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Les
malheurs de la Corse ont repris, après l’introduction du christianisme, avec
les persécutions religieuses. Mais celles-ci ne sont elles-mêmes qu’une
préparation à des atrocités plus grandes. Au milieu de l'anarchie qui succède
à la destruction de l’empire romain, les populations civilisées deviennent la
proie de tous les Barbares qui, du nord et du sud, s’abattent sur l’Italie.
Pendant cinq siècles, la Corse va connaître les dominations des Vandales, des
Lombards, des Byzantins, des Sarrasins, et d’autres encore qui se
contentèrent de passer. Les
Vandales ont laissé dans l'histoire un nom terrible ; le substantif qui en
est dérivé est devenu synonyme de destructeur. Or ces Vandales, avec des
alternatives de succès et de revers, ont occupé la Corse depuis 435 jusque
dans les premières années du VIe siècle, soit pendant trois quarts de siècle.
Leur roi Genséric, après avoir, comme les anciens Ibères et en suivant la
même route, occupé l’Espagne, puis l’Afrique du Nord, puis la Sicile, était
arrivé en Italie, où depuis la mort de Théodose (393) tout gouvernement fort avait
disparu. Genséric y avait été précédé par les Goths d'Alaric (410) et par les Suèves de Radagaise (416), de sorte que, depuis un
demi-siècle déjà, la Corse, comme beaucoup d’autres provinces de l’empire,
était livrée à ses propres forces défensives. Une flotte vandale put donc
ravager impunément ses côtes et y débarquer des guerriers qui s’y
installèrent en dépit des Suèves et des Byzantins[1]. Si l’on
en croyait la réputation faite à ces nouveaux envahisseurs du sud, la Corse
aurait été livrée à la dévastation. Il semble au contraire que les nouveaux
possesseurs se soient comportés plus humainement. N’oublions pas que les
barbares adoptaient presque toujours les mœurs et les coutumes romaines et
que beaucoup d’entre eux se convertissaient au christianisme. Les Vandales
avaient en effet embrassé l'arianisme, hérésie chrétienne, et leur empire eut
pour règles celles du droit romain. Ils durent donc conserver à l’île son
administration, tout en l’occupant militairement, et ils obligèrent seulement
les habitants à payer tribut. Leur établissement devait se borner aux points
stratégiquement essentiels. Pour Genséric et ses successeurs, la Corse ne pouvait
avoir d'autre intérêt que celui d’une colonie d’exploitation. Nous savons du
reste que les Vandales, dont l'empire s’étendit un moment à presque toute la
Méditerranée occidentale, en tiraient surtout du bois pour la construction de
leurs navires et qu’ils la considéraient comme une terre d’exil[2]. Si la Corse eut à souffrir, ce
fut encore des persécutions religieuses ; la légende place à cette époque le
martyre de sainte Julie, mais il est impossible de dire s’il est imputable
aux fonctionnaires vandales ou aux païens qui, comme nous le verrons, étaient
encore nombreux dans l’île. Les Bollandistes eux-mêmes n’ont pas d'opinion
très précise, et leurs récits sont très contradictoires. En tout cas, aucun
texte ne permet de dire que la Corse ait été ravagée pendant cette période ;
il semble au contraire que la côte orientale soit restée un foyer de
population. On ne
peut pas en dire autant de la domination grecque ou byzantine qui succéda à
celle des Vandales. C’est en 334 que Bélisaire, général de l’empereur
Justinien, infligea une grande défaite à la flotte des barbares sur les côtes
de Sicile et qu’il s’empara par la suite des îles tyrrhéniennes. Passée pour
un moment sous le joug des Goths d’Italie, de 549 à 552, la Corse fut reprise
par le Byzantin Narsès et rattachée à la Sardaigne. Elle fit désormais partie
de l’empire d’Orient et de la province d'Afrique. Ce
qu’allait être le gouvernement byzantin, nous le savons par les contemporains
tels que saint Grégoire le Grand. L’île fut sauvagement exploitée ou, pour
mieux dire, vendue au fonctionnaire le plus offrant. Soumise à un président
ou duc qui résidait à Cagliari, elle eut pour gouverneur un tribun délégué
qui fut son véritable maître. L’éloignement du pouvoir central lui permit de
devenir un satrape insolent et cupide. Sa fonction essentielle était de
percevoir l'impôt dont l’empereur avait un urgent besoin pour satisfaire au
luxe de la cour de Constantinople et faire face aux Irais d’une
administration lourde et compliquée. Et comme le tribun avait lui-même payé
très cher sa charge, il essayait de se dédommager par des exactions sur les
habitants. Aussi vit-on ceux-ci et les chrétiens qui habitaient le rivage
s’exiler sur le continent, chez les Lombards ariens, ou en être réduits à
vendre leurs enfants pour acquitter le fisc. Les délégués impériaux,
protecteurs officiels du christianisme, allaient même jusqu’à faire acheter
par les populations à peine évangélisées le droit de sacrifier à nouveau aux
idoles. Le pape s’écriait avec raison ; « Les Barbares ne font que tuer notre
