HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE XI. — PREMIÈRE ANNEXION DE LA NORMANDIE.

 

 

Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. — La fin d'Henri Plantagenet. — A la troisième Croisade. — Jean sans Terre. — Confiscation de la Normandie.

 

Philippe Auguste n'a jamais été un paladin ni un esprit chevaleresque. Il n'avait rien d'un héros d'épopée. C'est un homme pratique, ami des réalités, pour qui la guerre n'est pas un sport mais un moyen. Il préfère les intrigues diplomatiques aux coups d'épée. Ses premières années sont absorbées par des luttes ingrates et obscures contre ses grands vassaux. Heureusement pour lui, Henri II ne s'en mêle pas. Néanmoins, une fois débarrassé des autres, Philippe Auguste, qui ne se piquait pas de reconnaissance quand son intérêt était en jeu, crut l'occasion favorable pour abattre une puissance qui était pour la sienne une menace et une humiliation. Il profita de la mésintelligence qui continuait à régner entre le père et les fils.

Au cours d'une guerre de dévastations réciproques qui avait éclaté en Limousin entre le roi d'Angleterre et son fils aîné, celui-ci mourut subitement sans enfants. Philippe Auguste réclama aussitôt Gisors et le Vexin, dot de sa sœur, femme du défunt. En même temps, il exigeait la célébration du mariage convenu entre une autre de ses sœurs et Richard Cœur de Lion. En dépit de nombreuses entrevues, les deux rois ne purent s'entendre. Philippe Auguste y comptait bien. Il avait attiré à sa cour le troisième fils d'Henri II, Geoffroy, comte de Bretagne, qui réclamait l'Anjou. Ce jeune prince mourut d'un accident de tournoi, d'autres disent d'un accès de fièvre, et Philippe Auguste afficha la plus vive douleur. Il aura un fils posthume, Arthur de Bretagne.

Henri II n'avait plus que deux fils, Richard Cœur de Lion, déjà en possession de l'Aquitaine, et Jean sans Terre. Il se défiait beaucoup du premier et aimait beaucoup le second. Il proposa à Philippe Auguste un accord par lequel Jean sans Terre épouserait la sœur de Philippe Auguste, promise naguère à Richard, et recevrait l'Aquitaine, le Poitou et l'Anjou, de manière que son frère aîné n'hériterait que du royaume d'Angleterre et de la Normandie. Philippe Auguste s'empressa de faire connaître ce projet à Richard Cœur de Lion, dont la colère ne connut plus de bornes, et qui devint le meilleur ami du roi de France. Ils ne se quittent plus, mangent au même plat, couchent dans le même lit.

Naturellement Philippe Auguste réclame plus que jamais Gisors et le Vexin, mais une diversion se produit. Le sultan Saladin venait de reprendre Jérusalem aux chrétiens et le pape faisait partout prêcher la troisième croisade. Le roi d'Angleterre et le roi de France se rencontrèrent sous le fameux orme de Gisors, se donnèrent le baiser de paix et prirent la croix. Au fond, ils n'avaient ni l'un ni l'autre envie de partir. Le roi d'Angleterre frisait la soixantaine et sa santé de fer était usée par les excès de toute sorte. Il était en proie à des crises de rhumatisme qui le clouaient souvent au lit. Quant au roi de France, il n'était pas de ceux qui lâchent la proie pour l'ombre. Richard seul, grand coureur d'aventures de tout genre, ne demandait qu'à se mettre en route, mais une révolte opportune et peut-être provoquée par son père le retient en Aquitaine.

