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SAMPIERO CORSO La
domination de l’Office de Saint-Georges en Corse devait durer jusqu’en 1561.
Elle y prépara les événements au cours desquels la France intervint dans
l'île comme libératrice, en fit un de ses nombreux champs de bataille contre
la maison d’Autriche, puis l'abandonna et la laissa retomber définitivement
sous le joug de la République génoise. Cette période, de 1553 à 1559, a une
très courte durée, mais elle est une des mieux remplies de l’histoire des
Corses. Elle a vu paraître, grandir et mourir l’homme qui, avant Paoli et
Napoléon, se rendit célèbre dans toute l’Europe et que la postérité admire
encore : Sampiero. Il a reçu dans l’histoire le nom du peuple qu’il a si
vaillamment défendu et qu’il personnifie ; il est le Corse par excellence,
Sampiero Corso. Aucun éloge n’est plus significatif et plus mérité. A sa
personnalité se rattachent les mille événements qui constituent l’effort
désespéré des insulaires pour la liberté. C’est dans ce but que de 1333 à
1559, la France lui prête son appui ; que, de 1559 à 1564, Sampiero cherche
un autre secours à travers toute l’Europe ; que, de 1564 à 1569, il se résout
à lutter seul contre les oppresseurs. Ce mot
d’oppression était en effet devenu une réalité du jour où les actionnaires
avaient cru leur colonie entièrement pacifiée. Les années comprises entre
1520 et 1550 avaient vu reparaître les calamités qui désolaient autrefois
l'île. L’Office surveillait moins les employés qu’il y envoyait et ceux-ci,
mus par le seul désir de faire fortune, avaient pris l’habitude des
concussions et des vols. Ils avaient vendu la justice. Les historiens
impartiaux s'accordent tous pour déclarer que l'usage de la vendetta date de
cette époque. Les inimitiés ensanglantèrent de nouveau les villages. Les Rossi
et les Neri, en particulier, furent presque complètement anéantis. En
outre, les Génois dépouillaient peu à peu les insulaires des privilèges
qu’ils leur avaient autrefois consentis ; ils leur enlevaient les offices de
greffiers des tribunaux civils, retiraient aux podestats leurs pouvoirs
judiciaires, décidaient que l’élection des Douze n’aurait plus lieu. La perte
de ce privilège était fort sensible. La magistrature des Douze en particulier
était seule capable d’empêcher les abus ; sa disparition rendait presque
absolu le pouvoir de la Banque. Celle-ci avait donc pu augmenter les impôts
sans craindre d’opposition : le prix du bacino[1] de sel, entre autres, avait été
porté de quatre sous à dix sous : « Tout ceci mécontentait vivement la
population, écrit Ceccaldi, continuateur de la Chronique de Giovanni[2] ; elles trouvaient que leur
situation était loin de s’améliorer ». A ces
abus administratifs se joignirent des maux qui accablèrent plus fortement
encore les habitants. Il semble que la nature prît plaisir à les persécuter.
Des incendies, « poussés par je ne sais quoi », dévorèrent tous les bois de
l’île entière ; des inondations dévastèrent la région orientale ; des froids
rigoureux firent périr presque tous les arbres fruitiers. A plusieurs
reprises, la peste dépeupla l’île ; en 1525, elle fit une première apparition
; en 1528, elle fut plus horrible, plus effroyable, et la Corse en resta «
comme anéantie ». En janvier 1530, le fléau recommença ses ravages et ne
cessa qu'en août. « Le mal était si terrible et si contagieux qu’il
atteignait les personnes bien portantes, comme le feu attaque les matières
sèches ou grasses. Il ne se communiquait pas seulement par le contact des
pestiférés, il suffisait de toucher leurs habits ou quelque autre objet
qu’ils eussent touché ». « A cette profonde désolation », s’ajouta celle des
Turcs : Ils ne laissaient aucun repos aux malheureux riverains de la mer ;
établis dans le golfe de Porto-Vecchio, ils pillaient et brûlaient les
villages de la Casinca, de la Balagne et de l’Au-delà. Par un hasard heureux,
Jean Doria captura le fameux corsaire Dragut, auteur de tous ces maux. Au
lieu de le rendre inoffensif et d’en délivrer les Corses, les Génois lui
rendirent la liberté. Le corsaire s’empressa de recommencer ses pillages. Pour
échapper à leurs malheurs, beaucoup d’insulaires s’étaient empressés
d’émigrer. Le XVIe siècle a vu commencer la dispersion des plus fiers et des
plus courageux habitants à travers l’Europe. Ils y mirent leur valeur au
service des princes. Il y en eut, comme Emmanuel de Vescovato, qui se
louèrent à Ferdinand d’Aragon, roi de Naples, ou à la république de Florence,
comme Guillaume de la Casablanca. D’autres servirent dans les armées de
l’Empereur et du pape : le célèbre Bartolomeo de Vivario[3] fut, à cause de ses hauts faits
d’armes, nommé par Paul III, capitaine général des galères de l’Église. Les
Vénitiens et les Milanais eurent aussi leurs colonels corses. Il n’est pas
jusqu’aux musulmans qui n’aient vu arriver chez eux quelques-uns de ces
bannis volontaires, dont l’un, Lazaro de Bastia, devint plus tard bey
d'Alger. Mais aucun n’avait, en 1350, la renommée de Sampiero. Selon
toutes probabilités et en dépit des généalogies aristocratiques inventées par
les écrivains des XVIe et XVIIe siècles désireux de plaire au maréchal
d’Ornano, le héros était né, clans un hameau de Bastelica, d'une modeste
famille[4]. Comme tant d’autres de ses
compatriotes, il était allé chercher fortune sur le continent et avait fui la
misère dont sa patrie souffrait. Dès ses premières armes dans les Bandes
noires, comme les contemporains appelaient les troupes de Jean de Médicis, il
s’était fait remarquer par son courage à toute épreuve et sa fidélité envers
les Médicis. Quand ceux-ci devinrent les alliés des Français dans les guerres
d’Italie, le Corse s’attacha à la famille des Valois, ce qui faisait dire à
François Ier : « Nous avons fait une précieuse acquisition ». Il ne se
trompait pas. Le nouvel officier combattit avec distinction au Piémont, dans
le Roussillon, en Provence. Au siège de Landrecies, il força le blocus des
Impériaux et introduisit dans la place trois compagnies d’Italiens. Au combat
de Vitry, l’armée eut été taillée en pièces si, dit Brantôme, « San Pietro ne
se fût présenté avec ses arquebusiers et n’eût fait tête à l’ennemi ». Le
connétable de Bourbon, qui se connaissait en soldats, avait dit un jour qu’à
la guerre le colonel corse valait 10.000 hommes, tandis que Bayard, le
chevalier sans peur et sans reproche, n’avait pas caché sa sympathie pour un
tel guerrier. Téméraire au feu, fier dans les discussions, il reçut autant de
blessures dans les duels que dans les batailles. Il finit par être considéré
comme un homme à la fois redoutable pour les ennemis et indispensable à ses
amis. Il
n’est donc pas étonnant que, dès 1534, le roi de France ait constitué un
régiment de 1.000 Corses, auxquels il donna pour colonel-général Sampiero.
