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VINCENTELLO D'ISTRIA Avec la
mort de Giudice de Cinarca nous entrons dans une période que les historiens
ont mieux connue et les faits commencent à se préciser. Celte mort eut une
double conséquence : en premier lieu, les Pisans renoncèrent pour toujours à
la Corse et à la Sardaigne ; impuissants à se défendre sur terre contre leurs
voisins, ils ne pouvaient pas diviser leurs forces et envoyer des secours à
leurs rares partisans dans ces deux îles. En second lieu, l'absence de tout
gouvernement énergique allait favoriser une recrudescence du désordre féodal
et accroître les maux dont les populations avaient déjà souffert. On
aurait pu croire que Gênes, profitant de la situation qui lui était faite et
de l’anarchie qui régnait en Corse, se serait empressée d’y affermir son
autorité. Il n’en fut rien. La mort de Giudice et la défaite de ses
adversaires pisans lui parut pour le moment une victoire suffisante. Tant que
Pise avait failli l’emporter, Gênes n’avait ménagé ni les intrigues, ni les
renforts. Du jour où la cité toscane fut trop affaiblie pour être à craindre,
Gênes laissa la Corse plongée dans le désordre. Elle ne se préoccupa ni de la
soumettre entièrement, ni de l'organiser. L’hégémonie de la mer tyrrhénienne
pour laquelle elle avait lutté lui appartenait ; son commerce était libre,
sans concurrents sérieux. Que pouvait-elle désirer de plus ? Les malheurs de
la population corse lui importaient peu. On la vit assister presque
indifférente aux guerres féodales que les barons avaient recommencées.
Suivant les expressions de Giovanni : « Quand Giudice fut mort, les affaires
de la Corse ne donnèrent plus d’embarras aux Génois ; l’île resta sans chef
principal et tous les pays rentrèrent sous l’autorité des anciens
gentilshommes. » Ce fut encore une de ces périodes atroces pendant
lesquelles toutes les calamités s'abattirent sur le pays. La misère dépassa
de beaucoup ce que les hommes avaient souffert jusque-là dans les autres
siècles. Un seigneur ne s’était pas plutôt rendu maître d’une partie de l'île
qu'un autre se levait et lui arrachait, quelquefois en un seul jour, le
pouvoir qu'il avait mis une année à acquérir. « Les troubles étaient si
fréquents, continue le Chroniqueur, et les populations s’y trouvaient
tellement engagées que, selon moi, la vie y était intolérable. Ce qui
m’étonne le plus, c’est qu’en voyant tous ces changements de seigneurs,
toutes ces discordes, toutes ces luttes, les malheureuses populations n’aient
pas eu l’idée d’aller habiter dans des lieux plus sûrs et plus tranquilles. » Ce
désordre avait les origines les plus diverses. Tantôt c’était à propos d’une
querelle futile qui éclatait entre deux seigneurs et à la suite de laquelle
l’un d’eux, Guglielmo de Cinarca, ne pouvant se venger sur son ennemi,
attirait un parent de ce dernier dans son château et le mettait à mort.
Tantôt c’étaient les enfants d'un vieillard que la convoitise de l’héritage
paternel rendait impatients. Ils se révoltaient, enfermaient leur malheureux
père et lui « faisaient passer dans le malheur les quelques jours qui lui
restaient à vivre ». Au milieu de tous les noms qui embrouillent l'histoire
de l’Au-delà des monts, c’est-à-dire de la région qui retient le plus
l’attention des chroniqueurs et dont l’anarchie dut être la plus profonde, à
peine si deux ou trois personnages méritent d’être signalés. C'est Arrigo
d’Attalla, auquel la majorité des Corses prête peut-être serment dans une
assemblée tenue à la Canonica de Mariana. Les Génois se contentent de
faciliter l'arrivée au pouvoir d’un baron entreprenant et lui imposent comme
seule condition de se reconnaître leur vassal. Tout seigneur qui sollicite
leur protection pour s’agrandir est certain de l’obtenir. On le vit bien à
propos de Guglielmo de la Rocca, fils d’Arriguccio. « Homme d’une grande
valeur et d’une grande considération », il vint à Gênes pour demander du
secours contre les tyrans. La République, comprenant d’après sa requête
quelle était la situation, envoya dans l'ile Godefroy Zoaglia, avec le titre
de maréchal. Il débarqua à Calvi, se rendit à Aleria où « sa réputation et
son autorité attirèrent tous les insulaires ». Ils jurèrent fidélité au
représentant de Gênes. Guglielmo fut nommé lieutenant : il promit de payer,
en signe de vassalité, 700 écus au gouvernement génois ; en échange il obtint
le droit de percevoir sur la population le tribut que Giudice y avait établi
autrefois (1340, d’après la Chronique). Les populations avaient elles-mêmes consenti à le
rétablir ; elles espéraient que la tranquillité renaîtrait comme au temps de
Giudice. Gênes, enchantée de l'aubaine, ne cessait pas de témoigner à
Guglielmo beaucoup de reconnaissance et le traitait en citoyen. Mais elle
aurait dû le protéger efficacement contre une noblesse turbulente qui avait
l'obéissance en horreur. Elle n'en fit rien. La révolte contre la domination
du Cinarchèse vint cette fois de l'En-deçà des monts où un membre de la
famille des Cortinchi, Schiumaguadella, en donna le signal. Le puissant
seigneur fut réduit à sa modeste seigneurie et de nouveau la Corse se
retrouva plongée dans la barbarie. Trois
événements attestent l'excès des misères de cette époque : une épidémie, une
révolution religieuse, une révolte populaire. Les épidémies sévissaient
fréquemment au Moyen âge. Elles étaient la conséquence presque inévitable des
famines et des souffrances qui s'abattaient sur la population. Elles la
décimaient plus rapidement encore que les guerres. Ce n’était pas la première
fois que la peste faisait son apparition en Corse[1], mais en 1348 elle dut être
particulièrement violente : « Il y eut alors à Aleria, écrit le chroniqueur,
une grande mortalité, aussi bien parmi les soldats que parmi les gens du pays
». Comme elle frappait des habitants déjà bien affaiblis par les guerres
civiles, il périt, d’après P. Cyrnée, un tiers de la population ». Le
maréchal Zoaglia en fut à tel point effrayé que, sans plus se soucier de ses
administrés, il s’enfuit précipitamment à Gênes, abandonnant la Corse et les
Corses. De quel
secours pouvait donc être pour les habitants de l’île un protecteur aussi peu
courageux ? Son départ fut suivi de nombreux désordres et, dans l’En-deçà
comme dans l’Au-delà, la féodalité ravagea les campagnes. L’exagération des
souffrances provoqua un mouvement très curieux, mais non incompréhensible,
qu’on appelle la révolte des Giovannali. Que fut-il exactement ? Il est
difficile de le dire. Le Chroniqueur qui nous en a fort peu parlé considère
cette secte comme un danger social et religieux. Mais il est probable qu’il
ne l’a pas compris et que les Giovannali ont voulu des réformes à la fois
politiques et sociales plus que religieuses. En effet les promoteurs du
mouvement furent, selon Giovanni qui est presque contemporain de ces faits
(environ trente ans seulement l'en séparent), deux membres de la noblesse,
Polo et Arrigo, issus des seigneurs d’Atalla, que leur frère Guglielminuccio
avait dépouillés de leurs domaines. Ils trouvaient leur rôle trop effacé, dit
notre historien, et voulaient en jouer un plus important. Ce sont donc bien
des membres mécontents de la noblesse turbulente et avide de pouvoir. Si le
mouvement n’avait eu pour but qu'une scandaleuse débauche, on peut affirmer
que les deux frères ne se seraient pas fourvoyés au milieu d'une bande de
misérables, sans programme et sans force, condamnés évidemment à périr sous
le bras séculier et laïc. « Ils formèrent à Carbini cette secte dans
laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes. Leur loi portait que
tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les
biens. » Le lieu d'origine de cette agitation suscite d'abord une
réflexion. Carbini se trouve dans cette partie méridionale de la Corse qui de
tout temps a connu les pires destructions. Ici se place la légende du célèbre
Orso Alamanno ; ici ont lieu les hostilités fréquentes des Génois de
Bonifacio et des Pisans de l'Au-delà ; ici est le théâtre des dernières
guerres entre les familles de la Rocca et d’Atalla « une grande guerre
qui dura plusieurs années ». L’écrivain
remarque ensuite que les femmes étaient, dans cette secte, égales aux hommes.
