HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE XIX. — LA NORMANDIE ET LA RÉVOLUTION.

 

 

L'esprit d'opposition sous Louis XV. — Préliminaires et débuts de la Révolution. — Les Girondins de Normandie. — La pacification.

 

Louis XIV, en supprimant les Etats provinciaux de Normandie et en condamnant au silence le Parlement de Rouen comme tous les autres, avait détruit toute vie provinciale officielle. A l'avènement de Louis XV, le Régent, qui a besoin de l'appui des Parlements pour casser le testament du feu roi, leur rend le droit de remontrances. Celui de Rouen est un de ceux qui en usèrent le plus. Il n'est pas de taxe nouvelle qui ne suscite son opposition. Les « remontrances » du Parlement n'empêchaient pas de payer, de même que les émeutes fréquentes provoquées par le haut prix du blé ne l'empêchaient pas de renchérir, mais le peuple avait au moins la satisfaction d'entendre plaindre sa misère et traduire son mécontentement.

Il faut bien dire que les impôts étaient non seulement excessifs, mais levés avec une rigueur qui en doublait le poids. La gabelle surtout était odieuse, d'autant plus qu'elle variait d'une province à l'autre, et parfois dans la même province. Le sel se vendait en Normandie treize sous la livre, sauf dans la généralité de Rouen qui le payait trois livres dix sous le quintal de cent livres, et toute personne âgée de sept ans devait en consommer un minimum de sept livres par an. « On voit chaque jour, dit le Parlement de Rouen en 1760, des malheureux saisis et vendus pour n'avoir pas acheté assez de sel, alors qu'ils manquent de pain. » Quant aux « faux-sauniers » ou contrebandiers, fort nombreux en Normandie à cause du voisinage de la Bretagne qui était exempte de gabelle, ils risquaient les galères : sur 6.000 forçats, un tiers n'avait pas commis d'autre crime.

Tout cela menait à une Révolution. On eut d'abord une simple révolution judiciaire. Le chancelier Maupeou supprima les Parlements pour triompher de leur opposition (1771). Celui de Rouen fut remplacé par deux conseils supérieurs, siégeant l'un à Rouen et l'autre à Bayeux, et jouant le rôle de nos cours d'appel. Au point de vue pratique, la réforme avait du bon, car le ressort des Parlements était trop étendu. Maupeou fut approuvé par Voltaire et les philosophes, mais le public ne voulut d'abord apercevoir que le côté politique de l'opération. li y eut de vives protestations et une nuée de pamphlets enveloppa d'impopularité le chancelier.

Un de ces pamphlets est le manifeste aux Normands qui invoquait les droits de l'ancien duché, consignés dans la vieille « Charte aux Normands ». L'auteur, qui était un des membres du Parlement privés de leur charge, rappelait les privilèges de l'Échiquier, les engagements réitérés des rois de France à l'égard du vote de l'impôt par les Etats, et concluait que la violation du contrat qui avait rattaché la Normandie au royaume rompait l'union acceptée sous Philippe Auguste. « Tel était le pacte de la nation normande lorsqu'elle reconnut pour ducs les rois de France. Sa soumission tient donc à l'accomplissement du contrat qui y met le prix. » Au fond, ce fier langage ne répondait plus à rien et n'eut pas d'écho dans le peuple. Les membres du Parlement étaient des nobles dont la cause n'intéressait pas la masse paysanne et ouvrière. Seule la noblesse parut s'émouvoir. Elle rédigea un appel au roi, mais les adhérents retirèrent leurs signatures devant la pluie des lettres de cachet.

