LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE VIII. — LA MENACE SUR PARIS.

 

 

L'attitude du pays. — L'attitude des socialistes français et alliés. — Les fêtes nationales Américaine et française. — L'assassinat du comte Mirbach et du tsar Nicolas II. — Changement de majorité chez les socialistes français. — Le procès Malvy.

 

UNE nouvelle offensive allemande vers la vallée de l'Aisne (27 mai) obtint un effet de surprise qui permit aux Allemands d'enlever le plateau de Craonne, de reprendre Soissons, d'atteindre la Marne à Château-Thierry. Une troisième attaque (9 juin) se porta vers la vallée de l'Oise. Elle réussit moins bien et fut arrêtée aux anciennes lignes de Ribécourt, à mi-chemin entre Noyon et Compiègne. La menace sur Paris était manifeste, mais le but immédiat qui était Compiègne ne fut pas atteint.

Le succès considérable et imprévu de l'attaque du 27 mai, dite du chemin des Dames, provoqua une vive émotion qui eut son écho à la Chambre.

 

L'ATTITUDE DE LA CHAMBRE

La Chambre partage assurément les préoccupations graves du pays. Mais alors que chacun s'applique à faire sa tâche quotidienne, avec le sang-froid et la confiance qui sont le premier devoir de tout bon citoyen à l'heure du danger, les représentants du pays, ou du moins un certain nombre d'entre eux, donnent ou voudraient donner un autre spectacle. Si l'on avait écouté quelques affolés, la Chambre n'aurait pas même poursuivi hier le débat commencé sur le privilège de la Banque de France Il leur fallait des explications immédiates sur la situation militaire, il leur fallait le président du Conseil à son banc, alors que d'autres devoirs de sa charge le réclament ou le retiennent sur un autre terrain. En fin de séance, les mêmes exigences se sont reproduites sous la forme plus parlementaire d'une demande d'interpellation. Il est parfaitement naturel et légitime que la Chambre désire savoir ce qui se passe, et qu'elle revendique son droit de contrôle sur la façon dont nos affaires sont conduites. Mais encore faut-il, pour juger les faits, qu'ils se soient déroulés, et, pour établir les responsabilités, que l'événement permette d'y voir clair. Nous n'en sommes pas là ; nous sommes en plein dans l'action, l'heure n'est pas aux enquêtes, aux critiques, aux discours qui ne peuvent que paralyser ceux qui ont à diriger cette action, formidable entre toutes.

Les interpellateurs ne voulaient même pas respecter le règlement ; ils prétendaient que lecture fût donnée de leur interpellation en l'absence du chef du gouvernement visé par elle, comme si la fixation de la date d'une interpellation pouvait être décidée sans son avis. Dire que la gravité de la situation autorise à passer outre à toutes les formes légales, c'est aggraver à plaisir cette situation. En renvoyant à mardi le débat sur la date, la Chambre à obéi au règlement et, on nous permettra de le dire, au bon sens. Elle verra mardi, d'accord avec le gouvernement, si la discussion peut être immédiate ou à quelle époque elle pourra s'engager utilement. C'est la raison même ; tout le reste est vaine agitation, car nous ne voulons pas supposer un calcul politique dont le pays aurait une sainte et patriotique horreur. Il est fâcheux que 143 députés aient méconnu cette élémentaire vérité, mais il est déjà significatif qu'une trentaine l'aient comprise après coup, puisque le chiffre des opposants proclamé en séance avait été de 174. Un député a eu le mot juste : « Ce n'est pas une interpellation qui solutionnera les difficultés. » Certes et le fameux Saint-Just, auquel rêvent certains conventionnels au petit pied, l'avait dit encore plus crument en une phrase qu'il ne faut pas se lasser de répéter : « Ce sont ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent. »

1er juin 1918.

 

LE DÉBAT D'AUJOURD'HUI

Les socialistes ne se dissimulent pas que leur interpellation, en pleine bataille, a produit dans le public un très mauvais effet. Ils protestent aujourd'hui de la pureté de leurs intentions, déclarent à qui mieux mieux qu'aucune arrière-pensée de politique antiministérielle ne les inspire, et nous ne voulons pas douter de leur sincérité. Mais sont-ils bien sûrs de n'avoir rien fait qui puisse expliquer le malentendu — puisque malentendu il y a — dont ils se plaignent avec un peu d'amertume ? S'ils avaient moins souvent, moins systématiquement, moins vainement interpellé le gouvernement depuis son début, l'opinion n'aurait pas a priori l'idée qu'ils cèdent une fois de plus à leur parti pris. Qu'ils éprouvent le désir d'être renseignés, nul ne songerait à s'en étonner, encore moins à leur en faire un grief, s'ils n'avaient semblé montrer, par leur attitude passée, qu'aucun renseignement ne leur suffit jamais, et qu'une interpellation à peine close est le point de départ immédiat d'une nouvelle. Ils ne peuvent empêcher le public, qui, lui aussi, a ses droits, de juger ses représentants. Il les juge sur leurs œuvres, plus souvent sur leurs paroles, et s'il se trompe n'est-ce pas que les œuvres et les paroles prêtent parfois à la confusion ?

Nous espérons que la séance d'aujourd'hui ne permettra à personne de commettre d'erreur sur les préoccupations des interpellateurs, et nous serons les premiers à nous en réjouir, car rien de ce qui affaiblit l'autorité du régime parlementaire ne fortifie l'autorité gouvernementale. La Chambre paraît d'ailleurs parfaitement résolue à ne pas se laisser entraîner hors de ses attributions par ceux qui seraient tentés de n'en pas voir les limites ou de ne pas comprendre qu'il serait particulièrement néfaste de les dépasser aux heures où la patrie est en danger. Et, de son côté, le gouvernement n'ignore pas que son devoir est de se tenir en contact, en communion d'idées et d'efforts avec les mandataires du pays, dans la mesure — variable avec les circonstances, mais sans que le principe en souffre — où il lui est possible de s'expliquer. La bonne volonté réciproque n'est pas douteuse ; que chacun y ajoute la bonne foi, ce qui est peu demander quand l'ennemi est à nos portes, et le débat, qu'il ait lieu demain ou plus tard, à huis clos ou en public, n'aura que des avantages.

5 juin 1918.

 

L'AJOURNEMENT DES INTERPELLATIONS

Il serait injuste de faire peser sur la Chambre la responsabilité de séances comme celle d'hier, où l'on voit le président du Conseil amené à quitter la tribune devant les interruptions systématiques de quelques-uns de ceux qui lui demandent le plus impérieusement des explications. C'est avec une profonde tristesse que le pays assiste à des scènes qui lui paraissent tout bonnement scandaleuses, à l'heure où notre front est assailli à quatre-vingts kilomètres de la capitale et où la même angoisse étreint tous les cœurs. Il n'arrive pas à comprendre l'état d'esprit dont s'inspirent des hommes qui, au fond, souffrent comme nous tous et pensent ce que nous pensons tous, mais qui, dans l'hémicycle, perdent le sens des plus élémentaires réalités. Nous savons fort bien que la Chambre n'est pas complice des quelques énergumènes qui empêchent en somme le régime parlementaire de fonctionner librement. La majorité est leur victime et elle proteste par ses votes contre la violence qui lui est faite. Disons plus : la minorité opposante sent aussi le tort que lui font ces manifestations d'intolérance dont elle subit le voisinage. Le langage dont se sont servis plusieurs des interpellateurs socialistes, notamment M. Cachin, fait un heureux contraste avec les propos de M. Deguise, encore qu'il convienne de ne pas refuser, même à ce dernier, les circonstances atténuantes qu'il a invoquées, en qualité de représentant d'une région nouvellement envahie.

Mais alors, si, au fond du cœur, la très grande majorité de la Chambre est d'accord pour concevoir la gravité de la situation et pour reconnaître que l'union est le premier devoir en face de l'ennemi étranger, pourquoi ce déchaînement de violences, pourquoi ce refus de confiance à un gouvernement que nul n'accuse de faiblesse en face de cet ennemi commun ? C'est une question de politique, répond le public, et c'est ce qui lui est souverainement odieux. Les opposants s'en rendent si bien compte qu'ils s'épuisent à protester contre cette interprétation de leur attitude. Ils ne peuvent contester que le refus de confiance est un acte politique, mais ils en rejettent la faute sur le président du Conseil qui a posé la question de confiance. C'est lui qu'a commencé. Mais qu'auraient-ils dit, qu'écriraient-ils aujourd'hui si M. Clemenceau avait paru s'abriter hier derrière un vote équivoque ? Du moment que des interpellations étaient déposées, du moment qu'un accord spontané n'avait pu se faire sur la fixation de la date, comment la question de confiance aurait-elle pu être évitée ? Et de quelle autorité aurait été investi, à une des heures décisives de l'histoire de la guerre, et même de l'histoire du monde, un gouvernement qui aurait eu l'air de ne pas oser poser la question de confiance ? Plus on estime — comme c'est notre cas — que le concours du gouvernement et du Parlement est indispensable et doit être étroit, plus on demande que ce concours soit franc, sans réticences, sans arrière-pensées, ni d'un côté ni de l'autre.

C'est pourquoi, tout en déplorant que la séance d'hier n'ait pas eu le caractère que le public attendait, et que certaines autres ont eu au cours de la guerre, nous ne voulons pas en prendre au tragique tel ou tel incident, Elle a été plutôt inutile que nuisible. Elle a été inutile, parce que ce n'est pas dans une atmosphère aussi troublée que peuvent être éclaircies les obscurités de la situation présente, mais elle n'a pas été nuisible puisque la majorité s'est maintenue la même que dans tous les scrutins précédents. M. Clemenceau a contre lui les socialistes et un petit groupe de radicaux qui en veulent plutôt à sa personne qu'à son programme. Il en a pris son parti, peut-être même en a-t-il pris trop visiblement son parti. Il n'est pas de ceux qui courent après les concours qui se dérobent, même s'il en est parmi eux quelques-uns qui ne se drapent pas dans une opposition irréductible. Il lui suffit d'avoir la majorité et de sentir que cette majorité est d'ailleurs soutenue par l'opinion. C'est tout ce qu'exige la vérité parlementaire : un gouvernement appuyé par la majorité du Parlement, et un Parlement soutenu par le vœu du pays, car le pays exerce sur ses élus un contrôle analogue à celui que ceux-ci exercent sur le gouvernement. Ne sortons pas de là : c'est une garantie aussi nécessaire en temps de guerre qu'en temps de paix. Le temps de guerre ne change rien aux conditions nécessaires de tout bon gouvernement ; il en rend simplement plus désastreuse la méconnaissance.

6 juin 1918.

 

Au même ordre de préoccupations se rattache une réunion au Palais-Bourbon où les représentants de la Confédération générale du Travail exposèrent aux députés des groupes républicains de gauche le sentiment du monde ouvrier sur les événements. En voici le compte rendu officiel.

« M. Thomson, du groupe des républicains de gauche, a été appelé à la présidence de la réunion.

« M. Jouhaux, de la C. G. T., a, le premier, expliqué quel avait été le but de la C. G. T. en prenant l'initiative de cette audition.

« Il a indiqué comment les représentants de la C. G. T. comprenaient les rapports du pouvoir avec la classe ouvrière pendant la guerre, et comment il était nécessaire d'avoir une diplomatie claire. Il a conclu en disant que la classe ouvrière ne pouvait pas se dresser contre la nation, étant une partie de la nation elle-même. Sur une question posée par M. Dalbiez, député radical-socialiste des Pyrénées-Orientales, M. Merrheim, secrétaire général de la Fédération des métaux, a fourni des explications sur les mouvements qui ont agité, il y a quelques semaines, les milieux ouvriers métallurgistes.

« Il a indiqué fort nettement que ceux-ci ne prétendaient pas du tout qu'il fût constitué à leur bénéfice un privilège pour ne pas participer aux dangers et aux sacrifices de la nation. Au surplus, la Fédération des métaux n'a pas craint, en ces circonstances, d'assumer toutes ses responsabilités en agissant dans le sens de l'apaisement.

« Ensuite M. Merrheim, comme M. Jouhaux, a montré la nécessité d'une politique d'entente avec la classe ouvrière. Il a insisté aussi sur une politique de clarté qui enlève à la classe ouvrière toute inquiétude ou tout doute sur les buts pour lesquels on se bat.

« Au cours de la réunion, M. Thomson avait fait remarquer qu'il ne pouvait être question de mettre immédiatement en discussion les déclarations et les revendications des membres de la C. G. T.

