Prétentions du roi
d'Angleterre au trône de France. — Philippe de Valois et Édouard III. —
Crécy. — Jean le Bon et le Prince Noir. — Charles le Mauvais. — La paix de
Brétigny.
Les
Capétiens de la ligne directe s'éteignent avec Philippe le Bel et ses trois
fils. Aucun de ces derniers n'avait laissé d'héritier mâle, et c'est à cette
occasion que s'établit la règle qu'on appelle « la loi salique », en vertu de
laquelle les femmes ne succèdent pas au trône de France. Seulement une
question subsidiaire se pose à la mort de Charles le Bel. Les femmes
peuvent-elles transmettre à leurs héritiers mâles le droit qui ne leur est
pas reconnu à elles-mêmes ? Si la question était résolue par l'affirmative,
l'héritier légitime du trône de France se trouvait être le roi d'Angleterre, Édouard
III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Une assemblée de barons
décida le contraire. C'est Philippe VI de Valois, neveu de Philippe le
Bel et petit-fils de Philippe le Hardi, qui fut choisi et couronné à Reims. Le roi
d'Angleterre se fit beaucoup prier pour reconnaître le fait accompli. Il
fallut plusieurs sommations pour le décider à prêter hommage au nouveau roi
de France comme duc de Guyenne. Encore ne voulut-il prêter que l'hommage
simple, c'est-à-dire en parole, et c'est seulement par lettre, après un an de
réflexion, qu'il voulut bien admettre que l'hommage ainsi prêté serait
considéré comme hommage lige, lequel comportait l'agenouillement avec les
mains du vassal dans celles du suzerain. Cette conduite dénotait un esprit
d'hostilité qui n'attendait qu'une occasion pour se montrer. Cette
occasion ne se fit pas attendre. Un prince du sang, Robert d'Artois, jugé et
condamné par le Parlement pour faux et assassinat, s'était réfugié en
Angleterre. Il poussait Édouard III à faire valoir ses droits à la couronne
de France. D'autre part les Flamands, en révolte contre leur comte et contre
le roi de France, étaient tout prêts à reconnaître Edouard III comme roi de
France, ce qui aurait légitimé leur insurrection. Edouard fit le pas décisif (1340). Il prit le titre et les armes
de roi de Fran ce. A ce
moment, les Normands avaient si peu envie de redevenir sujets du roi
d'Angleterre, qu'ils conçurent un projet digne de leurs ancêtres. Philippe de
Valois, pour flatter les goûts d'indépendance de cette vieille province
d'humeur parfois difficile, avait donné le duché de Normandie à son fils aîné
Jean, le futur roi Jean le Bon. Le titre de duc de Normandie n'avait été
porté par personne depuis plus d'un siècle. Ce pays n'avait jamais été plus
prospère, grâce à la paix qui, somme toute, n'avait pas été gravement
troublée depuis Philippe Auguste. De grands défrichements avaient eu lieu. De
nouvelles paroisses avaient été créées, des routes construites. Les paysans
étaient des hommes libres, astreints à des obligations et à des redevances,
assez lourdes assurément, mais régulières. Dès le XIIe siècle, il n'y avait
plus de serfs en Normandie. Les fermes ne différaient pas autant qu'on
pourrait le croire de celles d'aujourd'hui. Déjà on labourait avec des
chevaux aussi souvent qu'avec des bœufs. La charrue de bois, le fléau, le
van, avaient dès lors la forme traditionnelle. On cultivait la vigne en
beaucoup d'endroits. On n'appréciait pas encore le cidre, bien que le pommier
à cidre fût introduit en Basse-Normandie depuis le XIIe siècle. Le bétail
était abondant, car l'élevage était favorisé par les droits de vaine pâture
alors très étendus. Les
Normands se trouvaient donc bien d'être devenus Français, et ne demandaient
qu'à le rester. Chaque fois qu'une guerre éclatait entre les deux pays, leurs
corsaires, ceux de Dieppe particulièrement, couraient la Manche et faisaient
même des descentes sur la côte anglaise. Cette fois, leur ambition est plus
grande. Ils proposèrent à Philippe de Valois de recommencer la conquête de
l'Angleterre, à leurs frais, sous la conduite de son fils, leur nouveau duc.
