LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME TROISIÈME. — SEPTEMBRE 1917 - JUILLET 1919

 

CHAPITRE III. — LA FORMATION DU MINISTÈRE CLEMENCEAU.

 

 

Vaines tentatives d'exclusive. — Une belle majorité. — M. Malvy et la Haute-Cour. — Les poursuites contre M. Caillaux.

 

A la chute du ministère Painlevé, le vœu de l'opinion n'était pas douteux : elle attendait un ministère Clemenceau, mais au Parlement se manifestait l'opposition de certains groupes, notamment du groupe socialiste et du groupe radical-socialiste, ou tout au moins de la fraction de ce dernier qui paraissait plus particulièrement attachée à M. Caillaux. On vit reparaître les tentatives d'exclusive qui s'étaient déjà produites lors de la formation du cabinet Painlevé. Dès le premier jour de la crise, le 14 novembre, le bureau du Comité exécutif du parti radical-socialiste, réuni a son siège de la rue de Valois, rappelait aux élus du parti « qu'ils ne peuvent donner leur adhésion ou promettre leur concours qu'à un Cabinet franchement résolu à conduire vigoureusement la guerre et qui se sera assuré l'adhésion et l'appui des forces de gauche. » En même temps, le groupe tout entier se réunissait à la Chambre et votait un ordre du jour par lequel il déclarait « ne vouloir donner son concours qu'à un gouvernement décidé à réaliser l'union des républicains et à puiser l'autorité morale qui lui sera nécessaire dans la pleine et cordiale adhésion de toutes les forces de démocratie du Parlement et du pays. » Le groupe républicain-socialiste, présidé par M. Augagneur, votait une résolution analogue et chargeait son bureau de se mettre en rapport avec les bureaux des autres groupes de gauche.

De son côté, le groupe socialiste unifié renouvelait l'exclusive qu'il avait déjà prononcée contre M. Clemenceau et chargeait sa délégation permanente d'entrer en rapport avec les représentants du parti radical et du groupe républicain socialiste. On remarqua que trois délégués de la C. G. T. assistaient à cette délibération, quoique n'appartenant pas à la Chambre.

 

LE RÉVEIL DU BLOC

Il n'y a pas de raison pour ne pas appeler les choses par leur nom. Nous assistons à un retour offensif de la politique du Bloc. Les groupes d'extrême-gauche ont exprimé le ferme propos de se réserver le monopole du pouvoir, et même sur une base encore plus étroite que par le passé, car, au moins jusqu'ici, les socialistes unifiés, les républicains socialistes, et les radicaux-socialistes font seuls partie du nouveau consortium. Il est vrai que l'exclusion des radicaux relativement modérés et des vulgaires républicains de gauche est compensée par l'adhésion de la Confédération générale du Travail, mais cette intervention extraordinaire ne fait que souligner le caractère parlementairement anormal des combinaisons ainsi préparées. M. Alexandre Varenne, dans l'Evénement, résume du reste en termes très nets le sens de ce retour à un état de choses que la guerre avait condamné. « Le parti radical serait le pivot du gouvernement nouveau. Le chef serait pris dans ses rangs. Et il solliciterait le concours des partis voisins, notamment celui des socialistes ».

Si la tentative à laquelle nous assistons réussit— ce qu'il appartient au Président de la République de décider — nous aurons donc, à la place des gouvernements de défense nationale, des gouvernements de défense républicaine. Si c'est là l'idéal de la Chambre, il est certain que ce n'est pas celui du pays, qui lutte, depuis plus de trois ans, pour sauver la France, et qui ne demande pas à ceux de ses enfants qui se font tuer pour elle à quel parti ils se rattachent. Nous entendons bien que la défense républicaine n'est pas exclusive de la défense nationale, et nous n'ignorons pas que le nouveau ministère, quel qu'il soit, se proclamera avant tout, et de très bonne foi, fermement résolu à donner à la conduite de la guerre une « impulsion plus vigoureuse ». Mais les mots ne sont que des mots, ils n'engendrent par eux-mêmes aucun effet utile et ils peuvent même être néfastes s'ils entretiennent ou répandent des idées fausses. Conduire la guerre avec plus de vigueur ne veut rien dire, ou peut vouloir dire une sottise. La vigueur consiste à donner tout son effort, non pas de la façon la plus voyante, mais bien la plus efficace, la mieux adaptée aux circonstances et aux conditions existantes. Il est toujours aisé de se croire plus habile que le voisin et de promettre de faire mieux que ses prédécesseurs, mais le pays, après quarante mois de souffrances, a l'horreur des formules creuses et il est à craindre qu'il n'attribue la reconstitution du Bloc à d'autres mobiles — moins beaux et moins avouables — que ceux qui seront officiellement proclamés.

Cette défiance est d'autant plus explicable que le nouveau Bloc semble devoir être, non seulement édifié sur une base plus étroite que l'ancien, mais encore rétréci par l'exclusion personnelle de certains hommes politiques qui ont joué un rôle non négligeable dans la formation et l'histoire de celui d'autrefois. Par un piquant retour des choses d'ici-bas, le parrain du vieux Bloc est lui-même frappé par le jeune Bloc de l'excommunication majeure. M. Clemenceau est exclu de toute participation au pouvoir par la volonté des socialistes et avec l'assentiment du parti radical dont il a si longtemps incarné les aspirations et les rancunes. Tout cela serait, en temps de paix, simple querelle de politiciens se bousculant au pied du mât de cocagne où sont accrochés les portefeuilles, mais en ce moment il n'est pas possible de traiter de pareilles questions « le cœur léger ». Il s'agit d'une responsabilité formidable devant laquelle on est un peu ému de voir tant de médiocrités ne pas reculer. Nous ignorons encore comment tournera la crise et surtout comment elle finira, mais nous ne pouvons nous empêcher de traduire le sentiment général qui fait bon marché des préoccupations politiques ou personnelles, et qui a horreur de quiconque, même aujourd'hui, ne sait ou ne veut pas s'élever au-dessus d'elles.

16 novembre 1917.

 

Le même jour, 15 novembre, M. Clemenceau recevait du président de la République le mandat de former le nouveau ministère. En présence du fait accompli, les partis d'opposition se montrèrent moins décidés. Le groupe socialiste unifié maintenait son attitude intransigeante, mais le groupe républicain socialiste se déclarait « hostile à toute exclusive ». Le groupe de la gauche, radicale se prononçait de même et la réunion plénière des partis hostiles à M. Clemenceau se réduisait au parti socialiste unifié et au parti radical-socialiste.

 

LA COMBINAISON CLEMENCEAU

M. Clemenceau a reçu et accepté aussitôt la mission de former le ministère. Il n'a pas hésité, il a dédaigné les rites habituels, il n'a pas même demandé le délai d'usage pour consulter ses amis. Sa manière n'est pas, en effet, de tâtonner, de biaiser, de louvoyer, de s'acharner à solliciter les concours qui se dérobent. Sa coquetterie est d'avoir de la volonté, de la décision, de ne craindre ni les coups ni les responsabilités. Il a accepté, et il est probable, ayant accepté, qu'il aboutira parce qu'il ne reculera pas devant les épouvantails à moineaux parlementaires. Sa prétention est d'être de ces excommuniés qui ne vont pas à Canossa, qui aiment mieux aller à leurs affaires comme si de rien n'était.

Le public, il faut le reconnaître, est pour le moment très favorable à M. Clemenceau, pour des raisons qui ne sont pas toutes également bonnes, dont quelques-unes sont même inquiétantes, mais qui n'en sont que plus puissantes. Fatigué des atermoiements, des irrésolutions, des velléités contradictoires, le pays espère trouver dans cet homme d'opposition qui ne mâche pas ses mots, un homme d'Etat qui ne gâchera pas son temps. Pour beaucoup de gens M. Clemenceau apparaît comme une sorte de « poilu » de la politique, qui fera taire les bavards et marcher les paralytiques ; on lui prête toutes sortes de vertus agissantes dont il a le culte, à vrai dire, plus qu'il n'en a fait preuve ; on attend de lui autre chose que la continuation du déjà-vu. Evidemment, il y a du risque, et on le sait. Le caractère de M. Clemenceau n'est pas de tout repos, mais on vient justement à lui un peu pour sortir de la torpeur où se complaisent parfois les hommes de tout repos. « Nous sortons du connu pour entrer dans l'inconnu », constate ce matin un de nos confrères socialistes. C'est bien cela, en effet, et c'est ce qui fait à la fois le danger et la force irrésistible du courant populaire qui porte actuellement M. Clemenceau et sa fortune — et celle de la France en même temps.

Au Parlement, M. Clemenceau rencontre un vent moins favorable. Il a pour lui le Sénat, ce qui s'explique un peu par esprit de corps, mais aussi par d'autres considérations plus solides. Le Sénat vit plus que la Chambre en dehors des querelles de partis ; il est resté, ce qui n'est pas une médiocre force aujourd'hui, en dehors des scandales qui ont éclaboussé le Palais-Bourbon ; enfin, l'œuvre de ses commissions a mérité depuis trois ans des éloges que la Haute Assemblée n'est pas réduite à se décerner elle-même, et il se trouve que deux de ces commissions, et des plus considérables, celles de la guerre et des affaires étrangères, étaient présidées par M. Clemenceau. Tout cela assure à son ministère, si rien n'en arrête au dernier moment l'éclosion, l'appui du Luxembourg. Le Palais-Bourbon apparaît, au contraire, comme semé de précipices. M. Barrès dirait : de « crevasses ». On a pu même croire au début que le tank ministériel piloté par M. Clemenceau ne franchirait pas la première tranchée ennemie, celle de « l'exclusive ». Mais il est manifeste dès maintenant que l'exclusive socialiste est la seule qui ait chance de fonctionner. Les socialistes d'à côté — les républicains socialistes — ont refusé de s'engager dès que la silhouette du Tigre s'est dressée pour de bon à l'horizon, et les radicaux-socialistes, sauf ceux qui sont ou qui se sentent solidaires de M. Caillaux, ne donnent pas l'impression de gens qui vont tout sacrifier à une « discipline » imposée par la volonté et dans l'intérêt de quelques-uns.

Au surplus, nous ne sommes pas de ceux qui supposent charitablement que la question de patriotisme est indifférente à tel ou tel groupe. La voix du patriotisme est entendue même de ceux qui prêtent parfois trop l'oreille à certaines autres. Et il est d'un intérêt patriotique évident de ne pas rendre impossibles, par intransigeance et parti pris, la constitution et le fonctionnement d'un gouvernement. La politique de groupes, avec ses misères et ses petitesses, a été condamnée ces jours derniers par M. Lloyd George, en termes qu'il est difficile de ne pas applaudir. « Il faut, a-t-il dit, que toute considération personnelle, toute considération de cause ou de groupe soit repoussée sans hésitation. Nous sommes à une des heures les plus solennelles de l'histoire de l'humanité. Ne déshonorons pas notre grande tâche par d'inexcusables petitesses. » N'est-ce pas vrai en France comme en Angleterre ? Le groupe radical-socialiste affirmait hier « sa résolution de n'accorder son concours qu'à un Cabinet s'appuyant au Parlement sur les groupes de gauche, et dans le pays sur les forces démocratiques ». C'est un reste de la phraséologie du temps de paix. Ce qu'il faut aujourd'hui, et ce que le parti radical lui-même sera le premier à comprendre au moment de se prononcer autrement que par des paroles, c'est un gouvernement s'appuyant au Parlement sur tous les Français de bonne volonté et dans le pays sur « la force démocratique », qui est un principe de vie, tandis que les prétendues « forces démocratiques » ne sont que les Syndicats de la courte échelle.

