Richard II. — Une
révolte de paysans. — Pèlerins et aventuriers. — Robert le Diable. — Les
Normands dans les Deux-Siciles.
Le fils
aîné de Richard Ier, qui portait le même nom que son père, lui succéda. On
l'a surnommé Richard le Bon, mais sa bonté était pour le moins fort
intermittente et capricieuse. Il commença par noyer dans le sang un
soulèvement assez mal connu, un soulèvement de paysans exaspérés par le joug
de plus en plus pesant que leur imposait l'autorité du duc aggravée par les
abus de pouvoir des seigneurs et de leurs agents subalternes. Les
chroniqueurs contemporains nous parlent avec horreur de ces paysans « qui
veulent établir de nouvelles lois pour l'exploitation des forêts et des eaux
». Ils nous les dépeignent comme îles espèces d'anarchistes. Cependant nous
voyons que ces rebelles mettent de l'ordre et de la méthode dans leurs
revendications. Le mouvement s'étendit à toute la province et chaque groupe
de révoltés choisit deux délégués chargés de prendre part à une assemblée
générale où les réformes à faire seraient discutées et formulées. Il y a là
une tentative très intéressante et très neuve pour remplacer les droits
féodaux par des lois librement votées par le peuple. Elle n'avait aucune
chance de réussir à cette date, car le duc et les seigneurs petits ou grands
furent d'accord pour écraser dans l'œuf cet embryon de révolution. L'oncle du
jeune duc, le comte Raoul d'Ivry, dispersa l'assemblée, mit la main sur les
délégués et sur les meneurs, dont les principaux furent brûlés à petit feu.
Aux autres, aux moins compromis, on se contenta de couper les pieds ou les
mains, de crever les yeux, d'arracher les dents, pour qu'ils servissent
d'exemple. « Les paysans, instruits de la sorte, conclut Guillaume de
Jumièges, cessèrent leurs assemblées et retournèrent à leurs charrues. »
Quelques-uns, plus aisés, s'étaient rachetés à prix d'argent. Cette
agitation ne doit pas être comparée à une jacquerie, car les paysans ne
commirent aucune violence. Ils avaient voulu agir par la persuasion. Plus
tard, quand le mouvement communal eut réussi, on vit dans les révoltés de 997
des précurseurs, on leur prêta des vues politiques et philosophiques, dont
ils n'avaient sans doute qu'une idée bien vague, sur l'égalité des vilains et
des nobles. Il semble qu'ils n'en demandaient pas tant. Ils souffraient
surtout de l'organisation de plus en plus stricte du régime féodal, qui
réduisait de jour en jour leurs droits traditionnels de vaine pâture ou de
coupe de bois dans les forêts. Richard
II et le roi Robert le Pieux restèrent toujours en bonne intelligence, et y
gagnèrent tous deux. Ils avaient les mêmes ennemis, ceux qui jalousaient la
suzeraineté du roi et la puissance du duc. Richard prêta son concours à
Robert le Pieux en diverses circonstances. Il l'aida notamment à se mettre en
possession de la Bourgogne qui lui revenait par héritage. On vit une armée
normande assiéger Auxerre pour le compte du roi (1002). Les
Normands eurent aussi à se défendre chez eux, mais sans avoir besoin de
personne. Le roi anglo-saxon Ethelred avait épousé une sœur de Richard II.
Celle-ci, outragée par son mari, se plaignit à son frère qui voulut
intervenir. Ethelred, furieux, envoya une flotte ravager le Cotentin. Les
Anglo-Saxons, débarqués près de Coutances, furent taillés en pièces par une
armée où les femmes elles-mêmes combattirent comme des hommes. Ethelred fut
d'ailleurs détrôné plus tard, par le roi de Danemark, Kanut le Grand, qui
épousa sa veuve, Emma la Normande (1018), et devint roi de tous les pays scandinaves, plus
la Grande-Bretagne. Presque
en même temps, Richard II eut à soutenir une autre querelle qui est
intéressante parce qu'elle provoqua la dernière intervention des Scandinaves
en faveur de leurs anciens compatriotes. Il s'agissait cette fois d'une
guerre entre le duc de Normandie et son voisin le comte de Chartres. Le comte
de Chartres, qui avait épousé aussi une sœur de Richard II, refusait, après
la mort de sa femme, de rendre les terres qu'elle avait reçues en dot.
