LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE X. — LA VICTOIRE FINALE.

 

 

Capitulation de la Bulgarie. — La reconquête des régions envahies— Décisives ouvertures de paix. — Capitulation de la Turquie. — Capitulation de l'Autriche-Hongrie. — Armistice avec l'Allemagne. — La fuite et l'abdication du kaiser.

 

LE succès des armées alliées se développa avec une rapidité particulièrement impressionnante en Palestine et dans les Balkans. Sur ce dernier théâtre, les succès du général Franchet d'Esperey décidèrent la Bulgarie à formuler, dès le 27 septembre, une demande d'armistice en vue de discuter les conditions d'une paix séparée. Deux jours après, les parlementaires bulgares étaient reçus à Salonique et recevaient communication de nos conditions, qui furent acceptées sur-le-champ, mais gardées secrètes, à la demande même de la Bulgarie. Le roi de Bulgarie, Ferdinand de Cobourg, abdiqua le 4 octobre et son fils lui succéda sous le nom de Boris III. L'effet de la capitulation de la Bulgarie eut un contrecoup immédiat : l'Allemagne, l'Autriche et la Turquie adressèrent, le 5 octobre, au président Wilson une proposition d'armistice général immédiat en vue de l'ouverture de négociations de paix. C'est l'Autriche qui prit l'initiative de cette démarche, dans les termes suivants :

« La monarchie austro-hongroise, qui n'a jamais fait qu'une guerre défensive et qui a témoigné à maintes reprises de son désir de mettre fin à l'effusion de sang et de conclure une paix honorable et équitable, propose, par la présente, au président des États-Unis d'Amérique de conclure immédiatement avec lui et avec ses alliés un armistice général sur terre, sur mer et dans les airs, et d'entamer sans délai des négociations de paix.

« Ces négociations auraient pour base les quatorze points du message adressé le 8 Janvier 1918 par le président Wilson au Congrès et les quatre points de son discours du 12 février 1918. On tiendrait compte également des déclarations faites par le président Wilson le 27 septembre 1918. »

 

En même temps, l'Allemagne changeait de chancelier (3 octobre). Le comte Hertling était remplacé par le prince Max de Bade, héritier présomptif du grand-duché, réputé libéral à peu de frais, lequel aussitôt (6 octobre) adressait au président Wilson une note analogue à celle du gouvernement autrichien :

En attendant l'effet produit par ces « offensives de paix », les Allemands continuaient à dévaster les pays qu'ils étaient forcés d'évacuer.

 

UN COMPTE OUVERT

L'Allemagne se démocratise. L'Allemagne se prépare à entrer dans la Société fraternelle des nations. Et pour que nul ne se trompe sur l'état d'esprit dans lequel elle aborde cette phase humanitaire de son, histoire, elle l'inaugure par l'incendie systématique et sans prétexte militaire des villes martyres qu'elle est obligée d'abandonner. On annonce officiellement l'incendie de Cambrai. La même menace plane sur Lille, si même il n'y a pas déjà un commencement d'exécution. Aucune considération stratégique n'est invoquée et ne s'aurait l'être, puisque les Alliés n'ont pas attaqué directement les cités à libérer Les Allemands sont contraints de les évacuer par suite de mouvements tournants de large envergure qui ont précisément pour but d'éviter les bombardements et les destructions d'un siège proprement dit. Il n'y a donc ni équivoque ni incertitude sur les auteurs du dégât, mais il est bon que tout cela soit constaté, établi d'une façon solennelle et juridique, par les autorités compétentes et par des enquêtes interalliées.

Et après ? Peut-on, doit-on s'en tenir à une protestation de plus, à des articles de journaux, ou à des flétrissures à la tribune ? Ce serait une préface d'une sanglante ironie aux statuts de la Société des nations. Il faut que la réparation des atrocités et des ravages prémédités soit la première œuvre du monde de demain, et que cette réparation par les coupables soit la première condition de tout traité de paix. On ne l'a pas assez dit, et surtout dit assez haut et assez solennellement II ne s'agit pas de répliquer à la barbarie par la barbarie, à l'incendie par l'incendie, aux ruines par d'autres ruines. Ce sont là des sanctions qui ne répondent ni à nos mœurs, ni à notre caractère, ni à notre conception de la justice internationale. Détruire n'est pas reconstruire, et c'est de reconstruire qu'il doit être question, L'Allemagne est coupable, elle doit être châtiée, mais châtiée de façon pratique. Rendra-t-on spécialement responsable telle ville allemande pour les dégâts subis par telle ville française ? C'est simple, mais peut-être peu efficace et médiocrement équitable. Le système des otages n'est qu'un expédient, à peine défendable quand on ne peut saisir les vrais criminels. Mais ici on connaît les criminels ; c'est l'Allemagne entière qui a commis le crime, c'est l'Allemagne entière qui doit le payer. Tout au plus pourrait-on concevoir que les musées pillés, les collections volées, eussent comme une hypothèque sur les musées et collections comparables d'Allemagne. Ce sont là des détails d'application secondaires ; ce qui importe, c'est qu'aucun doute ne subsiste sur la résolution unanime des Alliés d'exiger satisfaction, jusqu'au dernier pfennig, pour les destructions causées par une méchanceté qu'on peut qualifier de « gratuite », mais qui ne le sera pas jusqu'au bout. On n'entre pas dans la Société des nations avec une pareille dette. Qu'on le dise donc, au lieu de se contenter de penser que cela va sans dire. Nous avons affaire à des gens qui n'ont rien de fin, pas même l'oreille.

3 octobre 1918.

 

Le gouvernement français protesta par une note officielle.

 

UN COMPTE OUVERT

La déclaration du gouvernement français à propos des dévastations systématiques commises par l'Allemagne répond exactement à ce que nous avions demandé. « Le compte à régler est ouvert, il sera soldé. » Ce sont nos propres expressions. Mais cette manifestation ne suffit pas. Il faut que les Alliés en augmentent le poids et la portée en solidarisant leur action — comme leur indignation — avec la nôtre. Tel est assurément leur ferme propos et, dès hier, lord Robert Cecil a fait savoir que la question « est en ce moment examinée avec soin par les gouvernements alliés ». Ce sur quoi on peut hésiter, ce n'est pas sur le principe, mais sur les meilleurs moyens d'arriver à un résultat pratique. La formule simpliste — « une ville détruite pour toute ville détruite » — paraît séduire beaucoup de monde. En Allemagne, elle risque de ne pas faire grand effet tant que la guerre se passe loin des frontières. Sans doute notre aviation de bombardement pourrait, dès maintenant, donner une certaine réalité à nos menaces et rien ne serait plus légitime, mais l'idée de désigner d'avance les villes responsables serait, en tout cas, une naïveté, puisqu'elle leur permettrait de se prémunir. Quelles que soient les mesures adoptées, l'essentiel est qu'elles le soient au nom de tous les Alliés et que l'Allemagne sache pertinemment qu'elle payera ses crimes, d'une manière ou d'une autre, sinon d'une manière et de l'autre. D'une façon générale, nous n'avons aucun goût pour les destructions systématiques, alors que tant de richesses ont déjà été anéanties. Les représailles ne valent pas les indemnités. Un traité de paix, préface de la Société des nations, ne saurait être conçu en dehors d'une réparation complète des incendies, des pillages et des vols. Tant que cette réparation n'aura pas été effectuée les gouvernements dévastateurs ne doivent avoir ni place parmi les Sociétés civilisées, ni relations économiques ou intellectuelles avec elles sur le pied d'égalité. De telles sanctions ne sont pas des mots, bien qu'elles paraissent dénuées de panache, et les intéressés ne s'y tromperont pas dès qu'un accord unanime les aura décrétées.

6 octobre 1918.

 

C'est au milieu de ces circonstances favorables que fut annoncé le quatrième emprunt de la défense nationale.

 

LE QUATRIÈME EMPRUNT DE LA DÉFENSE

On peut dire sans optimisme que le prochain emprunt de la Défense nationale se présente dans des conditions particulièrement favorables. La confiance du public se manifeste par le succès des Bons et des Obligations de la Défense qui, au bout de quatre ans de guerre, ne fait que s'accentuer. Elle se manifeste aussi par la hausse des emprunts précédents, et notamment du 4 %, dont la plus-value depuis un an est la récompense méritée des souscripteurs de la première heure. C'est pourquoi le ministre s'en tient à ce type qui a trop bien réussi pour qu'il y ait Heu de le changer. L'abondance des disponibilités permet cette fois de ne pas limiter d'avance le montant de l'emprunt, comme on l'avait fait pour éviter l'épuisement momentané des ressources financières du pays. Le prix d'émission ne sera naturellement fixé qu'au dernier moment, mais, dès maintenant, on peut affirmer qu'il sera supérieur à celui de l'an dernier. Ceux qui ont hésité à souscrire au précédent emprunt, escomptant des conditions plus avantageuses pour le suivant ont donc fait un mauvais calcul, et ils n'en feraient pas un meilleur en se réservant de nouveau.

Il est presque superflu d'insister sur les avantages de l'emprunt de demain. Non seulement les titres jouiront des mêmes immunités et avantages que ceux de l'emprunt précédent, mais ils sont inconvertibles avant vingt-cinq ans. Non seulement les Obligations et Bons seront admis en libération, comme toujours, mais ils bénéficieront d'une prime de 0,50 % — de 0,25 seulement pour les Bons de moins de six mois. Les coupons de nos emprunts 4 et 5 % à échéance de novembre et de décembre seront également acceptés comme numéraire. Enfin, et c'est là un point qui intéresse une foule de petits épargnants, les coupons des titres émis ou garantis par l'État russe, échus ou à échoir au cours de 1918, seront également acceptés en payement, mais à concurrence de moitié au maximum de la souscription, c'est-à-dire que le porteur devra souscrire au moins le double de la somme représentée par ses coupons russes. Cette combinaison est un avantage dont les possesseurs de valeurs russes n'ont pas besoin qu'on leur fasse ressortir le haut intérêt. En attendant que leur situation soit réglée, ils touchent au moins leurs coupons de cette année sous forme d'un titre de rentes françaises. Quant à l'Etat, on ne trouvera pas excessif qu'il exige, en retour de cette gracieuseté équitable, mais toute volontaire, un effort parallèle du porteur sous forme de souscription égale au moins à la faveur qui lui est consentie.

