HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE XX. — LA NORMANDIE CONTEMPORAINE.

 

 

Rôle modérateur de la Normandie. — Son développement économique. — Le mouvement intellectuel et artistique. — La Normandie et la race normande.

 

La Normandie au XIXe siècle n'a d'autre histoire que celle de son magnifique essor économique. Elle a pourtant joué un rôle dans l'histoire politique. Elle a représenté en général l'esprit pratique et tolérant, ami du présent plutôt que du passé, et ne se promettant pas trop de l'avenir. Sous la Restauration, la Normandie est hostile aux ultras. Elle acclame des libéraux comme Armand Carrel et Dupont de l'Eure : ce dernier est même constamment élu député bien que le suffrage censitaire ne permette pas à la masse de la population d'exprimer son sentiment. Le seul ministre normand de la Restauration est un modéré, le comte de Vatimesnil, qui fait partie du cabinet Martignac. Et lorsque Charles X part pour l'exil, en 1830, il traverse toute la province pour s'embarquer à Cherbourg sans rencontrer sur son passage aucun regret. Une autre traversée fut plus triomphale : celle des cendres de Napoléon ramenées de Sainte-Hélène (1840), qui remontèrent la Seine au milieu d'un concours inouï de populations. Louis-Philippe, le roi selon la Charte, n'est pas, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, très populaire en Normandie, bien que son ministre de prédilection, Guizot, fût député du Calvados. Lorsqu'il dut, lui aussi, prendre le chemin de l'exil, il eut bien de la peine à gagner le Havre et à s'embarquer pour l'Angleterre sous un déguisement.

La seconde République fut d'abord bien accueillie. Les députés élus par la première application de suffrage universel furent presque tous républicains, et parmi eux figurent des membres du gouvernement provisoire : Lamartine en Seine-Inférieure, Dupont de l'Eure et Garnier-Pagès dans l'Eure. Mais la crise commerciale qui se produisit, les troubles causés par les ouvriers sans travail, les dépenses occasionnées par les ateliers nationaux, la peur des « partageux », amenèrent un revirement de l'opinion. On se bat dans les rues à Rouen (28 et 29 avril), des attentats ont lieu contre les voies ferrées. Après les sanglantes journées de juin à Paris, la préoccupation de l'ordre l'emporta décidément sur toute autre. Lors du vote pour l'élection du président de la République, le prince Napoléon Bonaparte obtient des majorités écrasantes. Toutes les campagnes sont pour lui, et parmi les villes une seule, le Havre, donna la majorité à son concurrent républicain, le général Cavaignac. Dupont de l'Eure ne fut même pas réélu député aux élections qui suivirent. Enfin, après le coup d'Etat du Deux décembre, le plébiscite est partout favorable au prince-président, même au Havre. Sous l'Empire, la question politique ne se pose plus, pour ainsi dire : il n'y a rien à faire de ce côté, et toute l'activité des esprits se porte vers le développement économique.

Au XIXe siècle, la Normandie a vu deux fois l'ennemi violer son territoire. En 1815, les Alliés se présentent non pas en belligérants, car la guerre est finie, mais en vainqueurs. Les Anglais renoncèrent à occuper le Havre, mais la Haute-Normandie fut en proie aux Prussiens. Le maire d'Evreux fut emmené comme otage. A Rouen, le général prussien prétendit exiger une heure de pillage. Le maire menaça de faire sonner le tocsin : « Aucun de vous, dit-il, ne sortira vivant. » Les Prussiens n'osèrent risquer une guerre de rues avec la garde nationale, et la ville fut épargnée.

Elle devait revoir les Prussiens en 1870. Cette fois encore l'invasion s'arrêta aux portes du Havre, mais elle franchit l'Epte, puis 1'Andelle. Rouen, malgré les instances de la population, fut évacué par les forces françaises, qui craignaient d'être tournées. Les Allemands arrivèrent jusqu'à Dieppe. Quand l'armistice fut signé, la Normandie était occupée jusqu'à Trouville et Alençon. Quelques brillants combats avaient été livrés, mais sans plan d'ensemble ; par exemple à Etrépagny et Vernon dans l'Eure, à Buchy et à Moulineaux en Seine-Inférieure. Ce n'était pas sur ce théâtre écarté que les événements décisifs étaient appelés à se dérouler. N'oublions pas du moins qu'un Normand, Pouyer-Quertier, fut un des signataires de la paix de Francfort, qu'il obtint du chancelier de fer quelques concessions, et qu'il fut un des plus utiles auxiliaires de Thiers dans l'œuvre de « la libération du territoire ». C'est lui, comme ministre des finances, qui réalisa et réussit, au lendemain de nos désastres, le premier des grands emprunts de liquidation.