« Avec l'assentiment unanime des membres de l'assemblée, il avait rappelé que la politique du parti républicain était une politique de confiance dans les sentiments patriotiques de la classe ouvrière. »

 

L'ACTION COMMUNE

Le sentiment du danger peut déprimer les peuples qui n'ont pas le ressort du tempérament et de la tradition. C'est ce qu'on a vu en Russie ; on voit tout le contraire aujourd'hui chez nous. Même les manifestations qui peuvent paraître insolites, aboutissent toutes à la même conclusion. La réunion provoquée hier à la Chambre par les socialistes, pour entendre les déclarations des représentants de la C. G. T., ne semblait pas répondre à une utilité bien démontrée. Il n'y a pas de raison a priori pour que les représentants des Syndicats ouvriers aient à discuter, avec les représentants du pays tout entier, les conditions de leur concours à la défense nationale. Si une telle conception du devoir civique et militaire était admise quand il s'agit d'une catégorie de Français, de quel droit demanderait-on aux autres un sacrifice entier, illimité, inconditionnel ? Hâtons-nous de dire que les délégués de la C. G. T. se sont défendus de toute prétention à un traitement de faveur. M. Jouhaux a formellement attesté que la classe ouvrière ne pouvait ni ne voulait se dresser contre la nation, dont elle est une partie. M. Merrheim, parlant au nom des métallurgistes, dont l'attitude n'a pas toujours été sans provoquer quelques préoccupations, a tenu à répéter qu'ils ne prétendaient nullement à jouir d'un privilège quand il s'agit de participer aux dangers et aux sacrifices de toute la nation. Est-ce à dire que toute difficulté présente ou future soit d'ores et déjà résolue ou écartée ? Un tel optimisme aboutirait à des surprises, car l'arrière a ses surprises comme le front, et il faut voir les choses et les hommes comme ils sont. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est déjà beaucoup de constater que tout le monde est d'accord sur le principe sacré de l'égalité devant le devoir militaire, et que le bon sens, l'instinct de la justice ne permettent à personne en France de le mettre en échec.

Mais alors, à quoi bon cette mobilisation des groupes de gauche ? On n'a tout de même pas dérangé 150 députés pour leur dire uniquement que les ouvriers ne sont pas, n'entendent pas être des embusqués ou des défaitistes. Ils ont dit autre chose, on a dit en leur nom autre chose. Ils se plaignent qu'on n'ait pas assez confiance en eux, qu'on ne laisse pas leur action nationale et internationale s'exercer sans entraves. C'est toujours Stockholm qui revient sur l'eau. Mais est-ce vraiment un manque de confiance que de ne pas pousser la confiance jusqu'à accorder à un des éléments de la nation ce qu'on n'accorderait à aucun autre ? Ce n'est pas de la bonne foi, de la bonne volonté de nos syndicalistes ou socialistes qu'on se défie, c'est de la bonne foi, de la bonne volonté de ceux avec qui ils se proposent de lier conversation. Nos organisations ouvrières ont chez nous une influence que celles d'en face n'ont pas chez elles, ce qui est du reste la meilleure preuve que nos gouvernements ne témoignent aucune suspicion préconçue à l'égard de notre monde ouvrier. Nous savons bien — et nous sommes heureux mais non surpris de le leur entendre dire — que nos ouvriers n'ont pas la naïveté de ne pas voir quel est l'enjeu de la lutte actuelle. Leurs camarades russes, qui n'ont pas voulu le voir, sont maintenant renseignés. Les nôtres n'ont pas besoin d'une leçon de choses comme la ruine ignominieuse de leur pays pour comprendre ce qui attend les démocraties — voire les socialdémocraties—qui renoncent à se défendre contre une autocratie militariste. Tout ce qu'ils demandent, tout ce qu'on a demandé pour eux hier, c'est la certitude qu'ils se battent en effet pour des « buts de guerre » conformes aux principes qui sont en cause. Ce n'est pas chez nous qu'il est difficile de leur donner sur ce point toute satisfaction. Chacun sait à quoi nous aspirons ; les socialistes et syndicalistes allemands sont moins avancés en ce qui concerne les vues secrètes de leurs maîtres.

M. Renaudel traduit d'un mot heureux l'état d'esprit qui nous anime à la veille de la suprême épreuve. Nous ne cherchons tous qu'à « consolider non pas seulement l'union sacrée, mais l'action commune devant l'ennemi ». L'action commune, c'est, en effet, ce qui importe. Le trait le plus rassurant de la situation, c'est précisément que chacun l'envisage de même et envisage de même la nécessité d'y parer. Tous les journaux se rendent compte des éventualités possibles, et aboutissent aux mêmes conclurions. Nous nous attendons à une nouvelle attaque, nous espérons qu'elle sera brisée, mais si elle ne l'est pas assez vite, nous ne nous dissimulons pas que Paris sera exposé à un bombardement plus réel que celui des canons à longue portée. Il faut tout faire pour conjurer cette éventualité, tout en s'y préparant sans pessimisme vain. C'est à quoi doit s'appliquer le Conseil de défense du camp retranché. En prévoyant le pire, nous doublons nos chances de n'y pas être aculés. Et, en attendant, le gouvernement et la Chambre n'ont qu'à continuer de travailler et de siéger à leur poste de combat. Il n'y a pas à retenir à Paris ceux qu'aucun devoir n'y réclame. « Paris sera défendu », suivant le mot historique. Et, pendant ce temps, l'équilibre des forces se rétablira par l'effort grandissant et impressionnant de nos alliés du nouveau continent. C'est ce que tout le monde sent et c'est à quoi contribuera « l'action commune ».

9 juin 1918.

 

PAS DE POLITIQUE DEVANT L'ENNEMI

C'est la conclusion de l'appel adressé au peuple de France par un groupement d'associations qui se qualifie « Ligue républicaine de gauche ». L'Humanité approuve ce mot d'ordre, tout en y voyant une réplique à un autre appel lancé il y a quelques jours par la « Coalition républicaine ». Nous ignorons si cette préoccupation a influencé en effet l'attitude et les paroles de la Ligue républicaine, où figurent des organisations et des hommes d'opinions fort avancées, nullement hostiles a priori à la « Coalition républicaine ». En tout cas on ne peut qu'approuver et partager l'idée de proscrire toute politique devant l'ennemi. C'est la formule même de l'Union sacrée, qui date du message présidentiel lu aux Chambres le 4 août 1914, et le pays, qui la pratique d'instinct depuis près de quatre ans, n'est pas tenté d'y renoncer. Si elle est menacée, ce n'est pas par lui. Il n'a même pas besoin qu'on lui rappelle son devoir à cet égard ; il ne s'intéresse à rien de ce qui lui paraît — à tort ou à raison — tendre à ressusciter les vieilles querelles, et nous pensons et agissons comme lui sur ce point. Au lieu d'opposer l'un à l'autre les deux manifestes, nous sommes plus frappés de ce qui s'y trouve de commun. « La patrie en danger réclame à la fois de nous que l'effort de défense soit porté à son maximum et que notre volonté de paix juste soit constamment mise en pleine lumière. » Qui a dit cela ? La Coalition républicaine. « Décrétons entre nous, citoyens libres et responsables, une discipline de salut public. » Qui parle ainsi ? La Ligue républicaine de gauche. Il n'y a là ni contradiction ni « réplique » : ce sont des affirmations complémentaires, car, pour porter au maximum de salut complémentaires, car, pour porter au maximum l'effort de défense, une discipline de salut public est la première condition. La nuance, c'est que la Coalition s'adresse « à tous ceux qui sont groupés autour d'elle », tandis que la Ligue, quoique s'adressant « plus spécialement aux républicains militants », s'adresse aussi « à tous les Français ». Cette dernière est d'esprit plus large, mais on peut être sûr que le pays est d'esprit plus large encore et qu'il n'aperçoit même pas ces subtilités de phraséologie, qui sont un vieux reste de politique, dû à l'habitude plus peut-être qu'à la réflexion.

14 juin 1918.

 

Pendant cette recrudescence d'offensive sur le front, le bombardement très intermittent de Paris avait continué ainsi que le bombardement de certaines villes du Rhin par les avions britanniques. A l'occasion de la Fête-Dieu, le cardinal Hartmann, archevêque de Cologne, par l'intermédiaire du Vatican, fit demander au gouvernement anglais de s'abstenir de bombarder sa ville archiépiscopale ce jour-là. Le gouvernement anglais acquiesça, mais le canon allemand à longue portée n'usa pas de réciprocité, et un obus atteignit (30 mai) l'église de la Madeleine.

 

RÉCIPROCITÉ

Aujourd'hui, à l'occasion de la Fête-Dieu, aucun raid d'avions n'aura lieu sur les villes allemandes. C'est à la demande du pape, provoquée par une démarche du cardinal Hartmann, que l'Angleterre a consenti à cette petite Trêve de Dieu. On ne peut qu'approuver cette décision et le sentiment qui l'a dictée.

Aujourd'hui, par contre, à Paris, le bombardement par canons à longue portée a continué. On nous dira peut-être que les processions de la Fête-Dieu en France sont reportées aux deux dimanches suivants. Nous verrons si le procédé chevaleresque des Alliés sera payé de réciprocité. Pour l'instant, il ne l'est pas. Nous verrons de même si ceux qui ont eu la pieuse et généreuse pensée de préserver les cérémonies des catholiques allemands ont songé aux nôtres. Pour l'instant, on n'en parle pas.

31 mai 1918.

 

L'affaire fit un certain bruit : le Vatican expliqua qu'il était intervenu pour que la Fête-Dieu fût respectée également dans tous les pays belligérants et en fait, par hasard ou à dessein, le canon à longue portée s'abstint le dimanche 2 juin. Au surplus, le bombardement de Paris fut extrêmement rare et vagué pendant les trois premières semaines de juin. Les visites d'avions furent elles-mêmes très clairsemées.

Au cours de cette même offensive, le Conseil supérieur de guerre interallié s'était réuni à Versailles, du 1er au 3 juin, et avait publié un communiqué officiel exprimant non seulement sa confiance dans le résultat final, mais sa confiance particulière dans le général Foch. En outre, les peuples alliés se déclaraient « résolus à ne pas abandonner une seule des nations libres du monde au despotisme de Berlin ».

Ce communiqué fut précisé par un autre contenant les deux déclarations suivantes :

« POLOGNE. — La création d'un État polonais uni et indépendant avec libre accès à la mer constitue une des conditions d'une paix solide et juste et d'un régime de droit en Europe.

« TCHÉCO-SLOVAQUES ET JOUGOSLAVES. — Les gouvernements alliés ont pris note avec satisfaction de la déclaration faite par le secrétaire d'Etat des Etats-Unis et désirent s'y associer en exprimant leur plus vive sympathie pour les aspirations nationales des peuples tchéco-slovaques et jougoslaves vers la liberté[1]. »

 

Cette politique généreuse aboutit à sa conclusion naturelle par la reconnaissance des Tchéco-Slovaques comme nation alliée, dont l'Angleterre donna le signal (13 août), suivie bientôt par la France, les États-Unis et même l'Italie. Un nouveau pas fut la reconnaissance, comme gouvernement tchéco-slovaque de facto, du Conseil national provisoire siégeant à Paris, par l'Angleterre et les États-Unis (3 septembre), par la France (28 septembre), par l'Italie (3 octobre). Ce Conseil national se constitua alors en gouvernement provisoire (19 octobre), fut reconnu comme tel le jour même et accrédita des agents diplomatiques auprès des gouvernements alliés.

 

Un certain nombre de manifestations de l'état d'esprit dans le monde ouvrier se produisirent à ce moment, et méritent d'être signalées. La première fut le Congrès annuel du Labour Party.

 

CHEZ LES SOCIALISTES

Le Congrès du Labour Party, qui va s'ouvrir mercredi prochain, mérite de retenir l'attention. Les partis socialistes des autres pays alliés ou neutres y seront représentés et les socialistes français en particulier ont désigné comme délégués MM. Renaudel, Albert Thomas et Longuet, qui personnifient assez bien les diverses nuances que le coloris uniforme de l'unification n'empêche pas de transparaître. On ne sait encore si M. Troelstra, le dignitaire hollandais, dont le rôle et les sympathies ne sont un mystère pour personne, pourra traverser le canal à cette occasion, car il est de ceux contre lesquels les matelots anglais ont prononcé l'exclusive, et une exclusive très efficace puisqu'elle consiste à ne l'accepter sur aucun bateau anglais. En attendant, il a reçu la visite de deux camarades autrichiens, qui l'ont renseigné sur la situation de leur parti en Autriche, et sur la situation de l'Autriche en général. Bien que le sens pessimiste de leur témoignage ne fût pas douteux, leur gouvernement n'a pas songé à leur refuser de passeports. En attendant qu'il puisse leur donner du pain, c'est toujours une satisfaction morale. C'est le dernier cadeau du ministère Seidler, que l'on dit aujourd'hui démissionnaire. Les empires centraux savent, d'ailleurs, qu'ils peuvent faire confiance au citoyen Troelstra pour plaider la cause de la paix sans les exposer à une paix qui ne serait pas la leur. C'est peut-être aussi pour servir la même propagande que le parti socialiste indépendant allemand vient de publier un manifeste destiné à montrer qu'il y a en Allemagne des sociaux-démocrates qui ne sont pas des impérialistes. Ce manifeste, encore que vague, inopérant et anonyme, n'a pas été autorisé à paraître en Allemagne. Il est à l'usage externe, c'est l'Humanité qui le publie ce matin.

