L'esprit d'opposition
sous Louis XV. — Préliminaires et débuts de la Révolution. — Les Girondins de
Normandie. — La pacification.
Louis
XIV, en supprimant les Etats provinciaux de Normandie et en condamnant au
silence le Parlement de Rouen comme tous les autres, avait détruit toute vie
provinciale officielle. A l'avènement de Louis XV, le Régent, qui a besoin de
l'appui des Parlements pour casser le testament du feu roi, leur rend le
droit de remontrances. Celui de Rouen est un de ceux qui en usèrent le plus.
Il n'est pas de taxe nouvelle qui ne suscite son opposition. Les «
remontrances » du Parlement n'empêchaient pas de payer, de même que les
émeutes fréquentes provoquées par le haut prix du blé ne l'empêchaient pas de
renchérir, mais le peuple avait au moins la satisfaction d'entendre plaindre
sa misère et traduire son mécontentement. Il faut
bien dire que les impôts étaient non seulement excessifs, mais levés avec une
rigueur qui en doublait le poids. La gabelle surtout était odieuse, d'autant
plus qu'elle variait d'une province à l'autre, et parfois dans la même
province. Le sel se vendait en Normandie treize sous la livre, sauf dans la
généralité de Rouen qui le payait trois livres dix sous le quintal de cent
livres, et toute personne âgée de sept ans devait en consommer un minimum de
sept livres par an. « On voit chaque jour, dit le Parlement de Rouen en 1760,
des malheureux saisis et vendus pour n'avoir pas acheté assez de sel, alors
qu'ils manquent de pain. » Quant aux « faux-sauniers » ou contrebandiers,
fort nombreux en Normandie à cause du voisinage de la Bretagne qui était exempte
de gabelle, ils risquaient les galères : sur 6.000 forçats, un tiers n'avait
pas commis d'autre crime. Tout
cela menait à une Révolution. On eut d'abord une simple révolution
judiciaire. Le chancelier Maupeou supprima les Parlements pour triompher de
leur opposition (1771).
Celui de Rouen fut remplacé par deux conseils supérieurs, siégeant l'un à
Rouen et l'autre à Bayeux, et jouant le rôle de nos cours d'appel. Au point
de vue pratique, la réforme avait du bon, car le ressort des Parlements était
trop étendu. Maupeou fut approuvé par Voltaire et les philosophes, mais le
public ne voulut d'abord apercevoir que le côté politique de l'opération. li y eut de vives protestations et une nuée de pamphlets
enveloppa d'impopularité le chancelier. Un de
ces pamphlets est le manifeste aux Normands qui invoquait les droits
de l'ancien duché, consignés dans la vieille « Charte aux Normands ».
L'auteur, qui était un des membres du Parlement privés de leur charge,
rappelait les privilèges de l'Échiquier, les engagements réitérés des rois de
France à l'égard du vote de l'impôt par les Etats, et concluait que la
violation du contrat qui avait rattaché la Normandie au royaume rompait
l'union acceptée sous Philippe Auguste. « Tel était le pacte de la nation normande
lorsqu'elle reconnut pour ducs les rois de France. Sa soumission tient donc à
l'accomplissement du contrat qui y met le prix. » Au fond, ce fier langage ne
répondait plus à rien et n'eut pas d'écho dans le peuple. Les membres du
Parlement étaient des nobles dont la cause n'intéressait pas la masse
paysanne et ouvrière. Seule la noblesse parut s'émouvoir. Elle rédigea un
appel au roi, mais les adhérents retirèrent leurs signatures devant la pluie
des lettres de cachet. Les
Parlements furent d'ailleurs rétablis au commencement du règne de Louis XVI
et Maupeou se retira au château du Thuit, près des Andelys, qu'il acheta pour
abriter sa disgrâce. Mais déjà l'opinion attendait quelque chose de plus, ce
je ne sais quoi dont parlait Voltaire quand il enviait le sort des jeunes
