La Normandie se
complète. — Guillaume Longue-Épée. — Les aventures de Richard sans Peur. —
L'œuvre des premiers ducs.
La
Normandie ne fut pas longtemps à se compléter. Rollon va profiter habilement
de la rivalité qui met les ducs de France aux prises avec le roi. Sans être
un vassal d'une fidélité exemplaire, il est à noter que le nouveau duc de
Normandie ne prend pas part aux révoltes contre Charles le Simple. Lorsque
celui-ci est attaqué par le comte de Paris, Robert, Rollon refuse d'entrer
dans la coalition. Lorsque Robert, tué dans une bataille contre Charles le
Simple, est remplacé comme prétendant par son gendre, Raoul de Bourgogne, les
Normands ne le reconnaissent pas davantage. Mais Charles le Simple ayant été
traîtreusement enfermé au château de Péronne par le comte Herbert de
Vermandois, les Normands traitent avec le nouveau roi. Ceux de la Loire
reçoivent de l'argent, Rollon reçut un accroissement de territoire. Il obtint
la pointe comprise entre la Seine et l'Eure, les diocèses ou comtés de Bayeux
et du Mans, et forcément celui de Sées, enclavé entre Evreux et le Mans (923). L'annexion du Mans fut tout à
fait momentanée, il n'est même pas sûr qu'elle ait été effectuée. Les deux
autres au contraire furent définitives. A la
mort de Rollon (933),
Guillaume LongueEpée, son fils et successeur désigné, et même déjà associé au
pouvoir depuis cinq ans vu le grand âge de son père, prêta serment de
fidélité au roi Raoul, mais il se le fit payer par un nouvel agrandissement.
Il reçut le Cotentin et l'Avranchin, que Charles le Chauve avait autrefois
concédés au duc de Bretagne. Les Bretons ne purent s'y opposer. Du reste, ils
avaient été battus antérieurement et les comtes de Dol et de Rennes avaient
même dû rendre hommage au duc de Normandie. Désormais la famille normande
était complète. A cette
date, la Normandie était déjà transformée. Aucune incursion ne s'y produisait
plus. Les Normands de la Loire eux-mêmes avaient désarmé et avaient reçu du
roi Raoul le comté de Nantes (927). Des émigrants, des réfugiés de tous les pays voisins avaient
repeuplé le pays. L'assimilation des vainqueurs et des vaincus était presque
achevée, et cette assimilation provoqua même un soulèvement de la part d'un
certain nombre de Normands de vieille souche, originaires du Cotentin pour la
plupart comme leur chef Rioulf, qui se plaignaient de voir les étrangers et
les vaincus tenir trop de place dans le pays. Les Normands du Cotentin, plus
isolés, étaient plus réfractaires à l'assimilation que ceux de la Seine :
encore aujourd'hui, c'est dans ces parages que le type normand s'est le mieux
conservé. Guillaume Longue-Epée les battit sous les murs de sa capitale (935) au Pré-de-la-Bataille. Une
tradition peu vraisemblable prétend que Rioulf était comte d'Evreux et qu'il
fut battu tout d'abord près du Neubourg, à l'endroit où se dresse le «
Château du Champ de Bataille ». Guillaume avait donné l'exemple de l'union et
de la fusion des races, car il avait épousé une fille du comte de Vermandois
et donné sa sœur en mariage au comte de Poitou. Il
semble que ce fut un personnage d'humeur pacifique, en dépit de sa haute
taille, de son apparence physique toute scandinave, et de la longue épée dont
le souvenir demeure accolé à son nom. 11 fit reconstruire la célèbre abbaye
de Jumièges et songea à y entrer comme moine. Il resta toujours en bons
termes avec Louis d'Outre-Mer, fils de Charles le Simple, qui avait été
rappelé d'Angleterre à la mort de Raoul et qui lui avait succédé. Il périt
pourtant de mort violente, assassiné en 943 par les gens du comte de Flandre
qui l'avait attiré à une entrevue près de Picquigny, dans une île de la
Somme. Il fut enterré dans la cathédrale de Rouen, en face de son père. Leurs
tombeaux s'y voient encore, mais ce ne sont pas les tombeaux primitifs, de
même que la cathédrale gothique d'aujourd'hui n'est pas la cathédrale romane
du Xe siècle. Le
nouveau duc, Richard Ier, qui sera surnommé Richard sans Peur, n'était
âgé que de huit ans. Il était né à Bayeux, d'un de ces mariages « à la
danoise » dont les Normands n'avaient pas encore perdu l'habitude. Sa mère
était une bretonne du nom de Sprote. Selon l'usage, les chroniqueurs
célèbrent sa beauté et sa vertu, mais nous ne voyons pas qu'elle ait joué
aucun rôle. Louis d'Outre-Mer crut l'occasion bonne pour reprendre le pays
cédé par son père. Il se fit amener son jeune vassal, le reconnut comme duc,
mais le garda auprès de lui. Les Normands en conçurent une grande inquiétude,
et Louis d'Outre-Mer étant venu à Rouen, une sédition l'obligea à montrer au
peuple le jeune duc et à l'investir publiquement de son héritage. Le petit
prince n'en resta pas moins tenu sous bonne garde à Laon, qui était la
forteresse et la résidence du roi. Louis
d'Outre-Mer crut augmenter ses chances de succès en offrant à Hugues le
Grand, duc de France, fils de Robert de Paris, de partager la Normandie avec
lui. Il lui promit Bayeux pour sa part, et Hugues en commença le siège.
