Robert Courte-Heuse. —
Les Normands à la première Croisade. — Henri Beauclerc et Louis le Gros. —
Fin de la dynastie normande.
Ce
n'est pas sans raison que Guillaume le Conquérant se défiait des talents de
son fils aîné. Il ne lui avait laissé que la Normandie, et c'était déjà trop.
Robert Courte-Heuse avait pourtant certaines qualités. Il avait la
bravoure et le désintéressement d'un chevalier de chanson de geste, bien
qu'il n'eût pas l'extérieur d'un héros de roman. Il était incapable de
rancune et de perfidie, ce qui le faisait passer à cette époque de violence
et de crimes pour un caractère faible et inconsistant. Il ne manquait ni
d'intelligence ni de facilité de parole, mais tout cela était gâté et annulé
par une absence totale de dignité dans sa vie privée. C'était une sorte de
bohème. Il fut toujours la proie de son entourage, et son entourage des deux
sexes était déplorable. Il ne savait rien refuser à des gens qui ne se
gênaient pas pour tout demander, et il vécut dans le dénuement alors que la
Normandie était le plus riche Etat féodal de France. Les gens de rien dont il
faisait sa société allaient jusqu'à lui voler ses habits. Il en
arriva vite aux pires expédients. Il fut réduit à faire argent de tout, à
vendre ses domaines, à aliéner ses droits. On vit l'anarchie refleurir de
toutes parts. Les seigneurs de sac et de corde, comme les féroces Talvas de
Bellême qui tyrannisaient le pays de Domfront depuis un siècle, reprirent le
cours de leurs exploits. La Normandie, qui n'avait pas été fâchée tout
d'abord d'être séparée de l'Angleterre, en vint à regretter d'être
indépendante à ce prix-là. D'ailleurs Robert prit part à la première croisade
et son absence acheva de ruiner son autorité. Le roi
d'Angleterre, Guillaume le Roux, paraissait tout désigné pour saisir la
couronne ducale prête à tomber de la tête de son aîné. Déjà il s'était fait
céder les comtés d'Aumale et d'Eu, et, pendant la première croisade, il avait
gouverné la Normandie que Robert lui avait remise en gage pour une somme
d'argent. Mais Guillaume le Roux avait eu la main lourde, il s'était fait
détester de tout le monde, il avait eu des démêlés avec le célèbre abbé du
Bec, saint Anselme. Au surplus, il mourut d'un accident de chasse en 1100, ce
qui ouvrait une nouvelle succession. Aux
termes d'un accord conclu entre Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse au
début de leur règne, celui des deux qui survivrait devait hériter de l'autre.
Mais Robert n'était pas encore revenu de la croisade ; il S'attarda en
Italie, où il se maria, et c'est le troisième et dernier fils du Conquérant, Henri
Beauclerc, qui profitera des circonstances pour mettre la main finalement
sur tout l'héritage de son père, dont il n'avait rien recueilli au début. Il
était d'ailleurs très supérieur à ses deux frères comme homme, comme
politique et comme souverain. Il était plus instruit et curieux de choses
littéraires que les princes de son temps, d'où le surnom de Beau Clerc (savant), qui lui fut donné. Suger,
ministre de Louis le Gros, qui n'avait pas de raisons pour flatter
l'adversaire de son maître, dit de lui : « Héros illustre dans la paix comme
dans la guerre, génie admirable dont la gloire remplit l'univers presque
entier. » Il n'en fallait pas tant pour triompher de Robert Courte-Heuse. Henri
commença par se faire reconnaître roi d'Angleterre, puis il s'empara
progressivement de la Normandie. En peu de temps, Robert se vit réduit aux