Il y aura lieu de revenir sur les détails de l'emprunt, mais dès maintenant on peut tenir pour assuré qu'il obtiendra un succès digne du moment où nous sommes. Ceux qui souscriront par patriotisme, les yeux fermés, feront une bonne affaire ; ceux que les considérations matérielles touchent davantage n'auront pas besoin d'un long examen pour comprendre que leur intérêt est de répondre, eux aussi, à l'appel de M. Klotz.

18 septembre 1918.

 

L'ouverture de l'emprunt eut lieu le dimanche 20 octobre, au cours d'une cérémonie dont l'exposition d'innombrables canons, avions, et autres trophées allemands sur la place de la Concorde fut la grande attraction.

 

L'EMPRUNT DE LA LIBÉRATION

Nous avons eu les emprunts de la Victoire, nous ouvrons aujourd'hui l'emprunt de la Libération, et ce dernier justifiera son nom comme l'ont justifié les premiers. Il le justifiera même plus vite, car, si la victoire est venue à pas lents, la libération du territoire a chaussé les bottes du Petit Poucet. L'ogre est battu, sa vilaine silhouette disparaît à l'horizon. Elle disparaît, affaissée, courbée vers le sol qu'elle a si longtemps souillé, balayée par le souffle vengeur des drapeaux alliés, comme la représente la magistrale affiche — déjà populaire — d'Abel Faivre.

C'est au milieu des innombrables trophées de la victoire, en présence de l'élite de la nouvelle classe, prête à suivre ses glorieux aînés si leurs exploits lui en laissent le temps, que s'ouvre la souscription. Le temps en assombrit le décor, mais le décor intime, celui que chacun de nous porte au fond du cœur, reste quand même illuminé d'un feu de joie inextinguible. Il ne s'agit plus de forcer la victoire, il s'agit d'en recueillir le fruit. Tout ce qu'on nous demande, c'est de hâter cette heure bénie où les nôtres nous seront rendus, ceux d'il y a quatre ans et ceux d'il y a quarante-huit ans, ceux du front comme ceux des foyers envahis. Nous la hâterons en versant notre obole, et sous une forme qui n'a rien d'un sacrifice. Comme le dit en une formule saisissante et juste l'appel des maires de France, « nous aurons le mérite sans avoir même le sacrifice ». Le taux auquel l'emprunt est émis ne répond plus à la situation présente ; c'est la dernière fois que de pareilles conditions pourront être offertes, et ceux qui n'en auront pas bénéficié ne les retrouveront pas. Souscrire à l'emprunt de la Libération est « un profit en même temps qu'un honneur » ; ceux qui attendraient une meilleure occasion ne seraient ni à l'honneur ni au profit.

Insister serait, non seulement inutile, mais presque désobligeant. Depuis plus de quatre ans nous avons donné le meilleur de nous-mêmes, nos enfants, notre avenir. Nous ne les avons pas donnés « sans compter », comme on le dit parfois à la légère, nous les avons au contraire donnés en pleine conscience, en pleine angoisse. Mais nous les avons donnés quand même, parce qu'une nécessité inexorable nous commandait de le faire, parce qu'il fallait sauver la France et l'humanité d'une rechute sans exemple dans la barbarie. Après ce sacrifice, qui, à force d'être répété, n'a pas été vain, que pèse le prêt, largement rémunéré, d'une part de nos ressources ; grandes ou petites ? L'ennemi nous en aurait pris davantage, et à d'autres conditions, des conditions que connaissent nos frères reconquis de Lille et d'ailleurs. Les plus égoïstes savent à présent que le meilleur placement est de sauver son pays. Les autres n'en ont jamais douté[1].

21 octobre 1918.

 

L'ouverture de l'emprunt fut marquée par une cérémonie patriotique à l'Hôtel-de-Ville en l'honneur de la classe 1920, cérémonie présidée par M. Poincaré (20 octobre). Elle eut d'autant plus d'éclat qu'elle avait lieu au lendemain de la reprise de Lille, Roubaix, Tourcoing en France, et d'Ostende, Bruges en Belgique (17-18 octobre). Ces glorieux événements donnèrent à la Chambre l'occasion d'une magnifique manifestation où les discours de M. Deschanel et de M. Clemenceau reçurent les honneurs de l'affichage. Voici la conclusion du discours de M. Clemenceau :

« Nous avons combattu pour notre droit. Nous voulons notre droit tout entier, avec les garanties nécessaires contre le retour offensif de la barbarie.

« De ce droit, nous ne ferons pas à notre tour une revanche des oppressions du passé.

« C'est toute la liberté qui vient de terrasser, dans la personne de nos soldats, toute la tyrannie.

« Ce que nous ferons de ce droit, un mot suffit à le dire : d'abord, la reconstitution nouvelle de toute la vie française dans tous les domaines, et, au-dessus de tout, il faut que la libération de la France soit la libération de l'humanité. »

 

DEUX CONCEPTIONS

Ce ne sont pas seulement des paroles de joie et d'espoir qui ont été prononcées hier à la Chambre, ce sont des paroles de bon sens et de haute raison. Elles vont être affichées en France ; il faut souhaiter qu'elles soient lues en Allemagne. Le président du Conseil a rappelé en quelques mots le caractère de la guerre que nous avons subie et le caractère de la paix que nous voulons faire. Nous avons été attaqués, malgré toutes nos concessions pour conjurer la guerre ; nous luttons depuis quatre ans pour la défense de notre droit ; nous exigerons toutes les satisfactions que comporte ce droit, avec toutes les garanties sans lesquelles la paix du droit ne serait qu'un vain mot et une odieuse duperie. Mais, a ajouté M. Clemenceau, « de ce droit nous ne ferons pas à notre tour une revanche des oppressions du passé, il faut que la libération de la France soit la libération de l'humanité ». On n'accuse pas en général M. Clemenceau de manquer d'énergie et d'être un « pacifiste bêlant ». C'est pourquoi son langage mérite d'être souligné. Ceux qui affectent de croire que les vues de M. Wilson et celles de notre gouvernement ne sont pas exactement les mêmes, se donnent gratuitement bien de la peine pour chercher des sujets d'inquiétude. Le pays, d'instinct, comprend mieux ce qui se passe parce qu'il ne met dans ses jugements aucune arrière-pensée. Nous voulons la paix, et nous allons à la paix d'un pas assuré, bien résolus à ne rien sacrifier de ce qui en est la substance nécessaire comme aussi à ne poursuivre aucun but chimérique ou injustifié. Ceux qui songeraient à la gloriole après une pareille moisson de gloire du meilleur a loi se montreraient vraiment bien inférieurs à la grandeur des événements.

Malheureusement on en est encore là chez l'ennemi. Les questions d'amour-propre, le besoin de sauver la face sont la grande affaire, non seulement, comme il est naturel, pour les hobereaux et les pangermanistes, mais pour ceux mêmes qui sont chargés de jouer à notre intention le rôle démocratique. L'appel que vient de publier le Comité directeur du parti socialiste allemand n'a pas un mot qui convienne à la situation, pas un qui réponde à la vérité et à la justice. Ces gens, avec qui nos stockholmistes ne se consolent pas de ne pouvoir s'aboucher, en sont encore à rabâcher les piteux mensonges de leur impérial « seigneur de guerre ». Ils ressassent que le 4 août 1914 leur pays était « en danger », de même qu'il est aujourd'hui en butte à « la soif de conquêtes des chauvins et des politiciens tant anglais que français ». Ils en sont encore à apprendre — ou tout au moins à avouer — que l'Allemagne n'avait qu'à ne pas déclarer la guerre pour n'avoir pas à la faire ; ils n'ont même pas encore, eux socialdémocrates au moins par l'étiquette, la franchise ou l'intelligence d'un magnat comme le comte Karolyi. Ce n'est pas une raison assurément pour que nous sortions des justes limites de notre droit, car nous n'avons pas à prendre pour modèle un état d'esprit que nous voulons détruire pour le bonheur de l'humanité future. Nous montrerons la même sagesse dans les bons jours que dans les mauvais, mais nous sommes bien forcés de constater que le grand obstacle à la paix, ce ne sont pas nos prétentions impérialistes, n'en déplaise à M. Longuet, c'est l'incapacité des peuples germaniques à entrer jusqu'ici dans la voie de la franchise et des légitimes réparations.

20 octobre 1918.

 

Quelques jours plus tard, la rentrée à leur banc des députés de Lille restés enfermés dans leur cité depuis quatre ans fut l'occasion d'une séance encore plus émouvante.

 

SENTIMENT UNANIME

A l'heure même où le chancelier et le Reichstag protestaient contre les accusations d'inhumanité portées contre leur armée — accusations, disent les catholiques du centre, « qui ne répondent ni aux mœurs ni au caractère allemand » — la Chambre entendait le récit de quelques-unes des atrocités infligées de gaieté de cœur aux populations envahies. Les Allemands affectent de demander des enquêtes ; les éléments n'en sont pas difficiles à recueillir, les témoignages les plus authentiques surabondent dans les rapports officiels publiés par le gouvernement belge et le gouvernement français. Mais les textes écrits, même les plus accablants, ne font pas l'effet de la parole directe, c'est pourquoi la Chambre a été — et le pays sera comme elle — positivement bouleversée par les récits sans apprêt des députés de Lille, reprenant, après quatre ans de séquestration, place à leur banc. Et tous ne sont pas revenus, un est mort sous le joug à la veille même de la libération, un autre est encore dans les prisons allemandes pour avoir trop hautement manifesté sa réprobation en face d'abominations dont le chancelier nous permettra de dire qu'elles « ne répondent ni aux mœurs ni au caractère français ».