Le projet avait été préparé en grand détail à une réunion des Etats du duché
à Rouen, au printemps de 1339, et il fut soumis au roi à Vincennes par une
députation dûment accréditée. Le plan de conquête se doublait d'un plan
d'expropriation. Les domaines royaux étaient réservés au chef de
l'expédition, les domaines des barons anglais passeraient aux barons
normands, les terres des roturiers appartiendraient aux villes normandes, les
biens des églises seraient adjugés au clergé normand. Philippe de Valois
approuva cette espèce de contrat qui fut rapporté et mis en dépôt à Caen. Les
armements commencèrent avec activité, mais servirent à tout autre chose.
Edouard III ayant lui-même passé la Manche avec 250 navires, les Français lui
livrèrent bataille dans la baie de l'Écluse, à la frontière de la Belgique et
de la Hollande actuelle, avec 202 bâtiments, dont 160 avaient été fournis par
les dix-sept principaux ports normands de l'époque. Ce fut un désastre. Les
deux amiraux français, Quiéret et Béhuchet, méprisèrent les sages avis du
Génois Barbavera, un vieux loup de mer alors au service de la France, qui les
abandonna à leur malheureux sort et prit, le large avec ses quatre galères.
Tous deux étaient braves, mais peu expérimentés, surtout Béhuchet, ancien
trésorier improvisé marin. Ils s'entassèrent dans un cul-de-sac, où ils ne purent
manœuvrer et d'où ils ne purent s'échapper. Les Français perdirent 20.000
hommes, les Anglais la moitié seulement. Quiéret périt dans la bataille,
Béhuchet fut pendu par l'ennemi pour avoir, dit-on, riposté par un soufflet
aux brocards du roi d'Angleterre (1340). Edouard
III ne tira pas grand profit de ce succès, sauf que les îles normandes, dont
la conquête avait été commencée, furent évacuées. On signa une trêve, qui
dura peu, car les deux rois intervinrent bientôt en Bretagne, soutenant
chacun un candidat à la succession de ce duché. C'est à ce moment qu'est
institué l'impôt sur le sel, la gabelle, ce qui fit dire à Edouard III que
Philippe de Valois était bien « le vrai roi salique ». Néanmoins la
guerre ne redevint sérieuse qu'avec une nouvelle descente d'Edouard III.
Parti pour Bordeaux, il aborda, poussé par le vent et par les conseils de
Geoffroy d'Harcourt, à Saint-Vaast-la-Hougue. Ce Geoffroy ou Godefroy
d'Harcourt, sire de Saint-Sauveur-le-Vicomte, près de Valognes, était un
Normand de haut lignage. Les d'Harcourt descendaient de Bernard le Danois,
compagnon de Rollon. Lui-même avait fait partie de la députation envoyée à
Vincennes. Mais violent, aventureux, impatient de toute contrainte, il avait
été depuis poursuivi pour avoir fait une guerre privée à un de ses voisins
malgré la défense formelle du roi. On lui prêtait en outre l'ambition de
vouloir se faire duc de Normandie, sous la suzeraineté du roi d'Angleterre.
Trois de ses complices furent décapités sans jugement et ses biens furent
confisqués. Il se réfugia auprès d'Edouard III qui le reçut à merveille. Il sert
de guide à l'armée anglaise à travers son pays, qui est abominablement
dévasté. Valognes, Carentan, Saint-Lô sont brûlés. La richesse et la grandeur
des villes émerveillaient le roi. Ses rapports officiels, écrits en français,
ne tarissent pas sur ce point. « Saint-Lô, dit-il, est plus grosse ville que
Nicole ». Il s'agit de Lincoln : on voit que le roi d'Angleterre connaît
encore si mal la langue et la géographie de son royaume qu'il estropie le nom
d'une de ses principales villes. L'armée
anglaise arriva (18 juillet 1346) devant Caen, alors aussi grande que Londres. C'était une ville «
pleine de très grande richesse, de draperie et de toutes marchandises, de
riches bourgeois et de nobles dames et de moult belles églises ». Elle était
défendue par le château, mais n'avait pas d'enceinte. Edouard III lui proposa
des conditions avantageuses, mais les habitants ne voulurent rien entendre.
