Un terrain favorable.
— Faiblesse et incohérence de la défense. — Les traitres et les résignés. —
Les Normands de la Seine. — Le siège de Paris.
C'est
en France que les invasions normandes ont trouvé le terrain le plus
favorable. L'esprit national et le courage militaire avaient dégénéré depuis
Charlemagne. Les guerres civiles qui avaient troublé le règne et suivi la
mort de son fils, Louis le Pieux, pour aboutir à la sanglante bataille de
Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye) entre les petits-fils du grand
empereur, avaient fait négliger la défense des côtes. Charlemagne y avait
installé des gardes, et Louis le Pieux avait donné des ordres pour construire
une flotte de guerre, mais tout cela n'avait eu que peu d'effet et n'avait
pas eu de lendemain. Les usurpations des seigneurs et l'affaiblissement du
pouvoir central avaient peu à peu rendu impossible tout plan de défense
générale. Les Vies des Saints de l'époque sont unanimes à déplorer l'égoïsme
des chefs qui sacrifient l'intérêt général à leurs querelles particulières.
La lâcheté en certains cas va jusqu'à la trahison. Dans une expédition contre
les Normands de l’île d'Oscelle — entre Vernon et Bonnières, en face
de Jeufosse, île de Flotte aujourd'hui —, Charles le Chauve est abandonné par
ses hommes à l'instigation de son frère, Louis le Germanique. On le laisse
presque seul sur son navire, dont on coupe les cordages pour le faire aller à
la dérive. Un autre descendant de Charlemagne, Pépin II d'Aquitaine, s'unit
même aux pirates pour piller Poitiers. L'empereur Lothaire les installe dans
l'île de Walcheren à titre d'auxiliaires. On voit que le mauvais exemple
venait de haut. La
dépopulation, très marquée surtout dans les contrées maritimes, explique
jusqu'à un certain point cette pusillanimité des chefs. Ainsi nous voyons le
roi Louis III, après une victoire sur les Normands, construire un fort pour
les tenir en respect, près de Cambrai, sans trouver personne pour le garder.
Les pirates, à vrai dire, n'étaient pas très nombreux en général, au moins
pour commencer, durant toute la période où une partie d'entre eux se
détournait vers l'Angleterre. — C'est seulement de 879 que tous les
chroniqueurs font dater la grande invasion. — Mais ils recrutaient dans le
pays même tous les gens sans aveu et sans foi, moines en rupture de ban,
serfs échappés à la glèbe, paysans ruinés et découragés par ce fléau
renaissant. N'a-t-on pas dit qu'Hastings lui-même était un paysan des
environs de Troyes ? Ce n'est guère probable, mais le fait même qu'on ait pu
le croire montre qu'il y en avait beaucoup dans ce cas-là. Charles le Chauve,
à plusieurs reprises, parle des ravages commis par les Normands « ou par
d'autres ». Ces transfuges leur fournissaient des guides et des interprètes. Ajoutons
une considération morale qui contribuait à paralyser la résistance. La
croyance était partout répandue et propagée par l'Eglise que les Normands
étaient une plaie envoyée par Dieu pour châtier les fautes des grands et du
peuple. C'est une idée qu'on retrouve, presque dans les mêmes ternies, chez
tous les annalistes ecclésiastiques. Elle avait le
but louable d'édifier et de corriger les pécheurs, mais elle développait une
sorte de fatalisme passif qui engourdissait les courages. Il eût été inutile
et presque impie de s'opposer aux décrets de la Providence. La prière était
l'arme à laquelle il convenait de recourir par excellence, et l'on avait en
beaucoup d'endroits ajouté aux litanies un funèbre verset : a furore Normannorum libera nos, domine — Seigneur,
délivrez-nous de la fureur des Normands. La résignation est une vertu,
malheureusement c'est une vertu qui ne touchait guère les Normands. Les
Normands en France se sont abattus sur toutes les côtes et ont remonté tous
les fleuves de la Manche et de l'Océan. Dès 800 on les aperçoit dans la
