La Normandie avant les
Normands. — Les Normands avant la Normandie. — Causes de leurs migrations. —
Le début de l'empire russe. — La découverte de l'Amérique.
On ne
dira jamais de la Normandie ce que Metternich disait jadis de l'Italie :
c'est une « expression géographique ». La Normandie n'existe pas au point de
vue géographique. Elle ne répond pas à une région naturelle, car le pays de
Caux, la Basse-Normandie, le Bocage n'ont ni le même âge, ni le même sol, ni
le même aspect. Leur seul caractère commun est le climat, partout humide,
tempéré, sans grands écarts, favorable à l'herbage et au verger. La Normandie
tout entière pourrait prendre la devise d'une de ses plus fraîches cités : Vernon
semper viret — Vernon toujours vert. A part cela, son unité tient
uniquement à des circonstances historiques : elle est due à dix siècles de
vie commune. Nous trouvons bien à la fin de l'empire romain, une province, la
Deuxième Lyonnaise, qui répond à peu près à la Normandie actuelle, et
dont Rouen, résidence du gouverneur et de l'archevêque, était la métropole
administrative et religieuse. Mais cette éphémère organisation ne survécut
pas à l'invasion des barbares. Il n'en subsista rien sauf en ce qui concerne
la hiérarchie ecclésiastique. Pour le reste, ce sont les Normands qui ont
fait la Normandie. Ce pays
était trop favorisé de la nature pour n'avoir p. as été très anciennement
peuplé. On y trouve plusieurs spécimens des monuments appelés improprement
druidiques, mais qui sont bien antérieurs aux druides, notamment des dolmens.
On en a reconnu 87. La plupart affectent la forme de ce qu'on appelle une «
allée couverte » dans la région parisienne. Au lieu d'être construite à ciel
ouvert pour être dissimulée ensuite sous un tertre artificiel ou tumulus
comme c'est la règle en Bretagne, l'allée couverte dans le bassin de la Seine
est creusée en tranchée sur le flanc d'un coteau et s'enfonce dans le sol.
Tel est, par exemple, le dolmen de Dampsmesnil (Eure). Il porte aussi, grossièrement
gravées sur la paroi gauche de l'entrée, des traces de ces courbes
concentriques qu'on retrouve dans l'allée couverte de Gavrinis (Morbihan). Les
vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveilleux, et habitués à ne douter
de rien, faisaient descendre les premiers habitants de cette région de
Gourer, fils de Japhet., fils lui-même du patriarche Noé, ancêtre de la
famille des Montgomery (comté près de Lisieux). C'était encore plus beau que
de descendre d'Enée, fils de Vénus, comme les Romains, ou de Francus, fils
d'Hector, comme les Francs. Contentons-nous de dire plus prosaïquement, avec
le dernier historien de la Gaule, M. Jullian, que les contemporains des
dolmens paraissent se rattacher aux Ligures, qu'ils échappèrent à peu près
aux invasions celtiques, mais qu'ils subirent un mélange d'éléments belges,
les derniers envahisseurs avant les Romains. Des
neuf peuples gaulois qui habitaient cette région à l'arrivée des Romains,
huit ont laissé leur nom à des villes ou à des pays d'aujourd'hui. Les
Calètes et les Véliocasses qui habitaient au nord de la Seine
se retrouvent dans le pays de Caux et le Vexin. Les Eburovices sont
les ancêtres des habitants d'Évreux, les Lexoviens des habitants de
Lisieux ; Sées rappelle les Esubii, Vieux (près de Caen) les Viducasses, Bayeux
les Bajocasses, Avranches les Abrincates. Seuls les Unelles
ont échangé leur nom primitif contre celui de Constantins (Cotentin), à partir de la fondation de
Coutances (Constantia)
par Constantin. Des campements fortifiés se dressaient sur les hauteurs.
Celui de Bracquemont, près de Dieppe, appelé plus souvent cité de Limes,
en est un bel exemple, avec son mur d'enceinte de vingt mètres de haut et son
fossé de treize mètres de large. Certains y voient un simple camp romain. Lors de
la conquête des Gaules par César, le proconsul n'eut pas lui-même à faire
campagne dans cette partie de la Celtique, en dépit des camps de César
qu'on prétend découvrir un peu partout. Viridovix, un chef gaulois du pays
des Unelles, auquel s'étaient joints les Lexoviens et les Eburovices, lutta
contre Titurius Sabinus, lieutenant du proconsul, et fut battu (56 avant
J.-C.). Une légende
place à Cercueil, village au nord de la forêt d'Ecouves, le lieu de la
rencontre. La plupart des historiens le placent dans les environs d'Evreux.