Les députés de Lille ne sont pas suspects d'impérialisme et de nationalisme. Ce sont des socialistes bon teint, des gens qui, avant la guerre, ne croyaient pas au péril allemand, qui prenaient pour argent comptant les tirades humanitaires des camarades d'outre-Rhin, qui n'avaient de suspicion qu'à l'égard des armements français, si même ils n'allaient pas tous jusqu'à déclarer avec M. Brizon que « les armements allemands n'étaient pas dirigés contre nous ». Aujourd'hui, leurs yeux sont ouverts ; ils ont vu, ils ont senti la pointe de « l'épée aiguisée » ; la « poudre sèche » a fait sauter leurs foyers. Ils n'ont peut-être pas encore perdu toutes leurs illusions, mais ils en ont, pour le moins, laissé un bon nombre sur les grandes routes de l'invasion. Leurs coreligionnaires des régions moins éprouvées, qui affectaient encore ces jours derniers de voir le danger impérialiste et militariste de notre côté, et qui sont toujours prêts à accueillir sans examen tout ce qui vient d'outre-Rhin, resteront difficilement sourds aux cris de détresse et d'horreur dont ils perçoivent aujourd'hui, non pas l'écho, mais la vibration immédiate. En fait, la Chambre entière a frémi d'un même cœur et d'une même indignation en entendant Delory et Ragheboom exhaler la plainte vengeresse des martyrs. Elle a vu défiler le long cortège des jeunes femmes et des jeunes filles arrachées de leur lit par la soldatesque allemande ; obligées de s'habiller devant elle, réquisitionnées pour des servitudes qu'on n'ose pas indiquer, et soumises « toutes, sans distinction de classes, à la visite sanitaire », une visite sanitaire dont nous connaissions déjà, par le témoignage des victimes, les scandaleuses et dégradantes modalités.

Et le défilé des hommes enlevés n'est pas moins lamentable : enfants et vieillards forcés de travailler aux lignes allemandes sous le feu de leurs compatriotes, et par quelle contrainte ! « Des enfants de quinze ans, a témoigné M. Ragheboom, ont été pendus par les poignets, puis enfermés trois jours sans nourriture parce qu'ils refusaient de travailler pour l'ennemi. » Nous ne parlons même pas des amendes et des sévices pour crimes fantaisistes. « Pour avoir parlé à une de ses cousines, ma femme, dit M. Ragheboom, a vu un Boche lever la main sur elle et s'est entendue traiter de grande salope. » Il aurait pu lui arriver pis. Ne cite-t-on pas une jeune fille à qui un gardien brûle la cervelle parce qu'elle donne du pain à son frère, employé à une corvée allemande ? Sont-ce des cas isolés ? « Lors de la dernière rafle, dit encore M. Ragheboom, 20.000 hommes ont été enlevés, de 15 à 55 ans. Ils ont dû marcher trois jours et trois nuits. Beaucoup sont morts. » L'avenir même est tué. « Au dire des médecins, 60 % de nos jeunes filles ne porteront jamais de fruit. » Et nous sommes dans ce plantureux pays des Flandres, fier de sa fécondité, où bien peu des survivants seront grands-pères.

Au Sénat, des témoignages analogues ont été apportés. M. Hayez, sénateur du Nord, nous a conté le chemin de croix de Douai. « Evacuées de force, de vieilles femmes, âgées de 70 à 80 ans, ont dû faire à pied les 30 kilomètres qui séparent Douai de Valenciennes. Beaucoup sont tombées sur la route. » Et pendant ce temps, leurs maisons étaient pillées de fond en comble. « Excès individuels, explique le prince Max de Bade, il s'en produit dans toutes les armées ! » Comment expliquer alors cette affiche de la kommandantur trouvée dans une maison : « Ne pillez pas individuellement ; nous organiserons l'enlèvement avant le départ. » Et, en effet, constate M. Delory, à Douai, « plus un habitant, plus un meuble ». A Lens, « il ne reste pas deux briques assemblées ». Sont-ce là des destructions répondant à des nécessités militaires ?

A quoi bon insister ? Tout cela crie vengeance — ou plutôt réparation. Il n'est pas un stockholmiste, pas un kienthalien qui oserait, en face, dire le contraire. Nul n'a bronché quand M. Delory, avec une émotion qui lui a inspiré un mouvement oratoire qu'on ne prendra pas pour une figure de rhétorique, s'est écrié, la voix brisée : « Et l'on voudrait... Mais je ne crois pas qu'il puisse y avoir un Français... » Et, en effet, il n'y en a pas eu, au moins hier. Mais comment ne pas comprendre la douloureuse stupeur de nos compatriotes récupérés quand ils entendent certains marchandages, certaines menaces de ne pas voter les crédits de guerre ? Ils pensent tous avec M. Delory : pas de guerres de conquêtes, mais pas de paix sans réparations. « Ne pas réclamer une paix de justice serait un crime contre la France, un crime contre l'humanité. » C'est presque la phrase de M. Clemenceau, que M. Delory n'a pas entendue. Il nous faut notre droit, « mais de ce droit nous ne ferons pas à notre tour une revanche des oppressions du passé ; il faut que la libération de la France soit la libération de l'humanité. »

24 octobre 1918.

 

L'ATTITUDE DES SOCIALISTES

Chez les socialistes allemands, c'est bien simple : la grande majorité soutient et soutiendra jusqu'au bout le gouvernement impérial et militariste. Elle le soutient dans les mauvais jours comme elle l'a applaudi dans les bons ; elle cherche à lui faciliter une paix qui sauve des ambitions pangermanistes tout ce qui peut encore être sauvé, après en avoir salué l'épanouissement au glorieux traité de Brest-Litovsk. Les Scheidemann et autres socialistes aux ordres de l'empereur n'ont mis à leur concours aucune condition impliquant un blâme ou même un simple regret pour le passé. Dans les invites qu'il prodigue à nos socialistes, le Vorwœrts ne parle jamais de la responsabilité de la guerre, il s'obstine dans le système commode qui consiste à mettre sur le même pied l'attaqué et l'agresseur. Bien mieux, il explique que la victoire de la France serait un grand malheur pour le prolétariat international, vu les passions chauvines qui règnent en France et contre lesquelles les socialistes français avouent qu'ils ont tant de peine à lutter. Chacun sait, au contraire, que le triomphe de l'Allemagne est le triomphe du prolétariat et, en effet, la Russie jouit présentement des bienfaits du marxisme intégral ; protégé par le gouvernement impérial.

L'impression de ces adjurations émouvantes n'est pas si négligeable qu'on pourrait le croire. A vrai dire, elles n'en font guère en Allemagne sur les minoritaires, qui viennent d'exposer leur manière de voir dans un manifeste aussi net que ceux des majoritaires sont équivoques. Mais nous n'avons pas qualité pour donner des conseils aux Allemands. A eux de voir ce qu'ils ont à faire. On nous permettra, par contre, de nous occuper de ce qui se passe chez nous. Nous avons aussi un manifeste, un manifeste pour l'élaboration duquel le parti socialiste, la Confédération générale du Travail, la Ligue des Droits de l'Homme et la Coalition républicaine ont associé leurs lumières. Ce document a pour objet essentiel de protester contre « les excitations chauvines d'une presse souvent plus docile aux suggestions de l'esprit de conquête qu'au souci du droit ». On est un peu surpris. Nous connaissons bien un pays où la presse donne quotidiennement, et depuis plus d'un demi-siècle, ce spectacle inquiétant. Ce pays, les signataires du manifeste sont-ils seuls à ne pas le connaître ? Sont-ils encore dans l'état d'esprit de M. Brizon, déclarant doctement en pleine Chambre, six semaines avant la guerre, que le péril allemand n'existait pas, que « les armements de l'Allemagne n'étaient pas dirigés contre nous » ? Si la phrase textuelle n'était pas à l'Officiel, on hésiterait à croire à une pareille « candeur », — car nous ne voulons pas supposer un autre sentiment.

Chacun a le droit d'avoir son opinion. Mais, franchement, les signataires du manifeste socialiste peuvent-ils avoir l'illusion que leur papier répond à une nécessité ? Le Congrès radical-socialiste, qui n'est pas suspect d'impérialisme, de militarisme, de chauvinisme, de nationalisme, a tout de suite protesté. Il s'est déclaré « convaincu que le pays, qui a donné tant de preuves de sa sagesse et de son sang-froid, n'a besoin de nulle exhortation et saura rester sourd aux conseils pernicieux ». On ne saurait mieux dire. Certes, il peut se produire, — il est inévitable qu'il se produise, — des excès de zèle patriotique mal éclairé. Il y a trop de vendeurs autour de la peau de l'ours pour qu'il ne s'en trouve pas d'irréfléchis. Mais ces intempérances de langage ou de plume n'engagent que leurs auteurs. Ils ne sont les porte-paroles ni du gouvernement, ni du Parlement, ni du pays. Il faut être M. Mayéras pour voir là matière à une interpellation « sur le sens que donne le gouvernement à certains passages de la réponse du président Wilson ». Au moment même où les Alliés concertent leur action diplomatique, pour lui donner l'unité réalisée sur le terrain militaire, quel peut être l'avantage de débats cherchant à souligner — ou à faire naître — des divergences de vues ? A qui pourrait profiter une discussion de ce genre au Palais-Bourbon ! Nous voulons bien admettre que ce n'est pas leur intention, mais les néo-majoritaires ont l'art de toujours travailler pour l'ennemi. Certes, tout en admirant singulièrement les bolcheviks, ils se défendent de vouloir les imiter, et ce serait leur faire une injure gratuite que de les croire prêts à faire le voyage de Brest-Litovsk. Mais les bolcheviks, eux aussi, prétendaient ne pas aller où ils se sont laissés conduire. Ils ont fait des cérémonies pour signer. Seulement ils s'étaient mis dans l'impossibilité de ne pas signer. La Russie avait ses panslavistes, dont les prétentions ont été une calamité, mais tout de même ce sont les bolcheviks qui l'ont perdue, parce qu'ils ont consacré toute leur ardeur à détruire l'impérialisme chez eux, de sorte qu'il ne leur en est plus resté pour le combattre chez l'ennemi. Est-ce trop demander à nos bolchevisants que de les prier de ne pas perdre de vue ce tragique exemple ?