Les Parlements furent d'ailleurs rétablis au commencement du règne de Louis XVI et Maupeou se retira au château du Thuit, près des Andelys, qu'il acheta pour abriter sa disgrâce. Mais déjà l'opinion attendait quelque chose de plus, ce je ne sais quoi dont parlait Voltaire quand il enviait le sort des jeunes gens appelés à « voir de grandes choses ». On en avait vu trop de tristes ou d'humiliantes pendant la fin du règne de Louis XV. La Normandie notamment avait beaucoup souffert de la Guerre de Sept Ans et de la perte du Canada, découvert et peuplé surtout par les Normands et resté jusqu'alors en relations constantes avec le « vieux pays ». Elle souffre de même de la perte d'une partie des Antilles, avec lesquelles elle était en relations étroites ; c'est un marin normand, Declieu, qui avait introduit le café dans ces îles en 1726. Cherbourg avait en outre subi une descente de l'ennemi qui avait détruit les travaux du port militaire qu'on venait de commencer. Caen avait échappé au même sort grâce à un bon tour d'un garde-côte nommé Cabieu. Les Anglais, débarqués à l'embouchure de l'Orne, se laissèrent effrayer par ses roulements de tambour dans la nuit, ses commandements à une troupe imaginaire, et se rembarquèrent précipitamment, croyant avoir une armée à leurs trousses (1759).

Il va sans dire qu'à travers tous ces désastres extérieurs la misère n'avait guère pu diminuer. Les récoltes sont mauvaises une année sur trois et l'habitude des jachères favorise la disette. En outre beaucoup de terres sont en friche, laudes ou marais. Du reste même quand la récolte est bonne, le déplorable état des chemins en rend le transport difficile et onéreux. Il n'y a pas besoin d'aller à Quimper-Corentin pour rencontrer le « charretier embourbé » de La Fontaine. Ajoutons que la libre circulation des grains n'est pas permise, sauf exception, d'une province à l'autre. Même les denrées qui ne sont pas de première nécessité, comme le cidre, sont parfois l'objet de pareilles interdictions. Le sac de blé vaut 40 livres en 1789 : c'est inabordable pour le « commun peuple ». Le seul pain qui lui soit accessible ordinairement, c'est le pain de sarrazin.

La Normandie était donc prête à suivre le mouvement général qui emportait toute la France vers l'inconnu. Elle ne s'engourdit pas d'ailleurs dans une attente inactive : Blanchard (des Andelys) franchit le premier la Manche en ballon de Douvres à Calais (1785). Les travaux du port de Cherbourg sont repris (1786) et le roi fit même à cette occasion un voyage à Cherbourg et au Havre. Il revint par Rouen où la grosse cloche de la cathédrale se fêla en sonnant en son honneur, ce qui fut interprété comme un fâcheux présage. Cette même année était signé avec l'Angleterre un traité de commerce qui fut désastreux pour les industries normandes : c'est la fin notamment de la faïence de Rouen.

 

D'une façon générale l'histoire de Normandie se confond avec celle du reste de la France durant toute cette période d'illusions généreuses qui prépare et ouvre la Révolution. La Normandie envoie aux Etats Généraux qui vont se transformer en Assemblée constituante des hommes réfléchis et laborieux, d'un bon sens solide appuyé sur de fortes connaissances juridiques, des hommes plus utiles que brillants, comme Thouret, de Pont-l'Evêque, avocat au Parlement de Rouen, qui fut quatre fois président de la Constituante et chargé du rapport sur la Constitution de 1791. Un grand rôle sera joué aussi par Buzot, d'Evreux, autre avocat, qui était à ce moment l'homme le plus populaire de son pays natal, et qui sera un des chefs de la Gironde.

La Normandie suit avec empressement le mouvement révolutionnaire. La prise de la Bastille (14 juillet 1789) a son contre-coup immédiat dans les villes. Dès le lendemain, avant même que les événements de Paris fussent exactement connus, le peuple du Havre s'empare de la « tour François Ier ». Le 17, les volontaires de Rouen obligent d'Harcourt, qui occupait le Vieux Château, à capituler, et la forteresse fut démolie comme l'étaient déjà les anciens remparts ; le château de Caen fut également forcé par une émeute où périt le gouverneur Belzunce. De même, l'année suivante, la Fédération fut célébrée avec enthousiasme.

