La seconde révolution
russe. — La paix des bolcheviks. — L'attitude des alliés. — Les difficultés
économiques et la carte de pain. — Opposition persistante des socialistes.
L'événement
capital de la fin de l'année 1917, au point de vue français comme au point de
vue général, c'est la nouvelle révolution russe qui remplace le gouvernement
Kerenski par un gouvernement maximaliste. Elle fut provoquée par une démarche
du comité militaire du Soviet de Petrograd qui, dans la nuit du 4 au 5
novembre, réclama le droit de participer aux délibérations de l'état-major et
d'en contrôler les ordres. Un refus ayant été opposé à cette prétention, le
Soviet dénonça « l'attitude intransigeante » de l'état-major, et appela les
soldats et les ouvriers à occuper les points militaires les plus importants
de la capitale. Les insurgés prirent comme quartier général l'institut
Smolny, siège habituel du Soviet, que vinrent entourer des troupes favorables
avec des mitrailleuses. Le gouvernement, voyant la garnison de la capitale
lui échapper, chercha à faire venir des troupes des environs, mais il ne fut
pas obéi et la capitale resta entre les mains des maximalistes. Lénine, qui
se tenait caché depuis l'échec d'un mouvement analogue en juillet, fut reçu
triomphalement au comité des ouvriers et soldats, et le Soviet de Petrograd,
dans un manifeste aux Soviets de toute la Russie, proclama son programme : 1°
offre d'une paix démocratique ; 2° remise immédiate de toute la propriété
rurale aux paysans ; 3° transmission de toute autorité aux Soviets ; 4°
convocation rapide de l'Assemblée nationale constituante. En
attendant celle-ci, les maximalistes, — qu'on commença dès lors à appeler les
bolcheviks, — annoncèrent qu'un Congrès de tous les Soviets s'était réuni,
lequel, après trois jours de délibérations, remit le pouvoir à un conseil de
14 « commissaires nationaux », présidé par Lénine avec Trotski aux
affaires étrangères. L'ancien
gouvernement avait disparu et quelques-uns de ses membres avaient été
arrêtés. Les autres, dont Kerenski, parvinrent à s'échapper, mais ne
réussirent pas à provoquer de résistance sérieuse. Cette révolution,
malheureusement, ne touchait pas que la Russie. Elle créait, au point de vue
international, une situation nouvelle et menaçante pour les Alliés. Les
bolcheviks firent aussitôt des ouvertures de paix où ils essayaient encore de
sauvegarder le principe de la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Mais les formules vagues et générales dont ils se servaient ne pouvaient que
faire le jeu de l'Allemagne. « Le
gouvernement propose à tous les belligérants de conclure une telle paix en se
déclarant prêts à faire sans tarder toutes les démarches énergiques
nécessaires jusqu'à ce que les plénipotentiaires de tous les pays et de
toutes les nations aient approuvé définitivement toutes les conditions de
cette paix. « Par
annexion ou appropriation de territoires par la violence, le gouvernement
entend, conformément au sens du droit de la démocratie en général et des
classes ouvrières en particulier, toute annexion d'une nationalité, petite,
faible, par un État grand et puissant sans le consentement de cette
nationalité et indépendamment de son degré de civilisation et de sa position
géographique en Europe ou dans un pays d'outre-mer. « Si
une population quelconque est retenue par la violence par un Etat quelconque
ou si le droit au plébiscite lui est refusé contre sa volonté, telle qu'elle
se manifeste dans la presse par les assemblées nationales, les résolutions
des partis ou par les soulèvements ou les insurrections contre les
oppresseurs ; si, en outre, on refuse de retirer les troupes en garnison ou
si on n'accorde pas à la population le droit d'organiser sa forme de
gouvernement, un tel état de choses constitue une annexion ou une appropriation
par la violence. « Le
gouvernement pense que la continuation de la guerre pour le partage des
petites nationalités vaincues entre les nations riches et puissantes est un
grand crime contre l'humanité. Aussi déclare-t-il solennellement sa
résolution de signer une paix qui mette fin à la guerre aux conditions
mentionnées, justes pour toutes les nationalités... » Ce qui
faisait encore plus visiblement le jeu de l'Allemagne, c'était le dessein
annonce de publier tous les traités secrets conclus par les gouvernements
antérieurs, sous prétexte qu'ils étaient l'œuvre des « grands propriétaires
capitalistes » qui n'avaient eu en vue que de s'octroyer « toutes sortes de
faveurs et de privilèges ». Tout
cela ne se passait pas sans nouvelles crises : cinq des commissaires
donnèrent leur démission, trouvant que le parti maximaliste ne pouvait
arriver à gouverner seul ou ne le pourrait en tous les cas que par la
terreur. Par ce départ se trouva encore consolidée la tyrannie des
maximalistes purs, qui invitèrent le généralissime à cesser immédiatement les
hostilités et à entamer des négociations en vue d'un armistice (20 novembre). Le généralissime Doukhonine
n'ayant pas obéi fut remplacé par l'aspirant Krilenko, que sa nomination
qualifiait de colonel. Pour ne laisser aucun doute sur le but poursuivi,
Trotski, dans un discours à l'institut Smolny, s'exprima sévèrement sur le
compte de l'Angleterre, de la France et même de l'Amérique à laquelle il
reprocha d'être entrée dans la guerre « non dans un but désintéressé et dans
l'intérêt de l'humanité, mais uniquement pour développer ses finances en
amenant la ruine complète de l'Europe ». Il voulut bien admettre néanmoins
que le gouvernement allemand, d'après les traités secrets qu'il avait en sa
possession, ne s'était pas montré moins cynique que les Alliés, et il
commença à publier un certain nombre de documents secrets, dont quelques-uns,
d'ailleurs, montrèrent le double jeu trop souvent suivi, notamment à l'égard
de la Roumanie, par l'ancien gouvernement russe. L'attitude inamicale des
bolcheviks à l'égard des puissances alliées souleva les protestations des
Cadets, mais rien de pratique ne suivit et, dans l'immense anarchie de la
Russie désemparée, Lénine et Trotski continuèrent à régner. Krilenko, dès le
24 novembre, fit une proposition formelle d'armistice aux commandants en chef
des armées allemande et autrichienne. Cet armistice fut accordé dans la nuit
même. Aussitôt Lénine et Trotski invitèrent les belligérants à prendre part
pourparlers à ce sujet, qui devaient s'ouvrir le 2 décembre, ajoutant que si
les gouvernements de l'Entente à cette date n'avaient pas désigné leurs
représentants, la Russie agirait seule et conclurait une paix séparée,
considérant que les anciens traités ne lient en rien le peuple russe. Une
note fut remise au général Doukhonine, auquel la majorité des armées
paraissait encore obéir, par les représentants militaires des Alliés,
protestant contre toute violation des conditions du traité de Londres par
lequel les Alliés s'engageaient à ne pas conclure séparément ni un armistice
ni une paix. C'est Trotski qui répondit par un « avertissement » comminatoire
qui se terminait ainsi : « Une
pareille situation est intolérable ; personne ne demande aux diplomates
alliés actuels qu'ils reconnaissent le pouvoir du Soviet ; mais celui-ci,
responsable des destinées du pays, ne peut admettre que les diplomates et les
attachés militaires alliés interviennent dans un but quelconque dans la vie
intérieure du pays et cherchent à attirer la guerre civile. « Toute
démarche ultérieure de cette nature provoquera inévitablement des
complications des plus pénibles, dont le Conseil des commissaires rejette la
