HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE VIII. — GUILLAUME LE CONQUÉRANT.

 

 

Organisation de l'Angleterre. — Les dernières résistances. — Démêlés de Guillaume avec les siens. — Conséquences de la conquête. — Lutte contre le roi de France.

 

Quelques mois après la bataille d'Hastings, la soumission du nouveau royaume paraissait déjà assez assurée pour que Guillaume le Conquérant pût faire un voyage en Normandie. Ce voyage fut triomphal. Tout le duché était dans la joie, car toute la population bénéficiait de la conquête. Même ceux qui n'avaient pas pris part à l'expédition et qui ne prirent pas part à la curée étaient fiers de la gloire qui en rejaillissait sur le nom normand. Mais le profit matériel n'était pas moindre. Guillaume étala à tous les yeux son butin : étoffes brodées, vases d'or et d'argent, croix enrichies de pierreries. Les églises normandes reçurent de riches présents, soldats et moines de même. Il y eut pourtant quelques hommes scrupuleux qui refusèrent les dépouilles d'autrui : l'abbé de la Croix-Saint-Leufroy, par exemple. Les autres commencèrent par prendre, puis apaisèrent leur conscience en faisant pénitence. Les évêques fixèrent la pénitence à faire pour chaque homme tué « en dehors du champ de bataille ».

Du reste Guillaume s'était montré jusqu'ici relativement modéré. Mais pendant son absence, son frère, l'évêque de Bayeux, auquel il avait confié le gouvernement de l'Angleterre, provoqua un grand mécontentement qui se traduisit par plusieurs prises d'armes. Guillaume dut revenir et, en débarquant, leva le masque. Au lieu d'invoquer, comme il l'avait fait d'abord, son droit héréditaire, il déclara « qu'il avait acquis le royaume d'Angleterre par le tranchant du glaive ». Ce fut le signal d'un redoublement de pillages et de coups de force. Il ne faut pas croire cependant qu'il y ait eu expropriation générale de toute la race vaincue. Le roi proclama bien en principe- que le sol entier, à l'exception des biens de l'Etat et de l'Eglise, était frappé de confiscation, mais ceci voulait dire simplement que les anciens propriétaires devaient recevoir du roi une nouvelle mise en possession, soit à titre gracieux soit moyennant redevance. En fait, la majorité des anciens propriétaires conserva ses biens.

Ceux qu'on dépouilla, ce furent ceux qui avaient pris part à la bataille d'Hastings et leurs héritiers, puis ceux qui prirent part aux révoltes ultérieures. Cela suffit d'ailleurs pour doter richement les moindres soldats de l'armée victorieuse. Le roi garda pour lui-même un nombre considérable de grands domaines, avec les forteresses et les forêts. Ceux qui l'avaient servi reçurent tous quelque terre : on parle de 60.000 fiefs ainsi distribués. Toutes les charges furent naturellement réservées aux Normands. Le clergé saxon fut complètement dépossédé ; un concile prononça la dégradation en masse de tous les évêques saxons (1071).

Tout cela provoqua des soulèvements partiels, qui durèrent encore une dizaine d'années, mais il n'y eut jamais un mouvement général, un mouvement national. Ce sont des causes locales qui amènent des troubles dans telle ou telle contrée. La ville d'Exeter, que Guillaume dut assiéger et prendre en personne, réclamait surtout des franchises municipales ; elle voulait bien payer tribut, mais-refusait le serment de fidélité. Quant au Northumberland, la partie la plus septentrionale de l'Angleterre, qui résista plus longtemps, c'est une région d'humeur indépendante, qui n'avait jamais obéi sans réserve aux rois saxons ou danois. Il fallut aussi venir à bout des deux beaux-frères d'Harold, aidés par le roi d'Écosse qui trouvait l'occasion bonne pour ravager le pays voisin. Les Danois eux-mêmes intervinrent en faveur des Saxons contre leurs frères normands, qui n'avaient plus, à vrai dire, grand'chose de scandinave, car Guillaume ne sut jamais un mot de la langue de ses aïeux. Finalement les Normands demeurèrent les maîtres.