C'est alors qu'est faite la division en départements. Avant la Révolution la Normandie formait un des 33 grands gouvernements du royaume. Elle se divisait en trois généralités, celles de Rouen, de Caen et d'Alençon. Chaque généralité se subdivisait en districts ou élections, un peu plus nombreux que nos arrondissements actuels (32 au lieu de 26). Il y avait un intendant nommé par le roi à la tête de chaque généralité, et un subdélégué nommé par l'intendant à la tête de chaque élection. En outre, la Normandie formait le ressort judiciaire du Parlement de Rouen. Mais il y avait une foule d'irrégularités. Ainsi Chaumont et Magny, qui ne sont pas en Normandie, dépendaient de la généralité de Rouen, tout en relevant du Parlement de Paris ; le district de Mortagne, qui dépendait de la généralité d'Alençon, relevait aussi du Parlement de Paris, parce qu'il faisait partie du Perche. Le Havre formait un gouvernement à part.

C'est alors aussi que les sept diocèses normands sont ramenés à cinq, par la suppression de ceux de Lisieux et d'Avranches, et mis ainsi en concordance avec les nouvelles circonscriptions administratives. La réforme administrative de la Constituante, dans laquelle les Parlements disparurent avec le reste, fut une grande simplification et fut accueillie comme un bienfait. Remarquons cependant qu'elle a coûté à la Normandie 24 communes de la rive droite de la Bresle, qui furent rattachées au département de la Somme bien qu'elles ne fissent pas partie de l'ancienne Picardie. Les subdivisions du département s'appelèrent d'abord des districts, qui furent à peu près aussi nombreux que ceux de l'ancien régime. En 1800, au début du Consulat, les districts furent changés en arrondissements et leur nombre ramené à ce qu'il est aujourd'hui. C'est aussi à ce moment que le chef-lieu de la Manche fut transféré de Coutances à Saint-Lô.

Les premiers signes de mécontentement apparaissent sous l'Assemblée Législative, avec les premières mesures prises contre les prêtres réfractaires, qui ont refusé de prêter serment à la Constitution civile du Clergé ou qui ont rétracté leur serment lorsque le pape eut condamné formellement cette constitution. C'est surtout en Basse-Normandie, à cause du voisinage du Maine et de la Bretagne, que ce changement se manifeste. Les députés envoyés à la Convention n'en sont pas moins d'opinion avancée, mais il y a eu beaucoup d'abstentions. On remarque parmi eux quelques montagnards comme les deux frères Lindet (Eure) ; un plus grand nombre se rattachent au parti girondin, comme Buzot, l'ami de Mine Roland, Valazé (Orne), ancien officier noble, et l'évêque constitutionnel du Calvados, Fauchet ; d'autres se rattachent à la Plaine, comme Letourneur (Manche) qui fera plus tard partie du Directoire. Tous sont républicains. Du reste le montagnard Chaumette, au retour d'une mission en Normandie à ce moment même, écrit dans son compte rendu à ses concitoyens de la commune de Paris : « C'est la République que veut toute la France. »

Mais il ne faut pas s'y tromper. La Normandie ne voulait pas d'une Révolution à tendances socialistes. Deux délégués du gouvernement provisoire qu'on appelait le Conseil exécutif et qui avait pris le pouvoir à la chute du roi (10 août 1792), ayant voulu faire de la propagande contre le principe de la propriété, furent très mal accueillis. Ils avaient distribué des textes de la Déclaration des Droits de l'Homme avec des corrections de leur façon, celle-ci par exemple : « La nation assure aux citoyens la garantie et l'inviolabilité de ce qu'on appelle faussement les propriétés territoriales, jusqu'au moment où elle aura établi des lois sur cet objet. » Il y eut contre eux un soulèvement populaire à Bernay ; on menaça « de leur couper le cou et de porter leurs têtes aux frontières ». La municipalité les fit arrêter, et Buzot, qui présidait l'assemblée électorale devant laquelle ils furent amenés, eut peine à calmer les esprits. Il fallut pour y parvenir que l'assemblée votât une résolution « chargeant les députés qu'elle avait nommés ou qu'elle allait nommer de respecter les droits de l'homme et du citoyen, ainsi que les droits de propriété ». Un incident analogue eut lieu à Lisieux. Les massacres de septembre avaient du reste contribué à exciter la méfiance contre les agitateurs de Paris. Le seul révolutionnaire que la Normandie ait enfanté, c'est Hébert, le rédacteur du fameux Père Duchéne, qui est d'Alençon, mais il n'obtint jamais de ses compatriotes le moindre mandat.

