion d’en finir avec l’insurrection et avec l'aventurier, quand les trois régents lui firent demander une trêve. La paix pouvait être la conséquence de cette suspension des hostilités, si le Sénat avait su agir. Mais il posa des conditions inacceptables, en exigeant la reddition des armes et l'emprisonnement des rebelles les plus compromis avant d’entamer la moindre négociation. Les hostilités continuèrent donc, après que les Corses eurent juré de rester fidèles à leur roi et de verser jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la cause de l’indépendance. Les opérations militaires se bornèrent de part et d’autre à des guet-apens et à des razzias, car aucun des deux adversaires n'avait la force qui pouvait décider de la guerre. Le Sénat promit de payer 12.000 genovesine[8] la tête du roi ; les rebelles répliquèrent en évaluant ironiquement celle du doge à une genovesina. Les Génois ravagèrent les villages et en massacrèrent les habitants ; les Corses détruisirent les maisons des partisans de Gênes ou empalèrent leurs prisonniers. On ne faisait plus aucun quartier : une guerre atroce, guerre à mort, commençait. Les Génois s’épuisaient sans obtenir d’avantages décisifs ; à l’intérieur comme à l’extérieur, leur cité était en pleine décadence et il faut lire les rapports des ambassadeurs étrangers auprès d’elle pour s’en faire une idée. En revanche, les Corses recevaient de temps en temps des cargaisons d’armes et de poudre, envoyées de Livourne par leurs compatriotes et peut-être, comme on le chuchotait, par l’Espagne dont les visées sur la Corse étaient probables. Le 5 février 1737, le capitaine Sinibaldi ; un peu plus tard, le capitaine Drevitz ; le 8 avril, Frediani, qui se disait commissaire général de Théodore ; le 7 mai, le baron de Drost, cousin du baron de Neuhof, avaient apporté des munitions et des approvisionnements. La révolte servit même les intérêts des insulaires, puisqu’elle les obligea à fabriquer les objets que la métropole leur fournissait jadis, tels que les cuirs, le fer, le sel, la laine, etc. Un petit mouvement économique se dessinait, malgré la guerre et le blocus général. Il est permis de croire, et tel était l’avis du représentant de la France à Gênes, que, laissés seuls en face l'un de l’autre, les Corses auraient fini par secouer le joug de leurs tyrans. Aussi quelle dut être leur douleur lorsque, au mois de juillet 1737, le bruit se répandit en Europe que le royaume de France allait intervenir en faveur des oppresseurs.

 

Le gouvernement de Louis XV venait de fixer un peu brusquement son attention sur la Corse, non, comme on l’a soutenu dans un ouvrage récent[9], qu’il ait dès cette époque songé à s’en emparer, mais surtout parce qu’il voulait empêcher un troisième larron d’y établir son autorité. Les convoitises ne manquaient pas. D’abord celles de l’Espagne, pour qui la Corse aurait été une étape avantageuse, à travers la Méditerranée, entre Barcelone et l’Italie, un pont jeté entre Philippe V et Don Carlos ; on l'accusait tout haut de favoriser la rébellion, de lui fournir des aliments, de se préparer à un protectorat que les Corses avaient eux-mêmes réclamé, dès 1732, en arborant à Saint-Florent le drapeau de l’Aragon. Orticoni semblait être leur émissaire et on ne doit pas douter qu’il ait trouvé à Madrid un accueil favorable[10]. Le duc de Lorraine, gendre de l’Empereur, à qui l'on destinait, en 1737, la Toscane, était à son tour soupçonné de nourrir les mêmes projets. Quant à l’Empereur, dont la parole avait garanti les concessions de 1733, il n’aurait pas mieux demandé que d’intervenir une seconde fois, si les Turcs ne l’avaient alors fortement tracassé sur la frontière méridionale. Enfin la Grande-Bretagne n'était pas sans se soucier des destinées de la Corse ; son gouvernement avait hautement déclaré que l'île devait rester aux Génois ; de là à croire que cette sympathie subite était intéressée, il ne fallait pas, disait-on, en être surpris.

