Un ministère sans
socialistes. — La défaillance russe et les intrigues allemandes. — Le
scandale Bolo. — L'affaire Daudet-Malvy. — M. Ribot quitte le ministère.
M.
Ribot n'ayant pu constituer son ministère à cause de
« l'exclusive » des socialistes (9 septembre), M. Painlevé, ministre de la
Guerre du Cabinet précédent, fut chargé de former le nouveau gouvernement. LA COMBINAISON PAINLEVÉ
M.
Painlevé est chargé de former le ministère et se croit assuré d'y réussir à
bref délai. Nous attendrons qu'il ait mené à bien son œuvre pour l'apprécier.
Les noms mis en avant jusqu'ici ne sont pas nécessairement ceux qui
figureront au Journal Officiel, et les attributions de portefeuilles
subissent souvent à la dernière heure des changements qu'on ne peut prévoir
et auxquels il est toujours sage de s'attendre. M. Painlevé a montré à la rue
Saint-Dominique des qualités de travail et de décision auxquelles nous
rendons pleinement hommage. Nul ne conteste ni son intelligence, ni sa
volonté, ni son intégrité ; il n'est pas de ceux pour qui la politique est un
métier, et dont le sens moral a fini par perdre, au contact de certaines
camaraderies, quelque peu de sa solidité. On est en droit d'espérer qu'il
comprend l'impérieuse nécessité d'en finir avec toutes les vilaines histoires
qui empoisonnent notre atmosphère publique, mais d'en finir en leur donnant
la suite régulière et judiciaire qu'elles comportent, et non en essayant de
les dissimuler ou tout au, moins d'en couvrir quelques-unes. Vraiment le
moment n'est pas aux ménagements pour qui que ce soit ; ce serait d'ailleurs
le plus sûr moyen de perpétuer et d'amplifier les scandales que de ne pas les
liquider au grand jour et en grande vitesse. Il convient donc que par le
choix de ses collaborateurs, et notamment de son futur garde des sceaux, le
nouveau président du Conseil ne laisse aucun prétexte au soupçon de
complaisance pour tout coupable dûment reconnu tel. Ce
devoir de justicier est le plus pressé, mais nous n'oublions pas que nous
sommes en guerre et que le devoir essentiel du gouvernement est de la mener à
bonne fin. C'est ce dont les nouveaux ministres devront être tous bien
persuadés. Les joies de la politique sont pour le quart d'heure hors de
saison. Le pays ne jugera pas le Cabinet Painlevé sur sa devanture, mais sur
ses résultats. Il nous faut des compétences, et M. Painlevé, en insistant
auprès de M. Ribot pour qu'il conserve le portefeuille des Affaires
étrangères, a montré dès sa première démarche qu'il s'en rendait parfaitement
compte. L'offre fait honneur à tous deux. Le refus de M. Ribot, s'il est
irrévocable, sera universellement regretté, et même par ceux qui n'ont pas
toujours applaudi M. Ribot comme chef du gouvernement. Un homme politique
chargé de constituer un ministère n'arrive pas toujours à s'assurer les
collaborateurs qu'il désire, mais au moins est-il maître de ne s'entourer
d'aucun de ceux qu'il considère comme indésirables. Nous saurons demain sans
doute si M. Painlevé a pu, sinon former tout à fait le ministère que la
situation réclame, du moins n'en pas former un qui s'en écarte trop. 12 septembre 1917. Il
rencontra le même obstacle de la part des socialistes qui n'acceptèrent pas
d'entrer dans le ministère si M. Ribot était maintenu aux Affaires
étrangères. COUP DOUBLE
Encouragés
par leur premier succès, les socialistes ont fait aussitôt coup double. Ils
ont fait échouer, au dernier moment, le ministère Painlevé, comme ils avaient
fait échouer le ministère Ribot. La combinaison de M. Ribot avait sombré,
avant-hier, parce que M. Painlevé s'en était retiré à cause de l'abstention
des socialistes ; la combinaison de M. Painlevé a sombré, hier, parce que les
socialistes n'ont pas voulu entrer dans un ministère où M. Ribot conservait
les Affaires étrangères. Ce choc en retour est assurément piquant, mais le
pays n'est pas disposé pour l'instant à en goûter l'ironie philosophique. Il
trouve que les socialistes abusent de leurs avantages et ceux-ci le sentent
si bien qu'ils affectent de ne pas trop triompher. Ce n'est pas leur faute si
leurs principes ne leur permettent pas d'être plus accommodants. M. Renaudel
explique que, après avoir prononcé l'exclusive contre M. Ribot comme
président du Conseil, ils ne pouvaient vraiment l'accepter comme simple
membre du gouvernement. C'est pour eux un grand « regret », un double regret,
mais la vie des hommes de devoir est faite de regrets. Nous n'insisterons pas
sur l'embarras où se trouve M. Renaudel. Son collègue, M. Varenne, qui a dû
se retirer hier avec M. Albert Thomas, lui répond en termes que nous
pourrions contresigner : « Je tiens à dire que je ne me suis incliné que par
discipline, afin qu'on ne puisse pas m'accuser aujourd'hui d'avoir, par
ambition personnelle, abandonné mon parti. Qu'il me permette de lui dire
seulement qu'on lui a fait prendre hier une lourde responsabilité. » Et
maintenant ! Où en sommes-nous ? La France est sans ministère, au moment même
où la Russie est sans gouvernement. [Et, dans les deux cas, la responsabilité
de cette situation anarchique est due au même parti, aux mêmes idées fausses,
aux mêmes utopies, à la même abdication des gens raisonnables ou relativement
pondérés devant les énergumènes et les déséquilibrés]. Seulement nous n'avons
pas même ici l'excuse de manquer de représentants légaux du pays, ce qui
permet plus facilement à des corps sans mandat de parler au nom du peuple.
Nous avons des représentants du peuple, nous avons un Parlement régulier,
légal, à qui il appartient de donner ou de refuser sa confiance, après débat
public, au ministre. Ce Parlement se montre même, à l'occasion, très jaloux
de ses droits. De quel œil verra-t-il une simple délégation d'un groupe qui
compte le sixième de la Chambre se substituer à la Chambre tout entière et
même aux deux Chambres ? Comment admettre que les nouveaux ministres seront
d'abord responsables collectivement et individuellement devant ce petit
comité secret, qui se réservera le droit de leur accorder ou de leur dénier
l'investiture préalable ? Est-ce du régime parlementaire ? Est-ce même un
régime qui ait un nom ? Nous
savons bien ce que disent les socialistes : « Nous n'avons pas toutes les
prétentions qu'on nous attribue, et si l'on veut faire un ministère sans
nous, il n'aura pas à nous demander notre sanction préalable. » Sans doute,
et nous ne contestons pas le droit strict pour les socialistes de ne pas
entrer dans une combinaison qui ne leur agrée pas. Nous leur avons seulement
demandé, et M. Varenne le leur demande comme nous, si un parti n'a pas le
devoir suprême, alors que la patrie est en danger, de répondre à l'appel
quand on sonne au drapeau. M. Renaudel et ceux de ses collègues qui ont le
souci des nécessités présentes nous objectent qu'ils auraient tort de prêter
leur concours quand ils estiment qu'on ne suit pas la bonne voie, celle qui
mène au succès. Mais sont-ils si certains de leur infaillibilité ? Sont-ils
si sûrs d'avoir jugé sainement en toute circonstance ? Sont-ils sûrs, par
exemple, qu'on ne leur a pas épargné une fâcheuse école en leur refusant des
passeports pour Stockholm ? Ils allaient se fourvoyer en un milieu qu'on leur
signalait comme pire qu'équivoque : ils y allaient de bonne foi, au moins
pour la plupart, mais leur bonne foi, on l'avouera, était insuffisamment
éclairée. Sont-ils sûrs également, même ceux qui sont allés là-bas, d'avoir
prévu la marche de la révolution russe et ses dangers ? Laissons
du reste le passé aux historiens. C'est l'avenir qui compte en politique. Où
allons-nous ? A un ministère sans socialistes ou à un ministère dominé par
les socialistes ? Ce serait « à regret », pour reprendre l'expression de M.
Renaudel, que nous verrions les socialistes absents du gouvernement. Nous
n'oublions pas qu'ils ont longtemps pratiqué et respecté comme nous tous
l'union sacrée et que leur collaboration a été à la fois honorable pour eux
et profitable pour le pays. C'est « à regret » que nous avons vu peu à peu
l'influence des minoritaires prévaloir sur celle des majoritaires de la
première heure et l'esprit des kienthaliens s'insinuer peu à peu chez les
minoritaires. C'est tout cela qui explique les exigences d'aujourd'hui, car
les Cabinets auxquels les socialistes ont collaboré naguère n'étaient pas,
remarque M. Varenne, de nuance plus avancée que celui dont M. Painlevé devait
être le chef. Ce sont donc bien des exigences nouvelles qui se sont
manifestées depuis la crise actuelle. C'est ce que le public constate et ce
qui le rend sévère pour l'attitude négative dont deux fois de suite les
conséquences viennent de se montrer. Quant à
constituer un ministère selon le vœu et les choix des socialistes, ce serait
obliger la France à reconnaître l'omnipotence d'une minorité. Ce serait un
singulier modèle de démocratie que nous offririons au monde alors qu'on
répète partout que la lutte est entre les autocraties et les démocraties. Et
pourquoi les autres partis, puisqu'on nous ramène aux questions de partis, abdiqueraient-ils
devant le parti socialiste ? Il n'y a pas de « droit divin » qui lui
constitue une prééminence, et les défauts de perspicacité qu'on peut lui
reprocher n'indiquent pas qu'il soit plus capable que les autres de conduire
le fameux « char » de l'Etat, — auquel on peut laisser ce nom archaïque, car
il n'a pas la marche d'une automobile ; Les socialistes, il est vrai, ont un
beau programme ! Qui n'en a pas un ? Ce ne sont pas les programmes qui nous
manquent ; ce sont les effets de ces programmes que nous nous plaignons
parfois de ne pas voir venir. Que chacun se rende justice, et tout le monde
sera modeste, c'est-à-dire que tout le monde comprendra qu'il faut faire à
l'intérêt commun certains sacrifices. C'est à cela qu'il en faut revenir.
Oserons-nous ajouter— sans reproche, mais simplement pour rendre hommage à la
vérité — que depuis trois ans, en matière de sacrifices, ce n'est pas au
parti socialiste qu'on en a demandé le plus ? 13 septembre 1917. M.
Painlevé, ne pouvant obtenir la collaboration des socialistes sans sacrifier
M. Ribot, se décida à se passer d'eux, et c'est ainsi qu'après trois ans de
participation au ministère, ils s'en trouvèrent exclus par leur propre
volonté. Le cabinet Painlevé fut constitué le 12 septembre. En voici la
composition :
SOUS-SECRÉTAIRES
D'ÉTAT :
Les
sous-secrétariats d'État du Service de Santé, de l'Aviation, de
l'Administration générale, du Contentieux et des Inventions sont rattachés au
ministère de la Guerre ; le sous-secrétariat d'Etat de la Marine marchande
est rattaché au ministère du Commerce, et celui du Blocus au ministère des
Affaires étrangères. LE MINISTÈRE PAINLEVÉ
M.
Painlevé ne s'est pas entêté à poursuivre l'impossible. Il a compris que
l'intérêt national exigeait impérieusement une solution, et, n'ayant pu
obtenir la collaboration des socialistes, il s'est résigné à s'en passer. Son
ministère a pour caractéristique de ne pas compter un seul d'entre eux. M,
Painlevé peut être, cru sur parole quand il affirme son « regret » de cette
situation : l'absence des socialistes ne s'explique que par leur volonté fixe
et réitérée de se dérober à l'appel qui leur était adressé. Il ne s'agit pas
d'une exclusion, comme eux-mêmes ont prétendu en dicter, — leur absence n'est
due qu'à leur abstention. M. Painlevé, en refusant tout d'abord de rester
dans un ministère Ribot sans socialistes, a suffisamment montré tout le prix
qu'il attachait à leur présence ; en formant aujourd'hui à son tour un
Cabinet sans socialistes, il n'est pas illogique, il reconnaît simplement que
les exigences socialistes sont impossibles à satisfaire, et que la nécessité
d'aboutir est encore plus urgente que la nécessité de se concilier des hommes
qui ne se prêtent à aucune conciliation. Le regret de M. Painlevé sera
généralement partagé, car le bienfait de l'union sacrée est de ceux auxquels
nul ne renonce d'un cœur léger. Nous sommes sûrs qu'un grand nombre de
socialistes pensent, comme M. Varenne, que leur parti a été mal inspiré, et
nous ne voulons pas douter de la sincérité de l'ordre du jour par lequel leur
groupe se déclare décidé à appuyer, « les jugeant sur leurs actes, ceux qui assumeront,
avec ou sans les socialistes, la charge du salut du pays ». Le
parti socialiste n'est, du reste, pas le seul qui ait cru devoir intervenir
dans le choix des collaborateurs dont M. Painlevé entendait s'entourer. Une
délégation du groupe radical-socialiste a fait une démarche in extremis
pour demander que le portefeuille de l'Intérieur fût confié à M. Renoult.