Philippe en profite pour rentrer en campagne et tout l'ouest de la France se trouve remis à feu et à sang. Les instances du pape, les scrupules de certains vassaux, obligent pourtant Philippe Auguste à feindre des dispositions pacifiques. Une nouvelle entrevue a lieu sous le grand orme de Gisors. Elle n'aboutit pas et Philippe Auguste, qui était resté au soleil pendant que le roi d'Angleterre accaparait l'ombre, s'en vengea sur l'arbre historique qu'il fit abattre. On se réunit de nouveau à Bonmoulins (Orne) sur les confins du Perche et de la Normandie. Richard somme son père de le reconnaître devant tous comme son légitime héritier. Henri II ayant cherché quelque échappatoire, son fils s'agenouille devant le roi de France, lui prête hommage pour toutes les possessions continentales des Plantagenets, et part avec lui.

La guerre recommença de plus belle, en dépit des efforts du pape et des menaces d'excommunication adressées à Philippe Auguste. Ce dernier, moins respectueux que son père à l'égard de l'Eglise, répondit au légat : « On voit bien que le seigneur cardinal a flairé les sterlings du roi d'Angleterre. » La guerre eut lieu surtout dans le Maine. Henri II était né au Mans et son père y était enterré. Il avait promis aux bourgeois de ne pas les abandonner et s'était enfermé avec eux. Assiégé par Philippe Auguste et Richard, il fit mettre le feu à un faubourg qui couvrait la place. Mais le vent ayant tourné, les flammes envahirent la cité ; la ville fut forcée et Henri II put à grand'peine s'échapper. Il fut tellement serré de près dans sa fuite par son propre fils qu'un de ses fidèles, Guillaume le Maréchal, ne voulant pas porter la main sur le fils du roi, dut lui tuer son cheval pour arrêter sa poursuite (juin 1189).

Henri au lieu de regagner la Normandie se porta sur la Loire. Philippe Auguste ne le laisse pas respirer. Tours est pris d'assaut. Le roi d'Angleterre, obligé de traiter, eut une entrevue, près d'Azay-le-Rideau, avec le triomphant roi de France. Epuisé de maladie, il dut se mettre au lit en attendant Philippe Auguste. Richard Cœur de Lion prétendit que cette maladie était une feinte. Le malheureux roi dut se présenter quand même au rendez-vous, si défait que Philippe Auguste lui offrit de s'asseoir. Finalement il accepte tout ce qu'on lui impose : hommage pour tous ses fiefs du continent, renonciation à la suzeraineté de l'Auvergne et contribution de guerre. En outre, tous les barons de ses Etats d'Angleterre comme de France prêteraient dès ce moment serment de fidélité à Richard comme héritier désigné de toutes les possessions de la couronne. Enfin les deux rois s'engageaient à partir pour la Terre Sainte à la mi-carême de l'année suivante.

Par une clause supplémentaire, ils avaient promis de se communiquer la liste des seigneurs qui les avaient trahis. Rentré à Azay, Henri II reçut celle qui le concernait. En tête figurait le nom de son fils préféré, Jean sans Terre. Ce fut pour lui le coup mortel. Il n'en voulut pas entendre davantage. Pendant trois jours, il fut incapable de rien comprendre ni de prononcer un mot intelligible. On le transporta alors à Chinon et il fit mettre son lit dans la chapelle devant l'autel. Il balbutia quelques mots de confession, communia, mais tout à coup « un caillot de sang lui sortit du nez et de la bouche ». Il était mort (6 juillet 1189).

Pendant que la valetaille mettait tout au pillage, quelques dévoués serviteurs rendirent au roi les derniers devoirs et portèrent son corps le lendemain à la célèbre abbaye de Fontevrault. Richard Cœur de Lion, averti, vint voir le cadavre de son père et ne manifesta aucune émotion. Il prit soin seulement que les obsèques fussent « dignes d'un prince aussi puissant ». La pierre tombale d'Henri II Plantagenet est encore à Fontevrault et son cercueil de pierre y a été récemment retrouvé, avec ceux des autres membres de sa famille.