28 octobre 1918.

 

La persistance et l'étendue des succès militaires de l'Entente amenèrent l'Allemagne à poursuivre avec plus d'insistance ses démarches en faveur de la paix. Le président Wilson, en réponse à la demande d'armistice précédemment formulée, avait demandé, par l'intermédiaire ordinaire du ministre de Suisse, des renseignements supplémentaires (9 octobre).

« Avant de répondre au gouvernement impérial allemand, et afin que la réponse soit aussi sincère et sans détour — as candid and straightforward — que les formidables intérêts en jeu l'exigent, le Président des États-Unis estime nécessaire de s'assurer de la signification exacte de la note du chancelier impérial.

« Le chancelier impérial veut-il dire que le gouvernement impérial allemand accepte les conditions posées par le Président dans son adresse au Congrès des États-Unis le 8 janvier dernier et dans ses adresses subséquentes, et que son but, en entamant des discussions, serait seulement de se mettre d'accord sur les détails pratiques de leur application ?

« Le Président se voit dans l'obligation de dire, en ce qui concerne la suggestion d'un armistice, qu'il ne voit pas la possibilité de proposer une cessation des hostilités aux gouvernements avec lesquels le gouvernement des États-Unis est associé contre les puissances centrales, aussi longtemps que les armées de ces dernières puissances sont sur le sol des gouvernements associés.

« La bonne foi de toute discussion dépendrait manifestement du consentement des puissances centrales de retirer immédiatement, partout, leurs forces des territoires envahis.

« Le Président se croit également justifié en demandant si le chancelier impérial parle simplement au nom des autorités constituées de l'empire qui, jusqu'ici, ont conduit la guerre.

« Il considère que la réponse à ces' questions est vitale à tout point de vue. »

 

A cette note fut faite la réponse suivante en date du 12 octobre.

« Le gouvernement allemand a accepté les points que le Président Wilson a posés dans son discours du 8 janvier 1918 et dans ses discours postérieurs comme base d'une paix de droit durable. Le but des pourparlers à entamer serait donc seulement de s'entendre sur les détails pratiques de leur application.

« Le gouvernement allemand suppose que les gouvernements des puissances alliées des États-Unis se placent aussi sur le terrain des manifestations du Président Wilson.

« Le gouvernement allemand, d'accord avec le gouvernement austro-hongrois, se déclare prêt à répondre à la proposition d'évacuation du Président Wilson pour amener un armistice.

« Le gouvernement allemand s'en rapporte au Président pour provoquer la réunion d'une commission mixte qui serait chargée de passer les accords nécessaires en vue de l'évacuation.

« Le gouvernement allemand actuel, qui porte la responsabilité de conclure la paix, a été formé à la suite de négociations et d'accord avec la grande majorité du Reichstag, et, s'appuyant dans chacun de ses actes sur la volonté de cette majorité, le chancelier de l'empire parle au nom du gouvernement et du peuple allemands.

« Le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères : SOLF. »

 

Le gouvernement américain répliqua avec la même célérité par une nouvelle note du 14 octobre.

« L'acceptation sans restriction par le gouvernement allemand actuel et par une grande majorité du Reichstag allemand des conditions posées par le président des États-Unis d'Amérique dans son Adresse au Congrès des États-Unis le 8 janvier 1918 et dans son Adresse subséquente, justifie le Président à faire un exposé franc et direct de sa décision relativement aux communications du gouvernement allemand des 8 et 12 octobre 1918.

« Il doit être clairement entendu que le mode de l'évacuation et les conditions de l'armistice sont des questions qui doivent être laissées au jugement et aux avis des conseillers militaires du gouvernement des États-Unis et des gouvernements alliés, et le Président a le sentiment qu'il est de son devoir de dire que nul arrangement ne peut être accepté par le gouvernement des États-Unis qui n'assurerait pas des sauvegardes et garanties absolument satisfaisantes du maintien de la présente supériorité militaire des armées des États-Unis et des Alliés sur le champ de bataille.

« Il a la confiance de pouvoir présumer en toute sécurité que tels seront aussi le jugement et la décision des gouvernements alliés.

« Le Président sent qu'il est aussi de son devoir d'ajouter que ni le gouvernement des États-Unis, ni, il en a l'entière certitude, les gouvernements avec lesquels le gouvernement des États-Unis est associé comme belligérant, ne consentiront à envisager un armistice aussi longtemps que les forces armées de l'Allemagne continueront de se livrer aux pratiques illégales et inhumaines dans lesquelles elles persistent.

« Au moment même où le gouvernement allemand approche le gouvernement des États-Unis avec des propositions de paix ses sous-marins s'acharnent à couler des navires à passagers sur mer, et non seulement les navires, mais les embarcations mêmes dans lesquelles les passagers et équipages cherchent à se sauver Et, dans leur retraite actuelle, forcée, des Flandres et de France, les armées allemandes poursuivent le cours de leurs destructions effrénées, ce qui a toujours été considéré comme étant en violation directe des règles et pratiques de la guerre civilisée.

« Villes et villages, s'ils ne sont pas détruits, sont dépouillés, non seulement de tout ce qu'ils contiennent, mais souvent de leurs habitants eux-mêmes.

« On ne saurait s'attendre à ce que les nations associées contre l'Allemagne consentent à une suspension d'armes tandis que se poursuivent des actes d'inhumanité, de dévastation et de désolation que ces nations considèrent à juste titre avec horreur et le cœur enflammé.

« Il est également nécessaire, afin qu'il n'y ait aucune possibilité de malentendu, que le Président appelle très solennellement l'attention du gouvernement allemand sur la forme et la portée manifeste d'une des conditions de paix auxquelles le gouvernement allemand a maintenant adhéré.

« Elle est contenue dans l'adresse du Président prononcée à Mount-Vernon le 4 juillet dernier. Elle est ainsi conçue :

« Détruire tout pouvoir arbitraire où qu'il se trouve, qui peut séparément, secrètement, et par sa seule volonté, troubler la paix du monde ; s'il ne peut être présentement détruit, au moins le réduire à une virtuelle impuissance. »

« Le pouvoir qui jusqu'ici a gouverné la nation allemande est de la nature ci-dessus indiquée. Il dépend de la volonté de la nation allemande de le changer.

« Les paroles du Président qui viennent d'être citées constituent naturellement une condition préalable à la paix, si la paix doit venir par l'action du peuple allemand lui-même.

« Le Président se sent obligé de dire que tout le processus de la paix selon son opinion sera subordonné à la précision et au caractère satisfaisant des garanties qui peuvent être données dans cette question fondamentale.

« Il est indispensable que les gouvernements associés contre l'Allemagne sachent, sans équivoque possible, à qui ils ont affaire. »

 

Le gouvernement allemand ne laissa pas tomber la conversation : la tournure des événements militaires, l'état des esprits à l'intérieur de l'Empire, n'étaient pas faits pour lui en inspirer le désir. Sa réponse est du 20 octobre. Elle s'en remettait au président Wilson pour le règlement des « détails de l'évacuation des pays envahis », et insistait sur le caractère populaire du nouveau gouvernement allemand.

Parallèlement à cet échange de notes, une négociation se poursuivait avec l'Autriche-Hongrie à laquelle tout d'abord le président Wilson n'avait pas répondu. Il ne répondit que le 18 octobre.

« Le Président estime de son devoir de déclarer au gouvernement austro-hongrois qu'il ne peut retenir les suggestions actuelles de ce gouvernement en raison de certains événements de la plus haute importance qui, survenus depuis la délivrance de l'Adresse présidentielle du 8 janvier dernier, ont nécessairement modifié l'attitude et la responsabilité du gouvernement des États-Unis.

« Parmi les quatorze conditions de paix que le Président formulait à cette époque se trouvait la suivante :

« Aux peuples de l'Autriche-Hongrie, dont nous désirons sauvegarder la place parmi les nations, devrait être donnée pour la première fois la plus libre occasion d'un développement autonome. »

« Depuis que cette phrase a été écrite et prononcée devant le Congrès des États-Unis, le gouvernement des États-Unis a reconnu qu'un état de belligérance existe entre les Tchéco-Slovaques et les empires allemands et austro-hongrois, et que le Conseil national tchéco-slovaque est de facto un gouvernement belligérant investi de l'autorité propre pour diriger les affaires politiques et militaires des Tchéco-Slovaques.

« Il a aussi reconnu de la façon la plus complète la justice des aspirations nationalistes des Yougoslaves pour la liberté.

« Le Président n'est donc plus dorénavant libre d'accepter une simple « autonomie » de ces peuples comme une base de paix, mais il est obligé d'insister sur le fait que ce sont eux et non pas lui qui devront juger en quelle manière une action du gouvernement austro-hongrois pourra satisfaire leurs aspirations et leur conception de leurs droits et de leur destinée comme membre de la famille des nations. »

 

L'Autriche accepta tout ce qu'on lui demandait, même l'éventualité d'une paix séparée, par une note du 28 octobre signée du comte Andrassy qui avait remplacé Burian.

« En réponse à la Note adressée le 18 octobre par M. le Président Wilson au gouvernement austro-hongrois et conformément à la décision de M. le Président de discuter séparément avec l'Autriche-Hongrie des conditions d'armistice et de la paix, le gouvernement austro-hongrois a l'honneur de déclarer qu'il donne son approbation, non seulement aux manifestations antérieures de M. le Président, mais aussi aux idées exprimées dans sa dernière Note sur les droits des peuples d'Autriche-Hongrie et spécialement sur les droits des Tchéco-Slovaques et des Yougoslaves.

