HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE IX. — LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT.

 

 

Robert Courte-Heuse. — Les Normands à la première Croisade. — Henri Beauclerc et Louis le Gros. — Fin de la dynastie normande.

 

Ce n'est pas sans raison que Guillaume le Conquérant se défiait des talents de son fils aîné. Il ne lui avait laissé que la Normandie, et c'était déjà trop. Robert Courte-Heuse avait pourtant certaines qualités. Il avait la bravoure et le désintéressement d'un chevalier de chanson de geste, bien qu'il n'eût pas l'extérieur d'un héros de roman. Il était incapable de rancune et de perfidie, ce qui le faisait passer à cette époque de violence et de crimes pour un caractère faible et inconsistant. Il ne manquait ni d'intelligence ni de facilité de parole, mais tout cela était gâté et annulé par une absence totale de dignité dans sa vie privée. C'était une sorte de bohème. Il fut toujours la proie de son entourage, et son entourage des deux sexes était déplorable. Il ne savait rien refuser à des gens qui ne se gênaient pas pour tout demander, et il vécut dans le dénuement alors que la Normandie était le plus riche Etat féodal de France. Les gens de rien dont il faisait sa société allaient jusqu'à lui voler ses habits.

Il en arriva vite aux pires expédients. Il fut réduit à faire argent de tout, à vendre ses domaines, à aliéner ses droits. On vit l'anarchie refleurir de toutes parts. Les seigneurs de sac et de corde, comme les féroces Talvas de Bellême qui tyrannisaient le pays de Domfront depuis un siècle, reprirent le cours de leurs exploits. La Normandie, qui n'avait pas été fâchée tout d'abord d'être séparée de l'Angleterre, en vint à regretter d'être indépendante à ce prix-là. D'ailleurs Robert prit part à la première croisade et son absence acheva de ruiner son autorité.

Le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, paraissait tout désigné pour saisir la couronne ducale prête à tomber de la tête de son aîné. Déjà il s'était fait céder les comtés d'Aumale et d'Eu, et, pendant la première croisade, il avait gouverné la Normandie que Robert lui avait remise en gage pour une somme d'argent. Mais Guillaume le Roux avait eu la main lourde, il s'était fait détester de tout le monde, il avait eu des démêlés avec le célèbre abbé du Bec, saint Anselme. Au surplus, il mourut d'un accident de chasse en 1100, ce qui ouvrait une nouvelle succession.

Aux termes d'un accord conclu entre Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse au début de leur règne, celui des deux qui survivrait devait hériter de l'autre. Mais Robert n'était pas encore revenu de la croisade ; il S'attarda en Italie, où il se maria, et c'est le troisième et dernier fils du Conquérant, Henri Beauclerc, qui profitera des circonstances pour mettre la main finalement sur tout l'héritage de son père, dont il n'avait rien recueilli au début. Il était d'ailleurs très supérieur à ses deux frères comme homme, comme politique et comme souverain. Il était plus instruit et curieux de choses littéraires que les princes de son temps, d'où le surnom de Beau Clerc (savant), qui lui fut donné. Suger, ministre de Louis le Gros, qui n'avait pas de raisons pour flatter l'adversaire de son maître, dit de lui : « Héros illustre dans la paix comme dans la guerre, génie admirable dont la gloire remplit l'univers presque entier. » Il n'en fallait pas tant pour triompher de Robert Courte-Heuse.

Henri commença par se faire reconnaître roi d'Angleterre, puis il s'empara progressivement de la Normandie. En peu de temps, Robert se vit réduit aux seules villes de Caen, Bayeux, Falaise et Rouen. Et comme il pressurait les bourgeois de ses dernières places, n'ayant plus qu'eux dont il pût tirer quelque chose, ils finirent par lui fermer les portes au nez. C'était le moment de lui donner le coup suprême. Le roi de France aurait pu être tenté d'intervenir en faveur du duc de Normandie, ne fût-ce que pour mettre un frein à l'ambition inquiétante du roi d'Angleterre, mais le roi de France à cette époque, c'était Philippe Ier, vieux et impotent son fils Louis le Gros, qui gouvernait à sa place depuis quelques années, était engagé dans des luttes pénibles contre ses vassaux des environs de Paris. Il laissa faire.