17 novembre 1917.

 

La rapidité avec laquelle M. Clemenceau avait formé son ministère déconcerta visiblement les opposants. Le groupe radical et radical-socialiste allait-il autoriser à entrer dans le ministère ceux de ses membres qui avaient déjà accepté d'y figurer, MM. Lafferre, Henri Simon et Nail ? Après délibération, l'autorisation leur fut donnée par 59 voix contre 26. Les socialistes ne pouvaient plus que constater l'échec de la tentative d'obstruction qu'ils avaient combinée avec certains radicaux-socialistes.

Le ministère, dont la liste parut à l'Officiel du 17 novembre, était ainsi composé :

MM.

Présidence du Conseil et Guerre

G. CLEMENCEAU

Affaires étrangères

PICHON

Justice

NAIL

Intérieur

PAMS

Marine

GEORGES LEYGUES

Armement

LOUCHEUR

Finances

KLOTZ

Colonies

HENRY SIMON

Transports

CLAVEILLE

Instruction publique

LAFFERRE

Travail

COLLIARD

Commerce

CLÉMENTEL

Ravitaillement

VICTOR BORET

Blocus et régions libérées

JONNART[1]

SOUS-SECRÉTAIRES D'ÉTAT :

MM.

Guerre

Administration générale

JEANNENEY

Justice militaire

IGNACE

Service de Santé

JUSTIN GODART

Effectifs et pensions

LÉON ABRAMI

Aviation

J.-L. DUMESNIL

Marine

Submersibles et guerre sous-marine

CELS

Marine marchande

LÉMERY

Intérieur

ALBERT FAVRE

Ravitaillement, Agriculture

VILGRAIN

Finances

CH. SERGENT

 

LE MINISTÈRE CLEMENCEAU

Le ministère Clemenceau s'est fait en vingt-quatre heures. C'est un premier mérite. Les circonstances ne se prêtent pas à ces savantes démarches qui font la joie des vieux amateurs et qui consistent essentiellement à s'acharner après les concours qui se dérobent. M. Clemenceau ne cultive pas la « Carte du Tendre » ; et il ne faut pas compter sur lui pour faire le siège de la citadelle de « Refus galants ». Il a été droit au but, sans s'embarrasser des exclusives, des ordres du jour comminatoires et des manigances extraparlementaires. Ceux qui s'excluent restent exclus, ce qui est le cas des socialistes, que personne ne songeait à écarter du pouvoir, dont tout le monde, au contraire, regrette la décision négative, mais qu'on ne peut forcer évidemment à prendre leur part des responsabilités gouvernementales s'ils préfèrent rester sous la tente. Quant aux radicaux-socialistes, leur intransigeance n'a pas tenu à l'égard d'un homme qui a été longtemps leur chef, et qui est encore considéré comme tel par tous ceux qui vivent loin des coulisses du Palais-Bourbon. Comment faire admettre aux Comités locaux que M. Caillaux est un radical meilleur teint que M. Clemenceau, et que la collaboration avec ce dernier est interdite sous peine de trahir la République ? Et comment excommunier à leur tour les membres du parti radical qui prêteraient leur concours à M. Clemenceau en dépit des « exclusives » ? Le groupe a préféré leur donner cette autorisation, et les socialistes n'ont pu que constater mélancoliquement cette faillite immédiate du néo-bloc. L'Humanité seule continue à faire grise mine. Le Journal du Peuple lui-même, l'organe des kienthaliens, déclare que « M. Clemenceau est une trop grande figure de la République pour ne pas lui permettre, devant le fait légalement acquis, de donner sa mesure. Il serait maladroit de ne pas lui faire crédit, de le buter pour qu'à son tour il fonce, comme le taureau dans l'arène, sur le morceau de drap rouge à sa phobie tendu. »

M. Clemenceau entre donc au port sans avoir à surmonter la tempête annoncée. Les météorologistes se trompent, même ceux dont le baromètre enregistre les oscillations de l'atmosphère des Chambres. Est-ce à dire qu'il soit en face d'une tâche facile et d'une route grande ouverte ? Tout au contraire, le large crédit que l'opinion lui concède, et que le Parlement ratifie bon gré mal gré, l'expose à causer une déception. On attend de M. Clemenceau tout ce qu'on n'a pas obtenu suffisamment de ses prédécesseurs, c'est-à-dire le succès, surtout le succès continu, rapide et poussé jusqu'au terme décisif. C'est beaucoup. Il y a eu des fautes commises dans le passé ; on est peut-être trop porté à croire qu'elles sont uniquement dues à des défaillances de volonté de la part des hommes et qu'elles auraient pu être toutes évitées si une poigne plus vigoureuse avait tenu la barre. Il y a dans ce sentiment simpliste au moins une part d'exagération, comme il y a une part de danger à tout attendre d'un homme, si « Comité de Salut public » qu'on le Suppose. M. Clemenceau porte en lui des raisons de réussir, mais il porte également en lui des raisons d'échouer. Son tempérament, et encore plus la légende qui s'est faite autour de ce tempérament, peuvent le servir, mais à condition qu'il s'en défie tout le premier, qu'il en use sans trop s'y laisser prendre lui-même.

Il serait d'ailleurs injuste de ne voir dans le cabinet Clemenceau que M. Clemenceau. Certes sa personnalité y apparaît en relief puissant et impérieux, et au premier abord l'ensemble de ses collaborateurs semble plutôt effacé. Mais il ne s'agit pas pour le moment de briller d'un vain et fugitif éclat, il s'agit de faire œuvre active et féconde. Les débutants du cabinet d'hier ont à prouver qu'ils sont à la hauteur de leur mission, mais rien n'indique qu'ils ne le soient pas. M. Jeanneney, M. Boret sont de ceux à qui le travail ne fait pas peur, leur réputation à cet égard n'est plus à conquérir, c'est d'hommes de cette trempe que nous avons présentement le plus besoin. D'autre part, M. Clemenceau s'est entouré de plusieurs collaborateurs qui pourraient eux-mêmes être des chefs de gouvernement, qui ont l'expérience des affaires et que le président du Conseil n'a pas choisis évidemment pour ne pas tenir compte de leurs lumières. La présence d'un homme d'État comme M. Jonnart, à qui toutes les parties du gouvernement sont également familières, et qui a montré en toute occasion les plus rares qualités de décision réfléchie et de réflexion rapide, est une force en même temps qu'une parure pour un cabinet, quel qu'en soit le chef. M. Pichon, M. Klotz, M. Clémentel, connaissent à merveille les services dont ils sont chargés et où ils sont évidemment à leur place. M. Georges Leygues paraîtra un peu dépaysé à la marine, mais il ne paraîtra pas du moins dépaysé au ministère. Les ministres pris hors du Parlement, M. Loucheur, M. Claveille, continueront à donner à la défense nationale un concours qui survit heureusement aux fluctuations de la politique, et un autre technicien, M. Vilgrain, va rendre les mêmes services à l'agriculture.

Il y a donc, dans l'équipe de M. Clemenceau, autre chose que le chef d'équipe. Il s'y trouve des éléments pondérateurs, doués d'esprit critique, capables de crier casse-cou s'il y a lieu. Nous ne disons pas que M. Clemenceau aura besoin de pareils mentors, mais il faut lui savoir gré, en tout cas, de se les être assurés. C'est une précaution qui lui fait honneur, et qui ne lui fera pas de mal, dût-elle — ce que nous souhaitons — rester inutile.

18 novembre 1917.

 

L'ATTITUDE DES SOCIALISTES

Le ministère Clemenceau, au dedans comme au dehors, continue à être bien accueilli. Le vieux polémiste d'opposition a une bonne presse. Seuls, ou presque seuls, les socialistes continuent à lui prédire tous les malheurs, y compris celui d'être renversé à bref délai. Mais, même parmi les socialistes, on discerne des hésitations, ou, pour parler plus exactement, des regrets. Beaucoup voteront contre M. Clemenceau par discipline plus que par conviction, et tiennent à ce qu'on le sache. Tout le talent de M. Sembat n'arrive pas à déguiser un réel embarras, et cet embarras se traduit plus visiblement sous la plume moins désinvolte de M. Renaudel. Les socialistes ont beau être hors du gouvernement de par leur propre volonté ; ils sentent que l'opinion ne comprend pas leur attitude, et qui pis est, se résigne assez facilement à ne pas la comprendre. Leur participation aux responsabilités du pouvoir leur avait fait honneur et n'avait certes pas été sans profit pour leurs idées ; on s'était peu à peu habitué à les considérer comme capables d'autre chose que de détruire, et ils ne diront certainement pas que leurs efforts et leur bonne volonté n'avaient pas reçu de toutes parts les éloges qui leur étaient dus. Aujourd'hui l'attention et les sympathies s'écartent forcément d'eux, comme elles s'écartent de quiconque se tient à l'écart quand la patrie est en danger. Il n'y a là ni hostilité ni suspicion préconçues, c'est simplement la conséquence d'une abstention dont la cause n'apparaît pas.

Chercher là des arrière-pensées, des calculs machiavéliques, des manœuvres réactionnaires, c'est se tromper systématiquement, perdre le contact avec la réalité, verser dans la manie de la persécution. Eh ! sans doute, le public, voyant que les socialistes entendent faire bande à part et jouer de « l'exclusive » à jet continu, est porté à se demander si leur perspicacité dans le passé leur donne le droit de jeter si impitoyablement la pierre à autrui. On ne peut empêcher beaucoup de gens de penser et de dire que nos socialistes ont montré peu de clairvoyance dans les affaires russes, que leurs délégués là-bas n'ont rien compris au spectacle qui se déroulait sous leurs yeux et qu'ils ont jugé d'après les souvenirs de notre propre Révolution des hommes qui n'ont rien de commun avec nos grands ancêtres, à tel point qu'ils en sont encore à croire que des palabres à Stockholm, sous l'égide allemande, auraient pu ramener à la raison des illuminés ou des traîtres — que la présence des Prussiens à Riga n'a même pas éclairés. Qu'on le veuille ou non, qu'on le regrette ou non, l'attitude négative des unifiés à l'heure où s'approche — où s'ouvre peut-être — la phase décisive de la guerre, leur fait du tort et en fait malheureusement aussi à la défense nationale. Du premier point ils sont seuls juges, mais ils nous permettront de songer au second.

C'est pourquoi nous espérons que l'influence de ceux d'entre eux qui, comme M. Alexandre Varenne, demandent au parti de s'en tenir « à une certaine réserve d'attitude » finira par prévaloir. Nous avons remarqué que le Journal du Peuple, qui représente pourtant nos « extrémistes », donne la même note. Il ne s'agit pas de considérer a priori M. Clemenceau comme un homme providentiel — et l'Humanité veut bien remarquer que ce sentiment n'est pas le nôtre — il s'agit simplement d'accorder à un gouvernement national, dont les dispositions patriotiques et morales ne sont pas douteuses, le crédit conditionnel et réfléchi qu'on ne saurait lui refuser, dans les circonstances actuelles, sans un inexplicable parti pris.