corps, tandis que les juges impériaux dévorent nos âmes par leurs rapines et
leurs fraudes[3]. » L’île retournait donc à la
barbarie et au paganisme. Il faut lire la correspondance pontificale pour
comprendre le mal que put faire à la Corse celle monarchie byzantine dont le
chef, l'empereur, se trouvait aux confins de l’Europe. Pendant deux siècles
la Corse dut la subir ; elle se dépeupla. Les Barbares continuèrent à menacer
et à ravager ses côtes ; ses habitants oublièrent en grande partie la
civilisation romaine et, malgré les Pandectes et le Digeste qui leur étaient
appliqués comme à tous les sujets de l’Empire, ils revinrent sans doute à
leurs coutumes primitives. Un
homme parut alors qui ralluma les dernières étincelles de la civilisation
insulaire. Ce fut Grégoire le Grand, à qui Rome dut d'exercer désormais une
réelle hégémonie morale sur l’île. Nous avons là un exemple des immenses
bienfaits que les évêques chrétiens de ces premiers siècles si troublés
rendirent à l’humanité. A l’époque des Byzantins, ils contribuèrent à adoucir
l'administration odieuse des tribuns mais surfont ils évangélisèrent la
Corse. Très probablement file était restée en partie païenne, et si le
christianisme y avait pénétré au IIIe siècle, il avait, depuis ce temps,
rencontré de tels obstacles qu'il avait dû reculer partout. Ce furent d’abord
les persécutions païennes des empereurs romains ou ariennes des barbares
Vandales ; en second lieu la tolérance témoignée par les gouverneurs grecs à
l’égard des païens généreux ; enfin l’émigration en Italie de beaucoup de
familles chrétiennes ; autant de raisons suffisantes pour déchristianiser
lentement la Corse. Elle devait paraître un pays bien retombé dans la
barbarie pour qu’on pût y exiler les évêques chrétiens. La recrudescence du
paganisme était du reste un fait général dans toute l’Europe ; l’Angleterre
et la Germanie en étaient particulièrement atteintes. Grégoire entreprit donc
la lutte et montra à ses successeurs la voie à suivre. Il faut connaître son
activité débordante dans le monde entier pour mieux l’admirer. Il osa lutter
contre l’Empereur lui-même auquel il écrivait : « J'ai fait publier ton édit,
mais je l’ai fait suivre de ma désapprobation. » Cette attitude allait avoir
sa récompense : désormais aucun évêque n’osa disputer la primauté à un homme
qui joignait le prestige spirituel à l’énergie temporelle ; le successeur de
saint Pierre devint vraiment le pape (590-604). Voyons
son œuvre en Corse. Le pontife romain y était représenté par un défenseur
laïc ou ecclésiastique, dont le titre honorifique était Experientia.
Il avait pour mission spéciale de soulager les pauvres, de défendre les
droits des églises, d’administrer les biens que la papauté y possédait. Il
s’appelle d’abord Symmaque, puis Boniface en 601, et c’est avec une grande
verve que Grégoire l’encourage ou le réprimande dans l’exercice de ses
fonctions. Les lettres du pontife nous apprennent qu’il y avait déjà des
évêques en Corse, à Sagone, à Aleria, à Adjatium et probablement à Nebbio et
à Mariana. Ils étaient élus par la communauté des fidèles et choisis parmi
les chrétiens notables, riches et dignes, surtout à un moment où la fonction
épiscopale était souvent celle d’un défenseur de la cité, successeur du
magistrat romain. Mais le pape ne se gêne pas pour les surveiller de près et,
bien qu’il les traite en égaux et les appelle « mon frère », il sait
leur reprocher toute négligence ou toute corruption car « la charge de
pontife nous oblige à veiller avec un soin jaloux aux intérêts d’une église[4] ». Si le peuple tarde à nommer
son pasteur, Grégoire n'hésite pas à usurper le droit de le désigner lui-même[5]. En 591, Sagone se trouve
privée d’évêque depuis plusieurs années ; il charge un certain Léon d’en
remplir les fonctions, c’est-à-dire d’ordonner les diacres et les prêtres des
paroisses, de les choisir parmi les personnes « dont les mœurs et les actions
n’ont rien d’incompatible avec un tel ministère », et il lui donne la
jouissance de tout ce qui appartient à ladite église. Non
content de presser la nomination des évêques ou de les choisir lui-même,
Grégoire va créer un évêché nouveau. Il y avait, en effet, dans File, une
région où le paganisme devait être plus répandu et plus résistant que partout
ailleurs. C’était dans la circonscription d’Aleria, les contrées du Rostino (Morosaglia) et de Vallerustie (Saint-Laurent) dont les noms sont assez
significatifs[6]. L’évêque d’Aleria dut s’en
plaindre, car le pape lui écrivit en 597 une lettre par laquelle il
l’autorisait à bâtir au lieu dit Nigeuno, sur le domaine ecclésiastique de
Cellas Gupias, une basilique dédiée à saint Pierre et un baptistère voué à
saint Laurent. Il y faisait transporter des reliques pour que leur présence
aidât à la conversion et cette fondation devint l’évêché de