responsabilité sur leurs auteurs. » D'autre
part, le gouvernement maximaliste affichait l'intention de ne pas respecter
les engagements financiers de la Russie plus que les autres. Le gouvernement
français publia à ce sujet la note suivante : « Le
gouvernement français considère que les engagements financiers pris
antérieurement, au nom de la Russie, sont indépendants des changements de
régime qui sont survenus ou qui pourront survenir dans ce pays, et que, par
suite, ils s'imposent et s'imposeront à tous ceux qui représenteront la
Russie. « D'ores
et déjà, nous pouvons annoncer que les coupons russes à échéance de janvier
1918 seront payés comme précédemment. » Tout
cela restait sans effet sur des gens dont le parti pris était évident, et qui
ne reculaient devant rien. Quelques jours après, on apprenait que le
généralissime Doukhonine avait été massacré à Mohilef, son quartier général,
sous les yeux de Krilenko venu pour le remplacer. Dans
ces conditions, il fallait s'attendre à ce que les négociations s'ouvrissent
à Brest-Litovsk uniquement entre les délégués russes et les représentants des
empires centraux. Elles s'ouvrirent, en effet, et aboutirent, après une
suspension, à un armistice signé le 15 décembre, qui devait durer du 17
décembre au 14 janvier avec renouvellement automatique « jusqu'à dénonciation
dans le délai de 7 jours par l'une des parties ». Les maximalistes, pour
sauver au moins les apparences, avaient obtenu qu'aucun déplacement de
troupes n'aurait lieu jusqu'au 14 janvier, ce qui semblait interdire le
transfert d'unités austro-allemandes vers le front français. Mais la
stipulation était vaine en l'absence de tout contrôle et aussi parce qu'on
faisait exception pour les déplacements « en cours au moment de la signature
de l'armistice ». Les
pourparlers pour la paix s'engagèrent dès le 22 décembre. Les maximalistes
proposèrent pour base leur fameuse formule ni annexion ni indemnité, qu'ils
précisèrent en ces termes : « 1°
Aucun territoire conquis pendant la guerre actuelle ne pourra être annexé de
vive force, et les troupes occupant ces territoires devront en être évacuées
aussitôt. « 2°
Sera complètement rétablie l'indépendance politique des peuples qui la
perdirent durant cette guerre. « 3°
Les groupes nationaux qui ne jouissaient pas de cette indépendance décideront
eux-mêmes, par voie de referendum, la question de leur indépendance politique
ou celle de l'État auquel ils voudraient appartenir. Ce referendum devra
avoir pour base la liberté complète de vote pour toute la population' y
compris les émigrés et les réfugiés. « 4°
Sur les territoires habités par plusieurs nationalités, les droits de la
minorité seront protégés par des lois spéciales assurant à ces nationalités
leur autonomie nationale et, si les conditions politiques le permettent, leur
autonomie administrative. « 5°
Aucun belligérant ne payera à un autre de contribution, et celles déjà payées
sous la forme de frais de guerre seront à rembourser. Quant au dédommagement
des personnes victimes de la guerre, il se fera au moyen du fonds spécial
créé par les versements proportionnels de tous les belligérants. » Ces
propositions constituaient plutôt une profession de loi qu'une base pratique
pour les pourparlers, ce qui n'était pas pour déplaire aux empires centraux.
Leurs représentants, par la voix du comte Czernin, tout en rendant
hypocritement hommage aux principes de la paix telle que la concevaient les
maximalistes, firent tellement de réserves sur l'application que les
conférences furent interrompues et renvoyées au 4 janvier. Le différend
portait principalement sur l'évacuation des pays envahis, dont les Russes
faisaient la condition préliminaire de toute consultation populaire sur leur
sort à venir, tandis que les Austro-Allemands s'y refusaient sous prétexte
que la Pologne, la Lithuanie et les provinces baltiques avaient déjà
suffisamment exprimé leur volonté de se séparer de l'empire russe. Le
gouvernement maximaliste demanda alors le transfert de la Conférence dans un
pays neutre, à Stockholm, par exemple. Le gouvernement allemand s'y refusa et
engagea des négociations séparées avec les représentants de l'Ukraine, qui
avaient été admis à traiter au nom de la République populaire, mais non
maximaliste, proclamée à Kiew. Les
maximalistes cédèrent de nouveau et, le 9 janvier, reprirent les pourparlers
à Brest-Litovsk. Trotski, au nom du gouvernement russe, accepta de maintenir
le siège de la Conférence à Brest-Litovsk, mais insista sur la résolution de
la démocratie russe de « combattre jusqu'au bout » si les impérialistes
refusaient d'accepter des conditions dignes d'un peuple libre. Ces belles
paroles avaient d'autant moins de chances d'émouvoir les puissances centrales
que la Constituante russe qui devait se réunir à Petrograd le 18 janvier
avait une majorité hostile aux maximalistes. Dans ces conditions, la
Conférence n'aboutissant à rien s'ajourna au 29 janvier. Les maximalistes ne
s'aperçurent pas ou ne voulurent pas s'apercevoir que les empires centraux se
réservaient ainsi le temps voulu pour conclure le traité séparé avec
l'Ukraine Dès le 20 janvier on apprit que les préliminaires de ce traité
étaient conclus. Quant à
la Constituante, son existence avait été éphémère au sens littéral du mot :
réunie le vendredi 18 janvier au Palais de Tauride, elle était dans la nuit
suivante, à 4 heures du matin, dissoute par un détachement de matelots. Le
décret de dissolution déclarait que la Constituante, n'étant pas d'accord
avec le Soviet, avait rompu l'union révolutionnaire et que, par conséquent,
elle n'était capable que de jouer « le rôle d'un parti de contrerévolution
bourgeoise » Naturellement, un troisième Congrès des Soviets approuva
entièrement la conduite du gouvernement. C'est
alors que la paix des centraux avec l'Ukraine fut signée définitivement le 9
février La délégation russe, revenue à Brest-Litovsk, se trouvait en présence
du fait accompli. Trotski, renonçant à obtenir ou même à discuter avec
l'Allemagne une paix basée sur les fameux principes du début, crut habile de
couper court à toute difficulté en ne signant pas de traité et en considérant
simplement la guerre comme terminée. Il déclara (11 février) que la Russie ne signerait pas
de traité, mais qu'elle démobilisait et considérait « comme terminé
l'état de guerre ». Sur quoi la délégation russe quitta Brest-Litovsk.
Les empires centraux, sachant à quoi s'en tenir sur l'incapacité de
résistance du gouvernement bolcheviste, affectèrent de considérer ce départ
comme une rupture et comme une dénonciation de l'armistice, L'Allemagne
déclara que le 17 février elle reprendrait les hostilités. Les protestations
apeurées de Trotski ne servirent de rien non plus que les manifestes éplorés aux
soldats allemands en faveur de la fraternité. L'offensive allemande reprit
vers le nord et ne rencontra aucun obstacle. Aussitôt Lénine et Trotski, le
19, acceptent de signer la paix aux conditions qui leur avaient paru
inacceptables. Une délégation russe reprit le chemin de Brest-Litovsk, mais
elle se trouva en face d'un nouveau traité revu et aggravé. Comme les
hostilités n'avaient pas été suspendues, la délégation russe signa (3 mars) après avoir déclaré qu'elle se
refusait à l'examiner, le traité qui lui était présenté. Il n'y restait pas
trace des beaux principes de la paix sans annexion et conforme à la volonté
des peuples. C'était la capitulation pure et simple, et sans aucune garantie.
