Civilisation des
Normands. — Leur manière de combattre. — La guerre aux couvents. — Première
conquête de l'Angleterre par les Normands.
Les
expéditions des Normands vers les îles et les terres du nouveau monde ont un
caractère relativement pacifique. C'est de la colonisation plutôt que de la
conquête. Les Normands tombent dans des pays inhabités ou presque ; ils n'ont
pas à lutter contre des populations déjà fixées et constituées en Etats. Au
contraire ceux qui se dirigent vers la Germanie, l'Angleterre et la France se
heurtent à des résistances. Ils devront former de véritables expéditions,
comprenant parfois des centaines de bateaux et des milliers d'hommes. Ils
triomphent souvent, mais non sans effort. Ils
sont, du reste, mieux armés pour la lutte qu'on ne le suppose quelquefois. Il
ne faut pas se figurer les Normands comme de misérables pirates, vêtus de
peaux de bêtes, montés sur des esquifs rudimentaires, agissant chacun à sa
guise et incapables de se plier à l'autorité d'un chef. On a retrouvé dans
leurs tombeaux de fines étoffes de soie brochées d'or, des bijoux richement
ornés de dragons et de serpents d'un style très caractérisé. Les Scandinaves
étaient en relations avec Constantinople : on a découvert dans un tombeau un
vase avec inscription grecque. Néanmoins c'est sur place qu'étaient fabriqués
les haches à incrustations, les boucliers artistement décorés, les lances,
les épées, les cas-pies et les cottes de mailles de bonne trempe autant que de
bon goût. De même les chevaux portaient des harnachements somptueux. La Suède
est riche en minerai de fer et, dès ce moment, elle avait une industrie
métallurgique florissante. Les
archéologues sont frappés de l'aisance et du luxe que révèlent le mobilier
domestique aussi bien que l'équipement militaire des moindres vikings. Les
Normands avaient rapporté de leurs pillages tant de butin que, plus tard,
lors de l'introduction du christianisme, les personnes pieuses qui voulaient
faire l'aumône ne trouvaient pas de pauvres à qui donner. Aujourd'hui encore
le Danemark, pour d'autres causes heureusement, ne connaît pas le paupérisme. Les
barques des Normands étaient de simples bâtiments de transport, car,
contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Normands ne savaient pas se
battre sur mer. Le meilleur moyen de se débarrasser d'eux aurait été de les
attaquer au large, mais on n'y recourut que très rarement. On a retrouvé
plusieurs spécimens d'embarcations normandes. La plus remarquable est une
grande barque exhumée en 1880 d'un tertre funéraire à Gogstad, près de
Sandefiord, à l'entrée de la baie de Christiania. Le chef avait été enterré
dans son bateau. Sa chambre funéraire a été violée et pillée à une époque
inconnue, mais le bateau est bien conservé. Il est du type de ceux qui sont
venus au siège de Paris. Il a place pour 32 rameurs, il ne porte qu'un mât
pouvant se dresser et s'abaisser à volonté. Ses dimensions sont de 23m,80 de
long, 5m,10 de large au milieu, 1m,20 de profondeur seulement. Les rames ont
de 5m,55 à 5m,85. L'équipage total était de 60 à 70 hommes, ce qui répond
assez bien à ce que dit un témoin du siège de Paris, lequel compte 40.000
hommes pour 700 barques. Les deux bouts sont très relevés, et décorés de
fines sculptures dans un autre bateau trouvé récemment dans la même région, à
Oseberg (1904). Le
bateau de Gogstad est complètement équipé. Il a pour gouvernail une grosse
rame de côté, et 32 boucliers ronds, de 0m,94 de diamètre, sont rangés sur le
plat-bord. Trois canots de chêne très soignés, également pourvus de tous
leurs agrès, sont à l'intérieur. On a retrouvé jusqu'à un damier, dont les
cases sont munies d'une pointe et les pions percés d'un trou, de manière que
le roulis ne dérange pas le jeu. Le bateau est partout planchéié. Le soir on
y dresse une tente qui abrite les hommes pour la nuit. Tout cela est
parfaitement organisé. Il ne faut pas prendre à la lettre la bravade des rois
de la mer : « l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulions
aller ». Ils savent parfaitement se diriger et s'orienter. Dans une antique
saga, un fiancé qui énumère ses talents se vante de savoir patiner, nager,
chanter et appeler toutes les étoiles par leur nom. Dès que
les Normands s'établissent dans un pays pour quelque temps, ils installent
