Guillaume le
Conquérant. — Ses débuts. — Situation de l'Angleterre. — La bataille
d'Hastings. — Le Couronnement.
Robert
le Diable en partant pour la Terre Sainte avait fait reconnaître pour son
successeur son jeune fils Guillaume, qui avait huit ans à la mort de son
père. C'est l'illustre Guillaume le Bâtard, plus tard Guillaume le
Conquérant. Sa mère était la gracieuse Arlette, dont Robert s'était
épris, dit-on, en la voyant laver à la fontaine au pied du donjon de Falaise.
Elle était fille d'un tanneur, elle-même épousera plus tard un comte de
Conteville, près d'Honfleur. Solide, bien râblé, d'une force herculéenne quoique
de taille moyenne, ventru et chauve de bonne heure, Guillaume avait de la
majesté, mais une majesté hautaine et même farouche. Emporté, irritable,
capable de tout dans ses accès de colère, il n'était pas d'humeur
sanguinaire. Sa vie privée est plus exemplaire que celle des princes de son
époque. Il épousa sa cousine, Mathilde de Flandre, un peu malgré tout le
monde et la garda malgré le pape. C'est du reste pour expier cette résistance
que les deux époux firent plus tard construire chacun une église à Caen,
l'abbaye aux Hommes (Saint-Etienne) et l'abbaye aux Dames (la Trinité), où ils furent enterrés. Ce
bâtard n'a laissé aucun enfant illégitime. Les
débuts de son règne furent critiques. Tous les barons, dont les instincts
brutaux étaient à peine contenus par la poigne des ducs, s'en donnèrent à
cœur joie. Sous prétexte de ne pas obéir à un bâtard, ils ne connaissent plus
ni loi ni maître. C'est un vrai débordement de crimes et de révoltes. Le
parent auquel le jeune duc avait été confié par son père est assassiné. Un
autre qui le recueille est égorgé de nuit aux côtés mêmes de l'enfant.
Pendant plusieurs années, le Bâtard erre de chaumière en château pour
dépister ceux qui veulent s'en défaire. Le dernier rejeton de la féroce
famille des Talvas de Bellême reprend le cours de ses abominations. Beaucoup
d'évêques ne valent pas mieux, celui de Sées notamment, qui finit par être
tué dans sa cathédrale au cours d'une sanglante bataille. La Normandie
retourne à la barbarie. Heureusement
l'enfant grandit et le roi de France Henri Ier, dont la conduite avait
d'abord été fort équivoque, se décide à remplir son devoir de suzerain,
protecteur-né de ses vassaux mineurs. Une grande prise d'armes des barons du
Bessin et du Cotentin aboutit à la bataille rangée du Val-des-Dunes, près de
Caen (1047). On remarqua que certains vieux
Normands chargèrent encore au cri de guerre païen : « Thor aïe, que
Thor nous aide », au lieu de « Dieix aïe, que Dieu nous aide ». La
bataille fut acharnée. Le roi de France fut jeté à bas de son cheval, et
Guillaume couvrit de gloire ses dix-neuf ans. Les vaincus durent demander
grâce et tous ne l'obtinrent pas. Même ceux qui furent épargnés durent raser
leurs châteaux forts. La Normandie recommença à respirer. Tout
péril n'était pourtant pas écarté. Les barons normands ne bougèrent plus,
mais Guillaume dut se défendre contre ses voisins de Bretagne et d'Anjou.
Alençon et Domfront furent prises et reprises. Les habitants d'Alençon
l'avaient piqué dans son amour-propre. Pour lui rappeler son grand-père
maternel, ils criaient : « La peau ! la peau ! Il faut battre le cuir. »
Guillaume fit trancher pieds et mains aux prisonniers qu'il avait faits, et
ses frondeurs lancèrent dans la-place ces affreux débris. Il coupa court non
moins vigoureusement aux intrigues de ses oncles dont l'un, l'archevêque de
Rouen, Mauger, était un prélat indigne qu'il fallut plus tard déposer.