Saint-Pierre-d’Accia, pour lequel il y eut pendant longtemps un titulaire
résident. Ce n’est pas le lieu de rechercher où se trouvait exactement
l’emplacement de ces deux monuments religieux : sur le San Petrone, ont dit
les uns ; près de Rescamone où l'on voit encore les ruines d’un baptistère et
d’une grande basilique[7], ont dit les autres. Il suffit
de penser que ce fut un projet heureux puisque, dans l’année qui suivit la
consécration, le pape félicita l’évêque des nombreuses conversions qu’il
avait obtenues. Ce
n’est pas tout. Le pape multiplie les oratoires, les chapelles qui, en rase
campagne, servent de lieu de ralliement aux fidèles. Il veut aussi fonder des
couvents qui lui semblent un excellent moyen d’évangélisation. Il y songe dès
la première année de son pontificat : « On recherchera sur la côte un endroit
bien fortifié, à cause de l’incertitude des temps, où l’on pourra bâtir. »
L’abbé Horosius est chargé de faire, avec le défenseur Symmaque, le tour de
l’île, d’y choisir un emplacement que le pape achètera et de presser les
travaux de construction : Il est juste de dire que nous ignorons cet
emplacement du monastère. Nous pouvons penser toutefois qu’il devait être à
proximité de la Gorgone, où se trouvaient des moines que le même Horosius
devait visiter et corriger de leurs désordres ; il est possible aussi que les
religieux de cette île aient essaimé en Corse. Un monastère s’y éleva
peut-être sur la colline escarpée où se dresse encore le couvent de
Sainte-Catherine de Sisco. Nous savons en effet que le corps de sainte Julie,
la plus vénérable des martyres corses, fut plus tard transféré à la Gorgone,
et c’est là un témoignage des relations religieuses qui rattachaient les deux
îles et qui avaient été nouées le jour où la plus petite avait envoyé des
missionnaires dans la plus grande. En tout
cas les préoccupations de Grégoire le Grand au sujet de la Corse étaient
incessantes. Elles éclataient à propos de toutes les questions. Il défendait
les prêtres et les fidèles contre les exactions impériales ; il leur faisait
accorder le privilège du for en vertu duquel ils ne pouvaient être jugés,
même en matière criminelle, que par les tribunaux ecclésiastiques ; il
recommandait à son défenseur de protéger avec toute son énergie les pauvres
contre l’injustice ou les vexations, les clercs contre les abus de la justice
laïque. Son délégué, Boniface, laisse un jour celle-ci traduire devant sa
barre des ecclésiastiques ; il lui écrit : « Si vous étiez un homme,
cela n'aurait pas lieu. » Si l’on pense que ce même Grégoire faisait
élever des églises à ses frais, qu’il obtenait des réductions d’impôts, qu’il
distribuait l’argent aux communautés pour qu’elles pussent acheter aux
néophytes les robes blanches du baptême, qu’il corrigeait les mœurs des
clercs, leur recommandait l’équité et la charité, suppliait et menaçait au
besoin le patrice ou gouverneur d’Afrique, on ne s’étonnera pas que les
populations corses, pleines de reconnaissance pour ce protectorat tutélaire,
lui aient voué une affection profonde et qu’elles aient ardemment souhaité
d’appartenir à la domination pontificale. Ce vœu
allait être exaucé au VIIIe siècle quand l’autorité de l’empereur d’Orient,
devenue purement nominale, fut impuissante à arrêter les Lombards qui
occupèrent la Corse en 725 et la conservèrent pendant un demi-siècle. Leur
gouvernement nous est inconnu. Si l’histoire nous apprend que le roi
Luitprand fit transporter à Pavie et à Brescia les reliques de saint Augustin
et de sainte Julie, elle ne dit pas quelle formule administrative il imposa à
la Corse. Tout au plus savons-nous qu'elle forma la dix-septième province de
l’Italie. Quelques historiens, tels que Cantù, croient que beaucoup de lois
et coutumes corses sont d’origine lombarde, mais les textes sont trop rares
pour qu’ils puissent écrire avec certitude. Du reste, la domination de ces
nouveaux maîtres fut trop éphémère pour avoir laissé des traces bien
durables. Dès la seconde moitié du VIIIe siècle, ils furent dépossédés par
les Carolingiens qui, après leur victoire sur les rois lombards, firent
cadeau de la Corse au Saint- Siège et consacrèrent ainsi l’énorme influence
que les papes y avaient acquise en récompense de leur politique charitable. L’alliance
du Franc carolingien et de la papauté est le fait le plus considérable de
cette époque. L’intérêt politique et religieux de l’un et de l’autre se
confondait ; il tendait à reconstituer à leur profit l’unité romaine de
l’empire d'Occident dans lequel le prince aurait eu l’autorité temporelle et
le pontife l'autorité spirituelle. Cette entente devait commencer à produire
son effet avec Pépin le Bref qui, en 755, descendit en Italie, se fit donner
la couronne de roi et en échange remit en cadeau au pape Étienne III les
provinces de Corse et d’Italie que les Lombards occupaient nominalement.
