LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME DEUXIÈME. — MARS 1916 - SEPTEMBRE 1917

 

CHAPITRE VIII. — LE DÉBUT DU MINISTÈRE RIBOT.

 

 

Le nouveau ministère devant la Chambre. — Les restrictions. — Les variations du ministère du ravitaillement. — La conférence de Stockholm.

 

M. Briand n'ayant pu reconstituer son ministère, et M. Deschanel n'ayant pas accepté d'en former un, cette mission fut confiée à M. Alexandre Ribot, le 18 mars. Dès le lendemain il avait réussi. Voici la liste des membres du nouveau Cabinet :

MM.

Présidence du Conseil et Affaires étrangères

RIBOT

Justice

RENÉ VIVIANI

Intérieur

MALVY

Guerre

PAINLEVÉ

Marine

Amiral LACAZE

Finances

JOSEPH THIERRY

Ravitaillement

VIOLLETTE

Armement

ALBERT THOMAS

Travaux publics

DESPLAS

Commerce

CLÉMENTEL

Travail

LÉON BOURGEOIS

Instruction publique

STEEG

Colonies

MAGINOT

Agriculture

FERNAND DAVID

Sous-secrétaire d'État à l'Aéronautique

DANIEL VINCENT

Les autres sous-secrétariats d'État du ministère précédent furent maintenus avec leurs titulaires :

MM.

Guerre

RENÉ BESNARD

Service de santé

JUSTIN GODART

Inventions

J.-L. BRETON

Marine marchande

NAIL

Finances

A. MÉTIN

Blocus

DENYS COCHIN

Beaux-Arts

DALIMIER

P. T. T.

RODEN

Transports

CLAVEILLE

Usines de Guerre

LOUCHEUR

 

LE MINISTÈRE RIBOT

M. Ribot a constitué son ministère avec une rapidité qui est, surtout dans les circonstances actuelles, un premier mérite. Les hommes politiques auxquels il s'est adressé ont compris comme lui que l'heure n'était pas à ces marchandages savants qui, en d'autres temps, sont dans la règle du jeu. C'est qu'il ne s'agit pas aujourd'hui d'un jeu, mais d'une tâche sérieuse à laquelle il faut se consacrer sans autre pensée que le salut du pays. L'opinion saura donc un gré tout particulier au nouveau président du Conseil de n'avoir pas laissé se prolonger une crise dont les profanes, on peut l'avouer, n'ont pas encore compris la nécessité. La marche présente des événements semble indiquer que le gouvernement d'hier n'a pas si mal réussi dans on œuvre de préparation, et c'est pourquoi M. Ribot sera approuvé d'avoir conservé dans la nouvelle combinaison un certain nombre de ses anciens collègues. Ainsi se trouve assuré, en dépit de la crise, ce minimum d'esprit de suite sans lequel aucun résultat solide ne saurait être atteint. Ce même procédé a du reste été toujours employé depuis le commencement de la guerre, et ce n'était pas le cas d'y renoncer alors que le ministère dans son ensemble, ni aucun ministre en particulier n'avaient été mis en minorité. Les ministres qui s'en vont reprendront leur rang au Parlement sans que personne ait jamais douté de leur activité et de leur bonne volonté. Tous n'ont pas impeccablement répondu à tout ce qu'on attendait d'eux, mais il y a des circonstances où le succès immédiat et complet n'est pas possible ; et il y a des échecs qu'il serait injuste de considérer comme des fautes.