Dans l’esprit populaire et dans les récits que les contemporains durent faire
à Giovanni qui les a transcrits, ce mot d’égalité fut sans doute détourné de
son véritable sens. Vraisemblablement les deux sexes qui avaient également
souffert se révoltèrent l’un et l’autre avec autant d’empressement ;
l’énormité de leurs souffrances rendit les femmes aussi exaltées que les
hommes[2]. Quant à la communauté des
femmes et des enfants, qui scandalise le bon chroniqueur, on peut dire sans
crainte d’erreur qu’il n’y a rien compris. Il a vu une tendance à la débauche
dans ce qui devait être la simple manifestation d’un état social où tous les
citoyens se considéraient comme égaux et frères. La communauté des biens le
prouve. Cette institution, prototype du Communisme moderne, était une
véritable protestation contre les conflits sanglants auxquels donnait lieu la
propriété. A la vue de tous ces barons qui se disputaient par les moyens les
moins recommandables un lambeau de territoire, sans se soucier des malheurs
des paysans, les Giovannali voulurent peut-être neutraliser la terre, la
transformer en propriété commune que nul ne pouvait plus rendre individuelle.
Cette réforme, qui rencontre de nos jours de si grandes difficultés, était si
profonde qu’elle ne pouvait pas réussira une époque où non seulement toutes
les distinctions sociales étaient fondées sur la propriété, mais où toute la
richesse provenait du sol. Aussi
Giovanni, qui vivait au milieu de ce monde féodal qu’il servait et dont il
partageait les croyances, n'a-t-il pas compris l’importance de la
prédication, ni sa raison d'être. Les absurdités qu’il a accumulées sur ce
sujet le prouvent : « Ils voulaient, a-t-il écrit, faire peut-être revivre
l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient
certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises,
la nuit, pour faire leurs sacrifices et là, après certaines pratiques
superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les
flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses, les plus dégoûtantes
qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient l'un à l’autre jusqu’à satiété,
sans distinction d’hommes ni de femmes. » Ces accusations sont exactement
celles que les ignorants ont lancées contre les mouvements humains les plus
utiles et les plus beaux. On les retrouve également dans les lettres écrites
par les païens contre les chrétiens ; on s’en sert beaucoup plus tard contre
les Albigeois et les Vaudois. Les hommes n’ont-ils pas de tout temps médit
grossièrement des novateurs qu’ils ne comprenaient pas ? Quoi
qu’il en soit, la prédication répondait si bien à un état d’âme général que
« cette secte diabolique s’étendit avec une rapidité prodigieuse, non
seulement dans l’Au-delà, mais dans l'En-deçà des monts. » On s’imagine
l’effroi de la féodalité laïque et ecclésiastique menacée dans ses intérêts.
Elle dut faire appel au pape d’Avignon, qui, à ce moment même, avait à lutter
dans toute l’Europe contre des mouvements révolutionnaires et représenter les
Giovannali comme des hérétiques dangereux pour la religion. Le pape les
excommunia et on put agir alors contre eux comme jadis à l’égard des
Albigeois. Ce fut vraiment une croisade dirigée par le légat pontifical, le
frère franciscain Georges, assisté de soldats venus du continent et de Corses
que la révolution menaçait dans leurs intérêts. Une rencontre eut lieu à
Alesani, où Polo et son frère s’étaient fortifiés. Ils furent vaincus. On
persécuta les sectaires « à travers toute l'île », ce qui prouve la
diffusion de leurs idées ; on les massacra sans pitié. L’énergie cruelle de
la répression est un témoignage de la peur qu’avaient dû ressentir les
barons. Les Giovannali, leurs partisans, leurs amis disparurent à tel point
qu’on n’en entendit plus jamais parler. « Les gentilshommes de Corse se
tranquillisèrent alors et restèrent les maîtres de leur seigneurie », ajoute
Giovanni. N’est-ce pas confirmer que le mouvement avait été surtout dirigé
contre la noblesse ? La
victoire féodale eut les résultats auxquels il fallait s’attendre. La
tyrannie empira. Rien ne pouvait l’atténuer ; les centres de civilisation
étaient sur le continent, loin de l’île, et aucun pouvoir central assez fort
pour résister n’existait plus. Pise et la papauté avaient d'autres soucis.
Gênes elle-même était occupée sur le continent par les menaces de Visconti,
duc de Milan. La féodalité corse pouvait donc agir à sa guise. « Elle
opprimait tellement la malheureuse population qu’elle la laissait à peine
respirer. » C’est alors que prit naissance une autre agitation purement
politique et que le nom de Sambucuccio d’Alandoa popularisée. Sans doute
Cyrnée, Grégori et d’autres historiens ont fait vivre ce personnage au xi e
siècle, dès 1002. Mais il n'y a aucune raison de suspecter les affirmations
de Giovanni, homme sérieux s'il en fut, qui écrivait moins d’un demi- siècle
après les événements et qui a pris le soin de nous en donner la date : 1359.