 

Aussi, depuis un an, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de France avait recommandé à son représentant près de la République de s’informer bien exactement de tout ce qui touchait aux affaires de Corse. L’ambassadeur, qui était alors le comte de Campredon, n’y manqua pas. Dans sa correspondance il nous donne l’impression d’un homme très avisé, qui prévoit fort bien les événements et devine les intrigues. Quand celles-ci devinrent inquiétantes, la France eut l’idée d’une intervention et se prépara à la faire. Pour qu’elle aboutit, il fallait que Gênes et l’Empereur y consentissent. Il semblait difficile d’obtenir l'assentiment de la première, car depuis 1681, elle n’avait pas oublié le bombardement ordonné par Louis XIV. En dépit d’une forte résistance, Campredon réussit à convaincre les Génois qu’une mainmise étrangère sur l’ile était imminente ; « seul mon maître, dit-il, qui désire vous conserver la possession de votre colonie, ne cherche qu’à vous aider ; adressez-vous à lui ». De son côté Charles VI d’Autriche pouvait formuler de sérieuses objections contre une entreprise qui tendait à introduire l’influence française sur une terre que le prince de Wurtemberg avait fait rentrer dans l’orbite de la politique impériale ; pour les combattre, il suffit d’associer ce monarque aux négociations franco-génoises et de déclarer que le futur traité de paix serait signé sous la double garantie de Sa Majesté Impériale et de Sa Majesté Très Chrétienne. Charles VI n’en demanda pas davantage. Le 12 juillet 1737, le roi Louis XV et l'Empereur rédigèrent et contresignèrent la déclaration par laquelle ils s’engageaient mutuellement « à ne pas souffrir que l'isle de Corse sortît de la domination génoise ». Le 5 août suivant, une entente était ébauchée entre le roi, agissant en son nom propre comme au nom de l’empereur, et le Sénat sur les bases suivantes : « Sa Majesté fera d’abord passer en Corse 3.000 hommes, puis, si besoin en est, jusqu’à 8.000 hommes, pour ramener les habitants à l'obéis- sauce. Les Génois payeront 700.000 livres et devront s’en rapporter à la justice de Sa Majesté et de l’empereur pour fixer la convention dont on conviendra avec les habitants. » En d’autres termes, une triple alliance était projetée entre Gênes et les deux plus puissantes monarchies de l’Europe, pour écraser un petit peuple qui voulait être libre et vivre.

 

Représentons-nous quelle dut être sa stupeur à la nouvelle que le royaume de France, son ancien défenseur contre la tyrannie génoise, auquel il avait toujours témoigné la plus vive sympathie depuis Sampiero, allait lui arracher les fruits d'une victoire possible et le replacer sous un joug abhorré. Le 28 septembre 1737, les généraux corses firent rédiger et envoyèrent à Louis XV une lettre douloureuse, accompagnée d’un mémoire contenant les raisons légitimes de leur révolte et où ils le conjuraient « par les plaies adorables de Jésus » de les entendre. Ils la complétèrent, quinze jours plus tard, par une supplique au cardinal Fleury ; ils y joignirent les pièces concernant leur premier soulèvement et leurs requêtes à cette occasion. Mais que pouvaient, hélas ! leurs larmes contre les nécessités de la politique internationale. Les événements suivirent leur cours. Le 10 novembre 1737, la convention entre Gênes et la Cour de France était signée et, le 8 février 1738, le comte de Boissieux débarquait en Corse à la tête de 3.000 hommes, muni d’instructions qui lui recommandaient la prudence et la bonté.

 