 

Richard Cœur de Lion recueillit tout l'héritage paternel sans obstacle. Il fut couronné duc de Normandie à Rouen, le 20 juillet, et roi d'Angleterre à Londres, le 3 septembre. Il avait des qualités brillantes qui avaient manqué à son père. Il était déjà célèbre par ses talents de troubadour et d'homme de guerre. Il avait des colères effroyables mais n'était pas incapable de générosité. Il traita bien ceux qui avaient servi son père contre lui, et beaucoup moins bien ceux qui l'avaient servi contre son père, disant « qu'il n'aimait pas les traîtres ». Pour excuser sa propre conduite et celle de ses frères, il disait par allusion à son ancêtre Robert le Diable : « du diable nous descendons et au diable nous retournerons ».

Pour l'instant tout est à la paix et à la croisade. Jean sans Terre est comblé de cadeaux, Richard et Philippe Auguste échangent force serments de fidélité et de bonne amitié. Ils se rencontrent pour le départ à Vézelay et descendent ensemble la vallée de la Saône et du Rhône. Cependant ils se séparent pour la traversée : Richard s'embarque à Marseille, Philippe à Gênes. Ils se retrouvent en Sicile où ils passent l'hiver (1190-1191). Leur entente ne résiste pas à cette cohabitation dans l'oisiveté. Richard se brouille d'ailleurs avec tout le monde ; il veut traiter Messine en ville conquise et refuse décidément d'épouser la sœur de Philippe Auguste, Alix, dont le mariage traînait depuis si longtemps. Du reste il avait une excuse : la pauvre princesse avait été déshonorée par son futur beau-père, Henri Plantagenet, qui l'avait en garde. Du moins elle devait être rendue à son frère avec la ville de Gisors.

Malgré ce rapatriage, il fut décidé qu'on ne ferait pas voile ensemble. Il y avait des rixes entre soldats des deux armées ; Richard lui-même avait été humilié dans son orgueil au cours d'une joute pour rire avec Guillaume de Barres, le plus vigoureux des chevaliers français. Le but de l'expédition était Saint-Jean-d'Acre, assiégé depuis deux ans par les chrétiens d'Orient. Philippe y arriva le premier. Richard ne débarqua que trois semailles après : il s'était amusé et attardé à prendre Chypre au passage. Les chrétiens ne s'entendaient guère, ils étaient jaloux les uns des autres. Heureusement les assiégés, non secourus, capitulèrent (13 juillet 1191).

Philippe Auguste en profita pour revenir, se disant malade. Il avait hâte de recueillir une partie de l'héritage du comte de Flandre, mort durant le siège. En outre, il pensait bien profiter de l'éloignement du roi d'Angleterre pour lui jouer quelque mauvais tour, en dépit du serment par lequel il s'engagea une fois de plus à respecter et défendre ses domaines durant toute la durée de la croisade. Il rentra en France par l'Italie, répandant les bruits les plus injurieux contre Richard. Au passage, à Milan, il vit l'empereur d'Allemagne Henri VI, et s'entendit avec lui contre l'absent.

Il accusait Richard de pactiser avec Saladin, d'avoir tenté de l'empoisonner, de faire assassiner les gens qui lui déplaisaient par les Assassins du Vieux de la Montagne, chef légendaire d'une confrérie de musulmans fanatiques. Il affecta de se faire garder nuit et jour contre ce danger mystérieux. Durant ce temps, Richard accomplissait de brillants et stériles exploits. Au reste, le contingent français que Philippe lui avait laissé le secondait aussi mal que possible. Apprenant ce qui se passe et ce qui se dit en Europe, Richard conclut une trêve avec Saladin et se décide à revenir sans avoir repris ni même visité Jérusalem. Craignant d'être arrêté au passage, il essaya de traverser l'Europe incognito. Il débarqua au fond de l'Adriatique, d'un bateau de pirates, mais fut reconnu et arrêté sur les terres du duc d'Autriche, qu'il avait gravement offensé en jetant sa bannière dans le fossé, à Saint-Jean-d'Acre.