Toute cette activité ne surprendra personne. Les socialistes représentent assurément une force, et il est légitime que cette force, consciente d'elle-même, essaye d'influer sur les événements. Ce qu'on reproche aux socialistes, ce n'est pas de chercher à s'entendre en vue d'une action commune, c'est d'envisager cette action commune, dans certains cas, et sans en avoir conscience, d'une façon telle que la cause de la justice, de la démocratie et même de la plus élémentaire liberté est toujours sacrifiée à la cause opposée. L'exemple des bolcheviks, qui sont l'expression absolue du marxisme, est significatif à cet égard. Actuellement les groupes révolutionnaires russes multiplient leurs démarches auprès des socialistes alliés pour demander l'intervention de l'Entente, seul moyen de les libérer de la tyrannie abjecte des bolchevicks. Rien de plus poignant qu'un pareil appel. Nos socialistes hésitent pourtant à y répondre, et il est même visible qu'une partie répugne à désavouer les bolchevicks. C'est qu'ils sont encore prisonniers des formules rituelles. Quand on leur montre l'anarchie russe, ils excusent les bolchevicks d'avoir tout détruit. Engels n'a-t-il pas dit : « Quand auront disparu, avec la domination de classe, les collisions et les excès qui en naissent, il n'y aura plus rien à réprimer qui nécessite un pouvoir spécial de répression. » Donc, en détruisant toute discipline, toute organisation, toute justice, Lénine est dans la vérité, il respecte le dogme, et c'est la faute des bourgeois si l'âge d'or ne règne pas en Russie sans partage. M. Varenne, ce matin même, constate que parmi nos minoritaires cet état d'esprit est dominant. « J'en connais, dit-il, à qui le gouvernement charentonnesque des Soviets inspire des sympathies très vives et qui se sentent très près de lui par les idées et par le cœur. » Est-ce vraiment une marque de défiance gratuite que de ne pas compter beaucoup sur le bon sens et l'esprit de discernement de gens doués d'une telle puissance d'aveuglement ?

C'est après les avoir entendus que les délégués travaillistes américains ont senti se renforcer en eux l'hostilité à une Conférence internationale. Et la Confédération du travail américaine vient de leur donner raison en réélisant président, à une immense majorité, M. Gompers, dont l'esprit pratique et clair n'a jamais donné dans aucune métaphysique illusionniste. Et quel est le programme qu'il a aussitôt formulé ? » Il faut que les travailleurs américains continuent à fournir le maximum de leur effort pour aboutir à la victoire qui sera celle de la liberté et de la justice. » La liberté et la justice sont, en effet, les deux colonnes de la fameuse Société des nations dont tant de socialistes se déclarent épris, sans paraître se douter qu'elle ne se fera pas toute seule et surtout qu'elle sera le contraire de leurs rêves si elle repose sur d'autres bases que celles dont la victoire des Alliés est la première condition. Il n'est pas mauvais que les socialistes se consultent ; ce qui est mauvais, c'est que dans leurs consultations ce sont d'ordinaire les plus raisonnables qui font les concessions aux esprits faux. Le crépuscule des majoritaires en France en est une preuve visible. Les Quarante se déclarent résolus à ne pas se laisser traiter de même. « Pour ou contre le bolchevisme, pour ou contre l'intervention, conclut M. Varenne. C'est là-dessus que nous allons avoir à nous prononcer. Si nous sommes d'accord, tant mieux. Si nous ne nous entendons pas, tant pis. Ce ne sera pas la première fois, ni même, j'ose le prédire, la dernière ». Le ton est un peu nouveau ; souhaitons qu'il réponde à quelque chose, et qu'il ait à Londres autant d'écho qu'il en a aux États-Unis.

24 juin 1918.

 

LA CONFÉRENCE TRAVAILLISTE DE LONDRES

Deux choses sont à retenir des deux premières séances du Congrès du Labour Party. La première c'est l'affirmation que la victoire des Alliés est la condition première de tout progrès social et de toute politique pacifique. Toute paix à la russe serait la ruine des idées démocratiques dans le monde. Et, comme pour illustrer cette déclaration, le Congrès a vu surgir à la tribune le spectre de Banco en la personne de Kerenski, l'ancien chef de la révolution russe du temps qu'il y avait encore une Russie. Le Congrès a été ému, nous le croyons sans peine, à la vue de ce fugitif venant pousser le grand cri de détresse au nom du socialisme russe écrasé avec tout le reste par la bande des bolchevicks au service plus ou moins conscient de l'impérialisme allemand. La paix, a attesté M. Purdy, président du Congrès, ne peut être digne de ce nom que si elle suit ou amène la déchéance du militarisme prussien, menace constante de guerre et d'oppression pour tous les peuples libres. Rien de plus juste : un tel but n'a rien de commun avec un agressif sentiment de vengeance ou d'ambition ; il est simplement l'expression du besoin de sécurité, de l'instinct de conservation personnelle qui s'imposent aux socialistes comme aux autres citoyens.

Le second point caractéristique de la journée d'hier est le vote à une grande majorité de la motion dénonçant la trêve politique respectée depuis le début de la guerre. A prendre cette décision au pied de la lettre, elle serait déplorable, mais ceux mêmes qui l'ont soutenue ne la considèrent pas comme une atteinte à l'union sacrée en face de l'ennemi. Il s'agit, en réalité, de l'attitude à observer en cas d'élections, cas qui ne se présente pas chez nous, mais qui se produit chaque jour chez nos voisins. Les travaillistes revendiquent simplement le droit d'avoir leurs candidats, au lieu de s'incliner parfois, en vertu de la discipline, devant ceux des partis bourgeois. M. Henderson, ancien membre du Cabinet Lloyd George, a proposé cette motion au nom du Comité exécutif, tout en la regrettant personnellement ; les ministres socialistes actuels l'ont combattue sans succès. C'est assurément un échec des gens raisonnables, mais dont il n'y a pas à exagérer l'importance. Les travaillistes anglais prêtent leur loyal concours à la défense nationale et au gouvernement. Ce concours, ils sont déterminés à le continuer. C'est là l'essentiel. Le reste est de la politique intérieure, ce qui, pour le moment, est secondaire.

28 juin 1918.

 

Presque au même moment s'ouvrait en France un Congrès des cheminots.

 

AU CONGRÈS DES CHEMINOTS

Le Congrès des cheminots s'est ouvert hier. On y a discuté une fois de plus la question de la guerre et de l'attitude que la classe ouvrière doit adopter à cet égard. La thèse majoritaire et la thèse minoritaire se sont trouvées aux prises une fois de plus, et les arguments échangés de part et d'autre sont déjà connus. Mais ce qui mérite d'être signalé, c'est le résultat final. Les cheminots, chargés d'un service public, en contact quotidien avec les réalités et les nécessités de la guerre, ne peuvent avoir ou affecter certaines intransigeances à la bolchevik. Nul parmi eux n'oserait parler de grève générale. Le minoritaire le plus extrémiste n'a proposé qu'un « refus de collaboration à toutes les œuvres qui intéressent la défense nationale », ce qui est une « puérilité », comme le lui a fait observer un orateur majoritaire. En effet, les cheminots collaborent à la défense nationale en faisant leur service, et c'est même pourquoi ils ont sur beaucoup d'autres l'avantage de n'être pas au front. Il ne peut s'agir évidemment de se dérober à ce genre de collaboration. S'il s'agit de toute participation volontaire à telle ou telle œuvre de guerre, chacun est libre de s'en dispenser, mais les cheminots dans leur ensemble ne seront pas disposés à s'associer à cette tactique égoïste, ni flattés qu'un des leurs les croie capables de s'y rallier. Les cheminots, comme les autres Français, font tous leur devoir, et beaucoup d'entre eux s'honorent de faire davantage. Un délégué a rappelé fort opportunément que la corporation tout entière a mérité d'être portée à l'ordre du jour pour le dévouement dont elle fit preuve à l'heure tragique de la mobilisation, et les minoritaires eux-mêmes ont acclamé ce souvenir des temps héroïques où il n'y avait ni majoritaires ni minoritaires. Il y en a malheureusement aujourd'hui, parce que les ambitions, les calculs égoïstes, les illusions aussi, ont reparu avec les mois écoulés, mais le vote presque unanime de la motion de confiance, après les explications très nettes du secrétaire général, M. Bidegaray, prouve que le bon sens, le devoir professionnel, l'instinct national reprennent le dessus, dès qu'ils ont pour repoussoir les folies contraires. Il ne s'agissait hier, nous ne l'ignorons pas, que d'approuver la « gestion administrative » du Comité, le reste n'est pas réglé, mais le premier vote est pour le moins un symptôme.

30 juin 1918.

 

Le Congrès des cheminots a donné la majorité aux majoritaires. Cette formule n'est pas une tautologie. Le langage politique a ses mystères, et il est des cas où les majoritaires sont en minorité, ce qui n'empêche pas qu'on continue à les qualifier de majoritaires. On se comprend tout de même entre professionnels, mais il ne faut pas s'étonner que les profanes n'y comprennent pas grand' chose. La majorité des cheminots a donc approuvé l'attitude de la C. G. T., c'est-à-dire qu'elle a désapprouvé les tendances bolchévistes, qui se sont fait jour depuis quelque temps à la C. G. T. comme au sein du parti socialiste unifié. Ce résultat ne nous étonne pas, et nous croirions faire injure aux cheminots en les félicitant trop haut de leur sagesse, d'autant plus que la minorité ne laisse pas d'être imposante. Mais il faut se contenter du possible, et il est malheureusement impossible qu'il ne se trouve pas dans de pareilles foules des naïfs, des arrivistes, voire des suspects, toujours prêts à faire le jeu de l'ennemi, plus ou moins inconsciemment. L'essentiel, c'est que leur action délétère rencontre un terrain réfractaire à la contagion. C'est le cas dans les chemins de fer, comme dans la plupart des corporations où l'on travaille réellement. Les travaillistes américains, dont le ferme bon sens ne se laisse pas duper par les apparences, ne s'y sont pas trompés lors de leur dernier voyage d'études en Angleterre et en France. Le chef de leur délégation, M. James Wilson, l'a exprimé nettement : « Les hommes qui travaillent réellement, les hommes qui font le travail, sont en Grande-Bretagne comme en France aussi patriotes et aussi loyaux envers le gouvernement qu'il est possible de l'être. »

Nos cheminots viennent de le montrer. Hier, en Angleterre, une démonstration analogue a eu lieu. A l'issue du Congrès du Labour Party, un grand nombre de délégués se sont réunis pour fonder un parti travailliste distinct, qui sera résolument un groupement de travailleurs soucieux d'améliorer leur sort, et parfaitement décidés à ne pas se laisser influencer par d'autres considérations. Un d'entre eux a résumé cette volonté dans une phrase simpliste : « Je me fie plus à un homme qui travaille dans une usine qu'à un homme qui a lu Stuart Mill. » Nous ne faisons pas fi de Stuart Mill, ni de l'homme qui l'a lu, mais l'ouvrier anglais trouve évidemment qu'il vaut mieux pour lui faire ses affaires lui-même, comme les fait son camarade américain. C'est un état d'esprit qu'il convient de signaler et qu'on aurait grand tort de croire superficiel et passager. La débauche de théorie et de verbalisme dont la révolution russe a donné le lamentable spectacle, les résultats à la fois honteux et grotesques qu'elle a produits commencent à éclairer dans tous les pays le robuste bon sens populaire. Les intellectuels qui paraissent ne pas comprendre la leçon perdent le contact avec « les hommes qui font le travail », et ceux-ci ne prennent pas de gants pour le leur dire.

1er juillet 1918.

 

Le torpillage d'un navire-hôpital amena les marins anglais à l'idée de représailles simples et efficaces.