Sa mission en effet devait être en principe pacifique. On comptait sans les excitations génoises et sans les exigences de la guerre, incompatibles avec le désir d’indépendance et de sécurité des Corses. Les négociations s’engagèrent sur ces bases : les révoltés se soumettraient à la république ; le roi leur garantirait des conditions avantageuses. Une consulte tenue en Casinca reconnut l’impossibilité de lutter contre la France ; il fallait seulement gagner du temps ou se faire accorder par Louis XV ce que les Génois avaient toujours refusé, c'est-à-dire : le retour aux anciens privilèges, la fixité de l’impôt, la liberté du commerce avec droit d’entrée de 50 %, l’attribution des emplois inférieurs aux insulaires, la nomination de juges étrangers, la reconstitution d’un petit Parlement indigène avec les Douze et les Six[11]. Boissieux répondit qu'il soumettrait ces désirs à son gouvernement ; il négligeait d’ajouter franchement que le règlement de paix devait être rédigé par les Génois. Un pareil aveu de sa part lui aurait aussitôt aliéné les rebelles. Il exigea la remise de huit otages qui se rendirent à Bastia. A peine y étaient-ils arrivés qu’on reçut une réponse aux demandes des Corses : elle était presque entièrement négative (octobre 1738). En dépit de la garantie de l’empereur et du roi de France, dont était revêtu l’édit de pacification, celui-ci n’avait aucune valeur. Il n’était, somme toute, comme allaient le déclarer plus tard Paoli et Giafferi, « qu’un abominable mensonge de la république ; n’importe quel Corse, éclairé par une lueur de bon sens, devait se sentir indigné par le dédain des Génois, de sorte que mieux valait mourir en combattant que souffrir en existant[12] ».

 

Les événements allaient se précipiter et déjouer les calculs franco-génois. Deux incidents survinrent, qui rendirent le règlement inutile. Le premier fut le débarquement inattendu de Théodore ; le second, le combat regrettable de Borgo. Le comte de Neuhof, que ses créanciers avaient fait emprisonner à Amsterdam, avait un esprit trop fertile en ressources pour ne pas recouvrer au plus vite sa liberté. Il réussit à séduire quelques marchands hollandais, entre autres les directeurs de la maison Boom et Cie, et, grâce à leurs subsides, à charger trois vaisseaux de munitions variées. Il promettait de les échanger contre de l'huile, des châtaignes et du bois ; peut-être aussi accordait-il à ces navigateurs pratiques le droit de commercer librement dans son royaume. Le 15 septembre 1738, il débarqua brusquement à Aleria. Les paysans prévenus l’accueillirent assez bien. Mais il se heurta à l’hostilité de Hyacinthe Paoli, qui le considérait comme un importun et refusait de venir à son devant. Le comte de Boissieux, irrité par un incident qui dérangeait ses plans et craignant qu’il ne fût le signal d'une intervention plus puissante, c’est- à-dire espagnole, interdit aux Corses d’entrer en relations avec leur roi ; il menaçait, en cas de désobéissance, de les traiter en félons et de les condamner à mort. Enfin les capitaines hollandais, qui avaient espéré trouver sur la plage les marchandises promises et ne recevaient rien, profitèrent d’une absence de Théodore pour lever l’ancre et s’enfuir avec leur chargement. Le malheureux monarque perdait ainsi toute sa force et son crédit. Il comprit l’inutilité de sa tentative et se rembarqua sur une felouque corse, à destination de Naples.

 

Son départ ne calma pas le commandant des troupes françaises. Il reprocha vivement à Paoli et à ses compagnons de l'avoir trompé, fit jeter les otages en prison et communiqua le 18 novembre aux délégués des rebelles le règlement que le Sénat lui avait envoyé. La première des exigences que contenait ce document était la remise des armes ; un délai de quinze jours était accordé dans ce but. Une violente agitation se répandit parmi les Corses ; ils s’attendaient à un meilleur traitement et à plus de confiance. Ils se réunirent à Orezza et, pendant qu’ils délibéraient, on leur annonça que cinq cents Français, sur les conseils du gouverneur Mari et dans l’espoir d’intimider les insurgés venaient d’occuper Borgo, point stratégique important, entre le Nebbio et la Casinca. La manœuvre était imprudente et hâtive. La colère gagne les assistants. Jean-Jacques Ambrosi, d’ordinaire plus réfléchi, se met à la tête des plus exaltés, marche contre le village, l’attaque impétueusement, oblige les Français à s’enfuir et leur tue vingt-cinq hommes, cinquante disent les Corses ; le comte de Boissieux ne peut que se précipiter de Bastia au secours de ses soldats et les y ramener en désordre (12 décembre).

