HISTOIRE DES CORSES

DEUXIÈME PARTIE — LA CORSE ITALIENNE

 

CHAPITRE VIII. — LE GOUVERNEMENT ET LA SOCIÉTÉ CORSES À LA FIN DU XVIe SIÈCLE.

 

 

La capitulation d’Alphonse d’Ornano marque un moment d’arrêt dans cette histoire du peuple corse. Les guerres sont finies. Elles duraient depuis quatre siècles et n’avaient été interrompues que par quelques trêves très courtes. Désormais pour un siècle et demi les habitants sont résignés à leur sort. Tandis que l'île fume encore de ses villages incendiés, que les cicatrices sont à peine fermées, Gênes, victorieuse, semble, avec Georges Doria, se préparer à effacer les terribles effets de la guerre. Le moment est donc venu de jeter un regard sur l’île et son gouvernement, à partir de 1570.

 

Géographiquement, les contemporains distinguent toujours la Banda di Dentro et elle di Fuori, dénominations qui correspondent à celles de l’Au-delà et de l’En-deçà. Quoique l’habitude de franchir la chaîne de montagnes qui constitue la séparation soit devenue régulière, la distinction n'en subsiste pas moins. Sans doute les régions du nord-est et du sud-ouest sont maintenant soumises à la même domination et au même régime, à peine peut-on citer quelques derniers vestiges seigneuriaux dans les fiefs d’Istria et de Brando, mais les hommes de l’Au-delà sont toujours considérés comme différents de ceux de l’En-deçà ; ceux-ci sont, au dire des Génois, turbulents, pillards, batailleurs, intrigants, en particulier les Niolins et les gens du Nebbio, tandis que ceux-là se montrent plus réservés. D’une manière générale les Corses ont déjà mauvaise réputation. On les taxe d’ignorance et cela se conçoit dans un pays où l’enseignement revient au clergé qui est lui-même sans instruction, d’après un homme peu suspect de partialité, l’évêque du Nebbio, Justiniano. Les insulaires ne savent ni lire, ni écrire, même les notaires dont le métier exigerait cependant certaines connaissances ; aucun d’entre eux n’a jamais fait d’études sur le continent, dans cette Italie qui est, aux XVIe et XVIIe siècles, la patrie des lettres et des arts. Leur tempérament semble rebelle aux travaux agricoles et, en dehors de quelques lieux favorisés, le sol reste inculte. Comment peut-il en être autrement ? Le goût des occupations champêtres a été détruit par les ravages systématiques que les guerres ont perpétués ; le paysan n’a aucun intérêt à mettre son champ en valeur, puisque le parti adverse détruira le fruit de ses efforts et que les expéditions militaires le retiendront trop souvent loin de son village. Il lui faut obligatoirement prendre parti pour ou contre Gênes et, quel que soit son choix, sa ruine est certaine. Fatalement son ignorance et son existence errante donnent à ses mœurs une grossièreté dont les historiens s’étonnent à tort. On les accuse d’être ennemis de tout travail : « La paresse des Corses pour le travail agricole est telle qu’on ne saurait l’exprimer avec cent bouches ou cent langues[1] ». Les occupations pastorales leur plaisent davantage. Ils s’associent entre eux pour l’élevage des troupeaux dont ils se partagent les bénéfices proportionnellement au capital engagé. Parjures à leurs serments, traîtres à leurs amis, peu respectueux du bien d’autrui, surtout quand il s'agit de celui des Génois, ceux-ci les jugent avec la dernière sévérité et les représentent comme un peuple indigne de pardon et impossible à gouverner. Inconstants envers leurs chefs, ils les abandonnent avec la même facilité qu’ils trahissent leur suzerain. Leur crédulité est extraordinaire ; ils écoutent volontiers les sorciers et les magiciens et s’imaginent découvrir l’avenir par l’examen du soleil à travers une clavicule d’animal mort. La guerre de Sampiero et sa mort furent ainsi annoncées aux populations. Enfin, plus superstitieux que religieux, ils croient aux miracles, assistent aux offices, mais mal- traitent leurs prêtres et leurs moines.

 

Tous ces défauts sont, sans aucun doute, consécutifs de l’état de guerre qui a paralysé tout progrès dans la civilisation. Il est étonnant de constater parmi ces hommes que la lutte a endurcis un sentiment d’humanité que les Espagnols, venus en Corse, ne montrèrent jamais, bien qu’ils se vantassent d’appartenir à la nation la plus riche et la plus policée de l'Europe. Les Corses respectaient scrupuleusement les lois de l’hospitalité « et quand un étranger se présentait dans leur village, c’était à qui l’hébergerait et le comblerait de prévenances ». Ce peuple, avoue l’évêque Justiniano, est endurant, courageux, sobre, résistant à la fatigue. Le point d’honneur est chez lui poussé au paroxysme, il ne sait supporter ni l’injure, ni l’injustice, il ignore le pardon. Malheur à l’épouse qui trahit la foi conjugale ! « Elle risque d’être étranglée par son mari et ensevelie dans l’écurie. » Ce supplice est rare, car les femmes sont honnêtes dans leur tenue et leur conduite. Maintenues par leur mari dans une condition inférieure, elles sont d’autant plus estimées qu’elles ont une famille plus nombreuse ; sur elles retombe tout le poids du ménage, et leurs occupations multiples au dedans et au dehors sont la conséquence de l'absence du mari, retenu par la guerre. Mais le plus bel éloge qu’on puisse faire de ce peuple grossier et ignorant, c’est son sentiment de la justice qui a survécu à toutes les iniquités : « Quand la justice est impartiale, sans considération de personnes, le Corse en est profondément respectueux[2]. »

 

Race admirable en somme puisqu’elle a résisté malgré tout à la barbarie dans laquelle les siècles antérieurs auraient dû la plonger. Tous ses maux ont pour origine l'exagération de l'individualisme ; c’est lui qui a fait naître dans l’île ces rivalités de caporaux ou de seigneurs contre lesquelles jadis Gênes exaspérée a sévi cruellement. Les uns et les autres ont à peu près disparu à la fin du XVIe siècle. Seule une classe de petits propriétaires subsiste ; chacun d'eux garde toujours sa fierté et se croit riche. Cependant la pauvreté est une règle générale. Elle apparaît dans le costume, comme dans l’habitation. Tous les historiens s’accordent à décrire le costume de la manière suivante : une veste courte et sans poches, une grande culotte avec de longues guêtres en peau de chèvre, dont le poil est en dehors, qui couvrent tout le soulier et montent jusqu’au genou ; un bonnet pointu en étoile brune comme le vêtement, car tout ce drap est tissé grossièrement dans le pays même avec le poil de la chèvre ou la laine du mouton ; on l’appelle le pelone. Représentons-nous un Corse de cette époque vêtu sans élégance avec cet accessoire indispensable qu'est l’arquebuse à rouet, avec une barbe hirsute, des cheveux longs et embroussaillés, un visage basané, des mains noires, et on s'imaginera l'aspect farouche de ces guerriers sans peur, mais pas toujours sans reproche. Quant aux femmes, elles n’ont d’autre luxe que celui des jupons, les jours de fête ; elles en mettent deux, trois ou quatre, différents par la couleur et débordant l’un sur l’autre, de manière qu'on puisse les distinguer. Généralement elles n’en portent qu’un de teinte bleue et très plissé. Leur coiffure est un simple mouchoir en forme de bonnet qui enserre les cheveux ; leur corsage, un caraco de laine brune qui emprisonne la poitrine ; et, pardessus, une sorte de jupe plissée également, mais plus longue par derrière, qu’elles relèvent, jusque sur leur tête, en forme de voile ; on l’appelle la faldetta. Toute coquetterie leur est inconnue, comme il sied à des ménagères dont l’honnêteté ne doit pas être suspectée.