L'empereur le réclama, sous prétexte qu'un duc n'avait pas qualité pour garder prisonnier un roi. Le duc d'Autriche le livra, après avoir stipulé qu'il aurait sa part de la rançon. Richard fut enfermé dans un des châteaux forts du Danube, puis en Alsace, et l'empereur informa de cette bonne nouvelle son allié, le roi de France. Philippe Auguste envoya une ambassade à l'empereur pour demander qu'on lui livrât son rival, promettant de payer une, rançon plus forte que celle qu'on pourrait tirer de Richard lui-même pour sa mise en liberté. L'empereur n'osa pas tout de même aller jusque-là, mais il fit traîner plus d'un an les négociations et la fixation de la rançon.

Ce délai fut mis à profit par Philippe Auguste. Il traite avec Jean sans Terre qui s'engage à lui céder la Haute-Normandie, sauf Rouen, plus quelques forteresses de la frontière. La vieille Eléonore d'Aquitaine, mise à la tête d'un gouvernement intérimaire, déjoua ce calcul. Du reste l'Europe s'intéressait au brillant héros de la croisade. L'empereur se sentit obligé de le relâcher. Outre sa rançon, Richard dut se reconnaître vassal de l'empereur, en retour de quoi celui-ci lui donna l'investiture nominale du royaume d'Arles où l'autorité impériale était nulle. Philippe, prévenu par l'empereur, écrivit à Jean sans Terre : « Prenez garde à vous, le diable est déchaîné. »

 

Richard arriva en Angleterre au mois de mars 1194 et passa tout de suite en Normandie. Jean sans Terre, aussi lâche que perfide, lui livra Evreux après avoir massacré la garnison française qu'il y avait lui-même introduite. Un combat assez vif eut lieu entre Richard et Philippe à Fréteval, non loin de Vendôme (3 juillet 1194). Le roi de France y perdit ses bagages, son trésor, et ses archives. L'armée anglaise était meilleure, car elle comptait des bandes de routiers brabançons ou autres, aventuriers de sac et de corde, mais pliés à une discipline que les armées féodales n'acceptaient pas. Le roi de France en avait aussi, mais, étant moins riche, il en avait moins. Le principal routier de Richard était Mercadier, qui devint seigneur dans le Périgord. Le Mercadier de Philippe s'appelait Cadoc, et devint seigneur de Gaillon, d'où il surveillera le Château-Gaillard.

La médiation du pape et du clergé avait amené un accord vers la fin de 1195, mais la guerre recommence quelques mois plus tard. Richard avait profité de cette courte trêve pour bâtir aux Andelys la fameuse forteresse du Château-Gaillard, qui barrait aux Français la vallée de la Seine et la route de Rouen. « Qu'elle est belle ma fille d'un an ! » disait-il volontiers. La position était très forte par elle-même, sur un promontoire isolé, dominant d'une centaine de mètres à pic la rivière. D'énormes fossés, taillés dans le roc, une triple enceinte avec des murs de cinq mètres de large, et un donjon de vingt mètres de tour en faisaient une forteresse imprenable.

La reprise des hostilités fut peu favorable au roi de France. L'évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, un de ses plus fermes partisans et un des plus belliqueux prélats de l'époque, fut pris et mis aux fers, à Rouen d'abord, puis à Chinon. Aucune démarche ne put obtenir sa mise à rançon du vivant de Richard. D'autre part plusieurs grands vassaux du roi de France firent défection. La guerre revêt un caractère sauvage. Richard ayant fait crever les yeux à plusieurs prisonniers, Philippe Auguste agit de même pour n'être pas en reste. Dans un combat livré à Courcelles, près de Gisors, Philippe Auguste est mis en déroute et pourchassé jusque dans Gisors. Pour comble de malheur, un pont de l'Epte s'étant rompu, il tomba à l'eau. Une vingtaine de ses compagnons se noyèrent et lui-même attribua son salut à un miracle. Richard, dans son bulletin de victoire, se vante de l'avoir fait boire à la rivière. Une centaine de chevaliers français furent pris et Philippe Auguste n'osa même se réfugier dans le château, craignant d'y être enfermé. On montre encore à Gisors l'endroit où Philippe Auguste subit cette mésaventure (28 sept. 1198). Quelques semaines plus tard, il subissait encore un échec près de Vernon.