Charlemagne devait, en 774, confirmer cette donation et même l’augmenter de
l’exarchat de Ravenne. Sans doute la disparition de l’original de cette
donation l’a rendue problématique. Mais il semble bien, à s’en tenir aux
faits, que depuis Charlemagne au moins la Corse soit un bien pontifical.
L’événement est doublement important : d'abord parce que la France intervient
pour la première fois dans les destinées de notre pays, et c’est pour lui
rendre service ; en second lieu parce que ce sera l’origine de ces
prétentions romaines qui joueront un si grand rôle dans l'histoire des
siècles futurs. La Corse faisait désormais partie du grand empire des Francs,
dont le titulaire, en 800, apparaissait comme le successeur de Théodose,
chargé de faire régner partout la paix et la prospérité. Malheureusement
cette donation ne devait avoir pour le moment aucun résultat. L’empire
carolingien allait bientôt s’affaiblir et en arriver à ne plus défendre ses
frontières terrestres elles-mêmes. La papauté, perdant alors son plus ferme
défenseur, se trouvera, à son tour, réduite à l’impuissance au moment où se
répandront dans la Méditerranée les vaisseaux du plus terrible ennemi qu’elle
eût encore connu : l’Islam. Mahomet
était mort en 632. En 711, la bataille de Xérès livrait l’Espagne aux
musulmans. En 732, ils étaient arrêtés à Poitiers par Charles Martel. C’est
peu après vraisemblablement que la Corse et les îles voisines durent être
menacées par cette nouvelle invasion du sud, menaces telles que les reliques
sacrées de saint Augustin et de sainte Julie furent transportées en toute
hâte en Italie, pour les dérober sans doute à la profanation des Arabes. En
807, pour la première fois, on lit dans le chroniqueur Eginhard que la Corse
est pillée par les musulmans ; une lettre du pape Léon III, vers la même
époque, supplie Charlemagne de prendre la défense d’une île dont cet empereur
lui a fait donation. Le Carolingien y répond aussitôt par des mesures
énergiques que Pépin, roi d’Italie, est chargé d’appliquer : il met en fuite
les Sarrasins qui avaient débarqué dans l’île ; peu après le comte Burchart
leur inflige une seconde défaite. Mais l’ennemi est insaisissable et se
reforme sur-le-champ en Afrique ou en Espagne. La légende a conservé le
souvenir des craintes qu'il inspira au plus grand des Carolingiens, et elle
nous le montre ravagé par les larmes à la pensée du mal que les disciples de
Mahomet causeraient après sa mort à l’Empire. Rares sont en effet les années
où les Sarrasins n’apparaissent pas sur les rivages de notre île et ne la
pillent. En 807,
en 809, en 810, en 812, en 815, ces faits se reproduisent sans qu'on puisse
les empêcher. Tantôt les musulmans enlèvent les habitants des villes et les
emmènent sur leurs navires pour les vendre comme esclaves ; tantôt ils
brûlent Aléria qui disparaît désormais de la carte et dont les habitants se
réfugient sur les hauteurs, à Alesani ou à Serra ; tantôt ils maltraitent les
femmes, écrasent leurs enfants sur les pierres et exercent surtout leur rage
contre les édifices religieux. Il faut lire à ce sujet les chroniqueurs
corses, qui ont au moins le mérite de nous avoir conservé les traditions
orales*. D’après eux le massacre fut tel qu’il resta à peine un dixième des
habitants, c’est-à-dire ceux qui s’étaient réfugiés dans les forêts ou sur
les rochers des montagnes. Si
Charlemagne ne réussit pas à protéger efficacement la Corse, on peut
s’imaginer ce qui advint après sa mort. Les Sarrasins s’y installèrent à
demeure ; ils en firent un repaire d’où ils s’élançaient sur l'Italie. Leur
audace s’accrut à tel point et les plaintes des populations terrorisées
formèrent une telle clameur que l’empereur Lothaire, en février 823, voulut
les déloger de file. Il fit appel à tous les comtes qui y demeuraient, à
leurs vassaux, aux hommes libres, aux évêques et à leurs fidèles, bref à tous
ceux qui étaient capables de porter les armes. Il chargea le comte de
Lucques, Boniface, de venir en aide aux habitants par une croisière de police