La troisième République, née de nos désastres sans avoir pu sauver autre chose que l'honneur, ne fut pas accueillie en Normandie avec une confiance de la première heure. Le mauvais souvenir des troubles de 48 et le bon souvenir de la prospérité agricole qui avait caractérisé le règne de Napoléon III ont longtemps maintenu dans les campagnes un fonds de bonapartisme ou tout au moins d'opposition conservatrice. Le duc de Broglie, le ministre du Seize mai, était sénateur de l'Eure. Toutefois, il n'est pas dans le caractère normand de se renfermer dans un regret stérile du passé ou dans une bouderie négative à l'égard du présent. Le Normand est trop positif pour être intransigeant. Il est venu peu à peu à l'idée républicaine. Il a donné à la République plusieurs ministres de distinction, un président du Sénat, Challemel-Lacour, et même un président de la République, Félix-Faure (1895-1899), député du Havre. Malgré cela, la politique n'est pas pour la Normandie ce qu'elle est pour certaines régions plus latines, une sorte d'industrie locale : c'est un pays où l'on parle bien mais où l'on se méfie des beaux parleurs.

 

La Normandie n'a jamais cessé d'être une de nos provinces les plus prospères. Ce n'est pas pour rien que la « corne d'abondance » était la marque de la faïence de Rouen. Au XVe siècle, elle payait le quart des tailles du royaume. Au commencement du règne de Louis-Philippe, elle payait le dixième des impôts et comptait la douzième partie de la population de toute la France. Elle n'a rien perdu de sa richesse depuis lors, mais elle a perdu de sa population. D'après le recensement de 1831, elle avait 2.646.000 habitants sur 32.569.000 que comptait la France entière. D'après celui de 1906, elle n'en compte plus que 2.400.000 sur 39.252.000. C'est un recul relatif en mème temps qu'un recul absolu. La diminution porte surtout sur les campagnes. Le département de la Seine-Inférieure, grâce à ses deux grandes villes d'industrie et de commerce, est le seul qui soit en progrès. Il a gagné de 1831 à 1906, en trois quarts de siècle, 170.000 habitants, malgré la dépopulation qui se fait sentir dans le Pays de Caux. Tous les autres sont en décroissance très marquée. Dans cette même période, le Calvados a perdu 90.000 habitants, l'Eure 93.000, la Manche 104.000 et l'Orne 126.000, soit, pour ce dernier département, plus du tiers de son effectif. C'est l'arrondissement de Pont-Audemer qui tient le premier rang dans cette course au néant. De 89.744 habitants en 1831, il est tombé à 57.643 en 1906.

Sans doute une partie de cette diminution est compensée par une émigration correspondante. Il y a 100.000 Parisiens nés en Normandie. Le développement des herbages qui demandent peu de main-d'œuvre, la propagation du machinisme agricole, la disparition des industries domestiques comme le tissage à domicile, expliquent en une certaine mesure la raréfaction de la population rurale. Mais pour la plus grande partie c'est une perte sèche. Ce sont les naissances qui manquent. Il y en a moins que de décès, et l'écart s'accentue chaque année. Les méfaits de l'alcoolisme, malheureusement trop répandu en Normandie, y sont pour quelque chose, toutefois l'alcoolisme est plutôt une cause de dégénérescence que de stérilité. Le département de la Seine-Inférieure, qui vient le premier pour la consommation de l'alcool par tête d'habitant, a tout de même une natalité plus forte que ses voisins. En réalité la Normandie est victime de l'aisance qui y règne presque partout. Elle a peu d'enfants pour mieux assurer et accroître le bien-être de ceux qu'elle met au monde. La prévoyance poussée à ce point devient tout l'opposé d'une vertu. Sans doute les deux tiers de la France (exactement 55 départements) sont plus ou moins gravement atteints du même mal et l'arrondissement de Lectoure (Gers) se dépeuple encore plus que celui de Pont-Audemer, mais c'est là une piètre consolation. La race normande disparaît sans s'en apercevoir et les « horsains » viennent, plus nombreux chaque année, faire la moisson, garder les bestiaux, travailler dans les usines, les mines, sur les ports ou les voies ferrées.

