HISTOIRE DES CORSES

PREMIÈRE PARTIE — LA CORSE MÉDITERRANÉENNE

 

CHAPITRE PREMIER — LA CORSE DANS L’ANTIQUITÉ.

 

 

S’il est vrai de dire qu’un peuple heureux n'a pas d'histoire, les Corses doivent avoir été très malheureux depuis l'antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours. Aucun peuple ne peut revendiquer une existence plus troublée, plus complexe que la sienne. Tour à tour les différentes races qui ont occupé le bassin de la Méditerranée l’ont envahie et conquise ; quelques-unes d’entre elles l’ont prise pour champ de bataille, et sa destinée, semble-t-il, fut d’être un enjeu qu’on se disputa pendant des siècles.

 

C’est que la position géographique de la Corse est particulièrement favorable. Elle est avec la Sardaigne un véritable pont qui facilite le passage entre l’Afrique du Nord (ancienne Lybie) et la France du midi ou pays des Celtico-Ligures. Elle est un point d’escale pour tout navigateur qui vient du sud et se dirige vers le nord ou qui de l'ouest va vers l'est. Elle est une étape maritime sur la route qui conduit de la Méditerranée orientale à l’embouchure du Rhône et jusqu’aux pays de l’étain et de l’ambre. A l’époque où la navigation privée de boussole devait longer les côtes et éviter la pleine mer, le marin audacieux qui s’éloignait de Sicile se voyait obligé de suivre le littoral sardo-corse, qui le rapprochait de ceux de l’Italie septentrionale et de la Gaule.

 

Comment s’étonner que notre île ait été, bien avant l'époque historique, peuplée par une race sur laquelle nous n'avons que des documents très épars. Y eut-il un homme quaternaire ou paléolithique ? On peut le supposer, mais non l’affirmer ; si les vestiges en sont nombreux dans toute l'Europe occidentale, en Corse ils sont encore incertains. L’existence d’une race néolithique, vieille de plusieurs millénaires avant Jésus- Christ, est, au contraire, indéniable. Ses instruments de pierre polie, ses flèches, ses polissoirs, ses racloirs, ses objets d’ornement ou d’utilité domestique ont été découverts récemment dans le sol. Ils prouvent que cette race a dû posséder une civilisation, vivre en société, pratiquer l'industrie, se servir d’animaux domestiques. Mais il serait impossible de déterminer son origine. Il faut attendre que les savants palethnologues et anthropologistes aient plus de données et de matériaux pour savoir d’eux quels furent nos premiers parents. Toutefois, si l'on s’en tient aux enseignements de la géographie, il faut bien admettre que l’homme paléolithique, s’il a jamais vécu dans l’île, a dû venir du sud, puisque les invasions glaciaires rendaient le nord inhabitable. Une vaste civilisation primitive, qui dut avoir pour centre l’Afrique, étendit ses tentacules à l’ouest jusqu’aux Pyrénées, à l’est jusqu’à la Corse et l’Italie du nord[1].

 

Quant à en dire plus long, cela semble impossible[2]. La vérité nous oblige à confesser notre ignorance. Mais il n’est pas défendu, bien qu’il faille en user avec une certaine réserve, de faire une hypothèse sur l’existence de Corses à l’époque de la pierre taillée ou paléolithique et sur leur survivance jusqu’au jour où apparurent les peuples de l’âge classique. Remarquons tout d’abord que l’originalité de notre préhistoire insulaire, dont un coin du voile commence à se soulever, réside dans ce fait que les matériaux du paléolithique et du néolithique se trouvent mélangés, tandis que sur le continent ils se rencontrent la plupart du temps dans des couches isolées. Les populations primitives ont dû, ici, semble-t-il, se superposer sans arrêt ou se mélanger ; ailleurs elles se sont succédé, quelquefois à des milliers d’années d’intervalle. Le néolithique lui-même se prolonge très tard, se mêle au protohistorique, et celui-ci au Hallstatien qui, vers le Ve siècle, ne se sépare pas de la civilisation classique[3]. De sorte que les peuples historiques ont vraisemblablement trouvé une île très peuplée déjà par une ou plusieurs races.

D’où venaient-elles ? nous en sommes réduits à des hypothèses. La plus séduisante est assurément celle-ci. A l’époque quaternaire ancienne ou paléolithique, une migration d’hommes serait venue du sud, des régions africaines qu'un climat humide rendait plus habitables que de nos jours, et elle aurait gagné peu à peu vers le nord, en suivant une double voie, celle du Maroc-Espagne et celle de la Tunisie-Sicile-Sardaigne. Ces deux routes humaines étaient d'autant plus faciles que l’Afrique se trouvait géographiquement reliée à l'Europe ; le détroit de Gibraltar et le canal de Tunis n'existaient pas encore. La faune des petits animaux, dont le déplacement est difficile, offrait des ressemblances en Corse, Sardaigne, Espagne, Provence, où l’on a découvert des débris fossiles de Musaraignes et de petits lièvres ou lagomys ; la communication entre les deux continents et les îles tyrrhéniennes à des époques relativement récentes serait ainsi prouvée.

Cette colonisation d’Africains se dirigea donc lentement vers les Pyrénées d’une part, vers la Sardaigne et la Corse de l’autre. Les premiers venus s’installaient aux abords mêmes de leur pairie d'origine, Espagne et Sardaigne, et on peut admettre que ce furent les hommes beaucoup plus tard appelés les Ibères. Les derniers arrivés, au contraire, poussaient vers le nord pour trouver des régions vides, et, franchissant les Pyrénées, se cantonnaient dans toute la France méridionale et l'Italie septentrionale où ils devaient être connus, des milliers d’années après, sous le nom de Ligures. Ibères et Ligures seraient donc les rameaux d'une même race africaine, ce qui paraît admis par la grande majorité des anthropologistes, et c’est à leur localisation dans des régions différentes que seraient dues leurs différences de civilisation postérieure. Du reste on s’accorde à reconnaître que tous sont des types d’une dolichocéphalie accentuée, et dans la Corse elle-même, où seraient venus les ancêtres des Ibères, les mensurations de crânes ont généralement donné pour les habitants des cantons reculés un indice voisin de 74 ou 75.

On doit se demander à quelle époque se serait produite cette migration. Il est probable qu’au début du quaternaire, au temps dit chelléen, toute la région méditerranéenne jouissait du même climat doux et humide. Comme peuvent le faire supposer les traces de l’éléphant antique, du rhinocéros et de l’hippopotame, découvertes dans le diluvium de l’Espagne et de l’Italie, les Africains purent eux-mêmes être séduits par ces contrées nouvelles dont la flore[4] et la faune rappelaient celles de leur continent d’origine. Les forêts aussi abondantes que celles des tropiques actuels leur permettaient de conserver leurs goûts alimentaires, leur genre de vie dans les arbres et leurs coutumes de grimpeurs.

Or, pendant des centaines de siècles, ces envahisseurs se modifièrent forcément, se développèrent sur place et créèrent cette civilisation de la pierre taillée, dont les vestiges, en Corse même, ont été découverts par le Dr Forsyth Major. Mais ils eurent à supporter le refroidissement considérable de la température due à l’extension des glaciers du pôle et à des causes encore mal déterminées. Ils se réfugièrent dans les grottes et les cavernes, ou, abandonnant les montagnes et les plateaux, ils se rapprochèrent du littoral, comme les espèces animales ou végétales. Ils y trouvaient en effet un climat adouci par la mer. Des dizaines de milliers d’années environ avant l’époque historique, à l’époque moustérienne, le climat devait être aussi rigoureux que celui de la Sibérie orientale actuelle, et s’il était plus humide, cela contribuait à rendre les terres continentales encore plus inhabitables. Le recul et le progrès des glaciers dans les temps qui suivirent durent être accompagnés par celui des hommes et des animaux. Et quant au Magdalanéen, à la fin du cycle paléolithique, le froid redevint assez sec pour que le renne et le mammouth[5] d’une part, les mousses polaires de l’autre gagnassent l’Europe centrale, sans excepter la France, tous les versants septentrionaux des montagnes durent être désertés par leurs habitants.