des chantiers de réparation et mème de construction, dans les îles d'Oscelle,
par exemple, de Walcheren, et de Noirmoutier. En campagne ils sont à l'affût
des bons matériaux. Ainsi ils essayent de couper de belles poutres de sapin
qu'ils trouvent dans l'église Saint-Germain-des-Prés parce qu'elles leur
paraissent bonnes pour faire des embarcations. En expédition à l'intérieur
des terres ils se divisent d'ordinaire en deux troupes. L'une remonte les
rivières en bateau, l'autre suit les rives à pied ou à cheval. Le cheval,
comme le bateau, n'est pour les Normands qu'un moyen de transport. Ils
n'amènent guère de chevaux, ils en prennent sur place. Ils se battent à pied
de préférence, et, autant que possible, jamais à découvert. L'organisation
de leurs armées a quelque chose de féodal. Les chefs
de bandes obéissent à un chef reconnu par eux, mais qui les consulte. Les
simples guerriers n'ont pas voix au chapitre. Si un chef n'est pas d'accord
avec les autres, il s'en va et ses hommes le suivent. Tout traité conclu
n'engage que les chefs qui y ont formellement adhéré : c'est ce qui rend si
précaire et fallacieuse toute paix signée avec les Normands. Il en vient
d'autres qui ne savent rien ou qui ne veulent rien savoir. Le seul
point d'honneur est celui qui préside au partage du butin. Tout est prévu. Le
fuyard n'a droit à rien ; celui qui a exercé une rapine au détriment d'un
autre Normand est châtié, même après restitution. On ne badine pas avec la
solidarité. Le Normand fait bon marché de sa vie, mais sa mort est vengée sur
les gens du pays. Le meurtre d'un Normand par un étranger ne peut être expié
que par la mort de deux étrangers. Les Normands affectionnent la guerre de
surprises, mais ne se laissent pas surprendre. Dès qu'ils font halte, ils se
fortifient avec le même soin et le même art que les légions romaines. Il nous
reste un spécimen curieux de leur genre de fortification : c'est le Hague-Dicke,
sorte de rempart de terre haut de 5 à 6 mètres avec un fossé en avant, qui
coupait l'extrémité de la pointe de la Hague et dont on voit des vestiges
notamment à Beaumont-Hague. On en trouve un tout pareil en Angleterre, dans
le comté d'York, le Dane-Dicke. « Il n'est pas douteux, écrit
Viollet-le-Duc, que ces peuples scandinaves, traités de barbares par les
chroniqueurs occidentaux, étaient, au point de vue militaire, beaucoup plus
avancés qu'on ne l'était dans les Gaules. Ils savaient se fortifier, se
garder, approvisionner et munir leurs camps d'hiver. » Ils connaissent aussi
la manière de conduire un siège, savent faire des machines de guerre. Ajoutons
qu'ils ne se battent pas pour l'amour de l'art. Ils ne mettent aucun respect
humain à se dérober quand ils ne sont pas les plus forts. Toutes les ruses
leur sont bonnes. Ils arrivent à l'improviste, surgissent la nuit, se
tapissent durant le jour dans les anfractuosités du littoral : le mot viking
veut dire « enfant des anses ». S'ils se sentent perdus, ils négocient, se
rachètent, n'hésitent pas à se laisser baptiser, quitte à massacrer leur
parrain au premier jour. Tel d'entre eux avait été baptisé dix ou douze fois.
On faisait cadeau d'une belle robe blanche aux néophytes. La chronique du
moine de Saint-Gall raconte qu'un jour il se présenta au baptême tant de
Normands qu'on n'eut pas assez de belles robes pour tout le monde. On en
offrit une plus grossière à un d'entre eux qui la refusa avec mépris : «
Gardez votre casaque pour un bouvier, dit-il. Voilà, grâce au ciel, la
vingtième fois que je me fais baptiser, jamais on ne m'avait offert de
pareilles guenilles. » La guerre est pour eux un moyen, non un but. Ils
seront pacifiques dès qu'ils seront chez eux. Chez les autres l'essentiel est
de faire du butin. Ils s'y entendent. Il ne reste rien dans les pays exposés
à leurs trop fréquentes visites, « pas même un chien pour aboyer contre eux
», dit un chroniqueur. Ils ne font pas de prisonniers, sauf ceux dont ils
espèrent tirer rançon. Ils
s'attaquent de préférence aux monastères, parce que les monastères sont
riches, mais aussi par une hostilité préconçue. Les Normands, au moins au
début, font une sorte de croisade. Charlemagne, en conquérant et eu
convertissant de force les Saxons, avait inquiété les Danois, leurs voisins.