19 novembre 1917.

 

Le nouveau ministère se présenta devant les Chambres le 20 novembre. La déclaration ministérielle qui fut lue à la Chambre par M. Clemenceau et au Sénat par M. Nail s'exprimait clairement sur les principales préoccupations intérieures et extérieures et insistait particulièrement sur la résolution de mener une « guerre intégrale », de penser avant tout aux soldats du front et de châtier selon la rigueur des lois tous les crimes contre la France. En outre, elle annonçait une libérale limitation de la censure et la nécessité de restrictions alimentaires. En voici les passages caractéristiques :

« Nous avons accepté d'être au gouvernement pour conduire la guerre avec un redoublement d'efforts en vue du meilleur rendement de toutes les énergies.

« Nous nous présentons devant vous dans l'unique pensée d'une guerre intégrale. Nous voudrions que la confiance dont nous vous demandons le témoignage fût un acte de confiance en vous-mêmes, un appel aux vertus historiques qui nous ont faits Français...

« Nous avons de grands soldats d'une grande histoire, sous des chefs trempés dans les épreuves, animés des suprêmes dévouements qui firent le beau renom de leurs aînés. Par eux, par nous tous, l'immortelle patrie des hommes, maîtresse de l'orgueil des victoires, poursuivra dans les plus nobles ambitions de la paix le cours de ses destinées.

« Ces Français que nous fûmes contraints de jeter dans la bataille, ils ont des droits sur nous. Ils veulent qu'aucune de nos pensées ne se détourne d'eux, qu'aucun de nos actes ne leur soit étranger. Nous leur devons tout, sans aucune réserve. Tout pour la France saignante dans sa gloire, tout pour l'apothéose du Droit triomphant.

« Un seul devoir, et simple : demeurer avec le soldat, vivre, souffrir, combattre avec lui. Abdiquer tout ce qui n'est pas de la Patrie. L'heure nous est venue d'être uniquement Français, avec la fierté de nous dire que cela suffit.

« Droits du front et devoirs de l'arrière, qu'aujourd'hui tout soit donc confondu...

« Il y a eu des fautes. N'y songeons plus que pour les réparer.

« Hélas ! il y a eu aussi des crimes, des crimes contre la France, qui appellent un prompt châtiment. Nous prenons devant vous, devant le pays qui demande justice, l'engagement que justice sera faite selon la rigueur des lois.

« Ni considérations de personnes, ni entraînements de passions politiques ne nous détourneront du devoir ni ne nous le feront dépasser. Trop d'attentats se sont déjà soldés, sur notre front de bataille, par un surplus de sang français. Faiblesse serait complicité. Nous serons sans faiblesse, comme sans violence. Tous les inculpés en Conseil de guerre.

« Le soldat au prétoire, solidaire du soldat au combat. Plus de campagnes pacifistes, plus de menées allemandes. Ni trahison, ni demi-trahison : la guerre. Rien que la guerre. Nos armées ne seront pas prises entre deux feux. La justice passe. Le paya connaîtra qu'il est défendu.

« Et cela, dans la France libre, toujours. Nous avons payé nos libertés d'un trop grand prix pour en céder quelque chose au-delà du soin de prévenir les divulgations, les excitations dont pourrait profiter l'ennemi. Une censure sera maintenue des informations diplomatiques et militaires aussi bien que de celles qui seraient susceptibles de troubler la paix civile.

« Cela jusqu'aux limites du respect des opinions. Un bureau de presse fournira des avis — rien que des avis — à qui les sollicitera. En temps de guerre, comme en temps de paix, la liberté s'exerce sous la responsabilité personnelle de l'écrivain. En dehors de cette règle, il n'y a qu'arbitraire, anarchie...

« Nous allons entrer dans la voie des restrictions alimentaires à la suite de l'Angleterre, de l'Italie, de l'Amérique elle-même admirable d'élan. Nous demanderons à chaque citoyen de prendre toute sa part de la défense commune, de donner plus et de consentir à recevoir moins. L'abnégation est aux armées. Que l'abnégation soit dans tout le pays. Nous ne forgerons pas une plus grande France sans y mettre de notre vie... »

 

Un débat s'engagea aussitôt à la Chambre et le président du Conseil y trouva l'occasion de s'expliquer plus complètement. Voici les passages les plus significatifs de son discours :

 

« Je ne crois pas qu'on puisse m'accuser d'avoir recherché le pouvoir, je n'ai pas courtisé les puissances, on ne m'a pas rencontré dans les antichambres, on ne m'a même pas vu à la Chambre parce que je ne voulais pas être accusé d'intriguer.

« Je suis au pouvoir : je voudrais bien que ce ne fût pas un malheur pour ma patrie. J'ai commis des fautes, dites-vous ? Vous ne connaissez peut-être pas les plus grosses. (Sourires.)

« Je suis ici, parce qu'il y a des heures terribles, où ceux qui, à travers les épreuves, ont dans leur cœur une profondeur d'amour pour leur pays, dont ils ne soupçonnaient peut-être pas eux-mêmes toute l'étendue, voient se diriger vers eux les espérances de la nation. Poussé par l'opinion, j'ai presque peur de tout ce qu'elle me demande, de tout ce qu'elle attend de moi...

« Croit-on que ces hommes qui sont aux tranchées, que ces femmes et ces enfants qui sont à l'usine ne songent pas à la paix ? Nous y pensons aussi avec eux. C'est pour qu'elle leur assure une dignité de vie qu'ils se battent. Quand vous me demandez mes buts de guerre, je vous réponds : Mon but, c'est d'être vainqueur. (Vifs applaudissements. — Interruptions à l'extrême-gauche.)

« Je comprends vos préoccupations et je les partage en une certaine mesure. Mais il ne faut pas méconnaître la guerre. Tous les gens qui se battent veulent la paix. Mais si pendant qu'ils se battent on fait courir le bruit que les délégués de telles ou telles nations belligérantes discutent des conditions de la paix... (Interruptions.) Hier, on était au bord de la paix ; demain, c'est un recul.

« Nous allons être condamnés à patauger dans la boue et dans le sang pendant des années encore. Cela, c'est l'art de désarmer le peuple et de le démoraliser. (Vifs applaudissements sur un grand nombre de bancs.) ...

« Voilà pourquoi je ne suis pas partisan de conférences où des citoyens des différents pays en guerre iront parler de questions de paix que seuls les gouvernements sont en état de déterminer.

« Il y a une promesse que je vous fais. J'écouterai ce qu'on me dira si on me parle. Je répondrai si je crois devoir répondre.

« Je veux la guerre. Cela veut dire que momentanément nous devons faire taire toute discussion de parti.

« Est-il un homme qui plus que moi ait été un homme de parti ? Je l'ai été beaucoup trop, je le vois aujourd'hui...

« Nous n'en sommes pas à la victoire. Nous sommes à un cruel moment de la guerre. L'heure des privations va venir. C'est le moment où il faut se grandir le cœur et l'âme.

« Dans l'état d'esprit où nous serons, n'allez pas parler de la paix. La paix, nous la voulons. Nous nous sacrifions pour l'obtenir. Vous la voulez comme nous. Pour l'obtenir, il faut abdiquer les anciennes passions et faire front contre l'ennemi.

« Laissons donc de côté ces questions. Il en est une cependant dont il faut que je parle. On a visé les scandales. Ils se réduisent à trois ou quatre affaires qui repassent indéfiniment dans les journaux. Croyiez-vous que nous allions faire la guerre pendant trois ans sans que l'Allemagne tentât d'espionner chez nous ? (Applaudissements.) ...

« Il y a des crimes. Il y a des inculpations. Au fur et à mesure que l'instruction se déroule, des faits se révèlent qui produisent leurs conséquences. Comment voulez-vous que je jette des noms et que je révèle des parties de vérité ? Il y a des gens qui sont plus ou moins coupables d'indiscrétion, de légèreté, de faiblesse. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire cela : c'est au juge. (Interruptions à l'extrême-gauche.) ...

« En tout cas, je tiens à vous dire ceci : vous avez un gouvernement qui va essayer d'être un gouvernement, au sens rigoureux, mais noble et idéaliste, du mot. J'ai partagé, je partage peut-être beaucoup de vos préjugés, mais là où je me sépare de vous, députés de l'extrême-gauche, c'est lorsque vous voulez introduire de pures vues de l'esprit dans le domaine des réalités, et, cela, c'est impossible.

« En temps de paix, on fait des expériences, on se trompe. On fait de mauvaises lois (cela s'est vu) et on les corrige par d'autres qui ne valent pas toujours mieux. Cela, c'est le temps de paix...

« Je vous défie, en tout cas, ici de dire que nous aurons fait effort pour vous tromper. Si nous connaissons des nouvelles pénibles, notre cœur saignera, mais nous les apporterons ici... »

 

Le débat se termina par un ordre du jour de confiance qui fut voté par 418 voix contre 65.

« La Chambre, confiante dans le gouvernement, approuvant ses déclarations, et comptant sur son énergie et sa vigilance pour la conduite vigoureuse de la guerre et le châtiment de ceux qui ont commis des crimes envers la patrie, passe à l'ordre du jour. »

 

LE SUCCÈS DE M. CLEMENCEAU

La Chambre a fait à M. Clemenceau le même accueil que le pays. La majorité qui a voté l'ordre du jour de confiance nous reporte aux premiers temps de la guerre, aux temps héroïques de l'Union sacrée. M. Clemenceau n'a même pas contre lui tous les socialistes, dont 25, en dépit de la discipline, n'ont pas voulu aller au-delà de la simple abstention. Du reste, les interpellateurs se sont exprimés en termes des plus modérés, et M. Albert Thomas, auquel incombait la tâche ingrate d'exposer les raisons pour lesquelles son parti refusait sa collaboration à M. Clemenceau, a donné l'impression et même l'assurance d'une opposition qui n'aurait rien de systématique, du moment qu'il s'agit de « la défense superbe de la France ».

Pour le moment, M. Clemenceau est donc « le maître de l'heure ». Ceux mêmes qui ne peuvent se défendre de quelque inquiétude, parce qu'il leur est plus facile de n'avoir pas de rancune que de n'avoir pas de mémoire, sont les premiers à prêter leur concours à l'homme de volonté qui n'hésite pas à assumer, sans aucun optimisme béat, la mission de mener à bon terme la formidable épreuve à laquelle le monde est en proie depuis trois ans passés. M. Clemenceau se trouve, au seuil de cette phase suprême de la crise universelle, incarner l'ensemble des aspirations nationales. C'est un honneur dont il sent manifestement tout le poids, et son langage d'hier trahit un vigoureux et émouvant effort pour dépouiller le vieil homme. M. Clemenceau s'est abstenu avec un louable parti pris de tout ce qui aurait pu blesser ou provoquer un homme ou un groupe. Il demande aux autres, et il a donné l'exemple, de ne plus connaître d'ennemis que celui qui était, hier encore, à Noyon. Il s'est refusé le malin plaisir de lancer des pointes contre ses adversaires, il a songé avant tout à ceux qu'il a vus si souvent dans la tranchée, et qui, parmi les droits qu'ils ont sur nous, ont tout d'abord celui de nous imposer l'union, condition première de la victoire. M. Clemenceau s'est vaincu lui-même, ce qui n'est pas un mince mérite pour un homme de son tempérament, et la Chambre lui en a su gré parce que c'est une des formes de l'esprit de sacrifice dont nous devons tous nous pénétrer.