Il en fut sans doute de même en Corse. Les stations paléolithiques de la région centrale, telles que Southwell Cave ou l’abri de Selonia, furent couvertes par les glaces, en particulier les pentes des grands massifs, qui faisaient face aux Alpes ou aux Apennins d’où venaient les vents glacés, virent fuir leurs habitants. Ceux-ci se logèrent, à cette époque-là, dans la partie méridionale, la région de Sartène, où les débris de leur industrie et les particularités ethniques ou philologiques ont frappé fréquemment l’attention des savants. La civilisation de ces « Ibères » corses semble avoir été particulièrement grossière ; on n’a encore trouvé aucun de ces débris d’os ou d’ivoire travaillé, aucune de ces sculptures, aucun de ces dessins, caractéristiques du Magdalanéen continental, mais cela s’expliquerait par l’isolement d’une race insulaire, qui, loin des grands groupements du nord et de l’est, aurait ignoré leurs découvertes ou leurs progrès et n’aurait pu en profiter.

Quoi qu'il en soit, telle était la situation des peuples du bassin méditerranéen, quand le réchauffement du climat vint étendre à nouveau faire de leur dispersion. Les Africains, sortis des grottes, imaginèrent le polissage delà pierre et pour marquer ce progrès, les palethnologues en ont fait la caractéristique de l’âge néolithique. Les hommes se déplacèrent à de grandes distances et surtout vers le nord, jusqu’en Grande- Bretagne, grâce à leurs découvertes, que les longs séjours dans les grottes avaient dû faciliter, à leur habitude de vivre désormais en société, à leurs connaissances de la chasse, de la pêche, de la domestication des animaux, tels que le bœuf et le chien.

Alors se fit sans doute la construction de ces monuments attribués longtemps aux druides, dolmens, menhirs, cromlechs[6], que nous retrouvons sur le passage des races néolithiques et partout où elles ont stationné, c’est-à-dire dans toute l'Europe occidentale. Une civilisation nouvelle, enfantée par les mêmes peuples, et sans qu’il soit besoin d’introduire des éléments ethniques nouveaux, succédait à l'ancienne, comme fruit des longues souffrances endurées dans les cavernes. Elle conduisait l'humanité jusqu’aux temps protohistoriques. C’est ici que se placerait une invasion de peuples brachycéphales, sortis de l’orient, s’avançant vers l'ouest avec une civilisation différente et des mœurs plus belliqueuses. A leur contact les habitants installés en France, Espagne ou Italie durent être refoulés, massacrés ou assimilés. Les uns se réfugièrent dans les montagnes de la Ligurie ou s’échappèrent vers le sud, les autres se cantonnèrent sur le double versant des Pyrénées occidentales. Un grand déplacement de peuples se produisit. Les néolithiques appelés Sicules, qui habitaient la Latium actuel, descendirent vers Messine ; ils se logèrent ensuite dans la Sicile orientale jusqu’à l’époque classique, à côté des Sicanes de la partie occidentale qui étaient eux- mêmes venus directement d’Afrique dans des temps très reculés. Ainsi se rejoignaient, après des centaines de siècles, des frères d’origine dont certains avaient fait tout le tour du bassin de la Méditerranée.

Une même rencontre se produisit en Corse. La tribu qui avait pris le surnom de Ligure et dont l’habitat allait jusqu’en Toscane se trouva la première pressée par l’invasion ; menacée par le nord, elle était contenue au sud par ces Sicules dont le déplacement n’était pas encore accompli. Une issue lui restait vers les îles de la côte, et par Elbe et Capraia, elle se sauva en Corse. Les nouveaux immigrés s’établirent au nord-est, après avoir accompli par l’ouest le périple de la mer ; ils retrouvèrent leurs frères, arrivés jadis du sud et dont ils se distinguaient par une civilisation plus brillante. Ils connaissaient probablement l’art de travailler le bronze et de produire ces objets curieux dont les localités de Cagnano, de Murato, de Belgodère et de Prunelli nous ont donné beaucoup de spécimens. Une vie plus agitée et des voyages lointains les avaient différenciés de ceux qui n’avaient pas, depuis des millénaires, quitté l’île de leurs ancêtres. Très probablement leur langage différait et cela n’était qu’une conséquence d'un mode d’existence qui avait été distinct. Le peuplement de la Corse aurait donc été fait par une même race africaine, dont un rameau ibère, apparenté aux Sardes, serait venu du sud-ouest et un rameau ligure, au nord-est, aurait débarqué d'Italie. Les dolmens de l’arrondissement de Sartène, comme ceux de la région du Cap ou de la Balagne, seraient dus à cette race, de sorte que la préhistoire ne ferait que confirmer les données de l’histoire ou de la philologie.

 

Celles-ci en effet remontent peut-être moins haut, mais conduisent presque au même résultat. Pour découvrir les origines de la civilisation corse, elles font appel à certaines sciences auxiliaires et en premier lieu à la toponymie. C’est elle qui, en Grèce, a rendu tant de services aux historiens ; elle pourrait nous aider dans nos recherches sur les antiquités insulaires. L’étymologie de certains noms de lieux peut parfois mettre sur les traces de la vérité. Et d’abord qu’est-ce que ce nom de « Corse[7] » qui semble avoir été le seul connu des anciens ? Faisons définitivement justice de cette appellation de Kallisté, « la très belle », empruntée à Hérodote et que des commentateurs inexpérimentés avaient attribuée à nôtre île. Comment les marins auraient-ils donné jadis un tel qualificatif à une terre qui leur apparaissait comme un rocher couvert de forêts impénétrables, c’est-à-dire sauvage et inculte ?

 

Beaucoup d’hypothèses ont été construites pour expliquer ces noms de Cyrnos et de Corsica ; trois méritent d’être retenues, parce qu’elles prouvent les efforts de l’imagination des historiens qui nous ont précédé. Un fils d’Hercule, dit l’un, du nom de Cyrnos, aurait émigré en Corse et donné son nom à l’île, au temps où son père pourchassait les monstres de l’Italie et où son frère Sardus allait fonder la race des Sardes. Quel peuple pourrait revendiquer de plus glorieuses origines ? Un autre prétend que Cor, neveu d'Enée, aurait ravi Sica, nièce de Didon, reine de Carthage, et se serait réfugié dans l’île que nous habitons ; le peuplement de la Corse serait ainsi la conséquence d'un rapt. Enfin d’autres affirment qu’une femme de Ligurie, Corsa, poursuivit un jour jusqu’en Corse un taureau de son troupeau qui s’était échappé ; elle se serait installée sur cette terre pour y devenir la première mère des habitants.