La Russie perdait les provinces baltiques, la Lithuanie, la Finlande, la
Pologne, l'Ukraine, la partie de l'Arménie russe acquise au traité de Berlin (1878), soit, suivant l'évaluation
même du gouvernement russe, 780.000 kilomètres carrés, 56 millions
d'habitants, avec le tiers des chemins de fer, 73 % de la production totale
du fer, 89 % de celle de la houille. Elle
n'avait plus rien à voir dans le sort de ces immenses territoires, dont le
traité se gardait de préciser l'avenir. La
politique des Alliés n'avait- pas été influencée par la défection russe. La
grande Conférence interalliée, où étaient représentées toutes les puissances
de l'Entente au nombre de seize — France, Grande-Bretagne, États-Unis,
Italie, Russie, Japon, Belgique, Serbie, Monténégro, Portugal, Grèce, Brésil,
Chine, Cuba, Roumanie, Siam —, s'était ouverte à Paris, le 29 novembre, sous
la présidence de M. Clemenceau, dont la brève allocution de bienvenue se
résume dans la phrase finale : « notre ordre du jour est de travailler :
travaillons. » La Conférence se divisa en diverses sections : finances,
importations et transports, armement, munitions, aviation, ravitaillement,
blocus, ce qui lui permit en quatre jours de mener à bout sa tâche. La note
qui fut publiée comme résumé de ses travaux ne donna pas de détails sur les
résolutions adoptées. Le colonel House, au nom des États-Unis, insista sur la
coordination des efforts et l'unité de vues dont la Conférence avait fait
preuve. Le discours prononcé par M. Wilson le lendemain de la clôture de la
Conférence à l'occasion de l'ouverture de la session du Congrès américain fut
comme une première consécration des accords réalisés. Il conclut à la
déclaration de guerre avec l'Autriche-Hongrie, qui fut ratifiée quelques jours
après par les Chambres. Il montra l'usage perfide fait par le gouvernement
allemand de la formule « pas d'annexions », pour duper le peuple russe, comme
avait été dupé le peuple allemand sur les causes de la guerre. La
Conférence de Paris avait également rendu manifeste la participation
officielle de la Grèce à la guerre. Cette politique nationale s'appuyait, non
pas sur une camarilla de Cour ou un parti de l'étranger, comme la politique
de la Grèce sous le roi Constantin : elle répondait vraiment à une idée.
C'est pourquoi il ne fallait rien négliger de ce qui pouvait, dans un pays
aussi impressionnable, aussi imaginatif, parler à la conscience et à l'âme
populaires. On ne demandait pas aux Grecs de travailler pour d'autres, mais
pour eux-mêmes. Rien de ce qui pouvait le leur faire comprendre ne devait
être négligé. LA DÉFENSE DE L'HELLÉNISME
Ne
commettons pas la faute des savants allemands. Ne nous plaçons pas, quand il
s'agit des peuples étrangers, au point de vue exclusif de notre intérêt
national. Quand nous cherchons à développer au loin l'influence de la science
et de la culture françaises, n'oublions pas que nous ne sommes pas seuls en
cause et qu'une influence venue du dehors rn peut être vraiment salutaire à
un pays que si cette influence du dehors concorde avec son génie propre, avec
ses aspirations intellectuelles et morales. Qu'on sente bien que ce n'est pas
par égoïsme, par impérialisme, par orgueil vain que nous agissons, mais pour
être utiles aux autres en leur facilitant le développement de leur
originalité foncière. Ces remarques ne trouvent nulle part une application
plus directe que dans la Grèce actuelle. Elle a le sentiment d'un grand rôle
à jouer, et elle a le droit de l'avoir. Ce rôle consiste à réveiller, à
relever l'obscure notion de l'hellénisme dans un ensemble de populations
courbées sous le double joug de l'ignorance et du Grand-Turc. Il y a au fond
de villages perdus de la Macédoine et de l'Asie-Mineure ce pauvres gens,
souvent incultes jusqu'à ignorer la langue de leurs compatriotes, qui ont
néanmoins les yeux fixés sur l'Université d'Athènes, considérée par eux comme
le cerveau de la race. Ils y voient le flambeau de cette civilisation dont
ils ont le respect et la nostalgie, dont ils espèrent que leurs enfants
connaîtront le bienfait, et à laquelle ils font eux-mêmes parfois les plus
touchants sacrifices. Qui oserait rire de cette pauvre vieille léguant sa
vache à l'Université d'Athènes ? Qui n'admire les sacrifices que s'imposent
des paysans illettrés d'Anatolie pour que leur fils puisse, au moins pendant
quelques mois, se nourrir du miel de l'hellénisme à l'ombre de l'Acropole ? Mais
encore faut-il que ce miel ne soit pas made in Germany. Et c'est ce
qui arrivait de plus en plus depuis une vingtaine d'années. L'Université
d'Athènes tendait à n'être qu'une succursale de celle de Berlin. Les Lambros
y faisaient la loi, la loi allemande, et la naïve confiance des - Hellènes
lointains en un hellénisme libéré et civilisateur n'était guère qu'une
illusion. La science allemande, l'esprit allemand, le culte de la force
allemande avaient chassé des jardins d'Académos la pensée grecque. Le résultat
c'est que la vie intellectuelle de l'Université d'Athènes n'était plus qu'un
reflet de la mentalité maintenant célèbre des 93 intellectuels germaniques.
Cette vie n'était qu'une ombre, une ombre vaine comme celle qu'évoquait
Odysseus au sombre pays des Cimmériens. Les meilleurs esprits se rendaient
compte de cette faillite inévitable de la science grecque, mise au service
subalterne de gens qui ne travaillent que pour eux. Ils comprenaient que la
science française aurait été une meilleure alliée, mais toutes les bouches
officielles répétaient que la science française est incapable de méthode,
qu'elle dédaigne les applications, qu'elle n'a pas la force éducatrice de la
science militarisée d'outre-Rhin. Et comme ces bouches officielles dictaient
les nominations, le haut personnel universitaire grec était presque
entièrement, et chaque jour davantage, inféodé aux augures venus de Berlin ou
de Munich. On
commence à réagir, au nom même des intérêts de l'hellénisme. Il vient de
paraître notamment une série d'articles, qui ont fait discuter et qui ont
fait réfléchir, dus à la plume d'un des jeunes maîtres les plus éminents de
la médecine athénienne, le docteur Cavvadias, ancien chef de clinique à la
Faculté de médecine de Paris, présentement médecin en chef de l'Evargelismos,
qui est le plus grand hôpital d'Orient et un centre d'études médicales
supérieures. Ces articles ont paru dans les grands journaux, la plupart dans
l'Hestia, de manière à atteindre le grand public. Le docteur Cavvadias
y montre quel mal on a fait à la science grecque en la mettant à l'école de
la science allemande, alors que la science française répond infiniment mieux
à ses besoins. Il ne dissimule pas les raisons extra-scientifiques qui ont
poussé à ce contre-sens. « On a cherché, dit-il, dans un but politique, à
cacher aux étudiants et à la société en Grèce la grandeur de la science
française. Ceux qui ont fait cela ont commis un crime envers notre science et
envers notre patrie. » Se plaçant spécialement sur le terrain qui est le
sien, il montre en quoi et pourquoi les travaux de la science française sont
supérieurs à ceux de la science allemande. Ils le doivent à la finesse de
leur esprit critique. La science française est génératrice des grandes idées,
des grandes découvertes. La méthode allemande, dans beaucoup de cas, a
consisté simplement à démarquer, à signer d'un nom germanique les découvertes
françaises. Il donne des exemples topiques des deux systèmes en ce qui
touche, au cours de la guerre actuelle, les plaies de guerre. Nous
n'avons pas à insister sur ce côté technique, où l'autorité du docteur
Cavvadias n'a pas besoin d'être rappelée. Mais sa conclusion est à retenir. «
Si la science grecque n'a rien fait, ne craint-il pas d'affirmer, c'est qu'on
a voulu, violentant la nature en Grèce, introduire le système allemand. » Il
convient donc désormais, dans l'intérêt même de la Grèce et de son avenir
scientifique actuellement compromis, d'envoyer en France et non plus en
Allemagne les étudiants qui représentent l'avenir intellectuel de
l'hellénisme. En attendant, il se félicite au point de vue militaire, de
l'arrivée en Grèce de la mission française. « Nous aurons à présent une
organisation française, c'est-à-dire scientifique, et non pas l'organisation
allemande, introduite par notre ancien état-major, et qui a été la