Il comprit qu'il fallait traiter. Il provoqua l'intervention du pape, qui était alors Innocent III. Le légat, dont le zèle avait été stimulé à prix d'or, s'il faut en croire un chroniqueur bien informé, mais du parti anglais, — le biographe de Guillaume le Maréchal, — eut une conférence avec Richard entre le Goulet et Vernon. Il invoqua le péril musulman et obtint péniblement une trêve de cinq ans. Les deux anciens camarades de lit eurent une entrevue qui ne brilla pas par la confiance. Philippe resta à cheval sur le bord de la Seine, et Richard dans une barque, à bonne distance. Philippe Auguste ne gardait de toute la Normandie que Gisors, son fils Louis devait épouser Blanche de Castille, nièce de Richard, et lui-même devait aider Otton de Brunswick, qui lui était hostile, à se mettre en possession de l'empire d'Allemagne (janvier 1199).

Ce traité était dur, mais la folie aventureuse de Richard allait ménager à Philippe Auguste une prompte revanche. Richard alla mettre le siège devant le château de Châlus, appartenant au vicomte de Limoges, qui refusait de lui livrer un trésor récemment découvert. Il fut grièvement blessé à l'épaule gauche d'un trait d'arbalète. Son lieutenant Mercadier emporta la place d'assaut et lit pendre tous les assiégés, sauf celui qui avait blessé le roi. Richard, se sentant frappé à mort, donna ordre qu'on remit en liberté ce pauvre diable avec une somme d'argent. Mais à peine eut-il rendu le dernier soupir que Mercadier fit écorcher vif et pendre ensuite ce malheureux. Ainsi périt en chef de bande, à quarante et un ans, ce prince en qui les qualités comme les défauts n'avaient rien d'ordinaire. Les troubadours, dont il avait cultivé la « gaie science », chantèrent ses louanges et il fut enterré à Fontevrault, aux pieds de son père, dont il avait empoisonné la vie et abrégé la vieillesse.

 

Jean sans Terre, le dernier des frères de Richard Cœur de Lion, lui succéda, mais son droit était douteux. En effet un de ses aînés, Geoffroy, avait laissé un fils, Arthur de Bretagne. D'après nos lois modernes, les titres d'Arthur à la succession eussent été supérieurs à ceux de son oncle. A cette époque, les coutumes les plus opposées pouvaient être invoquées : c'est la force qui devait décider. Jean sans Terre ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit, mais c'était un homme débauché, déloyal, cupide et lâche. Il se rendra impopulaire par sa lutte contre le clergé et la noblesse d'Angleterre. Son compétiteur n'est encore qu'un enfant dont les onze ans ne font peur à personne. Philippe Auguste va naturellement le soutenir. Il s'en sert contre Jean sans Terre comme il s'est servi naguère de Jean sans Terre contre Richard et de Richard contre Henri Plantagenet.

Il l'accompagne au Mans et à Tours, puis le ramène à Paris. Mais les guerres de cette époque sont rarement poussées à fond. Philippe Auguste, qui a de graves démêlés avec le pape à cause de son divorce avec Ingeburge, traite au Goulet (1200) et abandonne Arthur en échange du comté d'Evreux. Jean sans Terre vient même à Paris et est reçu avec magnificence. Jean sans Terre eut tort de s'y fier, car, peu de temps après, Philippe Auguste se réconciliait avec le pape, vu la mort d'Agnès de Méranie, qu'il avait épousée et gardée malgré toutes les excommunications. C'est le tour de Jean sans Terre d'avoir des embarras matrimoniaux. Il avait enlevé et épousé la fille du comte d'Angoulême, déjà fiancée à un Lusignan. Philippe, sévère pour autrui, lui reprocha sa conduite et reprit en main la cause d'Arthur de Bretagne.