 

Ces trois légendes paraissent sans doute invraisemblables ; elles nous font sourire. Mais les esprits graves auraient tort de les rejeter entièrement. Dans l'antiquité une légende traduit toujours un fond de vérité et si les Grecs, avec leur imagination ardente, embellissaient beaucoup, ils inventaient fort peu. Les deux premiers de ces récits semblent prouver que les anciens habitants de la Corse étaient d’origine orientale, phénicienne peut-être, presque sûrement africaine et retenons ce premier point. Toutefois ce n'est pas à de telles observations qu'il faut recourir pour expliquer le nom de « Corse ». Celui-ci doit avoir été vraisemblablement donné à l’île par des marins que sa forme curieuse a frappés. Or les premiers navigateurs qui fréquentèrent ces parages, à l’époque préclassique, les premiers qui s’aventurèrent hardiment sur la mer, jusqu’aux colonnes d’Hercule, ou détroit de Gibraltar, étaient les citoyens de Tyr, ceux de Sidon qui fondèrent Carthage. La langue des Phéniciens, habitants de ces deux villes, a un radical « Ker » ou « Kir » qui signifie « promontoire » et celui de Cic qui se traduit par « mince, effilé »[8]. La Ker-sica serait donc l’île au promontoire effilé. Ceci ne semble- t-il pas plus plausible que les explications de nos romantiques devanciers[9] ?

 

Le fait incontestable est donc celui de la visite et de la colonisation phéniciennes sur la côte orientale de l’île ; du reste la mer Tyrrhénienne était le domaine de ces hardis marins de Tyr dont il serait facile, mais trop long, de signaler ici les traces nombreuses de leur passage. Les noms de lieux ont souvent une physionomie gréco- latine qui les rattache à l’influence orientale ; celle-ci a été prépondérante pendant plusieurs siècles, à l’époque classique, et a dû faire disparaître les noms antérieurs. Mais comparons-leur les noms de la côte occidentale et de toute la région appelée Banda di Fuori, qui ont été plus rebelles, parce que plus lointaines, à la langue d'Homère ou de Cicéron. On est frappé par la dissonance de leurs radicaux. On y trouve des localités appelées Zonza, Zoza, Zicavo, Bastelica, qu'un Grec ou un Romain n'hésiterait pas à qualifier de noms barbares, mais que certains philologistes ont apparentés au berbère. D'autres ont signalé les ressemblances curieuses qui existent dans la toponymie corse et basque. Ils ont rapproché les mots de Aïtone (grand-père), d'Asco (nombreux), de Ersa (bord), de Ghisoni (homme), de Ota, qui se trouvent dans l’un et l'autre dialecte ; de même ceux de Lama, Tavera, Nebbio, etc. On pourrait multiplier les exemples, mais il suffit de savoir que près de deux cents noms de lieux corses se retrouvent intégralement ou dans leurs racines sur les deux versants pyrénéens. Tous ou presque tous sont localisés dans les montagnes insulaires. Il résulte de cela que la partie occidentale aurait été peuplée par une race d’hommes, appelés les Ibères et dont un rameau, sous le nom de Basque, a survécu au milieu des Pyrénées.

 

Tels sont les renseignements que nous fournit la philologie. Demandons à l’histoire de nous renseigner à son tour sur les premiers habitants de l'île. La colonisation de la Sardaigne par des tribus venues d’Afrique et détachées de ce peuple que les historiens désignent sous le nom de Libyens (peut-être les Ibères) ne saurait être niée. L’une de ces tribus se serait avancée jusqu’au nord de l'île et aurait envahi le sud même de la Corse ; les deux îles sont si voisines qu'un même peuplement devait les réunir. Cette opinion était déjà celle de Varron, au temps d’Auguste. La parenté des Corses méridionaux et des Sardes septentrionaux est prouvée du reste par beaucoup de faits : par le dialecte de Sassari qui se rapproche de celui de Sartène, voire d'Ajaccio ; par les coutumes locales qui ont de fréquents rapports ; par la ressemblance des noms de lieux, comme Sardo et Sardeggia, Sartène et Sardaigne. Un voyageur observait que les gens de Sassari, au nord-ouest, méprisaient ceux du sud-est et se considéraient d’une race distincte. Après lui nous remarquons que les Corses du Sud-Ouest se croient différents de ceux du Nord-Est. La colonisation africaine est affirmée par les écrivains de l'antiquité. Les Grecs avec Pausanias[10], les Latins avec Pline le Jeune déclaraient que les Libyens, dont la marine était puissante au xvi c siècle avant notre ère, avaient occupé la Sardaigne. Dans le Pro Scauro, Cicéron traite les Corses et les Sardes de « sales Africains ». Ibères et Libyens, Basques et Sardes-Corses étaient, pour les anciens, les membres d’une même famille dont l'aire de dispersion couvrait l'Europe occidentale et l’Afrique septentrionale.

 

Or la plupart des mêmes auteurs admettaient une autre migration qui, partie du golfe de Gênes, était venue jusqu'en Corse, dans la partie nord. Le Cap tend en effet son promontoire vers l’Italie alpestre pour en attirer les habitants. Les témoignages de cette invasion ne manquent pas. Sans recourir à la légende indiquée plus haut et vouloir considérer la dame Corsa, qui poursuivait un taureau, comme la conductrice d’un peuple qui vint mêler ses destinées à celles des Sardo-Corses, rappelons-nous que les écrivains latins, même les plus sérieux, comme Salluste, s’accordaient à dire que les premiers hommes de l’île avaient été Ligures. À ce sujet encore la toponymie pourrait nous rendre des services. De l’aveu de presque tous les philologues, le suffixe en ascus est d’origine ligure ; on le trouve fréquemment dans la nomenclature géographique de la Corse, en particulier sur la côte orientale. Dans les arrondissements de Bastia et de Corte, les mots de Venzolasca, Grillasca, Asco, Palasca sont significatifs. Sans doute on les rencontre autour de Calvi et de Sartène, mais comme des exceptions. Il en est de même du suffixe inco, qu’il convient de signaler dans Bevinco et Casinca. Pour que ces deux exemples soient plus saisissants, usons d'un procédé classique : pointons à l'encre rouge sur la carte d’état-major tous les noms se rattachant à ces deux terminaisons. On sera frappé de voir (pie les mots ligures se rencontrent au nord-est de la Corse, jusqu’à la vallée du Tavignano, et par Vizzavona descendent jusqu'à la vallée de la Gravone, pour ne pas dépasser celle du Prunelli.

Nous avons ainsi la limite d’extension de ce peuple, au nord-est[11]. Cette répartition est caractéristique, pour ne pas dire probante. Il faut regretter que l’anthropologie ne puisse pas, en cette matière, nous convaincre par ses preuves. S’il est à peu près admis aujourd'hui que les anciens Ligures étaient dolichocéphales, les mensurations craniologiques, en Corse, sont encore contradictoires ou trop insuffisantes pour pouvoir affirmer que les Corses le sont aussi. Il faut se contenter des données que la légende et l’histoire nous transmettent et résumer ainsi nos connaissances sur l’origine des Corses : leur pays a été envahi par deux peuples au nom distinct : les Ibères ou Libyens, venus au sud-ouest, par la Sardaigne ; les Ligures, au nord-est, venus par l’Italie. Plus tard, les Phéniciens qui donnèrent son nom à file, nouèrent des relations avec ces deux groupes ethniques, issus peut- être d’une même race. Ces conclusions sont celles que la préhistoire, la philologie, la légende et l’histoire nous fournissent en même temps. C’est donc avec cette dualité d’origine que nos ancêtres pénètrent dans l'histoire.

 

A partir du Xe siècle avant Jésus-Christ, en effet, l’Italie et par suite la Corse, sa voisine, va devenir le champ de bataille des peuples qui jusqu’alors avaient été confinés dans la Méditerranée orientale. Les Phéniciens d’abord qui, suivant Thucydide et Diodore, ont occupé les îles voisines de l'Italie, vers le XVe siècle avant Jésus-Christ, et par suite ont eu sur les côtes de Corse les comptoirs nécessaires à leur commerce et à leurs communications avec la Gaule[12]. Ensuite les Etrusques, ce peuple dont les origines restent encore obscures, mais dont nous connaissons les brillantes destinées en Italie du Xe au Ve siècle, vinrent occuper la Corse. Maîtres de la Toscane et de la Campanie depuis le Pô jusqu'au Volturne, ils furent attirés sur le littoral d’une île qui était riche en mines, en forêts et en cire et à laquelle les reliait l’île d’Elbe. Peut-être même ces hommes industrieux exploitèrent- ils le sous-sol du cap Corse et fondèrent-ils sur la côte des établissements durables ! En tout cas, tout vestige en a disparu ; l’épaisseur des alluvions qui s’étalent de ce côté et dont le dépôt est récent nous cache toute trace de leur séjour.