Si la vitalité prolifique de la Normandie est en baisse, il n'en est pas de même de sa vitalité économique. On ne saurait parler en Normandie de la Terre qui meurt. Les vieilles cultures, comme celles des céréales et du pommier, sont toujours en honneur, et d'autres sont venues s'y ajouter. Le colza a reculé devant le triomphe du pétrole comme le lin devant l'invasion du coton, mais la betterave s'est développée et surtout l'élevage. L'élevage du cheval dans le Perche, le Cotentin et la « campagne » de Caen, n'a guère souffert jusqu'ici du progrès des modes de locomotion mécanique. Plus favorisé encore est l'élevage de la race bovine, pour lequel on transforme chaque année en herbages des terres de labour dans toutes les vallées. Rien de comparable aux plantureuses prairies de la Basse-Normandie où la pousse de la nuit remplace parfois la consommation du jour. Et le débouché ne fait jamais défaut, car la boucherie d'une part, et les industries laitières de l'autre, ont de plus en plus de peine à suffire à la consommation. Les beurres d'Isigny, de Gournay, les fromages de Camembert, de Livarot, de Pont-l'Evêque, de Neuchâtel ont une réputation qui fait partie du patrimoine national. Seul le mouton diminue, comme dans tous les pays de cultures riches.

Peu de pays agricoles sont en même temps aussi industriels que celui-ci. Nous avons signalé de longue date la fabrication de la toile et du drap dans la région rouennaise. La fabrication des cotonnades est venue s'y ajouter et tient même aujourd'hui le premier rang dans les « rouenneries », malgré la faillite du bonnet de coton, qui jadis fit la fortune de Falaise, alors qu'il était « quasiment » la coiffure nationale du paysan normand. La métallurgie, d'autre part, semble devoir prendre une extension rapide par suite de la mise en exploitation des gisements de fer de la vallée de l'Orne, qui promet d'être un des grands événements de l'histoire de la Normandie au commencement du XXe siècle.

Tout ce développement économique est favorisé par un ensemble de voies de communication qui a paru longtemps magnifique, mais devient insuffisant. Le réseau des routes remonte loin. La grande route du Havre à Paris par Rouen et Pontoise est la voie romaine d'Harfleur à Lutèce. Les routes normandes sont du reste parmi les plus fréquentées de l'Europe depuis le développement de la bicyclette et de l'automobile. Elles ont repris une vie qui paraît' même parfois trop intense à beaucoup de paisibles riverains. Quant aux chemins de fer, leurs premières lignes datent de loin, puisque celle de Paris à Rouen fut inaugurée en mai 1843, en même temps que celle de Paris à Orléans. Aujourd'hui le réseau, quoique les mailles en soient serrées, ne répond plus aux besoins croissants des ports de Rouen et du Havre, malgré le concours de la Seine.

La Seine constitue une merveilleuse voie de pénétration. C'est la grande route de Paris. Mais il n'y a pas de fleuve naturellement parfait pour la navigation, et la Seine, malgré sa réputation de sagesse, a ses caprices. Elle a été approfondie et régularisée jusqu'à Rouen, qui reçoit maintenant des navires d'un tirant d'eau de plus de six mètres. Réciproquement un canal latéral à l'estuaire permet aux bateaux plats de rivière de descendre jusqu'au Havre : c'est le canal de Tancarville. Il est résulté de ces deux améliorations complémentaires un accroissement considérable du trafic. Rouen et le Havre réunis ont un mouvement supérieur à celui du port de Marseille. En outre, la Seine en amont de Rouen a été aménagée de manière à présenter des profondeurs de trois mètres jusqu'à Paris. En temps normal cet outillage suffit encore, mais en cas d'interruption de la navigation fluviale l'unique ligne de Paris au Havre est tout de suite débordée.

Les autres ports normands n'ont qu'une importance secondaire, ce qui ne veut pas dire une importance médiocre. Dieppe et Caen sont en progrès, surtout ce dernier qui exporte maintenant du minerai de fer. Cherbourg dont la digue, commencée sous Louis XVI, provisoirement achevée en bois par Napoléon Ier, n'a définitivement été terminée que sous Napoléon III, remplit maintenant son rôle de port de guerre commandant le milieu de la Manche. Les autres ports sont à la fois des ports d'intérêt local, des ports de pêche, et le plus souvent des bains de mer. En ce qui touche ce dernier point on peut même dire aujourd'hui que tout le littoral de la Normandie ne forme plus qu'une plage ininterrompue, aussi courue qu'elle soit de sable ou de galets, dont la vogue apporte un tribut de plus en plus appréciable au « bas de laine » normand. La « grande pêche » à Terre-Neuve ou en Islande finit par en souffrir, car le métier de « morutier » est plus dur et moins lucratif que celui de maître baigneur. Bien que Dieppe, Fécamp, Granville n'aient pas « désarmé », le loup de mer se raréfie.