seules villes de Caen, Bayeux, Falaise et Rouen. Et comme il pressurait les
bourgeois de ses dernières places, n'ayant plus qu'eux dont il pût tirer
quelque chose, ils finirent par lui fermer les portes au nez. C'était le
moment de lui donner le coup suprême. Le roi de France aurait pu être tenté
d'intervenir en faveur du duc de Normandie, ne fût-ce que pour mettre un
frein à l'ambition inquiétante du roi d'Angleterre, mais le roi de France à
cette époque, c'était Philippe Ier, vieux et impotent son fils Louis le Gros,
qui gouvernait à sa place depuis quelques années, était engagé dans des
luttes pénibles contre ses vassaux des environs de Paris. Il laissa faire. Robert
Courte-Heuse, à peu près abandonné de tous, fut battu et pris par son frère à
Tinchebray (28 sept. 1106), près de la source du Noireau, entre Vire et Flers. Il fut
emmené en Angleterre et y demeura en captivité au château de Cardiff, dans le
pays de Galles, jusqu'à sa mort, durant vingt-huit ans. On prétendit qu'il
était enchaîné dans un noir cachot, les yeux crevés, mais son frère,
interrogé sur ce fait par le pape, se justifia : « Je l'ai, dit-il, logé dans
un de mes châteaux ; je lui ai fourni en abondance la nourriture, d'autres
douceurs... » La Fontaine aurait traduit : « bon souper, bon gîte, et le
reste ». On dit qu'il employa ses loisirs forcés à apprendre la langue du
pays où il était confiné, et on lui attribue une élégie galloise sur un chêne
qu'il avait sous les yeux. Robert
Courte-Heuse n'a jamais su tenir la place qui lui appartenait. Si les
Normands jouent un grand rôle à la première croisade, ce n'est pas grâce à
lui. Malgré sa bravoure personnelle, il fait petite figure à côté des chefs
normands des Deux-Siciles, Bohémond et Tancrède. C'est Bohémond qui, dans les
moments critiques, commande en chef. Il a le coup d'œil militaire, la
décision prompte, la langue déliée. Il fait l'admiration d'Anne Comnène,
parce qu'il est le plus bel homme de l'armée, et le désespoir de son père,
l'empereur grec Alexis, parce qu'aucune embûche ne le prend au dépourvu.
C'est un type à part parmi les croisés, homme de peu de foi dans tous les
sens du mot. Quant à son cousin Tancrède, c'est un compagnon fort peu
commode, querelleur, encombrant, qui a mauvaise tête sans avoir très bon
cœur, et qui n'a peur de rien ni de personne. C'est à
Bohémond qu'est due la victoire de Dorylée, qui permit aux croisés de forcer
l'entrée des plateaux de l'Asie Mineure. Il avait appuyé le camp à un marais
pour éviter toute surprise, choisi pour champ de bataille une plaine où les
chevaliers pourraient se mouvoir librement, interdit les combats particuliers
qui faisaient si souvent dégénérer les rencontres d'alors en une mêlée
chaotique. C'est à lui de même que fut due la prise d'Antioche, dont le siège
avait failli se terminer par une catastrophe. Mais il avait travaillé pour
lui. Il garda la ville où sa descendance devait régner près de deux siècles,
et n'alla pas plus loin. Il laissa à d'autres le soin de prendre le tombeau
du Christ, but suprême de l'expédition. Robert Courte-Heuse avait été moins
pratique. Il avait refusé le royaume de Jérusalem. Il n'avait rien gagné en
Orient et avait perdu son duché. Le plus normand -des deux avait été
assurément celui qui ne l'était qu'à moitié. Henri
Beauclerc n'est pas, comme son aîné, un esprit chimérique et désordonné. Il
eut vite fait, après avoir dépouillé son frère, de rendre à la Normandie la
paix intérieure. Les seigneurs durent reprendre l'habitude de l'obéissance.
