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L’état
misérable de la Corse, tel qu’il nous apparaît au XVIIe siècle, avait brisé
tout ressort dans le pays. Il est presque certain que jamais les habitants
n’auraient eu l’énergie de se révolter, si leurs maîtres n’avaient pas oublié
toute prudence et ne les avaient pas poussés au désespoir. La
tyrannie génoise devait en effet redoubler dans les premières années du
XVIIIe siècle. Imprudences Au point de vue financier, le des Génois. Sénat se
plaignit au conseil des Douze et des Six que l’île lui coûtât trop cher ; il
fallait, ajoutait-il, se résoudre à l’établissement de nouveaux impôts, bien
que l'état du budget communiqué aux délégués insulaires eût révélé que Gênes
encaissait 628.938 livres et n’en dépensait que 506.862[1]. Au point de vue administratif,
le même Sénat, se conformant à une ancienne demande bien oubliée de l’Au-delà
des monts, divisa l’île en deux régions, qui avaient chacune son personnel de
fonctionnaires, son système judiciaire, son gouverneur, de sorte que les
charges de l’administration, déjà très lourdes pour les sujets, allaient
doubler. Au point de vue économique, loin d’écouter les plaintes de la Corse
au sujet de son régime protectionniste, la métropole interdit à ses sujets
d’affréter un bâtiment quelconque. Des murmures éclatèrent. Cependant, dans
la crainte que Gênes ne donnât suite à ses projets fiscaux, on eut recours à
une transaction. Le gouverneur s’engageait à retirer toutes les armes qui
avaient été mises en circulation et à en interdire la vente pour l’avenir ;
de leur côté les Corses s'imposeraient extraordinairement, pour une durée de
dix ans, de deux Seini, c’est-à-dire de treize sous quatre deniers (1715). Ainsi les deux parties se
déclaraient satisfaites : l’une obtenait une augmentation de revenus et
l'autre espérait mettre fin aux guerres privées et aux homicides qui
ensanglantaient l'île. Mais à peine le retrait des armes eut-il été
pacifiquement effectué que les employés subalternes se mirent à les revendre
pour six livres seize sous huit deniers. On se retrouva bientôt dans la
situation de jadis. Le gouvernement ne fit rien pour réprimer ce trafic
clandestin. Bien mieux : il osa promulguer une amnistie générale en faveur de
tous les bandits et exilés, à la condition qu'ils rachèteraient leur crime en
versant une indemnité à leur victime. Les Corses, qui avaient l’habitude de
répéter « qu’ils ne vendaient ? pas leur sang », s’en montrèrent affectés. «
Ce fut, comme le dit l’historien Rossi, un os jeté entre deux chiens. » On
commença à entendre prononcer les mots de révolte, qui semblaient oubliés. Toutefois
l’absence de chefs, le manque de munitions, l’habitude de la soumission
auraient peut-être retenu les plus exaltés, si au même moment le gouverneur
n’avait pas donné l’exemple de la plus grande faiblesse. Plusieurs incidents
se produisirent de 1720 à 1725, qui servirent d’encouragement aux plus
timides. Non seulement on avait appris qu'un Cervoni de Soveria avait été
arraché à la prison de Corte par ses parents mutinés, mais que le Bargello
lui-même ou commissaire de police de cette ville, après avoir maltraité le
lieutenant génois, n’avait eu qu’à lui présenter ses excuses, pour éviter le
châtiment. Un fait plus grave s’était produit en 1729, dans le village de
Bozio. A l’instigation d’un de leurs concitoyens, les habitants avaient
refusé de payer l’impôt de treize sous, qui aurait dû être aboli depuis trois
ans, et repoussé un détachement de cinquante soldats qu'on avait envoyé
contre eux. Quelques autres villages des environs les avaient imités ; Poggio
de Tavagna refusa à son tour de verser les sommes exigées et fit mieux. Il
accueillit avec affabilité les deux cents hommes chargés de le mettre à la
raison, les désarma pendant la nuit et les renvoya à Bastia, pleins de
confusion. Des incidents d’aussi minime importance allaient produire de grands
résultats, car l’exemple était donné. On vit se grouper autour de Bastia les
plus mécontents, les plus exaltés, les plus compromis, probablement aussi les
moins recommandables d'entre les Corses, qui se mirent à piller les villages
du Cap et surtout les dépôts d’armes établis pour la défense des côtes contre
les Turcs. Le 22 février 1730, avec une audace extraordinaire, ils se
dirigèrent sur Bastia, y entrèrent par surprise et y apportèrent le trouble ;
quelques-uns se mirent à piller les boutiques et les maisons de Terra
Vecchia. Le gouverneur ne fit rien pour les arrêter. Il fallut que l’évêque
de Mariana, Saluzzo, les haranguât sur la place Saint-Angelo et, par la
persuasion, obtînt leur retraite. Le
grand tort des Génois fut de ne pas comprendre que ce coup de main était
l’indice d’un grave mécontentement. La métropole eut recours aux menaces et à
une répression sauvage. Le nouveau gouverneur, Veneroso, fit assassiner l'un
des plus compromis, Fabio de Loreto ; son cadavre fut transporté à Bastia,
traîné dans les rues et écartelé ; les morceaux en restèrent suspendus,
pendant plusieurs jours, aux murailles de la cité. Furiani et Vico furent
ensuite incendiés ; ces deux villages s’étaient en effet signalés par la
véhémence de leurs plaintes. Ces actes monstrueux excitaient sans doute une
forte colère, mais ils ne suffisaient pas à dresser les insulaires contre la
domination génoise. C’est seulement peu à peu et les unes après les autres
que les pièves, poussées par les maladresses successives du Sénat, allaient
prendre les armes. Les révoltés de la première heure, réunis aux environs de
Biguglia, s’étaient, il est vrai, donné deux chefs, André Colonna Ceccaldi et
Louis Giafferi de Talassani, mais ceux-ci manquaient d’enthousiasme[2], et leurs troupes étaient
isolées, indisciplinées, sans armes, sans but précis, sans plan de campagne.
