HISTOIRE DE NORMANDIE

 

CHAPITRE II. — LES GRANDES INVASIONS NORMANDES.

 

 

Civilisation des Normands. — Leur manière de combattre. — La guerre aux couvents. — Première conquête de l'Angleterre par les Normands.

 

Les expéditions des Normands vers les îles et les terres du nouveau monde ont un caractère relativement pacifique. C'est de la colonisation plutôt que de la conquête. Les Normands tombent dans des pays inhabités ou presque ; ils n'ont pas à lutter contre des populations déjà fixées et constituées en Etats. Au contraire ceux qui se dirigent vers la Germanie, l'Angleterre et la France se heurtent à des résistances. Ils devront former de véritables expéditions, comprenant parfois des centaines de bateaux et des milliers d'hommes. Ils triomphent souvent, mais non sans effort.

Ils sont, du reste, mieux armés pour la lutte qu'on ne le suppose quelquefois. Il ne faut pas se figurer les Normands comme de misérables pirates, vêtus de peaux de bêtes, montés sur des esquifs rudimentaires, agissant chacun à sa guise et incapables de se plier à l'autorité d'un chef. On a retrouvé dans leurs tombeaux de fines étoffes de soie brochées d'or, des bijoux richement ornés de dragons et de serpents d'un style très caractérisé. Les Scandinaves étaient en relations avec Constantinople : on a découvert dans un tombeau un vase avec inscription grecque. Néanmoins c'est sur place qu'étaient fabriqués les haches à incrustations, les boucliers artistement décorés, les lances, les épées, les cas-pies et les cottes de mailles de bonne trempe autant que de bon goût. De même les chevaux portaient des harnachements somptueux. La Suède est riche en minerai de fer et, dès ce moment, elle avait une industrie métallurgique florissante.

Les archéologues sont frappés de l'aisance et du luxe que révèlent le mobilier domestique aussi bien que l'équipement militaire des moindres vikings. Les Normands avaient rapporté de leurs pillages tant de butin que, plus tard, lors de l'introduction du christianisme, les personnes pieuses qui voulaient faire l'aumône ne trouvaient pas de pauvres à qui donner. Aujourd'hui encore le Danemark, pour d'autres causes heureusement, ne connaît pas le paupérisme.

Les barques des Normands étaient de simples bâtiments de transport, car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Normands ne savaient pas se battre sur mer. Le meilleur moyen de se débarrasser d'eux aurait été de les attaquer au large, mais on n'y recourut que très rarement. On a retrouvé plusieurs spécimens d'embarcations normandes. La plus remarquable est une grande barque exhumée en 1880 d'un tertre funéraire à Gogstad, près de Sandefiord, à l'entrée de la baie de Christiania. Le chef avait été enterré dans son bateau. Sa chambre funéraire a été violée et pillée à une époque inconnue, mais le bateau est bien conservé. Il est du type de ceux qui sont venus au siège de Paris. Il a place pour 32 rameurs, il ne porte qu'un mât pouvant se dresser et s'abaisser à volonté. Ses dimensions sont de 23m,80 de long, 5m,10 de large au milieu, 1m,20 de profondeur seulement. Les rames ont de 5m,55 à 5m,85. L'équipage total était de 60 à 70 hommes, ce qui répond assez bien à ce que dit un témoin du siège de Paris, lequel compte 40.000 hommes pour 700 barques. Les deux bouts sont très relevés, et décorés de fines sculptures dans un autre bateau trouvé récemment dans la même région, à Oseberg (1904).

Le bateau de Gogstad est complètement équipé. Il a pour gouvernail une grosse rame de côté, et 32 boucliers ronds, de 0m,94 de diamètre, sont rangés sur le plat-bord. Trois canots de chêne très soignés, également pourvus de tous leurs agrès, sont à l'intérieur. On a retrouvé jusqu'à un damier, dont les cases sont munies d'une pointe et les pions percés d'un trou, de manière que le roulis ne dérange pas le jeu. Le bateau est partout planchéié. Le soir on y dresse une tente qui abrite les hommes pour la nuit. Tout cela est parfaitement organisé. Il ne faut pas prendre à la lettre la bravade des rois de la mer : « l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulions aller ». Ils savent parfaitement se diriger et s'orienter. Dans une antique saga, un fiancé qui énumère ses talents se vante de savoir patiner, nager, chanter et appeler toutes les étoiles par leur nom.

Dès que les Normands s'établissent dans un pays pour quelque temps, ils installent des chantiers de réparation et mème de construction, dans les îles d'Oscelle, par exemple, de Walcheren, et de Noirmoutier. En campagne ils sont à l'affût des bons matériaux. Ainsi ils essayent de couper de belles poutres de sapin qu'ils trouvent dans l'église Saint-Germain-des-Prés parce qu'elles leur paraissent bonnes pour faire des embarcations. En expédition à l'intérieur des terres ils se divisent d'ordinaire en deux troupes. L'une remonte les rivières en bateau, l'autre suit les rives à pied ou à cheval. Le cheval, comme le bateau, n'est pour les Normands qu'un moyen de transport. Ils n'amènent guère de chevaux, ils en prennent sur place. Ils se battent à pied de préférence, et, autant que possible, jamais à découvert.