Malgré la communauté de langue qui existait encore entre les descendants du
Conquérant et les Normands de la vieille province, aucune sympathie ne se
réveilla. L'assaut dura toute la journée et fut terrible. Le pillage ne le
fut pas moins. Le roi, qui rendit une visite solennelle au tombeau de
Guillaume le Conquérant, se serait peut-être montré moins inflexible, mais on
trouva dans les Archives de la ville l'original du projet d'invasion et de
partage de l'Angleterre rédigé quelques années auparavant. La fureur des
Anglais ne connut plus de bornes. Des milliers de cadavres ensanglantèrent
les rues. Un immense butin fut envoyé en Angleterre, dont 40.000 pièces de
drap. En outre, on fit lire dans toutes les paroisses d'Angleterre le plan
d'invasion, et même, comme les gens du peuple ne savaient pas le français, on
prit soin de le leur traduire pour exciter leur haine contre la France. Sans
s'arrêter à prendre le château de Caen, Edouard III continua sa marche vers
la Seine, dans l'intention de la franchir au plus vite pour se rapprocher de
ses alliés flamands. Mais les ponts sont coupés et il remonte la rive gauche
d'Elbeuf à Poissy sans trouver un endroit favorable. Finalement il fit
réparer le pont de Poissy et passa dessus pendant que Philippe de Valois
battait la campagne de Paris à Rouen sans but et sans résultat. Edouard
n'était pas hors de danger. Philippe VI pouvait l'acculer entre la mer et
l'embouchure de la Somme. Édouard III est serré de près à Amiens, mais il
traverse l'estuaire en face du Crotoy, à marée basse, au gué de Blanchetache,
insuffisamment gardé, et a le temps d'aller se poster sur la colline de
Crécy. II était chez lui, car le Ponthieu lui appartenait du chef de sa mère. L'armée
française, beaucoup plus nombreuse, n'arriva que vers la fin de l'après-midi
en vue des Anglais. Elle venait d'Abbeville, les chevaux et les hommes
étaient fatigués par une étape de six lieues, le temps était lourd et orageux
(26
août 1346). La
prudence commandait de remettre la bataille au lendemain, et Philippe de
Valois était d'abord de cet avis. Mais la folle bravoure des seigneurs des
premiers rangs et la fureur qui saisit le roi en apercevant les Anglais
firent engager le combat on désordre. Les arbalétriers génois cédés par le
prince de Monaco, qui formaient l'avant-garde, furent paralysés par une
grosse averse qui mouilla et détendit les cordes de leurs arbalètes. Au
contraire les archers anglais, qui avaient tenu leurs arcs à l'abri, tiraient
d'en haut à coup sûr dans cette masse confuse. Les Génois veulent battre en
retraite. Alors les chevaliers français se jettent sur cette ribaudaille
pour se frayer le passage, les Génois se défendent, les chevaux se cabrent,
tombent dans des chausse-trapes creusées par l'ennemi. Les coutiliers anglais
se glissent dans la mêlée, éventrent les chevaux, égorgent les chevaliers
presque sans défense. Quelques canons anglais, les premiers qu'on eût vus sur
un champ de bataille, font peu de mal, mais beaucoup de bruit et de fumée qui
achèvent de porter le désarroi dans les rangs des Français. Cependant
les plus déterminés arrivèrent jusqu'aux lignes ennemies, mais sans pouvoir
les rompre. C'était le jeune prince de Galles, plus tard si célèbre sous le
nom de Prince Noir, alors âgé de seize ans, qui commandait le premier
corps anglais. Il fut à un moment si menacé qu'on alla demander du secours à
son père, qui surveillait la bataille de la butte d'un moulin placé au sommet
de la colline. Édouard III le laissa se débrouiller, voulant que l'enfant «
gagnât ses éperons ». Du reste la nuit était venue et la déroute commença.