contre les pirates musulmans. Bien que le fait soit contesté par les
historiens arabes, il n’est pas impossible que les envahisseurs aient
abandonné momentanément la Corse pour se jeter sur la Sicile, dont ils
tentaient la conquête. Leur vainqueur Boniface éleva, vers 830 semble-t-il,
le château fort qui porte son nom et qui devait servir à défendre la Sardaigne
et la Corse. Mais cette victoire fut un répit de courte durée. Dès 831, les
Arabes durent redébarquer sur nos côtes et en faire leur base d’opérations,
puisque dans les années suivantes ils attaquent l'Italie, la Ligurie,
l'Etrurie, Civita Vecchia et Rome elle-même. Le pape Léon IV dut se mettre à
la tête des Romains armés pour repousser les terribles infidèles. Il y eut en
ce moment une émigration abondante des insulaires qui se réfugiaient sous
l’égide du pape pour échapper aux Sarrasins. En 852, en effet, toute une
colonie de Corses est installée dans la cité léonine qui, depuis 847,
constitue le retranchement de la ville contre une invasion. On a évalué le
nombre de ces réfugiés à 4.000 familles, parmi lesquelles celle de l’évêque
de Sagone, Donato, aurait donné plus tard le pape Formose. Quoiqu’il en soit,
un fait indéniable subsiste : les Corses fuyaient leur patrie et se
réfugiaient à Rome où ils avaient leur rue, leurs écoles, leurs confréries.
Ils devaient s’y multiplier dans les siècles postérieurs. A
partir de cette date (850), la Corse est bien au pouvoir des Sarrasins et ni la France, ni
l'Espagne, ni l’Italie tombées dans la plus profonde anarchie ne peuvent la
leur enlever. Comment s’est opérée la conquête ? A quels événements
militaires a-t-elle donné lieu ? Quelle résistance leur ont offerte les
habitants ? Aucun texte ne nous le dit. Dans l’effroyable désordre où est
plongée l’Europe et au milieu duquel sera enfanté le régime féodal qui est le
régime du morcellement politique, aucun annaliste contemporain ne se
préoccupe de la Corse. Quant à nos chroniqueurs nationaux, ils sont tous très
postérieurs aux événements et Giovanni de la Grossa (première
moitié du XVe siècle)
aussi bien que P. Cyrnée (seconde moitié du même siècle) sont des guides peu sûrs. Leur
récit n’est que la reproduction des traditions orales, des légendes, des
contes qu’ils ont entendus. Ils mêlent tous les événements avec un mépris
certain delà chronologie ; ils les compliquent avec un tel souci du merveilleux
qu’il est difficile d'y retrouver la vérité. Ces auteurs sont plutôt les
transcripteurs des chansons de geste corses, des épopées chevaleresques de
nos ancêtres et des familles auxquelles ils ont été attachés, que des
historiens dignes de confiance. Néanmoins la légende renferme un fonds de
vérité qui n’est pas négligeable, et il serait à souhaiter qu’un insulaire
amoureux du passé entreprît une étude sur la formation de ce cycle corse où
tout le folklore de nos origines doit se retrouver. Qu’on lise, pour s’en
rendre compte, dans Giovanni de la Grossa, le récit concernant les IXe et Xe
siècles ; on sera charmé par la floraison des récits épiques. On n’y démêlera
sans doute pas la trame de l’histoire, mais on verra que la Corse n’a rien à
envier au cycle d’Arthur de la Bretagne ou au cycle de Charlemagne de la
France. Renonçons
donc momentanément à écrire le récit des événements aux IXe et Xe siècles. Il
est seulement vraisemblable probables, que les Sarrasins, appelés aussi les
Maures, aient pénétré jusqu’au centre même de la Corse et que, par les
vallées du Golo et du Tavignano, ils soient arrivés jusqu’à Corte. Les noms
de lieux qui rappellent le nom des Maures, tels que Campo dei Mori, Torre
dei Mori, Fontana dei Mori, etc., sont très nombreux, particulièrement
autour de Corte. Quand Giovanni place à Poggio del Palazzo, près de Venaco,
la résidence du roi Sarrasin, il ne fait que rapporter une tradition fondée
sur quelque fait précis. N’est-ce pas autour de Corte que se livrèrent plus
tard les sanglants combats pour la délivrance de l'île ? Comment les
habitants, évangélisés de la veille, auraient-ils du reste résisté longtemps