Le texte des Commentaires de César ne permet de rien préciser. A
l'époque gallo-romaine, les deux grandes villes de la Normandie actuelle sont
celle du fleuve et celle de l'estuaire : Rouen et Juliobona.
Cette dernière, aujourd'hui Lillebonne, avait supplanté Caudebec (Calidu), qui était le débouché de la
basse Seine à l'époque gauloise. Nous trouvons un évêque de Rouen dès le
début du ive siècle, à une époque où la conversion du pays ne faisait que
commencer. Saint Nicaise, qu'on donne comme premier évêque de Rouen, avait été
martyrisé à Gasny, sur les bords de l'Epte, vers le milieu du In' siècle, à
l'entrée même de la province qu'il venait évangéliser. Lillebonne
se trouva détruite, vers la fin du IVe siècle, durant l'agonie de l'empire,
mais les vestiges de son théâtre de 150 mètres de diamètre permettent de
juger de son importance. Barfleur (Caracotinurn) hérita de son commerce. Les
autres villes, Lisieux, Vieux, Bayeux. etc. n'avaient qu'un intérêt
secondaire. Un notable de Vieux joua pourtant un rôle très en vue dans toute
la Gaule, comme en témoignent les inscriptions gravées sur le piédestal de sa
statue, piédestal conservé au musée de Saint-Lô sous le nom de marbre de
Thorigny. Il représenta sa cité à l'assemblée générale des Gaules qui se
tenait chaque année à Lyon, en fut même président et sauva d'une mise en
accusation un gouverneur romain. L'aisance et le luxe, sauf à la fin, étaient
déjà très répandus. On en peut juger par les magnifiques vases d'argent,
d'origine grecque, trouvés aux environs de Bernay, et gardés à la
Bibliothèque nationale. Sous
les Mérovingiens, la future Normandie fait partie de la Neustrie. Elle en est
une des contrées les plus prospères. Son éloignement de la frontière du Rhin
l'avait relativement préservée du fléau des invasions germaniques. Les
barbares, y étant moins nombreux qu'ailleurs, s'étaient plus rapidement
civilisés et fondus avec les Gallo-Romains. L'évêque de Rouen, Prétextat, la
victime de Frédégonde, joue un grand rôle. La Normandie devient le pays par
excellence des riches abbayes comme Saint-Wandrille et Jumièges
; les rois chassent volontiers dans la forêt de Brotonne et s'intéressent aux
besoins du pays. Ainsi Dagobert, qui avait parmi ses conseillers les plus
écoutés saint Ouen, plus tard archevêque de Rouen, se préoccupe de
l'assainissement des marais de la Basse-Seine. Malheureusement
pour la future Normandie sa situation maritime, qui l'avait protégée contre
les invasions germaniques, va l'exposer tout spécialement aux coups des
pirates scandinaves. La configuration de son littoral, avec la presqu'île du
Cotentin qui barre la Manche par le milieu, invite au débarquement les
navigateurs qui débouchent par le Pas-de-Calais. Ils tombent naturellement
dans le vaste demi-cercle qui s'étend de l'embouchure de la Bresle à la
pointe de Barfleur. Ils sont cueillis au passage. Supprimez le Cotentin,
c'est sur la Bretagne qu'ira s'abattre le flot des hommes du Nord.
Certes les Normands dépasseront le Cotentin et même la Bretagne ; on les
verra sur les bords de la Loire, de la Garonne et plus loin encore, mais
finalement ils n'y prendront pas pied. Qu'étaient
ces Normands ? D'où venaient-ils ? Que cherchaient-ils ? Sous le
nom général de Normands, on désignait au IXe siècle les peuples qui
habitaient les deux presqu'îles complémentaires de la Scandinavie et du
Jutland, autrement dit les Suédois, les Norvégiens et les Danois.