Du reste, en Normandie comme ailleurs, la croisade avait entraîné au loin
beaucoup des plus turbulents et il n'en revint qu'un petit nombre. On ne
regretta pas les autres. L'administration
ferme et vigilante du nouveau souverain ne pouvait plaire aux barons habitués
à ne faire que leur volonté. Sous prétexte de protester contre la réunion de
la Normandie à l'Angleterre, qui choquait le sentiment populaire, ils
soutinrent les droits de Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse,
auquel Louis le Gros avait donné asile. Pendant vingt ans, tous les
mécontents, tous les jaloux, se servent de ce prétendant comme d'une arme
contre son oncle. Louis le Gros lui-même qui comprit, mais un peu tard, la
faute qu'il avait commise en laissant écraser Robert Courte-Heuse, fut la
cheville ouvrière de toutes les coalitions contre son trop puissant voisin et
vassal. La
partie n'était pas égale. Le vassal était plus fort que le suzerain, bien que
sa qualité de vassal fût pour lui une gêne. Henri Beauclerc était l'égal du
roi de France en tant que roi d'Angleterre, mais il lui devait hommage comme
duc de Normandie, et il était délicat pour lui de donner en spectacle à ses
propres vassaux la rébellion d'un vassal contre son suzerain. Une première
prise d'armes aboutit à un accord signé à Gisors par lequel Louis le Gros
reconnaissait à Henri Beauclerc la suzeraineté sur le Maine et la Bretagne (1113). C'était un grave échec pour le
roi de France. II
essaya de prendre sa revanche quelques années plus tard sans plus de succès.
Il se lança témérairement avec une poignée d'hommes en plein Vexin. Henri,
qui avait réuni en secret une armée considérable, le rejoignit dans la plaine
de Brémule (entre Ecouis et Fleury-sur-Andelle). Quelques hommes sages, comme
Bouchard de Montmorency, déconseillaient la bataille, mais Louis le Gros,
qu'on appelle aussi Louis le Batailleur, préféra suivre les avis de ceux qui
pensaient comme lui. Il se jeta sur les Anglais à corps perdu. Il fut battu
complètement, ce qui ne veut pas dire qu'il perdit grand monde. Il n'y eut
que trois morts, car, dans ces batailles féodales, entre chevaliers on ne se
tuait guère. On préférait piller et ravager le « plat pays », c'est-à-dire la
campagne. Louis le Gros avait, dit-on, été serré de près. « Le roi est pris
», criait déjà un homme d'armes qui avait saisi la bride de son cheval. « Ne
sais-tu pas, répliqua Louis le Gros, en l'assommant d'un coup de masse
d'armes, qu'au jeu d'échecs ou ne prend jamais le roi. » Quoi qu'il en soit,
Louis le Gros s'enfuit jusqu'aux Andelys, ayant perdu sa bannière et son
cheval de bataille (20 août 1119), et ayant failli se perdre lui-même dans les bois. Un
concile qui s'ouvrit peu après à Reims, sous la présidence du pape, facilita
la paix. Louis, qui était en bons termes avec l'Eglise, se présenta au
concile et prononça en personne un vif réquisitoire contre le roi
d'Angleterre. Orderic Vital, historien anglo-normand, moine de Saint-Evroul (près
d'Argentan), qui
assistait à cette scène, constate que Louis le Gros était « un homme de belle
stature, corpulent, pâle, et qui parlait bien ». L'assemblée l'acclama et ne
laissa même pas l'archevêque de Rouen placer un mot pour disculper le roi
d'Angleterre. Mais le pape ne voulut pas se compromettre. Il entra en
négociations avec Henri Beauclerc et ils eurent une entrevue à Gisors. Le
pape accueillit d'une oreille favorable les explications du roi d'Angleterre,
et évita de se prononcer entre les deux adversaires. On alla jusqu'à
prétendre qu'il s'était laissé gagner. Louis
le Gros comprit qu'il fallait traiter. Il n'obtint qu'une vaine satisfaction
d'amour-propre : le fils aîné et héritier présomptif d'Henri Beauclerc lui
prêta hommage pour le duché de Normandie. Quelques
mois plus tard, Henri Beauclerc était frappé d'une catastrophe qui est restée