Manche, et si Charlemagne les a vus quelque part c'est plutôt de ce côté que
du côté de la Narbonnaise. L'impunité les encourage. Dès 810, ils ont doublé
le Finistère et en 820 ils détruisent Bouin dans la baie de Bourgneuf. Ils
remontent même l'Adour jusqu'à Tarbes. Ces fleuves, que le déboisement des
Pyrénées n'avait pas appauvris, étaient plus navigables qu'aujourd'hui. Mais
c'est naturellement la baie de Seine qui les attire le plus. Dès 820, on
signale treize vaisseaux normands dans l'estuaire. L'année même de la
bataille de Fontanet, pendant que toutes les forces de l'empire sont aux
prises, les Normands remontent le fleuve. La ville de Rouen est attaquée le
12 mai 841, ravagée sans miséricorde ; les grandes abbayes voisines sont
saccagées comme Jumièges ou payent rançon comme Saint-. Wandrille. Après
la paix de Verdun, qui partageait entre eux l'empire, les trois fils de Louis
le Pieux s'étaient engagés à vivre en concorde et fraternité et à faire front
de concert contre les pirates. Il n'en fut rien. En 845 Ragnar Lodbrog
remonte jusqu'à Paris avec 40 navires. La Cité, d'où les habitants avaient
fui, fut prise, et les faubourgs, particulièrement les abbayes de
Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, furent pillés. Saint-Denis se
racheta. On raconta qu'un des pillards était mort subitement au moment où il
profanait les vases sacrés de Saint-Germain-des-Prés, mais les châtiments du
ciel n'effrayaient pas beaucoup les sectateurs d'Odin ou ne les effrayaient
pas longtemps. On
accuse souvent Charles le Chauve d'avoir sacrifié à de vaines ambitions
d'agrandissement en Lorraine ou en Italie la sécurité de ses États. Il
convient de reconnaître que sa situation n'était pas commode. L'anarchie
régnait partout. Les Sarrasins traitaient la Provence comme les Normands
traitaient la Neustrie. Même les mesures justifiées que prend le roi tournent
contre son autorité. Par l'édit de Pitres (près de
Pont-de-l'Arche, 864),
il recommande de construire des châteaux forts, mais ces châteaux serviront
autant et plus contre le roi que contre les Normands. D'autre part, il confie
à Robert le Fort le soin de défendre le pays compris entre la Loire et
la Seine. Le choix était bon, et Robert détruit plusieurs bandes normandes.
Mais en mème temps, il devient le maître du pays qu'il protège, et il fonde
la dynastie qui supplantera celle de Charlemagne. Robert fut d'ailleurs tué à
son poste (866).
Les Normands de la Loire, surpris par lui, s'étaient réfugiés dans l'église
de Brissarthe. Alors qu'on les croyait démoralisés, ils font une sortie et
tuent Robert le Fort qui avait ôté son casque et sa cuirasse pour respirer un
peu. C'est
Hastings, dit-on, qui était à la tête de cette bande de Normands. Mais il
faut bien avouer que les anciens chroniqueurs voient Hastings partout. Les
aventures qu'on lui prête suffiraient à défrayer plusieurs Iliades et plusieurs Odyssées. Il songea même à piller
Rome et entra dans la Méditerranée. Il arriva devant une ville qu'il prit
pour la ville des papes. Ne sachant comment y pénétrer, il se fait passer
pour mort, et ses compagnons en larmes déclarent qu'il a légué toutes ses
richesses à l'église cathédrale, si l'évêque veut l'y enterrer. Le cercueil
est déposé dans le chœur, mais au milieu de l'office, le défunt ressuscite,
abat l'officiant et fait main basse avec ses compagnons sur tout ce qui vaut
la peine d'être pris. Heureusement il s'est trompé de ville : ce n'était pas
Rome, ce n'était que Luna en Toscane. Charles le Chauve lui céda le comté de
Chartres pour le fixer, il se fit baptiser, et resta tranquille jusqu'à
nouvel ordre. Il
serait difficile et monotone de relater toutes les invasions des Normands à
cette époque. Il n'y a encore de leur part ni plan d'ensemble, ni dessein
visible de s'établir dans le pays. Du reste on traite aussi souvent qu'on se