 

Il restait à organiser la conquête. Le nouveau roi respecta, pour la forme, les institutions saxonnes. Il conserva les assemblées de comtes et même la grande assemblée générale qui servait de conseil suprême au roi, mais il superposa à ces vieux rouages le régime féodal, tel qu'on l'entendait en Normandie, c'est-à-dire la suzeraineté directe et immédiate sur tous ses vassaux. Le roi est le chef, ses feudataires sont ses soldats. Les officiers du roi, ou shérifs, cumulent les pouvoirs politiques, judiciaires et financiers. Le roi d'Angleterre est dès le premier jour ce que les rois Capétiens ne deviendront qu'après deux siècles. Il est le maître chez lui, et il est partout chez lui. Il garantit la paix publique, la sécurité, le travail. C'est ce que n'aiment pas en lui les nobles normands et il passera la fin de sa vie à lutter, non plus contre les vaincus, mais contre ses anciens compagnons de victoire.

Ils étaient insatiables. Ils ne pardonnaient pas à Guillaume de n'avoir pas dépouillé complètement les Saxons pour tout donner aux Normands. Ils lui pardonnèrent encore moins de n'avoir pas ratifié toutes les spoliations et usurpations faites individuellement. Guillaume, homme d'ordre et d'administration, fit dresser un cadastre général de son royaume. C'est ce qu'on appela le Grand Livre du Jugement dernier, parce qu'il fixait et légitimait l'état de la propriété en 1085, une fois le bouleversement de la conquête accompli et terminé. Ce travail n'est nullement une œuvre de confiscation : propriétaires normands et saxons y figurent au même titre et sur le même pied. Il consacre beaucoup d'expropriations, il ne les consacre pas toutes et n'en permet plus de nouvelles. C'est de cela que se plaignent ceux des barons normands qui ne se trouvaient pas assez avantagés et à qui tout espoir était interdit d'arrondir leur domaine par la force.

Même parmi les siens, Guillaume trouva plus d'embarras que d'appui. Son demi-frère, l'évêque de Bayeux, Eudes ou Odon, soudard brutal et autoritaire, avait plusieurs fois remplacé Guillaume dans le gouvernement de l'Angleterre quand celui-ci était appelé sur le continent. Sa mauvaise administration avait provoqué chaque fois des mécontentements et des révoltes. A la fin, son ambition ne connaît plus de bornes. Sous prétexté de faire une expédition en Italie afin de s'emparer de la tiare pontificale qu'un devin lui avait promise, il rassembla une armée. Le roi, qui se méfiait de ce turbulent personnage, convoqua une grande assemblée et prononça une violente diatribe contre lui. A la fin il commanda de l'arrêter, mais comme personne n'osait porter la main sur un évêque, frère du roi, il dut l'arrêter lui-même. Eudes fut enfermé dans la tour de Rouen (1082) et y resta jusqu'à la mort du Conquérant. Le pape Grégoire VII, qui n'était pas endurant, réclama en vain au nom des immunités ecclésiastiques, Guillaume déclara qu'il n'en avait pas à l'évêque, mais à l'administrateur qui avait mal rempli ses fonctions.

Guillaume n'eut pas davantage à se louer de son fils aîné, Robert Courte-Heuse ou Courte-Jambe. Ce Robert n'était pas un mauvais garçon, mais c'était un prodigue et une tête sans cervelle. Il aurait voulu être investi d'une part du pouvoir, gouverner au moins la Normandie. Son père ne voulut rien lui accorder, et comme il s'engageait simplement à subvenir à ses besoins tant qu'il se conduirait en fils soumis : « Je ne suis pas venu pour recevoir des leçons de morale, répondit le jeune homme, j'en ai été rassasié jusqu'au dégoût par mes précepteurs. » Il finit par se retirer chez le roi de France, Philippe Ier, où il vécut un peu en parasite, toujours besogneux, endetté, et mêlé à toutes les intrigues contre son père.