 

La maison est aussi simple que le costume et ressemble plutôt à une cabane ou à une hutte. Les quelques spécimens qui, dans les villages, ont survécu aux incendies, nous montrent leurs quatre murs en grosses dalles, sans crépissage, disposés en forme de carré. Le toit est bas ; il est construit avec des troncs à peine équarris et recouvert de dalles de schiste. Les portes et les fenêtres sont étroites et basses ; les entrées peuvent tout juste livrer passage à une personne et sont situées à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol ; on ne peut y pénétrer qu'à l’aide d’une échelle mobile, car il faut être prêt à repousser une attaque du voisin ou de l'ennemi. Beaucoup de ces maisons sont élevées en forme de tour quadrangulaire et prennent pompeusement le titre de forteresses ; toujours les ouvertures sont réduites à leur plus simple expression afin de pouvoir être mieux barricadées. Le plus souvent il n’y a qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage, rarement deux. L’intérieur, mal éclairé, est sombre, bas et étroit. Le mobilier est d’une simplicité plus qu’antique : une table et quelques escabeaux, des coffres pour le linge, des bancs à dossier servant de lit aux hommes, des paillasses pour les femmes. Pas de cheminée ; l’âtre au milieu de la pièce du rez-de-chaussée sert à cuire les aliments et à sécher les châtaignes. Pas d’armoires ; des cavités creusées pour cet objet dans la muraille sont divisées en compartiments par des planchettes. Des lampes à huile fumantes ou des morceaux de bois résineux du nom de deda ou teda éclairent cet intérieur aussi sobre que l’habitant. Quand on voit aujourd’hui ce que nos ancêtres appelaient pompeusement un château, où l’espace manque comme le confort, ces demeures seigneuriales dont les seules particularités sont la situation imprenable et l’épaisseur des murs « on ne s'étonne plus de la rapidité avec laquelle leurs propriétaires les bâtissaient ».

 

Groupez maintenant au hasard ces constructions préhistoriques au sommet d’une colline ou au flanc de la montagne, sans souci d’alignement, de commodité ou d’hygiène, vous aurez un village corse du siècle de Sampiero. Juchée à l’écart des chemins fréquentés, autour d’une église, comme Pruno, ou au pied d'un rocher, comme Biguglia, invisible de la plaine et de la côte d’où viendra l'assaillant, près de la forêt où la population pourra se réfugier, l’agglomération est sale, noire, mais bonne pour la défensive. Pour y parvenir, il faut du temps et de la fatigue ; les chemins qui y conduisent sont de véritables escaliers qui éprouvent les troupes les plus solides et que les Corses seuls parcourent allègrement. Rarement un pont franchit les torrents ; mais le pont est lui-même modeste, incommode, étroit, sans parapet ; il traverse obliquement le ravin qu’il enjambe en dos d'âne et se relie au chemin par deux angles droits impossibles à franchir au galop[3]. En d'autres termes, tout est combiné pour la résistance. Chaque village est un arrêt obligatoire pour l’envahisseur. Les hommes qui y vivent observent avec hostilité quiconque rampe à leurs pieds et qu’il leur est facile d’écraser ; ils ne parlent que de guerres, surveillent leurs troupeaux en même temps que les Génois, vivent de viande de porc, de châtaignes, de fromage, d’orge et ne boivent que l’eau de leurs sources.

 

Si l’on veut rencontrer quelque ville plus aimable, c’est au bord de la mer que le voyageur doit aller. Les cités de l’intérieur, telles que Corte et Sartène, ainsi que quelques- uns des plus beaux villages, ont été anéantis pendant la guerre. Calvi elle-même, à moitié détruite par une explosion de poudre[4], se relève à peine de cette catastrophe. Ajaccio et Bastia sont seules des villes riantes. Celle-ci est devenue la capitale effective de bile ; le gouverneur et les principaux officiers y habitent. Depuis l’époque où Lomellini y bâtit une tour, à la fin du XIVe siècle, elle n'a pas cessé de grandir, au bord de l’anse de Ficaiola, et de se peupler. Thomas de Campofregoso fit commencer les murailles d’enceinte de la localité naissante ; l’Office de Saint- Georges les acheva ; elles coûtèrent 25.000 ducats d’or. Le décret de 1494, par lequel les Protecteurs de la Banque exemptaient de toute taille et gabelle ceux qui avec leur famille s’établiraient autour de la forteresse, contribua à sa prospérité. Le port était mauvais, l’espace limité, mais les raisons politiques et le voisinage de l’Italie avaient été assez forts pour atténuer les inconvénients. La ville, au XVIe siècle, comprend deux faubourgs : Terra Nova et Terra Vecchia ; le premier est le plus récent, le second n'est que l’ancien port de Cardo. Limitée au sud par le fort, au nord par le Guadello, Terra Vecchia a Saint Jean pour paroisse et 5.000 habitants ; Terra Nova compte 400 feux et 2.000 âmes. En 1575, on y a commencé, sur l’emplacement de la chapelle Sainte-Marie, la construction d’une église cathédrale destinée à remplacer la vieille Canonica de Mariana. Deux monastères de religieuses y sont fondés et prospèrent : celui Ide Sainte-Claire avec une église de ce nom et celui des Turchine (Sœurs bleues) dont la chapelle est celle de l’Annonciation. On y trouve encore cinq couvents de religieux : celui des Frères Mineurs de saint François est le plus beau avec sa superbe église datant de 1521, ses seize chapelles et ses cent moines. Les évêques de Mariana, d'Aleria et de Nebbio font de Bastia leur résidence préférée. Raphaël Grimaldi y a posé les fondements, en 1488, d’une citadelle qui n’a pas cessé de prendre de l’importance et où sont logés le gouvernement, la chancellerie et une forte garnison. Une prison souterraine, dans laquelle peuvent être enfermés plus de trois cents prisonniers, y est adjointe. Enfin, vers la même époque, on a décidé de fortifier les collines environnantes et « l'on espère qu’elle deviendra ainsi l’une des forteresses les plus sûres de la Corse ». Aussi la considère-t-on comme la plus belle et la plus monumentale cité de file, le plus délicieux des séjours, si le libeccio[5] ne la visitait pas si souvent. Il ne lui manque aucun produit de première nécessité ou même de luxe, car son port, très fréquenté par les navires, l’approvisionne abondamment.

 

Quant à Ajaccio, elle n’est encore qu’une modeste bourgade. Il faut attendre Napoléon et le XIXe siècle pour qu’elle soit digne du nom de ville. L’Office de Saint-Georges en a décidé la fondation[6], après la ruine de l’ancienne agglomération du même nom ; il en fixa l’emplacement sur une langue de terre que la mer entourait de trois côtés sur quatre ; une muraille, sur laquelle un char d’artillerie pouvait circuler, enferma les habitations nouvelles ; de nombreuses immunités y attirèrent la population. Plus tard les Français achevèrent d’en faire une place forte, avec des rues larges et quelques belles maisons modernes ; un couvent des Servîtes y fut installé, la cathédrale commencée, après la guerre. La localité se développera, car elle est la résidence du lieutenant-gouverneur et d’une garnison, au bord d'un golfe magnifique et avec de belles campagnes aux alentours. Pour le moment, elle n’a pas un millier d’habitants.

 

Il faut aussi mentionner Saint-Florent, dont les premières maisons ont été construites, en 1440, par Janus de Campofregoso, pour remplacer la cité ruinée de Nebbio, dont il reste quelques vestiges au début du XVIe siècle. Peuplée en 1550 de 1.500 âmes, elle a eu ensuite beaucoup à souffrir des nombreux sièges qu’elle a subis, bien qu’elle eût été fortifiée en 1485. Prise par les Français en 1553, reprise par les Génois en 1554, démantelée en 1555, re- fortifiée par Giordano Orsino en 1557, elle perdit de nouveau ses murailles en 1559. Sur la demande des habitants, l’enceinte fut recommencée à partir de 1563. La ville prendrait, grâce à son golfe et à sa position qui en fait le débouché du riche Nebbio, une grande importance, si elle n’était entourée d’étangs malsains. Dans les environs se trouve la belle église du Nebbio, dédiée à sainte Marie, dont l’évêque Justiniano faisait en 1531 l’éloge suivant : « Elle est faite de pierres blanches habilement cimentées et suivant les bonnes proportions architecturales de style pisan, à ce qu’il semble[7]. »

 

Enfin Bonifacio, dans une jolie position géographique et sur un petit golfe commode, renferme près de huit cents maisons et des rues spacieuses pour l’époque. Vingt-cinq citernes l'alimentent. Ses habitants, d’origine génoise, jouissent des plus grands privilèges et d’une réelle autonomie. Ils vivent du commerce ou de la pêche du corail. Malheureusement l’occupation française l’a fait en partie déserter et il ne reste plus que 800 âmes des 3.000 qu’elle renfermait. Isolée de la Corse par la nature, Bonifacio l’est aussi par les mœurs et par la vie politique. « C’est un morceau du continent génois rattaché à l’île par un mince pédoncule[8]. »

 