destruction du service de santé de notre armée. » Ici encore, c'est au nom de
l'intérêt grec, que le docteur Cavvadias rend hommage aux mérites de la
science française. Que cet intérêt après cela s'accorde avec le nôtre, il est
de ceux qui n'en sont pas fâchés et qui ne s'en cachent pas, mais il pense
d'abord à son pays, et cherche à faire comprendre à ceux qui ne pensent pas
comme lui que les Grecs germanophiles ne sont pas des Grecs philhellènes. 19 décembre 1917. A
l'intérieur, la prolongation de la guerre posait sans cesse de nouvelles
questions. On avait déjà prorogé les pouvoirs des conseils municipaux, des
conseils généraux, de la série sortante du Senat en 1915, c'était maintenant
le tour de la Chambre des députés. Le gouvernement déposa un projet de loi
qui fut voté comme les précédents. LA PROROGATION DES POUVOIRS
La
Chambre a voté hier le projet de loi ajournant la révision des listes
électorales, prorogeant les pouvoirs des députés et des sénateurs dont le
mandat va expirer, et renvoyant de même à la fin de la guerre toutes les
élections départementales, communales et consulaires. C'est la continuation
de l'état de choses existant. Le cas nouveau est celui de la Chambre, encore
est-il à observer que les élections partielles étaient déjà suspendues. Il
est difficile de faire autrement. Nous avons d'abord des régions envahies où
aucun scrutin n'est possible. Dans celles qui ne le sont pas, la mobilisation
empêcherait la moitié des électeurs, et non les moins intéressants, de
prendre part à des élections, sans parler de ceux qui sont prisonniers. Même
si on organisait le vote par correspondance, la difficulté subsisterait pour
ceux qui voudraient être candidats. Nous ne voulons pas d'élections comme en
Russie. Ces considérations n'ont été contestées par personne ; le mobile de
ceux qui ont combattu le principe de la prorogation est surtout la crainte de
fournir un nouvel aliment à l'impopularité de la Chambre. Cette impopularité
est réelle, et nous l'avons souvent déplorée, mais la décision d'hier n'y est
pour rien et n'y ajoutera rien. Ce qu'on reproche à la Chambre, c'est de
sortir sans cesse de ses attributions, de mettre de la politique dans des
débats et à un moment où elle ne devrait pas se montrer, de se décerner à
elle-même des éloges dont il serait plus décent de laisser au pays
l'initiative, d'abuser des interpellations, des séances sensationnelles, et
de négliger, par contre, l'étude et la solution des questions urgentes, comme
celles des loyers, des nouveaux impôts, de l'alcoolisme, de la réforme
électorale, etc. Est-ce
à dire que le pays entende condamner le régime parlementaire, seule garantie
des libertés publiques ? Assurément non. C'est la pratique actuelle qui lui
répugne, la façon dont un mandat est devenu un métier, un métier trop répandu
parce qu'il y a trop de députés, et un métier qui rend ceux qui l'exercent
tellement impropres à tout autre que leur pensée directrice est de s'y
cramponner, — parfois à tout prix. Mais la prolongation actuelle du mandat ne
saurait passer pour un moyen insidieux de se perpétuer. C'est vraiment une
nécessité, un cas de force majeure. Que la Chambre se résigne à travailler
mieux, à siéger moins, à finir ce qu'elle entame, on ne lui en voudra pas de
rester. La proposition de M. Brousse de proclamer inéligibles les députés sortants
est une boutade. Il y a des députés qu'il serait fâcheux de perdre, et la
généreuse Constituante, qui a fait ce que demande M. Brousse, a été remplacée
par une Assemblée qui ne la valait pas. On ne demande pas à nos représentants
de faire hara-kiri, on leur demande de faire simplement leur mea culpa. 26 décembre 1917. Les
questions économiques étaient moins faciles à résoudre. Cependant le succès
du troisième emprunt, malgré les conditions moins favorables où il avait été
émis — crise ministérielle, crise russe, défaite de Caporetto —, montrait que
le moral du pays n'avait pas fléchi. Le maximum de l'emprunt avait été limité
à 10 milliards. Les souscripteurs français apportèrent 10 milliards 276
millions effectivement versés, sans compter les souscriptions étrangères. Le
montant nominal de l'emprunt était très supérieur, vu l'écart de 32 %
existant entre le cours d'émission (66,60) et le pair. Le
succès de l'emprunt prouvait que la France ne manquait pas d'argent, mais
elle manquait de petite monnaie, et cette crise, qui remontait presque au
début de la guerre, ne faisait que s'aggraver en dépit des expédients,
peut-être même à cause des expédients auxquels on recourait pour la conjurer. ON REND L'ARGENT
En
réalité, on voudrait surtout le faire rendre. On voudrait obtenir des
thésauriseurs de monnaie divisionnaire qu'ils remissent en circulation ce qui
gît mutile au fond de leur bas de laine. Le moyen proposé par le projet du
ministre des Finances consiste à démonétiser les pièces à l'effigie de
Napoléon III, ce qui obligerait leurs détenteurs à s'en dessaisir. Et avec
ces vieilles pièces on en frapperait de nouvelles. Deux objections sautent
aux yeux. Ce système aboutirait tout d'abord à diminuer pour un temps le
chiffre de la circulation qu'il prétend faciliter. Après quoi les nouvelles
pièces ayant remplacé les anciennes, on se retrouverait simplement au point
de départ, et la thésaurisation recommencerait de plus belle avec les pièces
neuves. Gêne immédiate aggravée, situation ultérieure sans changement, tel
est le bilan fatal de l'opération. Pour apporter un remède, il faudrait
s'attaquer à la cause même du mal. Quelle est-elle ? La présence des petits
billets locaux, qui, par leur limitation de circulation à une partie du
territoire, constituent une monnaie inférieure à l'autre. Or la mauvaise
monnaie chasse la bonne. Cet expédient, utile à un moment donné, n'aurait dû
être que temporaire. Chacun garde la pièce qui a cours partout et se
débarrasse du papier qui n'a cours que sur place. On ne voit plus de pièces
d'argent dès que le petit billet existe : quand il n'existe pas, à Paris, à
Châlons par exemple, la circulation des pièces d'argent est, sinon normale,
du moins suffisante. On ne peut pas les thésauriser puisqu'on ne peut pas se
servir d'autre chose à la place. Il faut bien les sortir, bon gré mal gré.
Peut-on rembourser et faire disparaître dès maintenant les petits billets
locaux ? Ou peut-on les remplacer par des billets comme ceux de la Banque,
ayant cours partout ? C'est toute la question. Si on ne le peut pas encore,
ou si on croit ne pas le pouvoir, il n'y a rien à faire qu'à frapper le plus
possible de pièces nouvelles sans démonétiser les anciennes. Evidemment la
hausse de l'argent-métal rend moins" avantageuse cette opération.
Toutefois, même au prix actuel, aggravé par la perte du change, il reste
encore une marge. Au surplus, si l'État le voulait, il trouverait
certainement à acheter en France même une quantité d'objets d'argent, vieilles
montres, vieilles chaînes, vieux couverts, dont leurs possesseurs ne font
rien et dont ils se déferaient volontiers si l'État voulait les leur acheter
sans trop de complications. 25 novembre 1917. En
dépit de tout ce qu'on pouvait lui opposer, l'idée du retrait des pièces
napoléoniennes prévalut, et une loi fut votée en ce sens. Mais l'application
en fut reculée jusqu'au 31 juillet, date après laquelle les pièces de
Napoléon « laurées » furent démonétisées comme l'étaient déjà les Napoléon
III sans couronne. La
crise du pain était plus grave. Depuis plus d'un an, les ministres du
ravitaillement épuisaient leur ingéniosité à suggérer des restrictions au
lieu de les prescrire. M. Victor Boret montra plus de résolution. Il songea
d'abord à une carte de pain qui ne serait applicable qu'aux grandes villes,
et encore sans être obligatoire. LA QUESTION DU PAIN
La
restriction de la consommation du pain étant reconnue indispensable, il n'y a
qu'à l'accepter sans vaines récriminations. Il n'y a pas de restriction sans
privation, il est donc naturel que chacun se sente gêné par les mesures qui
vont entrer en vigueur. Si nul n'était gêné, il n'y aurait pas économie
efficace. Nous n'avons donc pas à nous attarder sur la discussion des
quantités allouées : on nous donne ce qu'on peut nous donner, à nous de nous
en accommoder, comme le font non seulement nos ennemis, mais même les
neutres. Le seul
point qui soit susceptible de critique utile, c'est le mode de répartition.
