Charles V et du
Guesclin. — La revanche. — Charles VI. — Retour offensif des Anglais. — La
Normandie reperdue.
Le
nouveau roi de France n'avait rien d'un chevalier. Il était de faible santé
et on accusait Charles le Mauvais de l'avoir empoisonné dans sa jeunesse. Il
était pâle, fiévreux, sujet aux névralgies, avait la main droite enflée et
incapable de porter la lourde épée de l'époque. Son front, grand et large,
est celui d'un homme d'étude, et Charles V est en effet un intellectuel. Son
surnom de Sage veut dire Savant. Il sait le latin, lit la Bible une
fois par an, rassemble une bibliothèque au Louvre, et fait traduire plusieurs
ouvrages anciens par un de ses familiers, Nicolas Oresme, qui était de Caen
et qui mourut évêque de Lisieux. C'est un roi de cabinet, très pieux, et en
même temps très réfléchi et très pratique. Il va réparer, sans risquer de
grandes batailles et sans prendre part personnellement à aucune, les pertes
causées par les deux rompeurs de lances qui l'avaient précédé sur le trône. Il a,
il est vrai, un vaillant homme à sa disposition, Bertrand du Guesclin.
C'est un Breton qui ne paie pas de mine, qui ne considère pas la guerre comme
un tournoi, qui ne se bat pas pour le plaisir, qui connaît toutes les ruses
du métier, qui préfère les coups de main et les surprises aux brillantes et
hasardeuses rencontres. Il mène la vie des chefs de bandes, mais ne change
pas de parti selon son intérêt, comme la plupart d'entre eux. Il déteste les
Anglais et encore plus les Français qui pactisent avec l'ennemi. Il a les
muscles du chevalier avec l'esprit pratique du paysan. Déjà connu à
l'avènement de Charles V, surtout en Normandie où on l'a vu à l’œuvre, il va
inaugurer le nouveau règne par sa plus belle victoire. Charles
le Mauvais avait rompu une fois de plus avec le roi de France peu avant la
mort de Jean le Bon. Il fallait tâcher de le mettre hors d'état de nuire. Ses
forteresses de Mantes et de Meulan étaient une menace perpétuelle pour Paris.
Ses possessions en Normandie empêchaient toute pacification durable de cette
province. Du Guesclin enlève par surprise Mantes et Meulan. Charles le
Mauvais, retenu en Navarre, envoie une armée de Navarrais et de Gascons
commandée par le captal de Buch, un adversaire nullement à dédaigner. Le
captal débarque à Cherbourg, arrive à Evreux sans encombre, et se dirige vers
Paris par la route de Vernon, pendant que du Guesclin, parti de Rouen, passe
la Seine à Pont-de-l'Arche et remonte la vallée de l'Eure. C'est sur les
bords de cette rivière que les deux troupes se rencontrent, à Cocherel. Elles
sont à peu près d'égale force. Le captal n'a guère que 1.200 combattants, du
Guesclin en a 1.500 environ, mais des deux parts, c'est une élite. Le
captal occupe la hauteur boisée qui domine la vallée sur la rive gauche de
l'Eure, dans une position analogue à celle de Crécy et de Poitiers. Du
Guesclin n'est pas homme à renouveler la faute de Philippe de Valois ou de
Jean le Bon. Au lieu de se lancer follement à l'assaut, il esquisse une
attaque et simule une fuite, pour attirer l'ennemi dans la plaine. Le captal
ne s'y laisse pas prendre, mais on ne l'écoute pas, et un corps anglais qui
servait sous ses ordres se précipite à la poursuite des Français. Du Guesclin
l'attendait là. Une réserve de 200 cavaliers tourne l'ennemi qui est rompu.
