HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE XIV. — VICISSITUDES DE LA GUERRE DE CENT ANS.

 

 

Charles V et du Guesclin. — La revanche. — Charles VI. — Retour offensif des Anglais. — La Normandie reperdue.

 

Le nouveau roi de France n'avait rien d'un chevalier. Il était de faible santé et on accusait Charles le Mauvais de l'avoir empoisonné dans sa jeunesse. Il était pâle, fiévreux, sujet aux névralgies, avait la main droite enflée et incapable de porter la lourde épée de l'époque. Son front, grand et large, est celui d'un homme d'étude, et Charles V est en effet un intellectuel. Son surnom de Sage veut dire Savant. Il sait le latin, lit la Bible une fois par an, rassemble une bibliothèque au Louvre, et fait traduire plusieurs ouvrages anciens par un de ses familiers, Nicolas Oresme, qui était de Caen et qui mourut évêque de Lisieux. C'est un roi de cabinet, très pieux, et en même temps très réfléchi et très pratique. Il va réparer, sans risquer de grandes batailles et sans prendre part personnellement à aucune, les pertes causées par les deux rompeurs de lances qui l'avaient précédé sur le trône.

Il a, il est vrai, un vaillant homme à sa disposition, Bertrand du Guesclin. C'est un Breton qui ne paie pas de mine, qui ne considère pas la guerre comme un tournoi, qui ne se bat pas pour le plaisir, qui connaît toutes les ruses du métier, qui préfère les coups de main et les surprises aux brillantes et hasardeuses rencontres. Il mène la vie des chefs de bandes, mais ne change pas de parti selon son intérêt, comme la plupart d'entre eux. Il déteste les Anglais et encore plus les Français qui pactisent avec l'ennemi. Il a les muscles du chevalier avec l'esprit pratique du paysan. Déjà connu à l'avènement de Charles V, surtout en Normandie où on l'a vu à l’œuvre, il va inaugurer le nouveau règne par sa plus belle victoire.

Charles le Mauvais avait rompu une fois de plus avec le roi de France peu avant la mort de Jean le Bon. Il fallait tâcher de le mettre hors d'état de nuire. Ses forteresses de Mantes et de Meulan étaient une menace perpétuelle pour Paris. Ses possessions en Normandie empêchaient toute pacification durable de cette province. Du Guesclin enlève par surprise Mantes et Meulan. Charles le Mauvais, retenu en Navarre, envoie une armée de Navarrais et de Gascons commandée par le captal de Buch, un adversaire nullement à dédaigner. Le captal débarque à Cherbourg, arrive à Evreux sans encombre, et se dirige vers Paris par la route de Vernon, pendant que du Guesclin, parti de Rouen, passe la Seine à Pont-de-l'Arche et remonte la vallée de l'Eure. C'est sur les bords de cette rivière que les deux troupes se rencontrent, à Cocherel. Elles sont à peu près d'égale force. Le captal n'a guère que 1.200 combattants, du Guesclin en a 1.500 environ, mais des deux parts, c'est une élite.

Le captal occupe la hauteur boisée qui domine la vallée sur la rive gauche de l'Eure, dans une position analogue à celle de Crécy et de Poitiers. Du Guesclin n'est pas homme à renouveler la faute de Philippe de Valois ou de Jean le Bon. Au lieu de se lancer follement à l'assaut, il esquisse une attaque et simule une fuite, pour attirer l'ennemi dans la plaine. Le captal ne s'y laisse pas prendre, mais on ne l'écoute pas, et un corps anglais qui servait sous ses ordres se précipite à la poursuite des Français. Du Guesclin l'attendait là. Une réserve de 200 cavaliers tourne l'ennemi qui est rompu. Tout ce qui ne peut fuir à travers bois est tué ou pris. Le captal, cerné par une troupe d'hommes déterminés, est fait prisonnier (16 mai 1364). Un monument commémore cette victoire, modeste par le nombre des combattants, mais importante par ses conséquences.

