HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE X. — LES PLANTAGENETS.

 

 

La succession d'Henri Beauclerc. — Les deux mariages et les deux maris d'Éléonore d'Aquitaine. — Louis le Jeune et Henri Plantagenet. — Une famille de révoltés.

 

Henri Beauclerc en mourant (1135) croyait avoir tranché toutes les difficultés concernant sa succession. Du mariage de sa fille, l'emperesse Mathilde, avec Geoffroy Plantagenet était né un fils qui s'appelle Henri comme son grand-père et qu'une assemblée de seigneurs avait reconnu comme héritier après sa mère, de sorte que la succession paraissait réglée pour deux générations. Néanmoins, quand Henri Beauclerc mourut, son neveu, Etienne de Blois, se fit proclamer et sacrer roi d'Angleterre avec l'approbation du pape. Mathilde essaya de défendre son droit et il en résulta une longue guerre intestine avec alternatives de succès et de revers. Geoffroy en profita pour mettre la main sur la Normandie qu'Etienne de Blois ne put songer à lui disputer. Pour consacrer sa conquête, il reçut solennellement la couronne ducale en la cathédrale de Rouen (19 janvier 1144). Peu après il la transmit, du consentement des Normands, à son fils Henri Plantagenet (1148). Lui-même mourut (1151) laissant à son jeune héritier l'Anjou, le Maine et la Touraine. Ainsi s’échafaudait la puissance de cette famille des Plantagenets, qui allait mettre en mortel péril, durant un demi-siècle, celle du roi de France.

Un mariage allait achever de rendre la lutte inégale et en même temps inévitable entre les deux dynasties. Louis le Gros, quelques jours avant sa mort, avait cru faire un coup de maître en négociant le mariage de son fils Louis le Jeune avec l'héritière du duché d'Aquitaine, Eléonore ou Aliénor (1137). Malheureusement les deux époux n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Louis le Jeune était très pieux et finit par tomber dans une monacale dévotion. La reine, belle, lettrée, coquette et altière, ne ménageait ni ses scrupules ni sa jalousie. Ils se brouillèrent complètement au cours de la deuxième croisade que Louis le Jeune avait entreprise contre l'avis de son fidèle conseiller, l'abbé Suger. L'expédition (1147-1149) fut malheureuse, et Louis le Jeune y perdit le prestige que le souvenir de son père lui avait d'abord assuré. Lui-même, au début de son règne, n'avait pas été inhabile. Il avait même trouvé moyen de se faire céder Gisors et plusieurs places du Vexin au moment où Geoffroy Plantagenet s'emparait de la Normandie pour son fils. Mais désormais il ne fera plus guère que des fautes.

La première et la plus grave fut son divorce. Suger s'y était opposé de toutes ses forces, mais ce sage conseiller mourut en janvier 1151 et Louis le Jeune fut libre de suivre son désir. Le prétexte invoqué fut, comme toujours en pareil cas, une parenté. La parenté était lointaine, même pour l'époque, et le mariage datait de quinze ans. Personne ne s'y trompa. Un concile réuni à Beaugency prononça néanmoins le divorce (mars 1152). Saint Bernard, le véritable chef de l'Eglise à ce moment, garda le silence, et le pape ferma les yeux. De ce mariage étaient nées deux filles mais aucun héritier mâle, ce qui fit aussi qu'on n'y regarda pas de trop près.

Ce qui était fâcheux, c'est qu'Eléonore, devenue libre à l'âge de vingt-neuf ans, n'allait pas manquer de prétendants. Le comte de Blois essaya de l'épouser de force au passage, le frère cadet d'Henri Plantagenet tenta de l'enlever. Elle n'eut pas même le temps d'aller de Beaugency à Bordeaux. A Poitiers, elle accorda sa main à Henri Plantagenet, déjà duc de Normandie, comte d'Anjou et de Touraine, prétendant à la couronne d'Angleterre. Son second mariage eut lieu six semaines après la rupture du premier. Elle apportait à son mari le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou, c'est-à-dire tout le littoral de la Loire aux Pyrénées. Avec ce qu'il avait déjà, il était plus puissant, en France même, que le roi son suzerain.