 

L'organisation de leurs armées a quelque chose de féodal. Les chefs de bandes obéissent à un chef reconnu par eux, mais qui les consulte. Les simples guerriers n'ont pas voix au chapitre. Si un chef n'est pas d'accord avec les autres, il s'en va et ses hommes le suivent. Tout traité conclu n'engage que les chefs qui y ont formellement adhéré : c'est ce qui rend si précaire et fallacieuse toute paix signée avec les Normands. Il en vient d'autres qui ne savent rien ou qui ne veulent rien savoir.

Le seul point d'honneur est celui qui préside au partage du butin. Tout est prévu. Le fuyard n'a droit à rien ; celui qui a exercé une rapine au détriment d'un autre Normand est châtié, même après restitution. On ne badine pas avec la solidarité. Le Normand fait bon marché de sa vie, mais sa mort est vengée sur les gens du pays. Le meurtre d'un Normand par un étranger ne peut être expié que par la mort de deux étrangers. Les Normands affectionnent la guerre de surprises, mais ne se laissent pas surprendre. Dès qu'ils font halte, ils se fortifient avec le même soin et le même art que les légions romaines. Il nous reste un spécimen curieux de leur genre de fortification : c'est le Hague-Dicke, sorte de rempart de terre haut de 5 à 6 mètres avec un fossé en avant, qui coupait l'extrémité de la pointe de la Hague et dont on voit des vestiges notamment à Beaumont-Hague. On en trouve un tout pareil en Angleterre, dans le comté d'York, le Dane-Dicke. « Il n'est pas douteux, écrit Viollet-le-Duc, que ces peuples scandinaves, traités de barbares par les chroniqueurs occidentaux, étaient, au point de vue militaire, beaucoup plus avancés qu'on ne l'était dans les Gaules. Ils savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs camps d'hiver. » Ils connaissent aussi la manière de conduire un siège, savent faire des machines de guerre.

Ajoutons qu'ils ne se battent pas pour l'amour de l'art. Ils ne mettent aucun respect humain à se dérober quand ils ne sont pas les plus forts. Toutes les ruses leur sont bonnes. Ils arrivent à l'improviste, surgissent la nuit, se tapissent durant le jour dans les anfractuosités du littoral : le mot viking veut dire « enfant des anses ». S'ils se sentent perdus, ils négocient, se rachètent, n'hésitent pas à se laisser baptiser, quitte à massacrer leur parrain au premier jour. Tel d'entre eux avait été baptisé dix ou douze fois. On faisait cadeau d'une belle robe blanche aux néophytes. La chronique du moine de Saint-Gall raconte qu'un jour il se présenta au baptême tant de Normands qu'on n'eut pas assez de belles robes pour tout le monde. On en offrit une plus grossière à un d'entre eux qui la refusa avec mépris : « Gardez votre casaque pour un bouvier, dit-il. Voilà, grâce au ciel, la vingtième fois que je me fais baptiser, jamais on ne m'avait offert de pareilles guenilles. » La guerre est pour eux un moyen, non un but. Ils seront pacifiques dès qu'ils seront chez eux. Chez les autres l'essentiel est de faire du butin. Ils s'y entendent. Il ne reste rien dans les pays exposés à leurs trop fréquentes visites, « pas même un chien pour aboyer contre eux », dit un chroniqueur. Ils ne font pas de prisonniers, sauf ceux dont ils espèrent tirer rançon.

Ils s'attaquent de préférence aux monastères, parce que les monastères sont riches, mais aussi par une hostilité préconçue. Les Normands, au moins au début, font une sorte de croisade. Charlemagne, en conquérant et eu convertissant de force les Saxons, avait inquiété les Danois, leurs voisins. Leurs premières courses vers les pays du sud viennent de là. Charlemagne lui-même les aperçut, dit-on, pour la première fois dans un port de la Narbonnaise et versa des larmes sur les malheurs qu'il prévoyait pour ses successeurs. A partir de sa mort, les expéditions se multiplient et le caractère de haine contre tout ce qui touche à l'Église s'accentue. Les sanctuaires les plus vénérés sont les plus maltraités. Les religieuses ne trouvent aucune grâce. Elles sont violentées avant d'être massacrées. On en cite, à Fécamp, qui s'étaient mutilé le visage dans le vain espoir de décourager les brutaux instincts des pirates. « Nous avons chanté la messe des lances, disaient-ils, quand ils avaient tout souillé et tout brûlé ; elle a commencé de grand matin et elle a duré jusqu'à la nuit. »