Justement deux flottes scandinaves qui venaient d'aider le roi de Danemark,
Kanut, à s'emparer de l'Angleterre, croisaient sur les côtes de Bretagne en
quête d'un bon coup à faire. Richard les appela. Leur seule présence fit une
telle peur à tout le monde que le roi Robert le Pieux intervint entre les
belligérants et que la paix fut aussitôt signée. Peu après, le roi de Norvège
Olaf fit un voyage en Normandie (1014-1015). C'est ce roi qui convertit la
Norvège au christianisme, de gré ou de force, et qu'elle considère
aujourd'hui comme son patron. La tradition veut qu'il ait été lui-même
baptisé à Rouen par l'archevêque Robert, fils du duc Richard Ier. L'ère des
vikings est close, et il n'y aura plus entre les Normands et les Scandinaves
que des relations commerciales. Richard
II vint mourir à l'abbaye de Fécamp comme son père (1026). C'est du reste à l'école qui
dépendait de cette abbaye que les ducs étaient élevés. Richard II y résidait
souvent, prenait place avec les religieux et même les servait à table. Sa
largesse était grande, ce qui prouve que la richesse de la Normandie ne l'était
pas moins : on nous le montre faisant sortir du sol les belles abbayes et
même défrayant les pèlerins qui allaient au tombeau du Christ. On nous cite
un abbé qui aurait conduit d'un seul coup, grâce à la générosité ducale, 700
moines en Terre Sainte. Car on
voyage beaucoup au moyen âge, plus qu'on ne serait tenté de le supposer étant
donné le mauvais état des routes, les périls qui guettent le passant au coin
de chaque bois, et l'ignorance où l'on est des pays lointains. Même des gens
du peuple, des vilains, ceux qui étaient attachés à leur seigneurie,
s'échappent à leurs risques et périls. Ainsi se fondent tant de « villes
neuves », ainsi se peuplent tant d'asiles ouverts aux désespérés. Quant aux
clercs et aux nobles, ils sont sans cesse par monts et par vaux. Déjà la
coutume s'établit pour les évêques de faire une visite aux tombeaux des
apôtres. Les seigneurs ont encore plus de raisons ou de prétextes pour se
déplacer : c'est un hommage à rendre en personne, une convocation du suzerain
à laquelle il faut répondre, c'est le bannissement après une défaite, c'est
le simple besoin d'aller chercher par-delà les frontières les aventures et le
butin qu'il n'est plus possible de trouver dans les Etats qui commencent à se
policer. La
Normandie fournit plus de coureurs de routes que tout le reste de la France,
non seulement à cause de l'instinct atavique de ces descendants de pirates,
mais aussi parce que c'est la province où l'autorité ducale permet le moins
de désordres. Rien à faire, rien à gagner pour les cadets aux dents longues
et à l'héritage léger. Et justement les familles normandes sont alors d'une
merveilleuse fécondité. Grâce aux mariages multiples, aux répudiations, aux
unions illégitimes, chaque seigneur a plus de fils qu'il n'en peut pourvoir.