Il y a joint des preuves telles de son exactitude qu’on hésite à lui
attribuer une erreur de deux cent cinquante ans au moins. Il faut donc s'en
rapporter à lui. L’idée
d’une organisation communale n’était du reste pas nouvelle en Corse. A
différentes reprises, les habitants avaient eu recours à une émancipation
locale pour échapper à l’oppression seigneuriale. L’administration pisane
leur avait donné la connaissance et le goût du gouvernement démocratique. Le
spectacle de Bonifacio, puis de Calvi, qui s’administraient librement, y
avait probablement aussi contribué. Il semblait normal que le mouvement
d’indépendance qui secouait toute l’Italie au XIVe siècle se fît sentir même
en Corse. Déjà Mariana, le Nebbio, les pays de Celavo, de Cauro, de Valle et
de Baricini, celui de Freto, après la mort d’Alamanno, s’étaient donné des
chefs élus et à la solde des habitants. Leur nom variait avec la localité :
celui de gonfalonier, comme administrateur d'une piève, celui de vicaire
préposé au gouvernement de plusieurs pièves confédérées se rencontrent assez
fréquemment. Le peuple ne faisait en somme qu’imiter les familles nobles qui
se groupaient en Corse, comme sur le continent, en alberghi. On
n’est donc pas surpris de voir, vers le milieu du XIVe siècle, les
populations insulaires pressurées par la multitude des tyrans, généraliser
une institution libérale dont quelques villages seuls jouissaient : « A
la fin, raconte Giovanni, elles se réunirent en assemblée et mirent à leur
tête un certain Sambucuccio d’Alando, de la piève de Bozio, homme du peuple,
il est vrai, mais plein de bravoure et jouissant d'une grande réputation.
Elles prirent alors les armes en masse, avec tant d’impétuosité et de
résolution qu’elles s’emparèrent de l’île sans rencontrer de résistance nulle
part et que, dans leur marche victorieuse, elles occupèrent tous les
châteaux, afin d’anéantir à jamais le nom de leurs anciens seigneurs. Elles
détruisirent ces châteaux jusque dans leurs fondements à l’exception de Calvi
et de Bonifacio qui appartenaient à la république de Gênes, de Biguglia et de
Cinarca qu’elles laissèrent subsister pour en faire des sièges de justice, de
Nonza et de San Colombano (dans le Cap) pour tirer parti de leur marine. Ce soulèvement
s’appela plus tard le temps du Commun ; il eut lieu en l’an 1359. » La
vraisemblance de ce récit est frappante. Le signal de la révolte a été donné
dans une région que les Pisans ont marquée d’une forte empreinte et où l’idée
communale a dû être la plus répandue. Là, les relations avec les républiques
italiennes étaient fréquentes ; là les habitants aspiraient plus fortement à
la tranquillité, à cause de leurs occupations agricoles. Le chef élu est un
homme du peuple comme dans toutes les révolutions de la Corse et il est
naturel que l’œuvre principale de ses partisans soit une destruction
systématique et totale des forteresses où s'abritent leurs persécuteurs. Leur
décision de conserver Biguglia et Cinarca révèle l’intelligence du chef,
puisque l’une et l’autre position soutirés fortes, tout à fait centrales,
quoique voisines de la mer ; elles doivent servir de lieux de ralliement pour
l’Au- delà et l’En-deçà. Il en est de même des deux citadelles du cap Corse
au moyen desquelles les révoltés pourront rester en communication avec le
continent et en recevoir des secours. Enfin le mouvement est général,
radical, plus qu’à aucune autre époque ; il revêt le caractère d'une
jacquerie, mais d’une jacquerie méthodique, disciplinée et telle que dans sa
conduite comme dans ses résultats l’histoire en conserve peu de semblables. Ces
remarques paraissent confirmées par la décision bien politique du parti
populaire de trouver un allié solide en terre ferme. Sambucuccio ne se laissa
pas éblouir par son succès. Il craignit le retour agressif de la féodalité et
il rechercha du gouvernement génois qui, avec Jean de la Murta, avait fait
une vaine tentative pour conquérir l’île. Peut-être fut-il même encouragé et
soutenu par ce gouvernement dans son désir d’émancipation. Quoi qu’il en
soit, la Commune de Corse s’allia avec la Commune de Gênes contre la
féodalité. Le fait est important puisque cette décision va provoquer la
mainmise prochaine de la république sur la Corse. La cité génoise -était
alors très florissante ; le parti populaire dirigé par Boccanegra y dominait.
Après avoir obtenu l’agrément du Saint-Siège que l’on considérait toujours
comme le véritable suzerain, elle accepta de protéger un pays où elle avait
de nombreux comptoirs et escales, de défendre des habitants qui s’étaient eux
aussi placés sous un gouvernement démocratique. Les Corses paieraient une
taxe annuelle et unique de vingt sous par feu et seraient directement
gouvernés par la république. Jean Boccanegra, frère du doge, fut envoyé comme
premier gouverneur en Corse et y resta jusqu’en 1362. Il administra l'île
avec beaucoup d’énergie et la pacifia entièrement. Mais, à son retour, sa
patrie était retombée sous le joug de l'aristocratie et témoignait peu
d’enthousiasme pour la Commune corse ; elle négligea de remplacer Boccanegra.