 

SANCTION PRATIQUE

Les marins anglais ne perdent pas leur temps en indignations verbales. Le torpillage d'un navire-hôpital, au sujet duquel aucune méprise n'était possible et n'est, du reste, invoquée, est un crime que le monde civilisé réprouve avec horreur. Mais cette réprobation théorique fait sourire les Allemands qui voient dans l'appel au droit et à l'histoire une simple preuve de faiblesse. Les marins anglais donnent à leur réprobation une sanction. Ils avaient déjà décidé le boycottage des produits et des passagers allemands pour une période de cinq ans et huit mois après la guerre. Le président de leur toute-puissante association annonce que cette période, comme sanction de l'affaire du Llandovery Castle, est porté à six ans. Simple manifestation oratoire, direz-vous. Peut-être, en effet, chez nous, où la mémoire des services comme celle des crimes se perd trop facilement, et où la discipline sociale n'est pas suffisamment tenace, les Allemands pourraient-ils espérer un relâchement, sinon un oubli de la consigne, mais dans le monde britannique, il n'en va pas de même. On n'oublie pas, et on tient ce qu'on a promis. Déjà les Troelstra, les Huysmans, suspects de travailler, consciemment ou non, dans l'intérêt de l'Allemagne, ne peuvent plus s'embarquer à volonté pour telle ou telle destination. Ils viennent d'en faire l'expérience. De plus, les travaillistes anglais, trop férus d'un pacifisme défaitiste, sont avisés que leur attitude est désavouée. M. Havelock Wilson les invite à venir expliquer contradictoirement comment ils conçoivent qu'on puisse négocier avec des gens et serrer des mains coupables de pareils crimes. Et la scission qui vient de se produire dans le Labour Party indique que les ouvriers anglais partagent les sentiments de leurs camarades marins plutôt que ceux des intellectuels à passé germanophile qui ne se décident pas à rompre au fond du cœur avec leurs admirations d'hier. Nous ne prétendons pas que les mesures ainsi annoncées suffiront à arrêter l'Allemagne sur le chemin de la barbarie illimitée, mais elles ont, en tout cas, plus de sens que des appels humanitaires qui finiraient par rendre ridicule la cause de l'humanité elle-même. La Ligue maritime française a bien fait de féliciter l'Union des marins anglais de son attitude, et on peut être sûr que l'amiral Tirpitz n'en rira pas toujours, si tant est qu'il en rie encore aujourd'hui. La Conférence parlementaire commerciale interalliée, qui s'est ouverte hier à Londres sous de tels auspices, n'oubliera pas non plus que les armes économiques bien maniées, c'est-à-dire quand on ne se blesse pas avec, ont leur efficacité même pour ceux qui ne croient qu'à la force brutale.

4 juillet 1918.

 

Cet esprit de confiance, en dépit d'insuccès nullement dissimulés, s'attesta d'une manière impressionnante à l'occasion de la fête nationale américaine du 4 juillet et de la fête nationale française.

 

LES DEUX FÊTES NATIONALES

Déjà l'an dernier, l'arrivée des premiers contingents américains avait provoqué une sorte de célébration spontanée de la Fête nationale des États-Unis en France, et la nôtre avait été de même marquée aux États-Unis par des manifestations fraternelles. Les deux républiques sœurs avaient inauguré ainsi cette communion des cœurs et des esprits qui a pris, depuis lors, une intensité croissante. Cette année, la Fête du 4 juillet sera officiellement la nôtre ; nous saluerons ensemble un glorieux passé et un non moins glorieux avenir dont l'afflux intarissable des magnifiques troupes américaines est le gage. Ce sera à la fois la Fête de l'Indépendance et la Fête du premier million, la Fête du droit et la Fête de la force accourant au secours du droit. Nous aussi nous luttons pour l'Indépendance, et pas seulement pour la nôtre, mais pour celle de tous les peuples dignes de vivre. C'est à cette œuvre qui intéresse l'humanité entière que la grande démocratie américaine est venue généreusement apporter le tout-puissant concours de son âme et de son bras.

30 juin 1918.

 

LA FÊTE DE L'INDÉPENDANCE

La Fête nationale des États-Unis a été célébrée dans un esprit qui est bien celui de ses fondateurs. Les créateurs de la grande République américaine n'étaient ni des militaristes ni des conquérants ; les Washington, les Franklin, les Jefferson étaient de grands citoyens accomplissant un acte qui coûtait beaucoup à leurs sentiments, mais auquel le devoir ne leur permettait pas de se dérober. Aucune trace d'orgueil ni de révolte n'existait ni dans leur âme ni dans leur langage ; ils obéissaient simplement à la voix de leur conscience, sans se méprendre sur les sacrifices que leur décision allait entraîner, sans s'illusionner sur la durée ni sur l'étendue des épreuves qui les attendaient. Il en est de même aujourd'hui. Ce n'est pas leur indépendance que les soldats de la libre Amérique viennent défendre sur les champs de bataille de la vieille Europe, — elle n'était pas encore directement et immédiatement menacée, — ils mettent leur épée au service de l'indépendance du genre humain. C'est à une sorte de croisade que nous assistons ; les peuples civilisés veulent empêcher que les Lieux Saints de la liberté ne tombent aux mains des infidèles. Il s'agit d'assurer à l'humanité de demain un régime de paix qui ne dépende pas de la bonne volonté du plus fort. C'est pour cet idéal que sont entrés en guerre les États les plus pacifiques du monde, c'est autour de cet idéal que se groupent peu à peu toutes les nations ; le nombre des drapeaux alliés augmente chaque jour, parce que chaque jour augmente le nombre des nations qui aspirent à devenir libres ou qui entendent le rester. « Je défie, remarque avec justesse M. Pichon, que la coalition germanique nous montre un seul pays qui demande à figurer à ce titre dans ses rangs. »

Ceux qui s'arrêtent à la surface des choses croient parfois n'assister depuis quatre ans qu'à un débordement de la force brutale. Et, en effet, c'est ce qui apparaît tout d'abord, puisque la guerre est par définition le règne de la violence. Mais, sous cette écume de sang, une lame de fond puissante et pure traverse l'Océan. C'est elle dont il faut suivre la marche vers un but que nous n'apercevons pas encore, parce que l'immensité de la tâche déjoue la hâte de nos désirs. Nous gravissons la côte, le roc est abrupt et dénudé, mais, suivant la belle image de M. Deschanel, il est « couronné par la divine Acropole », le temple de la justice assurée par la sagesse. Les légendes d'autrefois nous montrent les armées du droit guidées par des colonnes de feu ou par des étoiles miraculeuses. Elles le sont de même aujourd'hui. Nous marchons vers l'Étoile, que nos yeux matériels ne voient pas, mais qui attire invinciblement tout ce qui dans le monde a l'horreur sacrée de l'égoïsme et de la tyrannie.

5 juillet 1918.

 

L'ESPRIT PRATIQUE AU SERVICE DU CŒUR

Le peuple américain combat pour un idéal, et c'est à cet idéal que tous les discours du 4 juillet ont rendu magnifiquement hommage. Mais nos amis américains ont le secret de ne pas perdre de vue la réalité, même quand ils obéissent au sentiment. Ils mettent leur esprit pratique au service de l'idée force, et c'est ce qui donne à leur activité cette efficiency, ce « rendement », qui émerveille le monde. A ce titre, le discours prononcé au banquet de la Chambre de commerce américaine par son éminent président, M. Walter Berry, mérite d'être particulièrement souligné. M. Walter Berry s'est placé sur le terrain qui est le sien ; il a abordé le côté économique des relations entre alliés, et plus spécialement entre les Etats-Unis et la France. Il sait — et nous n'avons ni à le cacher ni à en rougir — que la France depuis quatre ans a terriblement souffert. Le sang de notre plus belle jeunesse a coulé à flots ; nos plus glorieuses cités ont été affreusement mutilées, nos plus riches régions ont été dévastées par le choc des armées, puis systématiquement ruinées par l'envahisseur ; nos industries ont été presque toutes paralysées ou sacrifiées à la nécessité primordiale de fournir du matériel de guerre ; notre marine marchande n'a pu réparer les pertes causées par les sous-marins ou l'arrêt forcé des constructions ; nos voies ferrées ont été presque absorbées par les transports militaires, quelles que fussent les nécessités commerciales ; enfin nos ressources financières, déjà réduites par la présence de l'ennemi sur notre territoire, ont fondu au creuset de dépenses sans exemple. La France a tenu sous la rafale, mais ses ennemis espèrent bien — et ne s'en cachent pas — qu'il lui sera impossible, au lendemain de la paix, de reprendre ses forces et sa vitalité. Ils comptent sur les ruines qu'ils ont accumulées pour que nous restions accablés sous le fardeau et, par suite, incapables de monter la dure garde que la géographie nous assigne au seuil de leur savante barbarie.

Nos amis d'Amérique voient tout cela. Leur cœur saigne au spectacle de tant de destructions, et chez eux les sentiments se traduisent immédiatement en actes. Nous avons souffert pour notre cause, mais aussi pour la cause de tous ; nous avons supporté le choc et nous en sommes tout meurtris, mais c'est parce que nous l'avons supporté que les autres peuples libres ont eu le temps de préparer leur plus tardive intervention. Et alors voici ce que nous dit fraternellement M. Walter Berry au nom de ses compatriotes :

« Mes amis de France, avant notre entrée dans la guerre — et nous y entrons à peine aujourd'hui — les États-Unis vous ont consenti des avances financières. Aujourd'hui nous nous rendons compte pleinement que pendant quatre ans c'est pour nous que vous vous battiez. Alors, ces avances étaient pour nous : c'était prêter à nous-mêmes. Donc, ces avances, jusqu'au dernier dollar, doivent être annulées. Pendant que votre mur vivant tenait ces hordes enivrées de domination universelle — les tenait pour nous — vos chantiers navals étaient déserts, votre flotte marchande tombait en ruine. Donc, après la guerre, nous serons prêts à vous donner les navires nécessaires et tous les moyens de reprendre pleinement votre commerce maritime. Puisque c'est pour nous que vos villes ont été mises à sac, vos fourneaux incendiés, vos usines démantelées, c'est à nous de vous les reconstruire. Et nous le ferons. Et quand nous aurons fait tout cela, nous rentrerons chez nous, en remerciant encore la France d'avoir sauvé le monde du pangermanisme. »

D'autres voix, par-delà l'Océan, ont déjà exprimé les mêmes intentions généreuses. Mais nos amis d'Amérique, comme on le voit, ne veulent même pas avoir l'air d'être généreux. Ils s'appliquent à présenter comme une dette d'honneur le concours spontané qu'ils nous offrent. Pour un peu, ils le présenteraient comme une bonne affaire pour eux. Nous sommes un peuple jeune, dit l'honorable président de la Chambre de commerce américaine, « nous n'avons pas suffisamment amplifié nos humanités ». Puisqu'on nous fait le compliment d'être un vieux peuple très cultivé et très raffiné, qu'on nous permette de dire que le jeune peuple américain n'a rien à apprendre des « humanités » que sa grandeur d'âme native ne lui ait tout d'abord révélé. Il unit au plus ferme bon sens toutes les délicatesses du cœur. C'est cela proprement qui est la marque de l'humanité supérieure ; la culture classique n'en a pas le monopole, elle y ajoute tout au plus ce charme discret que nos frères d'Amérique, dès maintenant, n'ont à envier ni à emprunter à personne.

7 juillet 1918.

 

A cette occasion fut publié un rapport du ministre de la Guerre américain au président Wilson donnant le chiffre mensuel des troupes américaines envoyées en France, dont la progression impressionnante fit grand effet.

En 1917 :

Mai, 1.718 hommes ; juin, 12.261 ; juillet, 12.988 ; août, 18.233 ; septembre, 32.523 ; octobre, 38.252 ; novembre, 23.1016 ; décembre, 48, 840.

En 1918 :

Janvier, 46.776 hommes ; février, 48. 027 ; mars, 83.311 ; avril, 117.212 ; mai, 244.345 ; juin, 276.372.

En même temps, on apprit que 125 navires avaient été lancés en ce seul jour du 4 juillet par les chantiers navals américains.

L'Angleterre se joignit à ces épanchements fraternels par un B journée française à Londres.