En dehors de ces quatre villes et du cap Corse, la côte, si l’on excepte les tours de guet contre les corsaires, est généralement abandonnée ; toute la vie a reflué vers l’intérieur. Filippini évalue à soixante-trois le nombre des villages qui ont été ainsi désertés près du rivage et, si on ajoute ceux que la guerre a détruits, on s’expliquera la triste situation économique de la Corse à la fin du XVIe siècle : « L’île n’a jamais été plus dépourvue d’habitants et de moyens de subsistance... De vastes et magnifiques campagnes sont incultes et désertes. » En effet la population que Cyrnée évaluait peut-être avec quelque exagération, à la fin du XVe siècle, à 100.000 feux, soit 400.000 habitants, est tombée à moins de 120.000 ; en 1670, elle n'atteindra pas 100.000. La guerre, les pirates et l’émigration sont les causes de ce mal. Quand on voit Bonifacio, pourtant bien défendue, descendre de 5.000 à quelques centaines d’habitants, on peut s’imaginer ce que devait être le reste du pays. La pauvreté et la misère ont été portés à leur comble, faute de bras, il est impossible d’effacer les maux de la guerre ou de se défendre contre les Turcs. L’agriculture est dans un état « qui fait venir les larmes aux yeux ». Les pays les plus riches et les plus fertiles sont en friche ; les cultivateurs préfèrent vivre misérablement dans les montagnes stériles et sauvages « où ils peuvent à peine soutenir leur vie ». Leurs seules ressources sont celles du châtaignier et de l’élevage du petit bétail, dont le lait produit un fromage estimé, comme celui de Venaco. « En Corse, dit Filippini[9], existe un ancien usage que deux, quatre, quelquefois six personnes réunissent ensemble leur bétail pour réduire les dépenses, diminuer le nombre des pâtres et pour d’autres avantages encore ; bien que toutes les bêtes ne forment qu'un troupeau sous la conduite d’un seul conducteur, néanmoins chaque propriétaire reconnaît les siennes, parce qu'il a sa marque particulière ». C’est là de la coopération en vue de la production, telle que les savantes fruitières des Alpes ou des Pyrénées la pratiquent depuis quelque temps. Le troupeau, caché sur les hautes montagnes, échappe ainsi à l’atteinte des ennemis et donne aux paysans la viande et le lait pour leur nourriture, la laine pour leur vêtement. Aussi la résistance pouvait-elle se prolonger indéfiniment. Le châtaignier y aidait, car l’île en était couverte plus que de nos jours. Malgré la dévastation contemporaine, quelques-uns de ces arbres si utiles au patriotisme insulaire subsistent glorieusement et donnent toujours quelques fruits. Quant à la plaine, elle ne produit plus que peu de blé et de fruits. Le blé surtout est devenu très rare depuis la guerre. On est loin de l’époque où Cyrnée déclarait : « On s’étonne que le sol de la Corse produise des fruits en si grande abondance et d’aussi bonne qualité ; nulle part les vivres ne s’y vendent moins cher[10] ». Le prix du stajo[11], mesure corse, monta en 1555 à cinq écus, c'est-à-dire à sept écus l’hectolitre. Les famines devinrent fréquentes ; certaines d’entre elles, en 1582 et en 1584, ont épouvanté le chroniqueur lui-même pourtant habitué aux souffrances de ses compatriotes*.

 

Cependant le sol de la Corse était par endroits très fertile. Justiniano, qui écrivait au commencement du XVe siècle, le disait expressément ; il signalait les Agriates, le Rostino et le pays de Caccia comme de bonnes terres à blé. Il vantait la saveur des amandes, des noix et des ligues, l’excellence des vins réservés à l’exportation. Ceux de l’En-deçà des monts étaient surtout blancs, doux ou secs, mais généreux ; ceux de l'Au-delà étaient plutôt rouges et avaient quelque réputation, comme le vin de Sarrola ou d’Attalla. La culture du lin était pratiquée dans la piève de Campoloro ; celle de l’olivier était plus générale ; le miel des abeilles passait pour délicieux. La chasse offrait aux chasseurs les bêtes sauvages telles que le loup et l’ours et en abondance la perdrix, le faisan et la caille ; la pêche, très fructueuse, fournissait le thon et le poisson pour l’exportation, conservé dans des feuilles de myrte[12]. Mais la ressource de la mer est désormais interdite par les corsaires. Le déboisement, l’incendie, les coupes irréfléchies ont commencé à faire disparaître ces forêts de pins, de chênes verts, de chênes-lièges, de hêtres, qui étaient la richesse du pays. Nous en avons la preuve dans le changement de régime des fleuves que, cent ans auparavant, Cyrnée disait être paisibles et que nous voyons, au XVIe siècle, inonder la plaine ou, parleurs marécages, répandre la pestilence. L’exploitation des arbres pourrait être très importante, si les chemins existaient, mais le gouvernement génois ne s’est jamais soucié de créer en Corse une industrie ou d’y construire un système de routes. « La prospérité du pays, écrit franchement Justiniano, pourrait éveiller les convoitises de quelques voisins[13]. » Il est donc inutile qu’il y ait dans l’île des filons de cuivre et de plomb. Les Allemands, qui, un siècle auparavant, avaient essayé de les exploiter, ont dû y renoncer devant la mauvaise volonté des possesseurs du pays. Le fer s’y rencontre en abondance à Farinole, à Oletta et ailleurs ; on pourrait en tirer le meilleur parti, et cependant à peine s’en est-on servi pour fabriquer des balles de canon. Certaines eaux thermales sont bien déjà connues, mais laissées dans l'abandon. Cyrnée citait, au XVe siècle, celles de Pietrapola « pour les affections nerveuses, les maux de tête et d'oreilles » ; les eaux froides de Cavalleracce, près d’Alesani, « qui produisent le meilleur effet sur l’estomac, les nerfs et la santé en général » ; celles de Campoloro, préservatrices de la fièvre. Quant au sable du rivage de la mer, ajoutait-il, il est très efficace contre les humeurs du corps et contre la gale[14]. Partout se trouvent des carrières et des pins en abondance, aussi bien que les matériaux et le bois nécessaires à la construction. Une herbe particulière, appelée fasolo, pourrait même servir à fabriquer de la soude ou du savon. Le mûrier permet bien de lisser un peu de soie ; mais, remarque Justiniano, « il serait possible d’en faire une grande ressource si le paysan voulait travailler ». En somme, le travail industriel, malgré les dons de la nature, est presque insignifiant’ ; la fabrication du cuir et de la cire, le tissage grossier de la laine et des cordes en poils de chèvre (funa) la pêche du corail à Calvi, Ajaccio, Bonifacio et au cap Corse, quand elle est possible, l’utilisation des salines sont les seuls indices de la mise en valeur de ce pays.

 

Comment le commerce intérieur ou extérieur aurait-il pu prospérer dans un pays où la population avait très peu de besoins et pour seule occupation la guerre. Les voies de communication manquent à l'intérieur et l’on n’y peut circuler qu’à l'aide de ces petits chevaux agiles et impétueux qui constituaient la rapide cavalerie de Sampiero. Sur terre, on utilise les quelques rares ponts de la plaine, les mauvais sentiers de la montagne. Sur mer, les pirates paralysent la navigation ; en trois ans, plus de cent cinquante navires et de mille personnes ont été capturés dans les eaux insulaires. La Corse est comme isolée du continent et n’en reçoit même pas les approvisionnements capables de calmer sa faim. Les Génois en retirent bien du sel, du corail, du bois pour la construction, du buis pour la fabrique des peignes, du poisson salé, des impôts, mais ouest loin, en 1575, du tableau riant que, cent ans auparavant, Cyrnée faisait de ce commerce : « On exporte de la Corse dans les îles voisines et sur le continent des feuilles de myrte séchées au soleil, pour la préparation des cuirs ; des herbes et des racines d’herbes employées dans la composition des médicaments et des couleurs ; des moutons pour la boucherie, des poissons salés, des peaux, des cuirs, des chevaux et des juments propres à la course, de la toile, du lin, du drap, des châtaignes séchées à la fumée sur la claie, du corail que l’on extrait avec un filet des profondeurs de la mer, du miel, de la cire, des figues, de l’huile, du sel, des raisins secs, du vin de raisins secs, du vin cuit, de l’orge, du blé, des vins excellents, les uns généreux, les autres doux et légers. On exporte encore de la soie[15]. »

 