Leurs premières courses vers les pays du sud viennent de là. Charlemagne
lui-même les aperçut, dit-on, pour la première fois dans un port de la
Narbonnaise et versa des larmes sur les malheurs qu'il prévoyait pour ses
successeurs. A partir de sa mort, les expéditions se multiplient et le
caractère de haine contre tout ce qui touche à l'Église s'accentue. Les
sanctuaires les plus vénérés sont les plus maltraités. Les religieuses ne
trouvent aucune grâce. Elles sont violentées avant d'être massacrées. On en
cite, à Fécamp, qui s'étaient mutilé le visage dans le vain espoir de
décourager les brutaux instincts des pirates. « Nous avons chanté la messe
des lances, disaient-ils, quand ils avaient tout souillé et tout brûlé ; elle
a commencé de grand matin et elle a duré jusqu'à la nuit. » Ce
n'est pas que les Normands voulussent faire du prosélytisme et propager leur
religion. Jamais l'idée ne leur viendrait d'offrir la vie sauve aux chrétiens
qui consentiraient à apostasier. Cependant on cite des exemples de renégats,
même dans le clergé. En 886, au moment du siège de Paris, l'archevêque de
Reims écrit : « Entre Paris et Reims aucun lieu n'est sûr, sauf la demeure
des chrétiens pervers et complices des barbares. Le nombre est grand de ceux
qui ont abandonné la religion chrétienne pour s'associer aux païens et se
mettre sous leur protection. » Le plus grand plaisir des Normands, c'est de
profaner les reliques. Aussi la grande affaire à cette époque de foi, c'est
de les soustraire à leurs atteintes. Il y a toute une littérature consacrée
aux pérégrinations des reliques célèbres. Le corps de saint Martin est
transféré de Tours à Orléans, puis à Chablis. Celui de saint Philibert erre
de Noirmoutier à l'étang de Grandlieu, à Cunault-sur-Loire, à Messac en
Poitou, à Saint-Porcien en Auvergne, pour échouer finalement à Tournus sur la
Saône. Celui de saint Ouen est envoyé à Gasny, près de Vernon, puis à
Condéen-Brie. Le récit de ces « translations » est même une source précieuse
pour l'histoire de cette époque. Ce
n'est d'ailleurs pas la France qui fut tout d'abord le plus ravagée. Par
suite de circonstances géographiques et historiques, c'est l'Angleterre au
milieu du IXe siècle, qui attire et occupe le plus les Normands. On parle
toujours de la conquête de l'Angleterre par les Normands de Guillaume le
Conquérant. Mais, deux siècles auparavant, l'Angleterre avait été une
première fois la proie des Scandinaves. C'est ce qu'on appelle ordinairement
l'invasion des Danois. Les Angles et les Saxons qui possédaient alors ce pays
étaient eux-mêmes des conquérants venus de Germanie et qui avaient beaucoup
de traits communs avec les Normands. Ils parlaient presque la même langue.
Seulement ils étaient devenus chrétiens depuis deux siècles, et les Normands
n'avaient aucune raison pour les ménager. Dès 787, les premières barques
normandes apparaissent en Grande-Bretagne. Elles n'en oublieront plus le
chemin. Cependant
les Normands trouvèrent à qui parler. C'est justement l'époque où les sept
royaumes anglo-saxons se fondirent en un seul. Les nouveaux envahisseurs
furent plus d'une fois battus. Un de leurs chefs les plus célèbres, Ragnar
Lodbrog, finit même par être pris et jeté dans une fosse remplie de vipères.
Son chant de mort est fameux dans la littérature scandinave. C'est le chant
de l'épée. Il y brave la souffrance, appelle ses fils à la vengeance,
rappelle ses exploits et termine en apothéose : « Odin m'envoie ses déesses
pour me conduire dans son palais. Je vais, assis aux premières places, boire
l'hydromel avec les dieux. Les heures de ma vie sont écoulées ; je mourrai en
riant. » On reconnaît là le dogme fondamental de la religion d'Odin. Il n'y a
de paradis que pour le guerrier mort en combattant. Son âme est conduite au
Walhalla par les Walkyries. Il est
peu probable d'ailleurs que Lodbrog ait lui-même composé ce chant de guerre
et de mort dans la fosse aux vipères, et qu'on l'ait ainsi recueilli, bien
qu'une tradition, par souci de la vraisemblance, attribue la fin de la
dernière strophe à sa femme Aslauga présente à sa mort. Quant à ce genre de
supplice, il se retrouve à plusieurs reprises dans les sagas. Du reste les
serpents et vipères sont un des motifs favoris de l'art funéraire scandinave.
On les retrouve notamment dans la belle pierre runique de Jellinge,
représentant un Christ enlacé, dont une reproduction a été offerte à la ville
de Rouen par un comité danois, à l'occasion du millénaire normand. Les fils de Lodbrog vengèrent cruellement leur père, mais malgré tout, les Normands ne purent s'emparer du pays. Ils durent le partager avec les Saxons (878) après douze ans de guerre ininterrompue et, à partir de ce moment, le flot de ceux qui ne trouvaient plus en Angleterre de quoi satisfaire leur goût d'aventures et leur soif de butin se déversa plus violemment que jamais sur la côte d'en face, sur la côte française. C'est le cas entre autres du terrible Hastings. Quant aux Danois qui restèrent en Angleterre et à ceux qui vinrent les y rejoindre, ils ne purent ni se fondre avec les Anglo-Saxons, ni les dominer, ni se résigner à leur obéir. Il en résultera un siècle et demi de guerres, de massacres et de bouleversements qui ne prendront fin qu'avec la seconde et définitive conquête normande, celle de Guillaume le Conquérant et des Normands de France. |