célèbre : c'est le naufrage de la Blanche Nef. Il revenait en
Angleterre avec sa famille et devait s'embarquer à Barfleur. Au moment du
départ, le patron d'un bateau appelé la Blanche Nef réclama l'honneur
de transporter le roi, rappelant que son propre père avait piloté le navire
sur lequel Guillaume le Conquérant avait passé la Manche avant la bataille
d'Hastings. Le roi ne voulant pas revenir sur le choix qu'il avait déjà fait,
et ne voulant pas d'autre part désobliger ce brave homme, lui confia ses deux
fils, sa-fille et leur suite. Le temps était calme, et le roi qui partit le
premier arriva sans encombre en Angleterre. Mais les jeunes princes, qui
étaient en gaieté, avaient fait distribuer du vin à l'équipage. Les matelots
voulurent rattraper le vaisseau du roi. Ils firent force de rames, longeant
au clair de lune les rochers de la côte. Le navire mal dirigé donna sur un
écueil, près de l'endroit où se dresse aujourd'hui le phare de Gatteville. En
une minute il coula à pic. Du vaisseau du roi on entendit un grand cri, mais
sans en soupçonner la cause. Tout l'équipage avec les passagers fut englouti
: il y eut 300 victimes. Deux hommes seulement se raccrochèrent à la grande
vergue, qui resta flottante sur l'eau. Le patron, dégrisé, reparut à la
surface : « Qu'est devenu le fils du roi ? » demanda-t-il. Apprenant que
personne n'était sauvé, il se laissa couler volontairement. Des deux
survivants, glacés par une nuit de décembre, un seul réchappa, un boucher de
Rouen, nommé Bérold ou Béroud, que son justaucorps en peau de mouton préserva
relativement du froid. C'est par lui qu'on connut les détails de l'événement. Le roi
fleuri resta dès lors très abattu : on ne le vit plus jamais sourire. Sa
femme, qui descendait des anciens rois saxons et qu'il avait épousée au début
de son règne pour se concilier les bonnes grâces de la race vaincue, était
morte. Elle s'appelait Edith, mais les Normands l'avaient appelée Mathilde,
nom plus familier à leurs oreilles. De ce mariage il ne restait qu'une fille,
appelée également Mathilde, et qui, dès l'âge de neuf ans, avait été mariée à
l'empereur d'Allemagne Henri V : on l'appelait l'emperesse (l'impératrice). Henri Beauclerc se remaria
mais n'eut pas d'enfant. L'occasion
parut bonne à Louis le Gros pour rentrer en campagne. Une partie importante
de la féodalité normande et presque tous les chevaliers du Vexin se
prononcèrent en faveur de Guillaume Cliton, mais les Anglais n'en voulaient
pas. Le roi d'Angleterre retrouva du reste son activité. Il forma une ligue
contre Louis le Gros, dans laquelle entra son gendre l'empereur Henri V.
Puis, celui-ci étant mort (1125), il maria sa fille en secondes noces à l'héritier du comté
d'Anjou, le jeune Geoffroy le Bel, plus connu sous le nom de Geoffroy
Plantagenet à cause de la fleur de genêt qu'il aimait à porter à son chapeau.
Mathilde avait été reconnue comme héritière de la Normandie et de
l'Angleterre dans une grande assemblée de seigneurs tenue à Windsor. Les chances de Guillaume Cliton tombaient à rien. Louis le Gros essaya de lui faire avoir le comté de Flandre, mais n'y réussit pas davantage. L'éternel prétendant finit par trouver la mort dans cette aventure (1128) et Louis le Gros se trouva désormais privé d'un moyen d'action commode, sinon très efficace. Le roi d'Angleterre et le roi de France moururent presque en même temps, Henri Beauclerc en 1135 et Louis le Gros en 1137, mais l'antagonisme entre les deux dynasties leur survécut, car ce n'était pas une question de personnes. Henri, bien que né et élevé en Angleterre et moins purement normand en apparence que ses prédécesseurs, a laissé beaucoup de traces de sa présence en Normandie. C'est lui, notamment, qui fonda Verneuil, et qui termina le château de Caen ainsi que beaucoup d'autres édifices commencés par son père Guillaume le Conquérant. |