On se contentait de réclamer une amnistie, du sel, des armes, une justice
intègre et le dégrèvement des impôts. Si le gouverneur avait consenti à cela,
il est probable que tout serait rentré dans l’ordre, mais il refusait de
répondre aux envoyés des rebelles, et ceux-ci se livraient à tous les
désordres, se disputaient entre eux, pillaient les maisons de campagne,
défonçaient les tonneaux dans les caves et s’enivraient. C’est
sans doute pour éviter ces désordres que les chefs corses décidèrent de
tenter une attaque contre la position de Montserrato, que Veneroso avait fait
quelque temps avant fortifier et qui défendait Bastia. Le fort, gardé par
cent cinquante hommes, fut pris presque sans résistance, ainsi que les
avant-postes de Saint-Joseph, Saint-Angelo et Saint-François. La capitale se
trouva sérieusement menacée. Dans cette extrémité, le commissaire Doria, qui
remplaçait le gouverneur, eut recours, comme son prédécesseur, à l’un de ces
ecclésiastiques dont l’influence sur les Corses était énorme, à l'évêque
Saluzzo. Sur les conseils du prélat, un traité fut signé qui donnait en
partie satisfaction aux Corses par la libération des prisonniers, la légère
diminution de l'impôt et surtout par la libre navigation de leurs bâtiments
de commerce dans les ports de l’île. Un armistice de quatre mois fut conclu
pour permettre au gouvernement génois de tenir ses promesses. Les révoltés se
dispersèrent ensuite et rentrèrent chez eux. Mais la conduite déloyale du
commissaire et la tentative d’assassinat qu’il fit faire sur la personne de
Ceccaldi par Petruccio d’Orezza prouvèrent bientôt qu'il n’y avait aucun
accord possible avec lui et que ses concessions n’étaient pas sincères. L’armistice
fut donc ouvertement employé des deux côtés à préparer les hostilités
définitives. Du côté
des Corses cependant la guerre semblait une folie. Ils n’avaient ni les
armes, ni les munitions nécessaires à une entrée en campagne ; ils n’étaient
même pas d’accord sur la nécessité d'une révolte, que beaucoup d'entre eux
considéraient comme une violation du serment de fidélité prêté au souverain.
L’île était en outre privée de ses meilleurs enfants ; elle ne pouvait même
pas compter sur un secours étranger, car depuis trop longtemps l’Europe se
désintéressait des Corses, qu'elle considérait comme des rebelles et des
sauvages[3]. Les Génois avaient au
contraire pour eux l’apparence du droit, la force que donne la richesse, le
recrutement indéfini des mercenaires sur le continent, l'avantage du blocus
maritime, la sympathie de presque toutes les puissances continentales et le
concours même de beaucoup d’insulaires. Il est admirable de constater que les
chefs improvisés en 1730 se sont efforcés de surmonter tous ces obstacles et
n’ont pas perdu l’espoir. Ils devaient, avant tout, unir leurs compatriotes
dans un même sentiment de haine contre l'oppresseur, leur représenter la
révolte comme juste et sacrée et apaiser les inimitiés. Ceccaldi et Giafferi
provoquèrent la réunion à Corte, en février 1731, d’une première consulte
générale de deux procureurs par piève et lui firent édicter des lois
répressives pour les meurtres[4] et un impôt de guerre de vingt
sous par famille. Une seconde assemblée tenue à Orezza, une troisième à
Bozio, en mai, de dix-huit théologiens délièrent les Corses de leur serment
de fidélité et proclamèrent que la religion elle-même recommandait de punir
les Génois, violateurs de la foi jurée. En même temps une circulaire était
envoyée à tous les nationaux de l’Au-delà des monts[5], pour les informer de la
nécessité où se trouvait File entière de secouer le joug de ses tyrans ; un
appel était adressé à tous les insulaires émigrés sur la terre ferme[6]. Giafferi fut chargé de
solliciter la nombreuse colonie corse établie à Livourne. Le chanoine
Orticoni, ancien vicaire général de Corte, reçut la mission plus délicate de
se rendre à Rome et, sinon d’offrir la Corse au pape, au moins de solliciter
l’intervention pontificale. Ces
efforts devaient être médiocrement récompensés. Le Nebbio, la Balagne et une
partie de l’Au-delà des monts se déclarèrent pour les révoltés. Les Corses du
continent promirent d’envoyer des munitions, des vivres, même des canons et
des mortiers ; ils s’imposeraient en attendant une contribution en argent.