 

Quoi qu’il en soit, ils s’en considéraient si bien les maîtres qu’ils s’opposaient à toute tentative étrangère de débarquement. Leur puissante marine faisait la police d’une mer dite par eux Tyrrhénienne et ils la considéraient comme une propriété inviolable. Malheur à l’audacieux qui s’aventurait jusque-là ! Les infortunés Phocéens s’en aperçurent au vi e siècle avant notre ère. Phocée, ville d’Asie Mineure, dont les habitants d'origine grecque avaient déjà fondé des colonies lointaines, fut un jour assaillie par l’armée perse de Cyrus. Ses défenseurs étaient sur le point de succomber quand ils se décidèrent à fuir l'esclavage imminent pour fonder au loin une patrie nouvelle. Ils embarquèrent sur leurs vaisseaux les femmes, les enfants, les statues de leurs dieux, s’élancèrent sur la mer et vinrent jusqu'en Corse, vers 537, retrouver des compatriotes qui s'y étaient établis quelques années auparavant à Alalia, à Nicea, à Morsiglia. L’établissement de ces rivaux, dont la marine, en peu de temps, devenait redoutable, inquiéta les Etrusques[13]. Avec l'aide des Carthaginois, déjà puissants dans ces parages, ils infligèrent aux Grecs un désastre naval décisif. Les Phocéens s’enfuirent, pour la seconde fois, devant leurs ennemis, se dirigèrent vers la Gaule et y fondèrent quelques comptoirs dont les noms présentent de grandes ressemblances avec ceux de la Corse : Massilia (Marseille) rappelle Morsiglia ; Rotanos (Tavignano) a quelque analogie avec Rotanos Rhône : ; Nicea avec Nice, etc.

 

Ce succès des Etrusques devait être éphémère. Leur puissance déclinait déjà. Incapables de fonder une nation unie, organisés en une confédération de douze villes entre lesquelles n'existait aucune solidarité, ils étaient, au Ve siècle, assaillis par les Grecs en Campanie, par les Romains au sud, par les Gaulois au nord et ils perdaient lentement toutes leurs possessions. Les Syracusains leur portent les premiers coups, remportent une victoire sur mer et ravagent les côtes de Corse. Le souvenir de leur débarquement s’est maintenu dans le nom de Portus Syracusanus (golfe de Santa-Manza). Les Carthaginois leur avaient déjà enlevé la Sardaigne ; ils leur prennent la Corse (fin du Ve siècle). Si bien que, vers 270 avant Jésus-Christ, il n’est plus question des Etrusques. Carthage est installée en Corse ; elle y a fondé des établissements de commerce ou des ports de relâche. Tite-Live[14] prétend qu’ils la ravagèrent ; mais cette affirmation s’accorde mal avec l’instinct commercial d’un peuple qui devait y recruter des mercenaires, s’y procurer du bois pour ses trirèmes et en retirer des produits d’échange ou des métaux.

 

Du reste ils la possédèrent pendant fort peu de temps. Lors de la première guerre punique (260), les Romains, comprenant la nécessité de s’établir et ses difficultés, dans une île dont la position stratégique était de premier ordre, y avaient envoyé le consul L. Cornélius Scipio qui, suivant une très vieille inscription[15], avait conquis la Corse et fait capituler la ville d'Aleria, place fortifiée. Ses succès furent assez grands pour que le Sénat lui accordât les honneurs du triomphe. Mais le traité qui mit fin aux hostilités rendit l’île à Carthage (241). Rome profita des embarras intérieurs de sa rivale pour violer sa parole. En 238, Tiberius Gracchus reparut en vainqueur sur le littoral insulaire ; il fit un tel butin d’esclaves qu’on les vendit à vil prix. En 236, une nouvelle révolte nécessite une nouvelle expédition conduite par le consul Varus ; il refuse d’approuver un traité qu’a signé son lieutenant Glycias et le livre aux ennemis. Ceux-ci, plus humains que le chef romain, renvoient le prisonnier qui est exécuté. En 234, 233, 231, 227, 223, les mêmes événements se répètent, grâce aux excitations des Carthaginois ; le vainqueur paie très cher ses succès et avoue que la conquête est pénible. Quoi qu'il fasse, il lui est impossible de pénétrer dans l’intérieur. La réduction de la Corse et de la Sardaigne en province (227) et leur administration par un prêteur ne diminuent pas les difficultés. Les Romains occupent bien le rivage oriental, mais l’ile proprement dite leur échappe toujours, comme on le voit par les révoltes postérieures. En 212, un soulèvement terrible éclate qui exige douze ans d’efforts et une armée de 5.000 légionnaires. En 198, le célèbre Caton y vient comme préteur ; son gouvernement intègre et réparateur contribue à calmer l’agitation. Son départ ramène de nouveaux fonctionnaires cupides et exigeants, comme étaient tous ces gouverneurs que Cicéron devait flétrir en Verrès. Le soulèvement recommence : Pinarius le réprime, en 181, avec 8.300 hommes. En 174, le préteur Attilius doit à nouveau guerroyer pendant deux ans. C’est lui ou son successeur Cicereius qui livra le combat le plus sanglant de cette conquête. Ce fut une vraie bataille rangée ; 7.000 morts et 1.700 prisonniers, telles furent les pertes des Corses. Les Romains rendirent grâces à la divinité et élevèrent un temple à Junon, tant l’affaire avait été chaude. Les vaincus durent payer un tribut de 200.000 livres de cire, mais ils ne furent pas soumis. Une dernière révolte est encore signalée en 115, de sorte qu’ils ne se résignèrent à faire partie de l’empire romain qu’après avoir opposé une résistance de plus d’un siècle à la plus grande cité militaire de l’antiquité. Rome avait subi de nombreux revers, sans jamais réussir à occuper tout le pays. Du moins la Corse faisait nominalement partie de la province de Sardaigne.

 

Cette difficulté de la conquête nous est expliquée par la géographie. Mais pour se faire une idée de file à cette époque, il faut réunir et commenter soigneusement les renseignements épars dans les œuvres des écrivains latins ou grecs. Elle n'a malheureusement pas eu un César comme la Gaule ou un Salluste comme l’Afrique. Strabon, Pline et Sénèque au Ier siècle après Jésus-Christ, chez les Latins, Diodore de Sicile, Pausanias, Ptolémée chez les Grecs nous ont seulement laissé quelques phrases dans leurs écrits. Nous y voyons que la Cyrnè des uns, la Corsica des autres est baignée au nord par la mer Ligurienne (mare Ligusticum) à l’ouest par la mer Ibérique et séparée au sud de la Sardinia par le Taphros (détroit de Bonifacio). Elle renferme de hautes montagnes, le mons Aureus (mont d’Or) et le mons Nigheunus (mont San Petrone), d'où descendent des torrents impétueux. Deux grands fleuves s’en échappent, le Gaula (Golo) et le Rhotanus (Tavignano). L’intérieur est particulièrement sauvage et impénétrable ; partout s’étend une forêt vierge de pins et de sapins ou un maquis de myrtes, de buis et de lauriers ; là se cachent des bêtes sauvages, telles que fours, le mouflon et le cerf que les riches Romains venaient chasser pour les envoyer dans la capitale et les faire servir aux jeux du cirque. La population indigène, en laissant de côté les colons de la côte, était évaluée par quelques-uns à 30.000 âmes ; mais, si l’on tient compte de l’impossibilité d'un recensement à l'intérieur et du nombre d'hommes mis en ligne contre les Romains, il faudrait presque doubler ce chiffre. Nous connaissons le nom de douze peuples principaux : les Vanacini, au nord ; les Cilebenses, au nord-ouest ; les Mariani et les Licnini, au nord-est ; les Opini, les Syrbi et les Comasini, au sud-est ; les Subasani, au sud ; enfin, les Tarra- béni, les Balaconi et les Cervini, au sud-ouest. Le nom de leurs villages nous est inconnu ; les quatre noms que donne Strabon par ouï-dire : Blesinon, Eniconiæ, Charax et Vapanes, sont d’une identification très difficile ; tout au plus pourrait-on rapprocher Blesinon de Lavasina, Eniconiæ de Venaco. Les deux villes les plus importantes étaient situées sur la côte orientale et d’origine grecque : Alalia (Aleria) et Nicea (au sud de l’étang de Biguglia).