gens appelés à « voir de grandes choses ». On en avait vu trop de tristes ou
d'humiliantes pendant la fin du règne de Louis XV. La Normandie notamment
avait beaucoup souffert de la Guerre de Sept Ans et de la perte du Canada,
découvert et peuplé surtout par les Normands et resté jusqu'alors en
relations constantes avec le « vieux pays ». Elle souffre de même de la perte
d'une partie des Antilles, avec lesquelles elle était en relations étroites ;
c'est un marin normand, Declieu, qui avait introduit le café dans ces îles en
1726. Cherbourg avait en outre subi une descente de l'ennemi qui avait
détruit les travaux du port militaire qu'on venait de commencer. Caen avait
échappé au même sort grâce à un bon tour d'un garde-côte nommé Cabieu. Les
Anglais, débarqués à l'embouchure de l'Orne, se laissèrent effrayer par ses
roulements de tambour dans la nuit, ses commandements à une troupe
imaginaire, et se rembarquèrent précipitamment, croyant avoir une armée à leurs
trousses (1759). Il va
sans dire qu'à travers tous ces désastres extérieurs la misère n'avait guère
pu diminuer. Les récoltes sont mauvaises une année sur trois et l'habitude
des jachères favorise la disette. En outre beaucoup de terres sont en friche,
laudes ou marais. Du reste même quand la récolte est bonne, le déplorable
état des chemins en rend le transport difficile et onéreux. Il n'y a pas
besoin d'aller à Quimper-Corentin pour rencontrer le « charretier embourbé »
de La Fontaine. Ajoutons que la libre circulation des grains n'est pas
permise, sauf exception, d'une province à l'autre. Même les denrées qui ne
sont pas de première nécessité, comme le cidre, sont parfois l'objet de
pareilles interdictions. Le sac de blé vaut 40 livres en 1789 : c'est
inabordable pour le « commun peuple ». Le seul pain qui lui soit accessible
ordinairement, c'est le pain de sarrazin. La
Normandie était donc prête à suivre le mouvement général qui emportait toute
la France vers l'inconnu. Elle ne s'engourdit pas d'ailleurs dans une attente
inactive : Blanchard (des Andelys) franchit le premier la Manche en ballon de Douvres
à Calais (1785). Les travaux du port de
Cherbourg sont repris (1786) et le roi fit même à cette occasion un voyage à Cherbourg et au
Havre. Il revint par Rouen où la grosse cloche de la cathédrale se fêla en
sonnant en son honneur, ce qui fut interprété comme un fâcheux présage. Cette
même année était signé avec l'Angleterre un traité
de commerce qui fut désastreux pour les industries normandes : c'est la fin
notamment de la faïence de Rouen. D'une
façon générale l'histoire de Normandie se confond avec celle du reste de la
France durant toute cette période d'illusions généreuses qui prépare et ouvre
la Révolution. La Normandie envoie aux Etats Généraux qui vont se transformer
en Assemblée constituante des hommes réfléchis et laborieux, d'un bon sens
solide appuyé sur de fortes connaissances juridiques, des hommes plus utiles
que brillants, comme Thouret, de Pont-l'Evêque, avocat au Parlement de Rouen,
qui fut quatre fois président de la Constituante et chargé du rapport sur la
Constitution de 1791. Un grand rôle sera joué aussi par Buzot, d'Evreux,
autre avocat, qui était à ce moment l'homme le plus populaire de son pays
natal, et qui sera un des chefs de la Gironde. La
Normandie suit avec empressement le mouvement révolutionnaire. La prise de la
Bastille (14
juillet 1789) a son
contre-coup immédiat dans les villes. Dès le lendemain, avant même que les
événements de Paris fussent exactement connus, le peuple du Havre s'empare de
la « tour François Ier ». Le 17, les volontaires de Rouen obligent