Cette démarche n'a abouti qu'au retrait volontaire de M. René Renoult, qui a
rendu au dernier moment son portefeuille de ministre d'Etat. Les autres
radicaux-socialistes qui avaient donné leur adhésion l'ont maintenue, et il
faut bien dire que la réunion du groupe qui leur demandait de la retirer
n'était pas assez imposante pour invoquer la discipline, car sur un groupe
qui compte officiellement 166 membres, 31 en tout avaient pris part à la
délibération, et 14 seulement contre 13 avaient voté pour le refus de
participation à la combinaison Painlevé. Il est permis d'espérer, dans ces
conditions, que la grande majorité des radicaux ne suivra pas ceux qui
prêchent déjà la guerre sainte contre un Cabinet où ils comptent pourtant 18
des leurs sur 28 membres pris dans les deux Chambres. Le langage du Radical,
qui est l'organe traditionnel du parti, semble, du reste, l'indiquer : « Dans
cette affaire, dit-il, sous couleur de principes, il y a trop de manœuvres
personnelles. M. Painlevé n'a rien à se reprocher, car il a fait tous ses
efforts pour rétablir l'union des républicains, qui n'a jamais été plus
nécessaire qu'aujourd'hui. » Quant à
l'attitude du pays, — auquel on ne paraît pas toujours suffisamment songer,
et auquel appartient pourtant le dernier mot, car c'est lui, sa sécurité et
même son existence qui sont en jeu, — elle est d'avance favorable à quiconque
montre la volonté et la force d'aboutir. Les refus, les intrigues, les
marchandages, les solutions négatives ne sont pas de saison, et, quand on les
formule sous prétexte de donner au gouvernement plus de vigueur, tout cela a
l'air d'un paradoxe. Ceux qui se défilent à l'heure de l'action sont mal
fondés à taxer les autres de manque d'énergie. La critique est un art où
excellent beaucoup d'hommes politiques, mais ce n'est pas cet art que
l'opinion est présentement en humeur d'admirer. Que des fautes aient été
commises, qui le nie ? Seuls ceux qui n'ont jamais rien fait ne se sont pas
trompés, mais la pire faute n'est-elle pas précisément celle de ne rien faire
? La modestie quand il s'agit de soi et l'indulgence quand il s'agit d'autrui
sont des qualités qui manquent un peu trop à certains esprits. Cette
prétention à l'infaillibilité est tout le contraire d'un indice de
supériorité. Le pays apprécie les hommes de bonne volonté, qui font de leur
mieux sans croire qu'ils font tout mieux que personne ; il applaudit ceux qui
poussent à la roue sans s'occuper de savoir si leurs amis sont sur le siège ;
il aime en un mot ceux qui font tout bravement leur devoir en aidant les
autres à faire le leur. Nous ignorons ce que le sort et le vote des Chambres
réservent au ministère Painlevé, nous sommes à un moment où les ministères
sont peut-être plus faciles à renverser qu'à former. Mais le pays, dans son
vieux bon sens, ne cache pas qu'il a en principe plus de sympathie pour ceux
qui les font que pour ceux qui les défont. 14 septembre 1917. ... Ainsi
constitué, le ministère Painlevé a-t-il un long avenir ? C'est le secret de
la Chambre. Il est évident qu'il peut s'attendre à une guerre au couteau de
la part des socialistes et de la part des radicaux qui se groupent autour de
M. Caillaux. Mais une partie des socialistes paraît décidée à ne pas emboîter
le pas aveuglément aux gens de Stockholm. Il s'en trouve bien une quarantaine
qui pensent, comme M. Alexandre Varenne, qu'on a fait faire « une lourde
faute » à leur parti en lui donnant l'air de persécuter M., Ribot parce qu'il
leur a refusé des passeports pour Stockholm. C'est de quoi, au contraire, ils
devraient lui savoir gré, car il leur a rendu là un fier service. Ils
seraient à leur aise en ce moment à Stockholm, après tout ce qu'on vient
d'apprendre ![1] De
même, il existe un grand nombre de radicaux qui y regarderont à deux fois
avant de renverser un ministère dont les deux tiers des membres sont
radicaux, et qui contient de vieilles illustrations du parti comme M. Léon
Bourgeois. Pour dire toute notre pensée, il y a même des radicaux qui
trouvaient, sans oser le dire tout haut, que les socialistes jouaient depuis
la guerre un rôle exagéré. Il n'était question que d'eux, et le parti
radical, qui dispose numériquement de la majorité dans les deux Chambres, était
comme attelé à leur char de triomphe. Ceux qui pensent ainsi ne sont pas
pressés de renverser un cabinet, qui est en somme un cabinet radical, tel
qu'il ne s'en est pas vu depuis bien des années. C'est l'impression que donne
ce matin, en attendant autre chose, l'organe officiel du parti, le Radical. C'est
pourquoi, tout en se gardant de vains pronostics, il est permis de dire que
le ministère Painlevé, s'il le veut, pourra tenir plus longtemps que ne se le
figurent ses adversaires et héritiers. Mais il faut qu'il le veuille, qu'il
n'hésite pas à se montrer, à dire ce qu'il veut et surtout à le faire. M.
Painlevé n'est pas un timoré ni un hésitant., Il est même probable que ses
adversaires ne feront que l'exciter à passer outre à leurs critiques s'ils
s'obstinent à le harceler à tort et à travers. Les
socialistes, qui ne manquent pas de sens pratique quand leur intérêt est en
cause, semblent se rendre compte de tout cela. Ils ont voté un ordre du jour
où ils attestent leur dessein de soutenir le ministère, ou du moins de ne le
juger que d'après ses actes. Nous savons ce que valent de tels ordres du
jour, qui n'engagent pas à grand'chose, mais celui-ci prouve au moins que les
socialistes ne sont pas sans inquiétude sur l'effet que peut produire leur
attitude négative, surtout à l'égard d'un homme d'État comme M. Ribot, qui a
toujours eu pour eux plutôt de la faiblesse que de l'intransigeance. En tout
cas, un fait restera. On peut faire un ministère sans les socialistes, et ils
ne se sentent pas si sûrs que cela qu'on ne puisse pas le faire durer. Journal de Rouen, 14 septembre 1917. EXPLICATIONS COMPLÉMENTAIRES
Les
socialistes se rendent compte du mauvais effet produit dans le public par
leur double refus d'entrer dans un ministère où figurerait M. Ribot. M.
Albert Thomas et M. Renaudel insistent tous deux ce matin sur ce fait que
leur veto ne portait pas sur la personne de tel ou tel membre de telle ou
telle combinaison, mais sur l'insuffisance générale des garanties d'action
offertes par la combinaison dans son ensemble. Cette explication, qui a pour
objet de dénier tout caractère personnel à l'exclusive socialiste, ne répond
pas tout à fait, semble-t-il, à ce que nous avons vu. C'est bien M. Ribot,
sous sa forme concrète, que les socialistes ont indiqué comme premier
obstacle à leur collaboration. Ils le lui ont déclaré à lui-même avec «
regret », avec courtoisie, mais avec fermeté. Ils n'en ont voulu ni comme
président du Conseil, ni comme ministre des Affaires étrangères. C'est
d'ailleurs leur droit, mais il faut croire que c'est un droit dont ils ne
tiennent pas à rappeler qu'ils ont usé. Soit, faisons comme eux, n'insistons
pas sur les questions de personnes. Mais
alors d'où vient leur refus d'entrer dans la combinaison Painlevé, plus
avancée dans son ensemble que plusieurs de celles auxquelles ils n'ont pas
cru devoir, dans des circonstances critiques, marchander leur concours ? A
quoi ont-ils discerné que le cabinet Painlevé, comme la veille le cabinet
Ribot, n'aurait pas la fermeté voulue pour répondre aux exigences de la
situation militaire, diplomatique et économique, si ce n'est pas au choix de
ses membres ? Et, en effet, M. Thomas et M. Renaudel déclarent que le
personnel des ministères proposés leur a paru inférieur à la tâche, au moins
comme volonté. Mais cette tâche quelle est-elle ? Si c'est uniquement de
mener la guerre à bonne et prompte fin, qui ne le désire ? Seulement les
socialistes désirent aussi autre chose. Le programme qu'ils ont soumis à M.
Painlevé contient toute une partie purement politique et sociale qui
n'intéresse guère la défense nationale. En réclamant l'adoption et
l'application immédiate de ce programme de parti, les socialistes ne pouvaient
avoir l'illusion de songer uniquement à la guerre. Ils cherchaient plutôt à
profiter des embarras de la guerre pour introduire dans nos lois le plus
clair de leurs revendications. Ils demandaient la mise en vigueur immédiate
de réformes que le pays n'a pas approuvées, qui ne lui ont même pas toutes
été soumises, et que la majorité de ses représentants n'est pas disposée à
voter parlementairement. Cette hâte n'a-t-elle pas pour but, n'a-t-elle pas
l'air au moins d'avoir pour but, de mettre l'énergie gouvernementale au
service de la guerre, évidemment, mais aussi au service des revendications
propres au socialisme ? Le
public ne juge donc pas si mal les choses quand il accuse « l'intransigeance
» socialiste d'avoir rompu, au moins superficiellement et momentanément,
l'union sacrée, et pas seulement pour des considérations de défense
nationale. Que cette rupture ne change rien au fond des choses en ce qui
touche la paix et la guerre, nous sommes heureux qu'on nous le dise et nous
ne demandons qu'à le croire, mais on peut s'y tromper, on s'y trompera
certainement chez l'ennemi. A qui la faute ? M. Albert Thomas a rendu assez
de services, et on lui en a fait assez largement compliment, pour qu'il ne
voie pas aujourd'hui de parti pris dans la surprise que son dernier geste a
produite. 15 septembre 1917. NOUS SOMMES EN GUERRE
Certains
l'oublient parfois, surtout dans les milieux purement politiques. M. Albert
Thomas tient à nous affirmer qu'il est de ceux au contraire qui ne pensent
qu'à cela. Il insiste ce matin doublement sur la nécessité de tout
subordonner à cette considération. Il a accordé sur ce sujet une interview à
un journal anglais, et il y revient plus longuement dans un article de l'Humanité.
Les idées et les déclarations de M. Albert Thomas ne sont pas négligeables.
Il a conquis par son labeur, sa méthode et les résultats qu'il a obtenus, la
sympathie de ceux qui font passer les réalités avant les étiquettes. Il
s'excuse de « bousculer une tradition » en ne se tenant pas dans la réserve,
au moins momentanée, que l'usage impose chez nous aux ministres nouvellement
sortis du pouvoir. M. Albert Thomas n'a pas besoin d'excuse. Il a raison de
croire qu'un ancien ministre reste et doit rester au service du bien public à
son banc de député, comme il l'était à la table du Conseil. Quiconque,
surtout dans les circonstances tragiques où nous vivons depuis trois ans,
croit avoir quelque chose d'utile à dire ou à faire, doit le dire ou le faire
sans fausse honte ni temps perdu. Qu'a
donc à nous dire l'ancien ministre de l'Armement ? D'abord que les
socialistes ne sont point rentrés sous la tente pour se mettre en grève
contre « l'union nationale ». Ils n'entendent ni rompre ni même
suspendre cette union, mais ils veulent qu'elle soit féconde et uniquement
consacrée à une vigoureuse conduite de la guerre. Ils ont refusé d'entrer
dans le ministère parce qu'il ne leur a pas paru composé d'une façon telle
que cette vigoureuse conduite de la guerre leur parût assurée. M. Thomas
reconnaît que le programme dont il réclame l'application est bien celui de M.
Painlevé, mais il estime que dans le choix de ses collaborateurs M. Painlevé
a donné trop de place aux considérations politiques, alors qu'il eût fallu ne
tenir compte que des compétences. M. Albert Thomas s'est séparé de M.
Painlevé, non par hostilité contre sa personne ou ses idées, mais parce qu'il
a trouvé que M. Painlevé lui-même sacrifiait un peu de ses idées au désir
d'obtenir certains concours. En soutenant le ministère actuel, s'il montre
l'activité voulue, M. Thomas et les socialistes qui pensent comme lui ne se
déjugeront pas, ils auront seulement l'agréable surprise de s'être trompés
sur ce qu'on pouvait attendre d'un gouvernement fait en dehors d'eux, quoique
nullement contre eux. Et
qu'est-ce qu'un « gouvernement de guerre » d'après M. Albert Thomas ? C'est «
un gouvernement organisé de telle sorte, par la répartition des services, par
leur subordination les uns aux autres, par l'autorité suprême du Comité de
guerre, que les besoins de guerre soient satisfaits au maximum ». C'est aussi
un gouvernement qui conçoit l'union morale comme « quelque chose de plus
qu'un assemblage de nuances politiques opposées. Il faut qu'elle devienne une
réelle force propulsive ». On ne peut mieux dire. M. Thomas annonce son
intention de faire campagne pour éclairer sur tout cela le pays. Espérons
qu'il trouvera d'abord un écho dans son propre milieu, et que le Congrès de
Bordeaux nous donnera le spectacle d'un parti socialiste unanimement animé
d'un pareil esprit. Ce programme, dit M. Thomas, est certainement « celui de
la majorité des Français ». De cela nous ne doutons pas ; nous verrons d'ici
peu s'il est aussi celui de la majorité — et surtout de la grande majorité —
des congressistes de Bordeaux. Nul ne le souhaite plus que nous. 18 septembre 1917. Certains
radicaux-socialistes ne paraissaient pas beaucoup mieux disposés que les
socialistes à l'égard du ministère Painlevé, mais l'ensemble de leur parti se
montra peu enclin à les suivre. LES RADICAUX UNIFIÉS
Le
parti radical a toujours eu beaucoup de peine à s'entendre pour une action ou
pour un vote, parce qu'il n'a jamais eu ni un programme ni même un état
d'esprit commun à tous ses membres. Au début de la législature, pour faire
cesser ces tâtonnements qui enlèvent forcément à leur parti un peu et même
beaucoup de l'influence que son effectif parlementaire nominal semblerait
devoir lui assurer, un certain nombre de ses membres décidèrent la formation
d'un groupe radical-socialiste « unifié », dont l'accès impliquait l'adhésion
catégorique à un programme défini. En dépit de cette tentative, l'unification
est restée à peu près théorique. On l'a encore vu hier. Le groupe délibérait
sur l'attitude à prendre à l'égard du ministère. Sur 166 membres inscrits, la
moitié à peu près étaient présents, ce qui n'est pas mal, ce qui est même
bien, mais après avoir entendu le pour et le contre, ce groupe imposant n'a
abouti qu'à un ordre du jour pur et simple, ce qui revient à dire — on prend
la peine de nous l'expliquer — qu'il se réserve de juger le gouvernement sur
ses déclarations et sur ses actes. Rien de plus sage assurément, mais
était-il bien nécessaire de se réunir en grand apparat et de discuter
longuement pour arriver à cette banalité ? N'est-ce pas le devoir de tout
homme consciencieux de juger un gouvernement, et même n'importe qui, sur ses
déclarations et sur ses actes ? Il est vrai qu'en politique les jugements
préconçus sont plutôt la règle, mais « nous sommes en guerre » et on ne peut
que féliciter le parti radical de ne manifester aucun parti pris. Il est
permis d'en conclure que le cabinet Painlevé ne rencontrera pour son début
aucune opposition systématique, que ses adversaires radicaux ou socialistes
seront obligés de biaiser, et que ses chances de durée dépendent surtout de
lui, de l'impression qu'il produira par ses paroles aujourd'hui, par ses
actes demain. 19 septembre 1917. Le nouveau ministère se présenta devant les
Chambres, le 18, et donna lecture de sa déclaration ministérielle qui
abordait les questions pendantes en ces termes : L'heure
n'est ni aux longs discours, ni aux longs programmes. Rassembler toutes les
forces matérielles et morales de la nation pour la phase suprême de la lutte,
c'est le devoir auquel le gouvernement doit et veut se consacrer tout entier. La
guerre, à mesure qu'elle se prolonge, exige de tous une abnégation plus
complète et un plus grand esprit de sacrifice ; plus nous nous rapprochons du
terme, plus la résistance morale de la nation deviendra l'élément essentiel
de la victoire. C'est contre cette résistance morale que nos ennemis, n'ayant
pu nous vaincre sur les champs de bataille, annoncent qu'ils vont redoubler
d'efforts. Au gouvernement de redoubler de vigilance contre ces entreprises
insidieuses et d'énergie contre ceux qui s'y prêteraient. Dans
les instructions ouvertes, comme dans celles qui pourraient s'ouvrir, la
justice suivra son cours sans hésitation, sans faiblesse, sans qu'il soit
tenu compte d'aucune considération de personnes. Quiconque se fait le
complice de l'ennemi doit subir la rigueur des lois... Si la
France poursuit cette guerre ce n'est ni pour conquérir ni pour se venger,
c'est pour défendre sa liberté et son indépendance, en même temps que la
liberté et l'indépendance du monde. Ses revendications sont celles du droit
même ; elles sont indépendantes du sort des batailles. Elle les proclamait
solennellement en 1871, alors qu'elle était vaincue ; elle les proclame
aujourd'hui qu'elle a fait sentir à ses agresseurs le poids de ses armes. Désannexion
de l'Alsace-Lorraine, réparation des préjudices et des ruines causés par
l'ennemi, conclusion d'une paix qui ne soit pas une paix de contrainte et de
violence renfermant en elle-même le germe de guerres prochaines, mais une
paix juste où aucun peuple puissant ou faible ne soit opprimé, une paix où
des garanties efficaces protègent la société des nations contre toute
agression d'une d'entre elles : tels sont les nobles buts de guerre de la
France, si on peut parler de buts de guerre quand il s'agit d'une nation qui,
pendant quarante-quatre ans, malgré ses blessures ouvertes, a tout fait pour
éviter à l'humanité les horreurs de la guerre. Tant
que ces buts ne seront pas atteints, la France continuera de combattre.