Quelques-uns entrent dans les ordres, mais la plupart comptent sur leur
ingéniosité et sur leur épée pour se faire une place au soleil. Ainsi
Tancrède de Hauteville avait douze fils : il n'est pas étonnant qu'ils aient
conquis l'Italie. On va
surtout en pèlerinage. Du reste le pèlerinage a bon dos. Des marchands, des
aventuriers, des criminels, se cachent sous le froc de bure du pèlerin. Le
bourdon passe partout. Le pèlerin est un hôte sacré. Beaucoup sont d'ailleurs
des âmes pieuses, dont le rêve est de vénérer quelque relique célèbre, ou des
malades en quête d'une guérison miraculeuse. Cette piété même les mène
parfois un peu loin. Pour rapporter une relique qui sera la gloire et la
fortune d'une ville ou d'un couvent, toutes les ruses sont bonnes, toutes les
profanations paraissent excusées d'avance. On force les reliquaires, on
corrompt les gardiens. La fin justifie les moyens. Il est facile de
comprendre que des pèlerins aussi dénués de scrupule reviennent souvent les
mains pleines, ou ne reviennent pas du tout s'ils ont trouvé quelque bonne
aubaine sur la route. La
Normandie a fourni beaucoup de pèlerins de cette espèce. On en trouve en
Espagne, où la guerre éternelle contre les Maures offre l'occasion de donner
— et de faire — de bons coups. Du reste ils en connaissaient le chemin, car
les anciens vikings y avaient effectué de nombreuses incursions. Mais c'est
surtout en Italie, sur la route de Jérusalem, qu'on les rencontre en troupes
compactes. Le fameux duc Robert le Diable passa lui-même par là pour aller en
Terre Sainte, seulement il fut de ceux qui ne revinrent pas. Il appartenait à
la catégorie des pèlerins qui ne cherchaient ni la gloire ni le profit, mais
l'apaisement d'un remords, voire l'expiation d'un crime. Richard
II en mourant avait fait reconnaître son fils aîné Richard III, mais le
nouveau duc mourut presque aussitôt, peut-être empoisonné par son cadet, qui
s'était révolté contre lui et, auquel il avait pardonné. Ce cadet, qui
arrivait ainsi au trône ducal dans les conditions les plus suspectes, c'est
celui que les historiens ont appelé Robert le Magnifique, mais qui est plus
connu sous son surnom populaire de Robert le Diable. Son caractère est
plein de contrastes. Il a la rudesse, l'orgueil et la passion du jeu des
anciens rois de la mer ; à côté de cela, il est généreux et libéral à
l'excès. C'est un de ces hommes de premier mouvement, dont le premier
mouvement est rarement le bon. Cette
farouche énergie lui fut d'ailleurs utile pour commencer. Il eut à réprimer
une tentative de révolte d'un certain nombre de seigneurs qui avaient profité
des mauvais bruits qui couraient sur son compte pour lui refuser obéissance.
Il en vint à bout. Le plus redoutable d'entre eux était Guillaume Talvas,
comte de Bellême, qui, du haut de son imprenable donjon de Domfront, aux
confins de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, terrorisait toute la
contrée. Le vieil oiseau de proie fut pris par la famine dans son nid de
vautours et dut demander grâce à quatre pattes, une selle sur le dos. Il en
mourut de rage, et trois de ses fils, bandits de grande race et de grande
route comme lui, furent traqués et abattus comme des fauves. Les
Bretons qui avaient envahi l'Avranchin, à la faveur de ces troubles, ne
réussirent pas mieux. Les Normands de la frontière qui les considéraient
comme des sauvages et qui avaient sans cesse à souffrir de leurs
déprédations, en firent un vrai carnage. En outre une flotte ravagea tout le
littoral armoricain et le comte Alain fut trop heureux d'obtenir la paix en
prêtant hommage de vassal au duc de Normandie, en l'abbaye du Mont
Saint-Michel. Robert
le Diable, ainsi délivré if inquiétude, reprend le rôle qu'a joué son père,
le rôle d'allié de la famille capétienne. A la mort du roi Robert le Pieux (1031), il rendit à son fils et
successeur, Henri Ier, un service signalé. La reine Constance, qui aurait
préféré voir la couronne passer à son dernier-né, avait soulevé une révolte.
Le roi Henri se réfugia en Normandie et vint trouver Robert le Diable à Fécamp.