Tout cela explique l'attitude de la Normandie au moment où le parti girondin est chassé de la Convention par une émeute des faubourgs (31 mai-2 juin 93). Les principaux girondins, ayant pu s'échapper de Paris, essayèrent de fomenter une insurrection en province contre la tyrannie de la capitale. Ils trouvèrent en Normandie un terrain favorable. Lorsque Buzot arriva à Evreux, il fut bien accueilli. Des réunions furent tenues dans la cathédrale où Buzot et ses amis furent approuvés. Le département de l'Eure comptait du reste cinq girondins sur onze députés. Le directoire du département décréta la formation d'une force armée de 4.000 hommes pour marcher sur Paris. Dans le Calvados, on incarcéra deux des députés montagnards en mission. C'est ce qu'on appelle le mouvement fédéraliste dont le centre passa vite d'Evreux à Caen. Pendant les préparatifs de la lutte, Charlotte Corday, une descendante de la famille du grand Corneille, partit de Caen pour aller assassiner Marat que les girondins considéraient comme l'auteur responsable du coup de force dirigé contre eux.

Le mouvement ne fut pas aussi grave que la Convention l'avait craint au premier moment. Il n'eut pas de succès en Seine-Inférieure. Dans l'Eure même, les deux Lindet, qui étaient de Bernay, réagirent contre l'influence de Buzot. Le siège du département fut transféré à Bernay et le siège du district à Vernon, ce qui rallia fortement ces deux villes à la Convention. La Convention s'était du reste empressée de voter la constitution de l'an I ou de 1793, précédée d'une nouvelle Déclaration des Droits non moins catégorique que celle de 1789 en ce qui touche le respect de la propriété. Le mouvement fédéraliste tourna court. La Normandie est hostile aux faubouriens révolutionnaires de Paris, non à la Révolution elle-même. Les assemblées départementales de l'Eure, de la Manche et de l'Orne avaient envoyé à la Convention des adresses d'adhésion après l'exécution de Louis XVI. Dès la fin de juillet, la maison de Buzot à Evreux était rasée et sur l'emplacement se dressa une pyramide portant une inscription qui flétrissait ce scélérat. Rien de tout cela ne subsiste, mais on peut encore déchiffrer sur le mur mitoyen de la maison voisine un distique grossièrement tracé dans le plâtre avec un poinçon ou une baïonnette :

Buzot, le scélérat, trahit la liberté

Pour ce crime infâme, il sera décapité.

Buzot, pendant ce temps, essayait de mettre en branle toute la Normandie. Un gouvernement provisoire auquel avaient d'abord adhéré huit départements de l'Ouest s'était formé à Caen. On y parla plus qu'on n'agit. Du reste la petite armée fédéraliste qui avait répondu à son appel n'était mème pas girondine. Son chef, Wimpfen, était un royaliste et une partie des volontaires étaient bretons. Une petite colonne se mit en marche sous les ordres du marquis de Puisaye, qui était de Mortagne, mais qui avait épousé l'héritière de la seigneurie de Menilles, près de Pacy-sur-Eure. L'armée fédéraliste fut bien accueillie à Evreux et un détachement de la garde nationale se joignit à elle pour marcher sur Vernon. La rencontre eut lieu près du château de Brécourt, sur le plateau entre Pacy-sur-Eure et Vernon. Elle n'eut rien d'une bataille, en dépit des exploits que se prêtèrent les vainqueurs et même les vaincus. Les troupes fidèles à la Convention, commandées par le général Humbert, surprirent les troupes fédérales vers le soir, couchées dans les blés et privées de leur chef qui était allé passer la nuit dans son château de Menilles, tout près de là. La seule victime fut une branche de pommier cassée par un boulet. Le même jour (13 juillet 1793), Charlotte Corday poignardait Marat, mais son crime était inutile comme le sacrifice de sa vie.