Certes, prolonger la guerre un jour de trop, ce serait commettre le plus
grand crime de l'histoire ; mais l'interrompre un jour trop tôt serait livrer
la France au plus dégradant des servages, à une misère matérielle et morale
dont rien ne la délivrerait plus.... Ce
document se terminait par les déclarations ordinaires sur la nécessité de
sacrifier les intérêts particuliers à l'intérêt général, sur l'œuvre de
reconstitution qui s'imposerait au lendemain de la guerre et sur les raisons
d'espérer que donnait la situation militaire. LE DÉBUT DU MINISTÈRE PAINLEVÉ
La
déclaration du nouveau ministère paraît banale. Tant mieux. Si elle paraît
banale, c'est en effet qu'elle exprime le sentiment de tous. Et quand ce
sentiment est justement celui qui convient à la situation, quand ce sentiment
répond exactement aux nécessités des heures tragiques que nous vivons, il n'y
a pas à chercher l'originalité. Une déclaration ministérielle n'est pas une
œuvre d'art, un morceau à effet qu'une pointe de paradoxe relève
agréablement, c'est un programme d'action pratique et immédiate. Et si ce
programme est bien celui qu'attend ou réclame l'opinion, sa banalité
apparente est, au point de vue politique, un mérite et un gage de succès. Ce
n'est pas, évidemment, à propos des buts de guerre qu’il y a lieu de chercher
l'originalité. Ceux de M. Painlevé sont ceux de M. Ribot, comme ils sont ceux
de M. Albert Thomas, et cette unanimité est une des bases les plus fortes de
l'Union nationale. Le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie figure
dans la réponse des socialistes français au questionnaire de Stockholm, et
les révolutionnaires russes eux-mêmes ont fini par comprendre qu'une pareille
restauration du droit est tout le contraire d'une annexion, puisque c'est,
suivant le mot pittoresque de M. Vandervelde répété par M. Painlevé, une «
désannexion ». De même, la réparation des ruines causées par l'ennemi n'est
pas une contribution de guerre, dans le genre de celle que l'Allemagne nous a
infligée en 1871. L'Allemagne n'aurait rien à dire au point de vue du droit
si on lui appliquait la peine du talion, à plus forte raison ne peut-elle
voir dans de simples dommages-intérêts une prétention excessive et
humiliante. Nos conditions de paix ne sauraient vraiment passer pour contenir
« le germe de guerres prochaines » ; notre souci de ne signer qu'une paix
durable « exempte de contrainte et de violence », est manifeste à qui prend
la peine d'examiner nos demandes. Et quand nous y ajoutons le désir de «
garanties efficaces pour l'avenir », on ne peut nous accuser d'agir de façon
à contrarier l'accomplissement de ce désir. « Nos revendications sont celles
du droit même, elles sont indépendantes du sort des batailles », elles
s'appuient sur un principe qui n'a rien de commun avec celui de la force.
Tout cela est devenu banal chez nous ; la paix sera faite quand tout cela
sera devenu banal outre-Rhin. Nous ne
comptons pas sur la seule force de la persuasion. Nous savons trop bien à qui
nous avons affaire. « Nous sommes en guerre » et ce ne sont ni les
philosophes, ni les moralistes, ni même les apôtres qui ont pour l'instant le
dernier mot. C'est pourquoi la Déclaration insiste sur la nécessité de
coordonner plus méthodiquement et plus impérativement que jamais toutes les
forces du pays en vue de la défense nationale. C'est encore ce que tout le
monde demande, ce que toutes les Déclarations ont promis depuis trois ans, et
ce que tous les ministères ont cherché à réaliser avec un succès relatif. Le
dernier-né sera-t-il plus heureux ? On ne peut ici que l'attendre à ses
actes, et surtout aux effets de ses actes. Une Déclaration ne peut que poser
le problème, en indiquer tout au plus les éléments, il est certain que la
première chose à faire pour arriver au maximum d'utilisation de nos forces
matérielles, c'est d'abord de les bien connaître, de comparer les besoins aux
possibilités, d'accroître la production pour répondre aux besoins et, si
l'équilibre ne s'établit pas, de restreindre la consommation la moins
nécessaire au profit de la consommation qui ne peut attendre, celle de
l'armée. Tout cela est plus facile à dire qu'à faire, évidemment, mais tout
ce qu'on peut demander à une Déclaration ministérielle, c'est de le dire. Au
ministère ensuite de le faire, et il semble équitable, en attendant, de lui accorder
cette forme de crédit limité qui s'appelle un vote de confiance. La
seule particularité notable de la Déclaration d'hier, c'est le passage
concernant les affaires judiciaires qui touchent à la politique. Il est
entendu qu'un gouvernement a pour premier devoir, en tout temps, d'assurer le
cours de la justice « sans hésitation, sans faiblesse, sans qu'il soit tenu
compte d'aucune considération de personnes ». Mais ce devoir a plus ou moins
d'occasions de se traduire en actes. Pour le moment, il en a malheureusement
beaucoup. Sans exagérer ni généraliser les défaillances déjà constatées et
celles qui ne sont encore que soupçonnées, on peut dire que l'opinion en est
pour le moins très affectée et qu'elle n'aurait aucune indulgence pour les
tentatives de sauvetage ou d'atermoiement qu'elle croirait deviner. Elle
n'aime ni ne cherche le scandale et elle est bien d'avis que l'œuvre de la
justice doit se poursuivie dans une atmosphère de recueillement et
d'impartialité. Mais, pour être patiente, elle a besoin d'être sûre que la
lumière sera faite et les sanctions appliquées sans complaisances ni temps
perdu. Le gouvernement en a pris l'engagement ; il n'y a pas de raisons de
l'accuser d'arrière-pensées, et déjà la demande de poursuites dont la Chambre
est saisie témoigne de sa volonté d'aller vite. Soit. Le pays attendra ce
qu'il faudra, qu'on n'oublie pas cependant qu'il attend. Le
débat sur la Déclaration a été à peine amorcé hier. Les premiers orateurs
n'ont pas réussi à intéresser beaucoup la Chambre, qui, comme le pays, a plus
de hâte d'entendre M. Painlevé que M. Augagneur. Tout le monde répète que «
l'heure n'est pas aux longs discours », malheureusement cette constatation
n'a jamais empêché un orateur de placer un discours. 20 septembre 1917. Le
débat se termina le lendemain par un ordre du jour de confiance qui fut
adopté à l'unanimité des votants, mais 131 députés, dont 86 socialistes
unifiés, s'étaient abstenus. LE VOTE DE CONFIANCE
La
Chambre a voté l'ordre du jour de confiance à l'unanimité des votants. Mais
l'unanimité des votants n'est pas l'unanimité tout court. L'ordre du jour a
été voté par 368 voix, et personne n'a voté contre, seulement il y a 131
abstentions volontaires. Ce sont, en partie, des mécontents dont le
mécontentement n'a pas voulu se traduire par autre chose que par le silence. Les
socialistes, au nombre de 86, forment à eux seuls plus de la moitié de cette
opposition latente. M. Renaudel en a donné les raisons à la Chambre, il les
donne de nouveau dans l'Humanité, sans qu'on arrive à les bien saisir. Tout
en répudiant les considérations de personnes, il explique que la composition
du Cabinet laisse aux socialistes l'impression que ce Cabinet manquera
d'énergie ; tout en approuvant en gros le programme de M. Painlevé, il garde
des doutes sur l'aptitude du gouvernement actuel à réaliser ce programme. Les
paroles ne lui suffisent pas pour accorder sa confiance, il lui faut des
actes. Rien de plus prudent, mais enfin, un nouveau ministère, dans sa
déclaration et au cours du débat inaugural, ne peut pourtant apporter que des
paroles. Il y a
autre chose, et cette autre chose n'est pas un mystère. L'attitude des
socialistes est présentement gênée par la proximité de leur Congrès de
Bordeaux. Les majoritaires d'hier ne veulent pas avoir l'air de faire trop de
concessions à l'Union nationale et pas assez à l'Union socialiste. Ils
s'accrochent aux minoritaires pour ne pas s'en laisser isoler, et de leur
côté les minoritaires éprouvent un sentiment analogue à l'égard des
kienthaliens. Ce glissement général implique un certain embarras dans l'attitude
et dans le langage de ceux qui ont mandat de parler au nom du parti tout
entier, sans en compromettre la frêle et provisoire unité. M. Painlevé n'a pu
que renouveler l'expression de son regret de n'avoir pu s'assurer la
collaboration des socialistes. Ce regret est partagé, nous l'avons vu, par un
certain nombre de socialistes, mais pour le moment, ce ne sont pas ceux-là
qui tiennent le haut du pavé. Les
abstentionnistes comptent aussi un certain nombre de radicaux. On se rappelle
que la réunion du groupe des radicaux unifiés n'avait pu aboutir à une
résolution sur le vote à émettre. En fait, 24 seulement se sont abstenus.
Comme le groupe compte officiellement 166 inscrits, ce n'est pas beaucoup.
Parmi eux on remarque, il est vrai, plusieurs hommes connus comme M.
Caillaux, M. Dalbiez. Nous ne citons pas M. Turmel qui avait l'excuse d'être
à Loudéac. Ces abstentionnistes sont, dit le Pays, « les meilleurs tenants de
la démocratie ». Nous ne discuterons pas cette flatteuse appréciation. En
tout cas, ils n'en sont pas pour l'instant les chefs les plus écoutés, car M.
Caillaux a dû retirer ou renoncer à présenter sa candidature à la présidence
de la commission du budget. Les
déclarations de M. Painlevé ont été et ne pouvaient être que la paraphrase de
sa Déclaration. Sans attacher beaucoup d'importance aux phrases, la Chambre
attendra le gouvernement à ses œuvres. Avoir un plan, s'y tenir, et
s'organiser de manière à le réaliser, c'est le rôle du gouvernement, rôle
ingrat et peu glorieux dans le détail, « qui ne prête pas, a dit avec raison
M. Painlevé, aux effets d'éloquence ». M. Painlevé a pourtant trouvé des accents
éloquents, des accents d'honnête homme, pour dénoncer et annoncer qu'il
allait traquer sans pitié « ces personnages qui vivent sur les confins
obscurs de la finance, de la politique, de la presse et de la police, et qui
échappaient aux recherches d'une administration en offrant leurs services à
une autre ». Il nous promet qu'on ne verra plus cela, et il espère que le
public et la presse ne donneront pas à quelques scandales misérables une
place disproportionnée. Il ne faut tout de même pas que la « prise de la cote
304 soit effacée par le suicide d'un Almereyda ». Evidemment,
ce n'est pas là l'échelle des valeurs. M. Painlevé paraît compter un peu sur
la censure pour remettre, d'accord avec les journaux, les choses au point. La
bonne volonté de la presse est acquise à tout sacrifice patriotique, et la
nécessité de la censure est admise. On admettra même, comme le demande M.
Painlevé, que les décisions de la censure soient suivies de sanctions quand
elles sont violées. Du moment qu'on a une censure, il faut qu'elle soit obéie
quand elle a parlé. Mais on voudrait être sûr que la censure mérite la
confiance que met en elle le président du Conseil. Le passé nous laisse des
doutes. Tant qu'il y aura la guerre, nous aurons besoin d'une censure, et
tant qu'il y aura une censure elle fera des maladresses. C'est inhérent à la
nature humaine. Croit-on que le contrôle parlementaire, ce contrôle dont le
président du Conseil a salué les services, ne rende que des services ? La
conclusion de ce débat c'est que le ministère Painlevé dispose dans la
Chambre d'une majorité, mais qu'il doit s'attendre à y trouver une
opposition. Ce n'est plus l'union sacrée et les votes unanimes du début.
Toutefois la majorité et l'opposition ne sont ni l'une ni l'autre très
résolues. Elles attendent. Il dépend du gouvernement d'affermir l'une et de
ramener l'autre par ses actes, et encore plus peut-être par l'impression
d'une volonté maîtresse de ses actes. 21 septembre 1917. Pendant
que se constituait le ministère Painlevé, la situation s'aggravait en Russie.
Le gouvernement révolutionnaire de Kerenski avait triomphé au commencement de
juillet d'une tentative d'insurrection faite par les maximalistes, mais il
n'avait pas osé profiter de l'occasion pour procéder aux mesures de
répression qui auraient pu le consolider. Il en résulta que la propagande
maximaliste continua à ravager l'armée malgré les efforts du nouveau
généralissime Kornilof, qui ne se lassait pas de dénoncer le péril et qui
n'avait accepté le commandement que sous conditions. Le
gouvernement, croyant s'affermir, convoqua à Moscou une grande « Conférence
d'État » qui réunissait des représentants de toutes les classes, associations
et organisations de la Russie. On y voyait côte à côte des délégués des
soviets, des zemstvos, des municipalités, des universités et de la Douma. M.
Kerenski prononça à cette occasion (26 août) un discours à la fois sobre et énergique qui
sonnait la cloche d'alarme et annonçait que sa patience était à bout, qu'elle
avait atteint sa limite « et que ceux qui la franchiraient se heurteraient à
un pouvoir qui leur ferait se rappeler le temps du tsarisme ».
Malheureusement rien de solide ne pouvait sortir d'une Conférence qui n'avait
pas été élue et qui n'avait qu'un rôle consultatif. Kornilof avait insisté
sur la désagrégation militaire et donné clairement à entendre que si des
solutions énergiques n'étaient pas adoptées pour restaurer la discipline au
front, dans les usines et dans les chemins de fer, la Russie allait aux
abîmes. Aucune des mesures de salut public indispensables ne fut prise et la
Conférence se sépara, le 29 août, sans résultat. Les prévisions de Kornilof
ne se réalisèrent que trop vite, car, dès le 1er septembre, les Allemands
attaquaient la ligne de la Dvina et, le lendemain, l'armée russe battait en
retraite, évacuant sans avoir voulu la défendre, la forteresse de Riga,
capital Livonie. Qu'allait-il
sortir de cette situation lamentable ? Le gouvernement, qui donnait de plus
en plus l'impression d'être incapable ou hors d'état de passer des paroles
aux actes, semble avoir songé à un acte de vigueur d'accord avec le
généralissime ; mais lorsque celui-ci essaya d'agir et envoya à Kerenski un
ultimatum demandant pleins pouvoirs pour constituer lui-même un nouveau
gouvernement, il fut destitué le 10 septembre, inculpé de rébellion, et le
gouvernement commit l'imprudence d'appeler à la rescousse les maximalistes,
en mettant en liberté ceux qui avaient été arrêtés au mois de juillet et en
les armant lui-même soi-disant pour défendre l'œuvre de la révolution.
