HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE III. — LES NORMANDS EN FRANCE.

 

 

Un terrain favorable. — Faiblesse et incohérence de la défense. — Les traitres et les résignés. — Les Normands de la Seine. — Le siège de Paris.

 

C'est en France que les invasions normandes ont trouvé le terrain le plus favorable. L'esprit national et le courage militaire avaient dégénéré depuis Charlemagne. Les guerres civiles qui avaient troublé le règne et suivi la mort de son fils, Louis le Pieux, pour aboutir à la sanglante bataille de Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye) entre les petits-fils du grand empereur, avaient fait négliger la défense des côtes. Charlemagne y avait installé des gardes, et Louis le Pieux avait donné des ordres pour construire une flotte de guerre, mais tout cela n'avait eu que peu d'effet et n'avait pas eu de lendemain. Les usurpations des seigneurs et l'affaiblissement du pouvoir central avaient peu à peu rendu impossible tout plan de défense générale. Les Vies des Saints de l'époque sont unanimes à déplorer l'égoïsme des chefs qui sacrifient l'intérêt général à leurs querelles particulières. La lâcheté en certains cas va jusqu'à la trahison. Dans une expédition contre les Normands de l’île d'Oscelle — entre Vernon et Bonnières, en face de Jeufosse, île de Flotte aujourd'hui —, Charles le Chauve est abandonné par ses hommes à l'instigation de son frère, Louis le Germanique. On le laisse presque seul sur son navire, dont on coupe les cordages pour le faire aller à la dérive. Un autre descendant de Charlemagne, Pépin II d'Aquitaine, s'unit même aux pirates pour piller Poitiers. L'empereur Lothaire les installe dans l'île de Walcheren à titre d'auxiliaires. On voit que le mauvais exemple venait de haut.

La dépopulation, très marquée surtout dans les contrées maritimes, explique jusqu'à un certain point cette pusillanimité des chefs. Ainsi nous voyons le roi Louis III, après une victoire sur les Normands, construire un fort pour les tenir en respect, près de Cambrai, sans trouver personne pour le garder. Les pirates, à vrai dire, n'étaient pas très nombreux en général, au moins pour commencer, durant toute la période où une partie d'entre eux se détournait vers l'Angleterre. — C'est seulement de 879 que tous les chroniqueurs font dater la grande invasion. — Mais ils recrutaient dans le pays même tous les gens sans aveu et sans foi, moines en rupture de ban, serfs échappés à la glèbe, paysans ruinés et découragés par ce fléau renaissant. N'a-t-on pas dit qu'Hastings lui-même était un paysan des environs de Troyes ? Ce n'est guère probable, mais le fait même qu'on ait pu le croire montre qu'il y en avait beaucoup dans ce cas-là. Charles le Chauve, à plusieurs reprises, parle des ravages commis par les Normands « ou par d'autres ». Ces transfuges leur fournissaient des guides et des interprètes.

Ajoutons une considération morale qui contribuait à paralyser la résistance. La croyance était partout répandue et propagée par l'Eglise que les Normands étaient une plaie envoyée par Dieu pour châtier les fautes des grands et du peuple. C'est une idée qu'on retrouve, presque dans les mêmes ternies, chez tous les annalistes ecclésiastiques. Elle avait le but louable d'édifier et de corriger les pécheurs, mais elle développait une sorte de fatalisme passif qui engourdissait les courages. Il eût été inutile et presque impie de s'opposer aux décrets de la Providence. La prière était l'arme à laquelle il convenait de recourir par excellence, et l'on avait en beaucoup d'endroits ajouté aux litanies un funèbre verset : a furore Normannorum libera nos, domine — Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Normands. La résignation est une vertu, malheureusement c'est une vertu qui ne touchait guère les Normands.