bat. On voit Charles le Chauve stipendier une bande de Normands pour chasser
ceux de l'île d'Oscelle. Le plus souvent on paie les Normands pour les faire
partir, mais parfois c'est tout le contraire, et les Normands paient à leur
tour pour se tirer d'un mauvais pas. Seulement c'est toujours à recommencer,
et finalement c'est toujours le pays qui paie. La France de l'Ouest, la
Neustrie, est à bout de ressources. C'est à
ce moment que se produit la grande invasion. Cette fois nous sommes en
présence d'une véritable immigration. Les Danois renoncent à arracher
l'Angleterre aux Anglo-Saxons, la plupart d'entre eux se réunissent à
l'embouchure de la Tamise (879), forment une grande armée dont le principal chef est Siegfried,
et commencent par ravager la Flandre. Ils remontent l'Escaut jusqu'à Gand,
attaquent Cambrai et parviennent jusqu'à la Somme. Corbie, Amiens, sont à feu
et à sang. Les fils de Louis le Bègue, Louis III et Carloman, qui règnent
conjointement sur la France, résistent de leur mieux. Louis III inflige même
aux Normands une grande défaite près d'Abbeville, à Sancourt-en-Vimeu, et des
chants populaires en ont conservé le souvenir. Mais ce n'est qu'un répit et
la mort prématurée de ces deux jeunes princes remet tout en question. Ils
n'avaient pour héritier qu'un frère en bas âge, le futur Charles le Simple.
On crut faire acte de sagesse en acclamant comme roi de France Charles le
Gros, fils de Louis le Germanique, déjà empereur d'Allemagne. L'empire de
Charlemagne était reconstitué ; il n'y manquait que Charlemagne. Il était
temps, car le danger pressait. Un mois plus tard les Normands de Siegfried
entraient à Rouen (25 juillet 885) et remontaient la Seine. A l'embouchure de l'Eure,
aux Damps, près de Pont-de-l'Arche, ils se trouvèrent
arrêtés par une armée franque et aussi par le fort que Charles le Chauve
avait fait élever à Pitres près du confluent de l'Andelle. On essaya de
négocier. On raconte même que c'est à cette occasion qu'Hastings, envoyé
comme émissaire par l'empereur et tourné en dérision par ses anciens
compagnons, abandonna son comté pour reprendre la vie d'aventures. Quoi
qu'il en soit, les Normands forcèrent le passage et arrivèrent jusqu'à Paris
où ils furent rejoints par les Normands de la Loire. Le 24 novembre
commençait le mémorable siège qui devait durer tout près d'un an. Les barques
normandes couvraient le fleuve sur plus de deux lieues de long. On n'avait
jamais vu chose pareille : 700 bateaux et 40.000 hommes. C'est une véritable
invasion : les Normands ont avec eux femmes et enfants. Le comte Eudes,
fils de Robert le Fort, et l'évêque Gozlin relevaient le courage des
habitants. Un moine de Saint-Germain-des-Prés, Abbon, nous a raconté cet
épisode en un poème dont les vers sont médiocres, mais dont le témoignage est
précieux. Les faubourgs avaient été évacués, les églises des deux rives
vidées de tous leurs trésors : tout le monde était réfugié dans la Cité, qui
ne communiquait avec les deux rives que par deux ponts fortifiés. Siegfried
n'ayant pu obtenir la permission de traverser la ville, bien qu'il eût promis
de la respecter, les opérations commencèrent aussitôt. Les Normands tentent
un coup de main contre la tour qui couvrait l'entrée du Grand Pont. Cette
tour ne pouvait contenir plus de 200 hommes, mais c'était l'élite des
défenseurs. L'abbé de Saint-Germain-des-Prés, Ebles, neveu de Gozlin,
meilleur homme d'armes qu'homme d'Église, transperçait, dit Abbon, sept
combattants d'une flèche. Du haut des murs on jetait tout sur les
assaillants. Une énorme roue en écrase six. Les Normands mettent le feu à la
porte, mais le vent tourne et la fumée les aveugle. Ils doivent se résigner à
un siège en règle. Ils se font un camp fortifié autour de
Saint-Germain-l'Auxerrois, fabriquent un bélier gigantesque, rien ne réussit.
Des brûlots n'arrivent pas à incendier le Grand Pont (31 janvier - 3
février 886).