Les consommateurs sont distribués en trois catégories, suivant leur métier et
suivant leurs ressources. La première catégorie, qui a droit à la portion
privilégiée de 600 grammes pour les hommes et 500 grammes pour les femmes,
comprend les travailleurs des métiers de force, les travailleurs agricoles et
les personnes disposant de ressources « très modestes ». La détermination des
ayants droits n'ira pas sans difficulté, car la classification des métiers de
force prête à la discussion, ainsi que celle des personnes à ressources très
modestes. La deuxième catégorie — 400 grammes et 300 grammes suivant le texte
— comprend les travailleurs à petits métiers, plus les personnes à « ressources
modestes ». La difficulté reste la même. Les gens de maison, les bonnes à
tout faire, sont-ils compris dans cette catégorie ? Et où commencent, où
finissent les « ressources modestes » ? Enfin, la troisième
catégorie — 200 grammes sans distinction de sexe ni d'âge — comprend ceux qui
ne figurent pas dans les deux premières, comme les travailleurs non manuels
et les enfants de moins de 16 ans. Il y aura évidemment bien des cas
litigieux. Un
autre détail qui a son importance est celui des équivalences. On autorise le
pain de fantaisie ou de régime suivant un tableau d'équivalences qui sera
publié. Il est évident que ceux qui n'ont droit qu'à 200 grammes de pain
ordinaire ne pourront guère user de pain de fantaisie qui, bien entendu, sera
fourni en quantité moindre. Il sera donc réservé en fait aux travailleurs
ayant droit à 600 grammes, lesquels, aux salaires actuels, mangent moins de
pain qu'on ne croit et plus de viande qu'en temps ordinaire. Ne serait-il pas
équitable de dire que l'usage du pain de fantaisie implique renonciation à la
ration maxima ? Car enfin cette ration est octroyée parce qu'on la croit
nécessaire et non pour être une monnaie d'échange contre une ration de luxe. Mais
tout ceci n'est rien. Arrivons aux grosses difficultés. Comment se fera la
répartition individuelle du pain ? Chaque département recevra le contingent
de céréales fixé par le ministre du Ravitaillement, sur la proposition du
préfet, après avis de l'Office départemental créé par le décret du 31 juillet
1917 « relatif au régime des céréales et au contrôle de la meunerie ». Et
après ? Pour les communes de 20.000 habitants et au-delà, une carte de pain
individuelle pourra être établie. Admettons qu'elle le sera toujours.
Cela représente 106 localités pour la France entière, comptant ensemble à peu
près 9 millions d'habitants. — Ces chiffres comprennent les régions envahies,
mais peu importe pour l'instant. — C'est donc moins d'un quart de la
population totale qui serait ainsi muni de cartes. Et le reste ? Comment
fera-t-on pour le reste ? Il y a des départements entiers où ne figure aucune
localité de 20.000 habitants. Il y en a bien une quinzaine. Comment fera-t-on,
en l'absence de cartes, pour y tenir compte des trois catégories de
consommateurs ? Rien ne l'indique ici. Le préfet a son contingent global. Le
bureau de l'Office départemental répartit — par communes sans doute — ce
contingent. Mais comment fera-t-on dans chaque commune ? Dans celles de 20.000
habitants, un office communal du pain — et plusieurs si la ville est grande —
assurera le fonctionnement du régime de la carte. Mais dans les autres ?
Comment pourra-t-on assurer à chacun ce qui lui revient et empêcher d'aucuns
de prendre plus qu'il ne leur revient ? Le ministre compte avec raison sur la
bonne volonté générale. On y peut compter, en effet, mais la bonne volonté ne
remplace pas la méthode. Il nous semble difficile que le régime de la carte
ne se généralise pas en pratique, par arrêtés municipaux. Nous ne
soulignons pas ces difficultés pour le stérile plaisir de critiquer, mais
parce qu'il est essentiel que le public se trouve en face d'une
réglementation claire, invariable, uniforme, résultat d'une volonté
réfléchie. Ce qui a jusqu'ici caractérisé — et annulé — nos essais de
réglementations restrictives, c'est qu'ils n'ont jamais eu ce caractère. Le
public ne peut avoir foi quand il ne comprend pas ce qu'on lui demande et
quand ceux qui le lui demandent ne paraissent pas toujours se comprendre eux-mêmes.
Si M. Victor Boret, comme il y paraît résolu, veut faire mieux, il ne
s'étonnera pas de nos critiques, dictées par le souci de le voir réussir dans
un rôle éminemment ingrat. 6 décembre 1917. LA QUESTION DU PAIN
Il y a
quelque chose de plus utile que de gémir vainement sur le malheur des temps.
Il ne s'agit pas de savoir ce qui serait le plus agréable en matière de
rationnement, — ce qui serait le plus agréable ce serait de n'être pas
rationné, — mais il s'agit présentement de voir ce qui est possible. Nous
sommes en guerre, nous y sommes depuis plus de trois ans, et le monde presque
entier y est comme nous. Ceux qui perdent de vue cette vérité essentielle
sont seuls à s'étonner des restrictions auxquelles nous condamne, ainsi que
les neutres eux-mêmes, une situation sans précédent. Le grand mérite de M.
Victor Boret c'est de dire la vérité, toute la vérité, et de ne pas chercher
à biaiser avec les difficultés. Le Sénat a approuvé son attitude et ses
déclarations, le pays en fera autant ; il reste à obtenir de chacun qu'après
avoir compris son devoir, il l'accomplisse. Quelle
est au juste la situation au point de vue du pain quotidien ? Elle se résume
en trois chiffres. Du Ier décembre dernier au 31 août prochain il nous faut,
si notre consommation reste ce qu'elle est, 52 millions de quintaux de
céréales. Or nous n'en avons guère que 15 millions en chiffres ronds. Il nous
manque donc 36 millions de quintaux au minimum. C'est de là que tous les
raisonnements doivent partir ; tout raisonnement qui part d'une autre
considération pèche par la base et n'est que de la littérature à côté du
sujet. Comme on ne vit pas de cette viande creuse, mieux vaut tout de suite
en faire l'économie. Pour combler le déficit constaté, il nous faudrait
importer 4 millions 800.000 quintaux par mois. Le pouvons-nous ? C'est toute
la question ? Le ministre du Ravitaillement nous déclare que nous ne le
pouvons pas, et pour deux raisons : parce que le tonnage disponible est
insuffisant et parce que l'Angleterre et les Etats-Unis, de qui dépend ce
tonnage, ne nous fourniront de bateaux que si nous nous imposons le
rationnement, comme ils se l'imposent à eux-mêmes. Tels sont les faits, et on
ne peut rien contre les faits, sauf s'en accommoder le moins mal possible,
c'est-à-dire résolument. Tout
considéré, il a été reconnu que la quantité de pain dont on pourra disposer
jusqu'à la prochaine récolte n'est que de 325 grammes par tête. C'est peu, ce
n'est pas assez, déclarent ceux-ci ou ceux-là. Evidemment, c'est moins que ce
que nous consommons d'ordinaire, mais combien de fois faudra-t-il répéter que
le caractère propre d'une restriction est de réduire la consommation
habituelle ? Sans croire que le malheur d'autrui soit un réconfort, il est
tout de même permis de faire remarquer que nous sommes encore favorisés.
Notre ration est supérieure à celle de tous les pays alliés, neutres ou
ennemis. Les empires centraux en sont à 280 grammes, et d'un pain où les
châtaignes, les marrons et autres substituts tiennent une place croissante.
La Suède se contente de 195 grammes, l'Italie de 250 ; nous aurions mauvaise
grâce à nous plaindre trop haut. Tout ce que nous pouvons demander, c'est que
la répartition soit aussi judicieuse et équitable que possible. Le système
imaginé par le ministre n'est pas parfait. Mais qui se flatte d'en avoir un
meilleur ? M. Boret n'a pas agi sans réflexion, il a consulté toutes les
compétences, il a entendu des représentants du monde du travail, des
médecins, et même qui l'eût cru ? des psychologues. Heureux psychologues !