 

LA « JOURNÉE FRANÇAISE » À LONDRES

Suivant une tradition dès maintenant consacrée, nos amis britanniques fêtent aujourd'hui notre pays et cet hommage annuel atteste la profondeur et l'intimité croissantes des sympathies qui unissent enfin, après tant de vicissitudes historiques, les deux grands peuples riverains de la Manche. La guerre actuelle a fait apparaître aux yeux les moins pénétrants un certain nombre de phénomènes dont les esprits observateurs avaient déjà signalé l'approche. L'Angleterre d'hier, enfermée dans son île et dans son particularisme un peu distant, se transforme à pas de géant en un immense empire fédéral dont la vieille mère patrie reste assurément le noyau et le lien, mais où elle ne prétend nullement exercer une sorte de souveraineté de droit divin. Les dominions sont de puissantes et vivaces démocraties qui ont leur rôle à jouer, qui le jouent au sein du monde britannique, et dont l'old England salue avec fierté et confiance le jeune épanouissement. Cet esprit nouveau nous met de plain-pied ; il favorise la compréhension mutuelle entre deux nations chez qui la solide estime n'avait besoin, pour se transformer en loyale affection, que d'une sorte d'assouplissement. Ceux qui ne se rendent pas compte de cette rapide évolution des idées et des sentiments franco-britanniques appartiennent à la catégorie encore innombrable des gens qui se figurent que le lendemain de la guerre sera la continuation de la veille de la guerre. Ils croient, sans y avoir du reste réfléchi, que cette formidable secousse passera sans laisser d'autres traces que les ruines matérielles. Ils pensent que chacun relèvera les siennes, pansera ses blessures, enterrera plus ou moins solennellement ses morts glorieux, et retournera à ses étroitesses mentales, morales, politiques, économiques et sociales. Il semble même que certains des hommes d'État qui répètent que nous traversons une crise sans précédent n'en soient pas suffisamment convaincus. Ils parlent machinalement de transformations fondamentales et l'on s'aperçoit qu'ils envisagent cependant la plupart des questions sous un angle très fermé. C'est pourquoi il est bon que des manifestations comme « la Journée française de Londres » rappellent à ceux qui n'en sont pas encore complètement pénétrés que la Manche n'est plus qu'un trait d'union, que le tunnel du Pas-de-Calais est la vérité de demain, et que ce tunnel est symbolique d'un nouvel ordre de choses, meilleur que le précédent.

13 juillet 1918.

 

Quant à notre fête nationale, elle eut le caractère grandiose d'une fête internationale des Alliés.

 

LA FÊTE NATIONALE ET LES ALLIÉS

Nous n'ayons pas encore la Société des nations, mais dès maintenant les grandes nations civilisées communient à l'occasion de leurs fêtes nationales. Les âmes cherchent et créent les occasions de se rapprocher. Le caractère particulier des événements commémorés par notre 14 juillet se perd de plus en plus dans le sentiment plus général que ce jour rappelle l'avènement d'un peuple à la liberté, Comme le fait, de son côté, le 4 juillet américain. Le Sénat des États-Unis, dans le texte du projet de résolution qui déclare que notre 14 juillet sera célébré par la République sœur, invoque formellement cette considération que la fête nationale française « a la même signification » que la fête nationale américaine. Les érudits seuls se préoccuperont de discuter sur le caractère réel de la prise de la Bastille. Ce fait matériel est devenu maintenant un symbole, et si le symbole ne répond pas entièrement à la réalité première, c'est un détail qui ne compte plus. On démontrerait demain que la Bastille n'a pas été prise, ou même qu'elle n'a jamais existé, que le 14 juillet n'en mériterait pas moins de rester une date glorieuse puisqu'une idée généreuse et grande s'y rattache invinciblement. Les Romains célébraient la fondation de Rome par Romulus et ils avaient raison de le faire, même s'ils ne croyaient qu'à moitié à Romulus, descendant d'Enée, fils lui-même de Vénus. Les faits légendaires sont ceux sur lesquels vit l'humanité. Ils ont même sur les faits trop historiques un avantage au point de vue de l'action morale, c'est de mieux parler à l'imagination populaire puisque c'est d'elle qu'ils émanent plus ou moins.

Nous ne consisterons personne en rappelant que notre 14 Juillet, avant la guerre, n'avait plus un très grand éclat. Il tendait, sauf la revue, à devenir uniquement protocolaire et administratif. Il reprend maintenant toute sa vitalité, parce que les événements lui ont redonné une signification. Il en va de même de la Marseillaise. Qui en écoute, qui en remarque certaines paroles désuètes depuis que « l'étendard de la tyrannie » n'est plus un vain mot ? Le ministre italien de la propagande, M. Gallenga, en remettant au Président de la République l'immense album, « Hommage à la France héroïque et à ses alliés », où 400.000 signatures représentent toutes les classes, toutes les opinions et toutes les régions de son pays, a éloquemment exprimé cette idée : « Au fond de la conscience des peuples, comme dans celle des particuliers, il reste une sage réserve de sentiments généreux prêts à se manifester pour notre salut. Ces sentiments, qui devraient constamment nous servir de guides, semblent peut-être affaiblis aux jours de nonchalance, mais ils se relèvent et réapparaissent flamboyants, comme l'épée de l'archange, aux moments où le péril provoque notre angoisse. » Nous vivons un dé ces moments à la fois sublimes et tragiques, et c'est parce que nous en avons tous conscience que par-dessus les frontières s'échangent, sous toutes les formes, les sympathies fraternelles des peuples alliés.

Ceux qui en sont encore aux vieilles formules de l'égoïsme nationaliste ne comprennent rien à ces manifestations. C'est naturellement le cas de nos ennemis, qui n'arrivent pas à sortir de leur état d'esprit militariste et annexionniste. C'est le cas aussi d'un certain nombre d'arriérés qui, dans un camp tout différent, ne se montrent pas moins incapables d'apprécier ce qu'ils ont sous les yeux. On entend encore des internationalistes qui déclarent se défier de l'impérialisme de l'Entente tout autant que de celui du kaiser. Ils en sont encore à croire que l'accord entre nations suppose qu'il n'y aura plus de nations, alors que l'accord entre nations, condition première de la paix durable, exige au contraire comme condition préalable l'existence assurée de nations organisées, disciplinées, capables de donner et de respecter des garanties réciproques. Quand on voit comme aujourd'hui vibrer au même souffle de liberté et de justice des peuples qui se sont souvent méconnus, parfois combattus, et auxquels on ne demande d'ailleurs ni de renier leur passé, ni de désavouer leurs ancêtres, quand on voit leurs soldats faire partie du même front, défendre la même cause qui n'est celle de personne en particulier, il faut bien se dire qu'il y a quelque chose de changé dans le monde et que certaines choses ne se reproduiront plus. « Je n'ai pas voulu cela », répète machinalement le grand responsable de la guerre. En effet, il n'a rien voulu de ce qui monte à l'horizon, il a cru simplement continuer la série des criminelles guerres de conquêtes et d'ambition, il n'a pas songé qu'il posait des problèmes devant la solution desquels il recule effaré. Il est encore, comme son féodal entourage, prisonnier des vieilles formules, et c'est pourquoi il ne se résigne pas à la paix des temps nouveaux, la seule dont il puisse être à présent question.

15 juillet 1918.

 

Au milieu de ces événements, la mort du sultan Mehmed V (3 juillet) fut peu remarquée. Il eut pour successeur son plus jeune frère, Vahid-Eddine, sous le nom de Mehmed VI.

Une autre mort fit plus d'effet : c'est l'assassinat du comte de Mirbach, ambassadeur d'Allemagne auprès du gouvernement bolchevik de Moscou.

 

LE MEURTRE DU COMTE DE MIRBACH

L'assassinat du comte de Mirbach est un fait gros de conséquences. Bien qu'on n'en connaisse encore ni les auteurs ni les raisons, il n'est guère possible de douter qu'il s'agit d'une vengeance de patriotes russes exaspérés du traitement infligé à leur pays. Jamais peuple n'a été soumis à un joug comme celui dont l'ambassadeur allemand à Moscou appesantissait chaque jour le fardeau. Toutes les abdications, tous les abandons, toutes les platitudes des bolcheviks n'ont pas même donné à leur malheureux pays un simulacre de paix. Les traités signés le couteau sur la gorge, et acceptés sans discussion, ne sont pas même observés par ceux qui les ont dictés. Depuis celui de Brest-Litovsk, dont on annonçait hier la puérile ratification, l'avance allemande ne s'est pas ralentie, la flotte a dû être livrée, les populations envahies ont été pillées sans merci et massacrées en masse parce qu'on n'a pas trouvé le blé imprudemment promis à l'Allemagne affamée. Tout cela, malgré la légendaire passivité russe, ne peut continuer indéfiniment sans déchaîner un désespoir dont les conséquences sont inévitablement des attentats individuels.

Il n'y a plus de front russe, il n'y a plus d'armée russe, mais il reste la souffrance russe, qui se venge, comme chez tous les faibles opprimés, par des complots et des meurtres. C'est une manière de se défendre qui n'est pas glorieuse et qui est rarement efficace ; mieux vaudrait assurément pour les Russes qu'ils eussent continué à tenir honorablement la tranchée, mais nous ne pouvons que constater ce qui est. Dans l'immense anarchie que l'Allemagne a provoquée délibérément, elle ne peut s'étonner de voir les procédés anarchistes reprendre faveur. Des jacqueries, des guérillas, des meurtres isolés sont dans les probabilités, car les violations du droit des gens se retournent à la longue contre ceux qui en donnent l'exemple et qui en font presque parade.

Pour le moment, il faut s'attendre à voir les Allemands exploiter à fond le meurtre de leur représentant. Ils auraient déjà pu occuper Moscou et Petrograd s'ils l'avaient voulu, puisque les Lénine et les Trotski n'étaient ni en situation ni en humeur de leur rien refuser. Ils avaient jugé cette formalité inutile, étant donné que le comte de Mirbach était le maître du gouvernement bolchevick. Ils faisaient l'économie d'une garnison. L'occupation matérielle de Moscou ne changera donc rien au fond des choses, mais elle entraîne d'autres occupations, qui ne feront qu'accroître l'irritation des Russes non bolcheviks et leur désir de se débarrasser à tout prix et par tous les moyens de la tyrannie la plus abjecte que le monde ait jamais connue. C'est ainsi que les complications engendrent les complications, sans qu'il soit encore possible, dans cet immense marécage grouillant de forces insoupçonnées qu'est devenue la Russie, de prévoir la marche des événements.

Tout ce qu'on peut dire sans trop de présomption, c'est que le meurtre d'hier paraît être un de ces faits qui sont capables d'exercer l'effet d'un réactif violent. Une goutte de solution appropriée suffit à clarifier un liquide trouble grâce au précipité qui se forme au fond de l'éprouvette. Les nouvelles et brutales exigences auxquelles il faut s'attendre de la part de l'Allemagne — on peut en croire ses habitudes — contribueront à refaire en Russie le minimum de noyau résistant autour duquel un commencement de reconstitution peut s'effectuer. C'est tout ce qu'on peut dire pour aujourd'hui, et c'est, du reste, l'impression que donne M. Kerenski. La suite dépend de trop de facteurs inconnus pour qu'on puisse aller au-delà Elle dépend de plus en plus de ce que pourront faire les Alliés. La Russie, a dit M. Wilson en un mot sur lequel discutent les lexicographes, est incapable « de se secourir elle-même » (helpless). L'attentat d'hier ne corrige pas cette impression, car Ce n'est pas en supprimant un agent qu'on affranchit un grand peuple, mais il atteste au moins chez quelques-uns une résolution farouche de sortir de l'abîme. Que cette résolution se manifeste par une franche union des forces nationales latentes, par une confiance sans réticences dans la nature du concours que peuvent leur apporter les Alliés, et la Russie pourra encore revoir de meilleurs jours. En dehors de cette double condition, il n'y aurait rien de changé pour les Russes que la personne de leur tyranneau, ce qui ne serait rien, car tous se valent.

8 juillet 1918.

 

L'attention se trouvait ainsi ramenée vers les affaires de Russie. Nicolas II, dont la mort avait déjà été prématurément annoncée, fut fusillé par les ordres d'un Soviet local à Ekaterinenbourg (16 juillet).

 

NICOLAS II

L'empereur Nicolas II appartient à la lignée des souverains auxquels le sort avait assigné une tâche supérieure à leurs forces. C'est un grand malheur pour eux, et c'est un grand malheur pour leurs peuples ; dans le cas présent, on peut même ajouter que ce fut un immense malheur pour le monde civilisé. Comme Louis XVI, auquel on l'a tant de fois comparé, et dont sa mort, si elle est confirmée, le rapprocherait encore davantage, Nicolas II avait toutes les vertus de l'homme privé, sans aucune des qualités nécessaires à l'homme d'État. Il était né, lui aussi, pour faire un bon père de famille, un bourgeois bien-pensant, ou même un honnête artisan. Il eût été un excellent citoyen respectueux des lois et des autorités de son pays ; une fatalité lamentable l'a obligé à jouer le rôle de gouvernant auquel son absence de volonté, son indécision de caractère, sa timidité en face des résolutions à prendre, et surtout à faire connaître, le rendaient naturellement impropre. De là les contradictions d'attitude qui l'ont fait accuser de duplicité, alors qu'un des traits de sa nature était, au contraire, une fidélité scrupuleuse à la parole donnée.