Celui-ci se montra digne de la faveur. L'Hermite de Souliers raconte qu'au
siège de Perpignan (1342), il accomplit des prodiges tels « que le futur Henri II prit la
chaîne d’or suspendue à son cou et en honora son capitaine, lui permettant
dès lors de porter dans ses armes la fleur de lys dont il lui avait vu
soutenir si glorieusement les intérêts ». Les distinctions n’étaient pour le
colonel qu'un encouragement à mieux faire. Deux ans plus tard, à Cérisoles,
il donna la victoire aux Français par son arrivée inopinée sur le champ de
bataille. Le traité de Crespy vint interrompre ces exploits. Sampiero en profita
pour revenir en Corse où son nom était devenu populaire et y épouser en 1545,
Bannina[5], fille de ce François d’Ornano,
traître à la cause des Leca, mais resté fidèle à l'Office, qui l’en avait
récompensé par la restitution de sa seigneurie. Celle-ci était revendiquée
par les propres neveux de François qui, au milieu de son inquiétude, avait vu
en Sampiero un excellent défenseur et un gendre glorieux. Mais la Banque de
Saint-Georges aurait préféré un vassal moins dangereux que le colonel
français. Elle s’inquiéta et, suivant une habitude de sa politique, elle
voulut le mettre dans l'impossibilité de nuire. Prétextant que Sampiero avait
eu, en Italie, une entrevue secrète avec les Fregosi, alors bannis de Gênes,
et qu'il avait l’intention d’occuper par surprise Bonifacio, elle le fit
mandera Bastia par le gouverneur et jeter en prison. Le héros corse aurait
peut-être eu le sort de tant d'autres victimes, si son beau-père ne s’était
empressé de faire intervenir le roi de France ; celui-ci exigea la mise en
liberté de son serviteur. Sampiero quitta l’île, gardant dans son cœur un
furieux désir de vengeance contre les Génois ; il les détestait déjà comme
tyrans de sa patrie, il se mit à les haïr comme des ennemis personnels. L’occasion
de manifester ces sentiments ne tarda pas à se présenter. Dès 1550, il fut
évident que la guerre entre la France et la maison d’Autriche allait
recommencer. Henri II n’était pas disposé à reconnaître la prépondérance
politique de l'Empereur. Il y avait du reste entre eux une réelle tradition
d’inimitié qui suffisait à les brouiller. L’Italie ne pouvait qu’être un de
leurs champs de bataille, car ils y avaient conservé l’un et l’autre des
alliés et des territoires. Le roi de France, maître du Piémont, pouvait
compter sur le duc de Ferrare et le pape ; Charles-Quint, qui occupait Naples
et le Milanais, sur les Médicis de Florence et la république de Gênes. L’idée
d’une occupation de la Corse, qui servirait, dans la Méditerranée, de base
militaire contre l'Italie, intercepterait les relations de cette péninsule
avec l'Espagne et déposséderait de leur meilleure colonie, les Génois ennemis
devait donc venir naturellement à l’esprit des chefs de l’armée française
campée en Italie. Des émissaires, envoyés secrètement dans File pour sonder
les dispositions des habitants, en avaient rapporté les meilleurs
encouragements. Le maréchal de Thermes, commandant supérieur de l’armée, tint
donc un conseil de guerre, dans lequel Sampiero plaida de toutes ses forces
en faveur de l’expédition. Celle-ci fut décidée. Le 23
août 1553, la flotte française du baron de la Garde, forte de 25 vaisseaux,
jeta l'ancre au sud de Bastia, vers la Renella. Elle avait été grossie par la
flotte turque, composée de 77 navires placés sous les ordres du corsaire
Dragut. Le roi de France et le sultan, malgré quelques dissentiments, étaient
en effet restés alliés. Ils avaient ainsi la maîtrise de la mer et
empêchaient les Génois de se porter au secours de leurs possessions. Les
troupes de débarquement comprenaient environ 2.000 Français et les 1.000
Corses de Sampiero. On comptait en outre beaucoup sur le soulèvement des
insulaires. La Banque, surprise par les événements, n’avait du reste envoyé
que 400 hommes de renfort à Bonifacio et 80 à Calvi, résidence du gouverneur
depuis 1544. Quant aux autres places, elles étaient défendues par des
volontaires corses, sur la fidélité desquels les commissaires génois
comptaient si peu que, « saisis d'épouvante à la vue de la flotte
franco-turque », ils se sauvèrent à toutes brides vers Corte, afin, ajoute
ironiquement le Chroniqueur, «de se conserver pour des temps meilleurs ». Les
opérations débutèrent par la prise de Bastia, que défendait Alexandre
Gentile. Sommé de se rendre, il refusa, Sampiero le supplia, lui représenta
la puissance du roi de France et la faiblesse des Génois, invoqua leur amour
commun pour la patrie corse qu’il fallait délivrer de la servitude, mais
Gentile tint ferme. Ses soldats ouvrirent alors les portes de la citadelle
aux Français et, aux cris de « France », la place fut mise à sac. Cet heureux
événement conduisit dans le camp des alliés un grand nombre de Corses : « On
ne saurait croire quelle foule se rendit auprès de Sampiero. Dans leur
aveuglement, tous les habitants élevaient jusqu'au ciel le nom de Sampiero,
l'appelant le glorieux défenseur et le libérateur de la patrie, promettaient
de vivre et de mourir au service de la France ». Le soulèvement était presque
général ; les paysans, qui en attendaient le signal, se rangeaient derrière
leur compatriote ; la noblesse se donnait aux Français qui lui promettaient
des terres et la restitution de son ancien patrimoine. Les
opérations militaires peuvent se diviser en trois périodes : D’août
à novembre 1533, l’île est conquise par le maréchal de Thermes ; De
novembre 1353 jusqu’en 1556, elle devient le théâtre d'une guerre sauvage
entre Français et Espagnols ; A
partir de 1556, des suspensions d’armes et l’absence de Sampiero rendent les
hostilités intermittentes et permettent aux habitants de reprendre haleine. Dans la
première période, les Génois n'opposent aucune résistance, leurs
fonctionnaires s’enfuient à l’arrivée des ennemis et s’embarquent même pour
le continent. Dragut est chargé d’assiéger Bonifacio ; Sampiero ira s’emparer
de Corte, puis reviendra sur ses pas et rejoindra de Thermes sous les murs de
Calvi, tandis que la flotte du baron de La Garde bloquera cette ville. Ce
plan réussit. Corte capitula sans coup férir. Saint-Florent se rendit
immédiatement à de Thermes qui, tout surpris de l’aubaine, décida d’en faire
une place imprenable par de puissantes fortifications et les fit commencer
aussitôt. Il vint ensuite retrouver Sampiero à Calvi. La ville résista ; elle
était largement approvisionnée en vivres et munitions, bien située pour la
défense et avait une assez forte garnison. Les Français furent plus heureux
vers le sud où Sampiero, suivi par une foule de paysans, se fit ouvrir
facilement les portes d’Ajaccio, dont il défendit le pillage. Quant à
Bonifacio, elle était assiégée par les Turcs ; la population eut à soutenir
un siège ruineux, et se montra digne de ses ancêtres de 1420, « aimant
mieux mourir que de tomber aux mains des musulmans ». Elle résista aux 5.700
coups de canon et aux assauts furieux des assiégeants, qui perdirent un
millier d’hommes. L’arrivée d'une compagnie corse, envoyée par Sampiero pour
contribuer aux opérations, la trahison d’un émissaire du gouvernement génois
qui fit croire aux Bonifaciens que la métropole les abandonnait, la lassitude
et la famine amenèrent la reddition. Dragut, furieux de ne pas pouvoir piller
la ville, viola la capitulation qui avait promis la vie sauve à la garnison,
massacra les soldats génois et exigea 25.000 écus que de Thermes dut lui
promettre. Puis le corsaire se retira et conduisit sa flotte dans le Levant,
sans plus se soucier de la Corse et des Français. Du
moins ceux-ci restaient-ils les maîtres de Vile à l’exception de Calvi. La
noblesse de l’Au-delà, gagnée par des grades et de l’argent, s’était ralliée
à eux. Sampiero avait reconstitué les fiefs d'Istria, d’Ornano et de Bozi.
Dans l'En-deçà, le personnage le plus considérable, Giacomo Santo da Mare,
qui possédait les deux tiers du cap Corse, était devenu un fidèle allié. En
trois mois, par conséquent, les Génois avaient été chassés d’une île où ils
n’avaient pas su s’implanter depuis deux siècles. Cependant ils n’y
renonçaient pas. Après avoir misa prix pour 5.000 écus la tête de Sampiero,
auquel ils attribuaient avec raison leurs malheurs, après avoir taxé de même
ses principaux compagnons, ils implorèrent l’Empereur et lui demandèrent
secours. « Les membres du gouvernement, ceux de l’Office Saint-Georges
et les principaux citoyens réunis en assemblée prirent la ferme résolution de
perdre leur liberté, leur ville, leurs biens, leur personne ou de reconquérir
la souveraineté de la Corse[6]. » La
deuxième période, de 1553 à 1556, vit donc se dérouler les événements les
plus importants. Gênes recommença les hostilités avec une vigueur nouvelle,
car elle avait reçu de l’Empereur 12.000 fantassins et 500 cavaliers ; de
Cosme de Médicis, 2.500 arbalétriers et 200 arquebusiers à cheval ; sur mer
elle disposait de 27 galères prêtées par Charles-Quint et de 26 autres
qu’elle avait armées elle-même. Elle confia ces imposantes forces à deux
excellents chefs, dont l’un, Spinola, eut le commandement des troupes de
terre, et le vieil André Doria, celui de la flotte. Ce dernier accepta malgré
ses quatre-vingts ans sonnés, tant le danger paraissait grand. De son côté de
Thermes avait activé les travaux destinés à mettre en état de défense Ajaccio
et Saint-Florent, exigé de tous les principaux auxiliaires des serments de
fidélité, placé des garnisons sures dans les places les plus importantes, et
confié à Sampiero l'organisation militaire de l'Au-delà, en se réservant
lui-même celle de l’En-deçà. Le baron de La Carde devait lui amener de France
un renfort et des approvisionnements suffisants ; il coopérerait ensuite avec
sa flotte à la protection de file. Mais il manqua d’audace, n'osa pas
affronter l'escadre génoise, rebroussa chemin et vit ses navires dispersés
par la tempête. De leur côté les Turcs, occupés ailleurs ne vinrent pas, de
sorte que Gênes eut, dès le début, la maîtrise de la mer. Sur terre, Bastia,
défendue par une compagnie de Gascons, capitula après huit jours de siège.