Il serait un peu puéril après cela d'éplucher les termes de la déclaration ministérielle et du discours présidentiel pour en extraire un programme détaillé. Le seul programme, le seul but de guerre, c'est pour le moment de faire chaque jour, suivant les circonstances et les possibilités, l'effort maximum pour battre l'ennemi extérieur. A quoi bon aligner, comme en temps de paix, des listes de réformes vaines, vouées pour la plupart à n'être jamais l'objet d'un commencement de réalisation, simples accessoires de rhétorique parlementaire que les présidents du Conseil se transmettent, non pas comme le flambeau du coureur antique, mais comme un vague fétiche, bien incapable d'ailleurs de prolonger les jours de personnel Les seules mesures dont parle la déclaration d'hier sont celles qui concernent la défense nationale. Au premier rang figure le souci d'en finir avec les affaires de trahison ou de demi-trahison, d'intelligences avec l'ennemi ou de manœuvres défaitistes, qui troublent depuis trop longtemps l'atmosphère nationale. Tout le monde attend de M. Clemenceau que justice soit faite sans faiblesse ni délai, mais aussi avec discernement. « Ni considération de personnes, ni entraînements de passions politiques ne nous détourneront du devoir, dit la déclaration, ni ne nous le feront dépasser. » C'est, en effet, le double danger. On abuse un peu des métaphores chirurgicales : il n'est question que de vider l'abcès, de débrider la plaie, d'amputer les membres gangrenés, et tout cela est fort bien, mais à condition de tout d'abord délimiter et circonscrire le champ opératoire. « Vite et tout, » soit, mais « vite » à condition de ne pas trancher à tort et à travers, et « tout » à condition de ne pas oublier que tout n'est pas gangrené et de ne pas donner à croire que tout pourrait bien l'être.

Pour éviter ce double écueil, c'est à la pleine lumière qu'il faut recourir. La justice militaire appliquée à tous les cas permettra d'aller plus vite et d'un pas plus égal, de même que la publicité des débats permettra de faire connaître sans fard la vérité. Le rôle du gouvernement n'est pas de se substituer à l'action des lois, mais de déclencher cette action, et de ne chercher ensuite ni à la contrarier ni à l'influencer. C'est à ce prix seulement que l'opinion, perdue dans le dédale des affaires en cours, arrivera à s'y reconnaître et à faire la part de la vérité et de la légende, élément essentiel d'un bon moral, car les racontars, les soupçons sont les meilleurs agents de l'ennemi. C'est à force de netteté et de vérité qu'un pays comme le nôtre se défend contre le fameux « cafard ». Les coups de ciseaux de la censure n'ont jamais réconforté personne. Celle de demain, réduite aux informations diplomatiques et militaires, ou à celles qui pourraient « troubler la paix civile », promet d'être plus judicieuse, ou du moins on nous le promet pour elle. L'expérience seule nous permettra d'en juger. Le public comprend et admet la nécessité de la censure ; mais il est peut-être aussi difficile de s'en servir intelligemment que de s'en passer.

De toutes les déclarations de M. Clemenceau, il en est une qui, lancée en passant, nous paraît à relever. « Je suis résolu, a dit le président du Conseil, à ne pas venir ici faire des discours. Vous me poserez des questions ; j'y répondrai brièvement. » Nous avons trop souvent déploré l'abus des interpellations, des bavardages parlementaires pour ne pas approuver le dessein de M. Clemenceau et pour ne pas souhaiter qu'on lui permette de s'y tenir. Le pays est excédé du bruit incessant des paroles, dont quelques-unes seulement sont utiles, et se perdent dans le bourdonnement confus de tant d'autres qui ne signifient rien, et qui n'avancent pas d'une seconde l'heure de la paix. Rien n'avance la paix, notre but à tous, que la victoire. Tout ce qui se fait et tout ce qui se dit ne doit tendre qu'à cela, et tout ce qui n'y tend pas n'est ni à dire ni à faire. Ainsi raisonne le bon sens populaire, et c'est parce que M. Clemenceau a paru devoir traduire et a effectivement traduit hier cet état d'esprit que le pays est d'instinct avec lui. C'est pour lui une grande responsabilité, mais aussi une grande force. L'instinct peut se tromper, mais en tout cas l'instinct dont il s'agit ici est bien l'instinct national.

22 novembre 1917.

 

Etant données les campagnes de presse de M. Clemenceau et les promesses de sa déclaration ministérielle, il était à prévoir que les poursuites concernant les affaires d'intelligence ou de commerce avec l'ennemi allaient être vivement menées. Le 22 novembre, on apprenait que M. Turmel était envoyé devant un conseil de guerre. Le lendemain le Sénat levait l'immunité parlementaire à l'égard de M. Charles Humbert en ce qui concerne une plainte déposée contre lui par Lenoir, son premier bailleur de fonds, mais l'événement le plus sensationnel fut la demande faite par M. Malvy à la Chambre pour être traduit devant la Haute Cour (22 novembre). La Chambre était saisie par M. Malvy d'une proposition de résolution ainsi conçue :

« La Chambre décide de nommer, dans ses bureaux, une Commission de trente-trois membres chargée d'examiner s'il y a lieu de mettre en accusation, pour crime commis dans l'exercice de ses fonctions, M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur. »

 

La Chambre nomma d'abord une première commission de 11 membres pour examiner si ce projet était recevable. Cette Commission, constituée aussitôt, conclut à l'adoption de la motion Malvy et la Chambre nomma sans désemparer la Commission des 33, réclamée par M. Malvy. Cette manière d'opérer était discutable en droit et paraissait peu faite pour amener une solution pratique. Il s'agissait, en effet, d'une procédure criminelle engagée sur le désir d'un accusé par des accusateurs qui se déclaraient convaincus eux-mêmes du mal-fondé de leur accusation. En outre, personne n'avait remarqué qu'il n'existait pas de loi de procédure applicable en l'espèce. L'article 12 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875, qui donne à la Chambre le droit de traduire les ministres devant la Haute Cour, prévoyait une loi « déterminant le mode de procédure pour l'accusation, l'instruction et le jugement ». Cette loi n'avait jamais été faite. On en avait bien improvisé une (avril 1889), au moment du procès du général Boulanger, mais elle concernait un cas sensiblement différent. Il s'agissait alors du Sénat constitué en Haute Cours par décret pour juger les attentats commis contre la sûreté de l'Etat. On ne pouvait pas rendre cette loi applicable au cas Malvy, car dans l'affaire Boulanger l'accusation émanait du parquet, tandis que dans le cas Malvy elle émanait de la Chambre.

La Commission des 33, après deux séances de discussion, conclut, malgré tout, à la mise en accusation de M. Malvy devant la Haute-Cour sans trancher la question de procédure.

 

À TÂTONS

Les résolutions irréfléchies conduisent généralement à une impasse. La Chambre, désireuse avant tout de donner à un collègue cruellement attaqué une marque de sympathie, a cru devoir sans désemparer, sans se laisser le temps d'examiner la question, lui ouvrir la voie au bout de laquelle il se flattait de trouver une solennelle justification. Nous comprenons ce sentiment, tout en restant extrêmement sceptiques sur l'efficacité du moyen, mais il aurait fallu au moins se rendre compte de ce qui était possible. Nous avons fait remarquer dès le premier moment l'illogisme d'une accusation portée devant la Haute-Cour par une Assemblée qui se déclarerait convaincue du mal fondé de cette accusation. Nous avons, en outre, fait observer que l'absence d'une loi de procédure applicable au cas actuel, loi formellement prévue par la Constitution (article 12 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875), ne permettait pas un fonctionnement régulier, ni même parfaitement légal, de la mise en scène imaginée par M. Malvy. C'est une démonstration sur laquelle il est superflu de revenir, car c'est par simple ignorance de cette particularité, et nullement parce qu'elle la croyait négligeable, que la Chambre avait passé outre.

La Commission chargée dans ces conditions de mettre sur pied ce scénario d'accusation a vite vu que la chose n'allait pas toute seule. Elle a fait hier une hécatombe de systèmes. Elle a d'abord écarté la combinaison la plus visiblement inspirée de Ponce Pilate, celle qui tendait à renvoyer immédiatement au gouvernement la demande de M. Malvy. La combinaison était pourtant séduisante, mais trop manifestement en désaccord avec le mandat donné — étourdiment mais formellement — à la Commission par la Chambre. Elle est, en effet, chargée « d'examiner s'il y a lieu de réunir la Haute-Cour », et non pas de se décharger de cet examen sur le gouvernement. On a écarté ensuite une proposition fort sage « déclarant la demande irrecevable dans l'état de la législation actuelle ». C'était là une excellente manière d'en finir, dont la Com- : mission regrettera peut-être de n'avoir pas usé. La proposition Renaudel, qui consistait à demander à M. Malvy quelques documents et renseignements pour que la Commission ait en mains « un minimum d'information indispensable pour saisir le Sénat », n'a pas été plus heureuse, et ses partisans se sont alors retirés. Celle de M. Dalbiez, qui adoptait notre point de vue, c'est-à-dire le vote d'une loi de procédure avant d'aller plus loin, a également succombé. En présence de ce champ de carnage, on a vu reparaître, sous une forme à peine différente, les deux propositions initiales concluant l'une au renvoi au gouvernement, l'autre à l'irrecevabilité. Elles ont été de nouveau rejetées. Il ne restait plus qu'une chose à faire, la plus simple, mais assurément la plus vaine, celle que 13 membres de la Commission sur 33 ont adoptée de guerre lasse. La Commission, sans enquête, sans débat, sans audition de qui que ce soit, sans ombre d'acte d'accusation, propose la mise en accusation de M. Malvy devant la Haute-Cour, au nom de l intérêt supérieur de la paix publique ».

A qui espère-t-on faire prendre au sérieux une pareille échappatoire ? Déjà on annonce que d'après M. Pierre, secrétaire général de la Chambre et autorité capitale en la matière, une telle motion, si elle est votée par la Chambre, sera difficilement transmise par la présidence, en l'absence de tout réquisitoire. Le fût-elle malgré tout, que le président du Sénat ne pourrait convoquer régulièrement la Haute-Cour, faute de base à l'accusation. C'est donc un texte inopérant que la Commission a voté et qu'elle demande à la Chambre de ratifier. En réalité c'est une porte de sortie, la sortie par l'impuissance dûment constatée. La Chambre, eu maintenant le temps de la réflexion, et à qui l'embarras de sa Commission a dû servir de leçon, cherchera-t-elle autre chose ? Ou se contentera-t-elle de la manifestation platonique de bonne volonté qu'elle a faite en faveur de M. Malvy ? Le gouvernement lui tendra-t-il une perche secourable au lieu de la laisser piétiner dans le marécage où elle s'est fourvoyée spontanément ? Quoi qu'on fasse, en tout cas, il faut bien se dire que le public ne croira que ce qu'on lui montrera, que tout le reste pour lui ne comptera pas, et que M. Malvy est intéressé plus que personne à ce que rien ne se passe sous le manteau. Nous n'avons pas de conseil à lui donner, mais ce qui est sûr c'est qu'il en a suivi un mauvais en exigeant la publication de la lettre de M. Daudet. Il a donné ainsi à l'accusation un retentissement qu'elle aurait eu difficilement sans cette officielle communication et il a rendu plus difficile pour lui sa propre défense par les moyens ordinaires, du moment qu'il a paru leur en préférer d'autres.