On aurait tort de croire qu'il n'était pas préparé à régner. Aucun souverain russe n'avait autant voyagé que lui avant son avènement. Il avait visité l'Extrême-Orient ; posé la première pierre — le premier rail plutôt — du transsibérien, à Vladivostocok. Son mariage même —qui a empoisonné son règne et sa vie — avait tout d'abord paru devoir l'aiguiller vers les idées occidentales et modernes. La future impératrice, élevée à l'anglaise, intelligente, instruite, sportive, ne laissait pas pressentir le mauvais génie qui couvait en elle. C'est en montant sur le trône, à vingt-six ans (1894), que le nouveau tsar a révélé, et probablement senti, son insuffisance. Cet homme qui, personnellement, n'avait ni l'étoffe ni les goûts d'un despote s'est cru obligé, de par sa conscience, de défendre l'autocratie sous toutes ses formes et avec toutes ses tares. Les meilleurs sentiments, la piété filiale, le respect du passé ont été pour lui les plus mauvais conseillers. Sa première parole à son peuple n'a pas été assez remarquée : « Qu'on sache qu'avec autant de fermeté que mon inoubliable père je maintiendrai l'autocratie. » Et à côté de l'autocratie, il a également considéré comme un dogme intangible la tradition de nationaliser à outrance les éléments non russes de son empire. C'est de ce double principe que découlent toutes les incohérences qui ont tant de fois déconcerté la galerie la mieux disposée à applaudir. On a vu le même Nicolas II prendre l'initiative de la Conférence de la Haye, puis poursuivre en Asie des visées annexionnistes qui l'ont conduit à la guerre contre le Japon. On l'a entendu faire aux Polonais des promesses qu'aucun effet ne suivait jamais. Sa piété même, qui était profonde et de bon aloi, en a fait le docile instrument de fanatiques comme Pobiedonostzev, ou plus tard de répugnants aventuriers comme le Raspoutine. Son honnêteté foncière ne l'a pas empêché de se confier aux pires prévaricateurs, elle l'a plutôt, en bien des cas, livré sans défense à leur influence. Il a vu la corruption, la vénalité, l'incapacité de sa bureaucratie sans savoir y porter remède, sans vouloir écouter les plaintes justifiées des zemtsvos, plus tard de la Douma, parce qu'il avait la faiblesse de presque tous les gens faibles, c'est-à-dire la défiance de toutes les supériorités. C'est un Louis XIII qui n'a pas voulu se choisir un Richelieu, ou un Louis XVI qui n'a pas voulu garder un Turgot.

Au point de vue extérieur, il en est à peu près de même. Nicolas II, il serait injuste de l'oublier, a toujours été le fidèle observateur de l'alliance franco-russe. Elle était pour lui, comme l'autocratie, un legs de son père et revêtait, de ce chef, un caractère sacré. Mais ses tendances intimes le portaient vers le kaiser, avec lequel il était en relations personnelles très intimes et très suivies, croyant naïvement à une amitié dont la déclaration de guerre seule a pu le détromper. De là un désaccord entre ses actes et ceux de son entourage qui a donné lieu à de pénibles surprises. Chacun de ses voyages en France avait des lendemains qui ne répondaient guère aux enthousiasmes populaires ni même aux toasts officiels. On sentait bien que des influences hostiles, dénigrantes ou simplement ironiques, sapaient les assurances les plus solennelles. De ces influences, celle de l'impératrice était la plus connue, mais comme les choix de l'impératrice étaient trop souvent souverains en toute matière, son influence générale se reflétait dans le détail de chaque grand service public. L'empereur laissait faire en temps de paix ; il a même laissé faire en temps de guerre, et c'est cet abandon qui a prêté à la fin de son règne l'apparence d'une trahison de la cause des Alliés. Le mot est, à coup sûr, excessif, au moins en ce qui concerne l'empereur lui-même ; mais les effets ont été malheureusement, en bien des cas, ceux qu'aurait produits une réelle trahison. L'histoire rendra à chacun ce qui lui est dû. Nous croyons que son jugement d'ensemble différera peu de celui que, dès maintenant, on peut prononcer sans haine ni partialité.

Une mort tragique couronnant une vie ballottée à tous les vents de l'indécision, un grand pays rayé pour ainsi dire subitement de la carte du monde civilisé, l'effondrement de tout ce qui constitue à nos yeux un minimum de société organisée, une guerre mondiale déchaînée pour une « sainte cause, dont la sainte Russie » ne paraît même pas avoir conservé le souvenir, c'est tout cela que le nom du tsar Nicolas évoquera pour les générations futures. Il restera un de ces personnages historiques que la grandeur des événements a lamentablement écrasés de sa majesté, alors que leur puissance apparente paraissait les destiner à y tenir le premier rang. Il n'y a pas de pire destinée pour un souverain absolu qui avait rêvé, pour ses débuts, d'inscrire son nom sur le, fronton du palais de la paix, à la Haye, et qui n'a su ni maintenir la paix ni mener la guerre. Le plus bel éloge qu'on ait adressé à Richelieu c'est de dire qu'il a eu les intentions des grandes choses qu'il a faites. La meilleure excuse qu'on pourrait accorder à Nicolas II c'est qu'il n'a pas eu les intentions de ce qui s'est fait sous son règne.

29 juin 1918.

 

LA MORT DE NICOLAS II

Pour la seconde fois on annonce la mort de l'ancien empereur de Russie. Il règne encore une certaine incertitude sur le fait lui-même et sur les circonstances dans lesquelles il se serait produit. En tout cas il s'agit d'un meurtre, dû non plus à un acte de fanatisme individuel comme dans la première version, mais au caprice d'un de ces Soviets locaux, constitués sans règle ni garantie aucune par les pires éléments de la population. Quelles qu'aient pu être les fautes commises par le malheureux tsar, il ne saurait être ici question ni d'un jugement ni même d'un procès, puisque les bolcheviks déclarent que c'est à présent qu'ils vont examiner et publier les documents. Nous n'oublions pas que Nicolas II a été notre allié, et que si la Russie a déçu sous son gouvernement les espérances qu'on devait fonder sur elle, le gouvernement qui lui a succédé a trahi purement et simplement, la cause commune. Personne en France n'essayera de justifier le meurtre d'un homme faible, manifestement inférieur à sa tâche, c'est entendu, mais fidèle à sa parole, irréprochable dans sa vie privée, et dont la première préoccupation politique avait été d'assurer la paix du monde par la Conférence de la Haye. Les Alliés n'ont pu et ne pouvaient rien pour lui. Ils n'ont aucun moyen d'action ni d'influence sur le gouvernement bolchevik, lequel leur a toujours témoigné des sentiments hostiles, dont la déclaration de Trotski d'aujourd'hui même n'est que la suprême expression. Mais il est un autre gouvernement qui n'avait qu'un mot à dire pour être obéi, un gouvernement dont les exigences les moins légitimes sont accueillies avec docilité et qui envahit tout ce qui lui plaît sans que les foudres de Trotski se déchaînent contre lui, alors qu'elles se déchaînent contre les Alliés qui prétendent soustraire à l'emprise allemande la côte mourmane pour maintenir à la Russie un reste de communications maritimes.

L'abandon de Nicolas II par l'empereur Guillaume, après les relations familiales et personnelles qui les unissaient, ne paraîtra nulle part un geste honorable. Sans doute le kaiser ne manquera pas de donner d'amples explications de son attitude, mais les phrases ne changeront rien à cette attitude et à l'effet qu'elle produira dans le monde civilisé. Quant à l'effet produit en Russie, nous n'en parlons pas. Rien ne produit plus d'effet visible dans un pays affaissé, qui a disparu soudainement de la liste des grandes puissances, qui n'a plus ni organisation sociale ni forme politique, n'est même plus pour le moment un cadavre, mais le fameux « je ne sais quoi qui n'a de nom en aucune langue... »

23 juillet 1918.

 

Dans ces circonstances, l'arrivée de l'ancien chef de la révolution russe, Kerenski, ne fit pas un grand effet : il arrivait d'Angleterre où il avait fait une apparition inopinée à la Conférence annuelle des Trade-Unions. Son heure était visiblement passée. Un autre visiteur de marque, Branting, fut accueilli avec beaucoup plus de sympathie. Cette activité s'expliquait par la proximité de plusieurs congrès ouvriers en France, celui de la Confédération générale du travail notamment.

 

LE CONGRÈS DE LA C. G. T.

Le Congrès de la Confédération générale du travail n'a pas passionné le grand public, accaparé par d'autres préoccupations. Il faut, du reste, avouer que la plus grande partie des séances a été absorbée par des querelles personnelles d'un faible intérêt pour quiconque n'est pas de la maison. Mais à travers tout cela s'est poursuivie la même lutte qu'au sein du parti socialiste, la lutte entre majoritaires et minoritaires, pour employer une terminologie aujourd'hui consacrée. Les dirigeants actuels de la C. G. T. sont pour la plupart majoritaires, c'est-à-dire qu'ils sont pour la défense nationale et pour une paix conforme aux principes de justice et de droit posés par le président Wilson. Les minoritaires, tout en se défendant d'être pour la paix à tout prix, se déclarent en général plus préoccupés de la guerre de classes que de la guerre contre l'ennemi. Les uns et les autres sont, en principe, pour une Conférence internationale, mais les uns sont tout prêts à s'y rendre sans condition, comme ils l'ont fait à Zimmerwald ou à Kienthal, tandis que les autres ne sont disposés à causer que sous certaines garanties. M. Jouhaux a rappelé une fois de plus son entrevue avec son collègue Legien, le secrétaire général de la C. G. T. allemande, lequel refusa de prendre aucun engagement, à la veille de la guerre, au sujet des mesures révolutionnaires propres à l'éviter. Ceux-là seuls qui veulent être trompés acceptent de renouer des relations sans autre formalité avec des camarades si peu capables de payer de retour les gestes révolutionnaires. La motion transactionnelle votée par la majorité du Congrès se garde de souligner ces nuances : elle se borne à réclamer des passeports pour un Stockholm éventuel et laisse au Comité le soin de les obtenir par une pression appropriée si le gouvernement les refuse.

A cette motion d'ordre général s'ajoute une motion d'ordre particulier, qui proteste contre le procès Malvy. Le Congrès voit dans ce procès une machination « pour atteindre dans son honneur la classe ouvrière ». Mais qui a voulu ce procès ? Qui l'a arraché, comme un service personnel, à la Chambre ? C'est l'accusé lui-même. Si M. Malvy n'avait obligé M. Painlevé à livrer à la tribune la dénonciation Daudet, nul ne l'aurait connue ou n'y aurait prêté la moindre attention. En tout cas, le procès Malvy n'est nullement attentatoire à l'honneur de la classe ouvrière, à moins que les « indicateurs » de la police qui faisaient sous le couvert de leur virginité syndicaliste la belle besogne que l'on sait, ne soient considérés par la classe ouvrière elle-même comme ses fidèles interprètes. Si l'un de nous émettait cette hypothèse, si l'on prétendait incarner le monde du travail en la personne des Almereyda, des Sébastien Faure, des Cochon et autres clients à double face de la préfecture de police, la C. G. T. crierait à la calomnie et aurait parfaitement raison. Comment ne s'est-elle pas aperçue que sa motion est une injure gratuite qu'elle s'adresse à elle-même ? Il y a là une nouvelle équivoque, comme il s'en produit chaque fois qu'une assemblée prétend en détruire une ancienne. Nul n'a jamais refusé confiance au monde ouvrier, lequel fait partie du peuple français, et n'est ni supérieur ni inférieur a priori aux autres éléments nationaux. Les gens tarés qui ont été mêlés aux affaires de défaitisme, de grève dans les usines, ou d'indiscipline dans l'armée, sont de ceux que les ouvriers eux-mêmes apprécient à leur juste valeur. Ce sont de mauvais ouvriers et de mauvais Français, parfois même ce ne sont ni des ouvriers ni des Français. Qu'a de commun l'honneur des ouvriers français avec les criminelles manœuvres de ces agents à tout faire ? Rien du tout assurément, mais la phraséologie syndicaliste a, comme toutes les autres, ses traditions et ses exigences. C'est inconsciemment, en vertu de la force acquise des vieilles formules, que sont adoptées de pareilles motions, qui créent des malentendus sous prétexte de clarté, malentendus qui sont ensuite exploités par ceux qui ne prospèrent qu'en eau trouble.

29 juin 1918.