Kornilof tenta une marche sur Petrograd, mais ne se voyant pas soutenu, il
comprit que sa tentative n'avait plus de raison d'être. Il se rendit à son
ancien chef, Alexief, que Kerenski lui avait envoyé comme négociateur. Le
gouvernement révolutionnaire proclame alors officiellement la République (16 septembre) à la tête de laquelle est un
Directoire de cinq membres, mais cette transformation du gouvernement ne
changeait rien à sa faiblesse. Profitant
de la défaillance progressive de la Russie, l'Allemagne cherchait de plus en
plus à semer, — chez nous surtout, — des bruits de paix, mais toutes ses
manœuvres se heurtaient à un scepticisme motivé. LES DISCUSSIONS SUR LA PAIX
... Ils
se figurent encore, ils se figurent toujours que des bruits de paix
habilement répandus énerveront notre moral. Mais il faudrait pour cela que
nous eussions perdu de vue les origines de la guerre et le danger de demain.
« Ce serait un crime, ont répété M. Ribot et M. Painlevé, de faire la guerre
un jour de trop, mais ce serait une folie pire que de faire la paix un jour
trop tôt, au risque d'avoir à recommencer une pareille épreuve dans quelques
années. » Rien de plus juste. Nous ne nous battons ni pour la gloire, ni pour
des conquêtes ; nous nous battons contre des gens qui ne rêvent que la gloire
et les conquêtes, ce qui est tout le contraire. Nous sommes bien forcés de
tenir compte de cet état d'esprit et de nous en défier pour l'avenir, après
l'avoir vu à l'œuvre dans le passé. C'est
pourquoi nous sommes bien forcés de rester sur la réserve, de nous méfier
jusqu'à preuve palpable de bonne volonté, de toutes ces intrigues pacifistes
qui rayonnent autour de l'Allemagne, comme les toiles autour de l'araignée.
La presse allemande joue son rôle, même celle qui a pour fonction de paraître
attaquer le gouvernement pour excès de conciliation. Tout cela est de la
comédie. Le gouvernement allemand veut se donner l'air de nous faire de
grands sacrifices, en ameutant d'avance contre ses prétendues concessions les
dogues du pangermanisme. Ne donnons pas dans le panneau... On espère de nous
deux choses : ou bien du découragement si la paix, après avoir paru proche,
s'éloigne à nouveau, — ou bien une acceptation hâtive de conditions mal
définies qui, après coup, se définiraient à notre désavantage. Evitons ce
double écueil... Leur
diplomatie a des qualités, mais aussi que de bévues ne commet-elle pas par
excès de zèle ? Toutes ses malpropretés diplomatiques en Argentine, au
Mexique et un peu partout, font leur effet. Les Allemands ont beau affecter
de ne pas comprendre ce dont il s'agit, et de dire que ce sont des accidents
individuels, personne n'est ici leur dupe. Les dupes du pacifisme
germanophile ont de moins en moins d'excuse, et il y en a de moins en moins.
La « propagande infâme » est d'ailleurs gênée par les coins de vérité qui
apparaissent chaque fois qu'on a l'occasion d'en étudier le mécanisme. Plus
nous sommes amis de la paix, plus nous nous méfions des amis de la paix qui
n'ont pas l'air de songer au lendemain de la paix... Journal de Rouen, 22 septembre 1917. La
méfiance à l'égard de l'Allemagne et de sa diplomatie était d'autant plus
naturelle que venaient d'être révélées, par le gouvernement américain, les
lettres où le ministre allemand à Buenos-Aires, le comte de Luxbourg,
conseillait à son gouvernement de continuer à couler les navires argentins,
mais « sans laisser de traces », et traitait d’« âne bâté » le ministre des
Affaires étrangères du pays auprès duquel il était accrédité. L'opinion en
Argentine en fut naturellement fort émue et la rupture des relations
diplomatiques, malgré un tardif et incomplet désaveu du gouvernement
allemand, fut votée à une majorité considérable par la Chambre argentine.
Toutefois, le Président ne donna, pour le moment, aucune suite à l'affaire,
et le comte de Luxbourg, sous différents prétextes, resta dans le pays et y
continua ses menées. La
bonne volonté pacifique des empires centraux paraissait d'autant moins digne
de créance qu'ils n'avaient pas encore répondu à la note du Pape qui
proposait des bases pratiques de négociation. L'Allemagne et l'Autriche se
décidèrent enfin à répondre par des lettres datées du 19 septembre 1917, qui
se gardaient bien de formuler quoi que ce soit de précis. Aussi ces deux
réponses ne firent-elles au Vatican et chez tous les belligérants qu'une
médiocre impression. Tout le monde comprit qu'il s'agissait de donner le
change et de déplacer les responsabilités. Suivant l'aveu ingénu de la
Gazette de Cologne : « la réponse allemande est conçue de telle manière et
dans un tel esprit que si la guerre se prolonge, toute la responsabilité en
retombera sur l'Entente. » L'EFFET PRODUIT PAR LES RÉPONSES AUSTRO-ALLEMANDES
Les
réponses de l'Allemagne et de l'Autriche à la note du pape ont ceci de bon
qu'elles ne rendent pas facile le rôle des pacifistes prêts à se jeter sur la
moindre bonne parole de l'ennemi comme sur une aubaine. Si le kaiser avait
daigné émettre la moindre bonne promesse, même vague, à l'égard de la
Belgique, s'il avait daigné parler, même sans rien, promettre, de la question
de l'Alsace-Lorraine, on aurait vu les kienthaliens faire chorus avec les
maximalistes russes pour entamer un Te Deum laïque. Mais l'orgueil de la
maison de Hohenzollern ne permet pas de telles ouvertures, même verbales ;
Guillaume s'est tenu, botté et casqué, comme l'ange de miséricorde,
toutpuissant, mais généreux qu'on a injustement forcé de tirer l'épée des
vengeances divines, et qui consentira à la remettre au fourreau s'il est bien
entendu qu'il est le vainqueur. Cette attitude surprend ceux qui ne
connaissent pas l'état d'esprit féodal et autocratique dont il se glorifie d'être
le représentant, et qui est partagé là-bas par tout ce qui appartient aux
cercles dirigeants. Comment veut-on qu'un « surhomme » de cette espèce
consente à parler comme tout le monde ? Il n'a même pas conscience de trahir
la vérité, car, à ses yeux, la vérité, c'est ce qu'il a dit, et simplement
parce qu'il l'a dit. De même que « la force crée le droit », aux yeux des
Allemands, la parole du kaiser crée la vérité. Le
Saint-Père lui-même est, nous dit-on, un peu déçu du vide grandiloquent du
verbe impérial. Le pape ne peut cependant ignorer à ce point la psychologie
de Guillaume. Seulement, il a dû croire que l'initiative, pour le moins
encouragée, par l'Austro-Allemagne, à laquelle il s'était laissé entraîner,
méritait un peu plus de considération. On le comble évidemment de
compliments, mais le meilleur compliment serait de l'écouter, de prendre un
peu au sérieux ses suggestions. L'empereur d'Autriche ne demanderait pas
mieux, on peut en être sûr, mais son allié le surveille et tient la plume
quand « le brillant second » rédige un document. Vous connaissez la
plaisanterie classique : « Pour faire un canon, vous prenez un trou et vous
mettez du bronze autour. » C'est ce qu'a fait Guillaume : il a pris du vide
et il a mis de la prose autour. La
presse allemande admire beaucoup ce travail, ou du moins a reçu la consigne
de l'admirer. Elle demande maintenant aux Alliés de faire connaître leurs
conditions, puisque les empires centraux ont fait connaître les leurs, en
principe. Elle a même un raisonnement grandiose. Si les empires centraux
n'ont pas parlé des questions concrètes et précises que la paix doit
résoudre, c'est « pour ne pas compliquer les choses ». Il est bien plus
simple, en effet, de tout laisser dans l'obscurité. Une fois qu'on sera
autour du tapis vert, on allumera les lampes. Mais nous autres, qui aimons
bien voir un peu d'avance autour de quel menu et à côté de qui on nous
demande de nous asseoir, cette savante obscurité ne nous suffit pas. Même
les neutres estiment qu'on ne leur en donne pas pour leur argent. La presse
allemande, habilement manœuvrée, avait tellement polémiqué autour de la
Belgique que personne ne pouvait se douter qu'il n'y aurait pas de tout cela
le moindre écho dans les documents élaborés depuis six semaines dans le
secret des chancelleries. Il est vrai que les incorrigibles badauds
commencent dès maintenant à mordre à un autre hameçon. Les notes au pape
n'ont rien dit, c'est vrai, mais le chancelier va parler, il va être explicite
devant le Reichstag le 27 courant. C'est ce jour-là qu'on va tout savoir, ou
du moins qu'on va savoir quelque chose. Que de fois nous a-t-on annoncé des
discours sensationnels du chancelier, ou de son prédécesseur ! Et jamais il
n'en est sorti rien que du vent. On ne
saurait trop le répéter, et il faut bien le répéter, puisque tout le monde
n'en paraît pas encore convaincu, l'Allemagne est dans la situation
embarrassée d'un pays qui veut la paix, mais qui ne la veut pas — pas encore
— aux seules conditions qui la rendent possible. Le kaiser cherche à tout
prix à obtenir une paix qui ne lui coûte pas son prestige ; mais à moins,
pour parler comme M. Hervé, d'être « bêtes comme des maximalistes russes »,
nous ne nous prêterons pas à ce petit jeu. Nous n'avons pas à sauvegarder le
prestige de l'empereur, nous n'avons pas à le préserver du mécontentement de
ses sujets, à supposer que ceux-ci, un jour ou l'autre, aient l'impertinence
de lui demander des comptes. Il ne dépend pas de nous de changer le
gouvernement de l'Allemagne ; mais, au moins, il ne faut pas nous demander de
consolider le gouvernement militariste auquel le monde doit une catastrophe
sans précédent. Ce qui
est curieux et inexplicable, — à moins que l'explication ne se trouve tout
bonnement dans les crédits dépensés par la propagande allemande pour « éclairer »
l'étranger, — ce qui est donc curieux et honnêtement inexplicable, c'est de
voir des gens qui se disent démocrates et même révolutionnaires, des gens qui
ne songent qu'à la liberté et au bonheur des peuples, aider le kaiser à
sauver sa mise, c'est-à-dire à continuer sa sanglante industrie. Car il n'y a
pas d'équivoque possible. Si par une paix boiteuse, comme celle à laquelle
nos kienthaliens nous invitent, l'Allemagne sort indemne de cette aventure,
son gouvernement pourra continuer à plastronner. On entendra de nouveau
parler de poudre sèche, d'épée aiguisée, l'ère de la paix armée continuera,
et tout sera à recommencer. Il y
aura l'arbitrage, dira-t-on ? Mais l'arbitrage accepté par l'Allemagne ne
l'engage à rien, car, dans sa note, l'Allemagne ne parle que d'un arbitrage «
compatible avec les intérêts vitaux de l'empire et du peuple allemands, ». Ce
qui revient à dire que l'arbitrage sera obligatoire pour les autres, mais
facultatif pour l'Allemagne, seule juge de ses « intérêts vitaux ». Au
surplus, même si l'Allemagne, sans être vaincue ni modifiée, acceptait sur le
papier l'arbitrage sans réserve, nous savons que sa signature ne la gênerait
guère. Bethmann-Hollweg nous a expliqué cela. Un « chiffon de papier » ne
saurait être mis en balance, avec les « intérêts vitaux » de l'empire
allemand. De
quelque côté qu'on la retourne, la note allemande est hautainement ironique,
elle se moque du pape comme elle se moque de tout ce qui n'est pas le droit
du plus fort. Ce n'est pas nouveau, mais c’est tout de même cette fois un peu
plus visible. Les naïfs les plus incurables ne peuvent s'y tromper. Depuis
qu'elle a dépassé Riga, l’Allemagne pense n'avoir même plus besoin
d'hypocrisie. Journal de Rouen, 25 septembre 1917. Devant le peu de succès de sa prose négative,
l'Allemagne crut devoir ajouter quelque chose, mais en se gardant
précieusement de s'engager par écrit. Par une « note verbale » transmise au
nonce de Munich, elle fit connaître ses intentions à l'égard de la Belgique. 1°
L'Allemagne consent au rétablissement de l'indépendance de la Belgique ; 2°
L'Allemagne contribuera au payement des compensations payables à la Belgique
pour les dommages qui lui ont été causés par la guerre ; 3° La
Belgique devra garantir que, dans l'avenir, toute menace comme celle qui a
assailli l'Allemagne en 1914 sera exclue ; 4° La
Belgique devra conserver la séparation administrative entre les Flandres et
la Wallonie, séparation qui correspond au désir de la majorité de la
population belge, et à laquelle l'Allemagne est intéressée en raison de
l'analogie ethnique entre les sentiments de la Belgique et ceux de
l'Allemagne ; 5°
L'Allemagne devra posséder le droit de développer librement ses entreprises
économiques en Belgique et surtout à Anvers. Après
qu'elle eut fait le tour de la presse des deux mondes, le gouvernement
allemand fit démentir par l'agence Wolff cette « note verbale », dont le
texte avait été communiqué aux journaux par le bureau de la presse annexé au
ministère des Affaires étrangères à Berlin. Il ne s'agissait plus que d'une
conversation qui avait eu lieu le 17 septembre, c'est-à-dire avant la remise
de la réponse officielle, ce qui permettait d'affirmer que la « note verbale
» du 17 n'était pas un complément de la réponse du 19. Cette finesse
diplomatique ne changeait rien au fond des choses et en changeait bien peu la
forme. LE CRABE
C'est
tout à fait à lui que fait penser la diplomatie allemande. Sa marche oblique,
fuyante, tortueuse, est bien celle du crabe qu'on vient d'extraire de son
trou de rocher et qui ne pense qu'à y rentrer. Chaque pas est suivi d'un pas
en sens contraire, et surtout l'animal cherche invinciblement à s'enfoncer,
par une fuite de côté, dans le sous-sol favorable aux œuvres ténébreuses.