Ils ne sont pas souvent à pareille fête. Le ministre a également profité des
expériences faites à l'étranger. Son système des trois catégories est le
fruit longuement mûri de toute cette enquête préalable. Qui oserait proposer
de tout recommencer ? Nous
n'avons que trop « recommencé », depuis trois ans. Aucune mesure prise n'a
jamais été maintenue, et c'est ce qui a rendu le public sceptique et
insouciant. Comment croire à qui ne croit pas en soi-même ? Qu'on lui donne
enfin l'impression de quelque chose de définitif ; qu'il sente qu'on ne lui
demande rien que de nécessaire et que tout ce qu'on lui demande est
nécessaire, et on pourra compter sur sa bonne volonté qui est encore, quoi
qu'on fasse, la première condition du succès de tout régime de restrictions.
Il faut bien le dire, beaucoup de mesures administratives seraient inutiles
si le public savait lui-même se plier aux économies : on les lui impose parce
qu'il ne se les impose pas spontanément. Sans carte de pain la ville de
Bordeaux est arrivée, par le rationnement volontaire intelligemment et
universellement pratiqué, à ne pas dépasser la ration de pain qui va nous
être allouée. Si tout le monde en faisait autant — ce qui est possible à
Bordeaux est possible partout ailleurs — on pourrait éviter toutes les
complications et formalités dont nous nous plaignons d'avance, et qu'un peu
de discipline civique suffirait à nous épargner. En
sommes-nous incapables ? On va le voir à bref délai. En attendant que le
nouveau régime de la carte de pain soit organisé et mis en vigueur, notre
devoir strict est de tâcher de réaliser sans délai l'économie reconnue
indispensable. Il n'y a pas de temps à perdre, et à ceux qui croiraient
pouvoir remettre au lendemain cette préoccupation d'aujourd'hui, il suffira
de rappeler que nous n'avons, pour la population civile, que trois jours de
pain devant nous. A la date d'hier, le ministre du Ravitaillement n'avait à
sa disposition immédiate que 607.000 quintaux de blé et de farine.
Evidemment, il n'a pas dit ni voulu dire qu'il n'y avait en France que de
quoi alimenter la France pendant trois jours, mais il n'y a que cela de prêt.
On voit combien la situation est tendue et combien coupables ou légers, — et
la légèreté en pareil cas est coupable, — sont ceux qui continuent à ne pas
ménager le pain sous prétexte que la carte n'est pas créée. La carte n'existe
pas encore, mais, ce qui existe déjà, c'est l'impérieuse nécessité dont la
carte n'est que l'expression. 20 décembre 1917. LA CARTE DE PAIN
Les
explications données à la Chambre par le ministre de l'Agriculture et du
Ravitaillement ont obtenu la confiance de la Chambre. Il n'en pouvait être
autrement. La critique est aisée, mais il faut avoir du temps à perdre pour
s'attarder à démontrer qu'une ration uniforme ne répond pas à des besoins
forcément différents, et que cette ration est inférieure à ce qu'il serait
désirable qu'elle pût être. La question n'est pas là, et M. Victor Boret ne
s'est pas lassé de la poser comme elle doit l'être. On ne nous donne que 300
grammes parce qu'on ne peut pas nous donner davantage dans les circonstances
présentes. On fera mieux dès qu'on le pourra, on cherchera un mode de
répartition plus approprié aux nécessités individuelles, mais, en attendant,
il fallait courir au plus pressé, et c'est ce qu'on a fait. M. Boret a eu
raison de railler les agriculteurs, minotiers et boulangers en chambre pour
qui tout est bien simple. « Il n'y a qu'à... », disent-ils. Mais leur « il
n'y a qu'à » n'aboutit jamais au même système. L'opinion des gens sensés,
c'est « qu'il n'y a qu'à » accepter l'inévitable. C'est ce que font tous
les pays, et on devrait afficher à la porte des boulangeries le tableau des
restrictions d'autrui. Nous sommes encore les plus favorisés. Nous sommes à
la ration du Danemark, tandis que la Suisse, pays non belligérant, est à la
ration austro-allemande de 200 grammes. Ne donnons pas à croire par des
plaintes vaines et enfantines que la France de l'arrière est indigne de la
France du front. S'il y a des égoïstes, des gens qui ne pensent qu'à leurs
habitudes et qui accroissent les difficultés du ravitaillement par leur manie
d'accaparer tout produit qui tend à se raréfier, laissons-les gémir devant
leurs armoires bondées parfois de provisions. Tout ce qu'on peut demander au
gouvernement, c'est de favoriser la production et, jusqu'à ce que ce résultat
soit acquis, de ramener la consommation au niveau des disponibilités. M.
Brizon a eu, pour une fois, un mot juste encore que sévère : « Il n'y a que
des imbéciles pour penser qu'avec tant de travailleurs retirés à la
production il soit possible d'avoir autant de bien-être que pendant la paix.
» 30 janvier 1918. Le
principe de l'uniformité, posé pour simplifier, s'assouplit et la carte de
pain, étendue uniformément à toute la France, entra en vigueur comme élément
de la carte générale d'alimentation au mois d'avril. La quantité allouée
variait suivant l'âge et le genre d'occupation, des suppléments étaient
prévus pour les cas intéressants, le tout étant indiqué par des lettres différentes
portées sur la carte. Voici la note officielle résumant la situation à la fin
d'avril : « Les
quantités correspondantes aux diverses lettres de la carte sont : la lettre
E, 100 grammes par jour ; J, 200 grammes ; A, 300 grammes ; T, 400 grammes ;
V, 200 grammes. Comme précédemment, des suppléments pourront être accordés.