 

Cet incident rendit les hostilités inévitables. Si elles furent retardées, on le dut à une maladie subite du général français, la dysenterie, semble-t-il, qui le mina lentement et le tua, le 8 février 1739. Mais déjà Fleury, dont les dispositions vis-à-vis des Corses étaient fort peu bienveillantes, comme le prouve sa lettre du 8 juin 1738 aux députés Orticoni et Gaffori, l’avait remplacé par un homme plus énergique, quoique juste, le marquis de Maillebois, neveu du célèbre Villars, dont les talents de général s’étaient révélés pendant la guerre de Succession de Pologne. Les instructions du ministre lui conseillaient de recourir d’abord à la douceur, de procéder avec ménagement à la remise des armes, et, en cas de refus, d’agir avec sévérité, sans rien modifier à l'édit de grâce que Louis XV et l’Empereur avaient garanti. Il débarqua à Calvi, à la fin du mois de mars. Il avait sous ses ordres, en dehors de 3.000 Génois et des Corses fidèles, 8.000 hommes dont trois escadrons de hussards et un train d’artillerie. Il disposait donc de forces telles qu’il allait pouvoir mener les opérations tambour battant.

Dans le courant du mois de mai, il attaquait simultanément les Corses par la Balagne, le Nebbio et la Casinca, « faisant beaucoup de peur et peu de mal ». Dès les premiers combats, Paoli demandait à traiter, entraînant la soumission de son collègue Giafferi. Ambrosi, retiré dans le Rostino, refusait de les imiter. Le 13 juin, Maillebois publiait un dernier avertissement aux rebelles. Le 23 juillet, il pouvait annoncer au cardinal que quelques pièves seules de l’Au-delà des monts résistaient encore. C’est en effet autour de Zicavo que se concentra la défense. Le curé Michelangelo, que son esprit prévoyant, rusé, délié avait fait surnommer parles Français, « le singe du cardinal de Retz », une dame Colonna Rossi, jeune, aimable, intrigante, qui eut l’honneur d’être comparée à Mme de Chevreuse, groupèrent 12 à 1.500 insulaires et tinrent tête aux lieutenants de Maillebois avec une telle vaillance que l'on pouvait écrire de France, le 14 septembre : « On ne laisse pas d’être inquiet ici sur ce qui se passe en Corse ; nos troupes sont affaiblies par la fatigue, la maladie, la désertion. » Mais la supériorité du nombre et la famine vinrent en aide à l’envahisseur, qui contraignit les derniers rebelles à se réfugier sur le mont Coscione, d’où le froid et la faim les firent descendre et se disperser.

 

Six mois à peine avaient suffi pour apaiser une révolte que les Génois n’avaient même pas entamée en trois ans. C’était une preuve manifeste de leur faiblesse et de leur impuissance à dominer sur l’île, qui, jointe à leur détresse financière et à la haine des Corses pour leur tyran, allait inspirer au général français l’idée d’une occupation permanente.

Les deux années qu’il passa dans l’île (1739-1741) furent consacrées à une enquête générale sur les moyens d’y exercer un protectorat. Maillebois, à qui ses succès avaient valu le bâton de maréchal, envoya, dès le 21 août 1739, à la cour, un long mémoire où il s'efforçait de prouver : 1° que les Génois ne pouvaient plus rester en Corse ; 2° qu’il fallait y installer une puissance capable de se faire respecter ; 3° qu’il était nécessaire, utile et juste que ce fût la royauté française ; 4° que l’on pouvait y arriver par plusieurs moyens honnêtes. En conséquence, l’envoyé du roi à Gênes devait demander au Sénat le droit d’entretenir des garnisons dans les principales places de file, d'y administrer la justice et d’y percevoir les impôts jusqu’au moment où la Corse, entièrement soumise, pourrait être rendue à son maître légitime. ; le roi de France s’y engagerait formellement ; il ferait garantir l'évacuation par l’Empereur. Les Génois crurent-ils à un piège ou résistèrent-ils simplement par amour- propre ? En tout cas ils répondirent par une fin de non-recevoir et exprimèrent leurs regrets dans une lettre remarquable par ses formules de reconnaissance exagérée (27 septembre 1741). Les troupes royales n'avaient donc plus rien à faire dans l’île en apparence pacifiée. Fidèle à ses engagements envers l’Empereur et envers la république qu'il ne tenait pas à mécontenter, préoccupé par les événements qui se préparaient en Europe au sujet de la succession d’Autriche, Fleury rappela Maillebois. Il partit fin mai, avec la majeure partie de ses troupes, ne laissant en Corse qu’un détachement sous les ordres du marquis de Villemur. Celui-ci avait pour mission de recruter les éléments d’un régiment Royal-Corse et de faciliter la reprise du pays parles Génois. Le 6 septembre, il partait à son tour. Pour la seconde fois, les Corses se retrouvaient face à face avec leurs oppresseurs. Suivant l’opinion des officiers français eux-mêmes, la révolte allait recommencer[13].