26 novembre 1917.

 

Le rapport rédigé par M. Forgeot essaya d'atténuer les défauts trop manifestes de cette solution pis-aller. On chercha à étoffer un peu la proposition en énumérant les pièces qui devaient être versées au dossier de l'accusation. C'étaient : le procès-verbal de la séance du Sénat contenant le discours de M. Clemenceau (22 juillet 1917), le procès-verbal de la séance de la Chambre contenant la lettre accusatrice de M. Léon Daudet (4 octobre 1917), enfin le procès-verbal de la séance du 16 octobre 1917 contenant les déclarations de M. Painlevé, alors président du Conseil, au sujet des accusations portées contre M. Malvy. Cet amas d'imprimés ne constituait, malgré tout, qu'un simulacre d'acte d'accusation et le rapport indiquait avec insistance que « la mise en accusation par la Chambre ne préjugeait en rien le fond ». Quant à l'absence d'une loi de procédure, rien n'était fait pour y remédier. Néanmoins, la Chambre, pour en finir, vota à l'unanimité de 483 voix le texte proposé (28 novembre).

Qu'allait faire le Sénat ? Saisi dès le lendemain de cette mise en accusation, il décida de nommer une commission de 18 membres chargée d'élaborer la loi de procédure prévue par la Constitution. Cette commission fit diligence et, dès le 7 décembre, le Sénat votait la loi de procédure indispensable au fonctionnement de la Haute-Cour. Le soin de soutenir l'accusation était confié à un magistrat inamovible nommé chaque année par la Cour de cassation. D'autre part, la Haute-Cour pouvait ordonner un supplément d'instruction confié à la Commission permanente, élue chaque année en vertu de la loi de 1889. Tout cela avait un caractère d'expédient bien conforme à la nature singulière de l'accusation portée contre M. Malvy sur son propre désir pour lui donner un moyen, supposé plus commode, de se justifier.

La Chambre adopta sans modifications (29 décembre), la loi de procédure votée par le Sénat qui fut promulguée le 6 janvier 1918. Le Sénat, dès la rentrée des Chambres, nomma la Commission permanente de la Haute-Cour, dont M. Monis sera président, et la Cour de cassation désigna (12 janvier) comme procureur général près la Haute-Cour M. Mérillon, président de la Chambre des requêtes, avec les conseillers Lombard et Cénac comme avocats-généraux. Le 21 janvier, le Sénat se constitua en Haute-Cour. C'était la troisième fois, car elle avait déjà fonctionné à propos du boulangisme, en 1889, et à propos du nationalisme, en 1900. Comme il fallait s'y attendre, la Haute-Cour, après avoir entendu le réquisitoire introductif d'instance de M. Mérillon demandant un supplément d'information (28 janvier), et après délibération en séance secrète, se déclara compétente et ordonna un supplément d'information, auquel devait procéder sa Commission d'instruction. L'affaire se trouva ainsi reportée à une date lointaine.

Pendant que cette affaire suivait son cours devant les deux Chambres, une autre beaucoup plus grosse avait éclaté. Le bruit courait déjà depuis quelque temps que le gouvernement, à la suite de faits révélés par les diverses instructions en cours, allait intenter des poursuites contre M. Caillaux. Le 11 décembre, une demande en autorisation de poursuites fut, en effet, déposée à la requête du général Dubail, gouverneur militaire de Paris, contre M. Caillaux et contre M. Loustalot, député des Landes. Les deux demandes étaient indépendantes, mais l'inculpation était la même pour tous deux. C'était celle d'intelligence avec l'ennemi, doublée en ce qui concerne M. Caillaux, d'attentat contre la sûreté de l'État.

 

LES POURSUITES

La demande en autorisation de poursuites déposée contre M. Caillaux n'est pas absolument une surprise. La déclaration ministérielle s'était exprimée en termes catégoriques sur la nécessité de ne reculer devant aucune mesure pour débrouiller le réseau d'intrigues qui semble avoir paralysé en certains cas notre action nationale. « Il y a eu des crimes, avait dit M. Clemenceau, des crimes contre la France. Nous prenons devant le pays, qui demande justice, l'engagement que justice sera faite. Nulle considération de personnes ne nous détournera du devoir. » Ceux qui persistaient à croire que certaines personnalités resteraient malgré tout au-dessus de la loi commune ont aujourd'hui une première satisfaction. Il ne s'agit pas, bien entendu, de regarder comme coupable à priori l'homme politique qui va être appelé à s'expliquer devant la justice militaire. Il s'agit simplement de constater que l'heure de la lumière a sonné et que cette heure a sonné pour les puissants comme pour les comparses. C'est sans aucune espèce de joie que nous voyons s'ouvrir de pareils débats, mais tout vaut mieux que la sensation d'étouffement en présence de scandales à demi connus et à demi révélés. L'intéressé lui-même ne peut que trouver avantage à ce que les accusations vaguement formulées contre lui de toutes parts soient enfin précisées et pesées dans les balances de la justice, au lieu d'être jetées en pâture à tous les vents de la malignité publique.

Nous n'avons à émettre aucune appréciation sur le fond des choses. Elles s'éclairciront à la lueur des débats, et aucun de ceux qui ont attaqué la politique et les actes de M. Caillaux ne triomphe aujourd'hui de le voir sur le banc des prévenus. L'impopularité même qui entoure l'ancien président du Conseil commande un redoublement de réserve à son égard. Plus l'opinion est disposée à le juger sévèrement, plus il convient qu'il soit jugé équitablement, sur des témoignages et non sur des antipathies. Car il n'est pas question ici d'un procès politique, nous sommes en présence d'inculpations qui n'ont rien de commun avec les polémiques de presse ou de tribune. Les articles du Code pénal et du Code militaire qui sont invoqués par la lettre du gouverneur de Paris concernent les crimes les plus graves que puisse commettre contre son pays un simple citoyen, à plus forte raison un homme qui a été à la tête du gouvernement et qui n'a pas renoncé à y revenir. C'est pourquoi toute cette affaire doit être menée et suivie avec un sang-froid, une absence de parti pris et un désaveu de toute passion dont chacun, dans sa modeste sphère, doit s'appliquer à donner l'exemple.

La figure de M. Caillaux tentera la plume et la curiosité des historiens de demain. Ils rechercheront les causes d'une antipathie trop générale pour ne pas mériter d'être analysée. Certes d'autres hommes d'État, — et parmi les plus éminents, — ont connu les épreuves de l'impopularité, et cette impopularité, pour beaucoup d'entre eux, était une injustice que la postérité n'a pas ratifiée. Mais M. Caillaux n'est pas de ceux qui ont perdu la faveur aveugle de l'opinion pour avoir essayé de jouer auprès d'elle le rôle ingrat d'un mentor incorruptible et sévère. La carrière du député de Mamers apparaît plutôt comme dominée par le souci de plaire au bonhomme Démos, en flattant ses manies et ses préjugés, même les moins respectables. M. Caillaux a sans cesse évolué dans le sens du succès ; il n'a pas usé de ses qualités d'intelligence et de volonté pour défendre les vérités salutaires — mais désagréables — dont la méconnaissance brutale est le péril mortel des démocraties. Et pourtant, malgré toutes ces concessions, — dont quelques-unes peut-être n'ont pas été sans lutte intérieure, — M. Caillaux n'a pas conquis la popularité, fût-ce sous sa forme la plus basse, celle qui suffit aux médiocres politiciens de clocher. C'est que, malgré tout, M. Caillaux a fait l'effet d'être supérieur par sa naissance, son éducation, ses dédains, au milieu dans lequel il se croyait forcé d'agir. Le bon peuple de France n'aime pas les déclassés, même ceux qui se déclassent pour le courtiser. Il dépiste fort bien ceux qui, pour venir à lui, lui font la grâce de « s'encanailler », et il ne leur sait aucun gré de cette condescendance au fond injurieuse.

Mais la parole n'est pas en ce moment à l'histoire, elle est à la justice, à la justice impartiale autant qu'inflexible. Le premier bienfait de l'action judiciaire sera, il faut l'espérer, d'arrêter cette campagne vaine et tumultueuse d'insinuations, de racontars, où le public finit par se perdre, et qui fait le jeu des coupables confondus dans la foule des autres. Mettre dans tout cela la lumière, la mesure, le discernement, et seulement les châtiments mérités, c'est réconforter l'esprit public. C'est lui donner l'impression que le gouvernement sait où il va, et qu'il va résolument — mais uniquement — où son devoir est d'aller.

13 décembre 1917.

 

Le 13 décembre, la Chambre nomma la Commission de 11 membres chargée d'examiner les deux demandes de poursuites. La Commission, présidée par M. Andrieux, entendit, le 14, M. Clemenceau et M. Caillaux. Le rapport du général Dubail fut publié, il contenait entre autres documents une correspondance saisie au cours d'une information contre Bolo qui prouvait une grande intimité entre ce dernier et le député de Mamers. En voici quelques échantillons :

 

Mamers, 1er avril 1916.

Cher ami,

Je voudrais causer un peu plus longuement avec vous de votre voyage.

Voulez-vous de moi à dîner mercredi ? Un mot de réponse, s. v. p., ici.....

A vous,

CAILLAUX.

 

Mon cher ami.

Très volontiers. Réunissez-moi mardi avec quelques-uns de nos amis sûrs, vous me ferez grand plaisir.

Tous mes remerciements en même temps que mes respectueux hommages à Mme Bolo pour sa gracieuse pensée, mais je viens seul à Paris,

Bien vôtre,

Mamers, 1er mai 1916.

CAILLAUX.

 

Mamers, 18/9/16.

Mon cher ami,

Je croyais vous avoir écrit que ma chère femme était partie pour les eaux dans un pays voisin.....

Très heureux de savoir que Hearst[2] vient en France, j'aurai plaisir à le rencontrer.....

Je serai à Mamers, sans en bouger, jusqu'à la fin du mois de septembre. Ne viendrez-vous pas m'y joindre en auto si vous rentrez à Paris avant le 1er octobre ? Sinon, serez-vous à Paris le 1er et le 5 octobre ?

Vous m'y rencontrerez et il serait nécessaire, je crois, que nous causions d'un tas de choses que je ne puis vous dire par lettre.

Mettez-moi aux pieds de Mme Bolo, rappelez-lui la très vive affection qu'Henriette a pour elle. Croyez, mon cher ami, à ma bien sincère affection.

CAILLAUX.

 

De Rome, le 29 octobre 1916.

Mon bien cher ami,

Je veux vous informer de mon retour à Paris, qui aura lieu dans quelques jours. Je compte en effet partir le 1er novembre pour être le 3 au matin dans la capitale.

Je n'ai pas besoin de vous dire quel plaisir j'aurai à vous revoir et à causer avec vous. Mon bonheur serait complet si je ramenais avec moi ma chère femme, mais elle a encore besoin de grands ménagements et de beaucoup de repos. Je la laisse donc à Rome où il lui arrive parfois d'imaginer qu'elle recevra peut-être la visite de votre délicieuse femme.