En somme Guillaume ne trouva vraiment d'appui que dans le clergé, et notamment auprès du célèbre Lanfranc. Lanfranc était un Lombard de grande science et de haute vertu qui, entré comme simple moine à l'abbaye du Bec, près de Brionne, en devint prieur et en fit un centre d'études très réputé. Il voulait moraliser le clergé absolument grossier et corrompu : Les évêques et abbés menacés dans leurs mauvaises habitudes intriguèrent contre lui, mais Guillaume fut frappé de son courage et de ses lumières et lui confia son « abbaye aux Hommes » où il obtint le même succès. C'est depuis cette époque que Caen est devenue la ville savante de la Normandie. Après la conquête, Guillaume appelle Lanfranc à l'archevêché primatial de Cantorbéry à la place du Saxon Stigand. Lanfranc préside à la dépossession du clergé saxon, mais tâche de le remplacer par un clergé normand plus digne de ses fonctions. Il y réussit, au moins relativement, et le pape Grégoire VII, tout en trouvant qu'il était trop soumis au pouvoir du roi et que le roi ne l'était pas assez à l'égard du Saint-Siège, rendit justice à leurs efforts.

 

La conquête de l'Angleterre par les Normands est un événement dont les conséquences furent longues et durables pour l'Angleterre comme pour la France et la Normandie. Pour le roi de France, c'était un grave danger qu'un de ses plus puissants vassaux devînt en même temps roi d'un pays voisin. Le duc de Normandie restait vassal du roi et lui prêtait hommage à titre de duc, mais comme roi d'Angleterre il était l'égal de son suzerain, ce qui ne pouvait que compliquer leurs relations réciproques. Il en résultera plusieurs siècles de guerres qui ont créé entre la France et l'Angleterre un état d'esprit hostile qui s'est perpétué à travers leur double histoire.

Pour l'Angleterre, après les épreuves de la conquête, elle gagna à ce changement de maîtres. Elle se trouva soustraite aux invasions des Danois, pacifiée par une main de fer, et rattachée à ce qu'on appelait alors « la chrétienté ». Elle va jouer un rôle dans les affaires du continent, et on put se demander à un moment donné si les Normands d'Angleterre n'allaient pas reconquérir la France. La langue anglaise se formera en même temps du mélange de l'idiome des vainqueurs avec celui des vaincus.

Le roi de France, Philippe Ier, qu'on se représente peut-être un peu trop volontiers comme une sorte de roi fainéant, avait vu dès le premier instant le danger de ce qui se préparait. Il était encore mineur en 1066 et le régent Baudouin de Flandre, beau-père de Guillaume, n'avait rien fait pour gêner son gendre. Guillaume, dit-on, avait offert de prêter hommage pour sa future conquête. Le roi avait refusé. Il y avait du reste entre eux un vieux litige. On se rappelle que le duc Robert le Diable s'était fait donner le Vexin français pour prix de ses services à l'avènement du roi Henri Ier. A la mort de Robert le Diable, Henri Ier avait repris ce pays, profitant des troubles qui avaient accompagné la minorité de Guillaume le Bâtard. Celui-ci n'avait pas protesté sur l'heure, mais, pour se venger de l'appui et de l'asile offerts par le roi à son fils rebelle, Robert Courte-lieuse, il réclama son bien.

Au moment d'entreprendre cette expédition qui devait être la dernière de sa vie agitée, il tomba malade à Rouen. Son obésité, devenue extrême, ne semblait plus lui permettre les longues chevauchées. Philippe, qui n'était guère moins corpulent, se moqua de lui : « Quand donc ce gros homme accouchera-t-il ? » La plaisanterie était médiocre, Guillaume la trouva très mauvaise : « J'irai faire mes relevailles à Notre-Dame de Paris, répondit-il, avec 10.000 lances en guise de cierges. » A peine rétabli, il marcha sur Paris. Il en voulait surtout aux habitants de Mantes qui faisaient souvent des incursions sur ses terres, même jusque vers Evreux. Guillaume fit ravager les moissons, arracher les vignes, et força la ville.