Les temps sont donc bien changés, car la Corse, appauvrie de plus en plus, se meurt de misère[16], et personne ne lui vient en aide. Elle supporte, il faut bien l’avouer, les conséquences de l'augmentation des prix du pain et du blé, qui se produit dans toute l’Europe au XVIe siècle, tandis que la valeur de la terre et le taux des salaires diminuent[17]. L’abondance du numéraire, importé des mines d’Amérique, en est peut-être la cause. En tout cas le paysan n'a plus d’intérêt à rester fixé au sol ; il déserte la campagne et préfère louer ses bras comme soldat : cela lui rapporte davantage et il ne risque pas de mourir de faim, ni d’être écrasé par les impôts. Le XVIe siècle, a-t-on pu dire, vit la déroute des travailleurs et, ajouterons-nous, la vogue du métier militaire. C’est la seule industrie qui nourrisse son homme et la guerre est la seule passion qu’éprouvent les Corses. Les biens et la fortune, la force et l’intelligence, les hommes et les animaux, tout est employé à la destruction des hommes. Les chevaux sont destinés à la cavalerie ; les chiens, mâtins, braques et lévriers sont élevés pour la chasse au gibier et à l'ennemi ; leur instinct est féroce, leur flair merveilleux[18]. Ces qualités, mises aujourd’hui an service des armées contemporaines, furent devinées et utilisées, il y a quatre cents ans, par les Corses. La race canine est tellement appréciée qu’on en exporte en grand nombre les représentants sur le continent ; Colomb en apporta avec lui en Amérique. Les mines sont employées à fabriquer des balles, des couteaux ou des épées. Les enfants n'apprennent pas à lire ou à écrire, mais à monter à cheval ou à lancer le javelot. Quand ils ont grandi, ils ne prisent rien autant qu’une belle arme. Leur endurance est extrême, leur sobriété proverbiale, leur coup d’œil au tir étonnant. « On peut lever facilement en Corse, écrivait Justiniano, 4.000 à 5.000 de ces soldats. » Braves et stoïques, ils forment une excellente infanterie, digne de se mesurer avec n’importe quelle troupe. Quand ils vont au combat, les fantassins ont, comme armes défensives, un casque pointu ou cerbellera, un bouclier et une dague suspendue au baudrier ; comme armes offensives, ils ont deux lances très longues, avec un fer à double tranchant, susceptibles de devenir à l’occasion des armes de trait. Les cavaliers sont protégés par un casque en fer, une cuirasse en cotte de mailles et ils ont pour attaquer un long épieu de six coudées terminé par un fer quadrangulaire très acéré avec un poignard au côté droit. Le contact des Français et des Espagnols dans la dernière guerre a modifié un peu cet armement. L'arquebuse est devenue très commune ; pas de Corse, si pauvre soit-il, qui n'ait la sienne, dût-il la payer cinq ou six écus, sans compter les dépenses des munitions. Celui qui n’en a pas vend sa vigne, ses châtaigniers ou ses autres propriétés, comme s’il ne pouvait pas vivre sans arquebuse. La plupart portent des habits qui ne valent pas un demi-écu et n’ont rien à manger chez eux, mais ils se croiraient déshonorés si on ne les voyait pas au milieu des autres avec une de ces armes à feu. Les enfants de huit à dix ans eux-mêmes s’y exercent ; ils passent leurs journées à tirer à la cible, et ils l’atteignent, ne fût-elle pas plus large qu'un écu. Presque tous les insulaires ont donc des arquebuses à rouet et ont appris à les manier merveilleusement, tandis qu'en 1553 ils faisaient sourire, car ils y mettaient le feu en tremblant et ne savaient pas adapter la corde à la serpentine. On évalue le nombre des armes déclarées à sept mille, mais le nombre de celles qui sont clandestines est bien plus considérable. Aussi les meurtres sont-ils plus fréquents, tandis que la plupart des jeunes hommes vigoureux vont mettre, comme les Suisses, leurs aptitudes au service des princes et des villes étrangères.

 

Est-ce à dire que les Corses sont alors incapables de tout autre travail ? Ce serait une erreur. Les historiens nous ont laissé les noms de tous ceux qui, après avoir eu le courage de l’exil, sont arrivés par leur intelligence à une situation de fortune considérable ou à une réelle célébrité. C'est le docteur Rinaldo, descendant d’Ercole de Canale, dont la science est universelle et que le Saint-Siège a élevé à la dignité épiscopale, en échange de ses services diplomatiques. Ce sont les Niolins, chassés de leur territoire et réfugiés à Orbitello ou dans les Maremmes, qui ont réalisé par l’agriculture des fortunes de trente, quarante et cinquante mille écus ; Giacomuccio de Balagne, par son labeur, arriva à cent mille écus. Le commerce marseillais a enrichi Tom- maso de Morsiglia, Marc-Antoine Agostini de Bastia ; celui des Indes a rapporté à Casuccio cent mille écus. Matteo Veschi, en Espagne, est devenu, grâce à ses talents, secrétaire particulier du roi Philippe : « On peut dire que par ses mains passent les affaires les plus importantes du monde. » Jean-Antoine Vincentelli de Calvi est alors, au Pérou, l’un des hommes les plus riches de la chrétienté. Antoine Lencio, du cap Corse, doit à l’industrie une opulence prestigieuse, qui l’a fait élever au grade de consul de Marseille. François Poggio de Moriani passe pour avoir enseigné à Bastia et à l’Italie l’art de faire des aiguilles et de fabriquer des haches ; il l’avait appris des Turcs de Damas quand il était esclave. A Marseille, en Espagne, à Sassari, en Italie, à Alger, en France, les Corses émigrés réussissent dans le commerce, l’industrie, l’agriculture. Ils sont diplomates, administrateurs, armateurs, médecins, littérateurs ; partout ils se distinguent et s’enrichissent. Cela faisait dire à Filippini : « Les Corses, à mon avis, se seraient trouvés mieux de quitter l’île en masse, ils n’auraient eu qu’à s’en féliciter. Mais ils ont un attachement si grand pour leur sol natal qu’ils préfèrent y souffrir tous les maux[19]. » La république, au lieu de mettre à profit par des institutions appropriées les aptitudes cachées de ses sujets, ne songeait qu’à les décourager. Justiniano, en 1531, espérait qu’elle ferait cultiver le sol en blé, en huile, en riz et améliorerait la race chevaline. Il avait souhaité également la création d’un gouvernement qui ne se préoccuperait que d’administrer avec zèle et dévouement. Mais rien n'avait été fait. La situation économique restait misérable ; la situation sociale empirait de jour en jour, car les institutions politiques ou administratives données par Gênes n’avaient tendu qu’à annihiler tous les rouages démocratiques ou populaires que les âges précédents avaient vu naître.

 

Si, géographiquement et dans le langage courant, la Corse reste divisée en deux régions appelées l’En-deçà et l’Au-delà des monts, administrativement Gênes, tout en conservant les divisions en pièves, les a groupées en provinces et les a placées sous une même autorité. Terre du commun et Terre des seigneurs ont la même organisation. Le nombre des pièves s’élève à soixante-six, dont vingt et une pour l’Au-delà et quarante-cinq pour l'En-deçà ; on y compte en tout 480 villages. Les dix provinces sont : Bastia et son arrondissement, le cap Corse, Ale- ria, Corte, Calvi et sa banlieue, la Balagne, Ajaccio avec sept pièves, Vico, Sarlène, enfin Bonifacio jusqu’à Porto-Vecchio avec son territoire. La Terre du commun est aussi divisée en trois terzeri, de trois provinces chacun. Cet ensemble constitue le royaume de Corse, suivant le titre que lui ont donné les papes du XIIIe siècle et qu’il a peut-être eu dès le haut moyen âge.

 

Ce royaume était placé sous l’autorité d’un gouverneur, d'abord annuel, mais dont les pouvoirs furent portés jusqu’à dix-huit mois, puis jusqu'à vingt-quatre. Il était élu par les deux assemblées génoises, Sénat et collège des procurateurs, c'est-à-dire par le pouvoir législatif de la république, choisi parmi les nobles riches et âgé d'au moins trente ans. S'il refusait les fonctions, la loi le condamnait à une amende de mille écus. Menace bien vaine, car les avantages étaient assez grands pour que les titulaires s’empressassent d'accepter. Outre les honneurs qui l’accueillaient à son arrivée à Bastia, au mois de mai ou de juin, et ceux qu’on lui décernait pendant sa magistrature, il recevait un traitement annuel de mille écus d’argent et cinq cents pour sa tournée dans l’île, auxquels il faut ajouter 25 % de toutes les amendes perçues dans le pays, les prestations les plus variées, telles que le raisin, le veau, etc., et les nombreux cadeaux que ses sujets lui remettaient. Dès son arrivée, il convoquait une assemblée ou veduta des députés des pièves, appelés procurateurs, auxquels il communiquait ses instructions ou les avis du Sénat.