Ainsi se terminait l’épisode de l’intervention française en Corse qui se rattache à la lutte d’influence des Bourbons et des Habsbourg en Italie. Ce n’est plus le Milanais, mais la Corse qui, cette fois, est un des enjeux. Partie délicate où les partenaires cachent leur jeu, mutuellement et à l’Europe, partie difficile puisqu’il faut gagner les Génois et les Corses à l'idée d’une domination. En 1732, les Habsbourg ont joué la première partie ; ils l’ont perdue. En 1737, les Bourbons ont joué la seconde ; ils font également perdue. Il reste aux uns et aux autres à recommencer le jeu et à le rendre décisif, s’ils ne veulent pas voir surgir un troisième compétiteur qui serait l'Angleterre.

 

RÉSUMÉ

La deuxième révolte de 1734 a préparé l’annexion française de 1768.

I. La révolte (1734). — La paix de 1733 ne plaisait à personne. Gênes chercha à se venger par l’arrestation des principaux chefs, Paoli et Ambrosi, et par l’assassinat. L’année 1734 fut très agitée ; en 1735, l’impopularité du gouverneur accrut le mécontentement. La révolte s’organisa ; une constitution fut votée à Orezza. Elle fit de la Corse un État souverain, qui compta sur les secours de l’Espagne. La république y répondit par un blocus des côtes, qui priva les insulaires de tout. L’Espagne ne bougea pas. Dans leur détresse, les révoltés se donnèrent à l’Immaculée Conception. A ce moment arriva Théodore de Neuhof.

II. Théodore de Neuhof, roi des Corses (1736). — C’était un aventurier allemand, élevé à la cour de Louis XIV, habile à séduire les hommes et à les tromper. Il fit croire aux Corses qu’il pouvait les sauver et débarqua à Aleria avec quelques munitions et un costume original. Les insurgés aux abois le proclamèrent roi. Il eut sa cour, son ministère, sa monnaie, son ordre de noblesse. Il distribua des titres de comte et de marquis, proclama la liberté de conscience, encouragea le commerce et l’industrie. Mais il ne put pas prendre Bastia, faute de canons. Les Corses se détachèrent de lui, quand il n’eut plus ni appui étranger, ni ressources. Il partit pour en chercher, après huit mois de royauté. Son règne était fini.

III. L’intervention française (1737). — Alors se produisit une intervention du roi de France. Il tenait à garder l’amitié des Génois et à empêcher un prince étranger de s’installer en Corse. Il signa une entente avec la république et s’engagea à envoyer 8.000 hommes pour soumettre les révoltés par la persuasion ou par la force. Les Corses supplièrent en vain Louis XV et le cardinal Fleury de leur éviter un joug détestable. Le comte de Boissieux vint, négocia, mais échoua. Il fut même battu à Borgo par Ambrosi et mourut peu après (1739). Son successeur, le général de Maillebois, agit énergiquement. En six mois, il pacifia le pays et prépara un projet dannexion par la France qui échoua. Les Français quittèrent l’île, en 1741, rappelés par la guerre de Succession d’Autriche. Ils laissaient les Génois et les Corses face à face.