L'insurrection fédéraliste avait vécu. Les députés girondins se dispersèrent et périrent pour la plupart misérablement. Quelques semaines plus tard, on retrouva le corps de Buzot avec celui de Pétion dans un champ de la Gironde, près de Saint-Emilion, à demi dévoré par les loups. Roland, qui s'était d'abord caché à Rouen, se tua sur la grande route d'un coup de canne à épée, à Bourg-Baudoin. Fauchet fut guillotiné dans la grande fournée de Vergniaud, Valazé se poignarda en entendant sa condamnation. La modération de Robert Lindet, venu en mission, fit d'ailleurs bon effet. Quand les Vendéens voulurent s'emparer de Granville, la place résista victorieusement (13 novembre).

Il y aura encore des troubles prolongés, causés par la question des prêtres réfractaires. Ces troubles se confondent souvent avec les brigandages des chauffeurs qui obligeaient leurs victimes à livrer leur argent en leur brûlant la plante des pieds. C'est ce qu'on appelle la « chouannerie normande ». Elle règne surtout dans le Bocage où le terrain accidenté la favorise, mais elle déborde sur les régions avoisinantes dès que la surveillance se relâche. Or, sous le Directoire, la désorganisation administrative est générale. Cette situation traîne jusqu'au consulat. Bonaparte, pour en finir à tout prix, fit pourchasser sans répit Frotté, le dernier chef de ces bandes si bien peintes par Barbey d'Aurevilly dans le Chevalier des Touches. A la fin, Frotté fut arrêté dans une entrevue et fusillé à Verneuil (1800).

 

Il n'y a plus dès lors d'histoire de Normandie à proprement parler. La vieille province entre dans le moule uniforme de l'administration napoléonienne, mais sans perdre conscience de son passé. Elle s'enrichit, elle développe son agriculture, son commerce. Elle fait l'admiration de Napoléon, qui, au cours d'un voyage en Seine-Inférieure à l'époque où il n'est encore que premier consul, écrivait à son frère Joseph : « Tout est ici consolant et beau à voir, et j'aime vraiment cette belle, bonne Normandie, c'est la véritable France. » Ce qu'il appréciait surtout chez les Normands, c'est leur ferme bon sens, leur esprit de juste milieu, leur instinct de l'ordre et de la règle. La Normandie n'a pas fourni à l'épopée révolutionnaire et napoléonienne un seul grand général, bien qu'il ne faille pas faire fi des services de Dagobert, Valhubert, Decaen et Grouchy. Mais elle s'est rattrapée dans ce qu'on appelait alors « les arts de la paix ».

Le grand savant Laplace, dont l'hypothèse sur la formation du système du monde est restée classique, était fils d'un paysan de Beaumont-en-Auge. Desgenettes, le médecin de l'armée d'Egypte, qui eut l'héroïsme de s'inoculer le virus de la peste pour rassurer les soldats, et la chance inespérée de n'en pas mourir comme il s'y attendait, était d'Alençon. Napoléon n'appréciait pas moins un industriel comme Richard — dit Richard-Lenoir à cause de son association avec Lenoir-Dufresne d'Alençon —, encore un fils de paysan du Calvados (Epinay-sur-Odon), qui sut ravir aux Anglais le monopole du tissage du coton. A vrai dire, le tissage du coton avait commencé à Rouen dès le début du XVIIIe siècle, mais la concurrence de l'Angleterre en avait arrêté l'essor, à cause de la supériorité de son outillage. Il fallut surprendre le secret des machines anglaises, les « Jenny » ou « Jeannette », dont l'introduction souleva des émeutes de la part des ouvriers qui craignaient pour leur gagne-pain.

La Normandie a fourni aussi à la France consulaire ou impériale des administrateurs intègres et expérimentés comme Mollien (Rouen), qui fut ministre du Trésor, et Lebrun (de Saint-Sauveur, près de Coutances), qui fut le collègue de Bonaparte au consulat. Dans les lettres, on peut citer Malfilâtre, de Caen, mort avant d'avoir rempli sa destinée, ce qui lui a peut-être valu de passer à la postérité. Ce serait peu, mais la Normandie s'honore d'un des noms les plus populaires du XVIIIe siècle, Bernardin de Saint-Pierre, qui est du Havre, et à qui une simple nouvelle, Paul et Virginie, garantit l'immortalité.