Jean sans Terre, sommé de comparaître devant la cour du roi, ne s'y présenta pas et ne s'y fit pas représenter. La cour le déclara déchu de toutes ses terres du continent pour avoir manqué à ses devoirs de vassal. Les hostilités recommencent, mais pendant que Philippe envahit et occupe la Haute-Normandie, Arthur se fait battre et prendre sous les murs de Mirebeau, à l'entrée du Poitou. Son oncle l'enferma au château de Falaise. C'était un coup fâcheux pour Philippe Auguste ; heureusement pour lui, les barons angevins et bretons, n'ayant pu obtenir la mise en liberté de leur jeune souverain, passèrent du côté du roi de France à qui revint partout l'avantage. Jean sans Terre recourut alors à un crime qui acheva de le perdre.

Il avait déjà songé à se débarrasser d'Arthur de Bretagne. Il avait voulu lui faire crever les yeux au château de Falaise, mais le gouverneur, apitoyé ou craignant de se compromettre, avait suspendu l'ordre d'exécution. Jean le fit alors transférer à Rouen, dans la grosse tour qui dominait la Seine, et personne ne le revit jamais. Il fut assassiné vers la fin de l'année 1203, mais on ne connaît ni la date ni les circonstances du crime. La tradition populaire veut que Jean sans Terre ait lui-même poignardé son neveu sur une barque et ait jeté son corps dans la Seine.

Le meurtre d'Arthur de Bretagne poussa les Bretons dans les bras du roi de France. Déjà l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, étaient dans les mêmes sentiments. La Normandie, jusque-là inébranlable dans sa fidélité aux Plantagenets, se montra chancelante. Il n'y a que la Guyenne qui restait hostile an roi de France, sans doute parce que la vieille reine Eléonore, encore vivante, symbolisait l'ancienne indépendance ducale, peut-être aussi parce qu'un souverain éloigné comme l'était le roi d'Angleterre a des chances d'être moins gênant.

Jean sans Terre, cité à nouveau devant la cour des barons, qu'on commençait à appeler la Cour des Pairs, d'un nom emprunté aux romans sur Charlemagne, se garda de comparaître. Il se réfugia en Angleterre (déc. 1203). Il laissait la Normandie se débrouiller toute seule entre ses propres hésitations et l'attaque simultanée de toutes les populations voisines. La Cour des Pairs avait prononcé contre Jean sans Terre la peine de mort et la confiscation de toutes ses possessions. Il restait à donner à cet arrêt la consécration de la force.

Les Bretons, profitant de l'occasion pour se venger de toutes les humiliations que les ducs de Normandie leur avaient infligées, prirent les devants. Ils incendient le Mont Saint-Michel, saccagent Avranches et s'avancent jusqu'à Caen.

Philippe Auguste, pendant ce temps, avait réalisé un exploit réputé impossible. Il avait pris le Château-Gaillard. Ce fut un siège mémorable, un des grands événements militaires du siècle. Il fallut d'abord enlever les forts avancés, l'îlot fortifié et l'estacade qui barrait le fleuve, construire un pont de bateaux protégé par deux tours, s'emparer du Petit-Andely, dont les habitants se réfugièrent dans le Château-Gaillard lui-même. Ces préliminaires une fois terminés, il fallut s'attaquer à la forteresse. Elle était défendue par un vaillant chef, Robert (le Lascy, et une garnison d'élite.

Philippe Auguste installa son camp sur la colline qui domine le Chût eau-Gaillard et qui lui est rattachée par une sorte d'isthme coupé par un fossé. Toutes communications de la forteresse avec l'extérieur furent ainsi interceptées, et la famine commença à s'y faire sentir. Le gouverneur mit dehors les bouches inutiles, cinq cents vieillards, femmes +et enfants, que les Français refusèrent de laisser passer. Ces malheureux périrent presque tous de faim et de froid entre les lignes des assiégés et celles des assiégeants. Philippe Auguste laissa partir les derniers.