Heureusement, Bernard le Danois, un vieux compagnon de Rollon, un des rares
survivants de la génération conquérante, se montra très habile politique. Il
déclara que les Normands aimaient mieux avoir pour maître le roi de France
que le duc de France. Louis d'Outre-Mer rompit naïvement son accord avec
Hugues le Grand qui dut lever le siège de Bayeux, jurant de se venger du roi.
C'est ce qu'avait calculé le rusé Normand. Du même coup, il brouillait les
deux larrons qui convoitaient la Normandie, se débarrassait de l'un et
affaiblissait l'autre. Au même
moment, les Normands recevaient un renfort. Ils avaient envoyé demander du
secours dans leur pays d'origine auprès du roi de Danemark, Harold à la Dent
Bleue, et une flotte scandinave, après avoir quelque temps stationné sur les
côtes du Cotentin, du côté de Cherbourg, entra dans la Dives, en plein cœur
du pays « vieux normand ». Un combat eut lieu dans la plaine marécageuse de
Varaville et Louis d'Outre-Mer, vaincu, fut pris dans sa fuite et amené à
Rouen comme prisonnier. De son côté, le jeune Richard s'échappa de Laon,
grâce au dévouement de son gouverneur, le fidèle Osmond de Centvilles,
vicomte de Vernon, qui l'emporta sur son dos caché dans une botte de paille,
romanesque épisode dont il sera longtemps question dans les veillées de la
chaumière et du château. Louis d'Outre-Mer ne fut relâché qu'en laissant en
otages deux de ses fils, et il fut reconduit à la frontière de l'Epte, à
l'endroit même où son père et Rollon s'étaient rencontrés. Il ne fit
d'ailleurs que changer de prison, car Hugues le Grand, qui avait toujours sur
le cœur sa déconvenue de Bayeux, s'en empara et le tint un an captif (945-946) chez son vassal le comte de
Chartres. Il en coûta au pauvre roi sa dernière place, la ville de Laon, pour
recouvrer sa liberté. La paix
fut bientôt rompue. Un projet de mariage entre Richard et la fille de Hugues
le Grand parut gros de menaces pour le roi. Il s'entendit avec le roi de
Germanie, Otton Ier, et tous deux s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen,
accompagnés du comte de Flandre, vieil ennemi de la dynastie normande, le
même qui avait fait assassiner Guillaume Longue-Epée. Mais les trois alliés
se défiaient l'un de l'autre et, pris d'une espèce de panique, ils lèvent le
siège précipitamment une belle nuit (946). Le mariage projeté se fit, mais
beaucoup plus tard, en 960, après la mort de Louis d'Outre-Mer et de Hugues
le Grand. Cette alliance entre les deux plus puissantes maisons féodales de
la France présageait la fin de la dynastie carolingienne. Richard
eut encore à surmonter une crise assez rude. Le comte de Chartres avait
épousé la veuve de Guillaume Longue-Epée, qui ne pouvait souffrir Richard, né
d'une union illégitime. Le comte de Chartres, de concert avec le nouveau roi,
Lothaire, envahit la Normandie et s'empara même d'Evreux. Mais il échoua
devant Rouen et de nouveau les Scandinaves vinrent au secours de leurs frères
(962). Une redoutable bande remonta jusqu'à Jeufosse et de là, par un chemin
que les anciens Normands avaient maintes fois suivi, gagna la vallée d'Eure.
C'est la grande route nationale entre Bonnières et Pacy-sur-Eure. La vieille
côte encaissée, qui part directement de Jeufosse, existe encore. C'est ce
qu'on appelle une « cavée ». Le pays chartrain fut ravagé comme au pire temps
des invasions, et le butin fut vendu à l'encan au camp de Jeufosse. Le comte
de Chartres demanda la paix, restitua Evreux, et les barbares se
rembarquèrent, sauf un certain nombre qui acceptèrent le baptême et reçurent
des terres dans le pays. La fin
du long règne de Richard fut plus calme. L'avènement de la dynastie
capétienne ne trouble pas la Normandie, alliée de la nouvelle famille royale.