 

LECTURES

1° GRIEFS DES CORSES

Sire,

La pauvre Corse, en l’état où elle est, négligée, inculte, méprisée, opprimée, dépouillée, exténuée, se jette toute nue aux pieds de Votre Majesté Très Chrétienne, sans autre voile, pour couvrir la honte qu’elle a de présenter à vos yeux un objet si misérable, que sa prompte obéissance jointe au doux espoir d’être bientôt, par vos ordres, entièrement revêtue, accoutumée qu'elle est à voir briser ses chaînes et à recouvrer la liberté, l’abondance et l’honneur, par les mains de votre Royale Cour. Elle baise à genoux, par le plus humble des hommages, celles de votre redoutable et bienfaisante Majesté. Elle rend les plus vives actions de grâce au Souverain Génie de la France, qui, parmi ses augustes soins, n’a pas dédaigné d’admettre la très chrétienne pensée de la délivrer de ses misères. Sûre de ressentir les effets de cette favorable influence, elle supplie Sa Majesté de vouloir bien donner audience au très fidèle récit des longs outrages qu’elle a soufferts et à l’exposé des raisons qui l’avaient enfin déterminée à vouloir s’en affranchir, raisons dont elle attend les solides fondements de sa restauration et de son soutien.

Traduction du préambule du mémoire adressé à Louis XV, le 18 mai 1738, et publié dans les Pièces et documents pour servir à l'histoire de la Corse, par M. LETTERON : Bulletin de la S. des Sciences corses, 1893.

 

2° PORTRAIT DES CORSES

Lettre à M. le marquis de Maillebois.

Vous m’avez fait l’honneur de me demander, Monsieur, le portrait de ces insulaires ; il faudrait un Apelle pour tracer les ombres et les clairs nécessaires, pour exprimer les contradictions qui entrent dans le caractère de cette nation indéfinissable. Le Corse en général est fourbe, cherche toujours à ruser et à tromper ; c’est ce qui le rend défiant... ; opiniâtre et constant dans ses desseins, se raidissant contre la difficulté, extrêmement prévenu de toute façon sur ce qu’il croit valoir, pensant pouvoir séduire par son éloquence ceux avec qui il peut traiter, en ayant réellement, pénétrant, devinant même souvent ceux qui lui parlent, peu sincère dans les faits, il offre, promet tout et ne tient rien... Charitable et hospitalier pour les moines et les étrangers, superstitieux dans la religion... (il) veut être écouté ; il aime mieux être condamné après avoir été entendu que gagner son procès sans être ouï... Le caractère de ces insulaires est un composé bizarre de ceux des Sarrasins, dont ils conservent quelques superstitions et cérémonies ; des Espagnols, dont ils ont la rodomontade et la vanité ; de l'Italien, dont il pratique les ruses et le peu de sincérité ; oserai-je le dire ? des Français, dont il a l'inconstance. .... Les Génois ont toujours avili et tenu les Corses dans l'abaissement ; la justice a été faible et souvent mercenaire ; les moindres grâces se sont vendues ; l’insolent est recherché ; le bon et celui qui opère bien est oublié. Ils sont comme certains médecins appelés pour la guérison ; leur avarice leur fait appliquer des remèdes contraires.

Jugement d’un Français de 1739 ; d’après les Pièces et documents tirés du ministère de la Guerre par M. l'abbé LETTERON : Bulletin de la S. des Sciences corses.

 

3° LES CORSES À LA GUERRE

Le Corse est infatigable à la guerre, et il a une disposition si naturelle à faire la petite guerre qu'on en ferait des troupes légères excellentes. Il passe les nuits dans les champs ou dans une embuscade, avec un fusil dans les bras, un pistolet, un poignard, une carquière garnie de plusieurs cartouches, le tout pendu à sa ceinture ; un petit sac de cuir sur le dos, rempli de petits pains d'orge, de châtaignes et de fromage, avec une gourde remplie d’eau et de vin pendue à son côté. Voilà comme ces insulaires vont à la guerre pour dix à douze jours. Après l’argent, le fusil est ce qu'ils aiment le plus.