Ses pouvoirs étaient très étendus. Il disposait d’une autorité administrative, judiciaire et militaire sans limites et ne devait compte de ses actes qu’aux censeurs de la république. Il pouvait faire des règlements ou gride sur toutes les matières, sous la réserve de l’approbation du Sénat. Il suspendait ou révoquait tous les fonctionnaires, disposait à sa guise des garnisons de l’île pour le bien ou pour le mal. En d’autres termes, sa volonté faisait loi. Généralement, il résidait dans le Palazzo, à Bastia, et cette ville lui devait toute son importance, ainsi que ses 14.000 âmes, au XVIIe siècle ; mais il pouvait transférer ailleurs le siège de son gouvernement. Ainsi, pour des raisons de sécurité, Galvi eut le bonheur de devenir capitale pendant plus d’un siècle de 1554 à 1665 environ. Les fonctions de ce gouverneur étaient si nombreuses et si étendues qu’il était incapable de les exercer seul. Il déléguait donc le pouvoir exécutif à des commissaires ou lieutenants établis dans chaque province, à Ajaccio, à Galvi, à Bonifacio. Ils étaient ses créatures, il les révoquait à sa volonté, et ils partaient avec lui. Auprès du gouverneur se trouvaient en outre : deux vicaires, choisis par les Sérénissimes Collèges, dont la compétence était strictement judiciaire ; un chancelier garde des sceaux, dont la charge était si importante et si fructueuse qu’il ne touchait aucun traitement et devait, après avoir versé la somme de 13.200 livres, suffire de ses deniers à toutes les dépenses de la chancellerie ; un trésorier, salarié de huit cents livres par an ; un fiscal, qui gardait pour lui la moitié des amendes, jouait le rôle d’un commissaire de police et d’un enquêteur ; un syndic financier, élu à Gênes, chargé du recouvrement des impôts ; un chapelain ; un chef du secrétariat qui, avec l'aide de secrétaires, tenait les livres de compte ; un maître des cérémonies, à partir de 1671 ; un capitaine du port ; un capitaine de chevau-légers qui formaient l'escorte du gouverneur ; un bargello ou capitaine des cent quarante sbires ; un archiviste, un gardien chef des prisons de la citadelle ou castellano ; et, depuis 1663, trois percepteurs des tailles. Ces fonctionnaires formaient autour du gouverneur une véritable cour ; plusieurs d’entre eux existaient également auprès des lieutenants de provinces. Tous vivaient aux dépens du royaume qu’ils appauvrissaient et il faudrait se demander soit comment ce personnel arrivait à subsister, soit comment les Corses pouvaient satisfaire sa cupidité.

 

Le pouvoir législatif, comme le pouvoir exécutif, était entre les mains du suzerain seul, représenté par le gouverneur. Si, au début de la conquête, Gênes imita Pise et respectables coutumes qu’elle trouva dans le pays, il arriva bientôt que le Sénat d'une part et le gouverneur de l’autre les modifièrent constamment par des règlements et des décrets. La république décida même que, dans toutes les circonstances où les coutumes corses se taisaient, les statuts génois seraient appliqués et, à leur défaut, le droit romain. Sans doute la piève, qui avait une personnalité administrative, gardait toujours le droit de légiférer sur ses propres affaires, mais il fallait l’approbation catégorique du Sénat. On peut se faire une idée delà législation corse par les recueils que les chanceliers étaient, dans chaque province, tenus de mettre à jour. On les connaît sous le nom de Libri Rossi. Celui de Bastia a été commencé en 1572[20] ; celui d’Ajaccio, en 1581 ; ceux des au très provinces et des fiefs, à partir de 1583. Calvi, Saint-Florent et Bonifacio curent leurs registres particuliers de franchises et de concessions. Les lois n’étaient pas toujours les mêmes d’une localité à l'autre ; l’origine en était soit pisane, soit génoise ; la coutume ou le droit les avait inspirées ; le Sénat ou le gouverneur les avait promulguées au hasard des circonstances, sinon des caprices ; les gouverneurs surtout se souciaient peu de l’opportunité ou du danger de leurs gride ; un véritable chaos caractérisait la législation corse.

 

L’idée d’une codification devait tout naturellement résulter de l’unité administrative. Déjà, en 1347, aux premiers temps de la conquête, la république l’avait tentée. En 1453, l'Office Saint-Georges chargea une commission mixte de Corses et de Génois de coordonner le droit civil. En 1571, le Sénat de Gênes fit réviser ce travail. C’est seulement en 1613 que les Statuti Civili e Criminali[21] furent enfin publiés. Si le droit civil respectait les usages et les mœurs, le droit criminel s'inspirait d’un tel esprit de partialité que les Corses ne devaient pas cesser de protester contre son application. On ne les écouta pas, car, suivant la formule du despotisme en usage au XVIIe siècle, nés sujets ils devaient « obéir en sujets ».

 

L’application de ces Statuti était d’autant plus insupportable que le pouvoir judiciaire se trouvait dans les mains de l'autorité exécutive. La séparation des pouvoirs, qui est la seule garantie du justiciable et son meilleur recours contre l’arbitraire, n’existait pas en Corse. Le premier degré de juridiction était constitué, dans la piève, par l’Arringo, c’est-à-dire par le podestat assisté de deux ragioneri, tous les trois élus par le peuple. Ce tribunal cantonal, auquel étaient adjoints un greffier et un chancelier, jugeait les délits de faible importance et inférieurs à une valeur de dix lire. Dans les fiefs seigneuriaux, un lieutenant, choisi par le seigneur, remplissait les mêmes fonctions. Le conseil des citoyens nommait, à Bastia et à Bonifacio, le podestat qui avait une compétence un peu plus étendue, tandis qu’à Calvi il était remplacé par un comité de six citoyens, présidés par le commissaire génois. Au second degré, les causes étaient jugées par le conseil des Douze dans l’En-deçà et par celui des Six dans l’Au-delà, tous élus par l’assemblée des députés des pièves. Ces magistrats, nobles, riches, présidés quelquefois par le gouverneur, siégeaient à tour de rôle par fraction de six ; leur compétence s’étendait, en deuxième et dernier ressort, jusqu'à dix lire et, au-delà, leurs sentences étaient susceptibles d’appel. Dans les fiefs, ce tribunal était représenté par une cour formée de tous les vassaux, le tribunal des feudataires ; dans les provinces, par le lieutenant du gouverneur. Ce dernier occupait le sommet de l'échelle judiciaire. Il pouvait se prononcer sur toutes les affaires par ces simples mots : « telle est ma volonté ». Il avait le droit d’évoquer n’importe quelle cause et de juger, par lui-même ou par son délégué, celles qui avaient été déjà appréciées en premier et second ressort. L’instruction était conduite à son gré, si bien qu’il en arrivera même à la supprimer et à décider « d’après sa conscience, ex informata conscientia ». S'il arrivait qu’au civil il se conformât à la loi, au criminel il acquit- tait ou condamnait l’accusé sans craindre aucune responsabilité. Il avait auprès de lui un conseil de trois magistrats de carrière, la Rota, qu’il consultait quelquefois pour les affaires civiles, et deux vicaires, désignés par le Sénat parmi les docteurs en droit pour rédiger les rapports sur les affaires soumises au gouverneur et en préparer les sentences. L’un s’occupait des affaires criminelles et recevait deux mille lires d’honoraires ; l’autre des affaires civiles, avec une indemnité de cinq lire pour chacune. Sans doute le plaideur pouvait en appeler au Sénat, mais la procédure était aussi coûteuse que longue et l’arrêt pouvait être aussi partial qu’à Bastia. Il restait un autre moyen, celui de se plaindre au Syndicat des censeurs qui, chaque année, venaient de Gênes pour examiner les actes des fonctionnaires et les sentences des magistrats ; ils s’adjoignaient, pour les causes civiles, six Corses et commençaient une tournée qui ne devait pas durer.plus de cent jours. Ils entendaient les doléances des habitants en matière financière, judiciaire et administrative, visitaient les prisons et les forteresses, veillaient à la tranquillité publique et pouvaient condamner à l’amende, à la privation de charge ou à l’interdiction de servir désormais la république les employés coupables. Mais leurs pouvoirs seront de plus en plus limités ; ils ne serviront qu'à délivrer des certificats d’honnêteté ou d'innocence, arrachés à leur complaisance ou à leur vénalité. La censure, qui était, à ses débuts, une excellente institution, fut rendue à peu près inopérante.

 

Ainsi les censeurs, qui avaient droit dans leurs déplacements à des prestations quotidiennes de veau, d’orge, d’avoine, de bois, etc., ne faisaient qu’augmenter les charges des populations, sans porter remède à une constitution tyrannique qui faisait du gouverneur le maître absolu de la vie, des biens et de la conscience de ses administrés. On pourrait en douter si on se laissait illusionner par le maintien du conseil des Douze et du régime municipal, vestiges d'une époque où le peuple conquit son émancipation ; mais l’un et l'autre avaient des attributions tellement limitées qu’ils tempéraient à peine l’absolutisme des hauts fonctionnaires. Le conseil des Douze pour l'En-deçà, complété plus tard par celui des Six pour l’Au-delà, est élu pour dix-huit mois, par les procurateurs de chaque piève, au scrutin uninominal. Ce suffrage restreint en fait le représentant des communautés, non du peuple. Les membres sont tous nobles, riches, lettrés, âgés de plus de trente ans ; ils appartiennent par moitié aux anciennes familles des Caporaux. Ils ne peuvent pas prétendre jouer le rôle d’une assemblée politique, car ils sont tenus en bride par le gouverneur. Ils se bornent donc à désigner un des Douze et des Six pour se rendre à Gênes, y résider continuellement avec le titre d’Orateur et transmettre au Sénat les vœux et les doléances de ses compatriotes. A tour de rôle, Douze et Six remplissent, pendant un mois, les fonctions de conseiller du gouverneur ; ils reçoivent alors une rétribution ; mais, si l’on excepte leur compétence judiciaire, ils n’ont qu’une charge honorifique et consultative.