Un incendie effroyable fut allumé, et Guillaume, fou de colère, galopait au milieu des flammes, lorsqu'une poutre enflammée qui tomba dans les jambes de son cheval le fit cabrer. Guillaume fut projeté sur le pommeau de la selle avec une telle violence qu'il fut mortellement blessé. On le rapporta à Rouen où il mourut six semaines plus tard (1087). Il n'avait que soixante ans. Sa femme, Mathilde, était morte avant lui, très attristée des démêlés entre son mari et son fils Robert, pour lequel elle avait un faible et auquel elle envoyait en cachette de l'argent. Son tombeau existe encore dans l'abbaye aux Dames, à Caen.

Le Conquérant laissait trois fils. L'aîné, Robert Courte-Heuse, devait hériter du duché de Normandie, domaine patrimonial de la famille ; le second, Guillaume le Roux, devait recevoir la couronne d'Angleterre ; au troisième, Henri Beauclerc, son père fit donner une somme d'argent. Avant même son dernier soupir, le puissant duc s'était vu abandonné de tous. Aucun de ses enfants ne resta auprès de lui. A peine fut-il mort que la valetaille mit tout au pillage. Le corps dépouillé fut laissé sur le plancher. Enfin l'archevêque de Rouen décida qu'on l'enterrerait à Caen, dans l'église fondée par lui. On l'y transporta par eau. De pénibles incidents troublèrent encore la cérémonie. Un bourgeois de Caen réclama le prix du terrain qui n'avait jamais été payé, et il fallut lui donner satisfaction à l'instant même ; en outre, la fosse étant trop étroite, le cercueil qu'on voulut y faire entrer de force se rompit, et l'odeur fut telle qu'il fallut abréger la cérémonie. Guillaume le Conquérant n'a même plus de tombeau : le premier fut violé et détruit dans les guerres de religion, un second eut le même sort à la Révolution.

De l'époque de Guillaume le Conquérant il nous reste de magnifiques modèles de l'architecture romane. Outre les églises de Saint-Étienne et de la Trinité, à Caen, dont nous avons déjà parlé, on peut citer le chœur de l'église de Pont-Audemer, l'abbaye de Jumièges dont la nef date de 1040 à 1067. Nous avons aussi du même temps des ruines de donjons rectangulaires ou carrés, munis de puissants contreforts. On peut citer notamment ceux de Falaise, d'Arques et de Domfront.

A la Normandie de cette époque se rattachent aussi quelques-uns des plus vieux monuments de notre littérature. Le poème sur la vie de saint Alexis, un des plus anciens textes de la langue d'oïl que nous possédions, est attribué à un chanoine de Rouen, Thomas, né à Vernon, qui l'aurait composé entre 1040 et 1050. D'autre part la Chanson de Roland, telle que nous l'avons, est un peu postérieure à celle que chantait Taillefer à la bataille d'Hastings. On ne peut affirmer qu'elle soit normande, mais tout le donne à supposer. Elle semble dater de la fin du XIe siècle, vers 1080, et un manuscrit l'attribue à Turold ou Touroude, un nom encore répandu en Basse-Normandie.

Quant à la tapisserie de Bayeux, c'est une broderie en couleur sur toile, avec inscriptions en latin, qui déroule, sur 70 mètres de long et 50 centimètres de large, 79 scènes de la conquête de l'Angleterre. Il est plus que douteux qu'elle soit l'œuvre de la reine Mathilde et de ses femmes, mais on admet communément qu'elle est bien du XIe siècle et qu'elle est contemporaine de l'événement qu'elle représente. Il semble qu'elle fut faite en Angleterre, pour le compte ou à l'intention de l'évêque de Bayeux, Eudes, frère du Conquérant, en vue d'orner sa cathédrale. C'est la plus ancienne œuvre d'art de ce genre que nous ayons, et elle a un intérêt historique unique au monde.