Dès le mois de mai, des tartanes réussirent à débarquer leurs
approvisionnements sur le littoral du cap Corse ; un bâtiment français devait
apporter de l'artillerie, des bombes, cent barils de poudre, des fusils et du
matériel de guerre. De son côté Orticoni s’était rendu à Rome, où il avait
obtenu de Clément XII qu’il voulût bien demander aux Génois une meilleure
administration de file, sur laquelle les papes, ses prédécesseurs, avaient eu
jadis des titres[7]. Paroles imprudentes et
démarche inutile, qui n’eurent aucun résultat. Gênes répondit par une lettre
où elle accusait ses sujets « d’être plus barbares que les sauvages de
l'Amérique du Nord et de ne mériter aucune pitié ». Le pape se déclara alors
impuissant. Orticoni se rendit à Livourne et à Pise. On l'y accueillit avec
la même sympathie qu’à Rome. L’archevêque de cette dernière ville lui
conseilla de s’adresser à l’infant dom Carlos, héritier par sa mère,
Elisabeth Farnèse, reine d’Espagne, des duchés de Parme et de Plaisance et à
qui le traité de Madrid, en 1721, avait donné l’expectative du grand-duché de
Toscane. Ce prince ambitieux aurait été peut-être enchanté de protéger les
Corses et de se les attacher, mais il ne pouvait rien par lui-même et c’est à
Madrid qu’il fallait aller solliciter le secours d’une femme à la fois reine
et mère, qui avait bouleversé l’Europe à deux reprises pour assurer un
domaine important à ses deux fils. La monarchie espagnole ne pourrait-elle
pas accepter de faire revivre les droits qu’avait jadis possédés en Corse
l’Aragon, dont elle était héritière ? N’avait-elle pas récemment manifesté
l'intention de reprendre en Halie l’influence d’autrefois ? Orticoni,
conseillé, croit-on, par dom Carlos lui-même, se rendit à Madrid.
Malheureusement Philippe V était devenu prudent depuis l’échec d'Alberoni,
malgré le concours de la France, et s’il est vrai, comme le dit un
contemporain, que le chanoine corse ait réussi à obtenir un secours important
de Patinho, alors premier ministre, celui-ci craignait trop le mécontentement
du Habsbourg autrichien[8] pour agir énergiquement ; sa
bonne volonté ne se manifesta en effet qu’après la soumission des Corses,
c’est-à-dire trop tard. L’intervention étrangère aurait été capitale pour les
événements de 1730, car les révoltés livrés à leurs seules forces étaient
condamnés à un échec. La
résistance était d’autant plus difficile que les Génois avaient eu une
meilleure fortune. En premier lieu, leur marine avait réussi à arrêter les
principaux envois de Livourne. Les Corses, privés de leurs ravitaillements,
étaient impuissants. En outre et surtout, Gênes venait de trouver un puissant
allié dans la personne de l’empereur Charles VI. Celui-ci tenait à conserver
l’amitié de la république ligurienne, gardienne de plusieurs passages des
Alpes, et surtout à éviter qu’elle ne s’adressât à d’autres puissances[9]. Or es intrigues de l’Espagne
alliée de la France, rivale traditionnelle de la maison d’Autriche, n’étaient
pas sans l’inquiéter[10]. En outre, devenu depuis 1715
le prince le plus puissant de l’Italie, il lui était agréable de tenter
l’unité morale de la péninsule, d’autant plus que le Milanais avait intérêt à
vivre en bonne intelligence avec les Génois, ses voisins. Il permit donc au
gouverneur de celle possession autrichienne, le général Daun, d’expédier un
contingent militaire de 8.000 hommes pour concourir à la pacification de la
Corse. Le Sénat prenait ces troupes allemandes sa solde et s’engageait à
verser une somme de cinq cents florins ou cent écus pour chaque soldat
disparu, déserteur ou mort. Cette intervention impériale allait décider du
sort de la guerre, en obligeant les Corses, déjà découragés par la capture de
leurs convois d’armes, à s'incliner devant une semblable disproportion de
forces. Les
hostilités avaient cependant débuté par la prise de Saint-Florent et de
l’Algaiola dont les Génois s’étaient enfuis presque sans résister ; puis par
le blocus des places de Bastia et d’Ajaccio (juin 1731). Mais il aurait fallu, pour que
ces sièges entraînassent une capitulation, que les assiégeants eussent de
l’artillerie ; ils en étaient totalement privés et les petits canons de cinq
livres que l’on tira de Saint-Florent et des tours du Cap pour les installer
sur le mont Ricipello, qui domine Bastia, et intimider la capitale, se turent
sous la riposte triomphante du mortier à bombes et des gros canons de la