Il fallut que Sambucuccio, inquiété par les seigneurs, repassât les mers et
sollicitât instamment une autre intervention. Le nouveau doge désigna deux
gouverneurs qui se succéderaient tour à tour dans la châtellenie de Calvi et
le gouvernement de l’île. Tridano della Torre eut d'abord cette dernière
charge avec un traitement de 3.750 livres. La Corse resta divisée en deux
régions administratives dont Cinarca et Biguglia furent les chefs-lieux, mais
celle-ci eut en outre l’honneur de devenir la capitale et le centre du
gouvernement. Là, résidèrent le gouverneur, son vicaire chargé de la justice,
un jurisconsulte étranger et le conseil des Six Corses dont Sambucuccio était
membre. Les gonfaloniers préposés à la direction d’une piève et les podestats
qui en administraient plusieurs à la fois furent tous choisis parmi les
insulaires. Ces seuls renseignements, que nous donnent les actes privés au
sujet de la première administration génoise, attestent bien qu'il y eut à
cette époque, entre les Génois et les Corses, un libre contrat d’association. Après
le bon gouvernement de Tridano qui s’inspira toujours des principes
démocratiques, la Corse ne fut pas longtemps tranquille. La faute en retombe
d’abord sur la république elle-même qui de plus en plus se désintéresse des
Corses et de leur bonheur ; elle réduit les dépenses militaires que coûte
leur défense et ne laisse à Calvi, son principal point d’appui, qu'un archer
et quatre sergents d’armes. Elle néglige d’y envoyer des gouverneurs ou
affecte de considérer les Corses comme des importuns, leur pays comme une
charge. Elle a d’autres préoccupations qui lui semblent avec raison plus
urgentes : ce sont les discordes intérieures, comme la révolte des Fies- chi,
ou les menaces étrangères de Venise, du roi de Chypre et des Visconti de
Milan. De leur côté, les insulaires sont des alliés peu maniables. Leurs
goûts d'indépendance sont poussés jusqu'au désordre. Pour un motif futile,
une contestation de propriété, deux factions sont nées, que Giovanni désigne
sous le nom de Rusticacci[3] et de Casonacci. Toute la Corse
s'en mêle. Peut-être faut-il y voir une des manifestations de la lutte entre
les gens du peuple et la noblesse, peut-être est-ce aussi une survivance de
l'ancien conflit guelfe et gibelin. En tout cas la discorde inquiète les
gouverneurs ; les uns en sont réduits à ménager les deux partis ; les autres
en sont les victimes. Tel est le sort de Tridano qui, lors de son second
gouvernement en 1372, fut accusé de favoriser les Rusticacci et assassiné à
Venzolasca par leurs adversaires. Son successeur Figone, que Giovanni appelle
Magneri, ne réussit pas mieux ; il est chassé honteusement de l’île tandis
qu’un aventurier, Arrigo della Rocca, va se faire partout reconnaître comme
le seul seigneur. Que peut faire la république ? Sévir contre les coupables
exigerait une expédition coûteuse et serait aussi difficile que d’y faire
régner une bonne administration. Il suffira donc d’y maintenir l’influence
génoise et d’en protéger les partisans, fussent-ils de la noblesse. C'est
pourquoi Gênes, occupée ailleurs, se résout en 1378 à remettre la Corse en
dépôt à quelques citoyens groupés en société. C’est
le 27 août exactement que l'acte d’inféodation fut conclu entre le doge
Campofregoso et les six[4] actionnaires qui formaient la
Maona. Ceux-ci se tenaient à genoux devant le doge de Gênes, assisté du
conseil des Douze anciens. Le bâton ducal leur donna l’investiture, puis ils
prêtèrent serment de fidélité. Après quoi ils reçurent du doge le baiser de
paix, symbole de véritable obéissance. Ils s'engageaient à donner
annuellement un cheval de la valeur de 40 florins d’or, et à payer une amende
de 2.000 florins pour chaque infraction au pacte conclu pendant les trois
années suivantes. Ils promettaient de dépenser, dans cette même durée de
temps, 40.000 florins pour la pacification de l'île et de respecter les
droits féodaux des seigneurs du Cap que Gênes prenait sous sa protection,
ainsi que les libertés de Bonifacio et de Calvi. En échange, la république
prêtait à ses feudataires une ou plusieurs galères pour leur permettre
d’enrôler sur son territoire autant de soldats qu’ils voudraient ; elle leur
ferait en outre obtenir la protection des Pisans et du pape et leur
garantirait le monopole du commerce, celui de la vente du sel et du fer. En
d’autres termes, la Corse servirait à enrichir une compagnie de commerce dont
l’actionnaire le plus influent était Leonello Lomellini. Le
traité de la Maona était une violation flagrante du contrat intervenu en 1358
entre Sambucuccio d'Alando et Boccanegra. Il ne parlait aucunement des Corses
ni de leur consentement ; à un pacte bilatéral Gênes substituait, de sa
propre autorité, un acte unilatéral. Il plaçait toute une population
chrétienne, indépendante et fière, que l’on avait promis de défendre contre
l’oppression féodale, sous la domination des seigneurs du Cap dont on
favorisait le retour ou entre les mains de quelques bourgeois cupides et
préoccupés uniquement de s’enrichir. Ils n’y réussirent d’ailleurs pas,
malgré les 2.000 soldats avec lesquels ils débarquèrent. Les uns
démissionnèrent à temps ; les autres se ruinèrent. Les plus fortunés
s’endettèrent et Lomellini, qui restait débiteur de 8.000 livres envers ses
créanciers, fut enfermé pendant quatre mois dans la prison de Malapaga. Pour
se dédommager il se fit accorder la suzeraineté de l’île dans l’espoir d’y
refaire sa fortune. Quant à sa patrie, elle assistait indifférente et impuissante
à l’insuccès de ses citoyens. Depuis 1396, le parti aristocratique avait fait
appel à l’appui du roi de France contre le gouvernement populaire. Charles VI
avait envoyé un gouverneur qui prit la place du doge. A partir de 1401 son
protectorat eut les allures d’une domination et le maréchal Boucicaut disposa
au nom du roi, jusqu'en 1409, de la république et de ses possessions. C’est
ainsi que la Corse entrait pour la première fois en contact avec le grand
pays qui devait la conquérir au XVIIIe siècle. Mais l’action française y fut
trop faible et par trop éphémère ; elle ne laissa aucune trace. A ce
moment les espérances des Corses se tournaient d’un tout autre côté. Ils ne
pardonnaient pas à la république de les avoir trahis en faisant de leur
patrie non un pays de protectorat, mais une terre d'exploitation. Leur état
d’âme les préparait à accueillir un maître qui les protégerait contre la
féodalité renaissante de l’Au-delà et contre l’exploitation des Génois dans
l’En-deçà. Ce secours allait leur venir d’Aragon. Une nouvelle période
commençait qui, comme au temps des Pisans, allait partager l’île en deux
dominations différentes : la Terre du Commun à l’est, la féodalité vassale de
l’Aragon au sud-ouest. L’intervention aragonaise n’était que la conséquence
d’une autre imprudence de la politique pontificale. Le pape, en dépit de son
affaiblissement, persistait à se considérer comme le maître des deux îles
tyrrhéniennes. L’orgueilleux Boniface VIII, digne successeur de Grégoire VII,
pour bien montrer qu’il était le seul suzerain, avait disposé, en 1296, de la
Corse et de la Sardaigne en faveur de Jacques II, roi d’Aragon. La lutte
victorieuse de ce prince contre les musulmans de la péninsule ibérique
pouvait mériter celte récompense, mais son intervention ne devait
qu’augmenter les troubles de la malheureuse Corse. Après s’être reconnu
vassal du Saint-Siège, il songea, vingt ans plus tard, à profiter de son
cadeau. Il conquit la Sardaigne en 1325. La Corse fut sauvée momentanément
par l’or des Pisans qui réussirent à retarder l’expédition. Ce n’était qu’un
délai, car, possesseur de la Sicile et de la Sardaigne, l'Espagnol allait
être conduit tout naturellement jusque dans l’île voisine. Or les
seigneurs eux-mêmes de l’Au-delà des monts allaient solliciter cette
intervention. Divisés en plusieurs familles rivales dont les principales
étaient les de la Rocca, les d’Istria, les d’Ornano, les Bozi, les d’Atalla,
ces Cinarchesi avaient à craindre à la fois leurs sujets révoltés et les
empiètements des Génois ; ils n’hésitèrent donc pas à rechercher l’appui
aragonais. Ainsi fit Guillaume de la Rocca, lorsque le maréchal Zoaglia, dont
il était le lieutenant, se fut enfui à Gênes pour échapper à la peste.