Les Normands en France se sont abattus sur toutes les côtes et ont remonté tous les fleuves de la Manche et de l'Océan. Dès 800 on les aperçoit dans la Manche, et si Charlemagne les a vus quelque part c'est plutôt de ce côté que du côté de la Narbonnaise. L'impunité les encourage. Dès 810, ils ont doublé le Finistère et en 820 ils détruisent Bouin dans la baie de Bourgneuf. Ils remontent même l'Adour jusqu'à Tarbes. Ces fleuves, que le déboisement des Pyrénées n'avait pas appauvris, étaient plus navigables qu'aujourd'hui. Mais c'est naturellement la baie de Seine qui les attire le plus. Dès 820, on signale treize vaisseaux normands dans l'estuaire. L'année même de la bataille de Fontanet, pendant que toutes les forces de l'empire sont aux prises, les Normands remontent le fleuve. La ville de Rouen est attaquée le 12 mai 841, ravagée sans miséricorde ; les grandes abbayes voisines sont saccagées comme Jumièges ou payent rançon comme Saint-. Wandrille.

 

Après la paix de Verdun, qui partageait entre eux l'empire, les trois fils de Louis le Pieux s'étaient engagés à vivre en concorde et fraternité et à faire front de concert contre les pirates. Il n'en fut rien. En 845 Ragnar Lodbrog remonte jusqu'à Paris avec 40 navires. La Cité, d'où les habitants avaient fui, fut prise, et les faubourgs, particulièrement les abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, furent pillés. Saint-Denis se racheta. On raconta qu'un des pillards était mort subitement au moment où il profanait les vases sacrés de Saint-Germain-des-Prés, mais les châtiments du ciel n'effrayaient pas beaucoup les sectateurs d'Odin ou ne les effrayaient pas longtemps.

On accuse souvent Charles le Chauve d'avoir sacrifié à de vaines ambitions d'agrandissement en Lorraine ou en Italie la sécurité de ses États. Il convient de reconnaître que sa situation n'était pas commode. L'anarchie régnait partout. Les Sarrasins traitaient la Provence comme les Normands traitaient la Neustrie. Même les mesures justifiées que prend le roi tournent contre son autorité. Par l'édit de Pitres (près de Pont-de-l'Arche, 864), il recommande de construire des châteaux forts, mais ces châteaux serviront autant et plus contre le roi que contre les Normands. D'autre part, il confie à Robert le Fort le soin de défendre le pays compris entre la Loire et la Seine. Le choix était bon, et Robert détruit plusieurs bandes normandes. Mais en mème temps, il devient le maître du pays qu'il protège, et il fonde la dynastie qui supplantera celle de Charlemagne. Robert fut d'ailleurs tué à son poste (866). Les Normands de la Loire, surpris par lui, s'étaient réfugiés dans l'église de Brissarthe. Alors qu'on les croyait démoralisés, ils font une sortie et tuent Robert le Fort qui avait ôté son casque et sa cuirasse pour respirer un peu.

C'est Hastings, dit-on, qui était à la tête de cette bande de Normands. Mais il faut bien avouer que les anciens chroniqueurs voient Hastings partout. Les aventures qu'on lui prête suffiraient à défrayer plusieurs Iliades et plusieurs Odyssées. Il songea même à piller Rome et entra dans la Méditerranée. Il arriva devant une ville qu'il prit pour la ville des papes. Ne sachant comment y pénétrer, il se fait passer pour mort, et ses compagnons en larmes déclarent qu'il a légué toutes ses richesses à l'église cathédrale, si l'évêque veut l'y enterrer. Le cercueil est déposé dans le chœur, mais au milieu de l'office, le défunt ressuscite, abat l'officiant et fait main basse avec ses compagnons sur tout ce qui vaut la peine d'être pris. Heureusement il s'est trompé de ville : ce n'était pas Rome, ce n'était que Luna en Toscane. Charles le Chauve lui céda le comté de Chartres pour le fixer, il se fit baptiser, et resta tranquille jusqu'à nouvel ordre.

Il serait difficile et monotone de relater toutes les invasions des Normands à cette époque. Il n'y a encore de leur part ni plan d'ensemble, ni dessein visible de s'établir dans le pays. Du reste on traite aussi souvent qu'on se bat. On voit Charles le Chauve stipendier une bande de Normands pour chasser ceux de l'île d'Oscelle. Le plus souvent on paie les Normands pour les faire partir, mais parfois c'est tout le contraire, et les Normands paient à leur tour pour se tirer d'un mauvais pas. Seulement c'est toujours à recommencer, et finalement c'est toujours le pays qui paie. La France de l'Ouest, la Neustrie, est à bout de ressources.