 

L’organisation municipale aboutissait à une égale impuissance, par suite des empiètements incessants du pouvoir central. Gênes n'avait pas osé abolir les institutions, plus que séculaires, dont les Corses jouissaient. Chaque commune gardait donc son podestat et ses padri del comune, élus chaque année par la population réunie sur la place de l'église. Les femmes elles-mêmes pouvaient prendre parfois part au vote. Celui-ci était obligatoire pour les électeurs, comme la fonction pour l’élu, car la responsabilité était grande pour celui-ci et il aurait pu être tenté de refuser malgré les privilèges dont il jouissait : les principaux étaient le port d’armes, l’exemption de la taille, la rétribution d’un boisseau de céréales à laquelle chaque famille était tenue. Le podestat avait à la fois des fonctions de juge instructeur pour les crimes et les délits commis dans son ressort, des pouvoirs très étendus en matière de police rurale et municipale, enfin la mission de faire parvenir au trésor, sous sa propre responsabilité, l’argent du fisc. Dans les grandes villes siégeait un véritable conseil municipal, la Magnifica Comunità, de trente membres à Bastia, de vingt-sept à Ajaccio, de onze à Corte, qui déléguait ses attributions à un comité de huit, six ou trois anziani choisis dans son sein, chaque semestre. La commune détenait les clefs de ses portes, un sceau, un trésor, des archives, comme dans les pièves et, pour les services publics, un personnel d’employés, dont le nombre était proportionné à l’importance de la cité. Un chancelier-syndic, un secrétaire-archiviste, un caissier pour les finances municipales, des gardes champêtres pour les cultures, des ministrali pour fixer le prix des denrées, des lozeri pour estimer les dommages causés aux propriétaires ruraux, des estimatori ou huissiers qui faisaient les saisies et procédaient aux ventes par autorité de justice, des paceri auxquels était dévolue la mission délicate de tenter la conciliation entre citoyens divisés par un débat. Ajoutons que certaines communes ou pièves entretenaient à leurs frais un chasseur contre les bêtes fauves, un chirurgien, un barbier, un forgeron, un maréchal ferrant. Un tel régime, en donnant aux citoyens conscience de leur communauté, aurait dû leur garantir la plus grande liberté, comme la tranquillité la plus profonde. Malheureusement la république eut pour habitude d’empiéter sur cette autonomie et de restreindre le libre jeu des institutions démocratiques corses. Malgré leurs franchises, les villes elles-mêmes étaient à chaque instant priées de concourir aux dépenses extraordinaires ; nous n’en voulons pour unique exemple que Bastia, qui fut invitée à payer de ses deniers, en 1584, la canalisation des eaux de Ficaiola ; en 1585, la construction d’une tour à la Giraglia pour la défense du cap Corse ; en 1598, l’établissement d’un chemin jusqu’au Colle ; puis à contribuer pour douze mille lires d’abord à la réparation des murs de Terra Nova, puis pour quatre cents à celle des portes.

 

Ainsi les Douze et les podestats, seuls rouages qui subsistent, au XVIe siècle, du régime libéral accepté en 1453 par les Génois, n’ont pas empêché les Corses d’être écrasés sous les charges fiscales et autres, qui pèsent sur eux. Les impôts directs étaient au nombre de deux : la taille, exigible en août, qui frappe indistinctement toutes les familles et atteint, au début, vingt sous[22]. Son taux ne cesse du reste pas d’augmenter. Seuls les podestats, les pères du Commun, les descendants des Caporaux, les bons serviteurs que Gênes a voulu distinguer, Bastia, Calvi, Saint-Florent, Biguglia, la plus grande partie du cap Corse, jouissent de la franchise ; il en est de même des pères de douze enfants au moins. Les veuves ne paient que demi-taxe. D'après l’estimation de l’évêque Justiniano, en 1531, un tiers au moins des habitants dans l’En-deçà, une moitié dans l’Au-delà, échappait ainsi à la taille ; 18.700 familles y étaient seules soumises dans toute la Corse.

L’autre impôt direct était le Boatico ; il pesait sur tous les propriétaires de bétail et sur les laboureurs. Le taux en était variable et pouvait aller jusqu’au double. A la différence de la taille, il ne souffrait aucune exemption. L'un et l’autre, autrefois perçus par des fonctionnaires corses, le furent à partir de 1665 par les trois Raccollori génois qui transmettaient au syndic de la Chambre, sorte de ministre des Finances, sous la responsabilité des podestats, le produit de leur tournée respective. La perception souvent brutale, appuyée par des sbiri ou de la troupe, excitait toujours les paysans. En voici un exemple : « En 1563, le commissaire Belmosto, chargé de cette mission, irritait plutôt qu’il ne calmait les populations ; un jour qu’il avait exigé formellement la taille et que les paysans alléguaient l’impossibilité où ils étaient de la payer, il répliqua avec dureté qu'ils devaient vendre leurs bœufs et qu’il lui fallait de l’argent à tout prix[23]. »

Quant aux impôts indirects, ils étaient beaucoup plus nombreux et généralement affermés. Le sel, les poudres, les alcools, les armes à feu étaient des monopoles dont l’État se réservait la fabrication et la vente. Toute vente ou transport de denrées alimentaires, telles que le vin et la viande, ou de produits, comme le cuir et les laines, étaient lourdement taxés. Enfin des barrières douanières étaient établies à l’entrée ou à la sortie des ports de Corse ; dans l’intérieur de l’île même, il fallait une licence pour pouvoir se livrer au commerce. Malheur au contrevenant ou au fraudeur ! une amende, qui pouvait aller jusqu’à cinq cents écus d’or, était le moindre des châtiments. Les condamnations aux amendes, saisies, dommages-intérêts étaient du reste une troisième catégorie de taxes auxquelles le gouvernement avait particulièrement recours ; la plupart des fonctionnaires et des magistrats y trouvaient leur plus grande ou leur unique rétribution et, par la force des intérêts, ils devaient en arriver à trafiquer de leurs fonctions elles-mêmes, à vendre l’impunité ou l'acquittement. Si l’on joint, à ces multiples sources du revenu génois, les prestations en nature que les habitants étaient obligés d’acquitter au profit des magistrats en tournée, des podestats, des employés de la piève, on se fera une idée du poids très lourd de ce gouvernement pour les paysans pauvres ou misérables de l’époque.

 

Or les exigences militaires et religieuses achevaient de les accabler. Ils devaient entretenir et héberger une armée de mercenaires suisses ou italiens que le gouverneur recrutait pour des raisons de police intérieure et de sécurité extérieure. Elle comprenait des fantassins, des cavaliers et des artilleurs venus du continent, car on se méfiait des Corses. Trois catégories de troupes la constituaient : les unes étaient stationnées dans les présides de la côte ; il y avait, par exemple, à Bastia, un capitaine de la garde, dont le salaire mensuel était de quarante francs, douze chevau-légers qui recevaient dix-huit francs, un adjudant de place, trois capitaines d’escadrons dont l’un commandait à quarante Allemands, l’autre à trente soldats garnisonnés dans la forteresse et le troisième à vingt canonniers, huit bombardiers, trois adjudants d’artillerie, soit cent vingt hommes environ. D’autres troupes étaient mobiles et stationnées à l’intérieur ; elles étaient destinées à réprimer les soulèvements, prêtaient main-forte à la justice, escortaient les collecteurs, menaçaient les récalcitrants ; véritables garnisaires, ils ne dépendaient que du gouverneur, vivaient de rapines et molestaient les habitants qui devaient les entretenir, puisqu’ils étaient en principe leurs protecteurs contre l’adversaire du dedans et les pirates du dehors. Enfin, sur le rivage, dans les nombreuses tours construites pour signaler le débarquement des corsaires, se trouvaient des torregiani, c’est-à-dire des insulaires auxquels on imposait le service du guet. Ainsi l’armée, au lieu d’être un organisme tutélaire, devenait un instrument de ruine matérielle ou d’oppression financière, un objet de terreur ou de haine.