Tout ce qui ne peut fuir à travers bois est tué ou pris. Le captal, cerné par
une troupe d'hommes déterminés, est fait prisonnier (16 mai 1364). Un monument commémore cette
victoire, modeste par le nombre des combattants, mais importante par ses
conséquences. Charles
le Mauvais traita l'année suivante. Il s'en tira à bon compte, cette fois
encore, car du Guesclin avait été pris dans l'intervalle à la bataille
d'Auray en Bretagne et c'est le prétendant anglais qui restait maître de ce
duché disputé depuis plus de vingt ans. Charles le Mauvais céda Mantes,
Meulan et Longueville en échange de Montpellier (1365). On n'était pas débarrassé de
lui, mais on l'avait un peu éloigné. Du Guesclin devint maréchal de Normandie
et comte de Longueville. La France respira, et la Normandie tout
particulièrement, car du Guesclin entraîna les grandes compagnies en Espagne. Charles
V prépare dès lors sa revanche de Brétigny. Il ne néglige rien, ni la flotte
ni l'armée. Il existait déjà à Rouen un arsenal appelé le Clos des Galées, sur la rive gauche du fleuve. Il s'occupa de
le développer. Le directeur des constructions navales, qu'on appelle le
maître du Clos des Galées (galères), est investi d'une autorité très étendue.
Chantiers de construction et magasins d'approvisionnement prennent une
insolite activité. L'amiral Jean de Vienne, le neveu du défenseur de Calais,
arrivera à lancer en un an à Rouen dix grands bateaux, des bateaux de 300
tonneaux, imités des galères castillanes qui étaient venues comme alliées
jusqu'à la Rochelle. D'autre part les forteresses sont remises en état,
pourvues de canons et soigneusement inspectées chaque année. Tout
cela va bientôt servir, car Charles V, en acceptant un appel fait par les
seigneurs du Midi contre les impôts prélevés par le Prince Noir, rompait la
paix de Brétigny, qui ôtait expressément au roi de France toute suzeraineté
sur les possessions françaises du roi d'Angleterre. Charles V inaugure la
tactique qui lui réussira jusqu'au bout. Il saisit les provinces d'Edouard
III mais ne risque aucune bataille rangée. Quand une armée anglaise envahit
la France, on la laisse passer, mais elle ne trouve rien sur sa route et fond
à vue d'œil par les privations et les maladies. Du Guesclin, nommé
connétable, ne laisse rien au hasard. « Mieux vaut pays pillé, disait-il, que
terre perdue », ce qui ne l'empêchait pas de profiter des bonnes occasions.
Ainsi une colonne anglaise est surprise et taillée en pièces à Pontvallin (4 déc. 1370), près de la Flèche, par un
temps affreux. Il en est de même sous les murs de la Rochelle où le captal de
Buch est battu et pris (1372). Le Prince Noir, malade depuis une campagne qu'il a faite en
Espagne contre du Guesclin, met en vain Limoges à feu et à sang. C'est son
suprême exploit, et il n'en tire ni honneur ni profit. Il retourne achever de
mourir en Angleterre pendant que les dernières villes anglaises ouvrent leurs
portes au roi de France. Du côté
de la Normandie le principal épisode est le siège et la prise du château de
Saint-Sauveurl-e-Vicomte, qui était la base d'opération des Anglais en
Basse-Normandie. Ils couraient de là le pays jusqu'à Bayeux, ravageant les
moissons, rançonnant les paysans. L'amiral Jean de Vienne fut chargé du siège
(1374) et les Etats de Normandie
consentirent tous les sacrifices qu'on leur demanda pour en finir. On y
déploya un luxe d'artillerie sans précédent. Girard de Figeac la commandait.
On se servait de boulets de pierre. On fondit à Caen, en partie avec du fer
du pays d'Auge, plusieurs gros canons capables de lancer des boulets de cent
livres. D'autres s'y ajoutèrent et cet arsenal improvisé sous la halle de
Caen fournit au total trente-deux bouches à feu qui firent merveille. Une
tour fut éventrée et la place capitula (1375). Une
tentative sur les îles normandes avait moins bien réussi. Du Guesclin avait
envahi Jersey, mais il ne put prendre Gorey, défendu par le château qu'on
appelait alors le Fort César et qui se nomme depuis Montorgueil. Une
trêve de deux ans fut signée au même moment. Quand elle expira, le Prince
Noir et Edouard III étaient morts. Charles V se mit en devoir de profiter de
la minorité de Richard II. Une flotte normande, armée à Rouen et à Honfleur,
ravage les -côtes de l'Angleterre, et d'autre part Charles le Mauvais qui a
recommencé ses intrigues est enfin dépouillé de ses domaines normands. Toutes
ses places sont occupées sans résistance, car ses trahisons lui ont aliéné
toutes les sympathies et il est lui-même menacé en Navarre par le roi de
Castille, allié de la France. Il ne lui resta que Cherbourg, qu'il livra aux
Anglais. Il ne sera plus question de lui. Il avait fini par être pris à ses
propres pièges. A la mort de du Guesclin et de Charles V (1380), les Anglais ne possédaient
plus que quelques places isolées comme Calais, Cherbourg, Bordeaux, Bayonne.