A bientôt, cher ami. J'ai à vous entretenir sérieusement de bien des choses. Dès mon retour je vous téléphonerai.

Très vôtre,

CAILLAUX.

 

Le 26 juillet 1917 :

Mon cher ami,

Je n'ai pu joindre... qui est absent pour un mois, mais je fais le nécessaire par ailleurs.

Avez-vous réglé l'affaire L... ? Vous savez qu'elle a pour moi une importance considérable.

Je retourne demain à Mamers après quelques jours passés à Paris où j'ai pu constater l'heureux effet de mes dernières interventions. Je vous souhaite un bon séjour à Biarritz avec votre charmante femme, aux pieds de laquelle je dépose l'hommage de ma respectueuse sympathie.

Bien cordialement,

CAILLAUX.

 

Cette correspondance se poursuit dans des termes identiques même après l'instant où Bolo se trouve placé sous l'inculpation de haute trahison. Le 5 août 1917, presqu'à la veille de son arrestation, M. Caillaux écrit de Mamers à Bolo.

Cher ami,

Je vous sais beaucoup de gré d'avoir si heureusement réglé l'affaire qui m'importait fort.

Je fais à nouveau le nécessaire pour que cesse la campagne, mais je ne crois pas qu'elle vienne du côté que vous indiquez. De son origine, telle que je la vois, je vous parlerai de vive voix.

J'espère que vous êtes bien, ainsi que votre charmante femme.

 

Une autre correspondance non moins étrange s'adressait à Almereyda, alors directeur du Bonnet Rouge. M. Caillaux avait déclaré dans une lettre publique du 23 novembre 1917 qu'il n'avait, depuis le mois de juillet 1914, fourni « aucun subside » au Bonnet Rouge ni exercé sur lui « aucune action ». Plusieurs billets à Almereyda prouvaient le contraire — félicitations, idées d'articles à faire, documents à utiliser —. En voici quelques exemples :

Mamers, 17 juillet 1916.

Tous mes meilleurs et très vifs remerciements, mon cher directeur et ami, pour votre numéro de dimanche. Vous avez admirablement mis en lumière les idées maîtresses de mon papier.

Bien vôtre,

CAILLAUX.

(Citée dans le rapport Paisant).

 

Le 3 février 1917, de Paris :

Mon cher ami,

Vos articles sont tout à fait bien. Pourquoi ne les envoyez-vous pas à tous les députés et sénateurs ? Je vous y engagerais si... cela ne devait comporter des frais...

Bien à vous,

CAILLAUX.

 

Le 24 mars 1917, de Paris :

Mon cher directeur,

C'est parfait. Vous pouvez utiliser à votre gré la lettre et les citations.

Bien à vous,

CAILLAUX.

 

En voici une autre, encore plus curieuse quand on songe à la moralité du destinataire, qui est tirée du rapport Paisant.

Mamers, 4 septembre 1915.

... C'est vous, mon cher ami, qui me blessez profondément en me parlant de mon absence de sentiment. Êtes-vous donc si peu psychologue que vous jugiez un homme sur une certaine rudesse de ton et de forme ? Et n'avez-vous pas vu que tous les ennuis que j'ai subis depuis l'affaire Rochette jusqu'au redoutable procès de l'an dernier sont venus de ce que je n'ai jamais abandonné un ami ou une femme que j'aimais ? — C'est précisément parce que j'ai cette délicatesse de sentiment, qui est comme la pudeur de l'homme, que, lorsque j'ai reçu la réclamation dont vous me parlez, je n'ai pas voulu vous en entretenir moi-même. J'ai prié Ceccaldi de le faire. Il ne m'a pas apporté de solution. J'ai alors parlé à Malvy que j'ai prié de régler lui-même la question. Si l'on a commis, comme vous me le faites entrevoir, des fautes de tact, je le regrette vivement, mais laissez-moi vous dire que cela ne vous donne pas le droit de me blesser à votre tour. J'éprouve de la peine à l'idée que très involontairement je vous ai causé du chagrin ; je suis sûr que vous ne serez pas moins contristé de m'avoir meurtri...

 

Un autre ordre d'inculpations visait l'attitude de M. Caillaux à l'égard de l'Italie. Il avait eu des relations avec un ancien député italien, Cavallini, lui-même mêlé aux tractations de Bolo avec les empires centraux par l'intermédiaire de l'ancien khédive. Cavallini, en novembre 1916, avait déjeuné, à Paris, avec M. Caillaux auquel il avait été présenté par M. Loustalot et un ancien avocat, M. Comby. Quelques jours après, MM. Comby et Loustalot étaient partis pour la Suisse où Cavallini leur avait ménagé une entrevue avec le khédive. C'est un peu auparavant (du 5 octobre au 1er novembre) que M. Caillaux avait' fait lui-même en Italie, avec un passeport au nom de Joseph Renouard (le nom de sa femme) un voyage qui avait probablement préoccupé Bolo, puisque M. Caillaux le rassurait dans cette lettre :

Paris, le 5 octobre 1916.

Cher ami,

Je vous remercie bien de votre bonne lettre. Je compte partir après-demain soir pour rejoindre ma chère femme qui m'écrit qu'elle est de plus en plus fatiguée. Vous comprenez que, dans ces conditions, je n'hésite pas à aller passer quelques semaines avec elle, fût-ce en Italie.

Je prends d'ailleurs la suprême précaution : je ne voyagerai pas sous mon nom avec l'assentiment des A. E. De cette façon, je ne serai pas ennuyé et j'échapperai à tous les inconvénients que vous craignez.

Je pense être de retour à Paris au commencement de novembre. Je vous y retrouverai sans nul doute et j'aurai un bien vif plaisir à passer avec vous et votre délicieuse femme quelques-unes de ces bonnes soirées dont vous voulez bien vous souvenir.

Déposez mes hommages à ses pieds et croyez, mon cher ami, à ma vive affection.

J. CAILLAUX.

 

M. Caillaux fit la même année un second voyage à Rome et en Italie, du 10 décembre au 10 janvier. C'est pendant ce second voyage que se passèrent les faits incriminés. Il revit Cavallini et tint des propos qualifiés de « propagande criminelle » par le général Dubail.

« Il exposait en effet que le ministère Briand était à la veille d'être renversé, qu'il serait sans doute remplacé par un ministère Clemenceau, qui ne pourrait vivre qu'en intensifiant la guerre, mais que la France, bien vite épuisée par ce nouvel effort militaire, ne pourrait pas soutenir la lutte au-delà du printemps 1917 ; qu'à cette heure tragique, il prendrait alors le pouvoir et qu'il signerait la paix.

« Il faut donc, disait-il, que l'Italie se prépare de son côté à faire avec l'Allemagne une paix séparée ; le monde sera étonné des avantages que, dans ces conditions, l'Allemagne pourra accorder à l'Italie et à la France, car tous les frais de guerre devront être payés par la Russie et les Balkans.

« La Serbie disparaîtra, ajoutait-il, et elle n'aura que ce qu'elle mérite ; quant à la Roumanie, elle disparaîtra également ! c'est un malheur, mais il vaut mieux que ce soit elle qui paye la casse que nous (sic) ; et enfin cette conclusion dont l'énonciation suffit à elle seule à en souligner la gravité et qui apparaît comme le but poursuivi par M. Caillaux : aussitôt la paix signée, la France conclura un traité d'alliance avec l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, contre l'Angleterre et la Russie, qui sont nos véritables ennemis. »

 

Ces propos avaient profondément ému les milieux officiels. Le gouvernement italien s'était posé la question de savoir s'il ne faudrait pas recourir à une expulsion. Notre attaché militaire, le commandant Noblemaire, dans un rapport du 26 décembre 1916, signala au gouvernement français cette situation.

« ... Ces trois derniers jours, j'ai dû constater dans les milieux militaires, où, comme partout ici, on parle beaucoup trop de cela, une telle émotion à la suite des propos tenus par M. Caillaux et plus encore de la liberté qui semble lui être conservée de les tenir, que je considère comme un cas de conscience rigoureux de vous signaler cette émotion.

« Elle ne va pas moins qu'à redouter que la France ne conclue une paix séparée et, dans les commentaires que j'entends, non seulement je relève une plus pessimiste déduction sur l'épuisement des ressources matérielles et morales de notre pays, mais encore il est trop certain que, dans l'atmosphère créée ici par les propos signalés, trop de gens se permettent de craindre une défaillance de la volonté ou même de la droiture française. »

 

Notre attaché naval, l'amiral de Saint-Pair, s'était fait l'écho des mêmes préoccupations.

C'est de tout cet ensemble de faits que la Commission d'abord, la Chambre ensuite se trouvaient saisies, mais sans avoir à se prononcer sur le fond.

 

LA QUESTION POSÉE

La question qui se pose devant la Chambre est simple. On ne lui demande pas de se prononcer sur la culpabilité ou sur l'innocence de M. Caillaux : ceci est l'œuvre de la justice. Ce qu'on demande à la Chambre c'est de permettre que l'œuvre de la justice s'accomplisse. Or elle ne peut s'accomplir' que si la suspension de l'inviolabilité parlementaire laisse à l'instruction la liberté de se poursuivre sans les entraves que la qualité de député lui oppose présentement. L'autorisation de poursuites n'implique aucune proclamation de culpabilité, elle indique seulement que les allégations formulées à l'appui de la demande offrent un caractère sérieux et qu'il y a lieu de fournir à l'accusation comme à la défense le moyen légal d'établir le bien fondé de leurs thèses respectives. Si la Chambre sort de là, si elle paraît vouloir jouer elle-même le rôle judiciaire qui n'est pas le sien, elle assume une lourde et bien gratuite responsabilité, sans profit pour la vérité ni même pour l'intéressé, car toute détermination où se trahirait la préoccupation politique se heurterait à l'incurable défiance de l'opinion.

Il n'est pas inutile d'insister sur ce caractère purement objectif et limité de l'autorisation qui est demandée à la Chambre, car il importe de ne pas laisser dès le début une affaire de ce genre dégénérer en un débat politique. Qu'il soit dans les intentions de M. Caillaux de chercher cette diversion, et que certains de ses amis soient disposés à s'y prêter, il n'est pas téméraire de le croire d'après les quelques mots prononcés hier à la Chambre par l'ancien président du Conseil. « J'assigne, a-t-il dit, au gouvernement un très prochain rendez-vous. » Cette attitude ne répond à rien dans le cas présent. Il ne s'agit pas de discuter la politique de M. Caillaux ni celle de ses successeurs. Si M. Caillaux ou tout autre veut interpeller le ministère, il en a le droit et les moyens parlementaires. Mais cette interpellation ne peut ni ne doit se substituer à la question de l'autorisation de poursuites, laquelle ne saurait être tranchée par un vote de confiance rétrospectif à l'adresse de M. Caillaux ou par un vote de confiance actuel en faveur de M. Clemenceau. C'est à force de mêler les responsabilités, de confondre les matières, d'empiéter sur le domaine exécutif et judiciaire que la Chambre a compromis le renom et le fonctionnement du régime parlementaire. Le moment ne serait vraiment pas bien choisi pour s'enfoncer davantage dans cette voie.