Saint-Florent se défendit mieux ; de novembre 1553 à février 1554, Giordano
Orsino, qui animait par son courage les 2.000 hommes de la garnison, repoussa
héroïquement les assiégeants très supérieurs en nombre. S'il avait été
secouru, il aurait sans doute dégagé la place, car « ce qu’il y eut à
remarquer dans celle guerre, ce fut la lâche conduite des soldats génois «
qui faillirent se couvrir de honte et d’ignominie ». Mais la famine imposa
bientôt la capitulation, qui eut lieu le 17 février. Les Français se
retirèrent avec les honneurs de la guerre ; les Corses, qui en étaient
exclus, échappèrent de vive force ou par la ruse aux galères dont ils étaient
menacés par les Génois. Ceux-ci avaient perdu dans le siège près de 10.000
hommes. La
capitulation de Saint-Florent fut suivie de plusieurs autres échecs. Corte
fut occupée sans résistance par Spinola ; dans le Cap, le domaine des da Mare
fut ravagé et leur redoutable château de San Colombano démoli pierre par
pierre. De nombreuses défections se produisirent dans les rangs de la
noblesse. Doria venait en effet de publier une amnistie générale en faveur de
ceux qui se soumettraient à l’autorité génoise ; beaucoup d’indécis et de
timides en avaient profité. Enfin de Thermes ne semblait pas à la hauteur des
circonstances. Il avait l’inexpérience des hommes et des lieux, ignorait
l’art de la guerre dans ces montagnes, et ses médiocres talents militaires ne
pouvaient guère lui inspirer la tactique nécessaire. Il se montrait en outre
plein de défiance vis-à-vis de ses auxiliaires corses, blessait leur
amour-propre ou leurs intérêts et témoignait quelque froideur à Sampiero,
dont la popularité et les succès lui inspiraient de la jalousie. Il devait
même s’en plaindre à Henri II, qui manda à la cour son colonel corse.
Celui-ci ne put que se défendre en critiquant le maréchal, dont le rappel
allait être bientôt décidé. En
réalité Sampiero était le seul homme capable de diriger la lutte. La
fécondité de son imagination lui inspirait toujours les meilleures
résolutions à prendre, son audace l’y poussait et la connaissance qu'il avait
de ses compatriotes lui permettait d’en tirer tout le parti possible. Sa
popularité était immense. N’avait-on pas vu les officiers au service de la
France différer une attaque contre les Impériaux en l’absence de Sampiero ?
Quand celui-ci fut arrivé, « il n’y eut presque pas un homme des pièves qui
n'accourût en entendant son nom, tant il trouvait d’amour et de respect ; si
bien que nulle part on ne vit en cette guerre un pareil nombre de Corses
réunis ensemble ». Giacomo Santo da Mare avait écrit lui-même à de Thermes
que la présence de Sampiero était nécessaire si l’on voulait empêcher les
Génois de réoccuper sur Corte ; « celui-ci seul avait une grande expérience
dans le métier des armes, et les populations, qui avaient une solide
affection pour lui, ne manqueraient pas d’accourir dès qu’elles sauraient,
son arrivée. » Le colonel corse enthousiasmait en effet ses
compatriotes, qui, sous sa direction, s’imaginaient être invincibles, tant
l’impétuosité, l'ingéniosité et l’audace effrayaient les adversaires. Pendant
cette période, c’est à Sampiero qu’on dut vraiment les quelques succès, grâce
auxquels les soldats d’Henri II se maintinrent dans l’île. Tandis
que les places capitulaient, Sampiero organisait la résistance. Il voulut
avant tout empêcher les Génois de marcher sur Corte. Au passage du Golo, il
les chargea aux cris de « France », les tailla en pièces et leur fit
perdre 150 hommes. Mais il reçut lui-même, d’un coup d’arquebuse, une
blessure dans le flanc qui l’obligea à se faire transporter sur un brancard à
Ajaccio. Aussitôt les Français essuyèrent, près de Morosaglia, un grave
échec, reperdirent Corte, et il fallut que de Thermes rappelât le blessé pour
que la confiance reparut. Sampiero, « bien qu'il ne pût se tenir encore ferme
sur les pieds et aller à cheval sans fatigue », reparut dans l’En-deçà. Les
Corses accoururent en foule, et il eut bientôt autour de lui « 1.500
compatriotes dont le nombre augmentait à toute heure », sans compter les
cavaliers et les Gascons. Il divisa ses troupes en trois colonnes, guetta
l’armée ennemie, la surprit au passage du col de Tenda et l’écrasa (18 septembre
1554) ; 200 tués et
700 prisonniers firent de ce combat l’un des plus glorieux et des plus
importants de cette campagne. En récompense, Sampiero fut rappelé à la cour
pour répondre de certains projets ambitieux qu’on lui avait attribués. De
Thermes le suivit de près et fut remplacé par Giordano Orsino. Ce général
tenta en vain de prendre, avec le concours de la flotte turque récemment
arrivée, Calvi, puis Bastia ; mais, subitement abandonné par son allié
ottoman, qui « disparut, sans prendre congé », il dut lever successivement
les deux sièges. Les Corses, que ce double insuccès avait refroidis, se
retirèrent. Le nouveau gouverneur génois, Pallavicini, essayait en même temps
de les gagner par la douceur ; une seconde amnistie générale provoquait des
défections nombreuses ; le Nebbio et la Balagne s’étaient déjà soumis, et
personne n'était plus capable de réveiller l’énergie des insulaires. La cause
française perdait chaque jour du terrain. Il fallut que Sampiero, enfin
libéré par le roi, revint. Son arrivée produisit une impression plus profonde
que ne l'aurait fait un renfort important. Les événements changèrent aussitôt
de face. L’union des Corses contre les Génois se renoua ; ceux-ci se
trouvèrent à nouveau resserrés dans leurs places fortes de Bastia, de
Saint-Florent et de Calvi. La guerre avait recommencé plus énergique- ment
que jamais lorsqu'elle fut interrompue par la trêve de Vaucelles (février 1336). Les
belligérants étaient en effet las. L’empereur Charles V, mourant, voulait se
préparer en toute tranquillité à une abdication. Henri II, à court d'argent,
mal secondé par ses alliés allemands et turcs, poussé à la paix par le parti
des Montmorency, acceptait de poser les armes, mais à la condition de
conserver toutes ses conquêtes. La Corse restait ainsi à la France. Les
habitants s’imaginèrent alors qu’ils étaient définitivement soustraits à la
domination génoise et ils sollicitèrent du roi une administration régulière.
Déjà de Thermes y avait installé un intendant de justice ou auditeur
qui avait réussi à apaiser les vendette, à réconcilier beaucoup d’adversaires
et à rendre le repos au pays. Une assemblée générale put être réunie en
septembre 1356 : « Presque tous les principaux de l'île y assistèrent. Chaque
piève était représentée par deux procureurs. Les Corses de l’En-deçà y
nommèrent leurs Douze, quatre par terzero, suivant l’ancien usage.
Puis, en présence de Sampiero et du consentement général, ils ajoutèrent aux
statuts toujours en vigueur que la république leur avait donnés beaucoup
d’autres articles contenant des exemptions nouvelles. » On procéda ensuite,
au nom de l’île entière, à l’élection de deux procureurs chargés d’apporter
ces demandes au roi. Giordano Orsino devait les accompagner à la cour et les
appuyer. En s’embarquant, il laissait ses lieutenants et Sampiero continuer
une guerre qui allait se borner à des escarmouches autour des places occupées
par les Génois. Orsino
revint au mois de juin 1357. Henri II lui avait conféré l’ordre de
Saint-Michel et l'avait confirmé dans ses fonctions de lieutenant général en
de la Corse. Corse. Les ambassadeurs avaient été également créés chevaliers
du même ordre. Dans une consulte tenue à Vescovato, ils rendirent compte de
leur mandat. Le roi, dirent-ils, a accueilli vos demandes comme si elles
étaient exprimées par de véritables fils. Il a confirmé tous vos statuts et
vos anciennes lois ; il n’a rejeté que vos requêtes sur l’exemption de la
taille à perpétuité, sur l'amnistie totale des délits commis depuis le
commencement de la guerre et sur la permission de fabriquer vous-même le sel.
Mais vous élirez vos Douze, suivant l’ancien usage, et avec eux siégeront le
président de la justice dans l'île, l’intendant général des finances et le
colonel Sampiero. Orsino ne pourra rien faire sans les consulter. Et pour
vous donner pleine assurance et enlever tout espoir aux Génois, il a
incorporé votre île à la couronne de France, faveur qu’il n’a jamais voulu
accorder à beaucoup de provinces de ses États. Il n’y a donc pas en Europe de
pays plus heureux que le vôtre. En d’autres termes d’après ces déclarations,
la Corse devenait formellement française. La justice fut organisée. On fit
venir d’Avignon un jurisconsulte qui prit le titre de président général et
jugea en appel toutes les causes des tribunaux inférieurs de Balagne, de
Corte, etc. Il était assisté de deux docteurs ; l’un jouait le rôle de
procurateur du fisc, l’autre l’aidait en son conseil. Ils restaient, comme
tous les autres officiers, en charge pendant deux ans, à l'expiration
desquels neuf syndicateurs, dont six Corses et trois Français, devaient
examiner leurs actes. Enfin les Douze entrèrent en fonctions, et il semble
qu’une ère de paix ait commencé pour le pays, bien que les hostilités
n’eussent pas cessé près de Bastia et de Calvi. Sampiero, qui croyait avoir
assuré l'indépendance de sa patrie sous le protectorat de la France, se
rendit alors à la cour pour reprendre du service auprès du roi, son maître,
lorsque la trêve de Vaucelles eut été rompue. Une profonde mésintelligence
l'éloignait du reste de Giordano Orsino, qui avait à maintes reprises
repoussé ses conseils et montre sa jalousie. Le colonel du Royal-Corse devait
assister à la prise de Calais et s’y distinguer suivant son habitude. Tandis
que les Corses, remplis d’illusion, considéraient Henri II comme leur roi et
nouaient avec les seigneurs français des relations matrimoniales, ils
apprirent avec angoisse qu’on songeait à les rétrocéder aux Génois. L’échec
du duc de Guise en Italie et la défaite de Montmorency à Saint-Quentin
avaient rendu Henri II moins intraitable. La situation financière de son
royaume était en outre lamentable, son armée désorganisée, son favori
Montmorency captif ; enfin ses sujets réclamaient la paix. Le roi, qui
n’avait ni volonté, ni intelligence, la laissa faire sans tirer parti de ses
victoires passées ou des embarras de Philippe II, roi d’Espagne. Elle fut
signée à Cateau-Cambrésis le 3 avril 1559 et décida, entre autres abandons,
celui de la Corse*. Paix honteuse, condamnée par les plus grands capitaines
du temps, Montluc, Brissac, Guise ! Paix qui désespéra les Corses et faillit
les conduire aux pires excès : « On ne saurait dépeindre leur colère ».