Le traité de Brétigny était annulé, mais aucun n'avait été signé à sa place. Charles
V se rappela qu'il avait eu comme apanage le duché de Normandie et que des
volontaires rouennais avaient contribué à la victoire de Cocherel : il voulut
que son cœur fût déposé à la cathédrale de Rouen. Les
débuts du règne de Charles VI furent troublés par des émeutes où la Normandie
joue son rôle. Charles V en mourant avait aboli les aides, c'est-à-dire les
impôts prélevés sans consentement des Etats Généraux. Cette suppression fut
d'abord ratifiée, mais quelques mois plus tard les oncles du roi, qui
gouvernaient en son nom et qui avaient dilapidé les économies de Charles V,
voulurent rétablir de nouveaux impôts. Des révoltes en résultèrent, à
l'exemple de celles qui au même moment avaient éclaté en Angleterre contre le
jeune roi Richard II. En Normandie c'est Rouen qui fut le théâtre des
principaux troubles. L'impôt avait été payé péniblement en 1381 ; l'année
suivante, on prétendit l'augmenter. Cette fois ce fut une émeute, presque une
révolution ; c'est ce qu'on appelle la révolte de la Harelle.
Le populaire choisit pour chef un gros drapier, gros dans tous les sens du
mot, Jean le Cras, qui fut installé sur un trône au marché, salué comme roi
et obligé de proclamer l'abolition des aides. Durant trois jours on courut
sus aux officiers du fisc, aux Juifs, aux bourgeois, aux gens d'Eglise. Les
prisons furent ouvertes, ce qui renforça les émeutiers. Des assemblées
quotidiennes se tenaient en plein air à la Croix de Saint-Ouen. Finalement on
tira de la cathédrale l'exemplaire authentique de la Charte aux Normands,
lecture en fut donnée en public, et tout -le monde en jura le maintien (26 février
1382). C'est
le moment où la révolte des Maillotins retenait le roi et ses oncles à Paris.
Quand elle eut été réprimée, le jeune roi et sa suite partirent pour Rouen.
Les gens de Rouen, peu rassurés sur les conséquences de leur équipée, avaient
envoyé une première députation, à laquelle on avait répondu que le roi irait
à Rouen et saurait « qui avait mangé le lard ». Une seconde, composée de
notables, rencontra le roi à Pont-de-l'Arche. Elle n'obtint rien. Avant même
l'arrivée du roi, une demi-douzaine de rebelles sont décapités, douze sont
jetés en prison, toutes les armes sont déposées au château, les cloches,
emblèmes des libertés communales, sont enlevées du beffroi, les vantaux de la
porte Martinville renversés à terre. En vain la population se précipite au-devant
du souverain, en habits de fête et avec force acclamations, Charles VI entre
dans la ville par la porte abattue, où se balançaient les têtes des six
victimes, les privilèges de la ville sont abolis, et elle paie une énorme
amende, sans préjudice des impôts courants. Après quoi, en l'honneur de la
semaine sainte, le roi accorde à tous les habitants un pardon général, à la
suite duquel on en décapita encore une demi-douzaine. Il en fut un peu de
même dans toute la France. Les Parisiens et les Flamands furent encore plus
mal traités. La
guerre avec l'Angleterre avait recommencé, mais mollement menée de part et
d'autre. En France la grande idée fut pendant plusieurs années de faire une
descente en Angleterre et des préparatifs immenses eurent lieu à plusieurs
reprises. C'est le port de l'Ecluse qui était le point de concentration et de
départ. La principale tentative fut faite en 1387. Pendant huit mois on ne
pensa pas à autre chose. Une flotte de 1.400 vaisseaux, la plus grosse qu'on
eût jamais vue, était réunie. Elle devait transporter 8.000 hommes d'armes et
60.000 hommes de pied. Une ville de bois, en pièces démontées, avait été
embarquée. Mais l'hésitation du roi, les jalousies entre ses oncles,
retardèrent le départ. L'année suivante, les agissements du duc de Bretagne
provoquèrent un nouvel ajournement, qui fut définitif. Les
Normands, qui avaient contribué pour un tiers à ce formidable armement,
l'utilisèrent en partie pour la guerre de course : il y eut même un combat
naval en rade d'Honfleur où une flotte anglaise fut détruite. Tout
cela ne menait à rien, qu'à des dépenses énormes autant que stériles. On en