Tout le monde se rend compte du danger. M. Renaudel en est aussi frappé que nous, mais il paraît croire que ce danger résulte du fait même de la demande de poursuites. C'est déplacer curieusement les responsabilités. Il serait assurément préférable, et nous en serions fort heureux, qu'il n'y ait pas eu besoin de formuler une pareille demande, mais à qui la faute si elle a paru nécessaire ? Si M. Caillaux ne s'était pas mis dans le cas de la motiver, qui donc en aurait eu l'idée ? Ce n'est pas de gaieté de cœur que la justice militaire a cru devoir recourir à cette extrémité ; ce n'est pas pour le plaisir de se créer un embarras de plus que le gouvernement s'est lancé dans cette affaire à l'heure où nous sommes. Mais en présence de certains faits relevés par la lettre du gouverneur de Paris, pouvait-on laisser les choses suivre leur cours tout simplement ? Rien n'est encore démontré ni établi, déclarent les amis de M. Caillaux. En effet, il s'agit d'allégations qui appellent un contrôle, exigent des enquêtes précises, mais comment procéder à ce contrôle, comment poursuivre des enquêtes autrement que par la voie légale, celle que l'autorisation de poursuites peut seule ouvrir toute grande ?

Nul n'est forcé d'accepter comme établis tous les faits allégués jusqu'ici. Mais vraiment peut-on dire qu'il ne s'agit que d'un « ramassis de commérages » ? Ne parlons même pas des relations de M. Caillaux et de sa correspondance intime avec de misérables aventuriers dont la fréquentation familière suppose pour le moins un rare manque de dignité morale. Nous n'en sommes pas à des questions de moralité. Mais des paroles et des démarches comme celles du voyage d'Italie, si l'on arrive à en établir l'authenticité, — ce que l'enquête a précisément pour but de rechercher, — dépassent vraiment les limites de cette incroyable « légèreté » que ses amis les plus indulgents reconnaissent chez M. Caillaux. Cette légèreté est-elle allée jusqu'au point où elle change de nom et où elle tombe sous le coup de lois pénales ? Ce n'est pas à nous ni à la Chambre de l'affirmer, ou de le nier ; à d'autres revient le soin d'y regarder, mais qui oserait leur refuser les moyens de s'acquitter de ce soin ?

Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus sacré au monde, il s'agit, et en pleine guerre, des intérêts de la défense nationale. Nous ne l'oublions pas, et c'est pourquoi nous conjurons chacun de ne pas l'oublier. La politique de parti n'aura, nous devons l'espérer, rien à voir ici. Ceux qui en seraient encore à songer à des préoccupations de cette sorte quand le salut de la patrie est en jeu commettraient précisément le crime contre la patrie dont M. Caillaux est accusé. Que chacun garde son sang-froid et suspende son jugement jusqu'à ce que la justice ait impartialement prononcé, et au grand jour, rien de mieux. Mais que nul ne cherche à entraver la marche de la justice en se laissant distraire de la question posée par des diversions politiques. Or, la question posée à la Chambre, et la seule qui lui soit posée, c'est une demande d'autorisation de poursuites. C'est la seule aussi à laquelle elle ait le devoir de répondre.

14 décembre 1917.

 

LES POURSUITES

La Commission chargée d'examiner la demande en autorisation de poursuites contre MM. Caillaux et Loustalot commence aujourd'hui ses travaux. Tous les membres, avec des nuances, se sont déclarés favorables à l'autorisation, et il n'en pouvait être autrement, sous peine de déclarer a priori, sans plus ample informé, que les allégations formulées contre les intéressés ne présentaient même pas le minimum de sérieux nécessaire et suffisant pour mériter d'être tirées au clair per les moyens légaux. Il n'est donc pas question, — et le public ne s'y trompe pas, — de mettre M. Caillaux au-dessus de la loi, mais il ne saurait être question davantage de le mettre hors la loi. C'est ce qu'il ne faut pas se lasser de répéter. Le respect scrupuleux des règles tutélaires de la justice doit être la préoccupation essentielle de tous ceux qui entendent que vraiment justice soit faite, sans considération de personnes, dans le cas présent comme dans tous les autres. La Commission a décidé d'entendre le président du Conseil ainsi que M. Caillaux et M. Loustalot ; rien de plus naturel, et personne n'y saurait trouver à redire. C'est un bon procédé ; aller plus loin serait de la procédure. Ni la Commission ri la Chambre n'ont à juger le fond du débat, et c'est pourquoi elles commettraient la pire des fautes si elles entendaient se livrer à des investigations, à des suppléments d'enquête qui ressembleraient bon gré mal gré à une instruction judiciaire. Leur décision sur la question de l'autorisation de poursuites, si elles entraient dans la voie où quelques-uns semblent vouloir les engager, prendrait un air de verdict on ne peut plus déplorable, et le public n'aurait aucune confiance dans un pareil verdict. C'est alors qu'on entrerait à fond dans la zone périlleuse que nous nous bornons pour l'instant à côtoyer. Le danger commencerait dès qu'on laisserait au pays, même à tort, l'impression d'une manœuvre de sauvetage inspirée par des arrière-pensées politiques.

Rien heureusement ne permet de prévoir que nous en allions là. La Commission n'a pas voulu conclure avant d'avoir recueilli les explications des collègues mis en cause, et elle a eu raison, mais elle saura résister à la tentation de jeter sur les dossiers réservés aux juges le moindre regard qui la ferait sortir de son rôle. L'œuvre de la justice ne peut s'accomplir à moitié ni entre deux séances parlementaires. Elle ne peut davantage s'accomplir en séance de la Chambre. En un tel milieu, si un débat contradictoire était institué, il tournerait forcément à la politique, et c'est ce que tous les gens raisonnables comprennent qu'il faut éviter. La Chambre ne saurait même subordonner l'autorisation de poursuites sur laquelle elle doit se prononcer à aucune condition ni restriction. On prête à certains l'intention de réclamer le renvoi en Haute-Cour ; c'est une indication qui n'est pas de la compétence de la Chambre. Elle a pu faire ce plaisir à M. Malvy, parce qu'il était ministre à l'époque des actes incriminés, mais ce n'est pas le cas de M. Caillaux. Seul, le gouvernement pourrait par décret suivre cette voie, s'il la jugeait préférable, mais c'est à lui d'en prendre l'initiative et la responsabilité. Et, pour dire toute notre pensée, l'opinion, quoi qu'on fasse, ne verrait là qu'une tentative pour arracher éventuellement des accusés à leurs juges naturels, ce qui ne serait pas de nature à rendre leur cause sympathique.

15 décembre 1917.

 

NE SORTONS PAS DE LA QUESTION

M. Caillaux s'est expliqué longuement devant la Commission des Onze. Il est naturel qu'il plaide sa cause, même longuement, et nul homme raisonnable ne demande qu'on lui refuse ou qu'on lui coupe la parole. Il est néanmoins permis de remarquer que le plaidoyer de M. Caillaux devant une Commission qui n'a ni à le condamner ni à l'absoudre, reste en dehors de la question posée présentement. Il en sera d'ailleurs de même devant la Chambre. Tout ce que pourra dire M. Caillaux pour sa défense, si légitime que soit chez lui le désir de se défendre n'importe où et devant n'importe qui, n'avancera en rien l'œuvre utile de la justice, qui ne peut s'accomplir qu'à la suite d'une instruction contradictoire, conduite suivant la procédure légale, par les magistrats qualifiés, devant la juridiction compétente. Tout ce qu'on cherchera en marge de cette voie régulière ne mènera qu'à des confusions et n'aboutira qu'à des déchirements. C'est pourquoi nous espérons que la Commission ne se laissera pas entraîner à sortir de son rôle, ce qui arriverait inévitablement dès qu'elle prétendrait, si peu que ce fût, vérifier les allégations en présence, en éclaircir les contradictions, peser la valeur des témoignages en désaccord. Tout cela devra être fait, mais en temps et lieu, et c'est même pour qu'il soit possible de le faire à fond et en règle que la demande d'autorisation de poursuites a été déposée, et qu'il y a lieu de la voter. Que M. Caillaux cherche à « élargir le débat », comme on dit en style parlementaire, — ce qui revient ordinairement à faire perdre de vue les réalités, — il faut s'y attendre et sa qualité d'accusé l'excuse en une certaine mesure d'user de telle ou telle tactique. Mais la Commission et la Chambre ont le devoir de ne pas se prêter à tout ce qui pourrait les écarter de la question précise qui leur est soumise. La demande en autorisation de poursuites est à traiter en elle-même, comme on a toujours traité les demandes analogues qui ont été déposées dans le passé. Y substituer un débat politique, ou même un simulacre de débat judiciaire, serait faire œuvre mauvaise pour le pays, pour le régime parlementaire, et aussi, on peut en être sûr, pour le principal intéressé.

16 décembre 1917.

 

SUR LA PENTE

La Commission des Onze n'est pas sans voir le danger de l'attitude qu'on lui demande de prendre. Elle le voit, elle cherche confusément, à réagir, mais en somme elle suit la pente qui la mène à procéder à un semblant d'instruction contradictoire. Après avoir entendu M. Caillaux, et l'avoir entendu aussi longuement qu'il lui a plu de s'expliquer, elle a décidé d'entendre à nouveau le président du Conseil « en raison de la contradiction existant entre leurs deux dépositions ». Naturellement M. Caillaux répliquera à M. Clemenceau, et ce dialogue peut continuer longtemps, s'il doit durer jusqu'à ce que toutes les contradictions des témoignages soient dissipées. Déjà certains commissaires réclament l'audition de M. Aristide Briand, qui était président du Conseil au moment du voyage de M. Caillaux en Italie, et il n'y a pas de raison, si l'on entre dans cette voie, pour ne pas convoquer de même les autres présidents du Conseil qui se sont succédé de M. Briand à M. Clemenceau et qui n'ont pas cru devoir demander une autorisation de poursuites contre M. Caillaux. On chercherait à élucider avec eux la question du dossier de l'affaire italienne ; était-il de leur temps aussi complet qu'aujourd'hui ? S'y est-il joint des pièces nouvelles ? Toutes ces pièces sont-elles authentiques ? Un membre particulièrement curieux proposait même de convoquer le capitaine Bouchardon, qui doit, en effet, être très documenté. Il ne resterait plus après cela qu'à faire demander au Vatican le témoignage du Saint Père et du cardinal Gasparri ; malheureusement l'absence d'ambassadeur auprès du pape est un obstacle et la Commission hésiterait peut-être à réclamer, même pour les besoins de la cause, le rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège.

Nous avons l'air de plaisanter, nous n'en avons aucune envie. Nous regrettons même beaucoup d'avoir à revenir sur une affaire qui ne devrait pas sortir du terrain judiciaire, et dont nous n'aurions rien à dire si elle suivait son cours régulier. Le cas d'une demande en autorisation de poursuites contre un parlementaire n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c'est la manière dont le cas présent est traité. Ce n'est pas la première fois, certes, que les intéressés cherchent à donner à leur défense une tournure politique, mais, tout en enregistrant avec les égards qui leur étaient dus les protestations des collègues visés, les Commissions et la Chambre avaient toujours eu soin de se garder de prendre parti sur le fond des choses. Cette attitude est la seule qui convienne et qui sauvegarde les droits et les responsabilités de chacun. Autoriser les poursuites après une enquête même sommaire, ce serait en proclamer le bien fondé, ce qui n'est pas de la compétence de la Chambre ; les refuser dans les mêmes conditions ce serait se donner l'air d'absoudre l'accusé, ce qui n'est pas davantage le rôle des collègues de l'accusé, et ce qui ne lui servirait d'ailleurs de rien auprès de l'opinion. Les « Onze » étaient à Athènes les magistrats préposés à l'exécution des criminels ; les nôtres ont une mission moins redoutable. Ils n'ont ni à juger, ni à exécuter M. Caillaux ; ils ont à dire si l'ensemble des faits qui lui sont reprochés justifie la suspension de l'inviolabilité parlementaire, qui permettra seule de faire sur eux toute la lumière.