 

Il restait enfin à satisfaire les besoins d’un clergé régulier ou séculier, dont les membres s’étaient multipliés dans l’île. En Corse, comme en Espagne, le monachisme fut une cause de ruine pour le pays. Il y avait d’abord six évêchés, dont les titulaires étaient toujours génois, depuis que le partage avec Pise avait disparu : celui de Mariana ou de Bastia comprenait seize pièves et jouissait d’un revenu supérieur à 15.000 francs ; celui de Nebbio avait cinq pièves avec 7.000 francs ; celui de Sagone, douze pièves et 8.000 francs ; celui d’Ajaccio, douze pièves et 15.000 francs ; celui d’Aleria, dix-neuf pièves et plus de 20.000 francs ; enfin le plus petit de tous, celui d’Àccia ou d'Ampugnani, ne s’étendait que sur deux pièves et son maigre revenu ne dépassait pas 2.000 fr. ; il fut supprimé en 1563 et réuni à celui de Mariana, après 430 ans d’existence. Les évêques avaient, en effet, comme ressources essentielles, leurs frais de tournée payés par les curés et les dépouilles des ecclésiastiques décédés ; mais ils devaient en verser une partie entre les mains du souverain pontife et de quelques cardinaux, obligatoirement pensionnés par les prélats corses ; c’était une somme de près de 75.000 francs que les 304 paroisses devaient acquitter par l’intermédiaire de leurs prêtres[24]. Ceux-ci réclamaient aux fidèles, pour leur propre compte, les prémices des fruits de la terre et la dîme des denrées, sans oublier les fournitures nécessaires au culte et à ses édifices, cire, chandelle, bois, pierre, fer, etc. Il arrivait même que les besoins de la chancellerie pontificale fissent imposer une, deux ou trois dîmes supplémentaires sur les biens laïcs ou ecclésiastiques[25]. Si l’évêque et le curé étaient honnêtes et raisonnables, ces exigences se trouvaient réduites au minimum ; certains de ces personnages consacraient même leurs ressources à des aumônes ou à des achats de grains, en temps de disette. Mais combien d’autres, d’après les historiens, furent cupides et avares, « dignes tout juste, dit Filippini, de vendre leur âme au diable ! »

 

Le clergé régulier semblait avoir fait de l’île une terre d’élection et on peut s'étonner à juste titre que tant de moines aient pu trouver à vivre sur une terre si pauvre. Les couvents se multiplièrent après la guerre de Sampiero ; les Franciscains, qui n’avaient, en 1530, que vingt-cinq monastères, en eurent, au XVIIe siècle, jusqu’à soixante-quinze dont les principaux étaient, par ordre de fondation, ceux de Bonifacio (1219), d’Ornano (1230), de Bastelica (1473), de Vico (1481), de Tallano (1492), de Campoloro (1509), de Caccia et de Bastia (1510), de Rogliano (1520), de Mezzana (1580) ; les Dominicains construisirent leur premier couvent à Bonifacio, en 1270 ; puis arrivèrent les Augustins ; les Récollets ou Franciscains réformés s’établirent à Lucciana, à Brando et à Bozio en 1600, à Regino en 1623, à Omessa en 1624, à Bastia en 1640, au Niolo en 1654 ; les Servîtes eurent leur premier établissement à la Casabianca d'Ampugnani en 1420, ensuite à Sainte-Catherine-de-Sisco et à Paraso ; les religieuses Bleues ou Turchine à Bastia, au milieu du XVIIe siècle ; les Clarisses à Ajaccio en 1607, puis à Bastia ; les Ursulines les y avaient précédées. Quant aux Capucins, aussi nombreux que les Franciscains, dont ils n’étaient que des descendants, ils s’installèrent, sitôt après la fondation de leur ordre en 1528, à Bastia en 1540, à Calvi, à Ajaccio en 1572, à Piedicorte, Olmeta de Tuda, Fiumorbo, Santa Reparata, Speloncato, Corte, au début du XVIIe siècle. Pas de piève qui n’eut ses deux ou trois couvents, installés au carrefour des routes ou au contact de la plaine et de la colline. La plupart étaient habités par des frères mendiants qui vivaient d’aumônes et prélevaient leur part sur les maigres ressources de l’habitant.

Ce monde ecclésiastique jouissait de très grands privilèges : franchise financière, immunité des biens, privilège du for et de clergie, droit d’être jugé par les seuls tribunaux de l’ordre, inviolabilité du couvent auquel est attaché le droit d’asile, juridiction temporelle et spirituelle de l’évêque ou de l’abbé. Tout cela en faisait une société à part, indépendante de Gênes et fort respectée par les Corses. Les monastères servirent de refuge à une foule d’insulaires malheureux, dont la présence imprima au bas clergé un caractère national bien marqué. Par-là s’explique le rôle qu’il devait remplir plus tard dans les guerres d'indépendance, la faveur dont il bénéficia auprès des populations qui, malgré leur pauvreté, contribuèrent à édifier de grandes églises, telles que les cathédrales d’Ajaccio et de Bastia et beaucoup de couvents, dont quelques-uns furent assez beaux et riches.

Au commencement du XVIIe siècle, la Corse est dans une situation qu’elle n’a peut-être jamais connue et qui exigerait une amélioration immédiate. Le régime administratif, fiscal, judiciaire et militaire contribue à cet état de choses. Le sol est inculte, les campagnes désertes, les libertés méconnues. La tyrannie pèse sur le pays, exige des miséreux habitants l’entretien d’un personnel avide de fonctionnaires qui prétend les gouverner, d’une soldatesque brutale qui prétend les défendre, d'un clergé besogneux qui prétend les conduire au paradis. Les conséquences de ce régime vont être un appauvrissement de plus en plus manifeste qui aboutira à la situation intolérable du XVIIIe siècle.

 

RÉSUMÉ

La situation de la Corse, à la fin du XVIe siècle, mériterait la pitié de l’administration génoise.

I. La société. — L’île, divisée en deux régions, Banda di Fuori et Banda di Dentro, a désormais le même régime politique. Les habitants passent pour ignorants, superstitieux et paresseux ; mais ils sont aussi fiers, honnêtes, respectueux de la justice. Ils constituent une classe de petits propriétaires au costume grossier et à la demeure rustique. Le village est isolé sur les hauteurs, mal construit, mais facile à défendre. Les villes restent médiocres ou sont dépeuplées. Bastia seule a la réputation d’être un séjour délicieux avec ses 7.000 âmes. Ajaccio en est à ses débuts.

II. Situation économique. — Le pays est misérable. Il y a peu d'hommes et peu de cultures, par suite de la guerre, des pirates et de l’émigration. Le châtaignier, l’élevage du petit bétail, qui donne le lait et la laine, sont les principales ressources. Le blé manque, car il y a peu d’agriculture, presque pas d’industrie. Le commerce est paralysé. Le métier des armes, auquel les Corses excellent, est devenu leur occupation la plus lucrative, l’émigration leur seule ambition.

III. Gouvernement. — La situation politique les y pousse. L’En-deçà et l'Au-delà, qui comprennent soixante- six pièves, ont la même administration ; le gouverneur est absolu, sans contrôle, maître des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire ; il réside à Bastia avec un personnel très nombreux de fonctionnaires. L’ancien code des lois corses ou Statuti civili e criminali a été modifié au gré des Génois ; la justice est arbitraire ou vénale. Les conseils des Douze et des Six Corses, élus pour défendre les Corses, n’ont plus d’influence politique. La tyrannie règne.

IV. Les charges du peuple. — Les impôts écrasent le paysan déjà pauvre ; ils sont directs, comme la taille et le boatico, ou indirects, comme les monopoles, les douanes, les octrois. Les insulaires doivent, en outre, entretenir une armée de mercenaires, garnisonnée en Corse, et un clergé avide ou mendiant de plus en plus nombreux. Jamais la situation n’a été plus misérable.

 

LECTURES

1° UNE INCURSION DES TURCS

Au mois de janvier 1583, les Turcs débarquèrent dans le Delà des Monts et montèrent au village d'Arbigliari — Arbellara, à 10 kilomètres de la marine de Propriano — ; ils donnèrent un assaut terrible à une tour dans laquelle s’étaient réfugiés presque tous les habitants du village. Les assiégés se défendirent vaillamment et les Turcs repoussés regagnèrent honteusement le rivage.

En se retirant, ils prirent quelques bergers, lesquels leur donnèrent l'assurance que tous les habitants du village s’étaient réfugiés dans la tour susdite avec leurs objets les plus précieux.