Parmi les portefeuilles qui ont changé de titulaires, on remarquera surtout trois de ceux que les circonstances mettent au premier plan. M. Ribot prend avec la présidence du Conseil le portefeuille des affaires étrangères. C'est un double fardeau, qui pourrait paraître ou devenir excessif, si le président du Conseil était trop souvent forcé de subir le feu des interpellations. Tout le monde souhaite vivement que la sagesse et le patriotisme de la Chambre lui inspirent une conception plus juste de son devoir de contrôle et de la manière de le remplir efficacement. M. Ribot, qui n'est dépaysé dans aucun ministère, est particulièrement chez lui au quai d'Orsay. Il a eu l'honneur de signer jadis l'alliance russe, c'est plus qu'un hasard heureux qui l'appelle à la pratiquer aujourd'hui, singulièrement élargie et vivifiée par les circonstances. Son expérience consommée des choses et des hommes, son sens éclairé des réalités historiques, inspirent autant de confiance à nos alliés qu'à nous-mêmes. Nul n'est plus qualifié pour parler au nom de la France et pour tenir un langage digne de son passé et de son présent, un langage répondant à l'avenir auquel le monde entier nous reconnaît un juste droit, après tant de sacrifices à la cause commune de la civilisation.

A la guerre, M. Painlevé ne s'étonnera pas de paraître moins désigné par ses études antérieures. M. Painlevé a une réputation de savant devant laquelle chacun s'incline ; on ne lui conteste d'autre part ni la capacité de travail ni la volonté de tout subordonner à la victoire finale, et les milieux parlementaires n'ignorent pas que depuis la guerre toutes ses pensées se sont concentrées sur le ministère qui lui est confié aujourd'hui. Mais il lui reste à légitimer, aux yeux du public, la preuve de confiance qui lui est donnée. Nul ne lui refusera a priori le large crédit dû à ses qualités, et c'est à l'œuvre qu'il sera jugé. Il ne demande pas autre chose. Il trouve nos affaires militaires en bonne posture, il ne s'étonnera pas que le pays en exprime sa gratitude à ceux qui l'ont précédé et spécialement à son prédécesseur immédiat. Il n'y a que les petits esprits et les cœurs médiocres pour vouloir tout faire dater d'eux-mêmes. M. Painlevé ne se donnera pas l'air de découvrir l'Amérique. Il travaillera plus modestement — et plus utilement — à assurer à nos ressources militaires leur maximum de rendement, maximum jamais atteint, mais dont chaque ministre de la guerre doit tendre à se rapprocher.

M. Thierry, qui remplace M. Ribot aux finances, n'est un nouveau venu ni au ministère, ni aux finances. Le présenter serait paraître ignorer qu'il s'est toujours distingué et pour ainsi dire cantonné dans l'étude des questions économiques. Lui aussi trouvera un terrain merveilleusement préparé. M. Ribot a pu subvenir depuis deux ans et demi, sans défaillance ni expédients condamnables, à des dépenses sans précédent dans l'histoire du monde. Le crédit de la France n'a pas fléchi sous le fardeau. On peut compter sur M. Thierry pour ménager et entretenir ce crédit avec la prudence et la sagesse qui sont les premières vertus d'un ministre des finances fatalement obligé d'y avoir abondamment recours. Il faut lui demander d'avoir aussi le courage fiscal de dire la vérité au pays et de lui réclamer les impôts nécessaires à gager les emprunts. II n'y a pas de rôle plus ingrat, mais il n'y en a pas de plus digne d'un homme d'Etat qui aspire à autre chose qu'à vivre au jour le jour en léguant à l'avenir les liquidations délicates. D'autres ministres paraissent aussi décidés à faire œuvre utile. M. Maginot, que sa très belle conduite au front a rendu universellement sympathique, entre aux colonies et au Comité de guerre. M. Léon Bourgeois apporte avec désintéressement son nom et son appui tomme ministre du travail, puisque son état de santé lui interdit d'assumer un ministère plus important. M. Steeg, M. David, reparaissent à des ministères qui leur sont familiers. M. Clémentel, M. Malvy, M. Albert Thomas, l'amiral Lacaze conservent leurs portefeuilles en quelque sorte tout naturellement puisqu'ils n'étaient touchés en rien par la crise. Il en va de même, semble-t-il, pour les sous-secrétaires d'État. Le Cabinet garde par-là beaucoup de sa physionomie. Aussi est-on tenté d'approuver et d'étendre une suggestion de M. Renaudel ce matin. Est-il nécessaire d'offrir au pays une déclaration ministérielle, forcément banale malgré toute l'éloquence dont elle sera imprégnée ? Le pays ne demande pas d'éloquence. A quoi bon cette pièce d'apparat, suivie d'une centième interpellation sur la politique générale ? Si on se mettait tout de suite au travail, à la question inscrite à l'ordre du jour de chaque Chambre, croyez que l'effet ne serait pas mauvais à la Chambre et qu'il serait excellent dans le pays. Existe-t-il tant de gens, même au Parlement, qui aient besoin de parler, n'ayant rien d'urgent à dire, uniquement parce que c'est l'usage et qu'un ministère ne peut débuter sans perdre deux jours à écouter et à débiter des phrases un peu forcément toujours les mêmes ?