Charles le Mauvais traita l'année suivante. Il s'en tira à bon compte, cette fois encore, car du Guesclin avait été pris dans l'intervalle à la bataille d'Auray en Bretagne et c'est le prétendant anglais qui restait maître de ce duché disputé depuis plus de vingt ans. Charles le Mauvais céda Mantes, Meulan et Longueville en échange de Montpellier (1365). On n'était pas débarrassé de lui, mais on l'avait un peu éloigné. Du Guesclin devint maréchal de Normandie et comte de Longueville. La France respira, et la Normandie tout particulièrement, car du Guesclin entraîna les grandes compagnies en Espagne.

Charles V prépare dès lors sa revanche de Brétigny. Il ne néglige rien, ni la flotte ni l'armée. Il existait déjà à Rouen un arsenal appelé le Clos des Galées, sur la rive gauche du fleuve. Il s'occupa de le développer. Le directeur des constructions navales, qu'on appelle le maître du Clos des Galées (galères), est investi d'une autorité très étendue. Chantiers de construction et magasins d'approvisionnement prennent une insolite activité. L'amiral Jean de Vienne, le neveu du défenseur de Calais, arrivera à lancer en un an à Rouen dix grands bateaux, des bateaux de 300 tonneaux, imités des galères castillanes qui étaient venues comme alliées jusqu'à la Rochelle. D'autre part les forteresses sont remises en état, pourvues de canons et soigneusement inspectées chaque année.

Tout cela va bientôt servir, car Charles V, en acceptant un appel fait par les seigneurs du Midi contre les impôts prélevés par le Prince Noir, rompait la paix de Brétigny, qui ôtait expressément au roi de France toute suzeraineté sur les possessions françaises du roi d'Angleterre. Charles V inaugure la tactique qui lui réussira jusqu'au bout. Il saisit les provinces d'Edouard III mais ne risque aucune bataille rangée. Quand une armée anglaise envahit la France, on la laisse passer, mais elle ne trouve rien sur sa route et fond à vue d'œil par les privations et les maladies. Du Guesclin, nommé connétable, ne laisse rien au hasard. « Mieux vaut pays pillé, disait-il, que terre perdue », ce qui ne l'empêchait pas de profiter des bonnes occasions. Ainsi une colonne anglaise est surprise et taillée en pièces à Pontvallin (4 déc. 1370), près de la Flèche, par un temps affreux. Il en est de même sous les murs de la Rochelle où le captal de Buch est battu et pris (1372). Le Prince Noir, malade depuis une campagne qu'il a faite en Espagne contre du Guesclin, met en vain Limoges à feu et à sang. C'est son suprême exploit, et il n'en tire ni honneur ni profit. Il retourne achever de mourir en Angleterre pendant que les dernières villes anglaises ouvrent leurs portes au roi de France.

Du côté de la Normandie le principal épisode est le siège et la prise du château de Saint-Sauveurl-e-Vicomte, qui était la base d'opération des Anglais en Basse-Normandie. Ils couraient de là le pays jusqu'à Bayeux, ravageant les moissons, rançonnant les paysans. L'amiral Jean de Vienne fut chargé du siège (1374) et les Etats de Normandie consentirent tous les sacrifices qu'on leur demanda pour en finir. On y déploya un luxe d'artillerie sans précédent. Girard de Figeac la commandait. On se servait de boulets de pierre. On fondit à Caen, en partie avec du fer du pays d'Auge, plusieurs gros canons capables de lancer des boulets de cent livres. D'autres s'y ajoutèrent et cet arsenal improvisé sous la halle de Caen fournit au total trente-deux bouches à feu qui firent merveille. Une tour fut éventrée et la place capitula (1375).

Une tentative sur les îles normandes avait moins bien réussi. Du Guesclin avait envahi Jersey, mais il ne put prendre Gorey, défendu par le château qu'on appelait alors le Fort César et qui se nomme depuis Montorgueil.

Une trêve de deux ans fut signée au même moment. Quand elle expira, le Prince Noir et Edouard III étaient morts. Charles V se mit en devoir de profiter de la minorité de Richard II. Une flotte normande, armée à Rouen et à Honfleur, ravage les -côtes de l'Angleterre, et d'autre part Charles le Mauvais qui a recommencé ses intrigues est enfin dépouillé de ses domaines normands. Toutes ses places sont occupées sans résistance, car ses trahisons lui ont aliéné toutes les sympathies et il est lui-même menacé en Navarre par le roi de Castille, allié de la France. Il ne lui resta que Cherbourg, qu'il livra aux Anglais. Il ne sera plus question de lui. Il avait fini par être pris à ses propres pièges. A la mort de du Guesclin et de Charles V (1380), les Anglais ne possédaient plus que quelques places isolées comme Calais, Cherbourg, Bordeaux, Bayonne. Le traité de Brétigny était annulé, mais aucun n'avait été signé à sa place.