à l’envahisseur ? Il est permis d’admettre que beaucoup d’entre eux ont
embrassé l’islamisme qui leur offrait de nombreux avantages, entre au 1res
celui de ne pas payer d’impôts. Ainsi, pour la seconde fois, les Corses
auraient en partie renoncé au christianisme. C’est
là tout ce que l’historien peut dire sans trop d'erreurs. Est-il du moins
mieux renseigné sur la durée de l’occupation sarrasine[8] ? En réunissant les quelques
textes qui peuvent nous éclairer, nous y voyons d’abord vient chercher qu’en
963 un roi d'Italie, Adalbert, en Corse un refuge contre son adversaire,
l'empereur Othon. Il doit donc posséder dans l'île quelque territoire. Vers
970, le comte de Provence décide d’expulser les Maures de son domaine ; ils
sont établis près de Draguignan. Il invite les cités de Gênes et de Pise à
s’unir à lui pour les chasser d’abord de la Corse qui leur sert de base
d’opérations. L’accord est conclu et les alliés remportent une grande
victoire sur les musulmans, mais sans atteindre leur but. Pierre
Cyrnée raconte que, vers l'an 1020, les Pisans conduits par un certain
Alessio attaquent les Maures, dont ils jugeaient le voisinage dangereux et,
après avoir débarqué à Saint-Florent, leur infligent une défaite et leur font
abandonner File. Mais si ce récit est quelque peu erroné parce qu’il voudrait
établir l’ancienneté des droits de la République de Pise sur la Corse, il ne
doit pas l’être entièrement, car la ville toscane était alors en pleine
prospérité et très capable de se mesurer avec les Sarrasins. En tout cas ces
trois événements, qui se déroulent sur une courte période d’un demi-siècle,
prouveraient qu’au commencement du xi e siècle les chrétiens reprenaient
l'offensive. Or un texte plus précis vient confirmer cette supposition en
1077. Grégoire VII, qui allait être le digne continuateur de la politique de
Grégoire le Grand, essayait de faire rentrer l’île sous la domination du
Saint-Siège ; il s’en considérait comme le seul propriétaire et il écrivait
aux Corses : « Aucune nation, aucune famille ne possède un droit sur votre
île. En vous soumettant par la force, vos maîtres actuels ont commis un
sacrilège. Vous ne leur devez ni fidélité, ni obéissance. Si vous avez besoin
d'être défendus, j’ai assez de comtes et de marquis en Toscane à vous offrir.
» Et le légat Landolphe, qu’il leur envoie, doit revendiquer fermement la
suzeraineté du Saint-Siège sur des usurpateurs. Ainsi,
en 1077, l’île est déjà réoccupée en partie par les chrétiens, puisque le
pape songe à la leur disputer. Cela ne veut pas dire que les Maures en ont
été définitivement et totalement expulsés, mais on peut placer entre 1030 et
1050 le grand événement du recul des musulmans. C’est après cette date que
furent rebâties les églises telles que la Canonica et San-Perteo, celles de
Carbini, de Murato, etc. Mais la lutte continua dans file même entre les
chrétiens venus par le nord et les Arabes qui se réfugièrent dans le sud. Qui
nous contera les exploits des Cids corses, de ces héros de nos montagnes qui
luttèrent pied à pied contre l’infidèle et le refoulèrent ? La croisade se
poursuivit certainement pendant tout le XIIe siècle, surtout autour de Corte
et dans l’arrondissement de Sartène, où les noms de lieux formés avec le mot
arabe Cala, qui signifie station ou port abrité, sont nombreux. Citons
Calasima, Calacuccia, Calabraghe et les quinze Cale de Sartène. En 1150
cependant les Arabes y conservaient encore des abris. Le comte sarrasin de
Valence, dans un traité avec Pise, s’engageait à admettre librement les
bateaux de cette République dans ses comptoirs corses, tandis qu’en 1185, le
roi sarrasin de Majorque promettait à la même cité de ne plus rien tenter
contre la Sardaigne et la Corse. La croisade, qui devait replacer cette
dernière île sous l'autorité du Saint-Siège, avait donc certainement duré un
siècle et demi. Pénible et héroïque à ses débuts, elle se terminait
heureusement à la fin du XIIe siècle. Que
restait-il à la Corse de la domination des Sarrasins ! Rien ou presque rien.