Assailli par ses voisins et battu en différentes rencontres, il vint trouver
le roi Alphonse d’Aragon qui, en ce moment même, guerroyait en Sardaigne. Il
lui demanda du secours, lui prêta en échange serment de fidélité comme au
véritable suzerain de la Corse depuis 1296 et se fit confirmer par le prince
dans ses fonctions de lieutenant. Son
fils Arrigo (1350-1401)
suivit la tradition paternelle. Supérieur à son père par le talent et le
succès, il aurait bien pu imposer sa suzeraineté à toute la Corse. Mais la
révolution populaire de 1358 interdisait cette espérance. Plutôt que d’imiter
les barons, ses parents, et de se soumettre aux Génois, il préféra se rendre
en Espagne et se plaindre au roi Alphonse que la république l’eût fait
emprisonner, puis chasser de sa patrie parce que Guillaume, son père, avait
jadis servi les Aragonais. Traité fort honorablement, semble-t-il, il n’en
avait obtenu que des secours dérisoires. Toutefois avec ses faibles moyens
personnels et grâce au mécontentement qui régnait en Corse contre Gênes, il
avait réussi à conquérir toute l’île « en déployant une bannière sur laquelle
il portait un griffon au-dessus des armes d'Aragon. » Ce fut un homme
supérieur qui gouverna le peuple avec une grande réputation de justice et
d’équité, n’exigea que l’impôt consenti de vingt sous par feu, mais traita la
féodalité avec une si grande rigueur qu'elle ressembla à de la cruauté ; par
son astuce « il amena à s’exterminer ceux qu'il ne faisait pas mourir. » Les
Cinarchesi et les seigneurs n’eurent pas de plus grand ennemi que ce noble
cinarchese. Il mourut de maladie en 1401, après avoir préparé la voie à un
autre baron dont la gloire dépassa la sienne, à Vincentello d’Istria. La
situation de la Corse était, en 1408, aussi troublée que dans les plus
mauvais jours. Au point de vue territorial, elle se divisait en quatre
régions : le cap Corse, soumis à l’autorité de ses seigneurs d’origine
ligurienne et protégés par Gênes ; les villes de Bonifacio et de Calvi,
occupées par la république et gouvernées par des magistrats qu’elle envoyait
chaque année ; dans l’Au-delà des monts, quelques baronnies et une multitude
de seigneuries toujours en guerre l’une contre l’autre ; dans l’En-deçà des
monts, la Terre du Commun comprise dans un vaste triangle dont les sommets
étaient marqués par Calvi, Brando et Covasina et qui seule avait gardé de
l'œuvre de Sambucuccio quelques institutions démocratiques. Dans cette région
même apparaissait une noblesse, dite des Caporaux, issue des fonctionnaires
élus dans le siècle dernier par le peuple pour la défense de ses intérêts et
qui commençait à devenir aussi fière et aussi tyrannique que l’autre. Le
clergé, par ses mœurs et ses prétentions, n’avait rien à envier à la
féodalité laïque. Les causes de désordre se perpétuaient depuis deux siècles
sans qu’aucune puissance y portât remède. A la lutte des Pisans contre les
Génois avait succédé la rivalité des Guelfes et des Gibelins, du parti
populaire et aristocratique, des Rusticacci et des Casonacci, de la Maona et
des Cinarchesi, de l’En-deçà et de l’Au-delà. Le moment était propice pour
une intervention décisive du royaume d’Aragon. Celui-ci
était alors en pleine prospérité. Né de la croisade contre les musulmans,
avec un clergé riche, une noblesse belliqueuse, une bourgeoisie
entreprenante, il s’était agrandi du comté de Valence en 1137, du comté de
Barcelone un peu plus tard, de la Sicile en 1291, de la Sardaigne en 1315. Il
avait conquis ensuite les Baléares et assuré l’avenir par son union avec la
Castille. Il groupait ainsi un tiers de l’Espagne, et dominait sur tout le
bassin occidental de la Méditerranée. Sa fortune politique n’avait d’égale
que sa prospérité économique. Barcelone était alors l'un des plus grands
entrepôts commerciaux de l’Europe ; ses navires sillonnaient les mers de
l'Orient, rivalisaient -avec les Génois, leur disputaient Chio, supplantaient
les Vénitiens, préparaient la fondation d’un empire aragonais dont la Corse
et le royaume de Naples ne tarderaient pas à faire partie. Gênes s’en
inquiétait. Malgré ses embarras intérieurs et extérieurs, les guerres
intestines et les menaces d’une ligue milano-vénitienne, cette république se
préparait à faire face au nouveau danger qui atteignait ses intérêts vitaux.
Le conflit économique et impérialiste avec l'Aragon qui, depuis Guillaume de
la Rocca, était à l’état latent, allait prendre maintenant un caractère aigu.
Le principal acteur en fut le comte d’Istria. Vincentello
[5] descendait en droite ligne de
Giudice de Cinarca. Sa famille avait été l'ennemie de celle de la Rocca. Or
en 1401, le fils d’Arrigo, François, après s’être vendu aux Génois, était
devenu leur vicaire général en Corse. Vincentello, dont le père avait cependant
servi loyalement la république, s’était ainsi trouvé sans appui, avec une
haine redoutable à contenir. Il fut aussitôt à la hauteur de son rôle*. Après
avoir terrifié les commerçants génois avec un navire de course, il se rendit
en Catalogne, se donna au roi d’Aragon, qui depuis quelque temps était en
guerre avec Gênes, et noua avec lui des rapports aussi durables que la vie.
Les événements ultérieurs prouvèrent qu’il s’était constitué l'homme-lige du
roi et que toutes ses entreprises avaient pour but le profit du suzerain
espagnol dont il reçut de grands renforts terrestres et maritimes. C’était
l’époque où Lomellini se présentait aux insulaires comme leur seigneur (1405) : « Il y considérait
les hommes et les animaux comme lui appartenant et il le proclamait bien
haut. » Vincentello
arrive avec quatre vaisseaux, débarque près de Cinarca, y trouve des
partisans dévoués à sa famille, marche contre François de la Rocca et
Lomellini, les pourchasse jusqu’à Biguglia et, grâce sans doute à la
complicité des habitants, s'empare de cette place dont Lomellini s’était
enfui d’abord jusqu’à la Bastille (Bastia) qu’il avait fait construire au bord de la mer, à
la fin du XIVe siècle (1383), puis sur le continent. Le vainqueur fut élu comte de Corse par
une assemblée de ses amis. Mais il perdit l’île avec la même facilité qu’il
l'avait conquise. Il dut revenir une seconde fois à la tête de neuf vaisseaux
espagnols et signer un véritable traité d’alliance avec la noblesse
ultramontaine. Celle-ci s'enrôlerait sous la bannière aragonaise à la
condition de partager avec le suzerain les revenus du sud de l’île.