 

Louis le Jeune avait essayé vainement de s'opposer à ce mariage. Il essaya ensuite d'en contester la validité, un vassal n'ayant pas le droit de se marier sans le consentement de son suzerain. Mais il ne s'agissait pas d'un vassal ordinaire. Il fallut en venir aux armes. Louis le Jeune forma une ligue où entrèrent tous ceux à qui la prépondérance des Plantagenets portait ombrage, y compris le propre frère d'Henri Plantagenet, candidat malheureux à la main d'Eléonore, et Etienne de Blois, qui était toujours en lutte avec Mathilde et son fils. Cette ligue aurait pu écraser dans l'œuf la puissance des Plantagenets, mais Louis le Jeune se montra d'une mollesse désespérante. Tout son effort en deux ans se borna à prendre Vernon.

Pendant ce temps, Henri Plantagenet battait les autres coalisés, et concluait avec Etienne de Blois, qui avait perdu son fils unique, un traité par lequel il devait lui succéder (1153). Louis VII n'avait plus rien de mieux à faire que de signer la paix. Il restitua Vernon et se contenta de recevoir l'hommage de son rival pour le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou. La même année (1154), Etienne de Blois mourut et Henri Plantagenet fut couronné roi d'Angleterre à Westminster. A vingt et un ans, il se trouvait le plus puissant prince de la chrétienté.

Henri Il était à l'âge où tout réussit. Eléonore lui donna en six ans quatre fils et une fille, de sorte que l'avenir de la dynastie était assuré. Il déploya beaucoup d'activité et de volonté pour rétablir dans son royaume l'ordre et la prospérité que tant d'années de guerre civile avaient anéantis. Il débarrassa l'île des routiers qui y pullulaient, soumit les hauts barons qui se croyaient au-dessus des lois et rasa leurs forteresses. Mais le continent l'attirait davantage. Il restera toujours un angevin, préférant les bords de la Loire et de la Seine à ceux de la Tamise.

Louis le Jeune voyait le danger sans rien trouver d'efficace pour le conjurer. Au moment où son rival se faisait couronner roi d'Angleterre, il était en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. Il se crut très avisé en traitant avec Henri Il au lieu de le combattre. Les deux rois eurent une entrevue près de Gisors (1158) et signèrent un accord matrimonial. Louis VII s'était remarié : il fut décidé qu'une fille née de ce second mariage épouserait le fils aîné d'Henri II. Le fiancé avait trois ans, la fiancée six mois. Louis donnait comme dot à ce bébé les forteresses de Gisors, de Neaufles et le Vexin, qu'il avait acquis au commencement de son règne. La Normandie redevenait complète. En attendant le mariage, ce territoire devait rester sous la garde des Templiers.

Henri II vint à Paris, où il fut reçu comme le meilleur des amis et emmena la petite princesse qui allait devenir entre ses mains tin véritable otage. Comme satisfaction, Louis le Jeune se contenta de faire un pèlerinage au Mont Saint-Michel. Henri l'accompagna et le reconduisit jusqu'à Rouen où les deux rois se séparèrent après avoir échangé force prévenances et cadeaux.

Cette réconciliation dura peu. Henri II éleva des prétentions sur le comté de Toulouse à titre de duc d'Aquitaine. Louis le Jeune avait agi de même alors qu'il était le mari d'Eléonore, mais les rôles étaient renversés, et de plus le comte de Toulouse avait épousé sa sœur. Louis le Jeune accourut au secours de son beau-frère et se jeta dans la place même de Toulouse. Le roi d'Angleterre, probablement par scrupule de vassal, abandonna le siège, mais se rattrapa d'un autre côté. Il fit célébrer le mariage convenu entre la fille de Louis le Jeune et son propre fils. Les deux époux avaient neuf ans à eux deux. Louis le Jeune dut accepter le fait accompli et Henri prit possession de Gisors et du Vexin normand, dot de la mariée.