Philippe de Valois qui s'était bravement battu fut entraîné presque de force
du champ de bataille. Beaucoup d'autres se firent tuer héroïquement, mais
vainement, comme le vieux roi de Bohème, Jean de Luxembourg, qui était aveugle,
et qui demanda en grâce à ses chevaliers de le conduire si loin qu'il pût «
férir » un coup d'épée. Ils lièrent leurs chevaux au sien, chargèrent
ensemble et on les retrouva tous morts en un monceau. Les vainqueurs
perdirent peu de monde, les Français 12 à 1.500 chevaliers et plus de 2.000
hommes de pied. Ils en perdirent quatre fois plus le lendemain, car deux
corps composés en majeure partie de milices de Rouen, et qui ignoraient ce
qui s'était passé, tombèrent dans l'armée anglaise et furent taillés en
pièces, ainsi qu'un nombre considérable de fuyards perdus dans la campagne. La
perte de Calais fut la conséquence de la défaite de Crécy. Le roi
d'Angleterre épargna les habitants, mais les chassa et les remplaça par des
insulaires. Il avait désormais un point de débarquement en France, à portée
de son royaume. Les bourgeois de Calais s'étaient mieux défendus que Philippe
VI n'avait su les secourir, et, sans l'intercession de la reine d'Angleterre,
six d'entre eux, dont Eustache de Saint-Pierre, auraient été bel et bien
pendus en représaille des pertes qu'ils avaient infligées à l'armée anglaise. Les
deux peuples étaient d'ailleurs épuisés. La peste noire commençait à se faire
sentir en France. Une trêve fut signée par la médiation du pape. Le fléau,
venu d'Asie par l'Égypte, Gênes, Florence, Marseille et Avignon, prit de
telles proportions qu'on ne pouvait plus songer à autre chose. Il sévit
jusqu'en Angleterre. En France, la moitié de la population périt. On parle de
100.000 victimes à Rouen, en dix-huit mois. Il fallut partout agrandir les
cimetières. Philippe de Valois mourut peu après la cessation de l'épidémie (1350). La
Normandie avait obtenu de lui confirmation de ses privilèges. Une première
fois, au commencement de la guerre, les Normands réunis à Pont-Audemer
avaient refusé de payer un impôt extraordinaire en invoquant la Charte aux
Normands (1337). Finalement ils accordèrent mi
don gracieux, c'est-à-dire volontaire, au moins en apparence. Deux ans plus
tard, ils résistèrent de même à pareille demande. Leur duc, Jean le Bon, fils
du roi, essaya en vain de rompre leur union en exemptant de la taxe les
terres du clergé et de la noblesse. Les trois ordres restèrent d'accord.
C'est alors qu'ils proposèrent de faire la conquête de l'Angleterre à leurs
frais, mais aussi à leur profit, moyennant quoi, il était entendu que le roi,
en dehors de l'arrière-ban levé seulement en cas d'invasion, ne pourrait
percevoir aucune imposition en Normandie qu'avec le consentement des prélats,
seigneurs et bonnes villes. Les Normands acquéraient des libertés analogues à
celles que les Anglo-Normands avaient obtenues de leurs souverains, seulement
la Grande Charte était valable pour tout le royaume, ce qui lui donnait plus
de chances d'être respectée, tandis que la Charte aux Normands, n'intéressant
qu'une province, fut toujours impossible à faire observer. Jean
le Bon, encore
plus chevaleresque et plus incapable que son père, lui succéda. C'était un
homme d'armes accompli, mais lent à comprendre et encore plus à suivre les
bons conseils. Il aimait le luxe, les fêtes, et créa l'ordre de 1'Etoile à
l'imitation de l'ordre de la Jarretière que venait de fonder Edouard III.