Vincentello pourrait nommer tous les fonctionnaires et jugerait toutes les
causes en appel. L’armée féodale s'ébranla ensuite contre les Génois et vint
assiéger Biguglia. François de la Rocca y fut tué. Mais la défection des
seigneurs d’Ornano et d’Atalla ainsi que l'hostilité du clergé de l’En-deçà
paralysèrent le comte qui sollicita en vain des secours du roi Martin, alors
en Sardaigne. Il dut se résigner à guerroyer pendant trois ans (1411-1414) contre les petits seigneurs de
l’Au-delà. En 1415, une armée génoise récemment débarquée vint l’attaquer
dans ses domaines et lui infligea une nouvelle défaite. Le
comte d’Istria ne se découragea pas et pour la troisième fois il tenta une
conquête qu’il réalisa. Il se rendit auprès du roi Alphonse V qui venait de
monter sur le trône d’Aragon. Il y trouva le meilleur accueil, le Litre très
recherché de chevalier et celui de vice-roi de Corse avec une délégation des
pouvoirs souverains au point de vue administratif, législatif et judiciaire.
Il repartit ensuite pour la Corse avec quatre vaisseaux. Ces forces étaient
modestes, mais il sut profiter de l’anarchie dans laquelle le gouvernement
des Fregosi, dont l’un était doge, avait plongé l’île. Son audace, son
activité et son talent le secondèrent du reste merveilleusement. Il bâtit sur
une colline, dans une position inexpugnable, la citadelle qui devint Corte,
puis attaqua. Il remporta une victoire éclatante à Tralonca sur Squarciafico,
gouverneur de l'En-deçà, une autre à Morosaglia sur André Lomellini,
lieutenant des Fregosi, résista dans Corte à tous les assauts des partisans
génois, marcha sur Biguglia, l'assiégea, s’en empara, après avoir vaincu sous
ses murs la plus forte armée que Gênes eût depuis longtemps envoyée du
continent, et fit prisonnier Abraham Fregoso, blessé dans le combat. Dès lors
toute la Corse, sauf Bonifacio et Calvi, reconnut son autorité. Il était
temps que le roi d’Aragon intervint pour confirmer ce succès el éviter que
l’orgueilleuse noblesse se révoltât contre le trop puissant comte. Vincentello
dut, sans doute, adresser de pressantes instances à Alphonse V qui se décida,
au mois de septembre 1420, à accourir lui-même. Il amenait une flotte de
quarante vaisseaux et bâtiments de transport dont la première tâche fut de
prendre Calvi. Il y reçut le serment de fidélité de tous les personnages
insulaires, même des de la Rocca. Cette unanimité était un fait exceptionnel
dans l’histoire de l'île ; elle prouve la faiblesse de la domination génoise.
En décembre 1420, l’escadre aragonaise cingla vers Bonifacio, où l’armée du
vice- roi la suivit aussitôt. Le siège fut un des épisodes les plus héroïques
de son histoire et la résistance qu’opposèrent les habitants s'explique
uniquement par les énormes avantages politiques et économiques que Gênes leur
avait concédés. Les Bonifaciens, tous de sang génois, avaient le droit de
s’administrer eux- mêmes ; ils élisaient un conseil de 50 membres et un
comité de 4 anciens. Ils ne devaient à la métropole ni impôts, ni service
militaire. Leur commerce jouissait d’une liberté absolue et ne payait aucune
redevance ; leurs vaisseaux avaient le monopole des échanges sur les côtes
méridionales de l'île. C’était en réalité un morceau de la patrie génoise
attaché au sol corse. Ainsi s’expliquent la résistance et l’énergie d'une
population qui avait tout à perdre en accueillant les Aragonais et qui
comptait pour se défendre sur sa garnison de 250 hommes et sur l’admirable
position de la citadelle, entourée par des murailles solides et par la mer.
Une tentative des assaillants pour emporter la place d’assaut échoua donc.
Alphonse eut recours à l’investissement dans l’espoir que la famine aurait
raison des assiégés. Il faillit réussir. Bloqués par terre et par mer,
affamés et décimés, les Bonifaciens songeaient à capituler quand, le 23
décembre, une hotte de sept vaisseaux força courageusement la ligne
aragonaise, ravitailla les habitants et leur rendit l’espoir. Le siège
menaçait de durer lorsque Alphonse apprit que la reine de Naples lui offrait
son héritage à condition de la secourir contre les Génois. Le roi n’hésita
pas ; il lâcha Bonifacio, Vincentello, les Corses et s’enfuit vers l’Italie.
Peut-être espérait-il que Vincentello achèverait de réduire la ville et que
l’accroissement de sa puissance lui permettrait d’écraser plus facilement les
Génois. En tout cas son départ laissa la conquête de la Corse incomplète et
ses ennemis reprirent con- fiance. Calvi chassa aussitôt la garnison
espagnole. La République conserva ses deux solides points d’appui en Corse.
Le mirage napolitain avait fait perdre à Alphonse la partie si brillamment
engagée. Du
moins Vincentello essaya-t-il de conserver ce qu’il avait acquis tout seul.
Pendant treize ans, de 1421 à 1434, il gouverne, administre, réprime, lutte
avec la plus grande bravoure contre des ennemis de jour en jour plus
nombreux, pour le compte d’un prince qui semble l'ignorer. Au point de vue
territorial, il domine sur toute Elle, à l'exception des deux citadelles
génoises et de l’extrémité du Cap. Il salarie les principales familles de la Terra
del Comune, évêques et caporaux, et noue avec les autres des alliances
matrimoniales ; à toutes il demande le service militaire et l’assistance au
conseil. Sa grande préoccupation est d’assurer au peuple qu’il administre une
bonne justice ; il sait quelle difficulté a toujours présentée le rôle
d’arbitre dans un pays où les habitants ont l’amour-propre si chatouilleux.
Aux fonctionnaires annuels qu’il est seul à nommer et qu’il choisit
soigneusement, chanceliers, fiscaux, avocats, trésoriers, secrétaires,
employés, il recommande avant tout l’impartialité et la justice. Il est
assisté de deux vicaires, l’un pour les affaires criminelles, l’autre pour
les affaires civiles, qui sont juges en première instance et doivent lui
présenter des rapports documentés sur les affaires soumises à son appel.