Charles V se rappela qu'il avait eu comme apanage le duché de Normandie et que des volontaires rouennais avaient contribué à la victoire de Cocherel : il voulut que son cœur fût déposé à la cathédrale de Rouen.

 

Les débuts du règne de Charles VI furent troublés par des émeutes où la Normandie joue son rôle. Charles V en mourant avait aboli les aides, c'est-à-dire les impôts prélevés sans consentement des Etats Généraux. Cette suppression fut d'abord ratifiée, mais quelques mois plus tard les oncles du roi, qui gouvernaient en son nom et qui avaient dilapidé les économies de Charles V, voulurent rétablir de nouveaux impôts. Des révoltes en résultèrent, à l'exemple de celles qui au même moment avaient éclaté en Angleterre contre le jeune roi Richard II. En Normandie c'est Rouen qui fut le théâtre des principaux troubles. L'impôt avait été payé péniblement en 1381 ; l'année suivante, on prétendit l'augmenter. Cette fois ce fut une émeute, presque une révolution ; c'est ce qu'on appelle la révolte de la Harelle. Le populaire choisit pour chef un gros drapier, gros dans tous les sens du mot, Jean le Cras, qui fut installé sur un trône au marché, salué comme roi et obligé de proclamer l'abolition des aides. Durant trois jours on courut sus aux officiers du fisc, aux Juifs, aux bourgeois, aux gens d'Eglise. Les prisons furent ouvertes, ce qui renforça les émeutiers. Des assemblées quotidiennes se tenaient en plein air à la Croix de Saint-Ouen. Finalement on tira de la cathédrale l'exemplaire authentique de la Charte aux Normands, lecture en fut donnée en public, et tout -le monde en jura le maintien (26 février 1382).

C'est le moment où la révolte des Maillotins retenait le roi et ses oncles à Paris. Quand elle eut été réprimée, le jeune roi et sa suite partirent pour Rouen. Les gens de Rouen, peu rassurés sur les conséquences de leur équipée, avaient envoyé une première députation, à laquelle on avait répondu que le roi irait à Rouen et saurait « qui avait mangé le lard ». Une seconde, composée de notables, rencontra le roi à Pont-de-l'Arche. Elle n'obtint rien. Avant même l'arrivée du roi, une demi-douzaine de rebelles sont décapités, douze sont jetés en prison, toutes les armes sont déposées au château, les cloches, emblèmes des libertés communales, sont enlevées du beffroi, les vantaux de la porte Martinville renversés à terre. En vain la population se précipite au-devant du souverain, en habits de fête et avec force acclamations, Charles VI entre dans la ville par la porte abattue, où se balançaient les têtes des six victimes, les privilèges de la ville sont abolis, et elle paie une énorme amende, sans préjudice des impôts courants. Après quoi, en l'honneur de la semaine sainte, le roi accorde à tous les habitants un pardon général, à la suite duquel on en décapita encore une demi-douzaine. Il en fut un peu de même dans toute la France. Les Parisiens et les Flamands furent encore plus mal traités.

La guerre avec l'Angleterre avait recommencé, mais mollement menée de part et d'autre. En France la grande idée fut pendant plusieurs années de faire une descente en Angleterre et des préparatifs immenses eurent lieu à plusieurs reprises. C'est le port de l'Ecluse qui était le point de concentration et de départ. La principale tentative fut faite en 1387. Pendant huit mois on ne pensa pas à autre chose. Une flotte de 1.400 vaisseaux, la plus grosse qu'on eût jamais vue, était réunie. Elle devait transporter 8.000 hommes d'armes et 60.000 hommes de pied. Une ville de bois, en pièces démontées, avait été embarquée. Mais l'hésitation du roi, les jalousies entre ses oncles, retardèrent le départ. L'année suivante, les agissements du duc de Bretagne provoquèrent un nouvel ajournement, qui fut définitif.