Ces conquérants, comme les Turcs de nos jours, se souciaient peu de
civilisation ; ils se contentaient du tribut ou des razzias. Il est permis de
croire que beaucoup d’insulaires, désireux d'échapper aux lourds impôts qui
étaient exigés du vaincu et qui atteignaient le cinquième du revenu, se
convertirent à l'islamisme. C’est à eux, sans doute, que font allusion les
historiens quand ils nous parlent d’esclaves corses vendus par les Pisans :
ces malheureux ne pouvaient être que des musulmans faits prisonniers dans les
combats. La disparition de l'évêché d’Accia, qui fut rétabli plus tard,
serait une preuve des progrès de l'islamisme jusque dans l'intérieur de
l’île. L'administration, représentée par un Vali absolu, que Giovanni
appelle un roi, se bornait à la perception des taxes. Elle ne semble pas
avoir réalisé les mêmes progrès qu’en Sicile. Pas de monuments, à moins qu’on
n’attribue aux Sarrasins cette décoration de certaines de nos églises,
curieuses par la coloration des pierres et par la profusion des arabesques ;
quelques cultures sans doute, telles que le figuier de Barbarie et le palmier
; une poésie traînante et chantée sur un mode oriental ou africain ; une
partie du vocabulaire avec des mots tels que scialare de in scia
Ilha qui signifie se bien porter ; damijana, de damdjana ; giara
de giarrah, etc. C’est apparemment tous les profits que la Corse leur
doit. En revanche l’état de guerre permanent que l'invasion arabe a perpétué
dans l’île jusqu’au moment de l’expulsion a paralysé le développement
économique que l'empire romain, puis carolingien avait créé ; il a dépeuplé
l’ile des habitants du littoral qui se sont réfugiés sur le continent voisin
ou sur les montagnes, a placé la femme dans une condition inférieure, a
transformé enfin les quelques agriculteurs d’autrefois en montagnards
méfiants et pillards, vivant de leurs troupeaux ou de leur butin et isolés
dans une caverne inconnue ou dans un village escarpé. La fin
de la période des invasions est donc caractérisée par l’oubli de toute
civilisation antérieure. Séparés de l'Italie, oubliés par les papes et les
empereurs, privés de gouvernement central, les Corses sont retombés dans leur
ancienne barbarie. Ils se sont groupés en petites communautés indépendantes,
sur des rocs inaccessibles et sous la direction d’un chef. L’individualisme
triomphe, les sentiments violents l’emportent. Comme sur le continent, la
période féodale est née. RÉSUMÉ Après
la chute de l’empire romain, les invasions se succèdent en Corse pendant cinq
siècles. I. Les
Barbares et la papauté. — Ce fut à partir de 455 celle des Vandales qui
fut moins terrible qu’on ne l'a dit. Sainte Julie, patronne de la Corse, fut
martyrisée à cette époque. Puis vint le gouvernement des Grecs ou Byzantins
qui dura deux siècles, de 535 à 725, dépeupla file et la replongea dans la
barbarie. Mais le
pape Grégoire le Grand intervint vers 590. Actif et énergique, il fit
respecter son autorité par l’empereur d'Orient lui-même et eut dans l’île un
délégué qui eut pour mission de soulager les pauvres et de protéger les
clercs. Les évêques insulaires durent obéir au pape. L’évêché d’Accia fut
créé, des monastères fondés, les clercs et les fidèles défendus contre le
gouverneur ou l’empereur. Le pape devint très populaire. II. Les
Sarrasins et leurs ravages. — Vers 725, les Lombards enlèvent la Corse à
l’Empereur d'Orient. Mais Pépin le Bref en 755, puis Charlemagne la leur
reprennent et la donnent avec une partie de l'Italie à la papauté. Cette
donation fortifiait l'influence pontificale dans l’île, mais elle n’eut pas
d’effet immédiat. L’Empire et la papauté s’affaiblissent après Charlemagne et
les Arabes ou Sarrasins musulmans arrivent. Ils massacrent et pillent, les
populations fuient sur les montagnes ou émigrent en Italie. La forteresse de
Bonifacio est inutilement construite pour les surveiller. La Corse est
bientôt au pouvoir des musulmans. III. Leur
domination et leur expulsion. — Ils la gardèrent en partie jusqu'au XIIe
siècle, sans songer à en faire un pays prospère ; ils n’en tirèrent que de
l’argent ou du butin. Un vali la gouverna, et beaucoup de Corses se firent
musulmans. Les Sarrasins furent expulsés au XIIe siècle par une croisade des
Pisans, Génois et Provençaux ; ils ne laissèrent d’eux aux Corses que
quelques plantes, quelques mots de la langue, une poésie traînante et surtout
un effroyable désordre, d'où sortit le régime féodal. LECTURES 1° LETTRE DE GRÉGOIRE VII AUX ÉVÊQUES ET HABITANTS DE LA CORSE
Vous
savez bien, mes frères, et vous aussi, mes fils qui m’êtes si chers en
Jésus-Christ, qu'aux yeux de beaucoup de peuples Pile, dont vous êtes les
habitants, appartient d’une manière certaine, par droit de propriété, au
Saint-Siège ; aucun homme, aucune puissance ne peut, si ce n’est l’Église
romaine, en revendiquer la possession. Ceux qui s’en sont violemment emparé
et ont refusé à saint Pierre l’obéissance, la soumission et la fidélité ont
commis un crime de sacrilège et gravement compromis le salut de leur âme.