d'Harcourt, qui occupait le Vieux Château, à capituler, et la forteresse fut
démolie comme l'étaient déjà les anciens remparts ; le château de Caen fut
également forcé par une émeute où périt le gouverneur Belzunce. De même,
l'année suivante, la Fédération fut célébrée avec enthousiasme. C'est
alors qu'est faite la division en départements. Avant la Révolution la
Normandie formait un des 33 grands gouvernements du royaume. Elle se divisait
en trois généralités, celles de Rouen, de Caen et d'Alençon. Chaque
généralité se subdivisait en districts ou élections, un peu plus nombreux que
nos arrondissements actuels (32 au lieu de 26). Il y avait un intendant nommé par le roi à la tête
de chaque généralité, et un subdélégué nommé par l'intendant à la tête de
chaque élection. En outre, la Normandie formait le ressort judiciaire du
Parlement de Rouen. Mais il y avait une foule d'irrégularités. Ainsi Chaumont
et Magny, qui ne sont pas en Normandie, dépendaient de la généralité de
Rouen, tout en relevant du Parlement de Paris ; le district de Mortagne, qui
dépendait de la généralité d'Alençon, relevait aussi du Parlement de Paris,
parce qu'il faisait partie du Perche. Le Havre formait un gouvernement à
part. C'est
alors aussi que les sept diocèses normands sont ramenés à cinq, par la
suppression de ceux de Lisieux et d'Avranches, et mis ainsi en concordance
avec les nouvelles circonscriptions administratives. La réforme
administrative de la Constituante, dans laquelle les Parlements disparurent
avec le reste, fut une grande simplification et fut accueillie comme un
bienfait. Remarquons cependant qu'elle a coûté à la Normandie 24 communes de
la rive droite de la Bresle, qui furent rattachées au département de la Somme
bien qu'elles ne fissent pas partie de l'ancienne Picardie. Les subdivisions
du département s'appelèrent d'abord des districts, qui furent à peu près
aussi nombreux que ceux de l'ancien régime. En 1800, au début du Consulat,
les districts furent changés en arrondissements et leur nombre ramené à ce
qu'il est aujourd'hui. C'est aussi à ce moment que le chef-lieu de la Manche
fut transféré de Coutances à Saint-Lô. Les
premiers signes de mécontentement apparaissent sous l'Assemblée Législative,
avec les premières mesures prises contre les prêtres réfractaires, qui ont
refusé de prêter serment à la Constitution civile du Clergé ou qui ont
rétracté leur serment lorsque le pape eut condamné formellement cette
constitution. C'est surtout en Basse-Normandie, à cause du voisinage du Maine
et de la Bretagne, que ce changement se manifeste. Les députés envoyés à la
Convention n'en sont pas moins d'opinion avancée, mais il y a eu beaucoup
d'abstentions. On remarque parmi eux quelques montagnards comme les deux
frères Lindet (Eure)
; un plus grand nombre se rattachent au parti girondin, comme Buzot, l'ami de
Mine Roland, Valazé (Orne), ancien officier noble, et l'évêque constitutionnel du Calvados,
Fauchet ; d'autres se rattachent à la Plaine, comme Letourneur (Manche) qui fera plus tard partie du
Directoire. Tous sont républicains. Du reste le montagnard Chaumette, au
retour d'une mission en Normandie à ce moment même, écrit dans son compte
rendu à ses concitoyens de la commune de Paris : « C'est la République que
veut toute la France. » Mais il
ne faut pas s'y tromper. La Normandie ne voulait pas d'une Révolution à
tendances socialistes. Deux délégués du gouvernement provisoire qu'on
appelait le Conseil exécutif et qui avait pris le pouvoir à la chute du roi (10 août 1792), ayant voulu faire de la
propagande contre le principe de la propriété, furent très mal accueillis.
