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Cet
ouvrage est d'actualité puisqu'il paraît au moment du millénaire de la
Normandie. Ce n'est pas cependant un livre de circonstance. Nous avons écarté
tout appareil d'érudition pour ne rebuter personne, mais nous avons tâché de
ne rien écrire sans avoir de bonnes raisons de l'écrire. On
comprend de plus en plus la nécessité d'intéresser le grand public à
l'histoire régionale, trop longtemps réservée aux seuls spécialistes. Elle
donne un caractère plus vrai, plus vivant, plus concret, à l'histoire
générale ; elle peut contribuer grandement à enrayer l'exode des campagnes
vers la ville, de la province vers la capitale. Il est bon qu'un peu de
patriotisme local flotte autour du clocher ou du beffroi natal. En
s'intéressant au rôle joué par leurs aïeux dans le grand drame national d'où l'unité
de la France est sortie, les habitants de nos anciennes provinces retrouvent
leurs titres de noblesse. Aucune
n'est plus riche à cet égard que la Normandie. Au cours de ses dix siècles
d'existence, elle a tenu une place qui déborde même le cadre de l'histoire
nationale. Les Normands sont les derniers envahisseurs qui aient pu s'établir
en France. Ils sont arrivés à l'heure où la civilisation gallo-romaine avait
encore assez de prestige pour polir leur rudesse, mais n'avait plus assez de
prise pour briser leur originalité. Ils se sont affinés sans s'amollir, ce
que peu de « barbares » ont su faire. Le rayonnement des Normands dans le
monde est un des phénomènes caractéristiques des deux siècles qui suivent
leur établissement dans leur nouvelle patrie. Et ce rayonnement a profité
finalement à la France et à l'esprit français, dont les Normands furent à
cette date les plus brillants représentants. Les
Normands, c'est une justice que chacun s'accorde à leur rendre, n'avaient pas
uniquement l'humeur aventureuse ; ils avaient le génie organisateur. Partout
où ils ont passé, ils ont laissé autre chose que le souvenir de leurs grands
coups d'épée. Les historiens anglais se plaisent à reconnaître ce que la
puissante greffe normande a redonné d'élan et de vigueur au vieux tronc
anglo-saxon. Le miracle canadien est de même un miracle normand. Si
quelques milliers de colons français, abandonnés et comme perdus sur l'autre
rivage de l'Océan, ont pu maintenir envers et contre tous leur langue, leurs
mœurs et leurs traditions, c'est par un prodige de volonté et de ténacité. Ce
n'est rien enlever à leur gloire que d'en attribuer une part au sang normand
qui coule dans les veines de la plupart d'entre eux. Ces temps héroïques sont passés. Nous ne vivons plus aux époques où l'avenir est à ceux qui se dépensent sans compter. L'esprit aventureux des Normands a dû carguer ses voiles. C'est une redoutable épreuve pour des hommes d'action que d'être condamnés à un repos même relatif. La Normandie, sevrée des longs espoirs et des vastes pensées, est menacée de s'engourdir dans un bien-être égoïste. Elle se dépeuple depuis qu'elle n'essaime plus. Elle continue à s'enrichir, mais surtout par l'économie, qui finit par être une, vertu négative. On serait tenté de dire que le peuple normand, après une carrière bien remplie, songe à faire valoir ses droits à la retraite . Puisse l'histoire de leurs ancêtres être un tonique pour les Normands d'aujourd'hui ! |