L'autre résista longtemps dans son château d'Arques, près de Dieppe. Enfin il
se trouva en lutte avec le roi de France lui-même. Henri Ier,
bon soldat mais politique ondoyant, sentait le danger que faisait courir à sa
dynastie le développement de la puissance normande. Les Normands, maîtres du
débouché de la Seine, tenaient les Capétiens emprisonnés. L'alliance qui
unissait depuis un siècle les deux dynasties se relâcha et bientôt se rompit
tout à fait. Le roi de France commence par encourager sous-main tous les
mécontents de Normandie, ou par leur donner asile. Puis il forme contre
Guillaume une véritable coalition à : laquelle adhèrent tous les grands
vassaux. La Normandie devait être attaquée par le nord et par le sud. Mais
tandis que le roi Henri s'attardait à Mantes, sou frère Eudes se laissait
surprendre à Mortemer sur les confins de la forêt de Lyons, et son armée de
40.000 hommes était détruite en une bataille de nuit (1055). Le roi n'insista pas et le
duc, qui hésitait à combattre directement son suzerain, signa un arrangement
avantageux. Une nouvelle prise d'armes ne fut pas plus heureuse pour les
ennemis du duc de Normandie. Le roi et le comte d'Anjou, qui avaient pénétré
jusque dans le pays d'Auge, furent battus sur les bords de la Dives à
Varaville (1058).
Ils furent surpris au passage de la rivière. La marée montante empêcha les
deux moitiés de leur armée de se réunir, et celle qui était sur la rive
droite fut anéantie jusqu'au dernier homme, sous les yeux de l'autre,
impuissante à la secourir. Cette
fois Henri Ier se le tint pour dit. Il signa la paix et mourut peu après (1060). Guillaume n'essaya pas du
reste d'abuser de la minorité du jeune Philippe Ier pour porter un coup fatal
à la dynastie capétienne. Il respecta le lien féodal, voulant qu'il fût
respecté par ses propres vassaux. Il se contenta de mettre la main sur le Maine
(1063) à la mort de son vieil et
redoutable ennemi, le comte d'Anjou, Geoffroy-Martel. Dès ce
moment, il avait de plus vastes desseins. Il visait une couronne royale,
celle d'Angleterre. Les relations des Normands avec la grande île étaient
très étroites, relations de famille et relations de commerce. Le roi Ethelred
avait épousé une fille du duc Richard Ier, et exempté d'impôt les bateaux de
Rouen qui apportaient à Londres les vins de France et certaines espèces de
gros poissons. Ethelred, qui était saxon et qui avait fait faire un massacre
général de Danois, le massacre de la Saint-Brice (1002), avait été détrôné par Kanut le
Grand, roi de Danemark, mais ce dernier avait épousé, comme nous l'avons vu,
Emma la Normande, veuve de son prédécesseur. Les enfants qu'elle avait eus de
son premier mari avaient été envoyés à la cour des ducs Richard II et Robert
le Diable, si bien que leur origine saxonne va fort s'effacer sous cette
éducation normande. A la mort de Kanut le Grand (1036), le trône d'Angleterre passa à
son fils Harold, qui n'était pas fils d'Emma, et le fils qu'il avait eu de
celle-ci, Kanut le Fort ou Hardeknut, dut se contenter du Danemark. Harold,
qui craignait la compétition des fils d'Emma et d'Ethelred, essaya de les
attirer en Angleterre. Un d'eux se laissa prendre à ses promesses, mais à
peine débarqué il fut saisi, eut les yeux arrachés et en mourut. Harold
survécut peu à ce crime. Kanut le Fort n'eut qu'à se présenter pour être
reconnu à sa place : il fit jeter à la Tamise le corps de son demi-frère pour
donner satisfaction à la rancune d'Emma. La dynastie danoise s'éteignit peu
après avec lui (1043). La
dynastie saxonne reparut alors en la personne d'Édouard le Confesseur,
dernier fils survivant d'Ethelred et d'Emma. Il était devenu un pur Normand.