Malheureusement la guerre recommença par suite des intrigues de Charles le
Mauvais, roi de Navarre. Ce
personnage était petit-fils de Louis le Hutin par sa mère Jeanne, et
arrière-petit-fils de Philippe le Hardi par son père, Philippe d'Evreux. Il
n'était pas né à l'avènement de Philippe de Valois, sans quoi ses droits
eussent primé ceux dont se réclamait Edouard III. Il se croyait donc des
titres à la couronne. Il possédait le royaume de Navarre et un grand nombre
de fiefs en Normandie, dont le principal était le comté d'Evreux où il était
né. Ses possessions s'avançaient même jusqu'à Meulan et Mantes, sur la route
directe de Paris. De petite taille, mais d'esprit vif et pénétrant, il ne
ressemblait guère à Jean le Bon dont il avait épousé la fille. H était doué
d'une éloquente facilité et d'une affabilité rare qui, dit un contemporain, «
le distinguait de tous les autres princes ». Jaloux
du connétable de la Cerda, favori du roi, il s'en débarrassa par un
assassinat commis à Laigle, auquel prirent part plusieurs seigneurs normands
dont Geoffroy d'Harcourt et son neveu Jean (1354). Le roi jura de venger son
connétable, mais pendant que l'affaire était instruite par la Cour des Pairs,
Charles le Mauvais liait partie avec le roi d'Angleterre auquel il offrait
d'ouvrir la Normandie et la route de Paris. Pour conjurer ce péril, Jean le
Bon fit la paix avec Charles le Mauvais, qui reçut de nouveaux domaines en
Normandie avec tous les droits d'un duc, y compris celui de tenir
échiquier, c'est-à-dire cour souveraine, deux fois par an. Charles le
Mauvais vint à Paris recevoir hautainement son pardon. Ce
n'était que partie remise, car la guerre avait recommencé avec l'Angleterre,
et le Prince Noir dévastait horriblement l'Armagnac et le Bas-Languedoc
pendant que Jean le Bon se débattait avec les Etats Généraux pour en obtenir
un subside. C'est à cette date (décembre 1355) que Jean le Bon donna à son
fils Charles le duché de Normandie en apanage, comme il l'avait eu lui-même
du vivant de son père. Les Normands n'en résistent pas moins aux levées de
taxes et notamment à la gabelle, au nom de leurs privilèges, et les
d'Harcourt sont à la tête de l'opposition. Derrière eux, on sentait la
connivence de Charles le Mauvais, qui espérait bien mettre la main sur le
duché dont il possédait déjà une notable partie. Jean le
Bon crut couper court à toutes difficultés par un coup de force. Un jour que
le dauphin offrait à Rouen un grand banquet au roi de Navarre et aux
principaux seigneurs normands, Jean le Bon arrive d'Orléans à franc étrier,
pénètre dans la salle, empoigne ceux qui lui déplaisent, et fait exécuter
incontinent sous ses yeux plusieurs d'entre eux, dont le comte Jean
d'Harcourt (5 avril 1356).
Le roi de Navarre, qu'on ne pouvait traiter aussi cavalièrement, fut enfermé
au Château-Gaillard, d'où il sera transféré à la tour du Louvre et finalement
dans la forteresse d'Arleux, près de Douai. Cette
justice sommaire eut pour plus clair résultat de jeter les partisans du
Navarrais dans les bras de l'Angleterre. Son frère, Philippe d'Evreux, retira
son hommage au roi de France et Geoffroy d'Harcourt, qui avait eu la prudence
de ne pas assister au banquet de Rouen, se remit au service d'Edouard III.