 

Les connaissances les plus précises que nous ayons concernent les mœurs de ces peuples. Presque tous les géographes ou voyageurs nous les présentent comme des sauvages farouches, ennemis de toute civilisation, vêtus de peaux de bêtes, courageux à la guerre et résistants à la fatigue. « De toutes leurs coutumes, dit Sénèque, la première consiste à se venger, la seconde à voler, la troisième à mentir, la quatrième à nier les dieux. » Strabon leur attribue une haine farouche pour l’esclavage auquel ils préfèrent la mort. Cependant Diodore leur accorde beaucoup de goût pour la justice et un grand respect de la propriété. Leur costume se rapproche de celui des Sardes, leurs voisins, ou des Cantabres en Espagne : le bonnet est le même, la chaussure également, ainsi que la veste de peau qu’ils portent accrochée à l’épaule. Quant au langage, il est incompréhensible pour des civilisés : c’est un jargon qui rappelle parfois celui des mêmes Cantabres et dont un seul mot, celui de Ba- lari, signifiant exilés, nous a été conservé par Pausa- nias ; nous le retrouvons dans Balagne et Baléares. C’est un fait significatif et très important pour la préhistoire que celte ressemblance du costume et du langage entre les Ibères et les Corses.

 

Au moment de la conquête romaine, le développement économique a été à peine ébauché par les anciens possesseurs. Pas ou peu d’agriculture, si l'on en croit Sénèque, qui exagère peut-être l’âpreté d'une terre qui est celle de l’exil. Aucune industrie, aucune trace d’exploitation minière. Les plaines elles-mêmes sont insalubres ou en friche. L’élevage du bétail constitue seul une ressource importante. Les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs errent à l’aventure, marqués d'un signe particulier, comme de nos jours, ce qui prouve l'antiquité de notre régime pastoral et du respect de la propriété immobilière. Le lait et la viande forment donc la base de la nourriture et, si l’on y ajoute le miel un peu amer que produisaient les nombreux essaims d’abeilles du maquis, on aura les ressources essentielles de ces montagnes. Le conquérant ne pouvait donc en tirer que le bois de construction, la résine du pin, la cire, un peu de gibier, quelques poissons, parmi lesquels le mulet était le plus recherché. On peut ainsi s’expliquer que Rome, après ses victoires, n’ait pu exiger des vaincus que des milliers de livres de cire et de résine : on aurait par suite tort de répéter que la Corse était un grenier d’abondance pour les Romains.

 

Cette pauvreté est confirmée par presque tous les écrivains. Aussi lui témoignèrent-ils un sentiment de mépris parfois exagéré. Depuis Cicéron jusqu’à Sénèque, ils en parlent en mauvais termes ou feignent de l’ignorer. Comme l'a fort bien dit un historien[16], l’annexion de la Corse s’imposait au point de vue militaire, mais que pouvait-elle donner en compensation des sacrifices d'hommes et d’argent ? Rien ou peu de chose. Les Romains de la République n’étaient pas des colonisateurs, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot, mais des vainqueurs qui dépouillaient le vaincu et prétendaient s’enrichir à ses dépens. Ils se contentèrent donc de réunir la Corse à la Sardaigne pour ne former de ces deux îles qu’une seule province ; elle fut administrée par un préteur, résidant à Calaris (Cagliari), assisté d'un légat pour la petite « Corsica ». Toute la côte orientale dut être déclarée suivant la méthode romaine : ager publicus, c’est-à-dire propriété du peuple romain, et c’est là que Marius d’abord, Sylla ensuite fondèrent chacun un établissement militaire au profit de leurs vétérans, qui reçut le nom de colonie et s’appela Mariana, près de l’endroit où était Nicea, Aleria près d’Alalia[17]. Les habitants, riverains de la mer, durent payer le tribut et la dîme (tributum et stipendium), mais il est probable que ceux de l’intérieur échappèrent en partie à ces lourds impôts et aux exactions scandaleuses dont se rendirent coupables certains préteurs tels que Megaboccus et Scaurus. Ce dernier s’était enrichi dans sa province par le vol et les réquisitions arbitraires ; il fut incapable de trouver parmi tous ses administrés les 120 témoins à décharge que réclamait l'accusation. Mais il eut le bonheur d’être défendu par Cicéron et d’appartenir à une illustre famille, ce qui lui valut un acquittement scandaleux. Comment les Romains an raient-ils du reste condamné un des leurs pour venger quelques malheureux que Cicéron appelait « un ramassis d’Africains » ? De sorte que la République ne donna à la Corse qu’un gouvernement presque toujours indigne et deux colonies de soldats brutaux qui dépouillaient les habitants de leurs meilleures terres et sans doute aussi de leur bétail.

 

La fondation impériale de César et l'avènement d’Auguste furent un bienfait pour les provinces. Les empereurs s’efforcèrent d’introduire un peu d’ordre et quelques améliorations dans le régime administratif. C’est alors que la romanisation de la Corse s’étendit vers l’intérieur et, si elle ne pénétra pas dans les cantons reculés, plusieurs contrées, telles que la Balagne, le cap Corse, la Castagniccia, les environs de Sartène furent occupés et mis en culture, comme le prouvent les vestiges de quelques monuments ou la découverte de certains objets domestiques. La province de Sardaigne subsista jusqu’à Dioclétien et fut gouvernée tantôt par un propréteur sénatorial, tantôt par un procurateur impérial[18]. Plus tard, avec Dioclétien (293 ap. J.-C.), elle fut détachée de la Sardaigne et eut son præses ou président distinct. Désormais ces fonctionnaires n’eurent plus qu’une compétence politique ou militaire ; les questions financières dépendirent du quæstor. Cette séparation des pouvoirs rendit les exactions plus difficiles ; elle permit aux provinces de respirer.