Pour en finir, on décida un assaut contre une des tours d'angle. Le fossé, creusé dans le roc, profond de huit mètres et large de dix, est comblé sous la protection de tours roulantes qui s'étaient avancées jusqu'au bord. Les fondations de la tour sont sapées, elle s'écroule. La première enceinte était forcée (fév. 1204). La seconde, tout aussi redoutable, fut escaladée par surprise. Un soldat parvint à s'introduire et à introduire ses compagnons par les latrines d'un bâtiment adossé au rempart. En vain les assiégés mettent le feu à ce bâtiment, l'incendie les contraint eux-mêmes à se réfugier dans la troisième enceinte, celle que dominait le donjon. Une brèche y fut également pratiquée et les assaillants y pénétrèrent avec tant d'impétuosité que les débris de la garnison n'eurent pas le temps de se réfugier dans le donjon. Ils furent tous massacrés avec leur chef (6 mars). Le siège avait duré huit mois.

C'était un succès décisif. L'armée royale rejoignit à Caen l'armée bretonne. Jean sans Terre ne bougea pas. Cette inertie décourage les dernières résistances. Les villes ne songent plus qu'à obtenir du roi confirmation de leurs privilèges, ou pour mieux dire des chartes qui réglaient leurs rapports avec les ducs de Normandie. Philippe Auguste promet tout ce qu'on veut. Les routiers de Jean sans Terre passent au service de Philippe Auguste.

La ville de Rouen fit seule une résistance honorable. Elle avait reçu des ducs de magnifiques privilèges, dès le milieu du XIIe siècle, et son commerce avait lieu presque entièrement avec l'Angleterre, car la puissante corporation des « marchands de l'eau » ou armateurs parisiens lui fermait le bassin de la Seine. Après quarante jours de siège, les bourgeois demandèrent une trêve d'un mois, promettant de se rendre s'ils n'étaient pas secourus dans ce délai. Jean sans Terre, sans interrompre sa partie d'échecs, répondit à leurs envoyés qu'il ne pouvait rien faire pour eux. La vieille capitale normande ouvrit ses portes (24 juin 1204).

Ainsi, après trois siècles, la Normandie, moins les îles Normandes, revenait au roi de France. Elle y revenait sans répugnance, car la royauté anglaise était devenue à charge. Ce riche pays, ravagé par les guerres des Plantagenets et épuisé par les subsides trop répétés qu'on lui réclame pour les faire, n'arrivait même plus à se suffire. Philippe Aiiguste avait semé l'argent à pleines mains pour se concilier les personnages influents. Jean sans Terre n'avait pas osé se montrer parce qu'il avait des raisons de craindre toute espèce de défections et de trahisons. Au surplus, les Normands fixés en Angleterre commencent à se désintéresser du sort de leurs compatriotes restés dans la mère-patrie. Enfin, pour flatter l'amour-propre national des Normands, on prit soin de faire remarquer que la mère de Philippe Auguste descendait de Guillaume le Conquérant.

C'était une fort belle province et fort avancée à tous égards que Philippe Auguste venait d'acquérir. Elle venait de donner un des trouvères les plus célèbres du XIIe siècle, Wace, né à Jersey, élevé à Caen où il passa la plus grande partie de sa vie, protégé du roi Henri II. Son Roman de Rou (Rollon), paru vers 1170, raconte l'histoire des ducs de Normandie, en vers qui ne manquent pas de vigueur, par exemple dans les plaintes des paysans révoltés contre les seigneurs au début du règne du duc Richard II :

Nous sommes hommes comme ils sont,

Tels membres avons comme ils ont,

Et aussi grand corps nous avons,

Et tout autant souffrir pouvons...