 

On pouvait croire à cette date le triomphe du Plantagenet définitif. Mais l'homme privé fut moins heureux que l'homme public. C'est dans sa famille qu'il trouvera les pires obstacles. Eléonore se lasse de ses infidélités et soulèvera les fils contre leur père. D'autre part, ce prince lettré, qui parlait également bien le latin et le français, n'a jamais su un mot d'anglais, ce qui fait qu'il resta toujours un étranger aux yeux de ses sujets anglo-saxons. Ce qui est plus grave pour lui, c'est qu'il entre en lutte avec l'Église. Ses démêlés avec Thomas Becket, un ancien favori dont il avait fait un archevêque de Cantorbéry, vont le paralyser et sauver Louis le Jeune, qui eut au moins l'habileté de les exploiter.

Henri II avait voulu par les « statuts de Clarendon » mettre l'Eglise dans les mains du roi. Les membres du clergé perdaient le privilège d'être jugés par leurs propres tribunaux, les évêques étaient soumis aux mêmes obligations que les seigneurs laïques ; le droit d'excommunication était subordonné au consentement du roi, les terres d'Eglise étaient assujetties à l'impôt royal. Thomas Becket protesta au nom de l'Eglise anglaise dont il était le primat et se réfugia en France (1164). Il se retira d'abord dans l'abbaye de Pontigny (Yonne), mais comme l'ordre de Cîteaux, dont dépendait cette abbaye, avait des maisons en Angleterre, les moines, craignant des représailles, prièrent cet hôte compromettant de quitter la place. Louis le Jeune lui donna l'hospitalité dans sa bonne ville de Sens.

Une guerre en résulta, fort monotone et peu décisive. Louis le Jeune est toujours aussi incertain et Henri Plantagenet n'est plus libre de ses mouvements. Cependant c'est encore ce dernier qui gagne la partie. D'abord il trouva moyen de s'emparer de la Bretagne. Son frère cadet, Geoffroy, étant devenu comte de Nantes et étant mort sans enfants, Henri II s'empara de son héritage. Le comte de Bretagne, Conan, dut y consentir et même signer un accord par lequel sa fille devait épouser le plus jeune fils d'Henri II, qui s'appelait aussi Geoffroy. C'était la perspective de l'annexion de toute la Bretagne par les Plantagenets. Louis le Jeune essaya d'amener le pape à empêcher cette union sous prétexte de parenté entre les conjoints, mais le pape s'abstint d'intervenir, et Henri II, suivant sa tactique, brusqua le mariage, qui eut lieu en 1166 : les deux époux avaient huit et cinq ans. Peu de temps après Conan, devenu impopulaire, abdiqua, et Henri se trouva maître de toute la péninsule bretonne. Il possédait à ce moment quarante-sept de nos départements actuels.

A côté d'un pareil succès, les pillages réciproques des deux rois sur la frontière de l'Epte avaient peu d'intérêt. Quant à l'affaire Thomas Becket, elle traînait en longueur. Le pape ménageait le roi d'Angleterre et Louis le Jeune tâchait honnêtement de raccommoder les deux adversaires. Plusieurs entrevues eurent lieu par sa médiation et en sa présence, sans résultat. A la fin le roi et le primat firent mine de se réconcilier et Thomas Becket rentra en Angleterre (1170). Quelques mois plus tard, la querelle était plus aiguë que jamais et Thomas Becket était assassiné, au pied de l'autel, par quatre chevaliers normands de la cour du roi. On accusa naturellement Henri II de ce crime. En réalité, il avait laissé échapper quelques paroles au moins imprudentes : « Personne ne me vengera donc de ce clerc ? » Quant aux meurtriers, leur mission officielle était de forcer l'archevêque à comparaître devant les juges royaux.

Ce meurtre fut une catastrophe pour Henri Plantagenet. Thomas Becket fut canonisé, toute l'Europe s'indigna contre le roi d'Angleterre. Il dut s'humilier, renoncer aux « statuts de Clarendon », faire amende honorable et recevoir le fouet en public sur le tombeau du « martyr ».