place. Du 9 au 12 août 1731, quatre bataillons d’Impériaux, deux escadrons de
hussards, trente pièces de canon, commandés par le colonel de Wachtendonk,
débarquèrent à Bastia, repoussèrent les cinq cents assiégeants, leur tuèrent
quelques hommes, leur firent soixante prisonniers et capturèrent leurs quatre
petits canons. Puis, se divisant en deux colonnes, les alliés se dirigèrent,
les uns sous les ordres du commissaire Doria, vers Saint-Florent qui se
rendit immédiate- ment, les autres, formant le gros de l’armée, contrôles
Corses réunis à Furiani. Si les
rebelles, retirés sur leurs montagnes, s’étaient bornés à faire une guerre
d'escarmouches, ils auraient fortement inquiété leurs adversaires. Ils
commirent l’imprudence de livrer bataille dans la plaine de Saint- Pancrace,
où la cavalerie les mit en fuite. Le baron de Wachtendonk arriva presque sans
résistance jusqu’au fort San Pellegrino, près de Vescovato : les Corses
abandonnèrent. Peut-être
la marche triomphante aurait-elle continué, si des obstacles imprévus
n’avaient surgi. Les Génois, qui s’étaient engagés à fournir les vivres
nécessaires aux troupes et le fourrage à la cavalerie, n’avaient pas tenu
parole ; la mer, démontée depuis quelques jours par le libeccio, ne
permettait à aucun navire d'aborder et, dans cette plaine orientale, la
chaleur très forte du mois d’août non seulement incommodait les hommes, mais
avait tari les sources. A ces craintes de manquer d’eau et de vivres,
s’ajoutait la menace des Corses, dispersés pour les guérillas dans les
montagnes, et prêts à décimer une armée épuisée ou à intercepter ses convois.
Wachtendonk s'aperçut qu'il était allé trop vile et trop loin. Il négocia un
armistice avec les insurgés et, au grand désespoir des Génois, il revint à
Bastia, d’où il s’empressa de demander 1.500 hommes de renfort. Il attendit
leur arrivée, en dépit de la république qui blâmait son indulgence et sa
temporisation[11]. De septembre 1731 à avril
1732, il vécut dans une inaction presque complète : les troupes impériales se
bornaient à quelques promenades militaires, dans le Nebbio, en Balagne où,
près de Calenzana, elles essuyaient un échec, et à des razzias de bétail. La
mésintelligence entre les alliés augmentait et donnait lieu à des plaintes
continuelles de Doria auprès du général ou du sénat génois auprès de
l’empereur. Elles étaient fondées sur les relations directes que le
commandant des Impériaux entretenait avec les rebelles sans en informer
jamais le commissaire de la république. Mais Wachtendonk avait déjà constaté
que ce dernier profitait des succès de ses alliés pour se venger cruellement
des Corses et commettre des atrocités. Les villages aux environs de la
capitale et dans le Cap furent livrés aux flammes. Furiani, Biguglia, Borgo,
Vignale, Castellare, subirent le même sort. Les rebelles, au contraire,
témoignaient leurs sincères regrets d’en arriver à une lutte ouverte avec les
soldats de l’empereur ; ils se déclaraient prêts à négocier, pourvu que leur
soumission fût accueillie par Charles VI, non par les Génois. Mais,
au mois de mai, arriva le prince de Wurtemberg avec un nouveau renfort de
2.000 hommes, ce qui portait l’effectif de son armée à 11.500 combattants
environ. Circonvenu par les Génois qui lui avaient conseillé la rigueur comme
le seul moyen d'en finir vite avec les Corses, il avait occupé militairement
le Nebbio et la Balagne (mai 1732) et lancé un véritable ultimatum aux habitants. Il
leur enjoignait de se soumettre dans le délai de cinq jours et de s’en
remettre aux dispositions favorables de la République. Véritable moquerie à
laquelle les intéressés répondirent par un refus[12]. Heureusement pour eux, le
prince, bientôt mieux renseigné sur les torts réciproques des deux
adversaires, inquiété par les difficultés du ravitaillement et le prix d’une
guerre d’escarmouches, se décida à promettre un pardon général avec la
garantie impériale d’une paix honorable, pourvu que les Corses de la Terre du
Commun consentissent à cesser les hostilités[13]. Il obtint d’autant plus de
succès que les insurgés reconnaissaient l’inanité de la lutte et que
l’espérance d’une intervention de l’empereur les rassurait. Dès le mois de
juin, les soumissions commencèrent. Elles devinrent générales lorsque arriva
la réponse aux suppliques adressées par les Corses l’année précédente.