Il fut très bien reçu et, grâce à l'appui du duc de Normandie, il triompha de
ses adversaires. Robert le Diable se fit d'ailleurs donner en récompense le
Vexin français, c'est-à-dire le pays compris entre l'Epte et l'Oise. De
Pontoise, il tenait Paris presque à sa discrétion. Il avait été fidèle, non
chevaleresque : il pratiquait la maxime chère aux diplomates comme aux
paysans normands : do ut des — donnant donnant. Son
voyage aux Lieux Saints est un singulier mélange *d'humilité et
d'ostentation. Le pénitent se flagelle en public, mais le duc de Normandie
maintient son rang. Il faut d'ailleurs avouer que beaucoup des anecdotes
rapportées à ce propos offrent peu de garanties d'authenticité. On nous le
montre à Rome recouvrant la statue équestre de Constantin d'un splendide
manteau pour la garantir des intempéries, entrant à Constantinople sur une
mule ferrée d'or et payant partout le double de ce qui lui était demandé. Il
veut bien s'humilier, mais non pas être humilié. Invité à dîner par
l'empereur, il remarque qu'il n'y a pas de sièges pour lui et les seigneurs
de sa suite. Il ôte son superbe et rigide manteau de brocart, le plie en
quatre et s'assied dessus. Ses compagnons font de même avec les leurs. Au
départ, ils ne daignent pas les reprendre : « Les nobles normands, dit le
duc, n'ont pas coutume de porter leur siège sur leurs épaules. » A la fin du
voyage, sa santé l'oblige à se faire porter en litière par des nègres. Il
rencontre en cet équipage un chevalier normand qui retournait au pays et qui
lui demande quelles nouvelles il doit rapporter : « Tu diras, répond Robert,
que tu as vu le duc de Normandie allant en paradis porté par des diables. »
En arrivant à Jérusalem, il trouve aux portes une foule de pèlerins qui ne
pouvaient entrer faute de pouvoir payer le « besant d'or » exigé par les
Arabes maîtres de la ville. Il paie pour tout le monde, passe huit jours au
Saint-Sépulcre et meurt au retour à Nicée où il fut enseveli (1035). Déjà à
cette date les Normands avaient pris pied dans le sud de l'Italie. Ce pays
appartenait à l'empire grec, mais les Lombards y avaient conservé plusieurs
principautés, les Sarrasins pillaient les uns comme les autres, et il
résultait de ce chaos de peuples, de langues et de dominations, une anarchie
favorable aux audacieux coups de main. Les pèlerins passaient souvent par-là,
car les ports de Naples, d'Amalfi, de Bari, étaient en relations suivies avec
le Levant. Les Normands particulièrement prenaient ce chemin pour vénérer au
passage le fameux sanctuaire du Mont Cassin, et surtout celui du Mont
Gargano, dédié à saint Michel, et qui avait des liens spirituels depuis
plusieurs siècles avec le fameux monastère normand placé sous la même
invocation. Une
quarantaine d'entre eux, revenant de Palestine, se trouvaient à Palerme à un
moment où la ville était attaquée par une flotte de 20.000 Sarrasins. Cette
ville, devenue une sorte de Capoue, où la vie était facile et les habitants
efféminés, n'osait se défendre. Notre poignée de pèlerins, troquant le
bourdon pour l'épée, ranimèrent le courage de la population, et mirent
l'ennemi en fuite (1016). Ils refusèrent d'ailleurs toute récompense « n'ayant agi que
pour l'amour de Dieu », mais, revenus dans leur patrie, ils vantèrent les
charmes et la richesse du pays napolitain, et de nombreux aventuriers, guidés
cette fois par un autre sentiment que l'amour de Dieu, passèrent les Alpes. Les
plus célèbres et les plus heureux furent les fils de Tancrède de Hauteville,
pauvre gentilhomme du Cotentin, qui vont exploiter avec une merveilleuse
habileté et une complète absence de scrupules les conflits et les jalousies
de ceux qui auraient pu les arrêter. C'est ainsi qu'on les voit servir les
Grecs contre les Sarrasins au siège de Syracuse, puis tomber sur les Grecs
eux-mêmes qui leur ont refusé leur part du butin. Ils sont d'ailleurs
irrésistibles. Guillaume Bras de Fer pourfend d'un coup d'épée le gouverneur
de Syracuse, un autre assomme d'un coup de poing le cheval d'un parlementaire
dont les explications lui paraissent trop longues. Avec 1.200 hommes, ils
taillent en pièces 60.000 Grecs. C'est
alors qu'ils commencent à s'installer. Guillaume Bras de Fer devient duc de
Pouille et il a une douzaine de comtes pour vassaux (1043). Les Grecs essayaient de s'en
débarrasser par des massacres, mais il en arrivait d'autres constamment :
c'était devenu une émigration en règle. Du reste les Normands usaient de
terribles représailles. Un des fils de Tancrède ayant été assassiné dans une
église, son meurtrier eut les membres sciés et fut ensuite enterré encore
vivant. Le plus
remarquable des fils de Tancrède de Hauteville est Robert Guiscard ou
l'Avisé qui devint à son tour duc de Pouille. Il commence en bandit de grand
chemin et finit en souverain de haute allure. La princesse byzantine Anne
Comnène nous en trace un portrait plutôt sympathique. Au physique, c'est un
hercule blond, au teint coloré, aux yeux qui lancent des éclairs, les épaules
larges à porter un monde, un type accompli de beauté virile. Avec cela, c'est
l'esprit le plus souple, le plus délié, le plus prompt à saisir l'occasion
favorable ou le plus habile à la faire naître. Le pape en fit l'expérience.