Les Normands, qui avaient contribué pour un tiers à ce formidable armement, l'utilisèrent en partie pour la guerre de course : il y eut même un combat naval en rade d'Honfleur où une flotte anglaise fut détruite.

Tout cela ne menait à rien, qu'à des dépenses énormes autant que stériles. On en revint au régime des trêves indéfiniment renouvelées. D'ailleurs la folie de Charles VI (1392) et le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre (1398) augmentaient les chances de paix. Même le renversement de Richard II et son remplacement par Henri IV de Lancastre ne ralluma pas les hostilités (1399). Les dernières difficultés pendantes concernaient la succession de Charles le Mauvais. Il était mort (1387) dans des circonstances affreuses. Devenu vieux et glacé il se faisait chaque nuit envelopper d'un drap imbibé d'eau-de-vie qu'on lui cousait autour du corps, afin de le réchauffer. Un soir, le serviteur chargé de ce soin, au lieu de couper le fil, approcha une chandelle pour le brûler : tout prit feu, le malheureux roi flamba comme un punch. Son fils, après de longues négociations, renonça définitivement aux anciennes possessions de son père en Normandie, moyennant le duché de Nemours (1404).

Malheureusement les discordes sont de plus en plus aiguës entre les princes du sang qui se disputent le gouvernement durant les accès de folie du roi. L'assassinat du duc d'Orléans, frère de Charles VI, par Jean sans Peur, duc de Bourgogne, déchira le royaume entre Armagnacs et Bourguignons. Les deux partis sollicitent l'alliance du roi d'Angleterre, qui favorise l'un ou l'autre suivant les circonstances. Paris est en proie aux horreurs des Cabochiens, puis aux horreurs de la répression. La paix avec l'Angleterre fut cependant maintenue tant bien que mal jusqu'à la mort du roi Henri IV (1413). Mais son fils Henri V, plus ambitieux, plus résolu, plus belliqueux, voulut profiter de l'occasion.

Il débarque à l'embouchure de la Seine, à l'abri de la pointe de la Hève, à l'endroit qu'on appelait le Chef-de-Caux, escale qui remontait vraisemblablement à l'époque romaine. Le Havre n'existait pas ; c'est Harfleur qui était alors le port de l'estuaire et la clé maritime de la Normandie. La ville n'avait pas de vaisseaux, était peu en état de défense, elle fut investie le 19 août 1415. Au bout d'un mois, n'ayant pas reçu de secours et n'en ayant pas à espérer, elle se rendit (22 sept.). La plupart des habitants furent expulsés et remplacés par des Anglais. C'est un second Calais que l'Angleterre avait en France. Henri V y laissa une forte garnison, puis se mit en route pour gagner Calais à travers le Pays de Caux et la Picardie.

Une grosse armée féodale s'était enfin réunie à Rouen, sous la conduite du connétable d'Albret, un des chefs du parti Armagnac. Le duc de Bourgogne resta à l'écart : il avait traité secrètement avec le roi d'Angleterre. Henri V n'ayant pu franchir la Somme au gué de Blanchetache, mieux gardé que sous Philippe de Valois, la passa sur une chaussée abandonnée aux environs de Nesle, entre Ham et Péronne, et se dirigea vers le nord à marches forcées, sous une pluie battante. Il rencontra l'armée française près d'Azincourt. Elle se montra aussi incapable de manœuvrer qu'à Crécy et à Poitiers, et le résultat fut le même (15 nov. 1415).

L'année suivante se passe en vaines négociations, mais en 1417 Henri V reprend l'offensive. Pendant que Jean sans Peur rentre dans Paris et fait un massacre d'Armagnacs, le roi d'Angleterre débarque (1er août) à l'embouchure de la Touques, sur la plage de Trouville, et commence la conquête méthodique de la Basse-Normandie. L'armée anglaise marche sur Caen, avec beaucoup d'ordre et de discipline, car le roi d'Angleterre voulait prouver qu'il ne venait pas en ennemi, mais en souverain légitime. Il ordonna surtout de respecter les gens et les biens d'Eglise, aussi les deux grandes abbayes de Saint-Etienne et de la Trinité le reçurent sans résistance. La ville se défendit bravement durant dix-sept jours, le château plus longtemps encore. La plus grande partie de la population, soit 25.000 habitants, fut chassée. Henri V fit de Caen son quartier général et une sorte de capitale provisoire.