Robert Courte-Heuse, à peu près abandonné de tous, fut battu et pris par son frère à Tinchebray (28 sept. 1106), près de la source du Noireau, entre Vire et Flers. Il fut emmené en Angleterre et y demeura en captivité au château de Cardiff, dans le pays de Galles, jusqu'à sa mort, durant vingt-huit ans. On prétendit qu'il était enchaîné dans un noir cachot, les yeux crevés, mais son frère, interrogé sur ce fait par le pape, se justifia : « Je l'ai, dit-il, logé dans un de mes châteaux ; je lui ai fourni en abondance la nourriture, d'autres douceurs... » La Fontaine aurait traduit : « bon souper, bon gîte, et le reste ». On dit qu'il employa ses loisirs forcés à apprendre la langue du pays où il était confiné, et on lui attribue une élégie galloise sur un chêne qu'il avait sous les yeux.

Robert Courte-Heuse n'a jamais su tenir la place qui lui appartenait. Si les Normands jouent un grand rôle à la première croisade, ce n'est pas grâce à lui. Malgré sa bravoure personnelle, il fait petite figure à côté des chefs normands des Deux-Siciles, Bohémond et Tancrède. C'est Bohémond qui, dans les moments critiques, commande en chef. Il a le coup d'œil militaire, la décision prompte, la langue déliée. Il fait l'admiration d'Anne Comnène, parce qu'il est le plus bel homme de l'armée, et le désespoir de son père, l'empereur grec Alexis, parce qu'aucune embûche ne le prend au dépourvu. C'est un type à part parmi les croisés, homme de peu de foi dans tous les sens du mot. Quant à son cousin Tancrède, c'est un compagnon fort peu commode, querelleur, encombrant, qui a mauvaise tête sans avoir très bon cœur, et qui n'a peur de rien ni de personne.

C'est à Bohémond qu'est due la victoire de Dorylée, qui permit aux croisés de forcer l'entrée des plateaux de l'Asie Mineure. Il avait appuyé le camp à un marais pour éviter toute surprise, choisi pour champ de bataille une plaine où les chevaliers pourraient se mouvoir librement, interdit les combats particuliers qui faisaient si souvent dégénérer les rencontres d'alors en une mêlée chaotique. C'est à lui de même que fut due la prise d'Antioche, dont le siège avait failli se terminer par une catastrophe. Mais il avait travaillé pour lui. Il garda la ville où sa descendance devait régner près de deux siècles, et n'alla pas plus loin. Il laissa à d'autres le soin de prendre le tombeau du Christ, but suprême de l'expédition. Robert Courte-Heuse avait été moins pratique. Il avait refusé le royaume de Jérusalem. Il n'avait rien gagné en Orient et avait perdu son duché. Le plus normand -des deux avait été assurément celui qui ne l'était qu'à moitié.

 

Henri Beauclerc n'est pas, comme son aîné, un esprit chimérique et désordonné. Il eut vite fait, après avoir dépouillé son frère, de rendre à la Normandie la paix intérieure. Les seigneurs durent reprendre l'habitude de l'obéissance. Du reste, en Normandie comme ailleurs, la croisade avait entraîné au loin beaucoup des plus turbulents et il n'en revint qu'un petit nombre. On ne regretta pas les autres.