Il épousa pourtant la fille de Godwin, fils d'un simple bouvier devenu le
chef de l'aristocratie anglo-saxonne, mais ce mariage ne pouvait avoir aucune
conséquence pour l'avenir, car la charmante et douce Edith, que son père
engendra, disent les vieilles chroniques, « comme l'épine engendre la rose »,
ne fut la femme du roi que de nom. Toutes les sympathies du roi étaient pour
les Normands, qui affluaient dans l'île et occupaient toutes les bonnes
places, depuis le siège primatial de Cantorbéry jusqu'au commandement des
villes fortes. On parlait français à la cour. Dans un voyage que Guillaume
fit en Angleterre (1051), il se trouva partout comme chez lui. L'aristocratie
saxonne résolut de réagir. Godwin, qui avait dû s'exiler, reparut en maître,
et ce fut aux Normands à quitter les lieux. Un archevêque saxon, Stigand, fut
substitué de force à l'archevêque normand de Cantorbéry, et il en fut ainsi
du haut en bas. Godwin devint un vrai maire du palais, mais il mourut
subitement en 1053 et son fils Harold, très populaire, devint aux yeux de
tous l'héritier probable du roi. Guillaume,
de son côté, se considérait comme l'héritier désigné depuis son voyage où le
roi lui avait sans doute fait au moins quelque promesse vague. Il surveille
les événements, et les événements vont travailler pour lui en mettant Harold
à sa discrétion. Harold est jeté par une tempête sur les côtes du Ponthieu,
dont le comte prétend le garder comme une simple épave. Guillaume intervient,
menace, et fait enfin relâcher le prisonnier qui est amené et reçu à Rouen en
grande pompe. Que venait faire Harold dans cette galère ? Beaucoup
d'historiens normands prétendent qu'il était chargé d'une mission auprès de
Guillaume. C'est la version suivie dans la fameuse « Tapisserie de Bayeux »,
dite de la reine Mathilde, qui représente naïvement toute l'histoire de la
conquête. Cette mission, étant connues les mœurs du temps, eût été fort
imprudente. Des chroniqueurs anglais parlent simplement d'une partie de pêche
dont le vent aurait changé le sort. En tout
cas, Guillaume abuse de l'occasion. Il raconte à Harold que le roi Édouard
l'a choisi pour successeur et feint de croire qu'Harold est disposé à se
prêter à cette combinaison. Pour sceller leur amitié, les deux princes font
ensemble une expédition contre le duc de Bretagne, Conan, et Harold s'y
comporte vaillamment. Il sauve de sa main plusieurs Normands des sables
mouvants du Couesnon. Au retour, au château de Bonneville, dans la vallée de
la Touques, Harold dut jurer sur les reliques ce que son terrible hôte exigea
de lui : la reconnaissance des droits de Guillaume et l'engagement d'épouser
sa fille. On raconta même plus tard qu'il avait prêté serment sur deux petits
reliquaires ; mais on fit ensuite glisser le tapis et il aperçut un
amoncellement de reliques cachées sous la table pour augmenter l'horreur du
parjure. Harold
était à peine de retour en Angleterre que le roi Edouard mourut, très inquiet
de l'avenir. Avant de mourir, il avait proclamé comme héritier Harold, pour
complaire à l'opinion. Il avait bien un neveu, qui était le véritable
héritier légitime, mais dont personne ne voulait. Harold fut aussitôt sacré (1066). Guillaume
entre en scène sans tarder. Un messager vient rappeler à Harold son serment,
que celui-ci désavoue comme extorqué par force. Il refuse non seulement de
rendre la couronne, mais aussi d'épouser la fille de Guillaume, sachant qu'un
mariage normand le rendrait impopulaire. Harold représente un mouvement «
nationaliste » saxon. Guillaume a beau jeu pour crier au parjure, il prend la
chrétienté à témoin de son bon droit, car, même à cette époque, l'opinion, du
moins celle des souverains et de l'Eglise, est un appoint à ne pas négliger. Le pape
Alexandre II ne demandait qu'à être convaincu. Le Saint-Siège était mécontent
de la royauté saxonne, qui ne payait plus ou payait mal le denier de
Saint-Pierre. Le primat Stigand était en mauvais termes avec la papauté, le
clergé monastique des îles avait des habitudes d'indépendance qui entravaient
les projets de réforme dont Rome sentait le besoin et préparait l'exécution.
Non seulement le pape approuva les revendications de Guillaume mais il s'y
associa, et lui envoya la bannière de Saint-Pierre comme gage du succès. Les
seigneurs normands réunis en assemblée générale à Lillebonne se montrèrent
moins enthousiastes, mais ils accordèrent individuellement tout ce qu'ils
avaient ensemble refusé. Guillaume, qui les connaissait, tenait à les emmener
pour les occuper et empêcher toute guerre privée durant son absence. Chacun
fournit des hommes, des vaisseaux, et dès le mois d'août, une nombreuse
armée, dont les chefs ont leurs noms gravés sur une inscription moderne
placée dans l'église de Dives, se réunit dans le port de cette ville.