Ceux qui se figurent qu'on peut négocier avec l'Allemagne, qu'il n'y a qu'à
s'asseoir avec elle autour d'un tapis vert pour arriver à un résultat, sont
bien aveugles, — ou bien aveuglés. La diplomatie allemande ne se pique
d'aucune correction, même élémentaire. Elle ment et se contredit sans la
moindre hésitation, presque avec volupté. Et quand on sait, — comme les
Américains le savent et l'ont montré maintenant — ce dont elle est capable
dans la voie du crime sur et simple, comment s'étonner qu’elle ait des
procédés incorrects ? La correction est le moindre de ses soucis. On en
peut juger par la note verbale relative à la Belgique. Cette note verbale a
été publiée et signalée par les journaux allemands. L'Agence française qui
l'a transmise la connaissait par une communication du Bureau de la Presse
annexé au ministère des Affaires étrangères à Berlin. Elle avait été
présentée et commentée par la presse allemande comme officielle. Et
aujourd'hui, l'agence Wolff annonce que cette note verbale n’a jamais existé.
Et c'est après deux jours que paraît ce démenti. Bien mieux, le chancelier
Michaëlis, devant la grande commission plénière du Reichstag, insiste sur la
volonté de l'Allemagne de, ne s'engager à rien, et de ne faire connaître ses
buts de guerre qu'au dernier moment, de manière à pouvoir marchander sans
gêne ni réserve avec ceux qui auraient la naïveté d'entrer avec elle en
pourparlers. Et, renchérissant sur son chef, le ministre des Affaires
étrangères, M. de Kuhlmann, déclare que cette note n'est et ne peut être
qu'une « invention française, et une des plus impudentes qu'il ait connues
dans sa carrière ». Le pauvre homme ! Il en a vu pourtant. Naturellement,
au moment même où le gouvernement allemand dément une chose, il la reconnaît
par ailleurs. Il en faut pour tous les goûts. Les dépêches de Suisse,
d'origine allemande, expliquent que la note au pape n'a pas été suivie d'une
« note verbale », mais accompagnée tout de même d'explications verbales.
Cette escobarderie est bien dans le goût de la maison. Une « note verbale »,
c'est une note dont il reste un témoignage écrit. « N'écrivez jamais »,
disait un célèbre malfaiteur. L'Allemagne n'a pas écrit. Elle a seulement
parlé. Il n'y a pas eu « note verbale », mais « conversation ». Seulement de
cette conversation il ne subsiste aucune trace écrite, ce qui permet de tout
démentir au besoin. Verba volant. Mais,
direz-vous, à quoi riment toutes ces hypocrisies ? Elles tendent toujours au
même but : amorcer la paix, sans s'engager à rien, avec des niais qui se
lieraient d'avance les mains. Et ces niais, qui sont innombrables chez les
Russes, ne sont pas absolument inconnus chez nous. Les quatre kienthaliens
qui ont refusé les crédits de guerre en sont des échantillons Ils répétèrent
que la paix se fera quand nous voudrons, la paix blanche, qui sauvegardera la
Belgique, et leur raison d'y croire, c'est que les Scheidemann le leur ont
assuré. La parole de Scheidemann, ce n'est pas même une « note verbale »,
c'est moins que rien. Ce rien suffit à M, Brizon, comme sans doute à M.
Cochon, déserteur insigne par la protection de M. Brizon. Nous
nous excusons de nous répéter, mais ce sont les événements qui nous y
forcent. L'Allemagne ne dira rien, ne fera rien de franc et de précis tant
qu'elle croira pouvoir se tirer d'affaire. L’effondrement de la Russie lui a
redonné toutes ses illusions. Le pangermanisme refleurit, et c'est lui qui a
certainement exigé le désaveu de la note verbale et sa transformation en une
simple conversation. Le gouvernement est prisonnier des vantardises qu'il a
proférées ; il ne sait comment ramener l'opinion à une saine appréciation des
réalités. Dès qu'il dit un mot ou fait un geste pouvant passer pour
conciliant, il est obligé d'apaiser la meute hurlante des dogues
pangermanistes. Il ne s'en tire qu'en se contredisant, en se démentant d'un
jour à l'autre. Il est pris entre l'impossibilité de faire accepter à
l'Allemagne des choses sensées et la non moins grande impossibilité d'en
faire accepter d'insensées au reste du monde. Que
conclure de tout cela ? Qu'il convient d'attendre, de ne pas se monter
l'imagination chaque fois qu'il plaît à l'Allemagne de parler de paix, de
laisser le temps et les Américains faire leur œuvre et compléter la nôtre.
L'Allemagne, malgré tout, — ou du moins ceux qui la dirigent, — savent à quoi
s'en tenir. Ils savent parfaitement qu'il faudra un beau jour parler pour de
bon, mais ils espèrent toujours qu'un coup de folie, comme celui qui s'est
produit en Russie, se produira aussi chez nous... Journal de Rouen, 30 septembre 1917. Le
ministère Painlevé s'était engagé, par sa déclaration, à suivre les scandales
plus ou moins connexes à l'affaire Almereyda « sans faiblesse ni
considération de personnes ». Il eut bientôt l'occasion de tenir parole. Il
en aura même trop l'occasion. La première affaire fut celle de M. Turmel,
député des Côtes-du-Nord, qui avait oublié dans son armoire-vestiaire, à la
Chambre, 25.000 francs en billets suisses. Un des huissiers les ayant trouvés
les remit naturellement à la questure (9 juillet), et une enquête discrète se
poursuivit pour établir la provenance de cette somme ainsi que le but de
plusieurs voyages faits par M. Turmel en Suisse. Au retour des vacances, M.
Turmel fut invité à fournir quelques éclaircissements, lesquels furent
tellement contradictoires que, le 18 septembre, une procédure d'information
pour « commerce avec l'ennemi » fut ouverte. Le lendemain, le procureur
général saisissait la Chambre d'une demande en autorisation de poursuites.
C'était au moment même où débutait le cabinet Painlevé. Dès le 20,
l'autorisation était accordée par la Chambre à l'unanimité. Le 7 octobre
suivant, M. Turmel était arrêté. Une
autre affaire qui, dès le début, parut beaucoup plus grave, est celle de Bolo
Pacha. On découvrit que ce personnage, que son passé mouvementé ne
recommandait guère et à qui le titre de pacha avait été donné depuis la
guerre par l'ancien khédive, Abbas-Hilmi, instrument avéré des empires
centraux, avait touché aux États-Unis une somme de 10 millions qui devait
être affectée à la propagande défaitiste en France. Ces 10 millions lui
avaient été versés en Amérique et venaient de la Deutsche Bank, par
l'intervention de l'ambassadeur Bernstoff. On apprit ensuite que la majeure
partie en avait été consacrée à acheter 1.100 actions du Journal. Bolo
avait été moralement cautionné auprès de M. Charles Humbert, sénateur et
directeur du Journal, par M. Monier, premier président de la Cour
d'appel, lequel avait la promesse d'être nommé, au lendemain de sa retraite
prochaine, membre du conseil d'administration du Journal. Bolo fut, à son
tour, arrêté (29 septembre). JUSQU’AU BOUT
Ce
n'est pas seulement la guerre qui doit être poursuivie jusqu'à son terme
rationnel, c'est-à-dire jusqu'au bout, pour employer la locution populaire.
Il faut tout faire jusqu'au bout, car nous avons failli périr pour n'avoir
fait bien des choses qu'à moitié. Rien ne serait d'ailleurs plus funeste que
de croire que la guerre existe en dehors du reste. Elle ne peut être menée à
bon terme que si les conditions générales de notre vie publique sont bonnes :
c'est pourquoi, sans vaine recherche du scandale, il faut exiger que les
scandales soient tirés au clair. Il n'est pas possible que le coin du voile
qui commence à se lever retombe avant que toutes les vilaines choses qu'on
voit apparaître et qu'on sent grouiller dans l'ombre aient été mises au jour
et au point. Si quelque obscurité volontaire subsistait, l'imagination
populaire sortirait déprimée de toutes ces histoires, alors qu'elle en
sortira réconfortée si elle a l'impression qu'on ne lui a rien caché. Ne
laissons pas le roman-feuilleton bourgeonner dans cette pourriture : c'est
pour tout mettre au point qu'il faut d'abord tout mettre au jour. Disons-le
tout de suite, la première impression est bonne. Le gouvernement paraît
résolu à tenir les promesses de sa déclaration et la justice paraît devoir
suivre son cours « sans hésitation, sans faiblesse, sans considération de
personnes ». Qu'il continue dans cette voie, et le pays lui en saura gré plus
qu'on ne pourrait le dire, car il ne marchande ni son approbation ni son
appui à quiconque se montre décidé à suivre droit son chemin. Une telle
attitude nous change heureusement de tant de compromissions dont le spectacle
le nous fait pas honneur. Le régime de la camaraderie, qui est forcément
basse avec des aventuriers de bas étage, — de la poignée de main facile
donnée à des gens dont personne ne connaît le passé et qui se recommandent de
tout le monde parce qu'on les rencontre partout, — des yeux fermés sur les
tares parce que ceux qui en sont affectés tiennent table et bourse ouvertes
aux champs comme à la ville, c'est tout cela qui permet aux Almereyda comme
aux Bolo de trouver si facilement, même en haut lieu, des dupes ou des
complices. Il y a
toujours eu des aventuriers. Il n'en manquait pas à la cour du roi
Très-chrétien ; il n'est pas surprenant qu'il s'en glisse dans la cohue de
nos antichambres démocratiques. Mais le danger est plus grand quand la classe
dirigeante est plus nombreuse, plus indistincte, plus confuse dans ses
contours. Et il est surtout plus grand en temps de guerre, quand on a affaire
à un adversaire aussi versé que le nôtre dans l'art d'organiser les armées, y
compris celle de l'espionnage. Les Etats-Unis démêlent chaque jour quelques
fils du monstrueux écheveau où ils ne sont pas d'humeur à se laisser empêtrer.
A nous de faire le même travail chez nous, travail dont l'urgence n'a
peut-être pas été comprise assez vite. Nous
n'avons pas à devancer les découvertes de l'instruction judiciaire. Nos
réflexions ne veulent avoir qu'une portée objective et générale. Nous savons
aujourd'hui d'où venaient les millions ; nous reconnaissons qu'il n'était pas
si facile à un particulier, fût-il un gros personnage, de le savoir. Mais au
moins aurait-on pu, aurait-on dû, se le demander. Comment expliquer qu'un
pacha d'opérette, dont les papiers authentiques consistaient surtout en un
casier judiciaire éloquent, ait trompé tant de monde ? Evidemment, il suffit
de tromper le premier ; le premier sert de référence pour le second, le
troisième n'en demande plus et le quatrième ne cherche qu'à se recommander
lui-même d'un homme aussi bien posé. Il y a tout de même des choses qui
étonnent. Bolo pacha, qui était peut-être pacha, n'était certainement pas
chevalier de la Légion-d'Honneur. Il avait même été, nous dit-on, radié d'une
liste de propositions par le Conseil de l'Ordre, mieux informé en l'espèce
que le ministre d'alors. Et pourtant, Bolo pacha arborait partout le ruban,
sa décoration figurait dans les annuaires mondains. L'usurpation était
flagrante, quotidienne, ostentatoire. Ces choses-là ne regardent-elles
personne ? Eh
bien, il serait bon, il serait temps de regarder de plus près les
décorations, les millions, et le reste. Les Bolo seraient moins dangereux
s'ils ne pouvaient opérer qu'en marge de la société, par l'escalier de
service. Ils feraient sans doute le même métier, mais en petit, et le dommage
aussi serait plus petit. Et nous n'aurions pas si souvent sous les yeux le
spectacle le plus corrupteur et le plus démoralisant qu'on puisse offrir à un
peuple né malin et frondeur, le spectacle des sourires officiels prodigués à
de futurs pensionnaires de la prison de Fresnes. 1er octobre 1917. M. Ch.
Humbert, dans un long article, essaya d'expliquer l'intervention de Bolo dans
les affaires du Journal. Le propriétaire du Journal, M.
Letellier, avait d'abord traité avec deux acquéreurs, MM. Desouches et
Lenoir, qui apportaient 10 millions soi-disant possédés par ce dernier,
d'ailleurs pourvu d'un conseil judiciaire. En dépit de quelque défiance,
l'opération fut faite, à la condition que M. Humbert resterait directeur du Journal
et président du conseil d'administration. Mais certains procédés de ses
nouveaux associés émurent M. Humbert, qui chercha à se débarrasser d'eux en
leur rachetant leurs actions. C'est dans ce but qu'il accepta les millions de
Bolo destinés à payer les 1.100 actions du Journal qui étaient entre
les mains de MM. Desouches et Lenoir. Cette explication soulevait une
nouvelle affaire, l'affaire Lenoir-Desouches, et laissait, d'autre part, une
certaine obscurité sur le rôle de M. Humbert lui-même dans les deux
combinaisons. Pendant que la justice abordait l'étude de ces
tractations compliquées, un autre scandale, plus grave encore par la
personnalité mise en cause, éclatait en pleine séance de la Chambre, le 4
octobre. Il s'agissait d'une interpellation au sujet des affaires en cours, à
l'occasion de laquelle M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur, récemment
démissionnaire, déclara que le Président de la République avait reçu de M.
Léon Daudet, directeur de l'Action française, une lettre qui formulait
contre lui les accusations les plus monstrueuses. Cette lettre avait été
communiquée par le Président de la République au président du Conseil qui en
avait donné connaissance à M. Malvy lui-même. M. Painlevé, appelé à prendre
la parole, donna lecture de cette dénonciation, ainsi conçue : « Monsieur le président, « Je
m'adresse à vous, parce qu'il importe que vous soyez averti de ce qui n'est
plus un secret pour beaucoup de personnes, parce qu'aussi vous avez un grand
rôle à jouer et que vous pouvez sauver la France. « M.
Malvy, ex-ministre de l'Intérieur, est un traître. Il trahit la défense
nationale depuis trois ans, avec la complicité de M. Leymarie et de quelques
autres. « Les
preuves de cette trahison surabondent. Il serait trop long de vous les
exposer. Sachez seulement que M. Malvy a fait renseigner exactement
l'Allemagne sur tous nos projets militaires et diplomatiques, notamment par
la bande d'espions du Bonnet Rouge et de son ami Vigo dit Almereyda,
et par le sieur Soutter, directeur de la Maggi Kub. C'est ainsi que le
haut commandement allemand a connu point par point, pour ne citer qu'un
exemple, le projet d'attaque du chemin des Dames — voir le journal espagnol A.
B. C. du 23 juillet 1917 — dès que M. Malvy fut admis au Comité de
guerre, aux applaudissements du Bonnet Rouge. « Sachez
aussi que des documents d'une authenticité indiscutable montrent la main de
M. Malvy et de la Sûreté générale dans les mutineries militaires et dans les
tragiques événements du mois de juin 1917. « Il
vous appartient, Monsieur le président, de vérifier le bien fondé que ces
accusations par une rapide enquête, ce qui vous sera facile, et de faire
prompte justice. « Car
le bruit court que l'Allemagne, pour jeter le trouble dans les esprits,
s'apprêterait à brûler d'ici peu M. Malvy devenu inutile à sa cause. « Le
seul moyen de détruire le plan allemand est donc de prendre les devants et de
déférer aux tribunaux militaires le misérable par qui la France a été livrée,
morceau par morceau, à l'ennemi. « De
toutes façons, remplissant ce que je crois être mon devoir de Français,
vis-à-vis de vous, Monsieur le président, je prends date, en vue d'événements
ultérieurs, et vous demande de croire à mes sentiments très respectueux et
dévoués. « LÉON DAUDET. » M. Malvy protesta avec indignation contre les
accusations dont il était l'objet, les signala comme une manœuvre politique
dirigée contre la République et en appela au jugement de ses collègues.