L’Empereur assurait aux révoltés qu’il leur ferait accorder une amnistie
plénière et un règlement constitutionnel nouveau. Ceccaldi et Giafferi,
entraînés par l’exemple de la majorité, se présentèrent devant le colonel de
Wachtendonk et implorèrent leur pardon. La révolte se terminait donc sans
victoire de part et d’autre et sur la seule promesse, faite par Charles VI,
que le sort des Corses serait amélioré. Du reste la disproportion des forces,
la préparation trop hâtive des hostilités par les rebelles auraient rendu la
lutte inégale. Il était habile de s’incliner devant la toute-puissance de
l’Empereur. Il
semble que les Génois eux-mêmes aient voulu rassurer leurs alliés et hâter
leur départ. Le concours des Impériaux était non seulement très onéreux,
puisqu’il coûtait plusieurs millions, mais embarrassant, puisqu’il empêchait
les vainqueurs de faire payer leur révolte aux vaincus. Le 23 janvier 1733,
furent publiées les Concessions gracieuses que la Sérénissime république de
Gênes accordait aux populations et sujets du royaume de Corse, sous la
garantie de l’Empereur. On ne peut en faire beaucoup d’éloges. Le préambule,
qui vante la haute modération, la clémence et les bonnes grâces du doge et
des procureurs génois, est peut-être trop mielleux. Mais les seize articles
qui suivent seraient excellents, s’ils ne comportaient pas trop de
restrictions. Il n’y a rien à ajouter aux deux premiers : ils promettent
l’oubli complet du passé et l’abandon de toutes les sommes dues par le
royaume à son suzerain, tant en impôts qu'en redevances, jusqu’au 1er janvier
1733[14]. Le rétablisse- ment de la
noblesse dans tous ses droits et privilèges devait calmer et flatter les
chefs si vaniteux du peuple, tandis que l’attribution des bénéfices
ecclésiastiques de file aux seuls religieux corses pouvait attacher aux
Génois le clergé insulaire toujours populaire. La fondation d'un collège «
pour instruire la jeunesse nationale dans les sciences divines et humaines »
et la réadmission de l’Orateur à Gênes étaient destinées à combattre
l'ignorance et l’arbitraire dont souffrait tant la population. Mais, plus que
tous, deux articles étaient de nature à révolutionner heureusement le pays :
l’un préparait son relèvement économique, l’autre son relèvement moral.
L’article XI créait une commission de trois députés nationaux, les honorait du
titre de Promoteurs des arts et du commerce et les chargeait de travailler au
développement du commerce et des arts mécaniques ; ils devaient indiquer
toutes les mesures susceptibles d’atteindre ce but et remplir les missions
qu’on leur confierait dans ce sens, « car le gouvernement génois, disait
l’article, a toujours, avec une sollicitude infatigable, employé tous les
moyens pour développer dans cette île la culture des terrains incultes et
sauvages, en exposant à cet effet des sommes considérables ». L’article XII
engageait même très vivement les insulaires à faire les plantations utiles à
la création d'une industrie de la soie. L’article XIV n’était pas moins
intéressant : il instituait une sorte de tribunal de la plèbe en faveur d’un
Corse qui, « partout où résideraient le gouverneur, les magistrats et les
juges », sous le nom de Protecteur des pauvres emprisonnés, prendrait en
mains leurs causes ; un avocat ou piatese, choisi par les Douze et les
Six, porterait plainte auprès du syndicat chargé de censurer les
fonctionnaires, ou à son défaut auprès du Magistrat corse de Gênes, contre
tout abus de pouvoir commis par un employé génois. Il
serait injuste de vouloir critiquer, dans son ensemble, ce Règlement ; il
était tout à fait susceptible d’amener une réconciliation entre le souverain
et les sujets, mais à la condition qu’il fût loyalement appliqué.
Malheureusement pour la tranquillité de l’île, le Sénat de Gênes le fit
suivre de « nouveaux arrêts et décrets qui seront observés dans le royaume de
Corse pour le maintien du bon ordre dans l'île » (28 janvier). Ces décrets comprennent
quarante articles où les restrictions d’ordre politique, judiciaire,
financier, économique abondent. C’est ainsi qu’au point de vue financier,
l’article III dispense momentanément la population de toute taille et autres
impôts ; mais l’article IV les rétablit aussitôt « sur le même pied
qu'en 1727, en attendant qu’une nouvelle répartition soit faite ». La
République s’interdit, il est vrai, de créer des impôts nouveaux et
extraordinaires, mais, sauf le cas où ses deux conseils de gouvernement
« jugeraient à propos de le faire ». Au point de vue judiciaire, l’institution
d’un podestat comme juge de paix, dans chaque paroisse, d'un auditeur comme
tribunal civil dans chaque piève est aussi excellente ; de même les mesures
prises pour assurer une bonne et prompte justice contre les criminels, les
débauchés, les libertins. En revanche la procédure ex informata
conscientia est rétablie par les articles VII et XVIII. Au point de vue
économique enfin, le commerce avec l’extérieur devient libre, on peut
exporter du blé, des grains, des légumes, de l’huile, mais on s’empresse
d’ajouter : « à moins que cette exportation ne soit interdite par nous,
en totalité ou en partie ». Malgré
tout, il y avait, dans l’ensemble, d’excellentes innovations dont
l’application était susceptible d’atténuer les malaisée de la Corse. Si les
Impériaux avaient désiré ce résultat, leur devoir eût été d’exiger le respect
des concessions promises et de ne quitter l’île qu'après une réconciliation
loyale, sinon sincère, des opprimeurs et des opprimés. Ils n’en firent rien.