Incommodé par ces terribles voisins qui étendaient chaque jour leur
domination, le pape Léon IX excommunia les Normands et marcha contre eux en
personne, à la tête d'une armée composée d'Italiens, d'Allemands et même de
Grecs. Il fut battu et tomba entre les mains de Robert Guiscard (1053). Un tel captif était
embarrassant. Guiscard lui demande sa bénédiction et lui offre ses services.
Ce coup de théâtre le servit plus qu'une victoire. La papauté donna aux
conquérants normands ce qui leur manquait, une consécration officielle. Le
successeur de Léon IX, le pape Nicolas II, légitima définitivement leur
situation (1059)
: il reconnut Guiscard comme duc de Pouille, et lui conféra d'autant plus
volontiers l'investiture de la Calabre et de la Sicile que le Saint-Siège
n'avait sur elles aucun droit. Robert
Guiscard prend alors une attitude de croisé. Son frère Roger envahit la
Sicile et bat à plates coutures les musulmans. En dix ans l'île est prise
tout entière pendant que s'achève la pacification de l'Italie méridionale.
Les Normands créent même une marine pour empêcher tout retour offensif des
Grecs ou des Sarrasins. Le pape Grégoire VII, qui avait d'abord cherché à
entraver les progrès de Robert Guiscard, finit par invoquer son appui contre
l'empereur et par se réfugier dans ses Etats où il mourut à Salerne. La même
année (1085) mourait Guiscard lui-même au
milieu d'immenses projets. Il visait l'empire d'Orient. Il s'était déjà
ménagé les voies en s'emparant de Corfou lorsqu'il fut arrêté par le seul
obstacle qu'il n'eût pas prévu. Il avait soixante ans. Son
œuvre fut achevée par son frère Roger, le grand comte de Sicile, le dernier
de la lignée envahissante de Tancrède de Hauteville. Roger et surtout son
fils Roger II constituèrent solidement l'Etat des Deux-Siciles, qui prit le
titre de royaume en 1130. Le roi y est le maître, comme le duc en Normandie.
Tous les seigneurs relèvent de lui directement et ne relèvent que de lui.
L'Eglise est complètement dans sa main. La tolérance religieuse est
d'ailleurs parfaite. Les Sarrasins conservent leurs écoles, leurs mosquées,
leurs lois. Les princes Normands parlent l'arabe comme le latin et le grec.
Ils s'affinent, sans s'amollir, au contact de cette triple civilisation. Leur
cour rivalise avec celles de Constantinople ou de Bagdad. La fameuse école de
médecine de Salerne brille d'un éclat incomparable. Des palais enchantés, de
merveilleuses églises s'élèvent à Palerme. La cathédrale de Messine, détruite
par le tremblement de terre de 1908, datait des princes normands. Il en est
de même de celle de Monreale, à Palerme, le joyau de la Sicile, qui remonte à
1174. Et en male temps l'expansion continue. Bohémond, fils de Guiscard, encore plus habile et plus séduisant que son père, prend part à la première croisade et fonde la principauté d'Antioche ; son cousin Tancrède plante le premier son étendard sur les remparts de Jérusalem et devient prince de Galilee. C'est le héros de la Jérusalem délivrée du Tasse, mais dans la réalité c'est un héros peu sociable. Quand il fallut choisir un roi de Jérusalem, c'est à Robert Courte-lieuse, duc de Normandie, que la couronne fut d'abord offerte, et c'est sur son refus qu'elle fut donnée à Godefroy de Bouillon. La Grèce d'autre part est entamée, Roger II a pour avant-postes Thèbes et Corinthe. Il ne laissa malheureusement qu'une fille qui porta son héritage à la maison de Souabe. Ce royaume des Deux-Siciles est une des floraisons les plus surprenantes que l'esprit d'aventures ait produites au moyen âge. Un historien très pondéré, Luchaire, a pu dire que « c'est le chef-d'œuvre du génie normand ». |