Ils avaient distribué des textes de la Déclaration des Droits de l'Homme avec
des corrections de leur façon, celle-ci par exemple : « La nation assure aux
citoyens la garantie et l'inviolabilité de ce qu'on appelle faussement les
propriétés territoriales, jusqu'au moment où elle aura établi des lois sur
cet objet. » Il y eut contre eux un soulèvement populaire à Bernay ; on
menaça « de leur couper le cou et de porter leurs têtes aux frontières ». La
municipalité les fit arrêter, et Buzot, qui présidait l'assemblée électorale
devant laquelle ils furent amenés, eut peine à calmer les esprits. Il fallut
pour y parvenir que l'assemblée votât une résolution « chargeant les députés
qu'elle avait nommés ou qu'elle allait nommer de respecter les droits de
l'homme et du citoyen, ainsi que les droits de propriété ». Un incident
analogue eut lieu à Lisieux. Les massacres de septembre avaient du reste
contribué à exciter la méfiance contre les agitateurs de Paris. Le seul
révolutionnaire que la Normandie ait enfanté, c'est Hébert, le rédacteur du
fameux Père Duchéne, qui est d'Alençon, mais il n'obtint jamais de ses
compatriotes le moindre mandat. Tout
cela explique l'attitude de la Normandie au moment où le parti girondin est
chassé de la Convention par une émeute des faubourgs (31 mai-2 juin
93). Les principaux
girondins, ayant pu s'échapper de Paris, essayèrent de fomenter une
insurrection en province contre la tyrannie de la capitale. Ils trouvèrent en
Normandie un terrain favorable. Lorsque Buzot arriva à Evreux, il fut bien
accueilli. Des réunions furent tenues dans la cathédrale où Buzot et ses amis
furent approuvés. Le département de l'Eure comptait du reste cinq girondins
sur onze députés. Le directoire du département décréta la formation d'une
force armée de 4.000 hommes pour marcher sur Paris. Dans le Calvados, on
incarcéra deux des députés montagnards en mission. C'est ce qu'on appelle le
mouvement fédéraliste dont le centre passa vite d'Evreux à Caen. Pendant les
préparatifs de la lutte, Charlotte Corday, une descendante de la famille du
grand Corneille, partit de Caen pour aller assassiner Marat que les girondins
considéraient comme l'auteur responsable du coup de force dirigé contre eux. Le
mouvement ne fut pas aussi grave que la Convention l'avait craint au premier
moment. Il n'eut pas de succès en Seine-Inférieure. Dans l'Eure même, les
deux Lindet, qui étaient de Bernay, réagirent contre l'influence de Buzot. Le
siège du département fut transféré à Bernay et le siège du district à Vernon,
ce qui rallia fortement ces deux villes à la Convention. La Convention
s'était du reste empressée de voter la constitution
de l'an I ou de 1793, précédée d'une nouvelle Déclaration des Droits non
moins catégorique que celle de 1789 en ce qui touche le respect de la
propriété. Le mouvement fédéraliste tourna court. La Normandie est hostile
aux faubouriens révolutionnaires de Paris, non à la Révolution elle-même. Les
assemblées départementales de l'Eure, de la Manche et de l'Orne avaient
envoyé à la Convention des adresses d'adhésion après l'exécution de Louis
XVI. Dès la fin de juillet, la maison de Buzot à Evreux était rasée et sur
l'emplacement se dressa une pyramide portant une inscription qui flétrissait
ce scélérat. Rien de tout cela ne subsiste, mais on peut encore
déchiffrer sur le mur mitoyen de la maison voisine un distique grossièrement
tracé dans le plâtre avec un poinçon ou une baïonnette : Buzot,
le scélérat, trahit la liberté Pour ce crime infâme, il sera décapité. Buzot,
pendant ce temps, essayait de mettre en branle toute la Normandie. Un
gouvernement provisoire auquel avaient d'abord adhéré huit départements de
l'Ouest s'était formé à Caen. On y parla plus qu'on n'agit. Du reste la
petite armée fédéraliste qui avait répondu à son appel n'était mème pas
girondine. Son chef, Wimpfen, était un royaliste et une partie des
volontaires étaient bretons. Une petite colonne se mit en marche sous les
ordres du marquis de Puisaye, qui était de Mortagne, mais qui avait épousé l'héritière
de la seigneurie de Menilles, près de Pacy-sur-Eure. L'armée fédéraliste fut
bien accueillie à Evreux et un détachement de la garde nationale se joignit à
elle pour marcher sur Vernon. La rencontre eut lieu près du château de
Brécourt, sur le plateau entre Pacy-sur-Eure et Vernon. Elle n'eut rien d'une
bataille, en dépit des exploits que se prêtèrent les vainqueurs et même les