revint au régime des trêves indéfiniment renouvelées. D'ailleurs la folie de
Charles VI (1392)
et le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre (1398) augmentaient les chances de
paix. Même le renversement de Richard II et son remplacement par Henri IV de
Lancastre ne ralluma pas les hostilités (1399). Les dernières difficultés pendantes concernaient
la succession de Charles le Mauvais. Il était mort (1387) dans des circonstances
affreuses. Devenu vieux et glacé il se faisait chaque nuit envelopper d'un
drap imbibé d'eau-de-vie qu'on lui cousait autour du corps, afin de le
réchauffer. Un soir, le serviteur chargé de ce soin, au lieu de couper le
fil, approcha une chandelle pour le brûler : tout prit feu, le malheureux roi
flamba comme un punch. Son fils, après de longues négociations, renonça
définitivement aux anciennes possessions de son père en Normandie, moyennant
le duché de Nemours (1404). Malheureusement
les discordes sont de plus en plus aiguës entre les princes du sang qui se
disputent le gouvernement durant les accès de folie du roi. L'assassinat du
duc d'Orléans, frère de Charles VI, par Jean sans Peur, duc de Bourgogne,
déchira le royaume entre Armagnacs et Bourguignons. Les deux partis
sollicitent l'alliance du roi d'Angleterre, qui favorise l'un ou l'autre
suivant les circonstances. Paris est en proie aux horreurs des Cabochiens,
puis aux horreurs de la répression. La paix avec l'Angleterre fut cependant
maintenue tant bien que mal jusqu'à la mort du roi Henri IV (1413). Mais son fils Henri V, plus
ambitieux, plus résolu, plus belliqueux, voulut profiter de l'occasion. Il
débarque à l'embouchure de la Seine, à l'abri de la pointe de la Hève, à
l'endroit qu'on appelait le Chef-de-Caux, escale qui remontait
vraisemblablement à l'époque romaine. Le Havre n'existait pas ; c'est
Harfleur qui était alors le port de l'estuaire et la clé maritime de la
Normandie. La ville n'avait pas de vaisseaux, était peu en état de défense,
elle fut investie le 19 août 1415. Au bout d'un mois, n'ayant pas reçu de
secours et n'en ayant pas à espérer, elle se rendit (22 sept.). La plupart des
habitants furent expulsés et remplacés par des Anglais. C'est un second
Calais que l'Angleterre avait en France. Henri V y laissa une forte garnison,
puis se mit en route pour gagner Calais à travers le Pays de Caux et la
Picardie. Une
grosse armée féodale s'était enfin réunie à Rouen, sous la conduite du
connétable d'Albret, un des chefs du parti Armagnac. Le duc de Bourgogne
resta à l'écart : il avait traité secrètement avec le roi d'Angleterre. Henri
V n'ayant pu franchir la Somme au gué de Blanchetache, mieux gardé que sous
Philippe de Valois, la passa sur une chaussée abandonnée aux environs de
Nesle, entre Ham et Péronne, et se dirigea vers le nord à marches forcées,
sous une pluie battante. Il rencontra l'armée française près d'Azincourt.
Elle se montra aussi incapable de manœuvrer qu'à Crécy et à Poitiers, et le
résultat fut le même (15 nov. 1415). L'année
suivante se passe en vaines négociations, mais en 1417 Henri V reprend
l'offensive. Pendant que Jean sans Peur rentre dans Paris et fait un massacre
d'Armagnacs, le roi d'Angleterre débarque (1er août) à l'embouchure de la Touques,
sur la plage de Trouville, et commence la conquête méthodique de la
Basse-Normandie. L'armée anglaise marche sur Caen, avec beaucoup d'ordre et
de discipline, car le roi d'Angleterre voulait prouver qu'il ne venait pas en
ennemi, mais en souverain légitime. Il ordonna surtout de respecter les gens
et les biens d'Eglise, aussi les deux grandes abbayes de Saint-Etienne et de
la Trinité le reçurent sans résistance. La ville se défendit bravement durant
dix-sept jours, le château plus longtemps encore. La plus grande partie de la
population, soit 25.000 habitants, fut chassée. Henri V fit de Caen son
quartier général et une sorte de capitale provisoire. Il ne
s'arrête pas en si bon chemin. Bayeux, Argentan, Alençon se rendent sans
grande difficulté. Falaise, dont la position est plus forte, se défend
jusqu'au mois de février 1418. Du reste tout se passe en bonne et due forme.