Parmi les corsaires, se trouvait un renégat de ce même pays appelé Filippo, qui, après avoir abjuré la foi catholique, avait pris le nom de Mami. Instruit de tout par les bergers, et poussé à la fois par l'appât du gain et par le désir de se venger de l'humiliation qui lui avait été infligée le jour précédent, pendant lequel une seule tour s’était défendue si facilement contre ses troupes, Mami retourna sur ses pas, bien décidé cette fois à s’emparer de la tour ou à faire tuer ses Turcs jusqu’au dernier.

Encouragés par le résultat du premier assaut, ceux de l'intérieur se défendirent vigoureusement contre l’attaque des barbares. Mais, après avoir résisté longtemps, ils mirent par imprudence le feu à leurs munitions. Ayant à luttera l’extérieur contre les ennemis et à l'intérieur contre l'incendie, ils furent obligés de se jeter de haut en bas de la tour et tombèrent ainsi entre les mains des Turcs. Le nombre des Corses qui furent pris ou tués dans cette affaire s’éleva à 180.

FILIPPINI (trad. Letteron, III, p. 347).

 

2° MISÈRE ET PAUVRETÉ A LA FIN DU XVIe SIECLE

En 1582, il y eut une disette affreuse. On n’avait jamais vu en temps de paix une famine pareille ; aussi les paysans se laissaient-ils aller à des actions fort peu honorables. Ils se volaient les uns aux autres les bœufs enfermés dans les étables et les troupeaux n’étaient en sûreté nulle part. On forçait les chaumières à main armée, et les plus forts ne manquaient pas d’enlever aux plus faibles tout ce qu’ils pouvaient. On n’osait pas aller aux moulins sans une solide escorte.

Comme on ne trouvait à manger nulle part, le plus grand nombre étaient obligés de se nourrir d’herbes imparfaitement assaisonnées parce que le sel manquait ; enfin ils recouraient à toutes sortes d’aliments pour soutenir leur vie. Ils en étaient venus à se voler les ânes, dont ils mangeaient jusqu’aux intestins. Comme ils n’avaient pas de quoi acheter du blé, ils durent faire du pain avec des plantes de diverse nature, avec de l’orge, du millet, de la palagine, espèce de millet plus noir et moins agréable au goût, des châtaignes, du seigle, des lupins, de la graine de lin, des sarments de vigne, des glands, des noyaux d’olive, des coques de noix, du chiendent, des racines de fougère, de l’herbe appelée chez nous icaro, des trognons, c’est-à- dire des tiges de choux, des vachi ou armorini. Néanmoins, malgré la disette, le blé ne coûta jamais plus de quatre écus la mine ; car l’ile n'avait jamais été plus épuisée d’argent. Je crois que, si l’argent n’avait pas manqué, le prix de la mine aurait monté à plus de huit écus. La disette fut si grande que plusieurs personnes moururent de faim ; je puis l’assurer, puisque j’ai pris à ce sujet des renseignements précis. Sans les nombreuses précautions prises par la Signoria et par l'évêque de Mariana, il serait mort une infinité de personnes.

FILIPPINI (trad. Letteron, III, p. 330-331).

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

FILIPPINI, III.

Pratica manuale del dottor P. Morati, rédigée vers 1702-1715, 2 vol. (publiée par M. LETTERON dans Bulletin S. des Sciences corses, 1883).

Annales de Banchero, ancien podestat de Bastia ; vont jusqu’en 1648 (publiées par M. LETTERON dans Bulletin S. des Sciences corses, 1890).

Libro Rosso de' decreti, leggi e gride, 3 vol. (publié par M. LETTERON dans Bulletin des Sciences corses, 1890).

Dialogo nominato Corsica del Mgr Justiniano, évêque du Nebbio (même Bulletin, 1882).

Statuti civili e criminali di Corsica, publiés par GREGORI (Lyon, 1843).

Statuts de Bonifacio, Calvi, Bastia, etc., déjà cités (Bulletin des Sciences corses).

OUVRAGES PARTICULIERS :

P. CLUVIER. — Sicilia antigua cum minoribus insulis... Corsica (Lyon, 1619).

VASSOULT. — Abrégé de la vie du Bienheureux A. Sauli, l’Apôtre de Corse (Paris, 1742).

VENTURINI, chanoine. — Documents relatifs à l’épicospat du Bienheureux A. Sauli, évêque d'Aleria, extraits des archives de Rome (Bulletin corse, 1886).

THION DE LA CHAUME. — Topographie d'Ajaccio et recherches préliminaires sur la Corse.

PORRI, chanoine. — Monuments religieux des arrondissements d'Ajaccio et Sartène en 1821 (Bulletin corse, 1889).

RENUCCI. — Monuments religieux de l'ancien département du Golo, détruits ou conservés (Bulletin corse, 1887).

FOATA (Mgr DE LA). — Recherches et notes diverses, déjà cité (Bulletin corse, 1895).

GARELLI. — Les Institutions démocratiques de la Corse jusqu'à la conquête française, thèse de doctorat (Jouve, Paris, 1905).

FONTANA. — Essai sur l'histoire du droit privé en Corse (étude critique des Statuts corses du XVIe siècle) ; Jouve, 1905.

TOMMASI. — L'administration de la Corse sous la domination génoise, thèse de doctorat (Guesdon et Bablin, Paris, 1912).

 

 

 



[1] JUSTINIANO, Dialogo nominato Corsica, p. 103.

[2] JUSTINIANO, Dialogo nominato Corsica, p. 104.

[3] Cf. MÉRIMÉE, Notes d'un voyage en Corse (1840).

[4] « Le vendredi 22 février 1567, la foudre tomba sur la Rocca et mit le feu aux munitions. L’explosion fut si terrible que la tour fut rasée et trente-cinq maisons du voisinage ruinées. Cette- explosion coûta la vie à 132 personnes. » (FILIPPINI, trad. Letteron, III, 215.)

[5] Vent du sud-ouest.

[6] « En 1492, l'Office songea à tenir en échec les seigneurs, en construisant une place forte qu’il serait facile de secourir en tout temps et par terre et par mer. Il commença donc à bâtir la ville d’Ajaccio, non sur la petite colline où elle se trouvait anciennement, mais à la distance d'un bon mille, plus au midi, sur un terrain plat, baigné presque partout par la mer. » (FILIPPINI, trad. Letteron, I, 413.)

[7] Elle est aujourd'hui classée parmi les monuments historiques.

[8] JUSTINIANO, Dialogo nominato Corsica, p. 75.

[9] Histoire, trad. Letteron, III, p. 28.

[10] Chronique, trad. Letteron, p.40.

[11] La mine génoise était à peu près comparable à notre hectolitre et valait 4 staji ; celui-ci valait donc à Gênes 25 à 26 litres. Mais le stajo corse équivalait aux quatre cinquièmes de la mine ou de l’hectolitre. En 1525, la mine de blé coûtait un écu.

[12] Juvénal disait déjà dans sa cinquième satire : « Le maître aura un surmulet envoyé par le Corse. »

[13] « Non era espediente che il M. Offitio dessi opéra di bonificare molto l’isola, per causa che... saria stato pericoloso di perderla presto, perché qualche potentatose la haveria possuto usurpare. » (Dialogo nominato Corsica, p. 105.)

[14] Chronique, p. 34.

[15] Cyrnée, Chronique, p. 37.

[16] « Les habitants vivent dans une pauvreté extrême. » (FILIPPINI, trad. Letteron, III, p. 305.)

[17] Le journalier qui, en France, gagnait 3 fr. 60 à la fin du XVe siècle, n’a plus que 1 fr. 95 à la fin du XVIe ; le laboureur pour vivre n'a plus que la moitié de ce qu’avait son aïeul. Le salaire des vignerons a diminué d’un tiers. (Cf. D'AVENEL, Paysans et Ouvriers depuis sept cents ans, Colin, 1907.)

[18] Antoine de Saint-Florent fit dévorer son ennemi par eux ; P. Cyrnée faillit subir le même sort.

[19] FILIPPINI, Chronique, III, p. 115.

[20] Il a été coordonné et continué par l’archiviste du gouverneur, Pierre Casanova, jusqu’en 1726, puis par un inconnu jusqu’en 1736. La Société des Sciences historiques et naturelles de la Corse l'a publié en 1890.

[21] Ils ont été jadis publiés par Filippini et, en 1843, par Gregori, conseiller à la cour de Lyon, chez Dumoulin.

[22] Statuti civili, liv. LV, p. 72.

[23] FILIPPINI, III, 34.

[24] Les sommes que nous donnons ici sont intermédiaires entre celles que le Dialogo de Justiniano indiquait en 1531 et celles que la Pratica Manuale de Moiati citait en 1702.

[25] En 1665, une imposition extraordinaire fut décidée pour subvenir à la guerre contre les Turcs ; elle frappa de 6 % tous les biens ecclésiastiques.