L'expédition alla se compléter dans l'estuaire de la Somme, à
Saint-Valéry-sur-Somme, où des Picards, des Flamands se joignirent à elle.
Outre ses propres vassaux normands, Guillaume avait avec lui le comte de
Boulogne, le duc de Bretagne, le vicomte de Thouars, le seigneur de
Chaumont-en-Touraine, qui commandaient les principaux corps, Son frère, le
belliqueux évêque de Bayeux, Odon, accompagnait l'expédition. Elle comprenait
14.000 cavaliers et 40 ou 50.000 hommes de pied. Les
vents contraires retinrent un mois Guillaume à Saint-Valéry. C'était un grave
contre-temps, car Harold profita de ce répit pour se débarrasser d'une
invasion du roi de Norvège associé à un de ses propres frères. Ils furent
battus et tués l'un et l'autre, la veille même du jour où la grande flotte
normande de 1.500 voiles prenait la mer (28 septembre). Néanmoins cette
diversion avait rendu un grand service à Guillaume. Il put débarquer sans
obstacle à Pevensey (Sussex) avant le retour de son adversaire. Habile à exploiter à son
profit toutes les superstitions, il avait fait annoncer par son astrologue
qu'une grande étoile chevelue qu'on voyait depuis quelques nuits, présageait
un changement de roi. Cette étoile, c'est la comète de Halley. On la voit sur
la « Tapisserie de Bayeux ». Un document contemporain, qu'on vient de
retrouver dans les archives diocésaines de Viterbe (Italie), dit que « sa chevelure
illuminait presque la moitié du firmament ». Elle a été moins brillante à sa
dernière apparition en 1910. Guillaume tourna à son profit l'émoi populaire.
De même, ayant glissé en débarquant, il tomba sur les mains : « Je prends
possession de cette terre », s'écria-t-il avec une présence d'esprit
renouvelée de plus d'un ancien. Guillaume
avait déjà occupé Hastings, lorsque parut Harold. Son armée, bien
qu'incomplète, était un peu supérieure à celle des Normands, mais ceux-ci
avaient l'avantage pour la cavalerie. Les chevaux avaient été débarqués à
marée basse, une fois les bateaux de transport échoués sur le sable. Harold
comprit l'imprudence d'une bataille en rase campagne et se fortifia sur une
colline, la colline de Senlac, petit contrefort des South-Downs. Ses
fantassins armés de javelots et de lourdes haches pouvaient attendre
impunément le choc derrière un gros rempart de palissades. Sa droite était
protégée par des marécages. Guillaume somma une dernière fois Harold
d'abdiquer ; il refusa bien qu'excommunié par le pape. Ses conseillers lui
proposèrent d'ajourner le combat et d'affamer les Normands en dévastant le
pays autour d'eux, il refusa de même. Le sort en était jeté ; La veille de la
bataille, les Saxons passèrent la nuit en fête, tandis que les Normands, se
considérant comme des soldats de l'Église chargés de punir un parjure, la
passèrent en jeûne et en prière. La
bataille d'Hastings n'est pas un chef-d'œuvre de l'art, Les Saxons étaient
massés sur leur colline en lignes très épaisses, couverts par leurs
palissades et par la file ininterrompue de leurs boucliers. Leur cavalerie
avait mis pied à terre, même le roi. Quand les Normands s'ébranlèrent, le
ménestrel Taillefer entonna la Chanson de Roland, tout en lançant en l'air et
rattrapant son épée comme font de leur canne nos modernes tambours-majors. Il
fut le premier tué. Les arbalétriers essayèrent d'abord de forcer la ligne
ennemie, sans aucun succès. L'infanterie ne réussit pas mieux, car les terribles
haches danoises dont se servaient les Saxons abattaient quiconque approchait.
En outre une grêle de flèches décimait les assaillants qui ne pouvaient
atteindre l'ennemi à couvert derrière son retranchement. La
cavalerie normande, disposée en coin, essaye à son tour de rompre le cordon
infranchissable, mais la bravoure est égale des deux parts, les Saxons
tiennent bon. Il y eut dans les rangs normands un instant de panique :
Guillaume, disait-on, était tué. A force d'énergie, Guillaume rallia les
fuyards et même l'incident tourna au profit des Normands, car un corps de
Saxons qui s'étaient lancés à leur poursuite fut cerné et taillé en pièces.