Satisfaits en apparence par les déclarations solennelles du Sénat, heureux de
quitter un pays où ils avaient rencontré la mauvaise foi génoise et une
guerre peu glorieuse[15], effrayés par les pertes
considérables qu’ils avaient faites, les généraux de l’Empereur commencèrent
à embarquer leurs troupes à Bastia, dès le 24 juin 1732. Le prince de
Wurtemberg partit le 16 juillet, pour aller recevoir à Gênes l’épée d'or
garnie de brillants, de la valeur de 30.000 florins, que la république lui
offrait en récompense de ses services. Seul le baron de Wachtendonk devait
prolonger son séjour de quelques mois encore. Et cependant un esprit
clairvoyant devait avoir l'impression que les Génois n’étaient pas sincères
dans leurs promesses et qu’ils attendaient l’occasion de les oublier pour se
venger. On en eut la preuve quand, en juillet 1732, leur commissaire Rivarola
fit arrêter, emprisonner et transporter dans les cachots de la métropole, en
dépit de l’amnistie et de la parole impériale, les quatre personnages qu’elle
considérait avec raison comme les plus compromis dans la révolte : Ceccaldi,
Giafferi, l’abbé Aïtelli et le docteur Raffaelli. Hyacinthe Paoli, qui vint à
Bastia se plaindre de cette violation de la parole donnée, fut également
incarcéré avec deux de ses compagnons. Le prince de Wurtemberg, complètement
gagné par les Génois, ne protesta pas. Il fallut que le chanoine Orticoni,
recommandé par le grand-duc de Toscane, se précipitât à Vienne et que, grâce
à l'intervention indignée du prince Eugène, le glorieux vainqueur des Turcs,
il obtint de l'Empereur l'ordre formel de libérer les prisonniers qui se
réfugièrent à Livourne, à Venise et à Rome. Ainsi
se terminait l'intervention de la maison d’Autriche en Corse. La solution
bâtarde, que Charles VI avait solennellement faite sienne, n’était même pas
respectée du Sénat. La famille des Habsbourg subissait un réel échec moral.
Les Génois, auxquels elle avait porté secours, n’avaient promulgué leur
Règlement que pour se débarrasser d’un allié trop curieux et trop
autoritaire. Les Corses avaient feint de se soumettre, pour ne pas lutter
contre un ennemi trop fort ; ni les uns ni les autres n’étaient sincères ;
ceux-ci par méfiance, ceux-là par intérêt vont se préparer à une nouvelle
guerre. Elle éclatera dès qu’ils se retrouveront seuls et face à face. Le
baron de Wachtendonk, plus avisé que son chef, mieux renseigné sur la
déloyauté génoise et sur la haine corse, avait prédit avec raison, en
évacuant l’île avec les dernières troupes impériales (fin 1733,
début 1734), que
les hostilités allaient recommencer. RÉSUMÉ I. La
révolte de 1729 et ses causes. — La tyrannie de Gênes sur la Corse
redoubla dans les premières années du XVIIIe siècle. Le malaise économique
devenait intolérable ; la métropole augmentait les impôts, facilitait les
meurtres, empêchait tout commerce. Des troubles éclatèrent ; on osa refuser
l’impôt, entrer de vive force dans Bastia, piller le vieux faubourg,
s’emparer du fort de Montserrato. Les Génois effrayés promirent des
améliorations, mais sans tenir parole. On se prépara à la guerre, avec Louis Giafferi
de Talassani pour chef. II. Les
hostilités de 1730 à 1732. — Les Corses essayèrent de s’unir et de faire
appel aux compatriotes du continent. Ils sollicitèrent en vain l'appui de
l'Espagne. Gênes, plus heureuse, arrêta sur mer les approvisionnements et
convois destinés aux rebelles et trouva un allié, l’Empereur ; il lui prêta
11.000 hommes, tirés du Milanais, sous les ordres du prince de Wurtemberg.