Une armée anglaise débarqua en Normandie et s'avança jusqu'à Verneuil. Les
Français de leur côté avaient occupé Evreux, la capitale des possessions de
Charles le Mauvais en Normandie. Les deux armées se trouvèrent en présence
près de Laigle, mais ne livrèrent pas bataille. Geoffroy d'Harcourt, peu
après, fut tué dans une surprise au gué de Saint-Clément, sur la Vire, près
de Mortain. C'est
sur un autre terrain que la bataille décisive se livra. Le Prince Noir avait
débarqué en Guyenne et marchait vers la Normandie pour opérer sa jonction
avec l'autre armée anglaise. Il ne put franchir la Loire faute de gué ou de
pont à sa disposition, et rétrograda vers le Midi en apprenant que Jean le
Bon accourait avec une grosse armée. Il fut même gagné de vitesse, car Jean
le Bon arriva à Poitiers alors que les Anglais étaient encore à
Châtellerault. La rencontre eut lieu à Maupertuis, à quelques kilomètres de
Poitiers. Les Anglais, beaucoup moins nombreux que leurs adversaires, firent
comme à Crécy. Ils se retranchèrent sur le rebord d'un plateau dont la rampe
d'accès était coupée de haies et de fossés. Ils occupèrent aussi une colline
qui dominait leur position. Il eût été sage et facile de les cerner et de les
affamer. Le maréchal de Clermont qui le proposa, fut traité de lâche et se
fit tuer au premier choc pour prouver son courage. Cette
fois encore les archers anglais eurent le principal honneur de la journée.
Cachés derrière les haies, ils firent du premier corps français une véritable
boucherie. Le second se déroba. Le troisième, commandé par Jean le Bon en
personne, fut tourné et rompu par une charge du captal de Buch, chef de bande
gascon, un des meilleurs de l'époque. Jean le Bon avait eu la fâcheuse idée
de faire mettre pied à terre à ses chevaliers. Lui-même fut pris après une
belle résistance (18 septembre 1356). Le prince de Galles affecta de le traiter en roi et en héros,
et l'emmena à Bordeaux où ils passèrent l'hiver. Au printemps, après avoir
signé une trêve de deux ans, Jean le Bon fut conduit à Londres où il entra en
grande pompe et vécut dans une joyeuse captivité. Durant
ce temps, le dauphin avait maille à partir avec les États-Généraux inspirés
par le prévôt des marchands de Paris, Etienne Marcel, qui finirent par lui
imposer la mise en liberté (le Charles le Mauvais (novembre 1357). Celui-ci vint aussitôt à
Paris, harangua les bourgeois au Pré aux Clercs, avec tant de succès qu'ils
en oublièrent l'heure de dîner. De là, il vient à Rouen, où son éloquence ne
triomphe pas moins. Il fait dépendre, enterrer et réhabiliter les victimes de
la justice sommaire de Jean le Bon, dont les cadavres nus étaient restés
attachés au gibet depuis près de deux ans. Le soir, il offrit un dîner aux
bourgeois de Rouen et fit asseoir à sa table le maire, un marchand de vin de
petite condition. Charles le Mauvais savait plaire à tout le monde et se
plaisait à plaire. Tout
cela n'améliorait pas la situation. Les bandes de routiers vivaient sur le
paysan : celle de Robert Knolles, un ancien tisserand d'origine allemande,
armé chevalier pour avoir pillé Auxerre, rançonnait à demeure la Normandie,
et Jean le Bon menait grand train à Londres aux frais du royaume qu'il
n'avait su ni défendre ni gouverner. Une grande révolte de paysans, la
Jacquerie, ne fit qu'achever la ruine du pays. Charles le Mauvais fut le
premier à courir sus à ces malheureux dont 20.000 furent massacrés. D'autre
part, Etienne Marcel est assassiné sous prétexte qu'il veut livrer Paris au
roi de Navarre. Le
dauphin Charles, qui commence à mériter son nom de Charles le Sage, met un
peu d'ordre dans ce chaos. La résistance locale s'organise à défaut de mieux.