 

A ce prix il était réconcilié avec la papauté, mais c'est le moment où vont commencer les révoltes de ses fils. Elles étaient favorisées par le désir d'autonomie des diverses provinces qui constituaient son immense domaine, désir auquel il chercha à donner des satisfactions illusoires. Son fils aîné était Henri le Jeune que les historiens modernes surnomment Court-Mantel, par confusion avec son père qui avait, lors de son premier voyage en Angleterre, surpris les gens du pays par son manteau court à la mode continentale, alors qu'on portait le manteau long à la cour de Londres. Il lui avait fait prêter hommage au roi de France pour la Normandie et l'Anjou, ce qui semblait indiquer qu'il avait l'intention de lui laisser à sa majorité ces deux provinces. Peu après, durant sa lutte contre Thomas Becket, il l'avait même fait couronner roi d'Angleterre par l'archevêque d'York (1170).

A son second fils, Richard, le futur Richard Cœur de Lion, il avait de même fait prêter hommage pour le duché d'Aquitaine. Nous savons que le troisième, Geoffroy, avait épousé l'héritière de la Bretagne. Seul, le dernier n'avait rien reçu : c'est pourquoi on l'appelait Jean sans Terre. E tant donnée la jeunesse de ces différents princes, on ne s'était pas étonné tout d'abord de voir que leur père continuait à administrer seul et sans passer par leur intermédiaire les provinces qui leur étaient destinées. Mais il ne paraissait pas pressé de les mettre en possession. Ils se montrèrent plus pressés que lui.

C'est ce qui amena une nouvelle prise d'armes (1173). Les trois fils aînés et leur mère sont d'accord. Les trois fils se réfugient à la cour de Louis le Jeune. Eléonore, qui cherchait à en faire autant, fut surprise sous costume masculin et jetée en prison par son mari. Les fugitifs furent naturellement bien accueillis. L'aîné était du reste le gendre de Louis le Jeune, depuis son âge le plus tendre. Celui-ci le traita comme le roi légitime d'Angleterre, affectant de croire que son couronnement équivalait à une abdication de son père. Malheureusement Louis le Jeune est de plus en plus hésitant. Il se borne à assiéger Verneuil qu'il ne peut prendre (1173). L'année suivante, il échoue devant Rouen, et s'enfuit de nuit devant Henri Il après avoir brûlé lui-même ses machines de siège.

Une fois de plus on procède à un replâtrage. Une première entrevue avait eu lieu sous un orme fameux, que huit hommes avaient peine à embrasser, situé dans une plaine entre Gisors et Tri-Château, à l'ombre épaisse duquel avaient coutume de se rencontrer de temps immémorial les rois de France et les ducs de Normandie. Elle n'avait pas abouti, mais on s'entendit peu après. La paix fut signée à Montlouis, entre Tours et Amboise (30 sept. 1174). Les fils d'Henri II se réconcilièrent avec lui et durent se contenter de quelques châteaux. Les autres rebelles obtinrent leur pardon ; seule Eléonore fut sacrifiée. Son second mari la laissa en prison et il est peu probable que le premier se soit donné beaucoup de peine pour l'en faire sortir.

Louis VII, vieilli et découragé, ne reprendra pas la lutte. Mais il avait eu enfin, d'un troisième mariage, un fils qui dès l'enfance promettait d'être un autre homme que son père. C'est Philippe surnommé Auguste parce qu'il était né dans le mois du même nom (août). A peine âgé de dix ans, comme on admirait devant lui le château de Gisors, où Henri II avait fait des travaux formidables dont les ruines sont encore parmi les plus belles de la Normandie et de la France : « Vous voilà en admiration devant cet amas de pierres, s'écria l'enfant. Je voudrais que ces moellons fussent en argent, en or, ou en diamant. » Et comme on s'étonnait, il s'expliqua : « Plus ce château sera précieux, plus j'aurai de plaisir à le posséder, quand il sera tombé entre mes mains. »

Louis le Jeune, atteint de paralysie, fit sacrer son fils un an avant sa mort. Henri le Jeune représenta son père à cette cérémonie comme duc de Normandie. Philippe Auguste, qui n'avait encore que quatorze ans, entendait régner réellement. Il épouse la nièce du comte de Flandre malgré sa mère dont il confisque même le douaire. Henri II fut sollicité d'intervenir en faveur de la reine-mère qui s'était réfugiée en Normandie, mais il n'essaya pas de profiter de l'occasion. Il fit au contraire alliance avec son jeune suzerain et la paix était complète à la mort de Louis le Jeune (sept. 1180).