« Puisque, de la sorte, l'Autriche-Hongrie a accepté toutes les conditions dont M. le Président a fait dépendre l'ouverture des négociations au sujet de l'armistice et de la paix, le gouvernement austro-hongrois estime que plus rien ne s'oppose à ce que ces négociations commencent.

« Le gouvernement austro-hongrois déclare, en conséquence, qu'il est prêt, sans attendre le résultat que pourront avoir d'autres négociations, à entrer en discussion pour conclure une paix entre l'Autriche-Hongrie et les États adverses et un armistice immédiat sur tous les fronts d'Autriche-Hongrie et il prie M. le Président Wilson de bien vouloir prendre les mesures préparatoires appropriées. »

 

Les dispositions conciliantes de l'Autriche s'expliquaient surabondamment par la révolte ouverte des populations slaves et par la débâcle de son armée attaquée sur la Piave, à partir du 29 octobre, par l'armée italienne grossie de contingents anglais, français et slaves.

Une autre considération accentuait ce même désir de paix à tout prix : c'est la capitulation de la Turquie, qui, dans la nuit du 30 au 31 octobre, signa avec les Alliés un armistice équivalant à la soumission pure et simple. Voici en quels termes M. Georges Leygues présenta cet événement à la Chambre à la séance du 31 octobre, jour où l'armistice commença, à midi.

« Il n'est pas encore possible de publier les termes complets de cet armistice, mais ils comportent le libre passage, pour les flottes alliées, jusqu'à la mer Noire, l'occupation des forts des Dardanelles et du Bosphore, nécessaires pour garantir la sécurité de ce passage, et le rapatriement immédiat de tous les prisonniers de guerre alliés. »

 

Cette dislocation de l'alliance des empires centraux, commencée par la Bulgarie, ne s'arrêtera plus. Une conférence des gouvernements alliés, qui venait de s'ouvrir à Versailles, et qui avait autorisé l'armistice avec la Turquie, autorisa de même le général Diaz à répondre aux ouvertures décisives faites par un officier parlementaire austro-hongrois. Le 3 novembre, l'armistice était signé et les hostilités cessèrent le lundi 4 à 15 heures. Les conditions ne furent connues qu'au cours de la séance de la Chambre du mardi 5. L'Autriche-Hongrie devait démobiliser, évacuer tous les territoires encore occupés, livrer la moitié de son artillerie ainsi que ses navires de guerre. Les Alliés avaient le droit de se servir de tous les chemins de fer, routes et voies navigables, d'utiliser toutes les fortifications de terre et de mer austro-hongroises, d'occuper tous les points stratégiques qui leur paraîtraient nécessaires, et leurs prisonniers leur étaient rendus sans réciprocité.

Au surplus, il n'y avait plus d'Autriche-Hongrie, car toutes les nationalités dissidentes s'étaient proclamées indépendantes et plusieurs, comme les Tchéco-Slovaques et les Yougo-Slaves, étaient nos alliés ; d'autres, comme les Polonais de Galicie et les Roumains de Transylvanie, étaient dans des sentiments à peine différents.

Ces grands événements avaient eu au Parlement un écho tout naturel. La séance de la Chambre où M. Clemenceau donna connaissance des conditions de l'armistice autrichien fut pour lui l'occasion d'un véritable triomphe. Le discours qu'il y prononça, ainsi que celui du président Deschanel et du ministre des Affaires étrangères, M. Pichon, furent affichés.

 

EN VUE DU PORT

Le caractère dominant de la grandiose séance d'hier c'est la gravité. Nous sommes restés graves dans les mauvais moments, nous ne cessons pas de l'être à l'heure de la victoire. Notre joie présente, comme nos inquiétudes passées, a quelque chose de réfléchi, de médité, qui ne répond pas à l'idée superficielle qu'on se fait souvent de notre tempérament national. Est-ce à dire que l'épreuve nous ait changés, ou n'est-il pas plus exact de reconnaître que notre véritable nature ne se révèle que dans les temps héroïques ? Nous n'osons pas être nous-mêmes dans le cours ordinaire de la vie publique et privée, et quand nous sommes nous-mêmes nous sommes tout autres et assurément meilleurs qu'il ne nous plaît de le paraître au théâtre comme à la ville.

C'est notre cas à tous, mais le cas le plus illustre est sans doute celui de M. Clemenceau. Qui retrouverait dans l'homme d'Etat délibérément assagi et pacifié que nous avons entendu hier le polémiste déchaîné dont la plume et la parole ne se refusaient aucune cruauté à l'égard de tous ceux qui l'ont précédé au pouvoir ? Et quand M. Clemenceau adjure les nouvelles générations de renoncer aux luttes stériles, de s'abstenir, même dans les querelles de parti, de tout ce qui peut desservir ou affaiblir la France, qui est notre bien commun, ne fait-il pas comme un retour sur les querelles où il a lui-même joué un rôle qu'il juge maintenant en toute sérénité d'esprit ? « Nous avons tous commis des erreurs, dit-il, nous en commettrons encore, mais il ne faut pas en commettre trop, ni trop longtemps. » Le travail de la France à refaire sera moins glorieux que celui de la France à sauver, et il sera plus ingrat. S'il n'était pas abordé dans un esprit de concorde, d'abnégation, de renoncement réciproque à ce que chaque opinion a de trop exclusif, à ce que chaque intérêt a de trop égoïste, le sang versé l'aurait été en vain : nous ne serions pas « dignes de la paix ». Il n'est pas trop tôt pour faire entendre ces pressantes vérités.

Certes, il ne s'agit pas de demander à qui que ce soit l'abdication de ses opinions et de ses croyances. Mais un peu de compréhension du point de vue d'autrui n'est jamais un signe ni une cause de faiblesse. La faiblesse, pour un parti comme pour un homme, c'est de se croire infaillible, c'est de croire qu'on peut toucher du doigt l'idéal qu'on vise, lequel nous est aussi inaccessible « que les astres qui éclairent notre ciel ». M. Clemenceau n'a voulu désigner expressément personne, mais quand il a parlé des partis qui s'arrogent le monopole de l'infaillibilité sans que leurs connaissances soient à la hauteur de leurs prétentions, il en est un qui a spontanément accusé le coup. A qui la faute si les socialistes se sentent touchés dès qu'on parle de certaines marques d'aveuglement ? Si respectueux qu'on puisse être de l'union sacrée, si peu désireux qu'on puisse être de revenir vainement sur le passé, comment oublier les formidables erreurs de jugement de ceux qui n'ont pas cru à la guerre avant de l'avoir vue, qui ont cru par contre à la révolution russe après l'avoir étudiée sur place, et qui croient encore aux bolcheviks après avoir contemplé leur œuvre depuis un an ? Le pays aura la parole. Après avoir tant souffert, après avoir donné un si bel et si long exemple de « l'esprit de guerre », il saura s'inspirer de l'esprit de paix. Des paroles comme celles d'hier trouvent en lui un écho. Tous nous rendons hommage à ceux dont le sacrifice a permis la victoire des Alliés, — qui est la nôtre, mais que nous n'avons pas le fol orgueil de prétendre uniquement la nôtre. C'est le souvenir poignant de cette fleur de jeunesse fauchée pour le salut commun qui donne à notre joie ce caractère recueilli dont nous n'avons pas à nous défendre. Ce souvenir doit nous commander la discipline sociale et patriotique. Tant de victimes illustres ou obscures ne sont pas tombées pour que leur œuvre soit compromise par la chimère ou l'ignorance. M. Clemenceau a évoqué en termes d'une poignante émotion l'image de ceux qui ont, depuis la défaite et la mutilation de 1871, travaillé à l'œuvre de réparation. Il a salué particulièrement Gambetta, contre lequel il a jadis rompu tant de lances parfois empoisonnées. Nous devons tous honorer de même, que nous partagions ou non l'ensemble de leurs idées, tous ceux qui ont servi la France, et la meilleure manière de les honorer, c'est de ne renier ni leur exemple, ni leur héritage. Ils sont morts que pour la France survive libre et puissante, dans l'intérêt même de l'humanité, « car la France représente une conception idéaliste de l'humanité qui a prévalu dans le monde, et qui fait qu'on ne peut servir l'humanité au détriment de la France ».

Nous ne sommes pas égoïstes, même quand nous pensons à nous. Jamais plus magnifique hommage n'a été rendu à nos alliés que dans la séance d'hier. M. Clemenceau a exprimé en paroles d'une affectueuse simplicité nos sentiments à l'égard des Américains, nos amis de toujours, et des Anglais, les ennemis séculaires des temps abolis, devenus nos fidèles frères d'armes. M. Paul Deschanel, au nom des représentants du pays, avait tenu à glorifier particulièrement le succès des armes serbes et italiennes. Il l'a fait avec la haute éloquence qui est chez lui la forme naturelle d'une pensée toujours égale aux plus merveilleuses circonstances. L'héroïsme indompté de la Serbie foulée tout entière par l'ennemi, l'épopée vengeresse de la jeune armée italienne remontant le cours des âges pour se rattacher aux légendaires légions de Rome, tout cela a été retracé, — chanté pour mieux dire, — en strophes dignes des formidables événements qui se précipitent sous nos yeux. On a sonné la cloche du Capitole ; M. Deschanel nous en a fait entendre le majestueux prolongement.

7 novembre 1918.

 

Deux jours après, une manifestation analogue eut lieu au Sénat, d'autant plus chaleureuse, que, dans l'intervalle, les négociations avec l'Allemagne avaient fait un grand pas.