Siegfried découragé s'en va avec une partie des assaillants faire une razzia
du côté de Reims. Une
crue de la Seine enlève malheureusement le Petit Pont, quelques jours après.
Douze braves restent isolés sur la rive gauche, dans la tour qui gardait
l'entrée. Il fut impossible de les secourir. Les Normands mettent le feu à la
tour qui était en bois. La petite garnison se réfugie sur le tronçon qui
restait du pont, acculée au fleuve. Après une journée de résistance
désespérée, cette poignée d'hommes exténués se rend, sur une vague promesse
de vie sauve. Ils furent tous massacrés. Leurs douze noms sont gravés sur une
plaque de marbre à l'entrée de la rue du Petit-Pont, sur le quai. Pour se
distraire des longueurs du siège, des bandes de Normands couraient le pays.
On en voit menacer Chartres, le Mans, Evreux. Ils échouèrent devant les deux
premières, mais pillèrent Evreux et les environs. Ces expéditions vagabondes
dégarnissaient le cordon des assiégeants. Les assiégés en profitent pour
envoyer des députés chargés de demander du secours. Un lieutenant de
l'empereur, le duc Henri, qui avait déjà souvent bataillé contre les
Normands, répondit à l'appel, apparut sous les murs de Paris au mois de mars
886, mais se borna à ravitailler la cité, qui espérait mieux. La situation
empirait. L'évêque Gozlin étant mort, le comte Eudes franchit les lignes
d'investissement et alla jusqu'en Allemagne relancer l'empereur. Charles le
Gros prit l'engagement de venir en personne et Eudes rentra à Paris à travers
les rangs des Normands, rapportant cette bonne nouvelle. Les
Normands, avertis de l'approche des impériaux, creusèrent partout des
chausse-trapes ; le duc Henri qui commandait l'avant-garde y tomba et fut
tué. Charles le Gros arriva enfin, en septembre. Il ne fit rien de ce qu'on
attendait de sa puissante armée. Il débouchait par les hauteurs de
Montmartre. Il se contenta de chasser les Normands de la rive droite, envoya
quelques renforts dans la Cité et passa lui-même sur la rive gauche. Mais au
lieu de combattre, il négocia. Les Normands firent traîner les choses
jusqu'au retour imminent de leur chef, Siegfried, qui venait de prendre
Bayeux. L'empereur n'osant même pas l'attendre, perd la tête, traite
précipitamment, en vaincu, au commencement de novembre. Il permet aux
Normands d'aller hiverner en Bourgogne et leur promet 700 livres d'argent à
leur retour, en mars. Sa retraite ressemble à une fuite ; Siegfried le
poursuit jusqu'à Soissons. Ce redoutable chef, qui ne se tient pas pour lié par le traité conclu en son absence, continue ses
déprédations dans tout le bassin de la Seine Il est tué en Frise vers la fin
de 887. De leur côté, les Parisiens indignés avaient refusé de laisser passer la grande flotte normande sous leurs ponts qui étaient barrés. Pour remonter en Bourgogne, les Normands durent traîner leurs bateaux sur le sol de manière à contourner la vaillante cité. C'est une manœuvre dont ils avaient l'habitude : tous leurs bateaux avaient dans leur équipement un lot de rouleaux. La Bourgogne paya pour les Parisiens. Elle fut saccagée tout l'hiver, et quand les Normands revinrent au mois de mai 887, l'empereur leur fit verser la somme convenue. On n'en fut pas, même à ce prix, débarrassé tout de suite. Ils s'attardent encore à piller les environs. Néanmoins la grande armée, qui depuis 879 était le cauchemar de toute la France occidentale, se trouva disloquée. Il était manifeste qu'elle n'était pas irrésistible puisqu'elle avait échoué devant Paris. D'autre part, il n'était pas moins manifeste qu'il était impossible d'expulser les Normands déjà établis à demeure dans une partie de la Neustrie. Enfin l'idée qu'il suffisait de restaurer l'empire pour ramener la sécurité était reconnue vaine. Quelques mois plus tard, Charles le Gros était déposé et survivait à peine à sa chute. Détrôné à Tribur au mois de novembre 887, il mourait le 13 janvier suivant, et une demi-douzaine de royaumes se formèrent des débris de l'empire. |