 

La Corse romaine comprit alors, suivant Pline, 33 cités ou circonscriptions. Dans chacune d’elles se trouvait un centre administratif ou urbs, des bourgs ou vici, des villages ou pagi, des sites fortifiés ou castella et oppida, des villæ et præsa ou fermes[19]. Citons, par exemple, la cité de Lurinum, chez les Vanacini ; l’urbs Balaconia, chez les Balaconi (Urbalacone) ; le pagus Aurelianus (Rogliano) ; le vicus de Vico ; celui de Case Romane, au débouché du col de Prato, dans le Rostino ; l’oppidum du Mont Oppido, près de Chiatra, ou le castellum de Mutola, près de Belgodère, en Balagne[20]. Chaque civitas (arrondissement) fut gouvernée avec le concours de trois éléments : le peuple, le sénat ou curie, les magistrats. On voit en effet le procurator consulter quelquefois la masse des cives ou convoquer les principaux personnages. On peut admettre l'existence d'une assemblée provinciale qui, comme en Gaule ou en Afrique, se réunissait pour célébrer le culte de Rome et d’Auguste et rendre grâces à l’empereur qui protégeait et enrichissait la province. Elle se tenait peut-être à Mariana, près de laquelle existait l'Ara tutelæ ou autel de la divinité tutélaire ; le nom semble s’en être conservé dans le lieu dit Ordetella. Enfin les inscriptions qui nous ont fait connaître l'existence du sénat ou curie d’Aleria nous ont aussi révélé celle des magistrats chez les Vanacini. La Corse est donc rentrée dans le cadre administratif de l’Empire et, si les deux colonies anciennes subsistent, le reste du territoire est maintenant habité par une population corso-romaine.

 

Au IIe siècle, c’est-à-dire au siècle d'or des Antonins, qui fut une ère de prospérité inoubliable pour tous les peuples de l’empire, la Corse, laissée à l’écart par les Césars et les Flaviens[21], dut se développer également. Alors les premières routes furent construites ; l’une d’entre elles, qui est encore visible, allait de Mariana à Palla (Bonifacio). Il dut y en avoir d’autres, comme peut en témoigner la description de Ptolémée, avec tous ces bourgs et oppida, construits au fond des golfes de la côte occidentale ; il serait inadmissible que les Romains, grands bâtisseurs, aient négligé de relier Mariana à la Balagne ou n’aient pas remonté le Tavignano, d’Aleria à Venaco[22]. Des thermes, dont on a cru trouver des vestiges près de Ville de Paraso, des cirques, dont Mérimée croyait voir des ruines à Aleria, des temples, des portiques furent construits. La plaine fut desséchée, irriguée, cultivée, de sorte que la malaria, dont Sénèque parlait au temps de Néron, disparut ; l’agriculture prospéra. Des mines de fer, de cuivre, durent être exploitées ; des hauts fourneaux existaient dans le Cap pour traiter le fer de l’île d’Elbe. Le commerce, l’industrie naquirent. Attirés par l’éclat de la civilisation, les insulaires de l’intérieur refluèrent vers les côtes ; ils y trouvaient d’ailleurs à s’engager dans les légions, depuis que le recrutement militaire s’étendait à tout l’empire et remplaçait les citoyens par des provinciaux. Alors les Corses s’adonnèrent à ce métier des armes qui leur a toujours souri et qui, à toutes les époques, dépeupla leur patrie des citoyens les plus vigoureux. Les volontaires furent tellement nombreux que les empereurs purent en former deux cohortes ; elles prirent le nom de Prima et secunda gemina Corsorum et Sardorum[23]. Le service militaire avait l’avantage de donner, après la libération, le titre de citoyen romain dans les deux premiers siècles, ensuite une gratification (donativum) et une concession de terre. De nombreux textes épigraphiques nous signalent aussi que les insulaires ne détestaient pas la mer et qu’ils servaient comme matelots dans la Hotte de Misène ou de Ravenne. On peut donc dire que, pour la première fois, la Corse était entraînée par le courant de la civilisation méditerranéenne. L’empire romain n’en fit sans doute pas un territoire aussi riche que la Sicile ou la Tunisie, mais il fit connaître à la plupart de ses habitants une vie plus tranquille et meilleure que celle de jadis.

 

Il est un autre bienfait dont les conséquences furent considérables pour l’île : ce fut le christianisme qui lui vint d'Italie. Les périodes les plus heureuses de son histoire seront généralement en effet celles où la papauté la gouverna. À quelle époque les premiers disciples du Christ y parurent-ils ? Les documents actuels ne le disent pas. Il n’est pas possible d’affirmer que saint Paul, le grand prédicateur romain, s’arrêta en Corse en se rendant en Espagne ; l’île, si dédaignée des Romains, ne devait guère attirer l’attention d’un homme qui, élevé à la romaine, recherchait les grands centres où son éloquence pouvait produire le plus de résultats. Il est infiniment probable que l’évangélisation commença au IIe siècle, alors que l’île était vraiment reliée par le commerce à la péninsule et que dans ses ports arrivaient des soldats et des marins déjà convertis aux idées d’égalité et au mépris des richesses. On sait que le christianisme gagna surtout les pauvres gens des classes inférieures et qu’il se propagea rapidement dans l’armée et les ports à grand trafic. Les Corses, qui s’enrôlèrent en grand nombre au second siècle de notre ère, durent être séduits par une religion qui préconisait la solidarité et la justice sociales ; à leur retour dans leur patrie, ils se firent les propagateurs des idées qu'ils avaient adoptées.

 

On comprend alors qu’au début du IIIe siècle deux prêtres naufragés sur la côte de l’île se soient trouvés en présence d’une population chrétienne. L'histoire ne nous dit pas s’il y eut ou non un apôtre tel que saint Martin en Gaule ou saint Patrick en Irlande. La liste des martyrs connus est même assez réduite ; leurs noms n’ont même pas un caractère d’authenticité absolue. Il est certain cependant que la grande persécution de Dioclétien, commencée en 303, s'étendit aussi à la Corse et y fit des victimes. Le martyre de sainte Dévote, qui refusa de sacrifier aux idoles ou à la statue de l’empereur et qui fut pieusement ensevelie par un infidèle que cet acte de piété convertit, est peut-être bien de cette époque. Une persécution non moins générale avait été ordonnée en 202, par Septime Sévère et continuée par Caracalla, jusqu’en 217 ; elle coûta sûrement la vie à beaucoup de martyrs[24]. Les saints patrons de la Corse seraient donc ceux dont le sang chrétien aurait arrosé, dès les premiers siècles, la terre insulaire. Ils eurent, sans aucun doute, des compagnons ; les noms de saint Parthée, saint Florent, sauta Amanza, sainte Laurine sont peut-être les leurs. Mais nous n’avons aucun fait précis susceptible de corroborer ces légendes respectables, même pas le nom d’un évêque, quoiqu’un tel pasteur ait certainement existé parmi les premiers chrétiens en qualité de protecteur et de conseiller. Il est seulement possible d’affirmer que la Corse était évangélisée dès le IIIe siècle ; à la chute de l’empire romain et particulièrement au Ve siècle, nous verrons que les papes la considérèrent comme digne de leur attention.

En résumé donc, quand Théodose meurt, en 393, après avoir ruiné l’unité de l’empire, la Corse a reçu une double civilisation romaine et chrétienne. Mais elle a vu aussi se suivre quatre invasions : celles des Étrusques, des Phocéens, des Carthaginois et des Romains[25]. Les Ibéro-Ligures, qui constituaient le peuple autochtone, avaient été décimés, pressurés, refoulés sur les hautes montagnes ou soumis au vainqueur. Bien avant Jésus-Christ nos ancêtres avaient connu l’horreur des conquêtes ; ils n’avaient respiré un moment qu’au temps des Antonins. Ce fut un court répit, car avec les persécutions, leurs malheurs ne faisaient que commencer. Bien d'autres peuples allaient se jeter sur cette malheureuse île dont les populations n’échappèrent à la destruction totale que grâce à leurs montagnes et à leur farouche énergie.

 

RÉSUMÉ

L’histoire des Corses est celle d’un peuple qui a subi d’innombrables vicissitudes.

I. La civilisation préhistorique. — La position de leur patrie sur le passage des routes maritimes de la Méditerranée y appelait les hommes dès les temps les plus reculés. Nous ne savons pas qui ils étaient, mais nous connaissons leur civilisation par des instruments en pierre, haches, racloirs, flèches, etc. trouvés dans le sol. Ils ont élevé des monuments appelés dolmens, menhirs ; peut- être venaient-ils à la fois du sud et de l’Afrique, du nord et de la région alpestre.