En Normandie particulièrement chacun paie de sa personne. Les Anglais sont
chassés de Saint-Valéry par une armée formée de milices des bonnes villes. Il
en est venu de loin. Les bourgeois de Rouen, conduits par le capitaine de la
ville, Jacques le Lieur, attaquent la garnison anglaise à la sortie de la
ville et lui tuent 300 hommes. De même, au siège de Longueville, possession
de Charles le Mauvais, figurent des bourgeois de Rouen, formant « la plus
belle compagnie qui depuis cent ans fût sortie de Rouen ». Les Caennais
procèdent de même à la pacification de leur région. En deux ans, le pays
était aux trois quarts délivré des malandrins anglo-navarrais. Il en fut de
même dans presque tout le bassin parisien, et cette résistance spontanée de
la population est symbolisée par le souvenir du Grand-Ferré, paysan de
Longueil, non loin de' Creil. Ces
succès de détail permirent au dauphin de repousser une paix désastreuse que
le roi Jean avait acceptée à Londres, et qui cédait à l'Angleterre en pleine
souveraineté tous les domaines des Plantagenets, c'est-à-dire plus de la
moitié de la France. Le dauphin commença par diviser ses ennemis. Il traita
d'abord avec Charles le Mauvais, et, bien que la réconciliation fût peu
sincère, elle simplifiait la situation. Édouard III débarqua à Calais et se
dirigea vers Reims où il voulait se faire sacrer. Mais on fit le vide devant
lui. Ne pouvant prendre Reims, Édouard III passa l'hiver dans la haute
Bourgogne, puis revint sur Paris. On lui opposa la même tactique. Le plat
pays était désert et les forteresses bien défendues. Finalement il battit en
retraite à travers la Beauce, par un temps exécrable. Une tempête de grêle
acheva de désemparer son armée et il fit vœu à Notre-Dame de Chartres de
traiter. Il apprit d'ailleurs au même moment qu'une flotte de Normands et de
Picards avait fait une descente en Angleterre et ravagé impunément huit
lieues de pays. L'abbé
de Cluny, légat du pape, servit d'intermédiaire. Les négociations eurent lieu
au hameau de Brétigny, à deux lieues de Chartres, et aboutirent promptement (1360). Le roi d'Angleterre renonçait
à ses prétentions sur la couronne de France et le duché de Normandie, mais
était délié de toute vassalité pour ses possessions d'Aquitaine comprenant la
Guyenne, la Gascogne, le Poitou et la Saintonge. En outre, les îles normandes
lui étaient régulièrement cédées et il gardait Calais. La rançon du roi Jean
était fixée à trois millions d'écus d'or, somme énorme pour l'époque, qu'on
peut évaluer à une quarantaine de millions de francs. A ce prix Jean le Bon
rentra en France. Il y
avait beaucoup à y faire. « Je ne pouvais croire, dit Pétrarque à ce moment,
que ce fût la même France si belle et si florissante quelques années avant.
On ne voyait plus qu'une solitude affreuse, un dénuement absolu, des terres
en friche, des maisons en ruine. Les environs mêmes de Paris offraient
partout des signes de désolation et d'incendie. Les rues étaient désertes,
l'herbe envahissait les routes, ce n'était qu'une vaste solitude. » Le plus pressé était de se débarrasser des grandes compagnies. Tant que ces bandes de routiers resteraient dans le pays, la paix ne serait qu'un vain mot. Cette fois encore, la Normandie fut délivrée une des premières. C'est l'affaire de du Guesclin, nommé par le dauphin Charles, qui a la Normandie en apanage, capitaine aux bailliages de Caen et du Cotentin. Refoulées mais non détruites, les grandes compagnies se portèrent vers la Bourgogne et le Languedoc, d'où on essaya vainement de les entraîner à une croisade. Quant au roi Jean, apprenant qu'un de ses fils, laissé en otage, avait manqué à sa parole, et n'arrivant pas d'autre part à payer sa rançon aux dates convenues, il retourna en Angleterre où il mourut (1364). L'Angleterre lui rendit les plus grands honneurs ; elle lui devait bien cela. |