 

Au XIXe siècle, comme dans les siècles précédents, la Normandie tient une grande place dans le mouvement intellectuel. Les progrès de l'instruction y contribuent d'ailleurs, bien que la Normandie compte encore une proportion d'illettrés qui ne devrait pas se rencontrer dans un pays aussi favorisé par la nature. On n'y trouve dans l'ensemble qu'une moyenne de 95 conscrits sur 100 sachant lire et écrire. A cet égard, l'Eure est le département le plus arriéré, la Manche le plus avancé. L'Université de Caen se pique de maintenir la vieille réputation de

« Athènes normande » et de nombreuses Sociétés savantes s'appliquent avec fruit à éclaircir les coins obscurs de l'histoire de leur province.

Dans les sciences, il faut mentionner l'ingénieur Brunel qui fit le premier tunnel sous la Tamise à Londres, le grand géologue Elie de Beaumont dont le nom restera lié à la carte du sol français, les chirurgiens Tillaux et Poirier, le physicien Fresnel dont les travaux sur l'optique ont abouti à augmenter la portée des phares, l'astronome Le Verrier qui trouva la planète Neptune par le calcul avant que le télescope eût pu l'apercevoir, l'érudit Burnouf, l'archéologue Caumont, l'amiral explorateur Dumont d'Urville, le savant Léopold Delisle, Albert Sorel, un des maîtres de l'histoire diplomatique, Gréard dont la finesse de moraliste s'est mise tout entière au service de l'éducation nationale, et tant d'autres qui ont marqué leur passage dans toutes les branches du savoir humain, sans parler de ceux pour qui la postérité n'a pas encore commencé. Un seul chef militaire de premier ordre est à signaler, c'est le maréchal Pélissier, le vainqueur de Sébastopol.

Dans les arts, deux noms brillent au premier rang : le peintre Géricault, qui est de Rouen, dont le Radeau de la Méduse est universellement célèbre, et Millet (de Gréville, Manche) dont l'Angelus est une des toiles que la gravure a le plus popularisées dans le monde entier. Ce dernier n'est pas seulement né en Normandie, c'est un fils des champs, berger dans son enfance. Les scènes paysannes qu'il représente, la lumière adoucie dans laquelle elles baignent, sont celles du vieux pays cotentinois La musique vive et spirituelle d'un Boieldieu (la Dame Blanche) et d'un Auber (la Muette de Portici) n'évoque pas particulièrement le souvenir de Rouen et de Caen, mais c'est bien la musique d'une race qui aime la vie plus que le rêve et la gaieté plus que la passion. La Normandie musicale s'honore aussi de Catel et de Lenepveu et se glorifie de M. Saint-Saëns (Samson et Dalila). L'architecture religieuse a donné le monastère de la Trappe, ensemble puissant et trapu qui se dresse dans la partie la plus solitaire des collines du Perche, et la basilique de Bon Secours, restitution érudite et froide du style gothique.

La floraison littéraire est plus abondante et plus caractéristique. Casimir Delavigne qui est du Havre n'est pas un génie, encore qu'il eût pu s'y tromper à voir l'engouement du public pour ses poèmes patriotiques, les Messéniennes, qui balancèrent sous la Restauration la gloire naissante de Victor Hugo et de Lamartine. Octave Feuillet n'a rien de lyrique ; c'est le modèle du romancier mondain. Ce Parisien de Saint-Lô est le peintre par excellence de la vie aristocratique et de la corruption élégante du second empire (Monsieur de Camors).

Tout différents et d'une originalité plus puissante sont Barbey d'Aurevilly, Gustave Flaubert et Guy de Maupassant. Ceux-ci sont des Normands, et des Normands dont la physionomie a conservé tout son relief. Ce n'est pas par accident que Barbey, qui est du vieux bourg féodal de Saint-Sauveur-le-Vicomte, traite des sujets normands où revivent les mœurs, les horizons et les traditions de la terre natale, c'est par principe. Il se pique d'être un Normand de vieille roche, un « fils de Rollon ». Flaubert, qui est de Rouen, peint en réaliste les gens de son pays dans Madame Bovary, mais son imagination romantique l'emporte au loin dans Salammbô. C'est le plus scrupuleux et le plus laborieux de nos grands écrivains. La poursuite de la perfection a été le but et aussi le tourment de sa vie. Guy de Maupassant, son filleul et disciple, a la même précision, la même sûreté de langue, avec plus d'aisance (Pierre et Jean). Plusieurs de ses nouvelles sont de purs chefs-d'œuvre, bien qu'il en ait puisé trop volontiers les sujets dans la réalité la moins plaisante ou la plus scabreuse.