vaincus. Les troupes fidèles à la Convention, commandées par le général
Humbert, surprirent les troupes fédérales vers le soir, couchées dans les
blés et privées de leur chef qui était allé passer la nuit dans son château
de Menilles, tout près de là. La seule victime fut une branche de pommier
cassée par un boulet. Le même jour (13 juillet 1793), Charlotte Corday poignardait
Marat, mais son crime était inutile comme le sacrifice de sa vie. L'insurrection
fédéraliste avait vécu. Les députés girondins se dispersèrent et périrent
pour la plupart misérablement. Quelques semaines plus tard, on retrouva le
corps de Buzot avec celui de Pétion dans un champ de la Gironde, près de
Saint-Emilion, à demi dévoré par les loups. Roland, qui s'était d'abord caché
à Rouen, se tua sur la grande route d'un coup de canne à épée, à
Bourg-Baudoin. Fauchet fut guillotiné dans la grande fournée de Vergniaud,
Valazé se poignarda en entendant sa condamnation. La modération de Robert
Lindet, venu en mission, fit d'ailleurs bon effet. Quand les Vendéens
voulurent s'emparer de Granville, la place résista victorieusement (13 novembre). Il y
aura encore des troubles prolongés, causés par la question des prêtres
réfractaires. Ces troubles se confondent souvent avec les brigandages des chauffeurs
qui obligeaient leurs victimes à livrer leur argent en leur brûlant la plante
des pieds. C'est ce qu'on appelle la « chouannerie normande ». Elle
règne surtout dans le Bocage où le terrain accidenté la favorise, mais elle
déborde sur les régions avoisinantes dès que la surveillance se relâche. Or,
sous le Directoire, la désorganisation administrative est générale. Cette
situation traîne jusqu'au consulat. Bonaparte, pour en finir à tout prix, fit
pourchasser sans répit Frotté, le dernier chef de ces bandes si bien peintes
par Barbey d'Aurevilly dans le Chevalier des Touches. A la fin, Frotté fut
arrêté dans une entrevue et fusillé à Verneuil (1800). Il n'y
a plus dès lors d'histoire de Normandie à proprement parler. La vieille
province entre dans le moule uniforme de l'administration napoléonienne, mais
sans perdre conscience de son passé. Elle s'enrichit, elle développe son
agriculture, son commerce. Elle fait l'admiration de Napoléon, qui, au cours
d'un voyage en Seine-Inférieure à l'époque où il n'est encore que premier
consul, écrivait à son frère Joseph : « Tout est ici consolant et beau à
voir, et j'aime vraiment cette belle, bonne Normandie, c'est la véritable
France. » Ce qu'il appréciait surtout chez les Normands, c'est leur ferme bon
sens, leur esprit de juste milieu, leur instinct de l'ordre et de la règle.
La Normandie n'a pas fourni à l'épopée révolutionnaire et napoléonienne un
seul grand général, bien qu'il ne faille pas faire fi des services de
Dagobert, Valhubert, Decaen et Grouchy. Mais elle s'est rattrapée dans ce
qu'on appelait alors « les arts de la paix ». Le
grand savant Laplace, dont l'hypothèse sur la formation du système du
monde est restée classique, était fils d'un paysan de Beaumont-en-Auge.
Desgenettes, le médecin de l'armée d'Egypte, qui eut l'héroïsme de s'inoculer
le virus de la peste pour rassurer les soldats, et la chance inespérée de
n'en pas mourir comme il s'y attendait, était d'Alençon. Napoléon
n'appréciait pas moins un industriel comme Richard — dit Richard-Lenoir à
cause de son association avec Lenoir-Dufresne d'Alençon —, encore un fils de
paysan du Calvados (Epinay-sur-Odon), qui sut ravir aux Anglais le monopole du tissage
du coton. A vrai dire, le tissage du coton avait commencé à Rouen dès le
début du XVIIIe siècle, mais la concurrence de l'Angleterre en avait arrêté
l'essor, à cause de la supériorité de son outillage. Il fallut surprendre le
secret des machines anglaises, les « Jenny » ou « Jeannette », dont
l'introduction souleva des émeutes de la part des ouvriers qui craignaient
pour leur gagne-pain. La Normandie a fourni aussi à la France consulaire ou impériale des administrateurs intègres et expérimentés comme Mollien (Rouen), qui fut ministre du Trésor, et Lebrun (de Saint-Sauveur, près de Coutances), qui fut le collègue de Bonaparte au consulat. Dans les lettres, on peut citer Malfilâtre, de Caen, mort avant d'avoir rempli sa destinée, ce qui lui a peut-être valu de passer à la postérité. Ce serait peu, mais la Normandie s'honore d'un des noms les plus populaires du XVIIIe siècle, Bernardin de Saint-Pierre, qui est du Havre, et à qui une simple nouvelle, Paul et Virginie, garantit l'immortalité. |