Ceux qui se soumettent n'ont rien à craindre ni pour leurs personnes ni pour
leurs biens ; les autres sont bannis et des règlements fixent la date et les
conditions de leur départ. Cette régularité contraste avantageusement avec
l'anarchie qui régnait dans le royaume de France. Les Normands, hommes
d'ordre, s'accommodent assez bien de ce prince rigide mais fidèle à sa
parole. Avec lui on sait à quoi s'en tenir - : beaucoup se rangent
d'eux-mêmes sous son autorité. Toute
la Basse-Normandie est occupée par les lieutenants d'Henri V pendant que
lui-même se dirige sur Rouen. Il assure ses communications par Evreux,
Louviers, Pont-de-l'Arche, et franchit la Seine près de l'abbaye de Bonport, en jetant un pont sur des bateaux de cuir
bouilli. La vallée de l'Andelle est occupée, Rouen est isolé, et une armée de
45.000 hommes campe sous ses murs (29 juillet 1418). Rouen à
cette époque était une vraie capitale, presque l'égale de Paris. On lui
attribue 300.000 habitants. Elle était riche par son industrie drapière et
par son commerce maritime. Une enceinte continue la défendait avec un très
fort château construit par Philippe Auguste, et dont il reste encore le
donjon, qu'on appelle la tour de Jeanne d'Arc. Le pont qui unissait les deux
rives était également fortifié ainsi que l'arsenal du Clos-des-Galées. Les
remparts étaient en état, la commune avait été rétablie, et la ville venait
de passer au parti bourguignon qui avait envoyé des renforts commandés par un
capitaine bourguignon, Gui le Bouteiller. La garnison comptait 5.500 hommes
d'armes, plus un contingent de 600 volontaires parisiens et une milice
bourgeoise s'élevant à 16.000 hommes sous les ordres d'un chef populaire,
Alain Blanchart. Les remparts étaient garnis d'artillerie. La
ville était disposée à une défense énergique Les habitants s'étaient pourvus
de vivres pour dix mois ; ceux qui n'avaient pu le faire étaient partis.
Malheureusement Jean sans Peur ne répondit pas à l'appel des assiégés. Il ne
vint pas lui-même et n'envoya même pas de chef qualifié pour une si grosse
affaire, comme s'il était gêné par quelque pacte secret. Les Anglais eurent
ainsi le loisir d'investir complètement la place, par terre au moyen d'un
immense retranchement, par eau en bloquant la Seine en amont et en aval au
moyen de leur flotte. Un vieux prêtre, qui avait forcé les lignes anglaises,
vint jusqu'à Paris auprès du roi crier le « grand, haro » des Normands,
c'est-à-dire l'appel suprême. Les Normands menaçaient, si on les laissait
tomber aux mains du roi d'Angleterre, de devenir les pires ennemis du roi de
France. Leur appel resta vain. Jean sans Peur fit de vagues promesses,
s'avança même jusqu'à Pontoise, envoya une ambassade : tout cela ne servit de
rien. La
ville n'avait rien à craindre d'un coup de force. Les Rouennais faisaient
même des sorties et leurs cent canons creusaient des brèches dans les rangs
anglais. Mais la famine commençait à sévir. Toutes les bêtes comestibles
étaient mangées, et même les autres. Les vivres étaient hors de prix : un
cheval se vendait 1.280 francs de notre monnaie, un chien de 48 à 96 francs,
une souris 8 francs. Et ces chiffres doivent être au moins triplés pour
correspondre à la valeur actuelle de l'argent. Les bouches inutiles furent
chassées hors des murs ; le roi d'Angleterre refusa de les laisser passer :
12.000 femmes, enfants, vieillards, durent rester dans le fossé en décembre,
vivant d'herbe gelée. Il fallait se rendre : 40.000 habitants avaient
succombé. Le 2
janvier 1419, une ambassade vint trouver le roi, mais refusa de rendre la
ville à discrétion. Une sortie avait échoué, par la faute ou par la trahison
du chef bourguignon, Gui le Bouteiller. Les habitants songèrent alors à
s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Prévenu de ce projet par la même
voie, Henri V, qui voulait reprendre Rouen mais non le détruire, accorda une
capitulation. La ville paierait une contribution de 300.000 écus d'or, les
habitants auraient la vie sauve mais se reconnaîtraient les sujets du roi
d'Angleterre, neuf d'entre eux seraient livrés à sa merci. Henri V fit une
entrée triomphale (19 janvier 1419) et permit aux victimes expiatoires de se racheter,
sauf le brave Alain Blanchart, qui fut pendu et qui méritait mieux : « Je
n'ai pas de bien, dit-il en allant au supplice, mais quand j'en aurais, je ne
l'emploierais pas à empêcher un Anglais de se déshonorer. » Le
reste de la Normandie suivit le sort de Rouen. Le Château-Gaillard tint
encore près d'un an, mais dut céder (9 décembre 1419) n'ayant plus de corde pour
tirer l'eau du puits. Seul le Mont Saint-Michel demeura imprenable. La
noblesse normande dut venir à Rouen rendre hommage à son nouveau suzerain.