21 mars 1917.

 

Le nouveau Cabinet se présenta devant la Chambre, le 21, avec une déclaration ministérielle qui passait en revue la situation intérieure et extérieure.

Après trente-deux mois, nous sommes entrés dans une période décisive de cette terrible guerre où nous avons été entraînés par une agression sans excuse et que nous sommes résolus à mener avec la dernière vigueur jusqu'à la victoire, non comme nos ennemis dans un esprit de domination et de conquête, mais avec le ferme dessein de recouvrer les provinces qui nous ont été autrefois arrachées, d'obtenir les réparations et les garanties qui nous sont dues et de préparer une paix durable fondée sur le respect des droits et de la liberté des peuples.

Nous assistons en ce moment à un premier recul des armées ennemies sous la pression de nos admirables troupes et de celles de nos alliés et nous saluons avec émotion la délivrance d'une partie du sol de notre pays trop longtemps souillée par l'invasion. Bien que ce recul ne soit sans doute que la préface de nouvelles et rudes batailles où l'ennemi épuisera ses derniers efforts, la France sent sa confiance prendre un nouvel élan devant ces résultats de notre inébranlable fermeté et des habiles préparations stratégiques des chefs de nos armées.

La question du haut commandement, qui a donné lieu à tant de débats, se trouve définitivement réglée de la manière la plus simple. Le gouvernement, qui a la direction politique de la guerre sous le contrôle des Chambres, est maître de tout ce qui concerne l'organisation et l'entretien de nos armées. Il est l'organe nécessaire des relations avec les gouvernements alliés pour assurer un parfait accord de l'action combinée des armées. Il veille à ce que ses prérogatives, qui sont les conditions de sa responsabilité, ne reçoivent aucun amoindrissement. Mais lorsqu'il a choisi le chef qui doit conduire nos troupes à la victoire, il lui laisse une complète liberté pour la conception stratégique, la préparation et la direction des opérations.

C'est ainsi que le gouvernement comprend son rôle et ses devoirs et il est heureux de saisir l'occasion d'affirmer son entière confiance dans les chefs et les commandants de nos armées en même temps qu'il renouvelle, au nom du pays, l'expression de sa reconnaissance envers les troupes qui supportent avec stoïcisme et bonne humeur les rudes fatigues de cette guerre de tranchées et donnent en toutes circonstances d'inoubliables exemples d'entrain, de vaillance et d'héroïsme.

L'harmonie ne doit pas exister seulement entre le gouvernement et le haut commandement, mais aussi et surtout entre le gouvernement et les Chambres, dépositaires de la volonté nationale. Le gouvernement ne peut rien sans elles et, de leur côté, les Chambres épuiseraient inutilement leur énergie si elles ne l'exerçaient pas pour donner au gouvernement toute sa force.

Nous savons tout ce que nous devons à la précieuse collaboration de vos commissions et aux heureuses initiatives qu'elles ont souvent prises. Le pays ne l'ignore pas et il veut qu'entre le gouvernement et les Chambres s'établisse une étroite union procédant d'une mutuelle confiance et du constant souci, de la part du gouvernement, d'apporter dans ses relations avec les Chambres la plus entière franchise et le sincère désir d'éviter tous les malentendus.