II. Le peuplement ibéro-ligure. — Les légendes donnent pour ancêtres aux Corses des Ligures, des Grecs ou des Phéniciens. Le nom de Corse, Corsica des Latins ou Cyrnos des Grecs, semble tiré de la langue phénicienne. Le peuple phénicien aurait donc colonisé la partie orientale, déjà occupée par les Ligures du nord, tandis qu'à l’ouest les noms de lieux révèlent une race ibérique parente des Basques. Les historiens latins sont à ce sujet d’accord avec la légende et la toponymie.

III. La conquête romaine. — La Corse fut ensuite colonisée par les Etrusques, puis par les Phocéens. Les Carthaginois expulsèrent ces derniers et le furent à leur tour par les Romains dès 260 avant Jésus-Christ. Ils luttèrent pendant un siècle et demi avant de soumettre les Corses, et encore n’occupèrent-ils d’abord que le littoral. En 227, la Corse et la Sardaigne furent réduites en province et administrées ensemble par un préteur.

IV. La civilisation corse avant l’ère chrétienne. — A ce moment, la Corse était une région sauvage, couverte de forêts impénétrables, habitées par douze peuples ; Lavasina et Venaco étaient deux de leurs villes. La population dépassait au moins 30.000 âmes ; elle était grossière et barbare, courageuse et éprise de liberté. Sa langue était un jargon incompréhensible pour des Romains ; ses ressources principales consistaient dans les produits de l'élevage, le miel et la cire. L'île n’était en aucune manière un grenier d’abondance.

V. La romanisation. — La République romaine l’a d’abord méprisée et tyrannisée ; l’Empire seul l’a romanisée, c’est-à-dire développée économiquement. Des centres populeux ont été fondés, comme Lurinum, Mariana, Aleria ; Pline cite 33 cités ; leur administration était romaine. Des monuments, des routes furent construits ; l’agriculture, comme l’industrie, prospéra ; les insulaires servirent dans l’armée et sur la flotte. Le christianisme pénétra, vers le ne siècle, et du in e au iv e les persécutions y firent les premiers martyrs : sainte Dévote est populaire. La Corse a ainsi connu une double civilisation romaine et chrétienne avant d'être plongée dans l’anarchie du moyen âge.

 

LECTURES

1° DESCRIPTION DE LA CORSE PAR SÉNÈQUE

Le philosophe Sénèque a fait de la Corse, où il était exilé par l’empereur Claude, un tableau affreux : « Viens sur ces rives désertes, dans ces îles sauvages, Gyare et la Corse. Où trouver un lieu plus désolé, plus inaccessible de toutes parts que ce rocher ? plus dépourvu de ressources, habité par des hordes plus barbares, hérissé d’aspérités plus menaçantes et sous un ciel plus funeste ? Et cependant on y rencontre plus d’étrangers que de citoyens. Il est si vrai que le changement de lieu n'a rien en soi de pénible qu'on s’arrache à sa patrie pour venir dans cette île.

« Elle a souvent changé d'habitants. Pour ne pas remonter aux âges que le temps couvre de son voile, quittant la Phocide, les Grecs, qui maintenant habitent Marseille, s’établirent d’abord dans cette île. Qui les en a chassés ? On l’ignore. Est-ce l’air insalubre, l'aspect formidable de l’Italie, ou la violence d’une mer sans rade ? On doit croire que la cause de leur départ ne fut pas la férocité des indigènes, puisqu’ils vinrent se mêler aux peuples alors les plus barbares et les plus sauvages de la Gaule. Ensuite les Ligures descendirent dans cette île ; les Espagnols descendirent après eux, comme l’atteste la ressemblance des usages. Les Corses ont du Gantabre le bonnet dont il couvre la tête, sa chaussure et quelques mots de sa langue ; car tout leur idiome primitif s’est altéré dans le commerce des Grecs et des Ligures. Ensuite deux colonies de citoyens romains furent amenées, l’une par Marius, l’autre par Sylla. Tant de fois on vit changer le peuple de cette roche épineuse et inféconde. »

Œuvres, traduction Nisard, p. 69 et 70.

 

2° MARTYRE DE SAINTE DEVOTE

Le gouverneur Barbarus vint avec une flotte dans l’île de Corse et voulut sacrifier aux dieux. Tous les nobles de la ville de Mariana se réunirent autour de lui, le sénateur Eutychius était avec eux, et ils commencèrent à immoler des victimes aux idoles. Sainte Dévote, à cette nouvelle, poussa sur ces erreurs de profonds soupirs arrachés de son âme par la pitié. Et comme ils étaient assis dans un repas et que le gouverneur Barbarus parlait de la persécution à exercer contre les chrétiens, ses satellites vinrent lui annoncer que, dans la maison d’Eutychius, il y avait une jeune fille qui se riait de leurs dieux et refusait de sacrifier. Alors le gouverneur, s’adressant à Eutychius, lui dit :

« J'apprends que dans ta maison tu as une jeune fille qui déserte nos dieux et honore je ne sais quel Christ qui a été crucifié par les Juifs. »

Eutychius répondit :

« Cette jeune fille dont tu parles, jamais je n'ai pu lui faire courber la tête devant nos dieux. »

Le gouverneur lui dit :

« Donne-la-moi et je lui enseignerai le culte de nos dieux. »

Eutychius refusa ; mais, comme il était un sénateur honorable, le gouverneur, n'osant lui faire une injure en public, le fit secrètement empoisonner avec ordre d’enlever ensuite la jeune fille pour qu’on la conduisit en sa présence. Or, pendant qu’on la menait, elle psalmodiait, disant :

« Ô Dieu, donnez-moi votre aide. Seigneur, hâtez-vous de me secourir ! »

Le gouverneur lui dit :

« Vierge du Christ, sacrifie aux dieux. »

Dévote répondit :

« Chaque jour avec un esprit pur, je sens le vrai Dieu, mais les dieux de cire, les dieux de pierre et d’airain, je les repousse, parce qu’ils sont une image de l’homme incapables de voir et d'entendre. »

Alors Barbarus, ému de colère, lui fit frapper la bouche avec une pierre, disant :

« Ne blasphème pas les dieux et les déesses. »

Ensuite il donna l’ordre qu’on lui liât les mains et les pieds et qu’on la traînât au milieu de pierres aiguës... qu’on la mit sur le chevalet. Pendant qu'on lui inflige cette torture, elle s’écrie :

« Seigneur Jésus-Christ, recevez mon esprit, parce que je souffre pour votre nom, »

Et une voix secrète répondit :

« Ta prière a été exaucée, car tout ce que tu as demandé ou que tu demanderas, tu l’obtiendras. »

Et aussitôt une colombe sortant de sa bouche s’éleva d'un vol rapide vers le ciel, et la vierge couronna son martyre dans la paix.

Le cruel gouverneur ordonna que, le lendemain, son corps fut brûlé. Or, dans ce temps, à cause de la persécution des païens, Benenatus, prêtre savoyard, vivait caché dans les grottes et les cavernes, ainsi que le diacre Apollinaire, et tous deux furent avertis par une vision qu’ils devaient enlever le corps de la bienheureuse Vierge du lieu où il était. Alors, s’étant concertés avec le pilote Gratien, ils vinrent de nuit avec une foule de vierges, enlevèrent le corps et le portèrent dans une barque où ils l’embaumèrent avec des aromates ; puis ils prirent la mer, se dirigeant vers l’Afrique.

D’après les Bollandistes. Monaco et Sainte Dévote, de M. de TRENQUALÉON, Amat, Paris.