L'administration ferme et vigilante du nouveau souverain ne pouvait plaire aux barons habitués à ne faire que leur volonté. Sous prétexte de protester contre la réunion de la Normandie à l'Angleterre, qui choquait le sentiment populaire, ils soutinrent les droits de Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse, auquel Louis le Gros avait donné asile. Pendant vingt ans, tous les mécontents, tous les jaloux, se servent de ce prétendant comme d'une arme contre son oncle. Louis le Gros lui-même qui comprit, mais un peu tard, la faute qu'il avait commise en laissant écraser Robert Courte-Heuse, fut la cheville ouvrière de toutes les coalitions contre son trop puissant voisin et vassal.

La partie n'était pas égale. Le vassal était plus fort que le suzerain, bien que sa qualité de vassal fût pour lui une gêne. Henri Beauclerc était l'égal du roi de France en tant que roi d'Angleterre, mais il lui devait hommage comme duc de Normandie, et il était délicat pour lui de donner en spectacle à ses propres vassaux la rébellion d'un vassal contre son suzerain. Une première prise d'armes aboutit à un accord signé à Gisors par lequel Louis le Gros reconnaissait à Henri Beauclerc la suzeraineté sur le Maine et la Bretagne (1113). C'était un grave échec pour le roi de France.

II essaya de prendre sa revanche quelques années plus tard sans plus de succès. Il se lança témérairement avec une poignée d'hommes en plein Vexin. Henri, qui avait réuni en secret une armée considérable, le rejoignit dans la plaine de Brémule (entre Ecouis et Fleury-sur-Andelle). Quelques hommes sages, comme Bouchard de Montmorency, déconseillaient la bataille, mais Louis le Gros, qu'on appelle aussi Louis le Batailleur, préféra suivre les avis de ceux qui pensaient comme lui. Il se jeta sur les Anglais à corps perdu. Il fut battu complètement, ce qui ne veut pas dire qu'il perdit grand monde. Il n'y eut que trois morts, car, dans ces batailles féodales, entre chevaliers on ne se tuait guère. On préférait piller et ravager le « plat pays », c'est-à-dire la campagne. Louis le Gros avait, dit-on, été serré de près. « Le roi est pris », criait déjà un homme d'armes qui avait saisi la bride de son cheval. « Ne sais-tu pas, répliqua Louis le Gros, en l'assommant d'un coup de masse d'armes, qu'au jeu d'échecs ou ne prend jamais le roi. » Quoi qu'il en soit, Louis le Gros s'enfuit jusqu'aux Andelys, ayant perdu sa bannière et son cheval de bataille (20 août 1119), et ayant failli se perdre lui-même dans les bois.

Un concile qui s'ouvrit peu après à Reims, sous la présidence du pape, facilita la paix. Louis, qui était en bons termes avec l'Eglise, se présenta au concile et prononça en personne un vif réquisitoire contre le roi d'Angleterre. Orderic Vital, historien anglo-normand, moine de Saint-Evroul (près d'Argentan), qui assistait à cette scène, constate que Louis le Gros était « un homme de belle stature, corpulent, pâle, et qui parlait bien ». L'assemblée l'acclama et ne laissa même pas l'archevêque de Rouen placer un mot pour disculper le roi d'Angleterre. Mais le pape ne voulut pas se compromettre. Il entra en négociations avec Henri Beauclerc et ils eurent une entrevue à Gisors. Le pape accueillit d'une oreille favorable les explications du roi d'Angleterre, et évita de se prononcer entre les deux adversaires. On alla jusqu'à prétendre qu'il s'était laissé gagner.

Louis le Gros comprit qu'il fallait traiter. Il n'obtint qu'une vaine satisfaction d'amour-propre : le fils aîné et héritier présomptif d'Henri Beauclerc lui prêta hommage pour le duché de Normandie.