Lui-même il chevauche incessamment partout, surveille les vassaux et
maintient tout le monde dans le devoir par sa présence continuelle. Ce fut
donc une période de bon gouvernement. Les impôts et les taxes régulièrement
perçus étaient payés sans murmure. Vincentello exigeait la taille de vingt
sous que les Corses s’étaient eux-mêmes imposée en 1358 ; il n’y avait ajouté
que le logement et la nourriture pour lui et sa suite dans leurs déplacements
; l’hospitalité corse s’en accommodait très bien. Il soldait les garnisons
dans les châteaux forts et partageait avec les seigneurs les revenus fiscaux.
Enfin, en 1426, il réunissait un synode ecclésiastique pour procéder à une
réforme du clergé insulaire et apaiser les rivalités qui le divisaient.
L’Europe était alors, déchirée par le schisme d'Occident qui avait enfanté
trois papes à la fois ; les États soutenaient chacun leur Pontife et, tandis
que l’Aragon accueillait Benoît XIII, Gênes reconnaissait Martin V. La Corse
avait imité cet exemple et l’En-deçà comme l’Au-delà, sollicités par leurs
sympathies, avaient eu un pape différent. En outre le clergé s’était
abandonné aux pratiques les plus coupables : l’ignorance, la débauche, la
simonie, l’incontinence lui étaient reprochées, tandis que les évêques la
plupart du temps n’apparaissaient jamais dans leur diocèse. L’Assemblée de
1426, présidée par Jacob de Ordinis, évêque de Sagone, que le pape avait muni
de pleins pouvoirs, remédia à tous ces maux, fixa le montant et le paiement
des dîmes et édicta enfin, dit Giovanni, « toutes les prescriptions
nécessaires pour que les choses ecclésiastiques fussent traitées avec le
respect et la modestie qui leur étaient dues. » Jamais,
par conséquent, un homme n'avait encore accompli une œuvre aussi complète que
celle de Vincentello. Pour qu’elle fût durable, il paraissait nécessaire que
l’Aragon ne l’oubliât pas. Or Alphonse V, que sa mère adoptive venait de
déshériter, était alors assailli par une coalition de Gênes, de Milan et de
Naples ; il était menacé jusqu’en Espagne. Comment aurait-il pu faire quelque
chose pour son vice-roi ? Celui-ci connut alors les trahisons de ses
meilleurs alliés, les révoltes de ses parents. Son caractère s’aigrit, sa
vengeance fut impitoyable. Sa situation fut compromise au moment où les
Génois pouvaient s'imposer quelques efforts. L’inquiétude fit oublier toute
prudence à Vincentello qui commit des excès, doubla les impôts et de 1430 à
1434 fut successivement abandonné de tous ses partisans. Il voulut fuir en
Sardaigne pour y implorer son roi. Surpris dans le port de Bastia par deux
galères génoises, il fut fait prisonnier, conduit à Gênes et jugé par le
Grand Conseil. Le 27 avril 1434, « l’Illustre et Magnifique seigneur
Vincentello d'Istria, Comte de Cinarca », était décapité sur la place de la
Seigneurie. Ainsi
disparaissait l'homme qui avait soutenu avec une rare constance la cause
espagnole et « causé des dommages énormes au commerce génois. » Avec lui
s’écroulait la domination d’Alphonse V, ingrat envers le Comte et traître
envers les Corses. On avait vu, au cours de cette période, se reproduire très
fortement quelques-uns des faits généraux de l’histoire insulaire : la
rivalité politique de deux familles puissantes, soutenues par leurs
partisans, et leur clientèle, celle d'Istria et celle de la Rocca ; la
rivalité géographique de deux régions, l’En-deçà et l’Au-delà des monts, que
la nature a séparées ; la rivalité historique des deux grands États
méditerranéens du XVe siècle, Gênes et l’Aragon, qui prétendent chacun à un
morceau de la Corse. Mais, pour conclure, le sort du pays a été décidé de
nouveau. Après avoir essayé de conquérir par eux-mêmes la liberté, après
avoir appelé en vain les Aragonais a leur secours, les Corses se résignent à
devenir génois. C’est le fait principal du siècle qui va suivre. RÉSUMÉ Après
sa victoire sur les Pisans, Gênes, que menacent ses voisins du continent, ne
songe pas encore à occuper la Corse. I. Malheurs
et révolutions populaires. — Le désordre recommence. La domination, que
les seigneurs les plus puissants, comme Guillaume de la Rocca, s’efforcent
d’établir sur le pays, ne dure pas. La peste ravage l'île en 1348. Le peuple,
malheureux à l’excès, essaie d’améliorer lui-même son sort par une révolution
sociale, dite des Giovannali, qui voulut supprimer la propriété individuelle,
et par une révolution politique ou communale, dite de Sambucuccio d’Alando,
qui s’efforça de donner aux paysans le pouvoir. L'une et l’autre échouèrent
et la tyrannie redoubla. II. Les
Corses font appel aux Génois. Leur impuissance. — Le peuple de l’En-deçà
des monts fit alors alliance avec le parti populaire qui gouvernait Gênes ;
celui-ci promit de protéger les Corses et de leur laisser toutes les charges
de file, sous condition de payer une taxe de vingt sous par feu. Mais Gênes
ne sut pas réprimer les désordres. Elle vendit même la Corse à six de ses
citoyens qui, groupés en Maona, devaient l'exploiter. Ils échouèrent et se
ruinèrent. Gênes et la Corse passèrent même un instant sous la domination
française. III. Vincentello
d’Istria et l’Aragon. — Les habitants firent ensuite appel au roi
d’Aragon à qui le pape avait, en 1298, donné la Corse. Vincentello d’Istria,
le plus illustre des barons corses, fut son lieutenant fidèle. Après une
triple tentative, il enleva l’ile aux Génois. Il n’échoua que devant
Bonifacio, en 1420. Son gouvernement, comme vice-roi aragonais, fut
excellent. Il rétablit l’ordre, assura une égale justice à tous, se contenta
d'impôts modestes et réguliers. Une révolte des seigneurs et l’abandon de son
maître causèrent sa ruine. Fait prisonnier par les Génois, il fut décapité en
1434. L’Aragon perdit avec lui la Corse, qui resta à Gênes. LECTURES 1° LE SIÈGE DE BONIFACIO (1420)
Cependant
le siège se poursuivait jour et nuit sans relâche, car le roi pensait que les
autres Corses n’attendaient que le résultat de cette entreprise pour se
prononcer, et que Bonifacio, une fois pris par les Espagnols, la Corse serait
subjuguée du même coup. Les Bonifaciens, de leur côté, n’épargnaient ni peine
ni efforts pour repousser l’ennemi. S’ils prolongeaient la résistance, ils le
devaient surtout à ceci : partout où le rempart était en ruines, ils en
élevaient un nouveau en arrière, mais aussi près que possible du fossé ; d’un
autre côté, ils faisaient de temps en temps de brusques sorties pour détruire
les ouvrages ou attaquer les postes des Aragonais, et généralement l’avantage
leur restait dans ces engagements. Chaque jour l’ennemi recommençait
l’assaut, les bombardes tiraient jour et nuit. Les malheureux Bonifaciens
étaient sur les dents ; les fatigues incessantes, les gardes qu’il fallait
faire le jour et la nuit, enfin la famine les avaient épuisés ; de tous côtés
l’on n’entendait, le jour comme la nuit, que des gémissements lugubres.