 

AU SÉNAT

Le Sénat a tenu à s'associer solennellement aux sentiments exprimés par la Chambre et partagés par le pays tout entier. La manifestation du Luxembourg arrive à l'heure suprême, au moment où commence le fameux « quart d'heure » de Nogi, celui où l'attitude de chaque belligérant consacre la victoire ou ratifie la défaite. L'attitude des pays en présence correspond bien à la réalité des événements. Les troubles civils et militaires, les sommations au gouvernement, les démarches instantes en vue d'en finir ne se produisent pas de notre côté. C'est en face qu'on ne « tient » plus, c'est au pays de la discipline et de l'obéissance servile qu'on se révolte, c'est du pays des junkers qu'arrivent les officiers parlementaires. Et ils arrivent le jour où l'armée américaine consomme la défaite de l'ennemi, aux lieux mêmes où, quarante-huit ans passés, succombait la fortune de la France. C'est un retour des choses où les anciens auraient vu la main de l'inflexible Némésis qui châtie l'orgueil par les suites de l'orgueil lui-même. La prise de Sedan devait couronner cette guerre, issue de celle dont la capitulation de Sedan avait marqué la vicissitude irréparable. Et il est beau, il est juste, il est providentiel que cette revanche du droit soit l'œuvre plus particulière de l'armée belligérante qui a été plus particulièrement mise en marche par l'idée pure du droit.

C'est dans cette atmosphère de victoire que M. Antonin Dubost a salué l'Italie « qui a eu l'honneur impérissable de se ranger à nos côtés alors que nous représentions le droit plus que la force ». Quant à la Serbie, « petit peuple dont la grandeur passe désormais celle des empires qui voulaient l'abattre », elle restera l'immortel symbole de ce que peut faire une âme[2] populaire trempée par des siècles d'épreuves. La Serbie est libérée, la Belgique va l'être, et sur son sol dévasté on voit descendre l'auréole. Du martyre elle passe à l'apothéose. Et que dire de la Grèce, celle de Venizelos, qui a sauvé l'hellénisme de l'abdication, et qui l'oriente à nouveau vers ses naturelles et magnifiques destinées !

Le Sénat a voulu donner à l'immense revirement des faits et des pronostics, dont nous sommes, depuis trois mois et demi, les spectateurs émerveillés, une consécration particulièrement éclatante. Reprenant les rites et les formules de la Révolution, il a voté une proposition de loi tendant à faire graver dans toutes les mairies et les écoles le nom de ceux qui « ont bien mérité de la patrie ». Ce sont tous nos soldats, d'abord et avant tout ; c'est aussi la masse anonyme et immense de toutes les bonnes volontés qui, au gouvernement comme au Parlement, ont travaillé à la défense nationale ; enfin, ce sont personnellement le généralissime et le président du Conseil de cette dernière phase de la guerre, la phase du succès final, mérité par le travail et forcé par la ténacité. Cette liste n'est pas limitative, chacun voit de quels noms elle pourrait s'enrichir, mais le Sénat n'a pas voulu dresser un palmarès, il a simplement payé en bloc la dette de la France à l'égard de ceux à qui elle doit son salut et l'avenir rouvert devant ses pas.

9 novembre 1918.

 

L'échange de notes entre le président des États-Unis et le gouvernement allemand s'était poursuivi en s'acheminant vers un résultat concret. A la note du gouvernement allemand, datée du 20 octobre, mais reçue seulement le 22, le président Wilson avait répondu par la note très importante du 23 octobre.

« ... Ayant reçu les assurances solennelles et explicites du gouvernement allemand que celui-ci accepte sans réserve les termes de paix exposés dans son adresse au Congrès des États-Unis en date du 8 janvier 1918, ainsi que les principes de règlement énoncés dans ses adresses subséquentes, particulièrement dans l'Adresse du 27 septembre, qu'il désire discuter les détails de leur application et que ce désir et cette intention émanent, non pas de ceux qui ont jusqu'ici dicté la politique allemande et conduit la présente guerre du côté de l'Allemagne, mais de ministres qui parlent pour la majorité du Reichstag et pour une majorité écrasante du peuple allemand ; ayant reçu aussi la promesse explicite du présent gouvernement allemand que les règles humanitaires de la guerre civilisée seront observées et sur terre et sur mer par les forces allemandes armées, le Président des Etats-Unis estime qu'il ne peut pas refuser d'étudier avec les gouvernements avec lesquels le gouvernement des Etats-Unis est associé la question d'un armistice.

« Il considère qu'il est de son devoir de redire, cependant, que le seul armistice qu'il s'estimerait justifié à soumettre pour être pris en considération serait un armistice qui laisserait les Etats-Unis et les peuples associés avec eux en position d'imposer tout arrangement qui pourrait être conclu et de rendre impossible un renouvellement d'hostilités de la part de l'Allemagne.

« Le Président semblerait manquer de sincérité s'il ne faisait pas ressortir dans les termes les plus francs possibles la raison pour laquelle des garanties extraordinaires doivent être exigées. Quelque significatifs et importants que semblent être les changements conditionnels dont parle le secrétaire allemand des Affaires étrangères dans sa note du 20 octobre, il ne paraît pas que le principe d'un gouvernement responsable vis-à-vis du peuple allemand ait été complètement réalisé ni que des garanties existent ou soient envisagées permettant d'avoir l'assurance que les modifications de principe et de pratique, actuellement consenties en partie soient permanentes. D'ailleurs, il ne semble pas que l'on ait atteint le cœur de la difficulté actuelle. Il se peut que les guerres futures aient été mises sous le contrôle du peuple allemand, mais cette guerre-ci ne l'a pas été, et c'est avec cette guerre-ci que nous avons affaire. Il est évident que le peuple allemand n'a pas les moyens de forcer les autorités militaires de l'empire à se soumettre à la volonté populaire.

« Il est évident que le pouvoir qu'a le roi de Prusse de contrôler la politique de l'Empire n'est pas affaibli ; que l'initiative déterminante reste entre les mains de ceux qui ont, jusqu'à présent, été les maîtres de l'Allemagne. Estimant que toute la paix du monde dépend maintenant de la franchise dans les paroles et de la loyauté dans les actions, le Président juge qu'il est de son devoir de dire, sans essayer en aucune manière d'adoucir des mots qui peuvent paraître durs, que les nations du monde ne se fient pas et ne peuvent pas se fier à la parole de ceux qui ont, jusqu'à présent, été les maîtres de la politique allemande et de faire remarquer, une fois de plus, qu'en concluant la paix et en faisant des tentatives pour redresser les torts infinis et les injustices de cette guerre le gouvernement des États-Unis ne saurait traiter qu'avec de véritables représentants du peuple allemand investis d'une autorité sincèrement constitutionnelle qui fasse d'eux les véritables gouvernants de l'Allemagne. S'il devait maintenant traiter avec les maîtres militaires et les autocrates monarchiques de l'Allemagne, ou s'il devait éventuellement avoir à traiter avec eux plus tard pour ce qui concerne les obligations internationales de l'Empire allemand, il devrait exiger, non pas des négociations de paix, mais une capitulation.

« Il n'y a rien à gagner en taisant cette chose essentielle. »

 

A cette véritable mise en demeure, le gouvernement allemand répondit par une note du 27 octobre ainsi conçue.

« Le gouvernement allemand a pris connaissance de la réponse du Président des États-Unis.

« Le Président est au courant des changements profonds qui ont été effectués et sont en voie d'exécution dans la structure de la Constitution allemande.

« Les négociations de paix sont conduites par un gouvernement national qui a entre les mains l'autorité effective et constitutionnelle pour prendre une décision.

« Les pouvoirs militaires sont également subordonnés à ce gouvernement.

« Le gouvernement allemand attend maintenant les propositions de l'armistice qui sera le premier pas vers une paix juste telle que le Président l'a décrite dans ses proclamations.

 

On apprenait en même temps la démission du quartier-maître général Ludendorf, en date du 26.

La conférence des gouvernements alliés qui se tenait à Versailles répondit par une déclaration que le président Wilson transmit le 5 novembre au gouvernement allemand.

« Les gouvernements alliés ont examiné avec soin la correspondance échangée entre le Président des États-Unis et le gouvernement allemand. Sous réserve des observations qui suivent, ils se déclarent disposés à conclure la paix avec le gouvernement allemand aux conditions posées dans l'Adresse du Président au Congrès, le 8 janvier 1918, et selon les principes énoncés dans ses déclarations ultérieures. Ils doivent, toutefois, faire remarquer que l'article 2, relatif à ce que l'on appelle couramment la liberté des mers, se prête à diverses interprétations, dont certaines sont telles qu'ils ne pourraient pas les accepter. Ils doivent, en conséquence, se réserver une liberté d'action entière sur cette question quand ils viendront siéger à la Conférence de la paix.

« D'autre part, lorsqu'il a formulé les conditions de paix dans son Adresse au Congrès du 8 janvier dernier, le Président a déclaré que les territoires envahis doivent être non seulement évacués et libérés, mais restaurés. Les Alliés pensent qu'il ne faudrait laisser subsister aucun doute sur ce qu'implique cette stipulation. Ils comprennent par-là que l'Allemagne devra compenser tous les dommages subis par les populations civiles des nations alliées et par leurs propriétés, du fait des forces armées de l'Allemagne, soit sur mer, soit sur terre, soit en conséquence d'opérations aériennes. »

 

A cette déclaration, M. Lansing ajoutait les indications suivantes.

« Je suis chargé par le Président de dire qu'il est en plein accord avec l'interprétation énoncée dans le dernier paragraphe du mémorandum cité ci-dessus.