Les Corses furent facilement repoussés ; ils comprirent vite que toute
résistance était impossible. Comme l’Empereur garantissait une paix
honorable, ils déposèrent les armes (juin 1732). III. Les
conditions de la paix (1733). — L’amnistie devait être générale, les
concessions de la république avantageuses. Celle-ci devait respecter les
titres de noblesse, favoriser le clergé national, créer un collège,
encourager l’industrie et le commerce, instituer un magistrat corse pour
défendre les pauvres en justice et attaquer les abus de pouvoir. Mais les
Génois n’étaient pas sincères : un nouveau règlement annula les concessions
et, malgré l’amnistie, les quatre principaux chefs de la révolte furent
emprisonnés. En 1733, les troupes autrichiennes regagnèrent le continent. En
1734, les Corses se préparèrent à une nouvelle révolte. LECTURES 1° LETTRE DES CORSES DE CORSE AUX CORSES DU DEHORS
Bien
chers compatriotes corses qui habitez sur le continent et dans les îles
d’Italie, ou qui vous trouvez disséminés en Europe, salut à vous de la part
des chefs et des peuples de la Corse. Vous ne
devez pas ignorer que, depuis deux ans déjà, nous luttons contre l’implacable
persécution des Sérénissimes Seigneurs de Gênes. Mais les armes impériales
sont intervenues en leur faveur et nous sommes résolus à combattre jusqu’à la
dernière goutte de notre sang. Il n’y a pas un souverain, nous le voyons, qui
veuille avoir compassion de nous, qui veuille nous entendre. Mais il y a
Dieu, qui est le père des pauvres, et il voit nos misères, il entend nos
lamentations, il juge entre nous et ces Monarques de la terre qui nous
condamnent... Et
vous, frères bien-aimés, venez à notre secours, unissez-vous à nous dans ce
dernier effort de la patrie. Sa cause nous est commune, pourriez-vous
survivre à sa mort ? Venez partager notre sort et terrasser nos ennemis
vaincus ou mêler votre sang au nôtre ; ainsi son flot grossi retentira plus
fortement jusqu'au tribunal de Dieu, non pour lui demander vengeance, mais
miséricorde. Le Tout-Puissant l’acceptera comme un témoignage du martyre que
nous subissons pour nos lois ancestrales. Les siècles à venir conserveront la
mémoire de ces Corses qui préfèrent mourir tous que de vivre plus longtemps
dans l’esclavage. Votre foi et votre honneur n’ont pas besoin de stimulants ;
il nous suffit de vous crier : « La patrie est en danger », pour
qu’aussitôt vous accouriez vers nous. Allons, surmontez tout obstacle, faites
l’impossible pour nous venir en aide. Vos avis jusqu’ici furent les
bienvenus. Mais ils sont trop lointains pour servir nos desseins ! Ah !
laissez vos plumes et saisissez vos armes. Le moment est venu de répandre du
sang, non de l'encre, de lutter dans les périls, non de nous conseiller en
restant à l’abri. Nés avec nous, venez mourir avec nous. Mourir dans sa
patrie est un sort agréable. Château
de Vescovato, résidence des chefs des peuples corses, 1er février 1732. Traduit sur le document qui est tiré du ministère
des Affaires étrangères et reproduit par M. l’abbé LETTERON dans la Correspondance des
agents de France à Gênes, p. 98 à 106. 2° PROCLAMATION DU PRINCE DE WURTEMBERG
La
Majesté Impériale de notre Très Auguste Empereur, résolue à demander à ses
armes victorieuses les moyens les plus efficaces pour soumettre et réduire de
nouveau les populations de Corse soulevées depuis quelque temps contre la
Sérénissime République de Gênes, contrairement à l’obéissance qu’elles
doivent à leur souverain légitime, nous a envoyé dans cette île avec des
forces si nombreuses que les populations rebelles verront là une raison
suffisante pour ouvrir les yeux sur le châtiment qui les menace et rentrer
dans l’obéissance. De
plus, S. M. I. C. ayant vu sa clémence personnelle implorée dans une
supplique très humble par les chefs Colonna et Giafferi, à la date du 8
janvier (1732), se sentant portée à prendre
leur sort en compassion et désirant les préserver du carnage et de la ruine ;
assurée d’ailleurs delà droiture des intentions et des principes de
justice... de la Sérénissime République approuvant la généreuse
condescendance de cette même République, a daigné nous charger de faire
savoir combien il importe à tous de répondre ouvertement aux gracieux appels
de la (dite) République... en livrant,
déposant et remettant immédiatement les armes et les otages. Sa
Majesté nous a ordonné de déclarer formellement qu'elle veut garantir aux
populations du royaume de Corse non seulement le pardon général que leur
accorde la Sérénissime République, mais encore toutes les mesures de justice
et d’équité que (Sa Majesté le promet) la République prendra pour l’avantage et le soulagement du
royaume et des populations de la Corse... S. M. I. C. s'engage à protéger
ladite République contre tous ceux qui oseraient à l’avenir porter atteinte à
ses droits souverains dans ce royaume, déclarant qu’elle châtiera avec la
sévérité qu'ils méritent ceux qui auront abusé d'une preuve aussi éclatante
de sa clémence auguste, qui s’intéresse tant au soulagement des populations
et veut rendre la paix au royaume. — Le 1er mai 1732. Mémoires de ROSTINI, I, p. 142. BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ DES SCIENCES CORSES : Mémoires de l'abbé Rostini,
traduits et publiés par M. LETTERON (1881-1883)
; Annotazioni particolari per il governo di Corsica de Félix PINELLO, rédigées en 1722 ; Journal
de deux campagnes en Corse, par les troupes impériales (1731-1732), publié par le colonel ESPÉRANDIEU ; Mémoire sur l'expédition
des troupes allemandes en 1731-1733, par J.-Marie Toso, secrétaire du
commissaire général Pallavicino (1733) ; Mémoire sur les campagnes de 1731 et 1768
(Archives
du ministère de la Guerre),
publié par A. MARIOTTI
; Mémoires d'Antoine Buttafoco (1729-1748), publiés par le baron CERVONI ; Memorie per servire alla
storia delle Rivoluzioni di Corsica, del 1729 al 1764, del padre
Bonfiglio GUELFUCCI,
publiés par les frères LUCCIANA (1882)
; Correspondance des agents de France à Gênes (documents
tirés du ministère des Affaires étrangères et publiés par M. LETTERON, 1901). OUVRAGES PARTICULIERS :
A. ROSSI (abbé). — Osservazioni storiche sopra la Corsica, VI, 1705-1733 (publiées par la Société des Sciences corses). |
[1]
ROSSI, VI, p. 7.