L'ordre du jour de confiance voté par la Chambre était ainsi conçu : La
Chambre, Résolue
à ne pas se laisser distraire de la tâche sacrée de la défense nationale, Compte
sur le gouvernement pour faire cesser les campagnes de calomnies contre la
République de nature à jeter la désunion dans le pays, Lui
fait confiance pour livrer aux rigueurs de la justice tout criminel coupable
d'intelligence avec l'ennemi ou de propagandes pouvant affaiblir la
résistance de la nation, Et,
repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. Les
socialistes et un certain nombre de radicaux s'abstinrent, parce qu'ils
exigeaient du gouvernement des mesures contre la presse et contre M. Léon
Daudet. Le président du Conseil, visiblement embarrassé, avait imprudemment
promis de faire, — ou plutôt de chercher, — quelque chose, mais cette
promesse n'avait pas suffi à l'opposition. LE COURS DE LA JUSTICE
Nul ne
s'étonne que M. Malvy, accusé formellement des crimes les plus monstrueux et
les plus invraisemblables, ait éprouvé le besoin de protester de son
innocence devant ses collègues. Sans doute, la Chambre n'est pas un tribunal
et la sympathie qu'elle peut témoigner à un de ses membres n'équivaut pas à
un arrêt de justice. Le public, tout en comprenant parfaitement le sentiment
auquel a obéi M. Malvy, et celui auquel ont obéi ses collègues, estime que
rien ne peut suppléer à l'action normale et régulière de la justice. Il ne
faut pas, et M. Malvy sera le premier à être de cet avis, que la politique
puisse être considérée comme un élément de justification quand il s'agit
d'imputations qui vont jusqu'à la haute trahison. Montrer que ces énormes
imputations ne reposent sur aucune preuve, c'est là ce qui importe pour M.
Malvy, pour la République et pour la France, mais le meilleur moyen de faire
cette démonstration, ce n'est pas, croyons-nous, un débat à la Chambre. C'est
pourquoi celui d'hier, une fois l'accusation et la protestation échangées, ne
pouvait aboutir à rien d'utile. Et c'est tellement vrai que tous les orateurs
ont laissé l'impression de parler un peu dans le vide. Il est facile de
demander des « mesures énergiques », mais lesquelles ? S'agit-il
de mesures d'exception, d'une loi de circonstance, d'une loi de sûreté
générale, destinée à rendre impossibles désormais de pareilles allégations ?
Nous n'en voyons pas bien le dispositif, car la lettre dénonciatrice de M.
Léon Daudet n'a pas paru dans un journal, et la censure est du reste
suffisamment armée pour empêcher de publier rien de semblable. S'agit-il de
créer une procédure particulière et particulièrement expéditive pour protéger
les hommes publics contre les attaques dont ils peuvent être l'objet ? Nous
ne méconnaissons pas les insuffisances et les lenteurs de la procédure
actuelle devant la Cour d'assises en cas de diffamation ou de calomnie. Nous
ne méconnaissons pas la situation peu enviable qui est faite aux diffamés qui
poursuivent leurs diffamateurs. Mais ce sort est le même, qu'il s'agisse d'un
simple mortel ou d'un ancien ministre. Si l'on cherche à sauvegarder celui-ci
plus que celui-là, on donnera l'impression de réclamer une sorte de loi de
lèse-majesté, et le pays en conclura que si les hommes publics ont besoin
d'un traitement de faveur pour se défendre, c'est que leur défense ne va pas
toute seule. N'éveillons
pas de pareilles suspicions, fussent-elles iniques. Ne demandons pas, comme
on l'a entendu demander hier, qu'une telle affaire soit réglée par le
gouvernement « dans les vingt-quatre heures ». Il serait désirable, certes,
et nul ne le désire plus que nous, que de pareilles histoires fussent réglées
en vingt-quatre heures. Mais ce qui est plus désirable encore, pour le pays
comme pour les intéressés, c'est qu'elles soient réglées d'une manière qui ne
permette pas aux malintentionnés de crier à l'étouffement. Un racontar a beau
être absurde autant qu'il est odieux, si vous le jugulez au lieu d'en faire
justice par la pleine lumière d'une procédure judiciaire, il se trouvera
toujours des niais, des snobs ou des grinchus pour y croire. Pensez-vous que
le Tribunal révolutionnaire, qui, lui, était expéditif, ait jamais établi
l'innocence ou la culpabilité de qui que ce soit ? L'ordre
du jour de confiance voté par la Chambre est heureusement plus judicieux que
beaucoup des discours qui l'ont précédé. Il fait confiance au gouvernement
pour livrer à la justice les coupables d'intelligences avec l'ennemi, comme
les fauteurs de propagandes qui portent atteinte à l'union sacrée. C'est un
double devoir, dont M. Painlevé a proclamé la nécessité et auquel il n'a
jamais songé à se dérober. Mais le gouvernement n'a pas à se substituer à la
justice, ni avant de la saisir, ni après qu'elle est saisie. Il a autre chose
à faire. Il a, comme la Chambre, comme nous tous, à songer que nous sommes en
guerre, et que le pire scandale serait encore de l'oublier. 6 octobre 1917. POSITION FAUSSE
Le
gouvernement cherche à faire une loi pour donner satisfaction à ceux qui lui
ont demandé d'en faire une. Mais comme la question a été mal posée, elle ne
comporte aucune solution satisfaisante. Quelle loi ? Ceux qui en réclamaient
une dans les « vingt-quatre heures », et qui même s'étonnaient que M.
Painlevé ne l'eût pas déjà dans sa serviette, vont être — sont déjà — les
premiers à protester contre tout ce qu'on leur apportera. Et ils ont raison,
car on ne leur apportera — on ne peut leur apporter — rien qui réponde à la
situation. Ils triompheront de l'embarras où le gouvernement s'est laissé
mettre par eux et pour eux. On parle d'une loi restrictive de la liberté de
la presse. Mais que vient faire la liberté de la presse dans cette affaire ?
Aucun journal n'a publié la lettre de M. Daudet, et si tous l'ont reproduite
aujourd'hui, c'est qu'elle a paru d'abord dans le Journal officiel. C'est le
débat de la Chambre, qui a donné à l'accusation de M. Daudet l'incomparable
publicité dont elle bénéficie. En quoi une nouvelle loi sur la presse — à
moins qu'elle n'interdise au Journal officiels publier le compte rendu des
Chambres — pourrait-elle changer quoi que ce soit dans un cas de ce genre ?
Veut-on défendre aux journaux de reproduire même l'analytique officiel ? Ce
serait le Comité secret à perpétuité, singulière conception pour une
démocratie. La seule chose à faire, mais ce n'est jamais celle à laquelle on
pense dans les milieux politiques, c'est de laisser opérer la loi, la loi
existante, la loi de tout le monde, au lieu de chercher tout de suite un
remède aux difficultés de la vie dans des lois de circonstances fiévreusement
improvisées. Si l'on a parlé dans le vide avant-hier, si on se condamne à
légiférer dans le vide aujourd'hui, c'est qu'on s'obstine à méconnaître cette
simple et lumineuse idée que « la loi doit être la même pour tous, soit
qu'elle protège, soit qu'elle punisse ». Et qui a dit cela ? La Déclaration
des Droits de l'Homme. 7 octobre 1917. L'IMPASSE
Il est
à craindre que le gouvernement ne soit en train de s'engager dans une
impasse. Avec les meilleures intentions du monde, le président du Conseil
s'est cru obligé de promettre quelque chose, avant de savoir quoi, et il se
donne aujourd'hui l'apparence — bien gratuite, bien contraire à ses
sentiments — de méditer un attentat contre la liberté de la presse. Et alors,
comme il fallait s'y attendre, comme on pouvait le prévoir sans être un grand
psychologue parlementaire, ceux qui l'ont entraîné dans cette fausse voie,
ceux qui réclamaient un texte de loi libérateur dans les vingt-quatre heures
sont maintenant les premiers à protester contre l'idée — suggérée par eux —
de bâillonner un peu plus la presse, qui n'est pour rien dans cette affaire.
Il faut bien le dire, parce que c'est la vérité et qu'il n'y a jamais
avantage à la cacher, ces mesures de rigueur contre les journaux en ce moment
et à propos d'accusations contre des hommes politiques, ne peuvent
qu'éveiller la malignité et la défiance du public. Il croira qu'on cherche à
étouffer des scandales et il supposera que ces scandales sont énormes et
démontrés, puisqu'on ne permet pas d'en parler. Les gens raisonnables, ceux
qui jugent sur documents et qui les attendent avant de se faire et d'exprimer
une opinion, seront impuissants à faire entendre la voix du bon sens dans
l'atmosphère de suspicion générale qu'on risque de créer. Ne
sortons pas du droit commun et de la loi égale pour tous. Le régime de la
presse n'est pas parfait et nul ne conteste que les diffamateurs
professionnels ont un peu trop la partie belle. Il a été question bien des
fois de modifier la législation sur ce point, — encore que ce soient surtout
les mœurs qui auraient besoin d'être modifiées. Mais, en l'espèce, la liberté
de la presse n'est pas en cause puisque la diffamation ne s'est pas produite
par la voie de la presse. Il s'agit, et le public ne se laissera pas
distraire du point de départ, il s'agit d'une lettre qui n'a été connue que
par un débat à la Chambre, débat soulevé par l'intéressé lui-même. Que M.
Malvy ait tenu à faire connaître sa protestation au risque de faire connaître
l'accusation, on peut le comprendre, mais on ne peut ensuite faire un grief à
la liberté de la presse d'une publication qui s'est faite par la voie et sous
le couvert du gouvernement et du Journal officiel. Ne nous
égarons pas, fût-ce par excès de bonne volonté. La justice est saisie et
l'accusateur est mis en demeure de justifier devant qui de droit ses
accusations. Elles sont atroces, elles sont invraisemblables, raison de plus
pour que celui qui en est l'objet exige que la lumière se fasse par la voie
régulière et sûre. C'est aussi ce que demandé le pays, et assurément le
gouvernement ne souhaite ni ne prépare autre chose. Pourquoi donc s'en donner
l'air ? Tenons-nous en à l'excellente formule de la déclaration
ministérielle, promettant que le cours de la justice se poursuivra « sans
hésitation, sans faiblesse, sans qu'il soit tenu compte d'aucune
considération de personnes ». Tout ce qu'on fera, — ou, plus simplement
encore, tout ce qu'on cherchera, — en dehors de ce principe tutélaire, ne
mènera qu'à se casser le nez contre un mur. 8 octobre 1917. SAGE RÉSOLUTION
Le
gouvernement renonce à proposer une modification à la loi sur la presse,
comme lui avaient suggéré de le faire des gens qui n'étaient peut-être pas de
ses amis. Il convient de l'en féliciter, car il y a plus de mérite qu'on ne
croit à ne pas s'obstiner dans une fausse voie. Comme tout le monde — y
compris ceux qui avaient engagé M. Painlevé dans cette mauvaise passe — était
d'accord pour blâmer son projet, il est à espérer que le même accord se
manifestera aujourd'hui pour l'approuver d'y avoir renoncé. Sinon, on
pourrait croire, sans être taxé de méfiance préconçue, que des
arrière-pensées politiques se cachaient derrière certains conseils impérieux.
Nous rentrons dans le bon sens, il n'y a plus qu'à y rester. Les affaires
actuellement en cause suivent leur cours normal ; on ne saurait dire qu'elles
piétinent, car chaque jour le faisceau lumineux en éclaire une nouvelle face.
L'accusation qui a provoqué à juste titre l'émotion de la Chambre est, comme
les autres, entre les mains de la justice. L'accusateur a été mis en demeure
et en situation de prouver ses dires ; sa déposition est recueillie par
l'autorité légalement qualifiée pour la recueillir, la contrôler et
l'apprécier. C'est tout ce que le public raisonnable demande pour aujourd'hui
; demain, quand l'œuvre du juge d'instruction se sera accomplie avec le
sérieux et le secret qui conviennent, il demandera d'en connaître sans
restriction ni demi-confidences le résultat. Il n'y a pas d'autre moyen
d'arriver à établir les innocences ou les culpabilités que de procéder
régulièrement. C'est l'intérêt commun de ceux qui accusent comme de ceux qui
sont accusés que tout se passe sans interventions gouvernementales,
parlementaires, ou généralement quelconques. Le gouvernement l'a compris, le
pays serait sévère pour ceux qui ne le comprendraient pas. 10 octobre 1917. Croyant mettre fin à l'agitation causée par
l'affaire Daudet-Malvy, le gouvernement en avait confié l'examen au capitaine
Bouchardon, chargé de l'enquête sur les divers scandales en cours. M. Daudet
fut entendu par ce magistrat au cours d'une audition qui dura toute une
semaine. Après quoi un communiqué parut à la suite d'un Conseil de cabinet du
15 octobre : Le
président du Conseil, ministre de la Guerre, a communiqué au Conseil les
résultats de l'enquête à laquelle il a procédé, au lendemain de la séance de
la Chambre du 4 octobre, sur les accusations de trahison portées contre M.
Malvy, ancien ministre, membre du Comité de guerre. Le gouvernement a
constaté que l'enquête démontre que toutes ces accusations visant soit des
communications à l'ennemi de documents militaires ou diplomatiques, soit des
participations à des désordres militaires, ne reposent sur aucun fondement.