Beaucoup d’entre eux ne parlaient de rien moins que de se jeter sur les
Français et de leur faire payer la trahison de leur prince. Orsino évitait de
se montrer ; jusqu’au dernier moment il laissa croire que la nouvelle était
fausse. Mais il fallut bien se résoudre à l’évacuation. Philippe II avait
posé comme condition essentielle du traité la restitution de la Corse aux
Génois, à laquelle il s’était solennellement engagé. Henri II exigea
toutefois que la république promît une amnistie entière et rendît leurs biens
à ceux qui s’étaient ralliés à sa couronne. Il crut ainsi avoir fait assez,
car la Corse n’avait à ses yeux qu’une faible valeur. Il consentait à des
sacrifices beaucoup plus importants, comme ceux de la Savoie, du Piémont, de
Montmédy et surtout du Bugey et de la Bresse, si utiles à la défense des frontières.
Il pensait que Metz, Toul, Verdun, Saint-Quentin, Calais, le mariage de sa
sœur Marguerite avec le duc de Savoie et la possibilité d’une alliance avec
Philippe II contre l’hérésie valaient bien la cession de quelques
territoires, tels que la Corse. Ce fut sans doute une faute de la politique
royale, mais elle en avait commis bien d’autres dans les combinaisons
diplomatiques ou les opérations militaires. Les Corses avaient eu tort de se
confier à l’un de ces princes français du XVIe siècle, qui firent surtout
preuve d’imprévoyance et d’incapacité[7]. Ils assistèrent lugubrement au
départ des troupes royales concentrées à Saint-Florent et, en septembre 1559,
ils virent reparaître les agents génois, les garnisons génoises, les
bannières que l’on arborait partout aux cris de : « Vive Saint-Georges ! » Ce
retour d’un passé abhorré mécontentait beaucoup d’insulaires. Mais ils furent
bien plus irrités lorsque les deux commissaires désignés par l’Office,
Impériale et Rebuffo, eurent ordonné que tous devaient, dans un délai très
court, faire une déclaration intégrale de leurs biens fonds et indiquer la
valeur de ce qu’ils possédaient : « Il n’y eut pas dans toute la Corse, écrit
Filippini dont les sympathies génoises sont peu déguisées, un terrain, un
étang, un marais, un bois, un maquis, un lieu inculte qui ne fût estimé. Dans
l’état des biens furent comprises des parcelles qui, depuis le peuplement de
l’île, n’avaient produit et ne produiront pas la moindre petite pièce de
monnaie. » Ceci fait, les commissaires imposèrent une taille extraordinaire
et écrasante ; les populations devaient payer 3 0/0 et vingt sous de monnaie
génoise par tête. Ces contributions, dans un pays déjà pauvre naturellement,
que la guerre avait ruiné et dévasté, où des centaines de villages et en
particulier les pièves les plus riches, Orezza, Ampugnani, Casaconi, Rostino,
Tavagna, Casinca, etc.,, avaient été incendiées, où les habitants avaient été
dispersés et massacrés par les Espagnols dont la cruauté s’acharnait sur les
cadavres eux-mêmes, soulevèrent des plaintes très vives ; mais l’Office, qui
avait dépensé en dix ans plus d’un million d’écus d’or pour soutenir la
guerre, voulait arrêter toute dépense et rentrer dans ses fonds. Aux Douze
qui venaient d’être élus, les commissaires réclamaient une contribution
annuelle de 223.000 livres, alors que les dépenses ne s’élevaient en réalité
qu’à 110.000. Le cadastre devait permettre de faire payer cette somme énorme,
qui allait tripler et même quadrupler les anciennes impositions senza
rispettare alcuno[8]. En vain les Douze
supplièrent-ils de sgravare quei poveri popoli[9]. On leur répondit brutalement :
impossible. La colère commençait à se laisser apercevoir ; déjà les caporaux
du Nebbio, pays pourtant riche, avaient refusé l’impôt. Pour empêcher une
révolte générale, l’Office se contentait d’ordonner le désarmement général et
appliquait un ancien décret sur la démolition de tout ce qui ressemblait à
une forteresse ou à une tour. L’une
et l’autre mesures étaient inopportunes. Dans un pays où le calme n’était pas
établi, où les incursions des pirates et les rivalités des familles mettaient
tout habitant à la merci d’une attaque, les arquebuses étaient
indispensables. Quant à la destruction des maisons fortifiées, elle ne
pouvait qu’humilier les Caporaux et irriter leur clientèle qui se réfugiait
souvent auprès d’eux. Les Turcs, en effet, se montraient plus audacieux que
jamais ; ils remontaient jusque dans l’intérieur des terres et, après une
marche de nuit, surgissaient à l’aube dans les villages les plus reculés :
Sartène et Evisa avaient été ainsi mises à sac, Algaiola ruinée. Les plaines
demeuraient incultes parce qu’abandonnées. A Alger, disait-on, il y a plus de
6.000 Corses captifs. Comment les populations se seraient-elles attachées à
un gouvernement qui les dépouillait pécuniairement et, en les désarmant, les
livrait à leurs pires ennemis ? Il y
avait plus. Depuis 1560, la terreur était érigée en système de gouvernement,
par la faute, il est vrai, des officiers de la Banque plus que par celle de
l’Office lui-même. Arrestations arbitraires, exécutions sommaires, exils
inattendus étaient devenus la loi commune. Frère Jean de Sichè, accusé avec
d’autres d'avoir proféré quelques paroles imprudentes, fut exécuté, bien que
le lieutenant d’Ajaccio attestât son innocence. Le commissaire Grimaldi manda
près de lui, à Corte, un malheureux Padovani ; il le fit précipiter du haut
du château et dévorer par les chiens, sous les yeux horrifiés des habitants.
Un autre commissaire, Lomellini, réquisitionnait vivres et logements sans
indemnité. Le lieutenant d’Ajaccio employait la force pour faire labourer ou transporter
des approvisionnements. Celui d’Algaiola vendait la justice et, sur 700 de
ses sentences, 500 devaient être portées en appel. Celui de Saint-Florent
obligeait les bourgeois à travailler à coups de bâton. Suivant la forte
expression du commissaire Cibà lui-même, ces officiers ont fait gémir la
moitié de la Corse — hanno fatto piangere mezza Corsica. Il
restait cependant un moyen d’échapper à ce joug odieux : celui de
l’émigration. Depuis cinquante ans, les Corses ne s’en privaient pas.
Brusquement les commissaires génois interdirent de quitter l’île : « Les
habitants devront rester chez eux et cultiver la terre, car Gênes, dont le
sol est stérile, a besoin que sa colonie la nourrisse. » Réelle aberration de
la part de l’Office, car il retenait dans le pays une foule de mécontents,
prêts aux derniers excès et exclus de l’amnistie sous prétexte qu’ils étaient
suspects ou désobéissants. L’injustice, les exactions, les persécutions, les
ravages des Turcs allaient exaspérer les insulaires qui, trois ans seulement
après le traité de Cateau- Cambrésis, se déclaraient prêts pour les nouveaux
sacrifices qu’exigeait une révolte. D'obedienti e timidi della giustizia,
disait Cibà, en parlant d’eux, se vedessero che intrepidi[10]. Cet
état d'esprit, que le gouvernement génois connaissait, ne le décidait
cependant ni à traiter ses sujets avec plus de bienveillance, ni à rappeler
les officiers de la Banque aux règles élémentaires de la prudence. Cette
inconscience était d’autant plus forte qu’il y avait en ce moment un homme
dont toutes les facultés étaient tendues vers la réalisation d'un autre
soulèvement. Sampiero, en effet, plus que tous ses compatriotes, avait été
affecté par le traité de 1359 : non seulement il assistait à la ruine de ses
espoirs et de ses efforts en faveur de l'indépendance, mais il perdait sa
seigneurie avec sa fortune. Persécuté par les Génois, abandonné par le roi de
France, sa colère fut sans doute aussi forte qu’impuissante. François II,
successeur de Henri, négligeait de lui payer la solde des hommes du
Royal-Corse ; Orsino s’appropriait les gages des deux cents soldats qui
avaient servi sous les ordres du colonel en Corse et détenait les revenus qui
devaient être remis à celui-ci. L’Office, de son côté, avait bien promis
d’oublier le passé ; mais il lui était difficile de ne pas songer que
Sampiero avait failli le ruiner et le déposséder. Aussi persécutait-il ses
amis et lui refusait-il pendant trois ans la restitution de ses biens. Privé
de toute ressource, réduit à un état voisin de la misère, le colonel avait
exposé sa détresse à Catherine de Médicis, régente de France. Il avait
rappelé les services rendus et réclamé un peu hautement l’assistance royale.