Dans ses rapports avec la presse, qui a pour rôle d'éclairer et de soutenir l'opinion, le gouvernement doit se servir avec fermeté du pouvoir que la loi lui donne pour supprimer les fausses nouvelles, les informations tendancieuses qui seraient de nature à égarer les esprits. Il doit arrêter les campagnes qui auraient manifestement pour objet de discréditer nos institutions républicaines ou de pousser à la dissolution les forces de la défense nationale. Mais il veillera à ce que la liberté de discussion soit respectée et préférera des critiques, même injustes, à ce mol optimisme qui ne peut qu'énerver les énergies de la nation.

Il faut aussi pour vaincre coordonner de plus en plus l'action des membres du gouvernement, obtenir à tous les degrés l'exécution fidèle et rapide de leurs ordres ; en temps de guerre surtout, une pensée directrice et une action toujours en éveil sont indispensables pour faire converger vers le but commun les efforts multiples des services publics et des initiatives des citoyens jaloux de travailler à la défense nationale.

Si à l'intérieur cette direction est nécessaire, il n'est pas moins indispensable de maintenir et de fortifier l'unité de vues et d'action qui existe heureusement entre nous et tous nos fidèles alliés. La victoire dépend de l'énergie que nous mettrons à rassembler nos forces et à nous en servir dans un effort bien concerté et conduit sur tous les fronts avec la même vigueur Nos effectifs, unis à ceux de nos alliés, sont supérieurs à ceux de nos ennemis, les moyens matériels, qui nous ont fait cruellement défaut au début de la guerre, nous permettent aujourd'hui de lutter à armes égales et aussi longtemps qu'il le faudra.

 

Ce que nous avons de plus que nos ennemis, c'est le sentiment que nous défendons la cause du droit et de la civilisation. Ce qui fait notre force, c'est que nos alliances ne sont pas fondées uniquement sur des intérêts, mais qu'elles sont vivifiées par un idéal commun, par cet esprit de liberté et de fraternité que la Révolution française a eu l'immortel honneur de proposer au monde et qui, en devenant partout en Europe une réalité, sera une des meilleures garanties de la paix entre les peuples qu'appelait récemment de ses vœux le président de la grande République américaine, et une des conditions de l'organisation de la Société des nations.

Nous saluons le travail d'émancipation qui s'accomplit chez le noble peuple auquel nous unit une alliance déjà vieille de plus d'un quart de siècle, et nous souhaitons de tout notre cœur que le développement des institutions représentatives fondées sur la souveraineté populaire puisse s'y achever sans violence et sans troubles profonds, pour servir d'exemple aux autres nations.

La situation de nos finances appelle votre plus sérieuse attention, aussi bien que l'état de nos approvisionnements et la faculté de les renouveler pendant la guerre et après la cessation des hostilités. S'il ne faut pas regarder aux dépenses qui contribuent à la défense nationale, il est indispensable de réduire ou même de supprimer toutes les dépenses superflues.

C'est à cette condition seulement que les finances publiques, qui ont supporté jusqu'à ce jour sans fléchir l'effort sans précédent qui leur a été demandé, peuvent se maintenir jusqu'à la fin de la guerre et garder pour l'avenir leur élasticité. Des impôts nouveaux seront nécessaires pour faire face aux intérêts de nos emprunts. Nous les établirons dans l'esprit de justice et en même temps de hardiesse qui convient à une société démocratique comme la nôtre.

Ce sont surtout nos payements à l'étranger qui éveillent nos plus sérieuses préoccupations. Il faudra, de toute nécessité, les réduire sans porter aucun préjudice à la défense nationale. Un décret sera soumis à votre approbation pour interdire les importations qui ne sont pas indispensables et améliorer notre balance commerciale.

Le pays, conscient des sacrifices qu'exige une guerre aussi longue, les acceptera de bon cœur. Il sait qu'on ne peut vivre en temps de guerre comme en temps de paix et qu'il y a même, en dehors de la nécessité, une convenance morale à éviter tout gaspillage et tout étalage de luxe pendant que nos soldats souffrent et meurent pour le pays.