Ce n'est pas que les Normands voulussent faire du prosélytisme et propager leur religion. Jamais l'idée ne leur viendrait d'offrir la vie sauve aux chrétiens qui consentiraient à apostasier. Cependant on cite des exemples de renégats, même dans le clergé. En 886, au moment du siège de Paris, l'archevêque de Reims écrit : « Entre Paris et Reims aucun lieu n'est sûr, sauf la demeure des chrétiens pervers et complices des barbares. Le nombre est grand de ceux qui ont abandonné la religion chrétienne pour s'associer aux païens et se mettre sous leur protection. » Le plus grand plaisir des Normands, c'est de profaner les reliques. Aussi la grande affaire à cette époque de foi, c'est de les soustraire à leurs atteintes. Il y a toute une littérature consacrée aux pérégrinations des reliques célèbres. Le corps de saint Martin est transféré de Tours à Orléans, puis à Chablis. Celui de saint Philibert erre de Noirmoutier à l'étang de Grandlieu, à Cunault-sur-Loire, à Messac en Poitou, à Saint-Porcien en Auvergne, pour échouer finalement à Tournus sur la Saône. Celui de saint Ouen est envoyé à Gasny, près de Vernon, puis à Condéen-Brie. Le récit de ces « translations » est même une source précieuse pour l'histoire de cette époque.

Ce n'est d'ailleurs pas la France qui fut tout d'abord le plus ravagée. Par suite de circonstances géographiques et historiques, c'est l'Angleterre au milieu du IXe siècle, qui attire et occupe le plus les Normands. On parle toujours de la conquête de l'Angleterre par les Normands de Guillaume le Conquérant. Mais, deux siècles auparavant, l'Angleterre avait été une première fois la proie des Scandinaves. C'est ce qu'on appelle ordinairement l'invasion des Danois. Les Angles et les Saxons qui possédaient alors ce pays étaient eux-mêmes des conquérants venus de Germanie et qui avaient beaucoup de traits communs avec les Normands. Ils parlaient presque la même langue. Seulement ils étaient devenus chrétiens depuis deux siècles, et les Normands n'avaient aucune raison pour les ménager. Dès 787, les premières barques normandes apparaissent en Grande-Bretagne. Elles n'en oublieront plus le chemin.

Cependant les Normands trouvèrent à qui parler. C'est justement l'époque où les sept royaumes anglo-saxons se fondirent en un seul. Les nouveaux envahisseurs furent plus d'une fois battus. Un de leurs chefs les plus célèbres, Ragnar Lodbrog, finit même par être pris et jeté dans une fosse remplie de vipères. Son chant de mort est fameux dans la littérature scandinave. C'est le chant de l'épée. Il y brave la souffrance, appelle ses fils à la vengeance, rappelle ses exploits et termine en apothéose : « Odin m'envoie ses déesses pour me conduire dans son palais. Je vais, assis aux premières places, boire l'hydromel avec les dieux. Les heures de ma vie sont écoulées ; je mourrai en riant. » On reconnaît là le dogme fondamental de la religion d'Odin. Il n'y a de paradis que pour le guerrier mort en combattant. Son âme est conduite au Walhalla par les Walkyries.

Il est peu probable d'ailleurs que Lodbrog ait lui-même composé ce chant de guerre et de mort dans la fosse aux vipères, et qu'on l'ait ainsi recueilli, bien qu'une tradition, par souci de la vraisemblance, attribue la fin de la dernière strophe à sa femme Aslauga présente à sa mort. Quant à ce genre de supplice, il se retrouve à plusieurs reprises dans les sagas. Du reste les serpents et vipères sont un des motifs favoris de l'art funéraire scandinave. On les retrouve notamment dans la belle pierre runique de Jellinge, représentant un Christ enlacé, dont une reproduction a été offerte à la ville de Rouen par un comité danois, à l'occasion du millénaire normand.

Les fils de Lodbrog vengèrent cruellement leur père, mais malgré tout, les Normands ne purent s'emparer du pays. Ils durent le partager avec les Saxons (878) après douze ans de guerre ininterrompue et, à partir de ce moment, le flot de ceux qui ne trouvaient plus en Angleterre de quoi satisfaire leur goût d'aventures et leur soif de butin se déversa plus violemment que jamais sur la côte d'en face, sur la côte française. C'est le cas entre autres du terrible Hastings. Quant aux Danois qui restèrent en Angleterre et à ceux qui vinrent les y rejoindre, ils ne purent ni se fondre avec les Anglo-Saxons, ni les dominer, ni se résigner à leur obéir. Il en résultera un siècle et demi de guerres, de massacres et de bouleversements qui ne prendront fin qu'avec la seconde et définitive conquête normande, celle de Guillaume le Conquérant et des Normands de France.