C'étaient tous des pirates et des guerriers également redoutés. Les Cimbres
qui avaient envahi la Gaule à l'époque de Marius étaient les ancêtres des
Danois. Les pays scandinaves étaient restés longtemps morcelés en une
infinité de royaumes : la Norvège à elle seule en compta jusqu'à seize. Entre
ces petits États, jaloux et étroitement resserrés, la guerre était
perpétuelle. Les vaincus, les bannis, les fugitifs étaient naturellement de
la graine de pirates. Il s'y ajoutait une masse de jeunes gens de naissance
irrégulière, n'ayant aucun héritage à espérer, car si les mœurs autorisaient
à côté de l'épouse légitime un nombre variable de concubines, elles
n'admettaient pas leurs enfants au partage de la succession paternelle. A
ceux-ci il ne restait d'autre carrière possible que celle des aventures dans
un pays où la culture du sol, d'ailleurs ingrate, était considérée comme un
métier servile et déshonorant. « Il semblait indigne d'un homme libre, dit un
historien scandinave, de se procurer par la sueur ce qu'il pouvait acquérir
par le sang. » Toutefois
l'émigration reste encore accidentelle, restreinte et temporaire, jusque vers
l'an 800. Les Scandinaves se battent et se pillent surtout entre eux. Mais à
cette date l'œuvre d'unification des royaumes scandinaves est à peu près
achevée. Les petits Etats ont disparu, et les chefs puissants qui sont à la
tête des grands royaumes formés de leurs débris, font la chasse aux pillards.
Ils n'admettent plus le droit de réquisition, en vertu duquel les rois de
la mer se prétendaient autorisés, en cas de manque de vivres, à débarquer
n'importe où et à enlever de force et sans indemnité les troupeaux à leur
convenance. Tous ceux à qui pèse trop cette autorité nouvelle, tous ceux qui
ne veulent pas renoncer à vivre de butin, se trouvent obligés de chercher plus
loin un nouveau théâtre pour leurs exploits. Ils s'expatrient, tendent leur
voile au vent. Les
Suédois se portent de préférence vers les côtes de la mer Baltique, vers les
pays slaves, auxquels ils donneront le nom de Russie. Les Norvégiens et les
Danois se tournent vers l'Océan, qui leur ouvre un champ presque illimité.
Les Norvégiens prennent le large : ils gagnent les îles de l'Atlantique, les
Hébrides, l'Écosse, l'Islande, le Groenland, et, par étapes, arriveront
jusqu'en Amérique cinq siècles avant Christophe Colomb. Les Danois suivent plutôt
la route du sud : ils se dirigent vers l'Angleterre, les pays germaniques et
les royaumes formés du démembrement de l'empire de Charlemagne. D'ailleurs
cette répartition géographique des expéditions normandes, ne doit pas être
prise à la lettre. Il y a des exceptions, des doutes : on ne sait pas encore
aujourd'hui si Rollon, le fondateur du duché de Normandie, était norvégien ou
danois. L'établissement
des Suédois en Russie a précédé d'un demi-siècle l'établissement des Normands
en Neustrie. On en a célébré le millénaire à Novgorod en 1862. C'est sous le
nom de Varègues que sont connus dans l'histoire de l'Orient les
aventuriers suédois qui ont jeté les fondements de la Russie. Novgorod était
dès lors une cité commerçante, en relations à la fois avec la Finlande et
avec Constantinople. Elle s'enrichissait à échanger les fourrures du Nord
contre les vins et les produits du Midi. Mais les tribus slaves du voisinage,
turbulentes et sauvages, vivaient dans l'anarchie. Elles étaient une menace
constante pour la ville, sans être d'ailleurs capables de la défendre et de
se défendre elles-mêmes contre l'étranger. Les Varègues avaient déjà mis à contribution
la ville de Novgorod et montré leur force. C'est à eux que s'adressa une
assemblée de notables pour rétablir l'ordre et la sécurité dans le pays,
qu'ils paraissaient aussi capables d'administrer que de dévaster. Rurik
avec une bande de compagnons s'installa à Novgorod et prit un titre qu'on
peut traduire par celui de grand prince ou de grand-duc. Deux de
ses compagnons, dont l'ambition n'était pas satisfaite, poussèrent plus au
sud et devinrent maîtres de Kiev pour leur propre compte. On les vit même
jusque sous les murs de Constantinople, mais une tempête providentielle brisa
leur flotte. Les successeurs de Rurik en profitèrent pour mettre la main sur
Kiev, qui devint leur vraie capitale, et introduisirent le christianisme dans
le pays, suivant l'exemple donné par Olga, paysanne varègue épousée par le
fils de Rurik, et qui est restée la patronne de la Russie. Tout
cela ne s'était pas fait sans nouvelles guerres. Constantinople, menacée une
seconde fois, n'avait été sauvée que par le feu grégeois. Le fils d'Olga, le
héros national Vladimir, termina l’œuvre de la conversion en faisant
baptiser le même jour, sur les bords du Dnieper, tous les habitants de Kiev
qui durent entrer dans l'eau au même moment et reçurent en masse le baptême
par immersion (988). Pendant
que des Normands fondaient l'empire russe, d'autres découvraient l'Amérique.