La reine avait fini par en être importunée ; elle avait prié le connétable de
Montmorency de renvoyer le solliciteur avec de belles paroles et deux cents
écus. Cette
aumône et tant d’ingratitude avaient, avec raison, irrité Sampiero. Mais les
nouvelles qu’il recevait de sa patrie lui faisaient oublier son propre
chagrin. Il rêvait de plus en plus d’accourir au secours de la Corse
tyrannisée. Or, qui mieux que la France, pouvait l'y aider ? Catherine, il le
savait, était vivement irritée contre les Génois ; il fallait en tirer parti.
Malheureusement pour lui, la reine mère savait calmer les rancunes de la
femme en lui rappelant les risques qu’aurait fait courir à Charles IX une
rupture de la paix ou une brouille avec l'Espagne. Ce fut en vain que
Sampiero l'implora pour sa patrie : « Elle usa de remises, écrit un historien[11], pour le divertir de son
dessein et lui faire perdre les pensées qu’il avait de la jeter dans la
guerre, étant de sa prudence de conserver le calme dans les États du Roy, son
fils. » Pour s’en débarrasser, elle le chargea d’une mission auprès du
sultan. Il s’agissait, disent les uns, de solliciter le prêt d’une somme
d’argent ; de renouer, disent les autres, des relations cordiales avec
l’allié turc. Quoi
qu’il en soit, Sampiero accepta. Cette mission était sa dernière ressource.
Il venait de tenter, auprès du roi de Navarre, dont il savait les sentiments
de haine contre l’Espagne, une démarche inutile. S’il réussissait au
contraire en Orient, pensait-il, la reconnaissance et l’appui delà reine-mère
lui seraient acquis ; en même temps il pourrait obtenir du sultan l’appui
d’une flotte ou même d’une armée. N’avait-il pas déclaré, en 1559, à la
nouvelle que la Corse retombait sous la domination de la république : «
Plutôt devenir Turcs que rester Génois ! » L’occasion s’offrait à lui de
tenir parole et, malgré les inquiétudes que lui causait l’isolement de
Bannina, sa femme, et de ses enfants, dans une ville où les Génois étaient
très influents, il sacrifia son repos et son foyer à son amour pour la
patrie. Après avoir instamment recommandé à Bannina de se défier des embûches
delà république », il partit, le 24 juin 1562, de Marseille pour Alger. Il
eut plusieurs entrevues avec le pacha Dragut, vassal du sultan en Algérie et
s’efforça d’obtenir la promesse d’un secours. A ce moment un vaisseau
marseillais lui apporta la nouvelle que sa femme s’apprêtait à fuir, avec son
plus jeune fils, jusqu’à Gênes. Quel débat dut s’engager dans le cœur du
héros que le devoir et l’amour attiraient de côtés différents ! Tout entier à
sa tâche patriotique, Sampiero ne voulut pas y renoncer. Il se contenta
d’envoyer à Marseille, pour retenir Bannina, son plus fidèle ami, Antoine de
Saint-Florent. Quant à
lui, il poursuivit sa mission. A Alger, on le renvoya au sultan Soliman, qui
pouvait seul disposer des forces barbaresques. A la fin de novembre, il
débarqua à Constantinople. Il y trouva des obstacles de toute nature. D’abord
les agents de Gênes, qui le suivaient pas à pas dans son voyage, intriguèrent
auprès du grand vizir pour le faire mal accueillir ; Philippe II appuyait ces
efforts par des dons en argent. L'ambassadeur français secondait mal cet
envoyé extraordinaire qui empiétait sur ses fonctions. Du reste, Sampiero
avait un caractère violent et irritable qui empêchait toute entente entre
l’ambassadeur, dont il se croyait le supérieur, et lui. De son côté, Soliman,
tout en accueillant avec faveur un capitaine célèbre, était mal disposé, depuis
le règne d'Henri II, vis-à-vis du royaume de France. Il avait d’autres
projets militaires que la conquête de la Corse et la guerre contre Gênes ;
l'expédition de Hongrie et la conquête de Malte le préoccupaient bien
davantage. Si bien qu’après avoir prodigué des flatteries à Sampiero et Jui
avoir remis pour Catherine une lettre vide de réalités, il le congédia. Ce
nouvel insuccès exaspéra l’homme qui s’était transformé en véritable commis
voyageur du patriotisme corse. Aux menaces des Génois, qui essayèrent à
maintes reprises de le faire assassiner, à l'hostilité du représentant de la
France, au refus du sultan se joignit bientôt la maladie. Une de ses
blessures se rouvrit et l’obligea à garder le lit pendant plusieurs jours.
Enfin il s’embarque sur une galère turque pour regagner la cour de Charles
IX. Pendant ce voyage, seul avec le souvenir de tant d’échecs immérités, son
exaspération grandit. Dans cet état d’esprit, il débarque à Marseille. Il y
apprend que sa femme, après avoir vendu tous ses meubles et ses bijoux, avait
échappé à la surveillance d'Antoine de Saint-Florent et s’était embarquée,
avec son dernier enfant, pour Gênes. Antoine l’avait aussitôt poursuivie,
arrêtée en pleine mer, ramenée à Antibes, confiée à la garde du gouverneur de
Provence, puis enfermée à Aix, par ordre du Parlement. Sampiero écoute ces
nouvelles, tandis qu’un véritable accès de rage l’envahit. Son compagnon,
Pierre le Calvais, avoue imprudemment qu'il connaissait ce projet de fuite,
mais n’avait pas osé en parler. Sampiero l’injurie, puis le poignarde, galope
jusqu’à Aix, y arrive la nuit, attend jusqu’au matin, obtient du Parlement la
restitution de sa femme, la conduit à Marseille, s’enferme avec elle dans
leur demeure vide et l’étrangle de ses propres mains, ainsi que ses deux
suivantes (juillet 1533). Cette
tragédie familiale est un véritable sacrifice fait au patriotisme trahi. Si
l’on songe aux déboires que Sampiero a subis, au calvaire qu’il gravit depuis
1559, au chagrin croissant que lui causent les malheurs de la Corse, à la
douleur que ressent le mari abandonné, à la colère que provoque en lui l’idée
que Bannina est complice des Génois, on comprend mieux son acte d’immolation.
Et quant à la mémoire de la victime, elle ne peut qu’exciter une réelle
pitié. Jeune fille mariée à un homme qui avait le double de son âge, à un
soldat violent qui dut s’occuper peu d’elle, à un patriote farouche qui
subordonna toutes ses affections au culte de son pays, l’héritière des Ornano
avait à peine trente- cinq ans quand elle se trouva, en 1562, isolée dans
Marseille. Son seul conseiller était le précepteur de ses enfants, le prêtre
Ombrone ; or il s’était vendu aux Génois et il pesait sur l’esprit de cette
jeune femme pour la décider au voyage de Gênes, où elle et son enfant
deviendraient des otages précieux. Sampiero n'oserait plus, par amour
conjugal ou paternel, encourager la révolte de ses compatriotes. Bannina sans
doute hésita ; mais le souvenir des années écoulées, la crainte de la misère,
le désir de retrouver avec la grâce de la république ses biens perdus,
l’aversion pour un mari qu’elle ne pouvait pas aimer et dont elle craignait
le retour, lui firent oublier sa foi envers l’époux et envers la patrie. Elle
sollicita le pardon du Sénat génois, promit de lui livrer les secrets de
Sampiero[12], en un mot trahit réellement.