 

LES SOCIALISTES ALLEMANDS ET LES AUTRES

Nous avons enfin la réponse des socialistes allemands au mémorandum rédigé par la Conférence socialiste interalliée de Londres du mois de février dernier. Ce mémorandum indiquait les conditions auxquelles les socialistes interalliés subordonnaient toute possibilité de réunion d'une Conférence internationale, à Stockholm ou ailleurs. Il fut transmis dès le 10 mars, par l'intermédiaire de M. Branting, aux « camarades » allemands, réexpédié par lui le 23 avril et ne parvint, paraît-il, à destination que le 3 juin. La poste impériale est-elle responsable de ce retard, qui permettait aux socialdémocrates du kaiser de gagner du temps ? En tout cas, ils connaissaient déjà le document par la voie des journaux, et s'ils n'ont répondu qu'à la date du 26 juin, c'est qu'ils n'étaient pas pressés de se prononcer. Et cette réponse elle-même, par une malchance incroyable, n'a pu être apportée à Londres par l'ami Troelstra qui s'en était chargé, à l'occasion du récent Congrès travailliste. C'est seulement maintenant qu'elle est connue par la presse socialiste allemande.

On pourrait croire qu'un papier aussi longuement attendu et élaboré jette une lumière décisive sur les buts de guerre de la socialdemocratie allemande. M. Henderson, avant de l'avoir lu, y avait discerné, sur un résumé, un acquiescement aux principes posés par les socialistes interalliés. Il lui sera difficile, en face du texte, de cultiver cette complaisante illusion. La réponse allemande — si courte qu'on se demande pourquoi et dans quel dessein M. Troelstra en avait fait parvenir un résumé — n'admet rien du tout de ce qui est considéré par les socialistes interalliés, même les plus pacifistes, comme point de départ d'une paix durable et juste. En effet, la lettre actuelle renvoie à un document antérieur, le mémorandum écrit à propos de la Conférence manquée de Stockholm en juin 1917. Or, ce mémorandum était purement et simplement une fin de non-recevoir pour tout ce qui ne cadrait pas avec les vues impérialistes du gouvernement. Remettons les textes sous les yeux.

On trouve naturellement un hommage de forme aux principes consacrés : pas d'indemnité, pas d'annexions, liberté pour les peuples de disposer d'eux-mêmes. C'est le protocole de toute offensive de paix ; les négociations de Brest-Litovsk ont commencé ainsi. En fait, voyons ce que Scheidemann et les siens entendent par là. Aucune réparation ne sera payée pour dommages de guerre, attendu qu'on ne peut jamais savoir qui les a causés : « Ils sont l'œuvre des amis aussi bien que des ennemis. » Quant à la restitution des territoires occupés et à la libération des populations conquises, le mémoire allemand les interprète comme entraînant de droit la restitution des colonies allemandes, tandis que l'Irlande, l'Egypte, le Maroc, les Indes, le Thibet, la Corée seraient affranchis de leur domination actuelle. De même l'affranchissement de la Pologne s'applique à la Pologne russe, mais non à la Posnanie et à la Galicie. Le cas de l'Alsace-Lorraine est également réglé à l'allemande : « Les territoires d'Alsace-Lorraine qui, primitivement, appartenaient politiquement comme ethnographiquement à l'Allemagne, ont été, avec d'autres territoires, arrachés par la France, par voie d'annexion violente, au corps de l'empire d'Allemagne. Par la paix de Francfort, en 1871, ils ont repris leur statut primitif. » Comment M. Henderson pourrait-il apercevoir là une possibilité de conversation, alors que précisément c'est tout le contraire ? Il est vrai que les socialistes allemands admettent l'évacuation de la Belgique et des départements envahis, mais avec cette petite restriction qui est à encadrer. « Le principe de la paix sans annexion n'exclut pas, bien entendu, le règlement amical au sujet d'une rectification de frontières. » « Bien entendu » est un chef-d'œuvre du genre. C'est de la meilleure littérature diplomatique de la Wilhelmstrasse.

Est-il nécessaire d'insister ? Ceux qui se laisseraient tromper par de telles équivoques ne seraient pas des dupes, ils mériteraient un autre nom. On verra au Congrès socialiste de dimanche s'il y en a beaucoup en France. En tout cas, il y en a de moins en moins en Angleterre, et on n'en trouve pas de présentables en Amérique. Une délégation des Syndicats ouvriers de Belfast, qui vient de visiter le front britannique, tire de ses constatations la conclusion suivante : « Nous sommes convaincus que tous les travailleurs devraient faire un effort extraordinaire afin d'apporter tout leur concours en vue de terminer cette guerre, de la terminer entièrement en faveur des Alliés, de façon que nous puissions avoir la certitude qu'une pareille boucherie humaine ne se reproduira plus. Nous en appelons à tous les syndiqués et travailleurs de cette petite partie de notre grand empire et nous leur demandons de tendre leur effort suprême vers un seul but : la victoire. » Ceux qui parlent ainsi ne sont ni des politiciens ni des littérateurs ; ce sont des ouvriers, des ouvriers qui travaillent, et non de ceux pour qui le travaillisme est le travail des autres.

Quant aux Américains, leur dernière délégation n'a pas mâché se manière de voir en ce qui concerne les « camarades » allemands, et leur grand chef Gompers a également l'habitude de dire en face ce que sa conscience lui dicte. Nos bolchevisants ripostent : « Ce ne sont pas des socialistes. » Et, en effet, les travaillistes américains se piquent d'être, avant tout, des travailleurs soucieux d'améliorer leurs conditions de travail. Mais aujourd'hui nous arrive une délégation de socialistes officiels, une délégation triée sur le volet, composée de gens qui ont disséqué Karl Marx, fréquenté les Congrès internationaux d'avant la guerre, fraternisé sans arrière-pensée avec les Scheidemann et consorts. Et que disent ces hommes si qualifiés pour parler au nom du socialisme ? Ils disent exactement ce que disent tous les observateurs sans parti pris. Ils refusent de palabrer avec les socialistes austro-allemands pour deux raisons également bonnes. Nous n'avons pas confiance en eux, explique M. Spargo, président de la Ligue socialdémocratique, parce qu'ils ont trahi et déshonoré la cause du socialisme. Et, d'autre part, nous n'oublions pas que dans un Congrès ils ne sont pas à égalité avec nous, parce que dans les pays démocratiques nous avons une action, nos engagements ont une valeur, tandis qu'en Allemagne les Scheidemann et leurs paroles ne comptent pas. Nous n'avons jamais dit autre chose, puisse M. Spargo le dire plus éloquemment et avec plus de succès.

26 juillet 1918.

 

LE CONSEIL NATIONAL SOCIALISTE

Le public se perd un peu dans la savante organisation de notre parti socialiste. Ce qui se tient aujourd'hui à Paris, ce n'est pas le Congrès annuel du parti, c'est simplement le Conseil national, moins important en théorie puisque ses décisions n'ont pas le caractère dogmatique de celles du Congrès. Ce Conseil national est une délégation des fédérations régionales, qui a pour fonction de contrôler les actes de la Commission administrative permanente, laquelle constitue le pouvoir exécutif. En pratique, le Conseil national marche volontiers dans les plates-bandes réservées au Congrès. C'est ainsi que la session qui s'ouvre aujourd'hui va décider de l'orientation du parti, qui est actuellement tiraillé entre les majoritaires, les centristes et les minoritaires, sans parler des subdivisions de chaque groupement.

Les majoritaires, ce sont eux qui ont disposé de la majorité depuis le début de la guerre, qui ont participé au pouvoir, qui ont toujours considéré comme hors de question la nécessité de la défense nationale. Ils sont encore de cet avis, mais avec plus ou moins de fermeté au moins dans le langage. Les plus résolus ont pour noyau le groupe parlementaire des 40, qui sont 41 depuis l'adhésion de M. Albert Thomas. Leur journal, la France libre, ne pactise pas avec les minoritaires ; ils ont sur les éventuelles conférences de Stockholm l'opinion des travaillistes américains et, ce qui est plus méritoire, ils ne s'en cachent pas. C'est ce qui les distingue des vieux majoritaires, de la nuance de M. Renaudel, qui essayent de maintenir, à tout prix, la fiction de l'unification à force de concessions aux minoritaires. Ils dominent encore à l'Humanité. Les centristes sont des majoritaires d'hier en train de passer aux majoritaires de demain. Leur plus brillante recrue est M. Sembat. C'est la nuance Renaudel, un peu plus teintée, et la différence est probablement appelée à disparaître. C'est pour faciliter cette fusion que les centristes ont décidé de prendre le qualificatif d'unitaires. Quant aux minoritaires, dont M. Longuet, avec son journal le Populaire, est le principal leader, ils se défendent de vouloir la paix à tout prix, mais ils croient à la paix Scheidemann, ce qui implique, après l'expérience russe, une dose peu commune de candeur ou d'aveuglement. Et pourtant il y a chez les minoritaires une minorité qui trouve les autres encore trop exigeants. Cette minorité ce sont les kienthaliens, les zimmerwaldiens, qui ont la franchise de leur bolchevisme, qui taxent de bourgeoisisme le régime démocratique, et dont l'intransigeance affecte de mettre sur le même pied l'impérialisme des Alliés et celui du kaiser. Tel est l'ensemble divergent de ce qu'on appelle le socialisme unifié. L'union sacrée n'y règne pas ; c'est même depuis que les socialistes, par leurs exclusives ministérielles, ont rompu l'union sacrée nationale que l'union sacrée socialiste n'arrive plus à fonctionner. Nous saurons d'ici deux jours si la majorité va passer aux minoritaires, ou si le vote d'un de ces bons vieux textes transactionnels qui se piquent de concilier les contraires permettra de masquer la scission déjà consommée en réalité.

29 juillet 1918.

 

LA NOUVELLE MAJORITÉ SOCIALISTE

Les minoritaires sont maintenant la majorité. La fraction centriste, qui faisait partie de la majorité d'hier, a passé à la majorité de demain. Quant aux majoritaires non convertis, ils se sont comptés sur une motion Renaudel, qui diffère, du reste, si peu de la motion Longuet que le public n'arrivera pas à comprendre en quoi il eût été préférable qu'elle fût votée et en quoi il est regrettable qu'elle ne l'ait pas été. A force de vouloir concilier les thèses inconciliables, les majoritaires ont perdu leurs raisons d'exister, et c'est une des causes profondes de leur défaite. On ne crée pas un mouvement d'opinion si l'on n'exprime pas une opinion ; on ne retient pas les fidèles autour d'un drapeau, si ce drapeau cache ses couleurs sous une grisaille, même bien intentionnée. Du jour où les majoritaires se sont laissé imposer par leurs adversaires Ta renonciation à l'union sacrée, après trois ans de très honorable participation au gouvernement, ils se sont condamnés à un rôle ingrat d'opposants systématiques, où les minoritaires, mieux entraînés, ont brillé naturellement davantage. Nous n'avons jamais méconnu le sincère désir de contribuer utilement à l'œuvre commune de la défense nationale dont les dirigeants du socialisme se sont inspirés, nous avons largement rendu justice à leur effort tant qu'il y a eu effort de leur part, mais nous sommes bien forcés de constater que du jour où ils ont cherché en quelque sorte à se faire pardonner cet effort par ceux de leurs coreligionnaires qui entendaient ne pas s'y associer, ils se sont amoindris aux yeux du pays et subalternisés dans leur propre parti. Il n'y a pas que les souverains qui abdiquent.

L'effet produit par le succès des minoritaires d'hier sera fâcheux à divers égards. On y verra un symptôme de fléchissement dans la volonté de défense nationale, bien que la motion Longuet affirme la résolution de maintenir sur ce point l'attitude observée jusqu'ici par les socialistes. C'est surtout en Allemagne que le fait de voir le petit-fils de Karl Marx promu à la dignité de grand-maître du socialisme français sera interprété comme un heureux augure. Que cette interprétation soit excessive et même erronée, nous en sommes persuadés, mais la psychologie allemande n'y regardera pas de trop près. Elle n'est pas forcée de savoir que l'opinion en France se soucie beaucoup moins que ne le croient les socialistes de ce qu'ils peuvent dire et voter dans leurs Conciles. Tout cela ne touche pas la masse ; c'est de la théologie pour initiés. Ni le paysan sur son sillon, ni le soldat dans sa tranchée ne feront d'exégèse sur les textes votés par le Conseil général socialiste. On peut même affirmer sans méchanceté que ces précieux documents ne seront pas la partie la plus lue des journaux qui les publieront. C'est en quoi se trompent les Allemands qui seront tentés de découvrir là-dedans un reflet de l'opinion publique.

Reste, il est vrai, l'opinion parlementaire. Les gens trop pressés voient d'avance les socialistes refusant de voter les crédits de guerre. Nous avions déjà les trois ou quatre kienthaliens qui s'offraient cette manifestation, sans être suivis. Le seront-ils beaucoup plus demain ? Il est permis d'en douter. En devenant la majorité, les opposants d'hier prendront conscience de leur plus grave responsabilité ; ils ne parlent du refus des crédits que comme d'un moyen suprême de protester contre un refus de passeports, et dès maintenant ils n'ignorent pas que beaucoup de députés du parti sont, même en ce cas, parfaitement résolus à passer outre à toute consigne négative. Les Quarante ne s'en cachent pas. M. Varenne l'a dit en leur nom hier et l'écrit de nouveau aujourd'hui. « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Nous continuerons notre concours absolu et sans réserve à la défense nationale. Les résolutions entortillées, les blâmes même ne nous feront pas dévier de notre voie. » Ses collègues M. Lebas, M. Veber s'expriment comme lui, et c'est un cri du cœur auquel bien peu oseraient, le moment venu, ne pas s'associer. Là n'est pas le danger, ou, en tout cas ce n'est ni un danger nouveau, ni un danger beaucoup aggravé.