Ils devront être demandés dans les mairies dès le 29 avril. Ces suppléments
seront de 100 grammes pour la catégorie T faisant un travail de nuit ; 100
grammes pour la catégorie V faisant un travail de force, qui les classerait
dans la catégorie t s'ils n'avaient pas dépassé la soixantaine ; 200 grammes
pour la catégorie V travaillant la nuit ; 100 ou 200 grammes pour les malades
et les femmes enceintes, sur la production d'un certificat médical indiquant
un besoin de suralimentation. « L'application
de ce nouveau régime commença le 1er mai. » Les
partis socialistes ou syndicalistes, en France comme en Angleterre, sans
s'associer aux extravagances des maximalistes, s'étaient beaucoup préoccupés
d'entrer en rapport avec eux dans l'espoir d'arriver à une entente sur la
paix. Une Conférence organisée à Clermont-Ferrand par la Confédération
Générale du Travail, avait voté des résolutions pacifiques dont le vague
était propice à toutes les équivoques. La Conférence demandait au
gouvernement français de faire connaître ses conditions de paix et demandait
aux classes ouvrières de tous les pays en guerre d'obtenir de leurs
gouvernements la même communication. Un certain nombre de congressistes
avaient même fait l'apologie des bolcheviks, et c'est à cause d'eux que la
question de l'Alsace-Lorraine avait été passée sous silence et que la
nécessité d'une Conférence internationale avait été affirmée. Visiblement,
les majoritaires n'avaient pas osé user de leur majorité. Les travaillistes
anglais qui se réunissent au même moment, le 28 décembre, eurent une attitude
plus ferme : ils avaient formellement énuméré, parmi les conditions
préalables de toute paix, la restauration de la Belgique en un État
indépendant, et la réparation du « crime contre la paix du monde par lequel
l'Alsace-Lorraine a été détachée par la force de la France en 1871 ». Enfin
ils proclamaient la nécessité de poursuivre la lutte jusqu'à une paix offrant
d'autres garanties que la signature de l'Allemagne impérialiste. Pour
compléter cet ensemble de manifestations, il reste à signaler la démarche
faite par une délégation du parti socialiste français auprès de M. Clemenceau
pour lui demander des passeports en vue d'une conférence à Petrograd entre
les maximalistes et six représentants du socialisme français. M. Clemenceau
refusa les passeports et les socialistes protestèrent par une déclaration
dont ils donnèrent lecture à la Chambre au moment du vote pour les douzièmes
provisoires. LA DÉCLARATION DES SOCIALISTES
Le
groupe socialiste a demandé officiellement des passeports pour envoyer une
délégation à Petrograd, « afin d'empêcher une paix séparée de la Russie ou
tout au moins en vue de faire qu'elle nous fût le moins préjudiciable
possible ». Le président du Conseil n'a pas cru pouvoir accorder les
passeports sollicités à cet effet, et les socialistes protestent contre la
défiance dont ce refus leur paraît un indice. Il ne
s'agit ici ni de défiance ni de rien d'approchant. Nul ne suspecte les
intentions du groupe socialiste, et M. Clemenceau, avec raison, a tenu à
l'attester. On ne doute pas de leur désir de faire là-bas œuvre utile, mais
on doute de leurs chances d'y réussir, ou plutôt on a toutes les raisons de
croire qu'ils n'en ont aucune d'atteindre un bon résultat. Les socialistes y
sont déjà allés, à Petrograd, on les y a vus, on n'y a même vu qu'eux pendant
les premiers mois du nouveau régime. Ils ont semé à tous les vents, en toute
liberté, la bonne parole, et ils sont revenus avec la conviction qu'ils
n'avaient pas perdu leur temps. Nous ne leur reprochons pas cette illusion
toute naturelle, mais nous sommes bien forcés de tenir compte des faits. Or
les faits n'ont répondu en rien aux prévisions qu'avaient rapportées de leur
voyage ad limina les missionnaires socialistes. Ils espèrent qu'ils
seraient plus persuasifs, plus éloquents, plus perspicaces sous le
proconsulat de Lénine que sous celui de Kerenski. Nous le voudrions, mais
rien de ce qui se passe en Russie ne permet de partager cet optimisme. Les
maximalistes, que les pires catastrophes laissent insensibles, ne seront pas
accessibles à des raisonnements. C'est un terrain sur lequel ces théoriciens
renforcés sont imbattables. Quant à ceux qui les subissent sans partager leur
tyrannie destructive, ce n'est pas la présence de quelques socialistes
français qui augmentera — à Petrograd — leur force de résistance à
l'oppression. Dira-t-on
que la délégation socialiste, à supposer qu'elle ne puisse produire aucun
bien, ne causerait du moins aucun mal ? En ce cas, il n'y aurait pas
d'inconvénient à la laisser opérer, à ses risques et périls. Mais le chef du
gouvernement ne le croit pas, et il n'y a pas besoin d'être chef de
gouvernement pour voir les dangers de la tentative à laquelle on le prie de
donner son agrément par l'octroi des passeports. Tout le monde verrait dans
cette mission autorisée une ambassade officieuse, un essai de négociation
avec les maximalistes, porte-paroles des empires centraux. Certes, si nous étions
en présence d'offres de paix sérieuses et conciliables avec les exigences de
droit, de justice et de réparation qui sont les nôtres, nulle question de
protocole ne mériterait d'être prise en considération. Nous irions à
Petrograd et même notre gouvernement aurait le devoir d'y aller par le chemin
le plus direct, par la grande route nationale, plus sûre et, en tout cas,
plus indiquée que le chemin de traverse socialiste. Mais nous n'en sommes pas
là. Ce qu'on nous propose, c'est d'aller à Petrograd tirer le cordon de
sonnette de M. Lénine et attendre probablement qu'il ait fini de recevoir les
missions allemandes, qui sont déjà arrivées si nombreuses et si conquérantes
qu'il a fallu, paraît-il, inviter nos compatriotes à leur laisser la place
dans les meilleurs hôtels. Ce serait un grand succès pour Lénine, au prestige
duquel nous n'avons vraiment pas à travailler, et un plus grand encore pour
les empires centraux, qui pourraient enfin annoncer triomphalement à leurs
populations anxieuses que la paix — la paix allemande — est en vue.
Avons-nous intérêt à leur donner ce réconfort ? Ne voit-on aucun inconvénient
à leur en donner même le prétexte ? La
protestation socialiste confond deux ordres d'idées. Elle regrette que les
gouvernements alliés « n'exposent pas leur politique commune au grand jour
des tribunes parlementaires ». Le reproche est singulier dans la forme, car
les Alliés ne se font pas faute d'exposer leurs buts de guerre à leurs « tribunes
parlementaires » respectives. Ce n 'est pas leur silence parlementaire qu'on
peut en un certaine mesure regretter. C'est plutôt leur silence diplomatique.
Chacun parle de son côté, devant les siens, ils ne parlent pas assez en
commun, devant le monde. Mais en quoi les palabres plus ou moins privées
d'une délégation socialiste française corrigeraient-elles cette situation ?
Car enfin il faut choisir. Ou bien une telle délégation ne représenterait que
les socialistes français, n'engagerait qu'eux, et alors elle n'éclaircirait
pas les intentions des gouvernements pour ceux qui ne les voient pas encore,
— ou bien cette délégation parlerait au nom de la France et même de tous les
Alliés, et alors le danger signalé par M. Clemenceau serait d'une réalité
aveuglante. Le
meilleur service que puissent rendre à la paix nos socialistes, c'est de ne
pas laisser poindre l'idée fausse d'une paix possible sur les bases
allemandes et par l'intermédiaire de ceux qui ont perdu la Russie. Il ne faut
pas jouer avec les questions vitales. Chacun voit où les révolutionnaires
russes ont mené leur pays. Il ne dépend pas de nous, malheureusement, de
sauver la révolution russe, mais nous avons le devoir de sauver la République
française. Ce devoir, nous sommes convaincus que la plupart des socialistes
français en comprennent comme nous le caractère sacré. Ils nous pardonneront
de différer d'avis, dans le cas présent, sur les meilleurs moyens de
l'accomplir. Celui qui leur est cher nous paraît à la fois inefficace et
pernicieux. Nous n'incriminons ni leur bonne fois ni leur bonne volonté, mais
nous sommes bien forcés de voir les choses comme elles sont et non comme il
leur plairait qu'elles fussent. Nous ne voulons pas abuser de l'argument que
le pays pense comme nous, parce qu'il faut quelquefois avoir le courage de
remonter le courant de l'opinion et que nous l'avons peut-être fait plus
souvent que d'autres. Mais on nous permettra d'estimer qu'il s'agit ici d'une
question où le sentiment public a le droit de compter particulièrement, puisque
c'est par excellence une question nationale, — disons mieux : la question
nationale. 2 janvier 1918. On
apprit le lendemain qu'une nouvelle invitation avait été adressée aux
socialistes internationaux pour une conférence à Stockholm, invitation
d'origine assez mystérieuse. UN NOUVEAU STOCKHOLM
Quel
est le Comité exécutif du parti socialiste qui vient de lancer une
nouvelle invitation aux socialistes internationaux en vue d'une Conférence de
la paix à Stockholm ? Est-ce le Comité exécutif du bureau socialiste
international, composé officiellement de Belges et de Hollandais, mais
remplacé en fait par une combinaison obscure où les Troelstra hollandais et
les Stauning danois sont les grands maîtres ? Quels que soient les
signataires, actuellement inconnus, de ce document, ses inspirateurs en tout
cas ne sont pas mystérieux. Il porte sa marque de fabrique, c'est du
Scheidemann, revu et corrigé par le service de propagande allemande. Ce
caractère est tellement manifeste que l'Humanité publie ce papier sans
commentaire, tant il serait embarrassant de l'approuver, même pour les
partisans les plus déterminés de la Conférence de Stockholm. Le fond
et la forme ne permettent, en effet, aucune équivoque. Chaque mot est à
enchâsser. Méditons, par exemple, cette petite phrase sur la défection russe.