Sa conduite s’explique, mais sa mort fut une expiation. Désormais
Sampiero n’a plus qu’un désir : combattre jusqu’à la mort un gouvernement qui
opprime sa patrie et a détruit son foyer. L’accueil qu’il reçut à la cour de
France, où il vint rendre compte de son voyage, fut si peu encourageant qu'il
perdit tout espoir d’obtenir l’appui de Catherine. Sans attendre plus
longtemps, il part, débarque, le 12 juin 1564, avec une cinquantaine d’hommes
dans le golfe de Valinco et, pour prouver que la prochaine lutte sera
définitive, il coule les deux galères qui l’avaient transporté avec les
siens. Il arrivait au moment où la Corse était à bout. Comme l’avaient dit
les députés envoyés à Gênes l’année précédente : « Beaucoup d’habitants n'ont
plus qu’un souffle de vie ; ils sont réduits, comme les bêtes, à chercher
leur nourriture dans les maquis et à vivre d’herbes et de racines. Les larmes
aux yeux, nous supplions qu’on diminue l'impôt qui nous écrase. » Et bien que
les commissaires eussent écrit : Importa il tutto (la mesure est
urgente), l’Office
avait répondu par un refus. Aussi le débarquement de Sampiero fut-il
accueilli par les secrètes espérances des timides et la révolte ouverte des
plus exaspérés. A
Gênes, il provoqua une véritable terreur. La république avait suivi avec une
réelle appréhension le voyage de son ennemi à travers la Méditerranée. Ses
agents lui annonçaient tantôt que le héros, avec l’appui de la France, venait
d’obtenir l’alliance de Dragut, tantôt qu’une flotte de cent vaisseaux au
moins se préparait à partir pour ravager la Corse et y installer Sampiero en
qualité de vassal du grand Turc. Le doge écrivait à son ambassadeur à Madrid
: Noi da canto hostro non dormiamo (nous n’en dormons plus), et il le suppliait de faire
intervenir au plus tôt le roi d’Espagne. Les transes étaient telles qu’on en
était venu à l'idée de faire mourir à tout prix Sampiero : « celui-ci,
répétait-on, nous donnera du fil à retordre (ne darà da fare). Le plus sûr serait de le faire
disparaître ; lui mort, tout rentrerait dans l’ordre (quietariano
tutti). » En
attendant, l’Office, effrayé par la perspective d’une nouvelle guerre à
soutenir, avait proposé formellement à la république de lui rendre File : «
L’expérience, disait-il, a démontré que les Protecteurs sont trop occupés à
la gestion de leurs finances, pour songer en même temps aux affaires
politiques et militaires. » Le gouvernement fut contraint d’accepter. La
Banque de Saint-Georges s’engagea à lui verser un subside annuel de 75.000
livres, en échange duquel le Sénat se chargea d’administrer la Corse et
d’apaiser la rébellion si elle venait à éclater. Mais la
répression ne fut ni facile, ni rapide. À la vue de Sampiero, les troupes
génoises s’enfuyaient, celles des Corses augmentaient. Le château d’Istria,
Corte, la Terre du Commun sont occupés sans coup férir par les révoltés. A
Vescovato, le commandant en chef Nicolas Negri essuie une sanglante défaite ;
à Caccia, il est de nouveau battu et tué. Ces succès remplissent les
insulaires d’enthousiasme ; leur chef reprend espoir. S’il peut trouver
maintenant un appui étranger, c’en est fait de la domination génoise. Il
s’adresse aux Médicis, à la Turquie, au duc de Parme, au roi de France. Les
Turcs s’abstiennent. Catherine enverra plus tard une modeste somme d’argent
et quelques étendards sur lesquels seront brodés les mots : Pugna pro
patria. Quant à Cosme de Médicis, premier grand-duc de Florence depuis
1537, il avait la tenace ambition de s'agrandir, et il aurait été enchanté
d’acquérir la Corse, dont il avait toujours accueilli les émigrés avec
bienveillance et où il conservait de nombreux partisans. Pour cela, il lui
fallait l’adhésion de Philippe II, roi d’Espagne. Cosme essaya donc de lui
faire entrevoir, par une lettre d’abord, par une ambassade ensuite, la
possibilité pour les Turcs d’occuper une île où Sampiero lui-même les
appelait, ainsi que la nécessité d’en confier la garde à quelque prince
voisin. Habile proposition sans doute, car rien ne pouvait agir plus
fortement sur l’esprit du prince, qui se considérait comme le chef de la
chrétienté, que le péril musulman. Le duc écrivait en même temps à l’empereur
Ferdinand, oncle de Philippe, et au pape, pour les prier d'intervenir en sa
faveur. Rien n’y fit. Le roi d’Espagne répondit : « Les Génois sont mes amis
et mes serviteurs ; je les ai sous ma protection et je désire les aider à
apaiser cette île (25 octobre 1565). » Cosme se le tint pour dit ; il dissimula son
dépit, fit connaître à Sampiero son impuissance momentanée, mais l’engagea
vivement à continuer la lutte. De sorte que le chef des Corses révoltés
pouvait écrire aux États chrétiens : « Dussions-nous encourir la haine de
tous les princes, notre résolution demeure inébranlable. Cent fois mieux les
Turcs que les Génois ! Je proteste contre la cruelle indifférence des
souverains catholiques et j’en appelle à la justice divine. » Gênes,
plus heureuse, avait obtenu l'appui immédiat d’une flotte et d’une armée
espagnoles. Elle avait mis, à la tête de ses troupes, le meilleur de ses
hommes de guerre, Etienne Doria, membre de cette illustre famille génoise que
ses succès en Corse avaient autrefois contribué à populariser. Avec lui, la
guerre prit un caractère d’atrocité inouïe. Il en revint aux massacres et aux
dévastations du commencement du siècle ; il proposa même d’exterminer le
peuple corse sans se soucier de l’humanité ou de la civilisation. « La lutte,
écrit Gregorovius, devenait une vendetta. Sampiero et Doria étaient les
représentants de deux familles dont la haine déjà séculaire ne pouvait
disparaître qu’avec l’une d’elles[13] », mais le chef corse,
dont les talents militaires et la popularité étaient considérables, venait de
remporter une victoire signalée au col d’Ominanda ou de Luminanda, près de
Gorte et d’infliger une retraite désastreuse à son adversaire. Ces succès en
imposaient à ses compatriotes, qui acceptaient de payer un impôt par feu de
trente sous en monnaie génoise, pour la continuation de la guerre ; huit
commissaires, assistés de huit capitaines, étaient chargés de lever la taille
ainsi que les dîmes dues aux évêques pour les deux années précédentes. Les
Douze, qui avaient repris leurs fonctions, avaient pour mission de se
concerter avec Sampiero sur les mesures de défense ; ils formaient une sorte
de Comité de salut public. Un gouvernement populaire, en partie élu, était
donc créé ; il avait un chef énergique, des ressources fixes, une petite
artillerie et des armes à feu que les Corses avaient appris à connaître des
Français, une armée nationale dont le seul défaut était le licenciement trop
fréquent exigé par les moissons ou les intérêts particuliers. Après trois ans
de guerre sanglante, malgré les renforts incessants d'Espagne, en dépit des
ravages et des incendies destinés à détacher les paysans de Sampiero, les
Génois reconnaissaient leur impuissance à réprimer une révolte, dont les
progrès étaient manifestes. Etienne Doria lui-même, renonçant à la lutte,
avait regagné le continent. Si les
Corses avaient été alors unis, la domination génoise aurait peut-être pris
fin. Mais la république eut recours aux moyens extrêmes qui lui avaient déjà
servi en plusieurs circonstances. Ils consistaient à séduire par
d’alléchantes promesses quelques-uns des meilleurs lieutenants de Sampiero et
à se débarrasser des autres par l’assassinat. Achille de Campocasso accepta
de se réconcilier avec les ennemis de sa patrie. Antoine de Saint-Florent se
montra plus fidèle. On mit sa tête à prix pour 1.000 écus d’or, ainsi que
celle de Sampiero pour 4.000. On délégua un émissaire avec du poison auprès
de ces deux héros. La tentative avorta. Le nouveau gouverneur Fornari eut
alors recours au guet-apens et l’organisa avec le moine Ambroise de
Bastelica, Vittolo, le serviteur en qui Sampiero avait le plus de confiance,
et les frères bâtards d’Ornano qui accusaient le mari de Bannina de les avoir
dépouillés. Le moine écrivit au chef corse que sa présence devenait
indispensable dans la piève de la Rocca où les habitants préparaient un
soulèvement. Le colonel partit de Vico avec une vingtaine d’hommes et son
fils Alphonse ; il se dirigea sur Cauro et tomba dans l’embuscade. «
Sauve-toi ! » cria-t-il à son enfant dont il essaya de protéger la retraite
en faisant vaillamment face à ses ennemis. Mais ses armes, mal chargées par
Vittolo, ne prirent pas feu ; il reçut un coup d’arquebuse dans le dos, tiré,
dit-on, par son serviteur, tomba et ses ennemis lui tranchèrent aussitôt la
tête qu’ils envoyèrent à Fornari, à Ajaccio. Il avait près de soixante-dix
ans (17
janvier 1567). L’assassinat
du héros, perpétré par ses concitoyens de Bastelica et par ses parents,
portait un coup mortel à la cause de l'indépendance. Sans doute quelques
patriotes énergiques essayèrent-ils de continuer la résistance en mettant à
leur tête le fils du héros, Alphonse. Mais il n’avait que dix-huit ans et son
courage ne remplaçait ni l’expérience ni le prestige disparus. Presque tout
l'Au-delà des monts l’abandonna et l’obligea à se réfugier dans l’En-deçà.