— Les Osservazioni de l’abbé Ambroise Rossi, que la Société des Sciences
corses a publiées, sont un monument unique de la vie corse au XVIIIe siècle.
Elles comprennent douze volumes remplis de documents, d’observations précises
et de faits, que Rossi a puisés, grâce à la faveur impériale, dans les archives
les plus fermées. Il sera donc notre source la plus constante pour l'étude de
cette période gallo-corse.
[2]
Rostini (p. 44) et Guelfucci (p. 17) sont d'accord pour reconnaître que les
deux élus n’avaient accepté le commandement « qu’à contre-cœur ».
[3]
L'attitude de Louis XIV envers eux en était bien la preuve. Cf. la lecture du
chapitre précédent.
[4]
Ces lois furent appliquées avec une réelle sévérité. Cf. Mémoires de ROSTINI.
[5]
Elle commençait par ces mots : A tutti i veri nazionali, saluti e félicita.
(Guelfucci, p. 17.)
[6]
Nous donnons comme lecture la traduction de cet appel vibrant d’enthousiasme et
de patriotisme.
[7]
Le bref du pape, à ce sujet, est connu par les mots de : Paterna caritate
movemur.
[8]
Après une brouille passagère, la France venait par le traité de Séville (1729)
de garantir à l'Espagne l'occupation militaire de la Toscane, dont le
grand-duc, miné par la débauche, pouvait disparaître d’un instant à l’autre et
du duché de Parme, dont le possesseur mourut au commencement de 1731. Louis XV
avait ainsi partie liée avec Philippe V en Italie ; les Bourbons s’unissaient
contre les Habsbourg ; la rivalité de la France et de la maison d’Autriche se
poursuivait en Italie. (Cf. DRIAULT, Recueil des instructions données aux agents de
Florence, Modène et Gênes ; Alcan, 1912.)
[9]
Bien que la Monarchie française n’eût pas encore jeté les yeux sur la Corse,
elle manifesta quelque dépit de voir Gênes s’adresser à l'Autriche, sa rivale,
comme le prouvent les instructions envoyées à son agent dans la république, M.
de Campredon (Cf. DRIAULT,
ouvrage cité, introduction).
[10]
Les intrigues de l'Espagne et les multiples négociations diplomatiques, si
obscures jusqu’ici, que les Bourbons de Madrid, le cardinal Dubois et les
Habsbourg d’Autriche conduisirent à cette époque, ont été magistralement
étudiées et expliquées par M. Bourgeois dans ses trois récents volumes : I, le
Secret du Régent ; II, le Secret des Farnèse ; III, le Secret de
Dubois (Colin, Paris, 1910).
[11]
Le général a été nettement accusé par l'un des colonels de l’armée impériale
d’avoir favorisé les Corses et suspendu sans raison les opérations. Il est
incontestable qu’un mois à peine après son débarquement les insulaires lui
soient devenus sympathiques. Il disposait de 6.000 hommes d'infanterie, d'une
cavalerie devant laquelle, en rase campagne, les rebelles étaient obligés de
fuir, d’une artillerie qui les épouvantait, et cependant il renonça à s’emparer
de Vescovato. Pour atténuer l’impression de sa retraite, il réunit ses
lieutenants et leur dit : « Je vous ai fait appeler ici pour vous demander si
vous croyez que, lorsque nous aurons pris le lieu de Vescovato, la guerre avec
les rebelles corses sera finie ; que chacun me réponde catégoriquement oui ou
non. » Sur une réponse négative, il ordonna le retour sur Bastia, où il conclut
l’armistice de trois mois. (Cf. Journal de deux campagnes en Corse, p.
22.)
[12]
Les paysans des Costere auraient dit : « Se li Tedeschi vorrebbero le nostre
armi e dopo ancora tutti li capi per ostaggii per ammazzarne quei disarmati, ma
noi li daremo schioppettate e non schioppi. » (Journal de deux campagnes en
Corse, p. 43.)
[13]
D’après le même document, cette région avait fourni un contingent de 16.000
combattants, dont 3.000 pour la Balagne, 2.000 pour le Cap et autant pour
l'Orezza et l’Ampugnani.
[14]
L’article II renferme cette phrase caractéristique : « Nous avons en tout temps
fait éprouver aux Corses notre extrême bienveillance en épuisant même notre
trésor pour le bien, la conservation et la défense du royaume. » (Cf. ROSTINI, Mémoires,
p. 170.)
[15]
Le Journal des deux campagnes impériales de 1731 et 1732 avoue que les
Autrichiens perdirent 452 tués, 318 blessés et 783 morts de maladie (p. 74).
Les Corses, ajoute-t-il, se battirent bravement, mais sans cavalerie, abrités
derrière des rochers et sans aucun ordre.