Le gouvernement est résolu, ainsi qu'il l'a solennellement proclamé dans ses
déclarations, à ne pas empiéter ou laisser empiéter sur les attributions de
l'autorité judiciaire qui poursuivra son œuvre jusqu'au bout avec une
indépendance absolue. Mais il a considéré comme un devoir de faire justice,
dans l'intérêt de la paix intérieure et du moral de la nation, d'accusations
dont la fausseté est démontrée et qu'il livre au jugement de la conscience
publique. Cette
absolution, sans débat contradictoire et public, ne satisfit pas tout le
monde, et M. Delahaye déposa une interpellation que la Chambre, à la demande
du gouvernement, ajourna jusqu'à la clôture de l'instruction judiciaire, par
246 voix contre 189. Le gouvernement, qui avait posé la question de
confiance, avait la majorité, mais une majorité sensiblement diminuée. Entre
temps, une interpellation sur le ravitaillement et les restrictions s'était
également close par un ordre du jour de confiance (11 octobre), mais un tel vote ne pouvait
évidemment fortifier la situation politique du ministère. LE RAVITAILLEMENT
Les
interpellations sur le ravitaillement et les restrictions ont pris fin par un
ordre du jour de confiance, voté à mains levées. Il n'en pouvait être
autrement. Les explications données par le ministre du Ravitaillement n'ont
pas cherché à être rassurantes et optimistes à tout prix. Il n'y a aucune
raison de dissimuler la vérité, et c'est même en la faisant loyalement et
pleinement connaître qu'on aura le plus de chances de triompher par un effort
commun d'une situation qu'il n'est au pouvoir de personne de changer. Le
monde entier est au régime de la disette pour certains produits. Habitués
depuis deux ou trois générations à nous croire à l'abri d'un état de choses
qui était autrefois presque normal, nous avions perdu de vue des
préoccupations qui étaient perpétuelles pour nos aïeux. Celle du pain
quotidien est de celles-là. Il a fallu une guerre sans précédent par son
étendue pour nous ramener, — non pas même à la pénurie qui régnait souvent en
temps de paix dans la vieille Europe, — mais à une raréfaction dont l'idée ne
nous paraissait plus à envisager. Il y a à l'envisager, tout simplement, et à
régler notre consommation, non plus sur notre désir ou sur notre caprice,
mais sur nos disponibilités. Véritablement ce serait faire peu d'honneur à un
pays qui lutte depuis trois ans pour la vie que de le croire incapable
d'accepter intelligemment des restrictions qui seraient considérées comme une
bonne fortune par nos ennemis. Est-ce
à dire qu'il n'y a rien à faire qu'à se serrer le ventre, le cas échéant, en
attendant placidement des jours meilleurs ? Certes non, et rien de ce qui
peut accroître la production ou le transport des principaux produits
alimentaires ne doit être négligé. M. Maurice Long, sans vouloir nous dorer
la pilule, a indiqué ce qui était déjà fait et ce qui allait l'être dans
cette double voie, mais il a eu raison de ne pas s'engager à réussir. Il
n'est pas sûr de pouvoir nous épargner des restrictions nouvelles, il nous en
a prévenus. Si on peut les éviter, tout le monde en sera fort heureux, mais
il est préférable de ne pas éveiller imprudemment trop d'espérances. Ce qu'il
faut, c'est faire tout le possible jusqu'au bout : le résultat sera ce que
les circonstances permettront qu'il soit. L'ordre du jour de la Chambre
formule tout un programme d'action économique et demande que l'exécution en
soit poursuivie avec méthode et coordination. C'est, en effet, la première chose
à faire : savoir ce qu'on veut et ensuite le vouloir. Nous n'avons pas
toujours su ni toujours voulu dans le passé, peut-être parce que l'urgence
des mesures à prendre ne nous apparaissait pas avec assez d'évidence.
Aujourd'hui, tout le monde est fixé ; ceux qui hésiteraient, tâtonneraient,
marchanderaient au lieu d'agir ou d'obéir — selon leur rôle — n'auraient pas
d'excuse ; ils failliraient à leur devoir, devoir de l'arrière, qui demande
tout de même moins d'héroïsme que celui du front. 13 octobre 1917. Un
grand débat sur la politique générale tourna encore à l'avantage du ministère
(19
octobre), mais le
malaise n'en fut nullement dissipé. LA SITUATION MINISTÉRIELLE ET PARLEMENTAIRE
La
dernière interpellation, paraît-il, laisse subsister un « malaise », C'est le
cas de toutes les interpellations : elles laissent subsister un « malaise »
chez ceux qui ont été battus. C'est un malaise tout naturel et dont le public
se préoccupe médiocrement. C'est le sort des hommes politiques de livrer des
assauts qui ne réussissent pas toujours. Ceux qui ne se résignent pas à
perdre sont de mauvais joueurs et il n'y a qu'à les considérer comme tels.
S'ils ont la prétention, étant battus, de gagner la partie ou, tout au moins,
d'amener le gagnant à leur céder l'enjeu, ils méconnaissent évidemment les
conditions du régime parlementaire — dont ils se montrent si jaloux à chaque
occasion — et on ne peut que les leur rappeler charitablement. Car
enfin, que cherche-t-on ? Le ministère a été interpellé. Ce n'est pas la
première fois, on peut même dire qu'il l'a été presque sans interruption
depuis son avènement. Il a toujours eu la majorité, et même il l'a eue cette
fois plus forte et plus compacte que dans les rencontres précédentes. L’opposition
avouée est tombée à un chiffre officiellement négligeable (74 voix
seulement). Dans
ces conditions, la situation, au point de vue parlementaire, n'est ni
trouble, ni complexe ; elle ne l'est que pour ceux dont elle ne comble pas
les espérances. Mais le pays n'a pas à entrer dans ces considérations. Le
gouvernement, — le gouvernement tout entier, tel qu'il s'est présenté devant
la Chambre, — a obtenu un vote de confiance. Ce vote de confiance a un sens
très clair et très précis. Un gouvernement qui a la confiance du Parlement
est un gouvernement qui n'a pas à se demander ce qu’il lui reste à faire, il
n'a qu'à rester à son poste. C'est plus que son droit, c’est son devoir, et
il commettrait une faute gratuite en agissant autrement. Il ferait injure à
ceux qui lui ont donné leur confiance s'il avait l'air de croire que cette
confiance ne compte pas et qu'il ne peut subsister sans celle qui lui a été
refusée. On est
un peu confus de rappeler des principes aussi élémentaires, des principes
pour lesquels on a fait des révolutions et pour lesquels on en ferait de
nouvelles s'ils venaient à être contestés. C'est même le côté singulier de ce
qui se passe. Des hommes qui se disent, qui se croient, — en toute bonne foi,
— les défenseurs les plus déterminés des droits du peuple, trouvent tout
naturel d'en faire litière dès que l'intérêt de leur ambition ou de leur
parti entre en ligne. Ils estiment qu'un ministère disposant de la majorité
doit se remanier à leur convenance, tout simplement parce qu'ils n'ont pas pu
le renverser. Si la situation était inverse, s'ils étaient eux-mêmes au
pouvoir avec une majorité plus qu'honorable, les règles parlementaires
n'auraient pas de défenseurs plus éloquents. Et ils auraient raison, et nous
leur donnerions raison ; c'est même pourquoi nous ne pouvons que leur donner
tort aujourd'hui. Il n'y a pas deux poids et deux mesures. Mais, nous dit-on,
il y a contre certains ministres, notamment contre M. Ribot, des hostilités
qui ne désarmeront pas. On nous permettra d'en douter, pour l'honneur même de
la Chambre, mais admettons-le, pour simplifier la discussion. Que faudrait-il
conclure d'une telle hostilité ? Qu'elle serait regrettable autant
qu'injustifiée, mais rien de plus. Car il ne suffirait pas qu'une hostilité
fût systématique et irréconciliable pour avoir le droit de tout exiger. Et
que reproche-t-on d'inexpiable à l'honorable ministre des Affaires étrangères
? Un de nos confrères l'indique ce matin : « N'est-ce pas lui qui a fait
ouvrir [l'instruction judiciaire sur le chèque Duval ? N'est-ce pas lui qui a
fait sortir l'information Bolo de la léthargie dans laquelle elle était
plongée depuis sept mois ? »] Si vraiment ce sont là les crimes de M. Ribot,
on comprend qu'on ne puisse les lui jeter à la figure en séance publique et
qu'on ne puisse le renverser ouvertement par un ordre du jour motivé. Mieux
vaudrait une petite crise provoquée dans l'ombre propice des couloirs, loin
des yeux du pays, admirable façon sans doute de dissiper le « malaise ». Le
gouvernement ni le Parlement ne doivent se prêter à de pareilles
combinaisons. Ceux qui parlent de faire la lumière en soufflant dessus ne
comprennent ni la vérité parlementaire ni la réalité de la situation. Il
importe de rester résolument et intégralement sur le terrain des faits. Nous
avons un ministère, et ce ministère a une majorité. Donc il n'a aucun motif
politique de s'en aller ou de se modifier pour complaire à la minorité, laquelle
n'en ferait certainement pas autant — et aurait raison de ne pas le faire —
si elle était la majorité et avait un gouvernement de son choix. 22 octobre 1917. Ce qui
rendait la situation ministérielle critique, c'était moins l'opposition d'une
partie de la Chambre que certaines dissidences entre les ministres eux-mêmes.
Pour y mettre un terme, le ministère, après un échange de vues dans un
conseil tenu dans la soirée du 21, offrit sa démission le 22. Le Président de
la République n'ayant pas cru pouvoir l'accepter puisque le ministère avait
toujours eu la majorité à la Chambre, les ministres remirent leur démission
entre les mains du président du Conseil, lequel avait ainsi la possibilité de
remanier son Cabinet. M. Painlevé se borna à remplacer aux Affaires
étrangères M. Ribot par M. Barthou (23 octobre). Le fait
le plus caractéristique de la politique intérieure depuis la constitution du
ministère Painlevé était l'opposition persistante des socialistes. Cette
opposition s'expliquait en grande partie par l'influence grandissante de ceux
qu'on appelait encore les minoritaires, bien qu'ils tendissent à devenir - et
fussent déjà dans bien des fédérations régionales — la majorité. Les
minoritaires ne s'étaient pas consolés de l'échec de la Conférence de
Stockholm, ils n'avaient pas pardonné à M. Ribot le refus des passeports et
ne pardonnaient pas à M. Painlevé la présence de M. Ribot dans son ministère.
L'approche du congrès socialiste annuel qui devait se tenir à Bordeaux au
mois d'octobre gênait là liberté d'action et de vote des majoritaires. On
s'en aperçut tout d'abord au congrès préparatoire de la Fédération socialiste
de la Seine, qui se tint à Paris le 23 septembre. Les majoritaires y furent
accusés d'avoir participé trop longtemps au pouvoir. De leur côté, ils
rappelèrent les minoritaires au respect de la réponse faite en commun au
questionnaire de Stockholm, dont les minoritaires essayaient de réduire
l'importance et de contester la validité durable. L'attitude grondeuse des
minoritaires se manifesta de nouveau lorsque le gouvernement français eut
refusé des passeports aux membres de la Confédération générale du travail qui
demandaient à assister à une Conférence internationale à Berne. LA CONFÉRENCE DE BERNE
L'Humanité
regrette, en termes d'ailleurs modérés, que le gouvernement français ait
refusé des passeports aux syndicalistes français pour la Conférence
internationale de Berne. Elle admet que cette décision est due au moins en
partie à l'attitude négative que les grandes Associations syndicalistes
anglaises ont adoptée, lors de la Conférence interalliée de Londres, à
l'égard de cette Conférence de Berne. Mais, comme le public a de la peine à
se reconnaître au milieu de toutes ces tentatives de palabres internationales,
il est bon de rappeler d'abord de quoi il s'agit. Il ne s'agit, pas, comme à
Stockholm, d'une Conférence internationale des partis socialistes ; il s'agit
d'une Conférence internationale des groupements syndicalistes, ou, pour
parler d'une manière plus concrète, d'une Conférence internationale des
délégués des Confédérations générales du travail. Et la question principale
qui figure à l'ordre du jour, c'est le transfert en une autre ville du
secrétariat international, qui est actuellement à Berlin entre les mains de
M. Legien, secrétaire général de la C. G. T. allemande. La C. G. T. française
est très favorable à ce transfert, et elle craint que son abstention forcée
n'ait permis à Legien de conserver à Berlin le siège de cet organe central de
la classe ouvrière. C'est à ce titre que M. Luguet déplore le refus des
passeports. Nous
comprenons ce sentiment, mais nous n'arrivons pas à le partager, et voici
pourquoi. Est-on bien sûr d’abord que le camarade Legien tienne beaucoup à
conserver à Berlin le secrétariat international des Syndicats ? A Berlin on
ne peut pas causer, on ne voit personne, on ne peut agir sur personne. Or,
pour le moment les Allemands tiennent avant tout à causer. Ils aiment
certainement mieux causer à Berne ou ailleurs avec les syndicalistes alliés
que de trôner solitaires dans un bureau vide à Berlin. Nous le connaissons,
M. Legien, et notre C.G.T. le connaît aussi bien que nous. N'est-ce pas M.
Jouhaux qui nous a raconté l'instructive conversation qu'il eut avec Legien,
quelques jours avant la déclaration de guerre, à Bruxelles ? C'était le 25
juillet 1914. M. Jouhaux se rencontre avec M. Legien, en présence d'un
représentant du syndicalisme belge, M. Mertens. La guerre était menaçante.
« Que comptez-vous faire pour l'éviter ? demanda M. Jouhaux. Etes-vous
résolus à faire un mouvement ? » Et M. Jouhaux ajouta que les
syndicalistes français étaient prêts, pour leur compte, à répondre à tout
appel et à « agir en même temps » que les syndicalistes allemands. Et que
répondit M. Legien ? A la question posée, et posée à plusieurs reprises, « le
député Legien, écrit M. Jouhaux dans son récit, ne fit aucune réponse ».