Avec quelques centaines d’hommes, il harcela les Génois, tandis qu'il
informait Catherine de Médicis de la mort de son père et demandait son
secours. La régente, peu désireuse de se compromettre, lui envoya simplement
220.000 écus et une compagnie de Gascons. Cosme de Médicis, sollicité à son
tour, séduit par l’appât de la souveraineté de l’île qu’on lui offrait,
revint à la charge auprès de Philippe II : « Les Corses, écrivait-il, me
demandent ma protection ; en cas de refus, ils me signifient qu’ils feront
appel aux Français ou aux Turcs (28 février 1567) ». L’opposition du roi
d'Espagne fut plus brutale encore, puisqu’il menaçait de romper la testa
à quiconque interviendrait pour les Corses contre les Génois. Cosme n'osa pas
insister. Il transmit ses regrets à Alphonse et l’assura « de la peine qu’il
en ressentait et de la nécessité qui le contraignait à ne donner aucune suite
à leur commun désir[14] ». Réduits à leurs propres
ressources que la guerre avait complètement épuisées, il était impossible aux
lieutenants de Sampiero de contenter leurs partisans, de les retenir dans le
devoir, de réprimer les défections. La lassitude était en effet générale, car
tout espoir de vaincre les Génois devenait chimérique. L’anarchie, que
Sampiero réprimait rigoureusement, reparut. Le village de la Casabianca en
particulier fut ensanglanté par la rivalité des Rouges et des Noirs. Un
nouveau gouverneur, Georges Doria, expérimenté, bienveillant et sympathique,
débarqua en Corse (novembre 1368). Avec lui, la guerre se termina. Au lieu
d'employer les mesures coercitives, il usa de diplomatie[15] et, « sentant que beaucoup de
Corses s’étaient refroidis », il publia un pardon général. Il chargea en même
temps l’évêque de Sagone de négocier avec Alphonse. Fin diplomate, le prélat
étala aux yeux du jeune homme sa situation précaire, l’inutilité de la lutte,
le nombre des défections, la perte.de toutes ses forteresses, l’abandon de la
France et la poursuite obstinée des Génois qui l’obligeraient à errer dans
les montagnes. S’il consentait à traiter au contraire, il aurait la liberté
de gagner le continent avec ses amis, il conserverait tous ses biens dans
l’île, pourrait y revenir par la suite quand il le voudrait, et commencer sur
le continent la glorieuse carrière qu’il était en droit d’espérer. A ses
compatriotes, le traité offrirait une amnistie pleine et entière ainsi que la
sauvegarde de leurs biens. Alphonse d’Ornano, que tout poussait à la paix, la
fatigue, l'ambition, la crainte, accepta. Il s'embarqua pour la France, le
1er avril 1569, sur deux galères que Catherine lui avait envoyées à Calvi. Quelques-uns
de ses partisans l’accompagnaient, entre autres Antoine de Saint-Florent et
Léonard de Corte. L’exil
de ces hommes, qui avaient été les compagnons des luttes héroïques de
Sampiero, terminait la guerre de l’indépendance. Aucune n’avait été plus
fertile en héroïsmes et en atrocités : « Lorsque Alphonse eut quitté la
Corse, dit le chroniqueur, l’île resta tranquille et paisible. » Jamais les
Génois n’avaient été plus près de la ruine, et cependant ils triomphaient sur
tous les points. L’alliance de l’Espagne leur avait permis de repousser le
dangereux voisinage des Français, de déjouer la politique rusée de Florence,
d’étouffer la plus terrible des révoltes, d’écraser le plus intraitable
adversaire qu’ils eussent vu naître sur cette terre de Corse. Sampiero
joignait en effet la vaillance du soldat au coup d’œil du général. Jamais un
homme n'avait tant sacrifié au patriotisme : sa carrière, sa fortune, sa
femme, sa vie même. Jamais enfin lutte n’avait été plus farouche et quand
Sampiero s’affaissa dans les champs de Cauro, ce n’est pas seulement l’homme
qui personnifia plus que tous les autres héros corses le patriotisme
insulaire, c’est la Corse elle-même qui succomba sous un joug odieux,
terrassée par la trahison de ses propres enfants. RÉSUMÉ La
période de vingt ans qui s’étend de 1553 à 1570 est une des plus héroïques de
l’histoire des Corses. I. La
Corse avant 1553 et Sampiero. — La Banque Saint-Georges, qui exploitait
leur pays, y commettait beaucoup d'injustices et d’excès. De nombreux
habitants émigraient. Le plus célèbre d’entre eux fut Sampiero Corso, qui
s’illustra en Italie, puis en France, au service du roi. Il épousa Bannina
d’Ornano et devint un des plus terribles ennemis de Gênes. Aussi, quand la
rivalité de la France et de la maison d’Autriche poussa Henri II à faire la
guerre en Italie, Sampiero conseilla-t-il d’occuper la Corse, comme base
d’opération. II. L’expédition
française de 1553 à 1559. — Une armée française, commandée par de
Thermes, le régiment Royal-Corse de Sampiero et une flotte turque en firent
rapidement la conquête en 1553, grâce à la révolte générale des habitants.
Mais, de 1553 à 1556, une intervention des Espagnols aurait causé le désastre
des Français, si les talents militaires et la popularité de Sampiero ne les
avaient sauvés. En 1556, les Corses se croyaient pour toujours incorporés à
la monarchie française et s’en réjouissaient, quand le traité de
Cateau-Cambrésis les rendit aux Génois (1559). III. La
lutte pour l’indépendance. — Leur désespoir fut immense, en particulier
celui de Sampiero. Il s’efforça de trouver en Europe quelques secours contre
une république qui avait aussitôt recommencé à tyranniser ses compatriotes.
Il échoua, revint dans l'île et recommença une guerre sans merci contre les
oppresseurs. Ses succès à Caccia et à Ominanda épouvantèrent les Génois. Ils
le firent assassiner par son plus fidèle serviteur, Vittolo, dont le nom
reste synonyme de traître (1567). Sa mort découragea les Corses. Alphonse, fils de Sampiero,
essaya en vain de continuer la guerre. Il fut obligé de traiter et de quitter
l’île, qui retomba épuisée et résignée sous le joug des Génois. LECTURES 1° ATROCITÉS DE LA GUERRE
Lors du
siège de Castellare, en 1554, près de Bastia, les habitants et les soldats
essayèrent de s'échapper ; une partie y parvint, mais l’autre fut passée au
fil de l’épée par les Espagnols qui accoururent et donnèrent en cette
circonstance un triste exemple de leur cruauté et de leur cupidité ; ils
éventraient les morts pour chercher dans les intestins les pièces d’or qu'ils
avaient pu avaler. La même
année, le chef espagnol de Vescovato, comte de Lo- drone, plein de colère et
de dépit de n’avoir pu rattraper les Corses, retourna à l’endroit où
quelques-uns de ses soldats avaient été tués, et, violant toutes les lois de
l’humanité qui ne permettent pas qu’on s’acharne sur des cadavres, il fit
pendre à deux chênes-lièges les corps de deux Corses qui avaient été tués (p. 137, II). Les Espagnols se livraient
envers les populations à des excès insupportables, et on ne les faisait
marcher qu'en petit nombre, afin qu’il fût plus facile de les contenir (p. 139, II). En 1556, la tour de la
Vetrice, près de Bastia, défendue par une vingtaine de Corses, fut enfumée et
dut capituler. Les malheureux assiégés furent tous passés au fil de l’épée.
Ils n'obtinrent pas même de sépulture. Le chef génois, Cristoforo, fit brûler
les cadavres le lendemain avant de partir, après que ses soldats leur eurent
fait subir des traitements indignes (p. 232, II). En
1566, au petit hameau de Caselle, dans la piève de Campoloro, les Génois
brûlèrent dans sa maison un Corse et une femme. Quatre des Corses, qui se
trouvaient dans l’une des maisons servant de fort, s’étant rendus parce qu’on
leur avait promis la vie sauve, furent pendus au mépris de la parole donnée.
Tous les gens du pays qui furent trouvés, sans distinction d’âge ni de sexe,
furent mis à mort. Puis le hameau fut brûlé (p. 172, III). Anton
Francesco de Calvi avait été fait prisonnier par les Génois et enfermé à
Ajaccio. Il imagina un moyen de ne pas mourir de la main du bourreau. Ayant
trouvé dans la prison où il était enfermé deux boulets de canon, il en mit un
dans une embrasure assez élevée du sol, et plaçant l’autre à terre, juste
au-dessous du premier, il s’étendit sur le pavé, appuya sa tête sur le boulet
d'en bas, comme s'il voulait dormir, puis faisant tomber l'autre, en se
servant des cordons de ses chausses, il s’écrasa la tête. Quant à Paris de
Saint-Florent, il fut pendu et son corps servit de cible aux arquebusiers
génois (p.