Armés comme il vient d’être dit, et avec ce peu de provisions, ils se rassemblent au son des sifflets ou des cornets, pour marcher, sous la conduite d’un chef, à l’expédition qu’ils se proposent, non en colonne ni en bataille, mais à la débandade, et épars comme une compagnie de perdreaux, tout au travers des bois, des rochers, des précipices même, quand il le faut, avec l’attention d’avoir toujours une petite avant-garde. Arrivés près de leurs ennemis, ils se postent en embuscade, ou ils se disposent à l’attaque. Dans ce dernier cas, à la faveur des broussailles, des rochers ou des murailles, ils fondent sur eux ; ou bien, en se rasant, pour ainsi dire, contre la terre, ils tirent de toutes parts ; et après avoir fait leur feu, chaque homme, dans la même attitude, recharge son arme avec la plus grande célérité, pour recommencer ; de manière qu’une troupe attaquée en campagne ne peut jamais savoir ni le nombre de ses ennemis, ni ajuster ses coups pour répondre à leur feu. Dans pareil cas, marcher promptement sur le feu est le seul parti à prendre pour les vaincre, et le moins périlleux pour n’être pas détruits en détail.

Avant de vous attaquer, ou avant de l’être, ils ont la coutume de donner un rendez-vous à deux, quatre, six et quelquefois à dix lieues, sur quelque situation avantageuse : de sorte que, quand leur attaque est repoussée, ou qu’ils sont forcés dans leur embuscade, ils s’éparpillent tous à volonté, qui d’un côté, qui de l’autre, passant par les endroits les plus difficiles et les plus escarpés, pour se porter à leur rendez-vous. De là ils remarchent à vous dans le moment où vous vous y attendez le moins.

Mémoires d'un officier de Picardie (Bulletin de la S. des Sciences corses, p. 205).

 

4° COMBAT DE BORGO

Un détachement de 500 hommes reçut l’ordre d’aller s’établir à Borgo et dans le couvent de Lucciana et d’y recevoir les soumissions et les armes ; soit hasard, soit calcul, le commandant désigné fut M. de Courtois... un des deux parasites qui s’asseyaient journellement à la table du marquis de Mari.

M. de Courtois arriva à Borgo au moment même où les populations étaient réunies au couvent d’Orezza et délibéraient. Alors arriva la nouvelle que les Français, avec un gros détachement, s’étaient établis à Borgo. Sans prendre l’avis des chefs et des personnes les plus sensées, les vainqueurs de Santa-Lucia qui, pendant le même mois, deux ans auparavant, avaient glorieusement rompu et mis en morceaux la chaîne ignominieuse, prirent en petit nombre la route de Borgo. Quoique cédant à un usage national peut être inconsidéré, arrivés à une portée de fusil de Borgo, ils firent respectueusement prier le commandant de Courtois de leur faire savoir s’il s’était avancé sur l’ordre de son souverain, ajoutant que, s’il agissait en son nom, il n’avait qu’à leur faire voir ses glorieux étendards, qu'ils se prosterneraient devant eux jusqu’à terre, mais que s’il s’était avancé et opérait sur l'ordre des Génois, il fallait que les forces des deux parties se mesurassent le jour même.

M. de Courtois, qui n'avait que trop fréquenté l’école du marquis Mari et n’en avait que trop appris le langage, répondit qu’il n’avait aucun compte à rendre à la canaille. Les Corses, ainsi insultés, attaquèrent avec une telle vigueur que le comte de Boissieux, qui s’était avancé le 13 décembre avec toutes ses troupes pour couvrir la retraite de celles qu'il avait envoyées à Borgo, en aurait ramené fort peu à Bastia, si la mort d’un Cervoni de Soveria, tué dans l’attaque du couvent de Lucciana, n'eût fait abandonner quelques postes, laissant ainsi à Courtois le champ libre pour s’enfuir avec toute sa troupe, sans rien sauver des bagages et des lits qui avaient été transportés à Borgo et au couvent de Lucciana. La fuite fut précipitée, parce qu’elle était dirigée par Murati qui était à la tête des fuyards. Après avoir donné la sépulture à leur compagnon, les Corses revinrent et poursuivirent même le gros de l’armée, avec lequel le comte de Boissieux, après avoir abandonné le poste de San Pancrazio, était allé rallier les fuyards à Biguglia, où il avait fait halte à les attendre.

Le général rentra à Bastia pour se mettre au lit jusqu’au 2 février, jour où il fut exposé mort.

ROSTINI (Mémoires, I, trad. Letteron).

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

Voir le chapitre précédent.

BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Testament politique de Simon Fabiani (1889). Correspondance des agents de France à Gênes de 1730 à 1748 (documents tirés des archives du ministère des Affaires étrangères et publiés par M. LETTERON, 1901 et 1913). Pièces et documents pour servir à l'histoire de la Corse de 1737 à 1739 (tirés des archives des ministères de la Guerre et des Affaires étrangères et publiés par M. LETTERON, 1893).

OUVRAGES PARTICULIERS :

CHEVRIER. — Histoire de l’île de Corse (1749).

JAUSSIN. — Mémoires historiques, militaires et politiques sur les principaux événements arrivés dans l'île depuis 1738 jusqu‘en1741 (Lausanne, 1759).

JOLLIVET. — Un roi de Corse au XVIIIe siècle, d’après les nouveaux documents (Revue du monde latin, 1889).

VANNAGHEN. — Théodore roi de Corse (traduit de l'allemand par les frères Lucciana, 1894).

BULLETIN DE LA S. DES SCIENCES CORSES. — Osservazioni storiche de l’abbé Rossi, t. VII et VIII (1899).

LE GLAY. — Théodore de Neuhoff, roi de Corse (Paris, 1907).

P. GRAZIANI. — Maillebois et l’insurrection corse, 1739-1742 ; Thèse de l'école des Chartres (Mâcon, Protat, 1909).

DRIAULT. — Recueil des instructions données aux ambassadeurs et ministres de France à Florence, Gênes, etc., avec une introduction de 106 pages (Paris, Alcan, 1912).

 

 

 



[1] ROSTINI avoue dans ses Mémoires que l’existence de cette liste n'est pas certaine ; peut-être a-t-elle été imaginée pour exciter les esprits.

[2] Théodore n’est pas la plus banale de ces figures d’aventuriers qui, au XVIIIe siècle, ont étonné leurs contemporains, comme le baron de Goërz en Suède, Alberoni en Espagne, Bonneval en Turquie, Law en France, etc.

[3] Il y vint jusqu’à 25.000 personnes, disent certains historiens (Cambiaggi).

[4] Les Génois expliquaient les deux lettres T. R. par tutti ribelli, les jaloux par tutto rame.

[5] Le dernier historien de Théodore, M. Le Glay, a tracé de lui le portrait peu flatté que voici : « Il (le roi) ne voit les choses que par en dessous ; il est insinuant ; son intelligence est vive, mais fausse. La bravoure lui manque, ses plans ont pour base le mensonge et s’écroulent. Il n’a pas l'énergie nécessaire pour les faire réussir. Il monte une affaire commerciale avec sa royauté. Prudent à l'excès, il fuit quand il faut agir. Il se déguise et se cache. Il a toujours la plume à la main, jamais l’épée. Il conspire, il se faufile auprès de hauts personnages ; on se sert de lui pour des entreprises louches. Il est l'homme des antichambres et des cabinets secrets, non des champs de bataille ; quand il faudrait se battre, il négocie. Il sait faire de belles phrases, pas le beau geste qui en impose. »

[6] Sois notre mère.

[7] L’autorité d'un roi est bien malade, écrivait Rostini, quand il est réduit à mendier de l'argent à ses sujets (II, p. 197).

[8] La genovesina valait douze francs.

[9] DRIAULT, Recueil des instructions données aux ministres de France, ouvrage cité.

[10] Une lettre de ce chanoine Orticoni aux chefs corses se trouve aux archives de Gênes ; elle contient les engagements formels du roi d'Espagne envers les révoltés.

[11] C'est alors que les Corses adressèrent au roi cette lettre qui est un véritable morceau d’éloquence insulaire et dont le préambule est reproduit à la fin de ce chapitre.

[12] Cf. le manifeste des généraux Paoli et Giafferi, reproduit dans les Pièces et Documents sur l’histoire de la Corse, qui se termine par ces mots : Melius est mori in bello quam videre mala gentis nostrae.

[13] Cf. la lettre du sieur Couflet, en date du 2 septembre 1741 : « Les choses semblent prendre un mauvais ply pour la république : les rebelles s’attroupent en divers endroits. » (Correspondance des agents de France, p. 556.)