C'est un fait qui a été longtemps révoqué en doute. On ne connaissait les
expéditions des Normands dans ces parages que par les récits merveilleux et
légendaires qu'on appelle les sagas, récits transmis par la tradition,
conservés principalement en Islande, et recueillis seulement au XIIIe siècle.
Ces sortes de poèmes épiques inspiraient à première vue peu de confiance, et
leurs héros ne faisaient guère l'effet de personnages historiques. Ils
paraissaient aussi fabuleux que leurs exploits. Mais certaines découvertes
modernes ont confirmé le témoignage des sagas et l'on est moins sceptique
aujourd'hui. On a retrouvé sur les côtes du continent américain des traces
indiscutables du passage des Normands. Dès la
fin du IXe siècle, les Normands, déjà installés aux îles Féroé et en Islande,
avaient entrevu le Groenland. Erik le Rouge (983), exilé d'Islande pour meurtre,
en reconnaît les côtes et lui donne ce nom attrayant de Terre Verte
qui lui convient d'ailleurs si peu. D'autres descendent plus au sud,
entraînés par le courant qui vient du pôle jusqu'au pays du vin, le Vinland.
L'un d'eux, Leif, fils d'Erik le Rouge, observateur méthodique, nous en fixe
exactement l'emplacement, car il note qu'à cet endroit le jour le plus court
de l'année commence à 7 h. ½ et finit à 4 h. ½. C'est la latitude de
Providence, au sud de Boston, une des grandes villes des Etats-Unis actuels. D'autres
témoignages ne sont pas moins précieux. Thorwald, frère de Leif, est tué dans
le golfe de Boston par les naturels du pays, ou plutôt par des Esquimaux
nomades qui venaient chaque année passer l'hiver dans ces régions plus
tempérées. La saga nous décrit le tombeau que lui érigent ses compagnons. On
a retrouvé à cet endroit une sépulture qui répond à la description, avec un
squelette et une poignée d'épée en fer, de fabrication antérieure à la
découverte officielle de l'Amérique. C'est assez probant. Voici qui l'est
encore davantage. Une
grande bataille dont parlent les sagas est mentionnée par une inscription
avec figures grossières qu'on a retrouvée sur place, dans le Massachusetts.
Cette inscription en caractères runiques, qui sont les anciennes lettres de
l'alphabet scandinave, a pu être déchiffrée par deux savants danois, car la
vieille langue scandinave est celle qu'on parle encore en Islande. Le roc de
gneiss poli sur lequel elle est gravée est recouvert à marée haute : c'est le
roc de Dighton, du nom de la ville voisine. Une
découverte encore plus surprenante est celle d'une pierre runique qui vient
d'être trouvée (1909)
près de Kensington, dans le Minnesota, c'est-à-dire en plein centre des
États-Unis, à l'extrémité des Grands Lacs. On a mis au jour des documents analogues jusque dans l'Amérique du Sud. Près de Bahia au Brésil, on a découvert une dalle avec inscription runique, et même une statue de Thor, un des principaux dieux scandinaves, reconnaissable à ses attributs traditionnels et le doigt tourné vers le nord. Le souvenir de tous ces pays n'était peut-être pas entièrement perdu, bien qu'on en eût oublié le chemin depuis plus d'un siècle, lorsque Christophe Colomb cherchant à se renseigner, fit en Islande (1477) un voyage qui dut le confirmer dans ses projets. |