227, III). Les
Corses s’emparèrent d’Ettore Ravaschiero, de Chiavari, et, pour se venger,
décidèrent en conseil de lui infliger une mort cruelle. Ils lâchèrent donc
sur le malheureux quelques chiens des plus féroces qui déchirèrent ses
membres délicats et le faisaient périr d’une mort lente. Alors Ettore se
tourna couvert de sang vers Antoine de Saint-Florent et lui dit qu'un soldat
et un homme d’honneur ne devaient pas souffrir pareille monstruosité sous ses
yeux. Sensible à ces reproches, Antoine éloigna les chiens, fit beaucoup de
reproches à Ettore pour les cruautés génoises et le tua d’un coup
d’arquebuse. Les Génois firent aussitôt pendre, en représailles, Sampierino
de Corte, dont le corps servit aussi de cible aux arquebusiers (p. 229, III). En
1554, la malheureuse piève de Casaconi, à l’exception d'Olmo et de Prunelli
qui furent épargnés en considération de quelques personnes, fut entièrement
brûlée et mise à sac ; les monuments religieux eux-mêmes ne furent pas
épargnés. On en fit autant pour la partie de la piève, limitrophe de celle
d’Ampugnani (p. 126, II). Agostino
Spinola, la même année, pour faire un exemple terrible, fit brûler et piller
une partie de la piève de Rostino, une partie de celle d'Ampugnani, et celle
d’Orezza tout entière. En 1566, Stefano Doria fit mettre le feu aux villages
de Talasani, Pero, Orneto, Carbonaccia, Poggio, Arioso (p. 187), tandis que Sampiero incendiait
en partie celle de Casinca (p. 189, III). Stefano fit couper les moissons de Pietrigine,
Vezzani et Antisanti, brûler les villages en beaucoup d'endroits et périr une
foule de bestiaux (p. 192, III). Il en fit autant, au mois de juillet, dans les
pièves de Caccia et de Giovellina, incendia les villages d'Omessa et de
Soveria, les pièves de Bozio et de Serra ; le nombre des villages qui furent
brûlés dans cette expédition s’éleva en tout ou en partie à cent vingt-trois. D’après FILIPPINI, trad. Letteron. 2° TRAITÉ DE CATEAU-CAMBRÉSIS (1359)
Ledit
Roy très Chrestien recevra en faveur de cette dite paix et pour plus grand
repos de la Chrestienté les Gennois en sa bonne grâce et amitié, oubliant
toutes causes de ressentiment qu'il pourrait avoir à l’encontre d’eux, et en
cette considération leur restituera toutes les places que premièrement il
tient en l’isle de Corsique, et qui ont été par luy occupées, détenues et
fortifiées depuis la dernière guerre en Testât qu’elles sont sans rien
démolir, retirant préalablement les gens de guerre, munitions et vivres qu’il
a ès dites places, bien entendu que doresnavant lesdits Gennois tiendront le
respect qu’ils doivent au dit Seigneur Roy très Chrestien, vivant en bonne
amitié, tant avec lui qu'avec ses subjets ; Et pourront respectivement, tant
ceux du dit Roy que d’eux, hanter et converser librement et marchandement les
uns avec les autres ; non toutefois à mains fortes et ports d’armes, qui
puissent donner ombre de soupçon, ès parts et pays les uns des .autres, où
ils seront favorablement traités en la sorte et manière que propres objets
pourraient être ; A la charge aussi que les dits Gennois ne pourront
directement ny indirectement user de ressentiment quelconque à l’encontre de
leurs dits subjets, soit de ladite isle de Corsique ou autres, à l’occasion
du service, que comme qu'il soit, ils peuvent avoir fait audit seigneur Roy
très Chrestien, et à ceux de son côté en cette dite guerre, ou pour avoir
suivy son party, ainsi en demeurant absous et quittes, et jouiront
paisiblement de tous et chacuns leurs biens, sans que par voye de justice ny
autrement on leur puisse demander aucune chose ny aucunement les inquiéter ;
Et seront tenus iceux Gennois, s’ils veulent jouir du bénéfice de ce que
dessus est disposé en leur faveur par ce traité, bailler rectification
contenant expresse obligation d’observer inviolable- .ment le contenu. Article XIV du traité, copié au Ministère des
Affaires étrangères sur une pièce imprimée du vol. Gênes, de 1241 à 1686, et
rapporté par M. Letteron dans FILIPPINI, Histoire de la Corse, trad., t. II, p.
317. 3° MORT DE SAMPIERO CORSO
Les
Génois qui étaient à Ajaccio, soit qu’ils eussent été informés de la démarche
de Sampiero, comme on peut le croire sans peine, soit qu’ils fussent
déterminés pour une autre raison, sortirent de la place avec toute leur
cavalerie et avec une infanterie aussi nombreuse que possible. Sampiero
ayant vu qu’ils avaient pris la direction de Cauro, où il avait posté Vittolo
avec une vingtaine d'hommes — c’était Vittolo lui-même qui lui avait fait
parvenir cet avis —, fit sonner de la trompe, et tous ceux qui
l’accompagnaient montèrent à cheval. Il avait avec lui Alfonso, son fils,
Andrea Gentile de Brando, Anton Pietro de Corte, Battista de Pietra et
quelques autres. Ils prirent la direction de Cauro et traversèrent la rivière
que les pluies avaient considérablement grossie. Le chef
de la cavalerie génoise était, comme je l’ai déjà dit, Raffaello Giustiniano,
qui avait avec lui son lieutenant Michelagnolo d’Ornano, les frères de
Michelagnolo et Ercole d’Istria. Ayant aperçu de loin Sampiero qui s’avançait
de ce côté, Raffaello envoya en avant Michelagnolo avec une quinzaine de
cavaliers et une compagnie à pied pour reconnaître l’ennemi. L’opinion
la plus générale est que, lorsque Michelagnolo fut envoyé en avant, les deux
troupes se rencontrèrent plus tôt qu’elles ne s’y attendaient dans un endroit
où la vue ne pouvait s'étendre et qu’elles en vinrent aussitôt aux mains.
Sampiero, voyant sa troupe trop faible et reconnaissant la grandeur du péril
dans lequel il se trouvait, se retourna et dit à son fils de se sauver ;
puis, plein de colère, il fondit sur Giovanni Antonio d’Ornano, le blessa à
la gorge à la naissance du cou, d'un coup d’arquebuse, et presque aussitôt
voulut décharger sur lui un nouveau coup. Mais la deuxième arquebuse ne prit
pas feu. Sampiero, se servant alors de cette arme comme d’une massue, frappa
Giovanni Antonio à la tête d’un coup si vigoureux que celui-ci, tout étourdi,
faillit tomber de cheval. De leur côté les Génois, qui étaient plus nombreux
et se battaient avec courage, firent une décharge d’arquebuses. Les deux
troupes luttaient avec acharnement ; Sampiero, le visage toujours tourné du
côté de l’ennemi, voulait tirer son épée, lorsque, on ne sait comment, il fut
atteint par derrière d’un coup d’arquebuse qui le traversa de part en part ;
il tomba à terre sans avoir eu le temps de tirer son épée hors du fourreau.
Michelagnolo, Giovanni Antonio, Giovan- Francesco et d’autres avec eux
arrivèrent en cet endroit et, trouvant Sampiero à terre et abandonné, ils lui
coupèrent la tête et l’envoyèrent à Ajaccio, à Francesco Fornari. FILIPPINI, trad. Letteron, III, p. 232-233. BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
Histoire
de la Corse dite
de FILIPPINI, trad. Letteron ; publiée par
la Société des Sciences corses. MERELLO. — Della guerra fatta da’
Francesi (Gênes, 1607). ROCCATAGLIATA. — Bellum Cyrnicum,
trad. Letteron (Bulletin S. des Sciences corses, 1887). P. MARINI. — Gênes et la Corse après
le traité de Cateau-Cambrésis (1539), avec les documents des
archives de Gènes (Bulletin S. des Sciences corses, 1912). OUVRAGES PARTICULIERS :
L’HERMITE DE SOULIERS. — Les Corses français, Paris, 1667 (publié par la
S. des Sciences corses, 1881). FOURQUEVAUX. — Vies des grands
capitaines. DEFOSQUE. — Vie de Sampiero. ARRIGHI. — Histoire de Sampiero
Corso (1553-1569), Bastia, 1842. GUERRAZZI. — Vie de Sampiero d'Ornano,
trad. Coggia (Ajaccio, 1872). LIVI. — La Corsica e
Cosimo dei Medici
(Florence-Rome,
1885). MORATI (DE). — La Corse, Cosme Ier de
Médicis et Philippe II (Bulletin S. des Sciences corses, 1886). ROMBALDI. — Sampiero Corso (Paris, 1887). MORATI (DE). — Sampiero et Vannina d'Ornano (Bulletin S. des Sciences corses, 1891). |
[1]
Le bacino équivaut à peu près au décalitre actuel.
[2]
Histoire dite de Filippini, trad. Letteron, II, p. 17. Presque toutes
les citations sont empruntées à ce chroniqueur.
[3]
Cf. la biographie et les documents qu'a publiés M. l’abbé Muracciole dans son Vivario
(Bulletin de la Société des Sciences corses, 1913).
[4]
« Nato di gente plebeia », a écrit le chroniqueur Ceccaldi, p. 13.
[5]
C’est ainsi qu’il faut orthographier ce nom, comme l’a prouvé M. A. de Morati,
dans : Sampiero et Vannina d'Ornano. Du reste Vannina n'est que
l’abréviation de Giovannina.
[6]
Chronique de Ceccaldi, dans l'Histoire de Filippini, p. 73.
[7]
Histoire de France, publiée sous la direction de M. Lavisse, t. V : la
France sous Henri II, par H. LEMONIER.
[8]
Sans respecter personne.
[9]
Dégrever un peu ces malheureuses populations.
[10]
De sujets obéissants et respectueux de la justice, ils sont devenus d'une
hardiesse à toute épreuve.
[11]
CANAULT, Vie
d’Alphonse d’Ornano ; manuscrit de la Bibliothèque d’Aix.
[12]
Le Père Marini, O. S. B., nous a communiqué, avec son amabilité coutumière, un
document copié aux archives secrètes de Gênes, dont la lecture termine le débat
et innocente Sampiero.
[13]
Histoire des Corses, trad. Lucciana, ch. XVII, p. 69 (1881).
[14]
GALLUZZI, Histoire
du grand-duché de Toscane, t. III, p. 87.
[15]
« Il a des caresses pour tout le monde indistinctement, ne donne aucun signe de
mécontentement, fait aux Corses un accueil qui ressemble à celui que fit à
l’enfant prodigue le plus tendre des pères. » (FILIPPINI, trad. Letteron, III, p. 280.)