Le point le plus accentué de la motion des nouveaux majoritaires, c'est le désir exacerbé de participer à une Conférence internationale. Il leur faut Stockholm, il leur manque la bonne parole du camarade Scheidemann, ils exigent des passeports dès que M. Troelstra, justement parti pour la Suisse afin d'y recevoir le mot d'ordre, leur fera signe qu'on les attend. C'est là qu'ils se promettent d'élaborer une paix « sur les bases définies par la révolution russe et le président Wilson ». Le rapprochement n'est pas heureux, on sent qu'il a été mis pour flatter nos bolchevisants. La paix à la russe, même M. Brizon n'en veut pas. Quant à la paix Wilson, ce n'est pas chez nous qu'on n'en veut pas, et il est même inutile de faire le voyage de Stockholm pour savoir ce qu'en pensent et comment la conçoivent les socialistes impériaux. Alors qui trompe-t-on ? Pourquoi semer des idées fausses et de fausses espérances ?

Rien ne retarde plus la paix que les propos de paix en l'air. Un homme en qui les pacifistes doivent avoir pleine confiance, qui a partagé toutes leurs illusions sur les sentiments pacifiques du kaiser et sur la force de résistance de la socialdémocratie à une éventuelle guerre d'agression, vient d'écrire sur ce sujet quelques lignes qu'on pourrait croire extraites de nos colonnes : « Tous les pourparlers de paix, tous les projets de Conférence internationale pour la paix vont directement contre leur but ; ils aident l'« offensive de paix » allemande destinée à diviser les Alliés et à démoraliser leurs armées ; ils raniment l'unique espoir qui soutient les soldats allemands, l'espoir d'une défaillance de leurs adversaires ; ils retardent l'unique solution de paix, la défaillance de l'armée allemande. Le socialiste suisse Grimm, en arrangeant le passage à travers l'Allemagne des bolcheviks allant en Russie faire la propagande contre la guerre, croyait bien faire avancer le moment de la paix ; il l'a fait reculer. Kerensky et les socialistes russes, en insistant pour réunir la Conférence de Stockholm, voulaient abréger la guerre ; ils l'ont prolongée. C'est qu'il y a bien des moyens de retarder la paix en relevant le moral des armées allemandes, mais il n'en existe qu'un seul d'obtenir la paix et ce n'est pas de la demander trop tôt. Wilson, parlant des pacifistes américains, a dit : « Je désire la paix autant qu'eux, mais ils ne savent pas comment s'y prendre et moi je le sais. »

Ainsi parlait, il y a un mois, dans L'École et la Vie, M. Ch. Seignobos. Le Conseil général d'hier aurait profité à le lire.

31 juillet. 1918.

 

La menace allemande sur Paris, qui avait atteint son maximum d'énergie par l'offensive du 15 juillet, se trouva dissipée par la victorieuse contre-attaque des troupes françaises entre l'Aisne et la Maine sur un front de 45 kilomètres (18 juillet). C'est le commencement de la merveilleuse série de succès qui se poursuivra sans interruption pendant tout le reste de l'été.

Presque à la même date s'ouvrait devant le Sénat, constitué en cours de justice, le procès Malvy (16 juillet). Le rapport de M. Pérès, au nom de la Commission d'instruction, est un historique minutieux de toute l'affaire. La lecture occupa quatre audiences. Le procureur général, M. Mérillon, développa ensuite ses conclusions. Il écartait les accusations précises portées par M. Léon Daudet concernant : 1° la communication personnelle de documents militaires secrets ; 2° les renseignements fournis à l'ennemi en vue de lui faire connaître les projets militaires français pour l'attaque du Chemin des Dames ; 3° la provocation directe aux mutineries militaires par des agents envoyés à cet effet à Cœuvres. Mais il inculpait M. Malvy de complicité « dans la trahison qui a menacé l'existence même du pays ».

La Cour de justice, après avoir entendu M. Malvy et M. Léon Daudet, recueillit de nombreuses dépositions, notamment de MM. Painlevé, Maginot, Henry Bérenger, de divers fonctionnaires de la Sûreté générale, de la Préfecture de police, de l'ancien deuxième bureau du ministère de la Guerre, enfin et surtout celles de MM. Viviani, Briand et Ribot, les présidents du Conseil dont M. Malvy avait été le collaborateur. Le 30 juillet seulement, la liste des témoins était épuisée. Le réquisitoire et la défense durèrent jusqu'au 4 août, et le 5, la Haute-Cour, réunie en Chambre du Conseil, c'est-à-dire à huis clos, se déclara « souveraine », ce qui lui permettait de ne pas s'en tenir aux chefs d'accusation dont la Chambre l'avait saisie. Elle écarta à l'unanimité moins deux voix l'accusation de trahison, ainsi que celle de complicité d'intelligence avec l'ennemi par 125 voix contre 36.

Mais alors M. Etienne Flandin, ancien procureur général et sénateur de l'Inde, posa cette question subsidiaire : « M. Malvy est-il coupable d'avoir, depuis moins de 10 ans, sur le territoire de la République, et dans l'exercice de ses fonctions de ministre, commis le crime de forfaiture ? » A la séance suivante, le texte de cette nouvelle accusation fut précisé. M. Malvy se serait rendu coupable de ce crime :

« En facilitant, par des faveurs et des complaisances abusives les agissements criminels d'Almereyda, de Duval et de Sébastien Faure ;

« En entravant la surveillance des tractations auxquelles se livrait, par l'intermédiaire de la femme Duverger, l'espion Lipscher ;

« En se refusant à empêcher la propagande anti-patriotique de l'anarchiste Vandamme, dit Mauricius ;

« En se refusant à autoriser dans les imprimeries clandestines où elle pouvait être utilement pratiquée la saisie de tracts excitant les militaires à la désobéissance, à la révolte envers leurs chefs et à la trahison envers la patrie ;

« En mettant obstacle à l'arrestation d'un individu recherché et poursuivi pour désertion[2] ;

« En détruisant volontairement tout ou partie du dossier des charges relevées contre Sébastien Faure, qui lui avait été communiqué à raison de ses fonctions. »

 

Le Sénat, par 101 voix contre 81, déclara M. Malvy « coupable de forfaiture ». Par 96 voix contre 83 et 3 abstentions, il fut condamné à la peine du bannissement pour 5 ans, mais dispensé de la dégradation civique (6 août).

L'affaire Caillaux, après une instruction laborieuse conduite par le capitaine Bouchardon, approchait aussi de son dénouement. Dès la fin de juillet, on se demandait ce qu'il en allait advenir.

 

QUESTION DE JURIDICTION

Le bruit court, à tort ou à raison, que M. Caillaux sera renvoyé, non devant un Conseil de guerre, mais devant la Haute-Cour. Cette question de juridiction n'est pas sans intérêt. Elle a même une signification très précise. Elle a été traitée devant la Commission de la Chambre chargée d'examiner la demande de poursuites contre l'ancien président du Conseil. Il convient de rappeler les déclarations faites à ce sujet par M. Clemenceau et par M. Ignace, telles qu'elles figurent dans les dépositions sténographiées jointes au rapport de M. Paisant. En réalité, c'est du gouvernement, et du gouvernement seul, que dépend le choix de la juridiction. Lui seul peut constituer le Sénat en Haute-Cour de Justice, car il faut pour cela un décret rendu en Conseil des ministres. Quand on annonce que le juge d'instruction renvoie le prévenu devant le Sénat, on lui attribue donc une compétence qu'il n'a pas et qu'il ne revendique certainement pas. Mais ce qui est vrai c'est que le président du Conseil s'est d'avance engagé à choisir telle ou telle juridiction d'après les résultats de l'instruction. Le juge d'instruction n'a pas de décision à prendre sur ce point, mais c'est tout de même lui qui la dictera suivant qu'il conclura à tel ou tel chef d'accusation puisque le gouvernement a d'avance fait connaître qu'il en sera ainsi.

Qu'a dit M. Clemenceau ? « Le juge d'instruction aboutira à un résultat : ou du côté des intelligences avec l'ennemi, et ce sera le Conseil de guerre ; ou du côté du crime politique, et ce sera la Haute-Cour. » Les déclarations de M. Ignace sont identiques, encore qu'un peu plus explicites : « S'il y a simplement des intelligences avec l'ennemi, et rien que cela, Conseil de guerre ; s'il y a, au contraire, manœuvres propres à consommer un attentat contre la sûreté extérieure de l'État, crime politique, Haute-Cour. » On voit que la manière de voir du gouvernement est fort claire, ce qui permet, d'après le choix de juridiction, de prévoir la nature de l'inculpation. Si M. Caillaux est réellement traduit devant la Haute-Cour, c'est qu'il ne s'agit pas — ou qu'il ne s'agit pas uniquement — d'intelligences avec l'ennemi, mais « d'attentat contre la sûreté extérieure de l'Etat », avec ou sans la complication d'intelligences avec l'ennemi. C'est une indication à retenir.

30 juillet 1918.

 

C'est devant la Haute-Cour que M. Caillaux fut finalement renvoyé en compagnie de MM. Loustalot et Comby par un décret du 15 octobre constituant le Sénat en Haute-Cour.

« ... Le Sénat est convoqué en Haute-Cour pour le 29 octobre ; cette première séance — publique — sera consacrée à l'audition du réquisitoire du procureur général, après quoi l'assemblée ordonnera qu'il soit procédé à l'instruction. La Commission existante y procédera en la personne de son président, et c'est seulement quand ce travail — qui peut être plus ou moins long — sera terminé que la Commission, devenue chambre d'accusation, statuera sur la mise en accusation. Ensuite, il restera au procureur général à rédiger l'acte d'accusation. Ce n'est donc pas demain que la Haute-Cour sera appelée à rendre son jugement. D'ici là, il n'y a qu'à attendre les événements avec le calme et le sang-froid qui conviennent à la justice. C'est ce que le public, absorbé par d'autres préoccupations, paraît tout disposé à faire.

17 octobre 1918.

 

La séance du 29 octobre fut remplie par la lecture des réquisitions de M. Lescouvé, faisant fonction de procureur général près la Cour de Justice. Ce document constituait un historique très précis de toute l'affaire, avec nombreuses pièces à l'appui. En voici les conclusions :

« Prévention d'avoir, depuis la guerre déclarée, notamment en 1914, 1915, 1916 et 1917, soit en France, et spécialement à Paris, soit même à l'étranger, attenté à la sûreté extérieure de l'État par des manœuvres, des machinations, des intelligences avec l'ennemi, tendant à favoriser les entreprises de celui-ci à l'égard de la France, ou de ses alliés agissant contre l'ennemi commun, et de nature par suite à favoriser les projets des armes ennemies.

« Crimes prévus et punis par les articles 76, 77, 79 du Code pénal, 205 et 64 du Code de justice militaire ; En conséquence :

« Vu l'art. 6 de la loi du 10 avril 1889,

« Vu le décret du 15 octobre 1918,

« Nous requérons qu'il plaise à la Haute Cour ordonner qu'il sera procédé à l'instruction contre les inculpés ci-dessus désignés et éventuellement contre tous autres... »

 

Il en fut ainsi décidé. La Cour

« Ordonne qu'il sera procédé à l'instruction par la commission nommée à Cet effet, pour, la dite instruction faite et rapportée, être, par le procureur général requis, et par la Chambre d'accusation statué ce qu'il appartiendra. »

 

Comme président de la Commission, M. Monis, démissionnaire pour raison de santé, venait d'être remplacé par M. Pérès, naguère rapporteur de l'affaire Malvy.

 

 

 



[1] La déclaration des États-Unis à laquelle fait allusion ce communiqué est ainsi conçue : « Le secrétaire d'État désire annoncer que les délibérations du Congrès des races opprimées de l'Autriche-Hongrie qui a eu lieu à Rome au mois d'avril ont été suivies avec un grand intérêt par le gouvernement des États-Unis et que les aspirations nationales des Tchéco-slovaques et des Jougo-slaves pour la liberté ont la vive sympathie de ce gouvernement. »

[2] Le fameux Cochon, l'anarchiste fantaisiste connu par ses « déménagements à la cloche de bois » avant la guerre, embusqué, puis déserteur, à la faveur de protections politiques.