 

BIBLIOGRAPHIE

SOURCES :

Corpus inscriptionum latinarum.

TITE-LIVE.

POLYBE.

STRABON.

TACITE.

SÉNÈQUE. — Consolalio ad Helviam.

PLINE. — Histoire naturelle.

PTOLÉMÉE.

VALÈRE MAXIME.

Acta sanctorum des Bollandistes (pour les premiers temps du christianisme).

OUVRAGES PARTICULIERS :

Histoires romaines de MOMMSEN et de DURUY.

AD. de MORTILLET. — Rapport sur les monuments mégalithiques de la Corse à M. le Ministre (1883).

E. ESPÉRANDIEU. — Inscriptions antiques de la Corse (Bastia, Ollagnier, 1893).

MICHON. — Administration de la Corse sous la domination romaine (Mélanges d'archéologie et d’histoire de l'école d'Athènes, 1888).

Mgr de la FOATA. — Recherches et notes sur l’histoire de l'Église en Corse (Bulletin de la Société des Sc. corses, Bastia, 1895).

X. POLI. — La Corse dans l'antiquité et le Haut Moyen Âge (Fontemoing, Paris, 1907).

Abbé LETTERON. — Notice historique sur Vile de Corse jusqu'à l'établissement de l'Empire romain (Bulletin de la Société des Sc. corses, 1911).

 

 

 



[1] Cf. VIDAL-LABLACHE, Tableau de la géographie de la France, p. 28 (Hachette, 1903).

[2] Si l'on songe à la difficulté qu’ont éprouvée les Niebuhr, les Duruy, les Mommsen à déchiffrer les origines de l’histoire de Rome, pour laquelle cependant les monuments abondent, quand on se souvient des erreurs multiples qui ont été commises à propos de ce peuple étrusque dont la civilisation nous est révélée par des milliers de tombeaux, il ne faut pas s’étonner de l’impossibilité où nous nous trouvons de dire : les premiers Corses étaient Africains, Européens, Espagnols, Français ou Italiens.

[3] Les époques du bronze et du fer sont, en Corse, plus abondamment représentées qu'on ne le supposait naguère. Les découvertes du Dr F. Major le prouvent fort bien. Nous souhaitons vivement que cet infatigable savant publie au plus tôt les résultats de ses intéressantes fouilles.

[4] La flore des pays chauds se retrouve jusque dans le bassin de la Seine (Cf. G. de MORTILLET, la Préhistoire, passim. Nouvelle édition, 1910. Schleicher, Paris.)

[5] On en a découvert récemment un squelette dans les alluvions de la Somme.

[6] La Corse en possède un grand nombre. M. l'abbé Letteron, dans sa Notice historique, en a fait le recensement presque complet.

Les dolmens sont généralement appelés, en Corse, stazzone, et les menhirs ou pierres levées : stantare. En voici la liste :

Commune de Sartène : un dolmen à Fontanaccia, quatre menhirs, deux alignements ; Commune de Grossa : dolmen et menhirs de Vacil Vecchio ;

Commune de Belvedere Campo-Moro : un dolmen, deux menhirs ;

Commune de Viggianello : un dolmen ;

Commune de Sollacar : un dolmen et menhirs ;

Commune d’Olmiccia : menhir de la Polmona ;

Dans l'arrondissement de Bastia : dolmens et menhirs au mont Revinco, un dolmen à Oletta, deux menhirs à Lama, un cromlech à Pinzu à Vergine, près de Luri.

Dans l'arrondissement de Calvi, on connaissait un dolmen à Palasca et un à Olmi-Cappella. M. le Dr Forsyth Major a découvert sur la colline de Mutola, près de Belgodére, quatre cromlechs.

Enfin nous avons nous-même remarqué un dolmen affaissé dans la commune de Pruno.

[7] Ce nom ne doit pas être celui que les insulaires ibéro-ligures donnaient à leur habitat. Les géographes adoptent rarement pour désigner une contrée le nom qu’auraient forgé les autochtones, ils se servent au contraire de celui que des peuples navigateurs ou plus civilisés ont imaginé. Il en fut ainsi pour l’Amérique et l’Australie ; il en fut sans doute de même pour la Corse.

[8] Le sanscrit a le mot « Kârcia », d'où pourrait être sorti le nom de Corse ; il signifierait la petite île, par rapport à la Sardaigne, qui serait la grande (cf. X. POLI, p. 13).

[9] Une remarque s’impose ici : c'est l'analogie curieuse du nom de Kersica avec ceux des tribus Sicules ou Sicanes, qui habitaient la Sicile.

[10] Liv. X, chap. XVII.

[11] POLI, ouvrage cité, p. 28 et suiv.

[12] On leur a attribué les villes d’Asteria et Alonia, sans qu’aucune importante découverte ait corroboré ces hypothèses.

[13] HÉRODOTE, liv. I, chap. CLXVI.

[14] V. liv. XVII, chap. XVI.

[15] L. CORNELIUS L. F. SCIPIO HIC CEPIT CORSICAM ALERIAMQUE URBEM DEDIT TEMPESTATIBUS AEDEM MERITO (Corpus incriptionum latin., I, 18).

[16] POLI, ouvrage cité, p. 84.

[17] Le nom d’Alalia s’est conservé dans le marais de Balalia, sur la rive droite du Tavignano, aux environs d’Aleria.

[18] L’empereur laissait au Sénat les provinces inermes, c’est-à-dire pacifiées, et se réservait celles où l'agitation nécessitait la présence des légions. C’est là une preuve que les Corses eurent à maintes reprises recours aux armes contre les envahisseurs et que la soumission ne fut jamais définitive.

[19] Le mot presa signifie toujours territoire cultivé. Il est employé couramment par le paysan pour désigner des territoires mis en culture au milieu de la forêt ou du maquis et qui semblent avoir appartenu jadis à l’Eglise, comme à Morosaglia.

[20] Les ruines d’un fort romain sont encore visibles sur la colline. Le Dr Forsyth Major y a trouvé une monnaie d’Hadrien ; aux environs d’Algaiola, M. Allegrini a découvert, dans un tombeau, deux petites plaques de bronze relatant la carrière de deux soldats devenus colons corses, après leur libération du service militaire.

[21] Ils en firent une terre d’exil. Claude y relégua Sénèque, qui nous a laissé de son séjour une triste description.

[22] Ces routes, pavées de pierres plates, correspondent à ce que nos paysans appellent une chiappata, de chiappa, pierre (Poli). Les chiappate sont nombreuses en Balagne et nous croyons que la vieille route de Bastia à Saint-Florent, le long du cimetière, a utilisé une chiappata romaine : l’appareil en est caractéristique.

[23] Cf. inscription militaire de Sorgone et congé militaire de Nerva, cités par X. Poli, p. 100, d'après Corpus Inscr. Lat., X.

[24] L’édit de 202 fut appliqué à Rome, à Lyon où périt saint Irénée, à l’Afrique qui compta ses martyrs les plus glorieux, Perpétue, Félicité et Léonidas. Celui de 303 considéra les chrétiens comme des adversaires politiques et leur appliqua, jusqu’en 311, la terrible loi qui punissait les crimes de lèse-majesté : on rechercha même tous ceux qui appartenaient en secret au culte condamné ; on brûla partout les livres religieux, les Actes des Martyrs, même le De divinatione de Cicéron. Pourquoi la Corse aurait-elle échappé à ces mesures de répression universelle ? (Cf. PEYRE, Histoire ancienne.)

[25] Nous comptons sur les travaux prochains et sur les fouilles que nous vaudra l’assainissement de la plaine orientale pour nous renseigner définitivement sur cette quadruple occupation.