Quelques mois plus tard, Henri Beauclerc était frappé d'une catastrophe qui est restée célèbre : c'est le naufrage de la Blanche Nef. Il revenait en Angleterre avec sa famille et devait s'embarquer à Barfleur. Au moment du départ, le patron d'un bateau appelé la Blanche Nef réclama l'honneur de transporter le roi, rappelant que son propre père avait piloté le navire sur lequel Guillaume le Conquérant avait passé la Manche avant la bataille d'Hastings. Le roi ne voulant pas revenir sur le choix qu'il avait déjà fait, et ne voulant pas d'autre part désobliger ce brave homme, lui confia ses deux fils, sa-fille et leur suite. Le temps était calme, et le roi qui partit le premier arriva sans encombre en Angleterre. Mais les jeunes princes, qui étaient en gaieté, avaient fait distribuer du vin à l'équipage. Les matelots voulurent rattraper le vaisseau du roi. Ils firent force de rames, longeant au clair de lune les rochers de la côte. Le navire mal dirigé donna sur un écueil, près de l'endroit où se dresse aujourd'hui le phare de Gatteville. En une minute il coula à pic. Du vaisseau du roi on entendit un grand cri, mais sans en soupçonner la cause. Tout l'équipage avec les passagers fut englouti : il y eut 300 victimes. Deux hommes seulement se raccrochèrent à la grande vergue, qui resta flottante sur l'eau. Le patron, dégrisé, reparut à la surface : « Qu'est devenu le fils du roi ? » demanda-t-il. Apprenant que personne n'était sauvé, il se laissa couler volontairement. Des deux survivants, glacés par une nuit de décembre, un seul réchappa, un boucher de Rouen, nommé Bérold ou Béroud, que son justaucorps en peau de mouton préserva relativement du froid. C'est par lui qu'on connut les détails de l'événement.

Le roi fleuri resta dès lors très abattu : on ne le vit plus jamais sourire. Sa femme, qui descendait des anciens rois saxons et qu'il avait épousée au début de son règne pour se concilier les bonnes grâces de la race vaincue, était morte. Elle s'appelait Edith, mais les Normands l'avaient appelée Mathilde, nom plus familier à leurs oreilles. De ce mariage il ne restait qu'une fille, appelée également Mathilde, et qui, dès l'âge de neuf ans, avait été mariée à l'empereur d'Allemagne Henri V : on l'appelait l'emperesse (l'impératrice). Henri Beauclerc se remaria mais n'eut pas d'enfant.

L'occasion parut bonne à Louis le Gros pour rentrer en campagne. Une partie importante de la féodalité normande et presque tous les chevaliers du Vexin se prononcèrent en faveur de Guillaume Cliton, mais les Anglais n'en voulaient pas. Le roi d'Angleterre retrouva du reste son activité. Il forma une ligue contre Louis le Gros, dans laquelle entra son gendre l'empereur Henri V. Puis, celui-ci étant mort (1125), il maria sa fille en secondes noces à l'héritier du comté d'Anjou, le jeune Geoffroy le Bel, plus connu sous le nom de Geoffroy Plantagenet à cause de la fleur de genêt qu'il aimait à porter à son chapeau. Mathilde avait été reconnue comme héritière de la Normandie et de l'Angleterre dans une grande assemblée de seigneurs tenue à Windsor.

Les chances de Guillaume Cliton tombaient à rien. Louis le Gros essaya de lui faire avoir le comté de Flandre, mais n'y réussit pas davantage. L'éternel prétendant finit par trouver la mort dans cette aventure (1128) et Louis le Gros se trouva désormais privé d'un moyen d'action commode, sinon très efficace. Le roi d'Angleterre et le roi de France moururent presque en même temps, Henri Beauclerc en 1135 et Louis le Gros en 1137, mais l'antagonisme entre les deux dynasties leur survécut, car ce n'était pas une question de personnes. Henri, bien que né et élevé en Angleterre et moins purement normand en apparence que ses prédécesseurs, a laissé beaucoup de traces de sa présence en Normandie. C'est lui, notamment, qui fonda Verneuil, et qui termina le château de Caen ainsi que beaucoup d'autres édifices commencés par son père Guillaume le Conquérant.