C'est à ce moment que se produit la grande invasion. Cette fois nous sommes en présence d'une véritable immigration. Les Danois renoncent à arracher l'Angleterre aux Anglo-Saxons, la plupart d'entre eux se réunissent à l'embouchure de la Tamise (879), forment une grande armée dont le principal chef est Siegfried, et commencent par ravager la Flandre. Ils remontent l'Escaut jusqu'à Gand, attaquent Cambrai et parviennent jusqu'à la Somme. Corbie, Amiens, sont à feu et à sang. Les fils de Louis le Bègue, Louis III et Carloman, qui règnent conjointement sur la France, résistent de leur mieux. Louis III inflige même aux Normands une grande défaite près d'Abbeville, à Sancourt-en-Vimeu, et des chants populaires en ont conservé le souvenir. Mais ce n'est qu'un répit et la mort prématurée de ces deux jeunes princes remet tout en question.

 

Ils n'avaient pour héritier qu'un frère en bas âge, le futur Charles le Simple. On crut faire acte de sagesse en acclamant comme roi de France Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, déjà empereur d'Allemagne. L'empire de Charlemagne était reconstitué ; il n'y manquait que Charlemagne. Il était temps, car le danger pressait. Un mois plus tard les Normands de Siegfried entraient à Rouen (25 juillet 885) et remontaient la Seine. A l'embouchure de l'Eure, aux Damps, près de Pont-de-l'Arche, ils se trouvèrent arrêtés par une armée franque et aussi par le fort que Charles le Chauve avait fait élever à Pitres près du confluent de l'Andelle. On essaya de négocier. On raconte même que c'est à cette occasion qu'Hastings, envoyé comme émissaire par l'empereur et tourné en dérision par ses anciens compagnons, abandonna son comté pour reprendre la vie d'aventures.

Quoi qu'il en soit, les Normands forcèrent le passage et arrivèrent jusqu'à Paris où ils furent rejoints par les Normands de la Loire. Le 24 novembre commençait le mémorable siège qui devait durer tout près d'un an. Les barques normandes couvraient le fleuve sur plus de deux lieues de long. On n'avait jamais vu chose pareille : 700 bateaux et 40.000 hommes. C'est une véritable invasion : les Normands ont avec eux femmes et enfants. Le comte Eudes, fils de Robert le Fort, et l'évêque Gozlin relevaient le courage des habitants. Un moine de Saint-Germain-des-Prés, Abbon, nous a raconté cet épisode en un poème dont les vers sont médiocres, mais dont le témoignage est précieux. Les faubourgs avaient été évacués, les églises des deux rives vidées de tous leurs trésors : tout le monde était réfugié dans la Cité, qui ne communiquait avec les deux rives que par deux ponts fortifiés.

Siegfried n'ayant pu obtenir la permission de traverser la ville, bien qu'il eût promis de la respecter, les opérations commencèrent aussitôt. Les Normands tentent un coup de main contre la tour qui couvrait l'entrée du Grand Pont. Cette tour ne pouvait contenir plus de 200 hommes, mais c'était l'élite des défenseurs. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés, Ebles, neveu de Gozlin, meilleur homme d'armes qu'homme d'Église, transperçait, dit Abbon, sept combattants d'une flèche. Du haut des murs on jetait tout sur les assaillants. Une énorme roue en écrase six. Les Normands mettent le feu à la porte, mais le vent tourne et la fumée les aveugle. Ils doivent se résigner à un siège en règle. Ils se font un camp fortifié autour de Saint-Germain-l'Auxerrois, fabriquent un bélier gigantesque, rien ne réussit. Des brûlots n'arrivent pas à incendier le Grand Pont (31 janvier - 3 février 886). Siegfried découragé s'en va avec une partie des assaillants faire une razzia du côté de Reims.