« Je suis aussi chargé par le Président de vous demander de notifier au gouvernement allemand que le maréchal Foch a été autorisé par le gouvernement des États-Unis et les gouvernements alliés à recevoir les représentants dûment accrédités du gouvernement allemand et à leur communiquer les conditions d'armistice. »

 

On pouvait se demander si le gouvernement allemand allait accepter sans autres atermoiements les conditions rigoureuses si nettement énoncées. On ne se le demanda pas longtemps. Le gouvernement allemand reçut, le 6 au matin, la communication du président Wilson : le même jour on apprenait que « la délégation allemande chargée, de conclure un armistice et d'entamer les négociations de paix est partie de Berlin aujourd'hui après-midi, pour le front occidental ». Cette fois c'était bien la capitulation. Un échange de radios eut lieu, le 7, entre le haut commandement allemand et le maréchal Foch pour régler les conditions du passage de nos lignes par les parlementaires allemands. Ils arrivèrent finalement au quartier général le 8 novembre et furent reçus par le maréchal Foch auquel ils demandèrent une suspension immédiate d'armes qui leur fut refusée. Ils reçurent alors communication des conditions de l'armistice, et un délai de 72 heures, expirant le lundi 10 à 11 heures du matin, leur fut laissé. Le 11, à 6 heures du matin, nos conditions étaient acceptées et les hostilités furent suspendues le même jour à 11 heures. C'est l'armistice de Rethondes, petite localité de la vallée de l'Aisne, à une dizaine de kilomètres de Compiègne. La France, la Belgique et le Luxembourg devaient être évacués dans la quinzaine, et toute la rive gauche du Rhin dans le délai d'un mois (31 jours) ; 5.000 locomotives et 150.000 wagons livrés dans le délai d'un mois, 5.000 camions automobiles en 36 jours, tous les prisonniers militaires et civils rendus sans réciprocité, les traités de Brest-Litovsk et Bucarest annulés, toute la flotte de guerre livrée L'armistice était d'une durée de 36 jours, mais renouvelable[3].

Dans l'intervalle, l'empereur Guillaume avait été à peu près forcé d'abdiquer. Il avait quitté Berlin depuis le commencement de novembre pour se réfugier au quartier général. Toute la presse allemande exprimait hautement son désir de le voir abdiquer. Voyant qu'il n'en faisait rien, le chancelier Max de Bade donna lui-même sa démission le 8. Le même jour, une révolution éclatait en Bavière et la république était proclamée à Munich. Tout le reste de l'Allemagne était en proie à la révolte, notamment les ports de guerre. Alors, le 9, l'empereur dut s'exécuter et le chancelier l'annonça en termes qui avaient plutôt l'air de mettre l'empereur en face du fait accompli que d'enregistrer un acte déjà consommé. Voici le texte de la proclamation :

« L'empereur et roi a décidé d'abdiquer. Le chancelier restera en fonctions jusqu'à ce que les questions se rapportant à l'abdication de l'empereur, à la renonciation du kronprinz au trône de l'empire d'Allemagne et du royaume de Prusse, et à l'institution d'une régence soient réglées.

« Il a l'intention de proposer au régent la nomination du député Ebert comme chancelier et le dépôt d'un projet de loi portant fixation immédiate d'élections générales en vue d'une Assemblée nationale allemande constituante qui aurait pour tâche de déterminer définitivement la Constitution future du peuple allemand, y compris les éléments qui pourraient désirer entrer dans le cadre de l'Empire. »

 

Le lendemain, l'ex-empereur se réfugiait en Hollande. Quant à l'abdication elle ne fut réellement signée que le 28 novembre, au château d'Amerongen, où le kaiser avait trouvé une princière hospitalité. La renonciation du kronprinz n'est que du 6 décembre.

 

LE REGNE DE GUILLAUME II (1888-1918)

Du règne qui s'effondre dans le sang et dans la défaite, est-il possible de parler dès maintenant avec l'objectivité de l'historien ? On nous permettra, tout au moins, de nous y efforcer.

Si Guillaume II était mort avant la guerre actuelle, il aurait laissé la réputation usurpée d'un prince pacifique. Le vicaire casqué du vieux Dieu allemand, le grandiloquent « seigneur de la guerre », l'Attila scientifiquement modernisé que nous avons vu à l'œuvre depuis plus de quatre ans, a passé longtemps pour être « l'empereur de la paix ». Durant un quart de siècle, il a poursuivi, tout en multipliant les déclarations belliqueuses, une politique dont la tendance générale est restée pacifique. Les questions intérieures ont occupé une grande part de son activité, et l'expansion pangermaniste dont il a été le champion infatigable a surtout pris une forme économique.

 

Au point de vue intérieur, l'idée maîtresse du gouvernement de Guillaume II a été la lutte contre le socialisme. Elevé comme tous les Hohenzollern dans une haute idée de sa race, de sa maison, de son pouvoir et de sa personne royale, pénétré avant toute chose de la mission divine réservée à la Prusse et à son chef, ennemi déclaré de ce qu'il a tant de fois appelé « les partis de subversion », le jeune empereur, dès son message d'avènement, proclamait son ferme dessein de restaurer dans le peuple « la piété et la crainte de Dieu », fondement solide de l'autorité. A tout propos, dans les innombrables manifestations oratoires que chaque occasion lui suggère, il revient sur ce sujet. « Debout au combat pour la religion, la morale et l'ordre contre les partis de subversion », s'écrie-t-il à Kœnigsberg en septembre 1894. Ailleurs, il insiste : « L'esprit de désobéissance se glisse dans le pays ; il se sert d'un océan d'encre d'imprimerie pour obstruer les routes qui doivent être claires pour quiconque me connaît, moi et mes principes. » Et cette route, la route impériale et royale, il la trace, encore à Kœnigsberg, le 26 août 1910 : « Me considérant comme un instrument du Seigneur, et indifférent aux manières de voir du jour, je poursuis ma voie uniquement consacrée à la prospérité et au développement pacifique de la patrie. » Tout le monde se souvient aussi de l'allocution aux conscrits de la Garde leur rappelant qu'ils sont uniquement à lui, et qu'ils devraient, en cas d'émeute socialiste, tirer sans hésiter sur leurs proches. Toutes les paroles impériales respirent le même orgueil, mystique dans ses causes et pratique dans ses effets. Bismarck lui-même, dont le grand crime est d'avoir cru qu'il y avait place pour un maire du Palais à côté d'un roi qui n'est certes pas un roi fainéant, a été congédié au bout de dix-huit mois (20 mars 1890) par le maître qui avait professé pour lui, depuis l'enfance, une bruyante admiration. Bismarck prétendait négocier à son gré avec les partis du Reichstag. Il avait reçu chez lui Windthorst, le guelfe, le chef des catholiques, sans en référer à l'empereur. Il refusait de mettre ce dernier au courant de toute cette cuisine ministérielle. « Que feriez-vous, demanda l'empereur, si votre souverain vous signifiait son expresse volonté ? — Je lui répondrais que son pouvoir expire sur le seuil du salon de ma femme. » Ce court dialogue eut pour conclusion le congé du vieil homme d'Etat, qui se croyait inamovible. Le sic volo, sic jubeo, citation favorite du souverain, s'est affirmé ce jour-là par un geste décisif.

Dans sa lutte contre le socialisme, l'empereur n'a pas eu recours qu'à la menace et à la coercition. Il a pratiqué là, comme sur tous les autres terrains, ce qu'on a appelé la « politique du sucre et de la cravache », c'est-à-dire la tactique du dompteur avec les fauves. Il a réuni à grand fracas une Conférence internationale pour étudier les questions ouvrières, le lendemain même du renvoi de Bismarck. Cette Conférence n'eut d'autre résultat que de fournir à l'empereur une occasion d'essayer son pouvoir de séduction sur Jules Simon, président de la délégation française. Les réformes d'ordre pratique accordées au socialisme (assurances, retraites ouvrières, repos dominical, etc.) ne répondirent pas davantage aux espérances de Guillaume et le mouvement ascensionnel de la socialdémocratie n'a cessé de progresser durant tout son règne. Mais n'est-il pas visible que le socialisme allemand, à mesure qu'il s'est développé, a perdu son caractère révolutionnaire ? Son attitude dans la guerre actuelle permet-elle de dire, comme on l'a trop souvent répété, que l'empereur a complètement échoué dans cette lutte ? Les « socialistes impériaux », ainsi qu'on les a spirituellement dénommés, ont-ils été les ennemis du militarisme et du pangermanisme ? Et, s'ils ne l'ont pas été, le kaiser n'y est-il pas pour beaucoup ?

Car l'empereur a consacré au développement économique de l'empire une activité qui est, certes, par les succès qu'elle a remportés, la meilleure part du mérite que l'histoire pourra lui reconnaître. Le développement économique de l'Allemagne est un des grands phénomènes de ce dernier quart de siècle. Ce pays pauvre, et qui ne pouvait cesser de l'être tant qu'il resterait principalement agricole, est devenu un formidable établissement industriel. Il est devenu en une génération, non pas encore l'État le plus riche, mais déjà le plus puissant producteur de l'Europe continentale. L'émigration, qui était la soupape nécessaire de l'accroissement de population a disparu à peu près, bien que l'excédent brut des naissances sur les décès n'ait jamais été plus considérable. Seul le commerce britannique (32 milliards) est resté supérieur à celui de l'Allemagne (22 milliards), et avec une tendance à se laisser gagner de vitesse.

Tout cela est dû sans doute aux incontestables qualités de travail, de discipline et d'organisation du peuple allemand. Tout cela se serait produit sous un autre empereur, mais non avec la même accélération ni avec la même intensité. Guillaume II a eu conscience des besoins de l'Allemagne. Rien de ce que pouvait faire le gouvernement pour favoriser l'initiative des particuliers n'a été négligé. Construction de chemins de fer, de canaux, de ports, de bateaux, tout a été mené avec décision et esprit de suite. L'enseignement commercial, l'enseignement technique ont été vigoureusement poussés. Ce n'est pas par hasard que l'Allemagne détenait le premier rang dans la plupart des industries chimiques. La science allemande est rogue et portée à s'en faire accroire, elle n'est ni désintéressée ni raffinée, et ne mérite pas, au point de vue des idées générales, tous les éloges qu'elle s'adresse, mais dans le domaine des applications pratiques elle a supérieurement outillé l'industrie, et l'empereur, au cours de ses innombrables voyages, n'a jamais perdu une occasion de le faire valoir. Il n'a pas dédaigné de haranguer lui-même les garçons de salle du restaurant allemand de l'Exposition ni de faire les honneurs d'un nouveau modèle de lampe à alcool au château de Windsor.