Même quand on est socialiste international, il est difficile de ne pas y voir
la trahison d'un allié à l'égard de ceux qui combattaient à ses côtés et qui,
fidèles à leur parole, n'ont jamais ouvert l'oreille aux propositions de paix
séparée. Quand on parle d'humanité, de droit des gens, il est difficile de
voir là un fait qui puisse servir l'humanité et le droit. On pourrait croire
qu'une Conférence socialiste internationale aurait quelque préoccupation
d'empêcher une telle faillite d'un gouvernement socialiste au berceau. Rien
de tel. Ce qui peine le Comité exécutif, ce qui l'inquiète, ce qu'il «
craint, c'est que ces pourparlers russo-allemands n'amènent qu'une paix
séparée ». Ils ne craignent pas, comme tous les hommes libres du monde,
que ces pourparlers amènent une paix séparée, opprobre éternel de la
démocratie russe, ils craignent qu'ils n'amènent que cela. Voilà une
conception de l'honneur socialiste bien marquée au coin de la Wilhelmstrasse. Mais
passons. Que demande-t-on ensuite aux socialistes des pays alliés ? On leur
demande, on demande « aux socialistes d'Angleterre, de France, d'Italie
et d'Amérique de recourir à tous les moyens pour triompher du refus
des passeports ». C'est clair. Naturellement on ne demande rien de tel aux
socialistes allemands, même aux minoritaires à qui leur gouvernement a refusé
jusqu'ici tout passeport s'ils n'acceptent pas de se conformer au programme des
majoritaires, qui exclut expressément et avant tout le moindre débat sur les
origines et les responsabilités de la guerre. Bien mieux, ils sont en prison,
les minoritaires allemands, ce qui est plus grave que d'être privé de
passeport, et néanmoins le bon Comité exécutif ne demande pas à leurs
partisans de « recourir à tous les moyens » pour garantir à leurs
chefs au moins la liberté élémentaire de circuler dans leur propre pays.
Voilà qui est d'une neutralité rassurante. On comprend l'hésitation de l'Humanité
à se prononcer. Elle intitule son article de ce matin : Son silence
embarrassé. Ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, mais on pourrait s'y
tromper. Heureusement,
d'autres sont moins timorés. Un socialiste de distinction, M. Alexandre
Varenne, répond aux amphitryons de Stockholm par un article de l'Evénement
qui a le mérite de la franchise, sans compter qu'il en a d'autres. Si la
convocation était confirmée, dit-il « c'est une réunion où les Français
n'iraient pas ». Et il indique ses raisons, qui sont valables, même pour ceux
qui étaient d'avis de répondre à la précédente invitation. « Nous voulions
aller à Stockholm pour mettre en lumière les responsabilités de la guerre,
sur lesquelles nul en Allemagne n'a le droit d'exprimer d'autre opinion que
celle de l'empereur. Et nous voulions proclamer le droit des peuples contre
les entreprises des dynasties. Aujourd'hui nous ne rencontrerions plus que
des Russes germanophiles, pour la bonne raison que Lénine refuserait aux
autres les moyens de se rendre à la Conférence, de même que nous ne
rencontrerions comme socialistes allemands que des majoritaires — ceux des
minoritaires qui ne sont pas en prison devant, selon toute vraisemblance,
être traité par l'Allemagne comme Lénine traite les amis de Kerenski. » C'est
par un « refus indigné », ajoute M. Varenne, que nous répondons à l'invite
d'employer « tous les moyens » pour contraindre notre gouvernement
à « entrer en négociations, derrière Lénine et Trotski, avec l'Allemagne et
ses alliés ». Et sa conclusion est encore plus catégorique parce qu'elle ne
recule pas devant les sanctions nécessaires, fussent-elles de celles qui ont
fait reculer tant de bons esprits devant les esprits creux. « Et je le dis
très nettement : s'il se trouvait par impossible dans le parti socialiste une
majorité pour dénoncer la politique d'entier concours à la défense du pays
que nous avons suivie depuis le début de la guerre, il y aurait une minorité
résolue qui ne s'inclinerait pas et qui, pour se dégager d'une pareille
folie, briserait au besoin l'unité du parti. » Nous
n'avons pas, bien entendu, à nous mêler des questions intérieures du parti
socialiste. Mais il y a là une question qui est plus haute, et qui nous
concerne tous. Certes, il ne peut s'agir de nous désintéresser de la Russie
et de renoncer à tout espoir de lui faire comprendre où est son intérêt, —
qui est en même temps le nôtre. Le parti radical envoie ce matin même — et on
ne peut que l'approuver, — une adresse aux républicains russes, qui leur
rappelle pourquoi nous sommes en guerre, nous, pacifiques par excellence, qui
n'avons jamais tiré l'épée pour reprendre nos provinces arrachées de force,
et qui avons néanmoins « répondu sans hésiter à l'appel des Slaves ». Nous
avons obéi à la voix de la justice, nous avons fait honneur à nos
engagements, c'est pourquoi nous sommes en droit d'invoquer certains
sentiments et certains principes. Nous avons le droit de croire que le peuple
russe, pour vouloir la paix, ne la veut pas déshonorante et ne se résignera
pas à l'accepter de « la main gantelée de fer du Kaiser ». Nous ne faisons
pas au peuple russe l'injure de supposer qu'il ne comprend pas ce qu'on lui
prépare : « Renier la France pour s'en remettre à Guillaume, ce serait une
singulière façon de sauvegarder la Révolution. » Mais il est évident que si,
malgré tout, le peuple russe manquait à ses devoirs envers lui-même, on ne
saurait nous reprocher de ne pas le suivre dans la voie du suicide. 5 janvier 1918. La
défection de la Russie qui paraissait inévitable depuis l'usurpation du
pouvoir par les maximalistes obligeait les Alliés à redoubler leur effort.
L'appel de la classe 1919 ne pouvait être retardé. On savait que l'Allemagne
avait déjà appelé le gros de la classe 1919 et préparait le recensement de la
classe 1920. Le gouvernement déposa donc le projet relatif à la classe 1919
et il vint en discussion le 28 décembre. Du reste, l'Angleterre et l'Italie
nous avaient devancés cette fois et avaient déjà voté l'appel de leur classe
1919. On avait même pu craindre que nous ne fussions obligés de rappeler
momentanément des soldats des vieilles classes déjà mises en sursis d'appel (classes 1890
et 1891) pour
certains travaux du front. Grâce à l'appoint agricole des prisonniers de
guerre, et à l'utilisation des soldats russes restés en France et d'un
certain nombre d'auxiliaires, cette éventualité put être écartée, mais
l'incorporation des conscrits de 1919 n'en était que plus urgente. M.
Clemenceau exposa sans réticences ni précautions oratoires cette situation et
le projet fut adopte par 425 voix contre 73. On voit que l'opposition n'avait
pas entièrement désarmé. Elle s'était manifestée de même la veille à propos d'une interpellation adressée au ministre des Affaires étrangères sur les événements de Russie. C'était justement le jour où l'on eut connaissance de la réponse dérisoire faite par le comte Czernin au nom des empires centraux aux naïves propositions de paix maximalistes. M. Stephen Pichon en profita pour définir une fois de plus nos buts de guerre : « libération du territoire, restitution des territoires arrachés par force et, par conséquent, réintégration de l'Alsace-Lorraine, juste réparation des dommages, aucune idée d'asservissement des populations étrangères, garantie d'une paix durable par des accords généraux. » Il était difficile de voir là une divergence avec les conditions de paix du président Wilson formulées par son message du 3 décembre. Néanmoins les socialistes ne s'étaient pas déclarés satisfaits. Leurs porte-paroles avaient regretté que les Alliés n'eussent pas gardé le contact avec les maximalistes, bien qu'une entrevue eût été signalée entre notre ambassadeur à Petrograd, M. Noulens et Trotski. N'ayant pu faire adopter leur ordre du jour, qui fut écarté par 378 voix contre 103, ils s'abstinrent dans le vote pour l'ordre du jour de confiance qui fut adopté à l'unanimité de 348 votants. Au point de vue intérieur, l'opposition systématique des socialistes à l'égard de M. Clemenceau et de son ministère restait la caractéristique de la situation. |