Beaucoup refusèrent et eurent leurs biens confisqués, comme la veuve du sire
de la Roche-Guyon. Elle ne voulut ni reconnaître un roi étranger, ni épouser
Gui le Bouteiller, de plus en plus suspect de trahison, qui ne rougit pas de
recevoir des Anglais les domaines qu'elle n'avait pas consenti à lui apporter
en dot. La
chute de Rouen et la perte totale de la Normandie amenèrent des essais de
réconciliation entre Armagnacs et Bourguignons. Jean sans Peur, toujours
partagé entre plusieurs desseins, avait d'abord cherché à s'entendre avec
Henri V. Il lui offrait les conditions de la paix de Brétigny, c'est-à-dire
le sud de la France, avec la Normandie en plus et la main de Catherine, fille
de Charles VI. Une entrevue eut lieu à Pontoise, mais Henri V mit en avant de
nouvelles exigences : « Beau cousin, dit-il à Jean sans Peur qui essayait de
discuter, sachez que nous aurons la fille de votre roi et le reste, ou que
nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume. » Jean
sans Peur se retourna vers les Armagnacs, dont le chef était le dauphin
Charles, faible adolescent de seize ans, qui était soutenu par les provinces
du centre et du bassin de la Loire. Les deux princes eurent une première
entrevue à Pouilly, près de Melun, où ils parurent réconciliés. Mais Jean
sans Peur continue à négocier sous-main avec le roi d'Angleterre. Néanmoins
une seconde entrevue a lieu au pont de Montereau sur l'Yonne. Elle tourne
mal. Le dauphin reproche au duc sa duplicité, on en vient aux propos aigres
et les compagnons du dauphin massacrent Jean sans Peur (10 septembre
1419). Ce meurtre,
qui semble bien avoir été prémédité par l'entourage du dauphin, avait la
prétention de venger celui du duc d'Orléans. C'est la France qui était
frappée : « Voyez ce trou, disait plus tard un chartreux en montrant à
François Ier le crâne de Jean sans Peur où une blessure était restée visible
; c'est par là que les Anglais passèrent en France. » En effet le parti bourguignon se jeta sans réserve dans les bras du roi d'Angleterre. L'Université et les bourgeois de Paris poussèrent à cette entente. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, commença par traiter en son nom personnel à Arras, puis les négociations se poursuivirent avec la reine Isabeau de Bavière et le fantôme de roi qu'était devenu Charles VI. Le traité définitif fut signé à Troyes (21 mai 1420). Le roi d'Angleterre devait épouser la belle et gracieuse Catherine de France ; le dauphin était désavoué et traité de « soi-disant » dauphin ; le roi d'Angleterre est désigné comme héritier de Charles VI et en prend le titre avec le gouvernement immédiat du royaume. Il conserve naturellement, en attendant le reste, tout ce qu'il possède ou occupe déjà, y compris la Normandie. Le traité fut exécuté et communiqué à toute l'Europe. L'Université, le Parlement, les Etats Généraux lui jurèrent fidélité, et le roi d'Angleterre fit son entrée solennelle à Paris, aux côtés du roi de France (déc. 1420). |