C'est ce silence qui fit comprendre aux socialistes et syndicalistes français
qu'il n'y avait rien à attendre des camarades allemands et qu'on avait même
eu grand tort d'attendre d'eux quelque chose. Sur quoi chacun fit son devoir. Eh bien
! nous, le demandons sans acrimonie ni parti pris, est-il si utile de se
rencontrer une fois de plus avec M. Legien ? Que peut-on espérer d'une
conversation avec des gens qui sont toujours en service commandé ? Ils
tiennent à nous rencontrer, qu'ils soient syndicalistes, socialistes,
catholiques ou intellectuels, simplement pour nous tâter, pour nous bercer
d'illusions pacifiques, pour nous suggérer des espoirs que leur gouvernement
n'aura ensuite qu'à démentir, une fois l'effet produit. Est-il bien
nécessaire de faire le voyage de Berne pour obtenir ce beau résultat ? « Mais
nous aurions obtenu le transfert du secrétariat général ! » Et après ? De
deux choses l'une : ou les syndicalistes allemands tiennent à le conserver à
Berlin, et alors ils mobiliseront assez de syndicalistes neutres pour obtenir
la majorité, ou ils n'y tiennent pas, et alors ils feront valoir comme une
concession inimaginable le fait d'accepter le transfert. Et cette apparente
concession, ils se la feront payer, suivant leur habitude de se faire payer,
même quand ils n'ont rien donné. Les
syndicalistes anglais, canadiens, américains ont vu le piège. Les nôtres,
plus confiants, parce que leur internationalisme ne les empêche pas d'avoir
notre tempérament national, n'ont pas voulu le voir ou ont cru qu'ils
sauraient n'y pas tomber. L'exemple du passé permet d'en douter. Nous ne
disons pas cela pour faire injure spécialement aux facultés diplomatiques de
nos syndicalistes ; il s'agit d'un phénomène très général. Dans tous les
Congrès internationaux, qu'ils soient scientifiques, économiques ou
simplement fantaisistes, la méthode et la discipline germaniques triomphent
presque toujours de notre individualisme. En temps de paix, l'inconvénient
n'est que relatif et ne se fait sentir en tout cas qu'à longue échéance, mais
en ce moment la moindre erreur peut nous coûter gros, et tout de suite. Voilà
pourquoi nous nous consolons de n'avoir pas été représentés à la Conférence
syndicaliste de Berne, Si les Allemands veulent causer, qu'ils causent
officiellement et nettement. S'ils ne veulent que nous faire causer, restons
chez nous. Soyez tranquilles, on peut leur battre froid, on les reverra. Leur
gouvernement à eux ne leur refusera jamais, quand il y aura chance de nous
endoctriner, ni passeports, ni permis de chemins de fer, ni même trains
spéciaux. 4 octobre 1917. En dépit de tous ces tiraillements, le parti
majoritaire l'emporta au Congrès socialiste de Bordeaux qui se termina par le
vote d'une longue déclaration dont voici le passage essentiel : Avant
de clore ses débats, le parti socialiste français, reprenant le texte de sa
réponse au questionnaire, renouvelle solennellement devant la France attaquée
qu'il défend devant le monde qui l'entendra, son appel aux socialistes
indépendants et au peuple d'Allemagne lui-même. Que l'Allemagne, abattant la
domination de ses maîtres et châtiant leur crime, entre en démocratie,
donnant ainsi le gage d'une bonne foi que ne peut plus représenter le
gouvernement impérial, et de même que Marx, en 1871, criait au gouvernement
impérial d'alors : « Ne tuez pas dans l'œuf le développement de la République
française, » les socialistes du monde entier auront le devoir d'agir pour que
les gouvernements alliés n'écrasent pas en Allemagne la démocratie naissante
et permettent au peuple allemand libéré de retrouver un équilibre que la
folie militariste inoculée lui a fait perdre... LA FIN DU CONGRÈS SOCIALISTE
Nous
avons le texte de la résolution votée par le Congrès socialiste de Bordeaux,
mais il nous manque le texte de la motion qui lui était opposée. La motion
votée est celle des majoritaires, ce qui paraît tout naturel, mais on
commençait à se demander si leur nom répondait toujours à la réalité. Leur
motion, la motion Renaudel, a été votée à une majorité considérable : 1.552
voix, alors que celle des minoritaires, celle de M, Pressemane, n'en a
recueilli que 831, et l'amendement des kienthaliens, comportant le refus des
crédits de guerre, seulement 118. Ce résultat est d'autant plus intéressant
que la motion Pressemane ne diffère pas essentiellement, nous dit-on, de
celle de M. Renaudel et que la fusion aurait peut-être pu se faire si
l'étendue même du document n'avait un peu découragé les conciliateurs. On
peut donc regarder, dans L'ensemble, la motion adoptée comme représentant la
tendance générale du parti socialiste, dégagée des quelques contingences
personnelles qui font parfois obstacle à l'union, même dans les partis
unifiés. Que
demande le Congrès ? On nous excusera de laisser au second plan tout ce qui
est proprement socialiste, tout ce qui est « de style » dans une déclaration
destinée aux affiliés de France et même du monde entier. Ce qui nous
intéresse, ce qui intéresse le grand public, c'est surtout, en ce moment, ce
qui touche l'attitude du parti à l'égard de la guerre. Le parti reconnaît que
les conditions de paix de la France ont été exposées avec clarté et que ces
conditions n'ont rien d'impérialiste ni de conquérant. Mais il estime que nos
alliés ont mis moins de précision dans leurs déclarations sur le même objet,
et que le gouvernement français, s'inspirant du désir exprimé par les Russes
de réviser les buts de guerre, devrait demander aux gouvernements alliés de
vouloir bien faire connaître plus exactement ce qui concerne les leurs. Ce
serait le moyen de préparer les voies à la paix. En effet, mais si les buts
de tous nos alliés ne sont pas explicitement connus, il en est qui le sont
encore moins. Ce sont ceux des puissances centrales. N'est-ce pas de ce côté
que la lumière manque le plus ? Il ne dépend pas de nos socialistes de faire
parler les dirigeants de Berlin et de Vienne, c'est entendu, mais il ne
faudrait pas du moins que leur manière de poser la question parût donner à
croire que c'est du côté de l'Entente qu'on manque de franchise. Il y a là un
écueil que la motion de Bordeaux n'a peut-être pas su éviter. Les
socialistes insistent en second lieu sur leur volonté de prendre part à une
Conférence socialiste internationale, et ils regrettent une fois de plus
qu'on leur en ait ôté les moyens par le refus des passeports pour Stockholm,
Ils voient là, à leur égard, un manque de confiance injustifié, et pour la
France l'inutilisation d'un moyen d'action non négligeable. Ils entendent
aller à Stockholm pour traiter avant tout la question des responsabilités ;
ils demandent à la délégation hollando-scandinave organisatrice de réclamer
et de publier d'avance les réponses « détaillées » des socialistes de tous
pays au questionnaire qui a été envoyé à tous, et ils pensent que « les
nations qui ont subi l'agression » ne peuvent que gagner à une conversation
comme celle à laquelle on convie leurs représentants socialistes. Sur ce
point nous ne pouvons que nous répéter. Nous ne doutons ni des bonnes
intentions ni de la clairvoyance nationale de nos socialistes, mais le milieu
même de Stockholm est vraiment aussi mal choisi que possible, c'est un des
centres les plus actifs de l'intrigue allemande, et nul n'ignore jusqu'où
peut aller le sans-gêne de cette intrigue dans les pays où elle se sent un
peu chez elle. En outre, nos socialistes et ceux des pays alliés ne sont pas
tous d'accord, ils ne connaissent pas la discipline prussienne, ils. ne sont
pas les instruments de leurs gouvernements, tandis que leurs partenaires
germaniques arriveront là-bas la bouche pleine de promesses qui n'engagent à
rien et les poches bourrées d'instructions officieuses qui leur dicteront la
marche à suivre pour nous amorcer, sans compromettre ni engager leur impérial
grand-maître. En
troisième lieu, la motion socialiste demande une « conduite plus clairvoyante
et plus vigoureuse de la guerre ». Et comme cette formule en soi ne signifie
rien, on explique qu'il s'agit de créer un Comité de guerre investi de tout
pouvoir et de toute responsabilité, dont les ministres ne seraient que les
agents d'exécution. C'est la vieille idée du Comité de Salut public. Et ils
admettent que, tout en réservant la question générale de principe, ils
accepteraient de participer à ce gouvernement, pourvu que le parti règle
lui-même les conditions de cette participation et en contrôle le
fonctionnement. Mais n'y a-t-il pas là quelque contradiction ? Si ce Comité
de guerre, outre le contrôle parlementaire, doit encore subir le contrôle
socialiste, sera-t-il aussi vigoureux, aussi agissant, aussi libre de ses
initiatives qu'on le demande pour lui ? Le Comité de Salut public n’était pas
beaucoup entravé par le contrôle parlementaire et ne l'était à aucun degré
par un contrôle socialiste. L'exemple de la Russie nous montre éloquemment
qu'on ne peut constituer un gouvernement fort et quasi dictatorial, bien
qu'on en parle tout le temps, s'il est contrôlé par un soviet irresponsable
et officiellement inexistant. Malgré
toutes ces objections et bien d'autres qu'on pourrait faire à la motion de
Bordeaux, il n’en est pas moins vrai qu'elle a le mérite de ne pas sacrifier
les réalités présentes aux idéologies éventuelles. Elle formule le devoir de
défendre le patrimoine national, de sauvegarder le droit des peuples libres
non pas contre un « capitalisme » indéterminé et impersonnel, mais contre un
impérialisme parfaitement connu et saisissable. Sur ce point, les
minoritaires, on a pu s'en rendre compte, pensent comme les majoritaires — et
qui ne pense pas ainsi, à part quelques illuminés qui se piquent de dédaigner
tout ce qui n'est pas la guerre de classes, comme si l'issue de la guerre
actuelle ne devait pas dominer souverainement l'avenir économique et social
du monde ? Chacun est libre d'avoir sa conception politique et sociale pour
demain, mais aucune conception socialiste, démocratique ou simplement
libérale n'est réalisable sans la victoire d'aujourd'hui sur l'immense force
de compression qui menace l'univers civilisé. 11 octobre 1918. Les
résolutions du congrès socialiste de Bordeaux méritaient d'autant plus d'être
approuvées dans leur ensemble que ce congrès avait reçu un télégramme des
révolutionnaires russes où ne se retrouvait à aucun degré le minimum
d'intelligence politique sans lequel aucune forme de gouvernement ne peut se
concevoir. LES ESPRITS FAUX
Le jour
même où l'on apprend le débarquement des Allemands dans les îles qui ferment
le golfe de Riga et qui surveillent l'entrée du golfe de Finlande, l'Humanité
publie le télégramme adressé par le Soviet au Congrès socialiste de Bordeaux.
Ceci explique cela. L'état d'esprit qui ressort du document explique
l'insuffisante résistance à l'avance allemande. Nous retrouvons, en effet,
dans ce papier toute la phraséologie ambiguë qui dissimule depuis six mois
une défaillance fondamentale de la simple volonté de vivre chez ce grand
peuple russe, qui a tout ce qu'il faudrait pour écraser de sa masse
l'adversaire, mais à qui manque à un degré inouï la notion des réalités. La
lecture de cette page chimérique laisse une impression de stupeur,
Devinez-vous, par exemple, quelle est la grande préoccupation de ce Soviet
qui prétend parler au nom des ouvriers et des soldats de toutes les Russies ?
La voici dans toute sa naïveté. Il craint que la réaction ne prolonge
systématiquement la guerre actuelle pour écraser le prolétariat mondial. « La
possibilité ne paraît pas exclue, — dit M. Goldenberg, le signataire, bien
Russe comme on le voit par son nom, — la possibilité n'est pas exclue que les
impérialistes du monde entier forgent derrière le dos du prolétariat un
complot contre la démocratie. » M. Goldenberg a trouvé cela tout seul, à
moins qu'on ne le lui ait soufflé de Berlin. Car, on le remarquera tout de
suite, ce n'est pas l'impérialisme allemand qui menace la démocratie, c'est
l'impérialisme de tous les pays. De même, la guerre n'est pas due au
gouvernement allemand, elle est due à « la politique des gouvernements
impérialistes ». Tout le monde est mis dans le même sac. La Belgique, la
France, la Serbie, ont déchaîné la guerre contre l'agneau germanique. M.
Goldenberg ne s'exprime pas si crûment. Il admet peut-être que l'agneau
germanique a aussi sa part d'impérialisme, mais il se garde en tout cas de le
dire expressément. On
s'étonne un peu après cela de voir le télégramme Goldenberg insister auprès
des Alliés pour qu'ils ne fassent pas de paix séparée. Il peut être
tranquille, nous ne ferons pas la paix sans la Russie, mais grâce au Soviet,
nous faisons la guerre sans elle. Ce détail ne frappe pas les grands esprits
qui vivent dans un idéal lointain et brumeux, mais il frappe ceux qui vivent
prosaïquement dans les tranchées. On nous dit bien que la révolution russe
tend toutes ses forces contre le double danger de l'impérialisme allemand et
de la contre-révolution russe, C'est en effet ce qu'elle devrait faire, mais
jusqu'ici les résultats ne répondent pas aux paroles. Le Soviet se félicite
d'avoir battu Kornilof. C'est une victoire qui ne paraît pas avoir été très
difficile. Il serait sûrement plus avantageux et plus glorieux pour la
révolution russe d'avoir battu Hindenburg. Tant que la révolution russe ne se
rendra pas compte de ce que tout le monde voit, tant qu'elle ne comprendra
pas que la victoire de l'Allemagne est le seul péril qui la menace, tant
qu'elle perdra son temps à pourfendre des spectres pour se dispenser de
combattre l'ennemi, elle courra évidemment un danger, mais ce danger vient
uniquement d'elle et de ceux qui la trompent. C'est à elle de le conjurer en
sortant du nuage asphyxiant des idéologies germanisantes pour prendre sa part
normale de la lutte commune pour le salut commun. Est-ce
compris ? Bien hardi qui l'affirmerait. « La contrerévolution, écrit le
manifeste du Soviet, se nourrit de notre pénible situation intérieure, qui
est aussi une conséquence de la prolongation de la guerre. » C'est mettre la
charrue avant les bœufs. La situation intérieure, avec tous les dangers
qu'elle comporte, n'est pas due à la prolongation de la guerre. C'est, tout
au contraire, la prolongation de la guerre qui est due à la situation
intérieure. La guerre serait finie, et bien finie, et la révolution russe
serait à l'abri de tout recul, si la situation intérieure n'avait paralysé
l'action des armées russes. Tant qu'on ne voudra pas, là-bas, se rendre
compte de cette vérité, tant qu'on se refusera à mettre au premier plan le
souci de battre l'ennemi, on fera fausse route. Un de nos confrères résumait
assez heureusement l'état d'esprit des révolutionnaires russes : « Ils
invoquent à chaque instant le souvenir de la révolution française, mais ils
ne s'en inspirent pas. » Tout est là en effet. Nos révolutionnaires ont
commis bien des fautes et même bien des crimes, mais il est un crime qu'ils
n'ont jamais commis et qu'ils n'auraient pardonné à personne, c'est le crime
contre la patrie, Tous, — ceux qui étaient guillotinés, comme ceux qui les
guillotinaient, — étaient franchement dressés contre l'ennemi. Il n'y avait
pas de maximalistes à la Convention, et, s'il s'en était trouvé, ils
n'auraient pas fait long feu. Tous savaient qu'il n'y a pas de régime nouveau
qui puisse se fonder sur la défaite. Ils étaient idéalistes, mais non pas
idéologues, sur ce terrain. Ils voulaient affranchir les peuples, mais en
abattant « les tyrans », comme on appelait alors les impérialistes
d'aujourd'hui. Et c'est la bonne méthode. Les déclamations, les adjurations.,
les tirades sentimentales ne servent à rien en face des Allemands. Ils les
considèrent comme des signes de faiblesse. On lisait ces jours-ci dans le
Journal de Genève un détail symptomatique. Des ouvriers russes se sont mis en
grève pour faire obtenir à des prisonniers de guerre allemands des salaires
égaux aux leurs. Cette attitude leur paraît peut-être chevaleresque et
fraternelle. Mais, alors que des milliers de prisonniers de guerre russes
meurent ou sont morts de faim et de privations, usés par un labeur impitoyable
exécuté dans des conditions qui sont tout l'opposé de la chevalerie et de la
fraternité, cette tendresse d'âme pour l'ennemi est prise par les Allemands
pour une marque de servilité. Ils en concluent que les Russes se sentent une
race inférieure, résignée à son sort, à plat ventre devant la supériorité
divine de la race germanique. Et, au lieu d'en être touchés au cœur, ils sont
encouragés à persévérer dans leur manque de cœur... Journal de Rouen, 15 octobre 1917. |
[1]
On venait d'apprendre que le ministre de Suède en Argentine transmettait à
Stockholm comme siennes, et sous un chiffre secret qui était censé le sien, les
dépêches du ministre allemand Luxbourg, lesquelles étaient de Stockholm
réexpédiées à Berlin, avec la complicité du ministère des Affaires étrangères
de Suède.