C'est que pour lui rien de ce qui pouvait répandre au dehors un produit allemand, le nom allemand, la langue allemande n'était secondaire. Il a été avant tout, en politique étrangère, l'apôtre de l'expansion allemande, du deutschtum sous toutes ses formes. Bismarck estimait que peu de questions extérieures valent les os d'un grenadier poméranien. Guillaume II a inauguré une politique de plus large horizon, une « politique mondiale », la Weltpolitik dont il a si souvent proclamé les bienfaits et signifié les exigences. C'est en ce sens que son règne a marqué le plus ostensiblement un « nouveau cours ». Der Kurs bleibt der alte, « la route reste la même », avait-il déclaré en arrachant la barre des mains de Bismarck. La direction a tout de même un peu dévié. Guillaume II, sans avoir jamais précisé très nettement son but, s'est orienté vers le large. Sa politique mondiale a varié dans ses moyens, non dans ses ambitions. Développer le commerce allemand dans les pays lointains n'était qu'un début. Maintenir le sentiment national, la fameuse « culture », chez les émigrés, leur conserver leur nationalité d'origine même si les circonstances leur en faisaient solliciter une autre, a été une seconde étape, et non la moins importante. Enfin l'acquisition de colonies allemandes pour servir de débouchés ou pour fournir les matières premières, sans préjudice des avantages moraux et matériels attachés à la souveraineté, a été le mobile de la plupart des chicanes soulevées par l'Allemagne depuis une douzaine d'années.

L'Allemagne est partie de ce principe qu'une grande puissance doit posséder un empire colonial proportionnel à sa population et aux besoins de son expansion. Ce principe une fois posé, il était clair qu'elle n'avait pas sa place sur la planète. Elle était frustrée de sa part légitime. L'Angleterre, la France, le Portugal lui faisaient tort en gardant leurs vieilles possessions et, à plus forte raison, en y ajoutant quoi que ce soit. D'où le droit imprescriptible édicté par tous les pangermanistes, c'est-à-dire par tous ceux dont l'empereur se considère comme le chef naturel, de réclamer une « compensation » chaque fois que l'empire colonial d'autrui était en passe de gagner quelque chose.

On comprend que cette forme d'impérialisme ait amené les incidents qui se sont multipliés depuis le début de notre pénétration au Maroc. Ce marchandage incessant et jamais terminé, dont la moindre démarche de notre part était l'occasion, était l'application d'un système mûrement réfléchi. Ceux qui prenaient pour des boutades des incidents comme ceux de Tanger, d'Agadir commettaient la plus dangereuse des erreurs. Si l'Allemagne récriminait à propos de tout, c'est que tout lui était bon comme « monnaie d'échange ». Les « intérêts allemands » invoqués à propos de n'importe quel détail où les intérêts allemands n'avaient souvent rien à voir n'étaient que des prétextes à petits cadeaux de notre part, de ces petits cadeaux qui, malheureusement, n'entretiennent pas l'amitié.

A la longue, il était à prévoir que cette façon d'intervenir partout, de réclamer une part des profits dans les affaires dont les autres avaient fait les frais, amènerait quelque catastrophe. Il a fallu à nos gouvernements une dose de patience et d'abnégation dont on ne s'est pas assez rendu compte pour conjurer durant ce règne soi-disant pacifique la rupture qui n'en a pas moins fini par se produire. Quand un pays considère comme pris à lui-même tout ce qui est acquis par d'autres, les relations internationales sont forcément tendues sans rémission. Ses voisins, mis sans cesse au régime de « la poudre sèche », comprennent que la « paix armée » n'est qu'une préparation unilatérale à la guerre proche, et, se sentant également menacés, il ne leur reste qu'à s'unir pour se défendre contre le commun danger. C'est ce qui s'est produit, et c'est pour ne l'avoir pas prévu que l'empereur a risqué et perdu sur un coup de dé final la fortune de l'Allemagne et la sienne.

 

Comment l'histoire expliquera-t-elle cette crise qui clôt par un accès de folie sanglante un règne auquel la simple continuation de la paix assurait à coup sûr et à bref délai la meilleure partie des avantages qu'une guerre heureuse pouvait se flatter d'obtenir ? Elle dira sans doute qu'un impérialisme agressif, même dans ses jours de paix, devait à la longue tourner à la mégalomanie militariste. Peut-être aussi se demandera-t-elle si la perspective d'une mort prématurée n'a pas provoqué, chez un personnage aussi infatué de son rôle surnaturel, le désir de précipiter les événements pour être sûr d'en voir la conclusion et d'en recueillir la gloire aux yeux de la postérité. Guillaume a travaillé pour sa statue.

Ce qu'on sait, ou ce qu'on croit savoir de l'homme ne répugne pas à cette hypothèse. Un des traits dominants du caractère de Guillaume II c'est le manque de véracité. Tous ceux qui l'ont approché et qui ont pu formuler leur impression ont été frappés de cette tare, qui est peut-être, après tout, une des caractéristiques de l'Allemagne actuelle. La vérité n'existe outre-Rhin que dans la mesure et dans le cas où elle s'accorde avec la raison d'Etat. M. de Bethmann-Hollweg a traduit à sa façon cette conception simpliste dans la phrase du chiffon de papier. Nul ne recule devant le travestissement le plus grossier des faits les mieux établis. Le manifeste des 93 intellectuels en a fourni un exemple qu'on pourrait qualifier de solennel. Guillaume II, qui répétait sans cesse : « Je n'ai pas voulu cela », dans les moments critiques, se vantait par contre, en juin dernier, à l'heure des folles espérances, « d'avoir tout prévu ». A cette âme théâtrale le mensonge et la vérité apparaissent sur le même plan. « Conscience pourrie », dirait M. Clemenceau.

Le sentiment de la vérité n'est pas le seul qui semble faible chez l'ex-empereur. Le sentiment filial ne le distingue pas non plus, et son attitude à l'égard de son père et de sa mère n'est pas de celles qui ont besoin de commentaires. Dira-t-on que sa conscience de croyant a pu être pour lui un obstacle ou une règle ? M. de Freycinet dans ses Souvenirs raconte que Mlle de Munster, élevée avec Guillaume, se portait garante de ses scrupules. Soit. Malheureusement, il est avec le « vieux dieu allemand » des accommodements, surtout à l'usage particulier d'un empereur d'Allemagne. Guillaume II a fait des sermons, il atteste sans cesse sa foi, il se plaît à jouer le rôle de théologien ; mais c'est précisément parce qu'il se croit une émanation directe de la divinité, une quatrième hypostase, qu'il s'arroge des privilèges, des grâces d'Etat, dont les autres mortels ne sauraient se prévaloir.

Son intelligence lui a fait en somme plus d'honneur que son cœur. Sans voir en lui un grand esprit, il ne faut pas méconnaître en cet homme qui a parlé de tout « des clartés de tout ». Grâce à une réelle facilité d'assimilation, il s'est donné au moins l'apparence d'une compétence encyclopédique. Aussi moderne par beaucoup de ses goûts qu'il était archaïque par certaines de ses idées, il n'est guère de sujet qu'il n'ait traité en passant, de branche de l'art qu'il n'ait cultivée en amateur. Il est permis de sourire de cette universalité de prétentions et il est certain qu'en aucune matière Guillaume II ne s'est montré supérieur, encore faut-il admettre que c'est déjà une supériorité que cette variété d'aptitudes. L'esprit de Guillaume était aussi garni que sa fameuse garde-robe, peut-être par contre un peu moins bien rangé.

La partie imaginative de son tempérament « avantageux » et verbal a fini par l'emporter sur sa capacité de réflexion. Il s'est grisé lui-même par les invocations perpétuelles à son épée, et d'autres l'ont poussé peut-être du côté où le faisait pencher déjà l'ambition haletante de son été de la Saint-Martin. M. Jules Cambon, dans sa dépêche du 22 novembre 1913, qui est un document psychologique, a tracé de l'empereur, à la veille de la guerre, un portrait que retiendra l'histoire. « A mesure que les années s'appesantissent sur Guillaume II, les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la cour, et surtout l'impatience des militaires prennent plus d'empire sur son esprit. Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils, qui flatte les passions des pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'empire, dans le monde, égale à sa puissance. » Si tel est, en effet, le mot de l'énigme, la responsabilité de l'auteur de la conflagration mondiale n'en apparaîtra pas atténuée, car aucun des sentiments qui ont agi sur lui n'est de ceux qui appellent le respect, ni, même devant l'homme tombé de si haut, la moindre pitié.

11 novembre 1918.

 

 

 



[1] Dans la séance du 3 décembre, M. Klotz fit connaître approximativement le résultat : le total des souscriptions approcha de 28 milliards en capital nominal et atteignit 19 milliards 720 millions en capital effectif, différence qui s'explique par la marge existante entre le prix d'émission et le pair (du 4 % à 70 fr. 80). Les chiffres définitifs communiqués à la Chambre, le 29 décembre, sont encore supérieurs : 30 milliards de capital nominal et 21 ½ de capital effectif.

[2] Les Débats ont imprimé « armée ».

[3] La joie fut d'autant plus grande que, par une coïncidence heureuse, une épidémie de grippe, dite « grippe espagnole », qui désolait toute l'Europe occidentale, entra en décroissance au même moment. Elle avait atteint son maximum dans la seconde quinzaine d'octobre. A Paris, la 43e semaine de l'année avait enregistré 2.566 décès, alors que la moyenne de la saison dépassait de peu 700. La semaine suivante en compta encore 2.402, mais la baisse fut décisive à partir du mois de novembre. Les ravages en province avaient été au moins aussi grands. On remarqua que les personnes les plus Atteintes étaient celles de 20 à 39 ans et que le nombre des femmes était presque double de celui des hommes, mais l'absence d'un grand nombre de mobilisés expliquait, au moins en une certaine mesure, cette disproportion Au total cette épidémie, qui eut une recrudescence au printemps, causa, rien qu'à Paris, 20.000 décès.