 

Est-il besoin de conclure ? Nul ne conteste la grande place que la Normandie a tenue dans l'histoire de la France et de l'esprit français. Les Normands ont fourni à la patrie commune une suite ininterrompue d'hommes de forte trempe, de jugement sain, de raison pratique, de bon sens aiguisé. Ils ont fortement marqué de leur empreinte les pays où ils ont essaimé. Les principaux traits du caractère anglais sont ceux auxquels se reconnaît le Normand à travers les âges : le sentiment du droit et le sens du possible s'associant pour assurer la persistance et l'efficacité de l'effort.

Il faut bien croire que le Normand a une physionomie particulièrement accusée puisque le type du paysan normand est devenu le type du paysan en littérature. Tout le monde connaît ce villageois matois et cossu que Maupassant et tant d'autres ont immortalisé. Ce n'est pas le premier venu. Il n'est pas de ceux que la caricature peut rendre ridicules. Il a un portefeuille sous sa blouse, du foin dans ses bottes, du linge fleurant la lavande dans son armoire normande : il ne s'en vante pas, mais il le sait. Il parle un peu patois, mais le jargon des hommes de loi n'a pas de secrets pour lui. Il n'est pas très exact, — ou il ne l'est plus, — que le Normand aime les procès, mais il aime que toute chose se passe dans les règles. Le paysan en tout pays est prudent : sa vie rude, le pain de l'année exposé aux intempéries, lui commandent de l'être, mais la prudence du paysan normand va, dit-on volontiers, jusqu'à la méfiance à l'égard de l'inconnu, du « horsain ». Son premier mouvement est de se tenir sur la défensive, comme le premier geste de ses aïeux devait être de porter la main à la garde de leur épée.

Nul n'excelle comme lui dans l'art de parler sans se compromettre. Il se dépense plus de diplomatie à la foire de Guibray qu'il n'en faudrait pour marier, comme on disait autrefois, la République de Venise avec le Grand Turc. Le Normand n'a pas le mensonge facile et ingénu des races ensoleillées, mais il tourne sept fois sa langue avant de dire le fond de sa pensée. Laborieux et économe, il n'aime pas conter ses affaires à ceux qu'elles ne regardent pas, ce qui est d'ailleurs une des formes de la discrétion. Tel est le paysan normand, ou plutôt tel il apparaît à ceux qui ne le connaissent qu'à moitié. Mais il y a dans ce portrait des traits conventionnels ou surannés. Beaucoup de citadins se figurent encore le bonhomme normand avec un « casque à mèche » et sa compagne avec le bonnet cauchois : tout cela n'existe plus que dans les opérettes.

Ce qui au contraire est bien vivant, ce sont les habitudes d'hospitalité plantureuse qu'on appelle anglo-saxonnes, mais qui ont été importées en Angleterre par les compagnons de Guillaume le Conquérant. La tempérance n'y trouve peut-être pas toujours son compte et le trou normand est parfois une chausse-trape où plus d'une raison culbute, mais l'intention est bonne, même lorsque la main tremble un peu. Malheureusement la pente qui mène à l'alcoolisme est glissante et beaucoup la descendent qui ne s'en aperçoivent qu'au fond du fossé Aussi la race normande perd-elle de sa prestance : la graine de cuirassiers ou de grenadiers ne lève plus comme autrefois.

Des prophètes de malheur prévoient déjà le temps où l'on ne trouvera plus de beaux exemplaires du type normand que chez les Normands d'outre-mer, en Angleterre ou au Canada. Les branches porteront fruit à la place du tronc épuisé. Il dépend des Normands de donner tort à ces sombres pronostics. La terre normande, cette terre promise qui a fait le miracle de fixer l'humeur errante des vikings, ne demande qu'à les y aider. Elle continue à capter ceux qui passent. Les Normands ont conquis la Normandie, la Normandie conquiert chaque jour des Normands. Elle a le charme qui attire, le charme plus rare qui retient. Un géographe contemporain, — dont « l'âme méditerranéenne » préfère pourtant « les couleurs ardentes et la blanche stérilité du Midi », — analyse avec une émotion communicative l'harmonie reposante du paysage normand, le reflet des nuages cotonneux dans les eaux courantes, la force tranquille que respirent les hêtres centenaires, la paix profonde que ruminent les vaches ensevelies jusqu'au pis dans le gazon, le silence heureux de la petite vallée ponctué par le tic-tac du moulin. La nature a bien des manières de sourire : la Normandie, dit Onésime Reclus, « est le plus beau sourire de la nature tempérée ».

 

FIN DE L’OUVRAGE