Une crue de la Seine enlève malheureusement le Petit Pont, quelques jours après. Douze braves restent isolés sur la rive gauche, dans la tour qui gardait l'entrée. Il fut impossible de les secourir. Les Normands mettent le feu à la tour qui était en bois. La petite garnison se réfugie sur le tronçon qui restait du pont, acculée au fleuve. Après une journée de résistance désespérée, cette poignée d'hommes exténués se rend, sur une vague promesse de vie sauve. Ils furent tous massacrés. Leurs douze noms sont gravés sur une plaque de marbre à l'entrée de la rue du Petit-Pont, sur le quai.

Pour se distraire des longueurs du siège, des bandes de Normands couraient le pays. On en voit menacer Chartres, le Mans, Evreux. Ils échouèrent devant les deux premières, mais pillèrent Evreux et les environs. Ces expéditions vagabondes dégarnissaient le cordon des assiégeants. Les assiégés en profitent pour envoyer des députés chargés de demander du secours. Un lieutenant de l'empereur, le duc Henri, qui avait déjà souvent bataillé contre les Normands, répondit à l'appel, apparut sous les murs de Paris au mois de mars 886, mais se borna à ravitailler la cité, qui espérait mieux. La situation empirait. L'évêque Gozlin étant mort, le comte Eudes franchit les lignes d'investissement et alla jusqu'en Allemagne relancer l'empereur. Charles le Gros prit l'engagement de venir en personne et Eudes rentra à Paris à travers les rangs des Normands, rapportant cette bonne nouvelle.

Les Normands, avertis de l'approche des impériaux, creusèrent partout des chausse-trapes ; le duc Henri qui commandait l'avant-garde y tomba et fut tué. Charles le Gros arriva enfin, en septembre. Il ne fit rien de ce qu'on attendait de sa puissante armée. Il débouchait par les hauteurs de Montmartre. Il se contenta de chasser les Normands de la rive droite, envoya quelques renforts dans la Cité et passa lui-même sur la rive gauche. Mais au lieu de combattre, il négocia. Les Normands firent traîner les choses jusqu'au retour imminent de leur chef, Siegfried, qui venait de prendre Bayeux. L'empereur n'osant même pas l'attendre, perd la tête, traite précipitamment, en vaincu, au commencement de novembre. Il permet aux Normands d'aller hiverner en Bourgogne et leur promet 700 livres d'argent à leur retour, en mars. Sa retraite ressemble à une fuite ; Siegfried le poursuit jusqu'à Soissons. Ce redoutable chef, qui ne se tient pas pour lié par le traité conclu en son absence, continue ses déprédations dans tout le bassin de la Seine Il est tué en Frise vers la fin de 887.

De leur côté, les Parisiens indignés avaient refusé de laisser passer la grande flotte normande sous leurs ponts qui étaient barrés. Pour remonter en Bourgogne, les Normands durent traîner leurs bateaux sur le sol de manière à contourner la vaillante cité. C'est une manœuvre dont ils avaient l'habitude : tous leurs bateaux avaient dans leur équipement un lot de rouleaux. La Bourgogne paya pour les Parisiens. Elle fut saccagée tout l'hiver, et quand les Normands revinrent au mois de mai 887, l'empereur leur fit verser la somme convenue. On n'en fut pas, même à ce prix, débarrassé tout de suite. Ils s'attardent encore à piller les environs. Néanmoins la grande armée, qui depuis 879 était le cauchemar de toute la France occidentale, se trouva disloquée. Il était manifeste qu'elle n'était pas irrésistible puisqu'elle avait échoué devant Paris. D'autre part, il n'était pas moins manifeste qu'il était impossible d'expulser les Normands déjà établis à demeure dans une partie de la Neustrie. Enfin l'idée qu'il suffisait de restaurer l'empire pour ramener la sécurité était reconnue vaine. Quelques mois plus tard, Charles le Gros était déposé et survivait à peine à sa chute. Détrôné à Tribur au mois de novembre 887, il mourait le 13 janvier suivant, et une demi-douzaine de royaumes se formèrent des débris de l'empire.