Il ne s'arrête pas en si bon chemin. Bayeux, Argentan, Alençon se rendent sans grande difficulté. Falaise, dont la position est plus forte, se défend jusqu'au mois de février 1418. Du reste tout se passe en bonne et due forme. Ceux qui se soumettent n'ont rien à craindre ni pour leurs personnes ni pour leurs biens ; les autres sont bannis et des règlements fixent la date et les conditions de leur départ. Cette régularité contraste avantageusement avec l'anarchie qui régnait dans le royaume de France. Les Normands, hommes d'ordre, s'accommodent assez bien de ce prince rigide mais fidèle à sa parole. Avec lui on sait à quoi s'en tenir - : beaucoup se rangent d'eux-mêmes sous son autorité.

Toute la Basse-Normandie est occupée par les lieutenants d'Henri V pendant que lui-même se dirige sur Rouen. Il assure ses communications par Evreux, Louviers, Pont-de-l'Arche, et franchit la Seine près de l'abbaye de Bonport, en jetant un pont sur des bateaux de cuir bouilli. La vallée de l'Andelle est occupée, Rouen est isolé, et une armée de 45.000 hommes campe sous ses murs (29 juillet 1418).

Rouen à cette époque était une vraie capitale, presque l'égale de Paris. On lui attribue 300.000 habitants. Elle était riche par son industrie drapière et par son commerce maritime. Une enceinte continue la défendait avec un très fort château construit par Philippe Auguste, et dont il reste encore le donjon, qu'on appelle la tour de Jeanne d'Arc. Le pont qui unissait les deux rives était également fortifié ainsi que l'arsenal du Clos-des-Galées. Les remparts étaient en état, la commune avait été rétablie, et la ville venait de passer au parti bourguignon qui avait envoyé des renforts commandés par un capitaine bourguignon, Gui le Bouteiller. La garnison comptait 5.500 hommes d'armes, plus un contingent de 600 volontaires parisiens et une milice bourgeoise s'élevant à 16.000 hommes sous les ordres d'un chef populaire, Alain Blanchart. Les remparts étaient garnis d'artillerie.

La ville était disposée à une défense énergique Les habitants s'étaient pourvus de vivres pour dix mois ; ceux qui n'avaient pu le faire étaient partis. Malheureusement Jean sans Peur ne répondit pas à l'appel des assiégés. Il ne vint pas lui-même et n'envoya même pas de chef qualifié pour une si grosse affaire, comme s'il était gêné par quelque pacte secret. Les Anglais eurent ainsi le loisir d'investir complètement la place, par terre au moyen d'un immense retranchement, par eau en bloquant la Seine en amont et en aval au moyen de leur flotte. Un vieux prêtre, qui avait forcé les lignes anglaises, vint jusqu'à Paris auprès du roi crier le « grand, haro » des Normands, c'est-à-dire l'appel suprême. Les Normands menaçaient, si on les laissait tomber aux mains du roi d'Angleterre, de devenir les pires ennemis du roi de France. Leur appel resta vain. Jean sans Peur fit de vagues promesses, s'avança même jusqu'à Pontoise, envoya une ambassade : tout cela ne servit de rien.

La ville n'avait rien à craindre d'un coup de force. Les Rouennais faisaient même des sorties et leurs cent canons creusaient des brèches dans les rangs anglais. Mais la famine commençait à sévir. Toutes les bêtes comestibles étaient mangées, et même les autres. Les vivres étaient hors de prix : un cheval se vendait 1.280 francs de notre monnaie, un chien de 48 à 96 francs, une souris 8 francs. Et ces chiffres doivent être au moins triplés pour correspondre à la valeur actuelle de l'argent. Les bouches inutiles furent chassées hors des murs ; le roi d'Angleterre refusa de les laisser passer : 12.000 femmes, enfants, vieillards, durent rester dans le fossé en décembre, vivant d'herbe gelée. Il fallait se rendre : 40.000 habitants avaient succombé.