L'attaque du retranchement saxon reprit, toujours sans résultat. Les archers
normands tiraient en l'air, pardessus la palissade, de manière que les traits
retombassent sur ceux qui étaient derrière, mais les flèches ainsi reçues
n'avaient guère de force. A la fin, Guillaume eut recours à une vieille ruse
de guerre. Pour faire sortir les Saxons de leurs lignes, il simula une
retraite. Les Saxons donnèrent dans le panneau, quittèrent leurs
retranchements et descendirent la colline, leur lourde hache suspendue au
cou. Alors
un corps de réserve, commandé par Eustache de Boulogne, tomba sur eux et les
surprit en désordre. Ce fut une effroyable tuerie. Harold n'avait pas quitté
son poste, mais les vides faits dans son armée permirent aux Normands de
forcer enfin le retranchement qui les arrêtait depuis le matin. Harold et ses
derniers compagnons se firent massacrer sans reculer d'une semelle. Harold
fut tué d'une flèche qui l'atteignit à l'œil droit et pénétra jusqu'au
cerveau. Ses deux frères étaient tombés à ses côtés, l'un d'eux sous la
massue de Guillaume, et le combat autour du cadavre du roi dura jusqu'à la
nuit, si bien, dit un chroniqueur, que les combattants ne se reconnaissaient
plus qu'au langage. Pendant
que les débris de l'armée saxonne se retiraient vers Londres, l'armée
normande dressait la liste de ses morts et dépouillait les cadavres ennemis.
Guillaume refusa à la mère d'Harold le corps de son fils mais permit, suivant
une tradition, aux moines d'une abbaye fondée par le feu roi de lui donner la
sépulture. Le corps, dépouillé et jeté parmi les autres, ne fut reconnu que
par la belle Edith au Col de Cygne qu'Harold avait aimée avant d'être roi.
Sur le terrain même de la bataille, Guillaume fonda une abbaye dont le maître
autel occupait l'emplacement où l'étendard royal s'était dressé. Elle fut
richement dotée. Les architectes ayant déclaré qu'on y manquerait d'eau : «
Allez toujours, répliqua le Conquérant, il y aura plus de vin dans cette abbaye
qu'il n'y a d'eau dans les plus riches de la chrétienté. » Il
restait à profiter de la victoire. Guillaume ne voulut rien risquer. La
flotte saxonne était maîtresse de la mer, un échec eût pu être grave.
Guillaume comptait sur les divisions des vaincus. Harold n'avait que des
enfants en bas âge et ses frères étaient morts avec lui. Ses deux
beaux-frères, puissants chefs du nord de l'Angleterre, avaient des
prétentions et des partisans. Cependant le Grand Conseil National leur
préféra le neveu d'Edouard le Confesseur, Edgar. Les beaux-frères d'Harold, avec
lesquels Guillaume était entré en négociations fallacieuses, rentrèrent dans
leurs domaines, espérant naïvement que les Normands n'iraient pas les y
chercher. Alors
Guillaume, qui avait occupé ce répit à prendre Douvres, marcha sur Londres
sans se presser. Il reçut bientôt une délégation des bourgeois de la ville,
qu'il accueillit avec une modération qui fit tomber les dernières velléités
de résistance. Le roi, les évêques, firent leur soumission. Au moment de
ceindre une couronne que nul ne lui refusait plus, Guillaume eut ou feignit
d'avoir des hésitations. Il se fit en apparence forcer la main par le vœu de
l'armée. Le sacre fut enfin décidé pour le jour de Noël. Avant d'entrer dans
sa capitale Guillaume eut ainsi le temps de faire réparer le vieux château
qu’on appelle la Tour de Londres. Le sacre eut lieu à Westminster, aux
acclamations des deux peuples, car Guillaume avait observé les rites
traditionnels et juré de maintenir les lois et usages du pays. Le bruit des
acclamations fut tel que les gardes postés aux environs crurent d'abord à une
révolte et se mirent à tout brûler et massacrer. Somme toute, la population indigène se soumit facilement. Le peuple avait depuis longtemps l'habitude de recevoir des rois étrangers, et Guillaume n'était pas absolument un étranger. Il essaya même d'apprendre la langue des vaincus, sans y réussir. La victoire d'Hastings fut accueillie comme le jugement de Dieu. Les Anglo-Saxons tenaient surtout à leurs institutions locales et Guillaume s'était engagé à les respecter. L'édit ratifiant les privilèges de Londres est encore conservé dans les Archives de la Cité. |