Bientôt la détresse des assiégés fut si grande qu'ils furent contraints de
manger les aliments les plus vils et les plantes les plus nauséabondes. Sans
parler des autres aliments, je dirai seulement que les Bonifaciens
s’estimaient très heureux quand ils pouvaient manger de la viande d’âne ou de
cheval. Quelques-uns allaient jusqu’à manger des herbes de toute espèce, même
celles dont ne veulent pas les troupeaux et faisaient leur nourriture de
racines et de fruits sauvages ; enfin on mangeait jusqu'à l’écorce des
arbres. P. CYRNÉE : De rebus Corsicis. Trad. Letteron, p.
163. 2° UN SEIGNEUR FÉODAL AU XIVe SIÈCLE
Arrigo
della Rocca gouverna avec une telle réputation de justice et d’équité qu’il
n’y eut pas alors en Corse, dit-on, un laboureur qui, par crainte des
voleurs, enlevât le soir, comme c’est l’usage, le soc de la charrue avec
laquelle il travaillait pendant le jour. Mais, à la fin, il fut enivré de sa
propre grandeur et sa justice se changea en cruauté. Il poussa cette cruauté
si loin que, pour s'assurer la possession du pouvoir, il faisait mourir tout
homme qui lui était suspect, ou l’abaissait assez pour qu'il n’eût plus rien
à en craindre. Il tua entre autres Guglielminuccio d’Atalla, son beau-frère,
qui était allé le visiter à Cinarca ; il allégua comme prétexte qu'il avait
assisté à la mort de Guglielmo, son père. Il fit mourir Guglielmo
Schiumaguadella Cortinco et Giudice de Poggio di Nazza, parce qu'ils ne lui
obéissaient pas avec tout l’empressement qu’il aurait désiré. Il fit trancher
la tête à deux Bagnaninchi de grande espérance, ainsi qu’à Belbruno et à
Stagone de Nonza, parce qu'il se défiait d’eux. Il abaissa surtout la famille
de Leca, qu’Arrigo dépouilla, et il traita de même tous les seigneurs de
cette partie de l’île (Au-delà des Monts). Le comte Arrigo déployait en outre, pour
entretenir dans l’île la division et la discorde, une astuce telle qu’il
amenait à s’exterminer ceux qu’il ne faisait pas mourir. FILIPPINI, Histoire de la Corse, I. Trad. Letteron. 3° VINGENTELLO D’ISTRIA
De
haute taille, il avait les bras petits et arqués au point qu'il ne pouvait
les tendre complètement. Les doigts courts et gros se terminaient en spatules
; le visage était ridé comme celui d’une vieille femme, mais illuminé par de
beaux yeux noirs. Une verrue énorme, placée près du nez sous la paupière
droite, laissait croire au premier abord que c’était un œil sorti de son
orbite et qui pendait. Il avait de grosses jambes, un buste bien proportionné
et, malgré tout, l’ensemble de sa personne ne manquait pas de charme. Ce
corps donnait au physique l’impression d'une vigueur peu commune : c’était
celui d’un lutteur infatigable que les combats et les blessures n’épuisèrent
presque jamais. Au moral, le personnage était sensuel, violent dans ses
passions, prêt à tout pour les satisfaire, à la ruse comme au crime.
Vindicatif à l’excès, comme tous les hommes de cette époque un peu barbare,
semblable aux lourds guerriers du Moyen âge en France, il poursuivait ses
ennemis d’une haine implacable, qu’ils fussent Génois ou membres de la
famille de la Rocca ; s’il ne pouvait les atteindre dans leur personne même,
il s’emparait de leurs biens et déshonorait les femmes. Redouté et haï par
ses adversaires, il permit tout à ses favoris. Toutefois, peu sanguinaire par
tempérament, il n’aimait pas à verser le sang inutilement. Jamais on ne le
vit mettre à mort les prisonniers ou ordonner le massacre. Plus humain en
cela que beaucoup de ses adversaires, il relâcha les ennemis insignifiants et
permit aux autres de se racheter. Il se montra supérieur à presque tous ses
ennemis tant dans l’attaque par surprise où le courage et la vigueur sont
nécessaires que dans les préparatifs de défense où l'habileté du commandement
est une garantie du succès. Il fut un guerrier de talent, une sorte de
condottiere audacieux qui, sur terre comme sur mer, se montra presque
toujours digne de triompher. A. AMBROSI : Vincentello d'Istria (1911). BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
MONTEGGIANI. — Chronique, traduite
par M. Letteron et publiée par la Société des Sciences corses. P. CYRNÉE. — Chronique (traduction
Letteron). Traité
de la Maona (Bulletin S. des Sciences corses, 1881). OUVRAGES PARTICULIERS :
LAVISSE et RAMBAUD. — Histoire générale de
l’Europe (Paris, 1893). CANTU. — Storia degli Italiani
(Turin,
1857). SISMONDI. — Histoire des républiques
italiennes. ORECCHIONI. — Histoire de Bonifacio
(Bastia,
1883). JARRY. — Les commencements de la
domination française à Gênes (1897). ASSERETO. — Genova e la Corsica de
1358 à 1378 (Bulletin S. des Sciences corses, 1901). A. AMBROSI. — Vincentello d’Istria (Bulletin S. des Sciences corses, 1911). |
[1]
Ce ne devait pas être la dernière fois puisque, une vingtaine d’années plus
tard, en 1370, et une cinquantaine ensuite, en 1401, il y eut encore, dit
Giovanni, une grande mortalité.
[2]
Les tricoteuses de Robespierre ou les pétroleuses de la Commune suffisent à
prouver que dans toute révolution les femmes ne le cèdent en rien aux hommes.
Dans nos grèves actuelles ne sont-elles pas souvent à la tête des manifestants
?
[3]
Certains historiens adoptent le nom de Ristagnacci, mais la version de la
Chronique originale de Giovanni, qui donne Rusticacci, nous semble seule
exacte.
[4]
L’acte original qu’a publié en appendice le général Assereto dans Genova e ta
Corsica porte bien sex ou six sociétaires, mais quatre seulement se
trouvèrent présents à la cérémonie de l’investiture.
[5]
C'est la figure la plus curieuse de toutes celles du Moyen âge en Corse.
Giovanni de la Grossa, qui fut son secrétaire et son notaire officiel, nous a
permis de le connaître mieux que ses devanciers ; il est la source la plus
vraie et la plus sûre de toute cette période.