17 décembre 1917.

 

Finalement, le 18 décembre, le rapport de M. Paisant concluant à la levée de l'immunité parlementaire fut adopté par la Commission par 7 voix contre 4. Il fut imprimé et distribué à la Chambre pour venir en discussion à la séance du 22. Ce rapport contenait en annexes les dépositions sténographiées des accusés, de MM. Clemenceau et Ignace, la lettre de l'amiral de Saint-Pair et le télégramme chiffré du commandant Noblemaire sur les agissements de M. Caillaux en Italie, les réponses du général Lyautey et de M. Briand, et des lettres échangées à ce sujet au mois de février 1917 entre M. Caillaux et M. Briand.

 

LE RAPPORT SUR LES POURSUITES

Avec beaucoup de raison le rapport de M. Paisant, au nom de la Commission des Onze, se garde de rien préjuger sur le fond de l'affaire. Elle n'avait qu'une question à se poser : les faits dénoncés sont-ils « d'une gravité suffisante pour nécessiter l'ouverture d'une information » ? Personne n'a prétendu le contraire. M. Caillaux lui-même, entendu par la Commission, « n'a pas hésité à déclarer que l'homme qui, à l'heure où nous sommes et dans les événements que nous traversons, s'efforcerait, dans un but personnel, de proposer une paix de trahison au mépris de nos alliances, parjurerait notre honneur et commettrait un crime ». Il nie les faits qui lui sont reprochés, mais il les juge comme l'accusation les juge elle-même. Le tout est de savoir s'il les a réellement commis. C'est un point que la Commission ni la Chambre ne peuvent éclaircir et qui doit l'être par qui de droit. C'est pour que cette lumière indispensable se fasse, et se fasse dans des conditions légales, que l'autorisation de poursuites a été déposée par le gouvernement, et qu'elle est accordée par la Commission. M. Clemenceau l'a hautement proclamé. Il ne doit y avoir ici ni parti pris ni animosité personnelle. Il ne s'agit pas de « poursuivre un homme, — celui-ci ou celui-là, — mais de faire que la vérité soit mise en pleine lumière par des moyens qui ne permettront à aucun moment de douter en quoi que ce soit ». Et c'est ce que répète en une excellente formule M. Paisant : « La Commission n'a pas voulu livrer ces hommes à la vengeance ; elle a livré à l'enquête une accusation. »

On doit aussi savoir gré au rapporteur de ne s'être point prononcé sur la question de juridiction qui n'est pas davantage de la compétence de la Chambre. Il se borne sur ce point à reproduire certaines déclarations qui ont été faites devant la Commission et qui, d'ailleurs, il faut le reconnaître, risquent quelque peu d'égarer les esprits. « Le juge d'instruction, a dit M. le président du Conseil, aboutira à un résultat : ou du côté des intelligences avec l'ennemi, et ce sera le Conseil de guerre ; ou du côté du crime politique, et ce sera la Haute-Cour. » Même langage, ou à peu près, chez M. Ignace : « S'il y a simplement des intelligences avec l'ennemi, et rien que cela, Conseil de guerre ; s'il y a au contraire manœuvres propres à consommer un attentat contre la sûreté extérieure de l'Etat, crime politique, Haute-Cour. » On croirait, à lire ces lignes, qu'il y aurait, entre les deux juridictions, une sorte de bifurcation obligatoire et un partage d'attributions nettement tranché. Mais, en réalité, ce partage d'attributions ne résulte nullement de la loi. Comme l'a très bien dit M. Ignace dans une autre partie de sa déclaration, les articles 76 à 79 du Code pénal visent à la fois les intelligences avec l'ennemi et les autres faits concernant la sûreté de l'Etat. Par conséquent, le gouvernement peut tout aussi bien déférer à la Haute-Cour les uns que les autres, comme il peut tout aussi bien laisser les uns et les autres sous la juridiction du Conseil de guerre. A cet égard, sa liberté reste entière. Mais il n'en usera que plus tard, quand on y verra plus clair dans les faits, et la Commission a été bien inspirée en n'essayant pas et en ne voulant même pas avoir l'air d'essayer de lui forcer la main.

22 décembre 1917.

 

Les deux séances du matin et du soir du 22 décembre furent consacrées à la discussion. Elles furent presque un monologue, où le gouvernement se garda d'intervenir. M. Caillaux s'expliqua longuement et la Chambre vota par 396 voix contre 2 et 101 abstentions, la levée de l'inviolabilité parlementaire.

 

L'AUTORISATION DE POURSUITES

La Chambre a fait ce qu'elle devait faire, ce qu'elle ne pouvait pas ne pas faire, ce que M. Caillaux lui-même n'a pas songé à lui demander de ne pas faire. Elle a autorisé les poursuites, et les amis les plus dévoués de l'ancien président du Conseil s'en sont tenus à l'abstention. Ce résultat était inévitable, du moment que la question était posée comme il fallait qu'elle le fût. La Chambre n'a pas à se prononcer sur la culpabilité des parlementaires qui sont l'objet d'une demande en autorisation de poursuites, elle n'a qu'à apprécier si les actes qui leur sont reprochés sont de ceux qui méritent d'être tirés au clair, c'est-à-dire de ceux qui, une fois établis, tomberaient sous le coup de la loi. Quant à la question de savoir si ces actes ont été réellement commis, c'est à la juridiction compétente d'y répondre, de même qu'il lui appartient, et à elle seule, d'appliquer les sanctions requises.

Ces vérités premières se sont peu à peu imposées aussi bien à ceux qui auraient été tentés de condamner M. Caillaux sans l'entendre qu'à ceux qui étaient portés à le déclarer innocent a priori. On a entendu M. Caillaux, on l'a même entendu sur le fond parce qu'il est naturel qu'un accusé se défende sans entraves, surtout quand cet accusé se défend devant des collègues. On l'a entendu sans lui répondre, parce que ce n'était ni le temps ni le lieu de se livrer à un pareil débat, mais on l'a entendu avec toute l'attention et tous les égards qui étaient dus à sa situation. « L'attitude de la droite et du centre fut parfaite », constate l'Humanité, dont le témoignage n'est pas suspect. Cette attitude « parfaite » a même fait un peu contraste avec celle des partisans de M. Caillaux, qui n'ont pas observé la même réserve et qui ont tenu à faire grand bruit de leur sentiment.

Ce matin, de même, on peut constater que la presse réputée hostile s'abstient en général de tout commentaire sur le fond d'une affaire qui appartient maintenant à la justice, tandis que la presse attachée à M. Caillaux se répand en bulletins de victoire tout au moins prématurés. « Devant une Assemblée de trois mille citoyens, députés, journalistes, assistants, M. Caillaux réduit complètement à néant les accusations absurdes formulées contre lui. » Telle est, en caractères aussi exagérés que le texte, la manchette du Journal du Peuple. Nous ne savons ce que pensera M. Caillaux de cet excès de zèle, mais nous serions surpris s'il n'avait pas un peu l'impression du pavé de l'ours. L'Humanité, plus réfléchie, n'hésite pourtant pas à écrire qu'après les explications de M. Caillaux, « rien ne subsistait du caractère, louche d'abord, de sa correspondance (avec Almereyda et Bolo), replacée par son auteur dans son cadre et dans son objet ». Voilà une certitude pour le moins anticipée. Quant au Pays, sa conclusion est plus imprévue. « Nous défions quiconque aura entendu cette claire et mâle parole, quiconque en lira demain l'écho à l'Officiel, de penser autre chose que ceci : c'est un homme et c'est un chef. » C'est tout de même un peu beaucoup, alors que M. Caillaux lui-même est réduit à mettre sur le compte d'une certaine légèreté[3], d'une confiance trop facile, d'ure « bonté » trop peu regardante, ses liaisons dangereuses. C'est à cela que le Pays reconnaît un chef, mais l'autre pays, celui qui n'est pas le journal, souhaite dans un chef d'autres qualités.

On n'attendra pas de nous que nous discutions la défense de M. Caillaux. Elle sera discutée où elle doit l'être. Mais, dans son discours, M. Caillaux cherche des diversions dont il est permis de dire un mot. Il se pose en victime de la politique. On ne croirait pas qu'il soit de ceux à qui la politique a été cruelle. Elle lui a valu toutes les satisfactions du succès, il y a joué un grand rôle que son talent seul ne lui aurait peut-être pas assuré, il a eu plus d'une fois la sensation orgueilleuse d'être au-dessus de la loi commune. S'il a eu des « malheurs », ils ne sont pas le fait de la politique, il est même à croire que la politique en a plutôt atténué les conséquences. Quant à la comparaison à laquelle il se complaît et à laquelle le mot d'ordre chez ses amis paraît être de se complaire, — entre son affaire et une affaire célèbre dont il cherche à réveiller le souvenir et les passions, — elle s'inspire d'une tactique qui sera jugée sévèrement par tous les hommes de bon sens et de sang-froid. Que M. Caillaux soit jugé finalement par le Conseil de guerre ou par la Haute-Cour, il sera jugé dans les deux cas avec toutes les garanties légales, et nul ne songe à demander qu'il en soit autrement. Il le sait, et ses amis ne l'ignorent pas plus que lui. Les « tambours de Santerre » ne l'empêcheront pas de parler et d'être entendu. Ce genre d'argument fait peut-être de l'effet à la Chambre, mais nous doutons fort qu'il en fasse un bon sur le public.

C'est dans le silence et le calme de l'opinion que l'affaire Caillaux doit maintenant suivre son cours normal. Le pays, quoi qu'on en dise, ne demande qu'une chose, c'est de savoir la vérité, non pas la vérité de tel ou tel parti, mais la vérité sans parti pris. Il attendra sans nervosité ni surexcitation que l'œuvre de la justice s'accomplisse, et d'ici là il est prêt à répondre pour sa part au vœu formulé par le rapport de M. Paisant, au nom de la Commission des Onze : « Au jour où le juge est saisi, aucune parole du dehors ne doit plus troubler ni la sérénité de l'action publique ni les libres droits de la défense. »

24 décembre 1917.

 

 

 



[1] Pour raisons de santé, M. Jonnart dut donner sa démission dès le 23 novembre. Il fut remplacé par M. Albert Lebrun, président de la commission du budget, ancien ministre des Colonies. Peu après, M. Jonnart, heureusement rétabli, fut nommé gouverneur de l'Algérie.

[2] Le grand directeur de la presse germanophile aux États-Unis. Cette phrase n'est pas dans le texte de la lettre donné par le réquisitoire Dubail ; elle est dans le texte plus complet donné par le rapport Paisant, concluant à l'autorisation des poursuites.

[3] Les Débats avaient imprimé « légende ».