C'est même à Richard III que Hugues le Grand avait confié en mourant son
jeune ails, Hugues Capet, celui qui est proclamé roi en 987. Richard est
maintenant une sorte d'ancêtre et d'arbitre. Il tourne à la légende. Les
moines dans leurs chroniques ne tarissent pas en éloges et en anecdotes
fabuleuses sur son compte. Le surnom de sans peur qui lui est donné est
justifié par une foule d'histoires miraculeuses. Il n'a pas peur du diable,
il converse avec les fantômes nocturnes. Il est même pris pour arbitre, sur
le coup de minuit, dans la forêt de Brotonne, par un démon et un ange qui se
disputaient l'âme d'un moine sujet à caution. L'imagination populaire le
transforme en une sorte de héros de chansons de gestes, remplaçant les héros
des légendes scandinaves dont le souvenir est déjà perdu en Normandie. En
réalité sa popularité lui vient de ce qu'il est très généreux pour les
églises et les gens d'Eglise. Il fait bâtir ou achever la cathédrale
primitive de Rouen ; les abbayes de Fécamp, du Mont Saint-Michel lui doivent
beaucoup, il construit celle de Saint-Ouen, qui passait pour une telle
merveille que le roi de Germanie, Otton, avait demandé, en pleine guerre, la
faveur de la visiter. Sa cour donne asile aux trouvères, aux musiciens et aux
hommes de mérite. Il retient auprès de lui et comble de bienfaits Dudon de
Saint-Quentin. Tout cela ne l'empêche pas d'ailleurs de vivre comme ses
prédécesseurs. Il a, lui aussi, à côté de sa femme légitime, une femme
danoise et épousée à la danoise, Gonnor, dont il eut plusieurs enfants, et
qu'il finit par épouser régulièrement une fois devenu veuf. Sur le
point de mourir (996),
il se fit transporter à Fécamp où son tombeau était préparé, mais par
fantaisie ou excès d'humilité, il demanda que son cercueil, — prêt depuis
longtemps et qu'on remplissait chaque jour de blé destiné aux pauvres, — fût
placé hors de l'église et sous la gouttière. Les
trois premiers ducs normands avaient travaillé et réussi à constituer
fortement leur petit État. Ce ne sont pas des saints, malgré leurs donations
et leurs marques de dévotion officielle. Rollon marchait pieds nus devant la
châsse de saint Ouen, mais il ne se gênait pas pour vendre au roi
d'Angleterre beaucoup de reliques normandes. Ce sont avant tout des hommes
pratiques qui éclaircissent à leur avantage les obscurités de la convention
de Saint-Clair-sur-Epte. Ils sont vassaux du roi de France, mais ce sont des
vassaux qui ne se laissent tenir et ne sont tenus que par un lien très lâche. D'autre
part, leur autorité sur leurs compagnons était assez vague au début. Les
chefs normands, sauf en guerre, ne peuvent rien décider sans consulter leurs
fidèles. Jusqu'à la fin de la dynastie, les ducs ne négligèrent jamais de
faire reconnaître leur héritier de leur vivant par une assemblée. Les
Normands se considèrent comme libres et égaux entre eux. Les ducs en
profitèrent pour les soumettre tous directement à leur suzeraineté. En
Normandie, contrairement à ce qui se passait ailleurs, tous les seigneurs
relèvent du duc sans échelon intermédiaire. On n'y rencontre pas de ces
familles puissantes qui s'interposent entre le chef de la province et la
masse des petits propriétaires. C'est une grande simplification. L'unité
normande a précédé l'unité française et l'a même préparée, en donnant aux
rois de France un exemple à suivre et qu'ils ont suivi. Le duc a le monopole
de la haute justice. La féodalité ecclésiastique est complètement dans sa
main comme l'autre. Il enrichit les évêchés et les abbayes mais en dispose
pour les siens et pour ses créatures. Que furent ces fameuses lois de Rollon dont la sagesse provoque l'admiration de tous les chroniqueurs ? Nous ne les avons pas, — nous n'avons pas une seule pièce officielle de Rollon ou de Guillaume Longue-Épée, — mais il est plus que probable que ce fut une combinaison des coutumes scandinaves et des coutumes indigènes. A mesure que la fusion s'opéra entre anciens et nouveaux habitants, les coutumes françaises l'emportèrent. Ce qui d'ailleurs frappe le plus les contemporains, ce n'est pas tel ou tel détail de l'administration de tel ou tel duc, c'est le résultat. « Toute la province, écrit un moine bourguignon, qui était soumise à leur pouvoir comme la maison ou le foyer d'une même famille, vivait dans le respect inviolable de la bonne foi. En Normandie, on assimilait à un voleur ou à un brigand quiconque, dans un marché, vendait un objet trop cher ou trompait l'acheteur sur la qualité. » Et l'on sait que la fameuse clameur de haro, qui était comme un appel immédiat au juge, a pour étymologie communément admise « ah Rol ! », c'est-à-dire un appel au grand justicier. |