Mais nous avons appris par quelques-uns de nos fidèles, qui sont aussi vos
amis, que vous désireriez retourner sous la glorieuse juridiction du Siège
apostolique et que, grâce à vos soins, de votre temps, le pouvoir judiciaire
que les envahisseurs avaient ravi au bienheureux Pierre lui a été rendu. Nous
nous en réjouissons fort car cet événement, nous le savons, vous procurera
dans le présent et l'avenir gloire et profit. En cette situation, il ne faut
ni nous diviser ni hésiter en quoi que ce soit. Si vous avez la volonté ferme
de garder intacte votre foi envers le Bienheureux Pierre, nous avons, grâce à
Dieu, en Toscane, un grand nombre de comtes et de nobles personnages qui,
s'il est nécessaire, sont prêts à vous venir en aide et à vous défendre.
Aussi, puisqu’il vous a semblé qu’en cette affaire le moment était venu, nous
vous envoyons notre frère Landolphe, évêque de Pise. 1er octobre 1077. Lettres de GRÉGOIRE VII (Cf. Poli, p. 177, traduction Ambrosi). 2° RAVAGES DES SARRASINS
Les
Corses aussi virent se tourner contre eux la fureur de cette nation barbare,
ennemie acharnée du nom chrétien. Les Sarrasins abattaient et foulaient aux
pieds tout ce qu’ils rencontraient, massacraient les femmes, écrasaient les
enfants contre les pierres, livraient aux flammes tous les édifices privés ou
religieux. Alors les Corses coururent précipitamment aux armes et marchèrent
contre leurs féroces ennemis ; mais ils furent enfoncés au premier choc. La
guerre continua néanmoins et les barbares furent vainqueurs sur plusieurs
points. Combien se livra-t-il de batailles rangées, combien des nôtres
succombèrent pendant cette guerre, la rareté des documents concernant cette
époque ne nous permet pas de le rapporter d’une manière exacte. La tradition
raconte que les barbares firent un tel massacre des habitants de notre île
qu'il resta à peine le dixième de la population. Parmi ceux qui avaient
échappé, les uns se réfugièrent dans les montagnes, d’autres se cachèrent au
fond des forêts, d’autres se retranchèrent sur des rochers. P. CYRNÉE. (Chronique Corse, p. 74. Trad. Letteron.) BIBLIOGRAPHIE SOURCES :
GRÉGOIRE LE GRAND. — Lettres sur la Corse, publiées et commentées par M.
Letteron dans Bulletin de la S. des Sciences corses (1881). PROCOPE. — De la guerre contre les
Vandales. MARCUS. — Histoire des Vandales. EGINHARD. — Annales des Francs (collection de
dom Bouquet). MURATORI. — Scriptores rerum
italicarum. GRÉGORI. — Statuti di Corsica,
publiés en 1843, chez Dumoulin. Lyon. OUVRAGES PART1CUL1ERS :
GIOVANNI DE LA GROSSA. — Chronique (des origines à
1539) publiée par
M. Letteron, dans le Bulletin de la S. des Sciences corses (1910). P. CYRNÉE. — De rebus Corsicis (chronique
corse), ouvrage
cité. X. POLI. — Ouvrage cité, chap. I. Mgr DE LA FOATA. — Idem. CÉSAR CANTU. — Histoire universelle, t. VII. |
[1]
Les Vandales en furent une première fois chassés, en 456, par le Suève Ricimer,
maître de la milice de l’empereur Avitus à Rome ; une deuxième fois, de 462 à
469, par le comte Marcellin, envoyé de l'empereur d’Orient.
[2]
Le concile de Carthage réuni en 484 par l’arien Hunéric, fils de Genséric,
exila en Corse, pour y être employés au transport du bois des constructions
navales, 46 évêques catholiques (Cf. Victoris Vitensis, liv. III, chap. V).
[3]
Saint Grégoire, Epislolæ, liv. I, V, VII.
[4]
Lettres, liv. I, ép. 78.
[5]
« Les fonctions dont nous sommes investis et la vive affection que nous avons
pour vous nous en font un devoir, écrivait-il au clergé et aux principaux
habitants de la Corse (lettre 80, liv. I), car si le troupeau n’est pas l’objet
des soins du pasteur, il tombe dans les pièges de l’ennemi. »
[6]
Ces deux noms renferment l’un et l’autre le mot rusticus, grossier,
barbare.
[7]
Cf. le chapitre suivant.
[8]
Il faut accepter sous bénéfice d’inventaire la version de Giovanni de la
Grossa. Il attribue l'expulsion des Sarrasins à un contemporain de Charlemagne,
Hugo Colonna, qui aurait bâti la Canonica. Ce monument ne date cependant que du
XIIe siècle.