Le 2 janvier 1419, une ambassade vint trouver le roi, mais refusa de rendre la ville à discrétion. Une sortie avait échoué, par la faute ou par la trahison du chef bourguignon, Gui le Bouteiller. Les habitants songèrent alors à s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Prévenu de ce projet par la même voie, Henri V, qui voulait reprendre Rouen mais non le détruire, accorda une capitulation. La ville paierait une contribution de 300.000 écus d'or, les habitants auraient la vie sauve mais se reconnaîtraient les sujets du roi d'Angleterre, neuf d'entre eux seraient livrés à sa merci. Henri V fit une entrée triomphale (19 janvier 1419) et permit aux victimes expiatoires de se racheter, sauf le brave Alain Blanchart, qui fut pendu et qui méritait mieux : « Je n'ai pas de bien, dit-il en allant au supplice, mais quand j'en aurais, je ne l'emploierais pas à empêcher un Anglais de se déshonorer. »

Le reste de la Normandie suivit le sort de Rouen. Le Château-Gaillard tint encore près d'un an, mais dut céder (9 décembre 1419) n'ayant plus de corde pour tirer l'eau du puits. Seul le Mont Saint-Michel demeura imprenable. La noblesse normande dut venir à Rouen rendre hommage à son nouveau suzerain. Beaucoup refusèrent et eurent leurs biens confisqués, comme la veuve du sire de la Roche-Guyon. Elle ne voulut ni reconnaître un roi étranger, ni épouser Gui le Bouteiller, de plus en plus suspect de trahison, qui ne rougit pas de recevoir des Anglais les domaines qu'elle n'avait pas consenti à lui apporter en dot.

La chute de Rouen et la perte totale de la Normandie amenèrent des essais de réconciliation entre Armagnacs et Bourguignons. Jean sans Peur, toujours partagé entre plusieurs desseins, avait d'abord cherché à s'entendre avec Henri V. Il lui offrait les conditions de la paix de Brétigny, c'est-à-dire le sud de la France, avec la Normandie en plus et la main de Catherine, fille de Charles VI. Une entrevue eut lieu à Pontoise, mais Henri V mit en avant de nouvelles exigences : « Beau cousin, dit-il à Jean sans Peur qui essayait de discuter, sachez que nous aurons la fille de votre roi et le reste, ou que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume. »

Jean sans Peur se retourna vers les Armagnacs, dont le chef était le dauphin Charles, faible adolescent de seize ans, qui était soutenu par les provinces du centre et du bassin de la Loire. Les deux princes eurent une première entrevue à Pouilly, près de Melun, où ils parurent réconciliés. Mais Jean sans Peur continue à négocier sous-main avec le roi d'Angleterre. Néanmoins une seconde entrevue a lieu au pont de Montereau sur l'Yonne. Elle tourne mal. Le dauphin reproche au duc sa duplicité, on en vient aux propos aigres et les compagnons du dauphin massacrent Jean sans Peur (10 septembre 1419). Ce meurtre, qui semble bien avoir été prémédité par l'entourage du dauphin, avait la prétention de venger celui du duc d'Orléans. C'est la France qui était frappée : « Voyez ce trou, disait plus tard un chartreux en montrant à François Ier le crâne de Jean sans Peur où une blessure était restée visible ; c'est par là que les Anglais passèrent en France. »

En effet le parti bourguignon se jeta sans réserve dans les bras du roi d'Angleterre. L'Université et les bourgeois de Paris poussèrent à cette entente. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, commença par traiter en son nom personnel à Arras, puis les négociations se poursuivirent avec la reine Isabeau de Bavière et le fantôme de roi qu'était devenu Charles VI. Le traité définitif fut signé à Troyes (21 mai 1420). Le roi d'Angleterre devait épouser la belle et gracieuse Catherine de France ; le dauphin était désavoué et traité de « soi-disant » dauphin ; le roi d'Angleterre est désigné comme héritier de Charles VI et en prend le titre avec le gouvernement immédiat du royaume. Il conserve naturellement, en attendant le reste, tout ce qu'il possède ou occupe déjà, y compris la Normandie. Le traité fut exécuté et communiqué à toute l'Europe. L'Université, le Parlement, les Etats Généraux lui jurèrent fidélité, et le roi d'Angleterre fit son entrée solennelle à Paris, aux côtés du roi de France (déc. 1420).