Nous voulons qu'un inventaire exact, méthodique, constamment tenu à jour, de toutes nos ressources et de tous nos moyens d'importation permette de rassembler en une organisation rationnelle les mesures que réclame l'alimentation nationale. Nous nous efforcerons de développer par tous les moyens la production de notre sol. La situation n'est pas inquiétante, mais c'est à condition que nous sachions nous imposer à temps les restrictions que commande une sage prévoyance....

 

L'interpellation qui s'engagea aussitôt aboutit à un ordre du jour de confiance.

 

LE DÉBUT DU MINISTÈRE

Le premier contact entre la Chambre et le ministère a été très favorable à ce dernier, puisqu'il a obtenu un vote de confiance à peu près unanime, et pour ainsi dire sans combat. L'opposition s'est bornée à s'abstenir ; les abstentionnistes se sont réduits à 61 voix, dont près de la moitié sont représentées par les socialistes minoritaires. Ce beau succès est dû en partie à la détente qui suit naturellement les luttes un peu longues et passionnées : ceux qui avaient combattu a systématiquement » le précédent Cabinet n'ont pas voulu se donner l'air de combattre « systématiquement » tous les gouvernements dont ils ne feraient pas partie. Mais la raison principale de l'accueil sympathique fait à M. Ribot n'est pas à chercher à côté de la question : M. Ribot a été approuvé parce que sa déclaration et son discours inspiraient confiance à la Chambre comme ils l'inspireront de même au pays. M. Ribot a trouvé le mot juste pour exprimer sur la plupart des points les sentiments qui sont communs, à tous les Français. Sa définition du rôle respectif du gouvernement et du haut commandement en ce qui concerne la direction de la guerre répond aux nécessités politiques et stratégiques proclamées par le bon sens de tous les temps. Au gouvernement appartient tout ce qui touche l'organisation des armées, la liaison de notre effort avec celui de nos alliés, et le choix des chefs appelés à mener à bien cet effort. A ces chefs doit être assurée, par contre, la liberté de leurs conceptions stratégiques et la faculté de les réaliser à leur manière. Le gouvernement leur fait confiance en ce qui les regarde, comme lui-même a besoin de la confiance des Chambres en ce qui le concerne.

Tout cela n'est pas nouveau, tout cela est vieux comme la raison, mais tout cela est formulé avec netteté et franchise. Ces mêmes qualités se retrouvent dans la façon de concevoir les rapports du gouvernement et du Parlement. M. Ribot est un parlementaire de la grande école ; on a dit de lui parfois qu'il était le dernier des grands parlementaires. C'est un titre qui n'est pas fait pour déplaire aux oreilles des membres d'un Parlement. M. Ribot a d'ailleurs insisté avec une sorte de coquetterie sur le rôle des Chambres, sur les services que leur contrôle vigilant avait rendus et était encore susceptible de rendre. Il a appuyé sur la nécessité de relations confiantes et constantes entre les deux pouvoirs, de manière que leur tâche commune s'accomplisse dans une atmosphère de mutuelle bonne volonté. Tout cela est juste, et le chef d'un gouvernement parlementaire ne saurait du reste penser autrement, mais il est clair que ce sont là des vérités qu'une Chambre, surtout quand elle n'est pas gâtée par le public, aime à entendre répéter.

Le libéralisme de M. Ribot s'est également étendu à la question de la censure. Le président du Conseil a protesté avec un grand accent de sincérité de son désir de ne pas cacher à la nation la vérité. Il a répudié l'idée d'employer la censure à endormir le pays dans un mol optimisme. « Il ne faut pas lui faire l'injure de croire qu'il a besoin d'être trompé. » Autant il faut empêcher la propagation des fausses nouvelles, même bonnes, autant il convient de laisser les vraies se répandre et se discuter. M. Ribot ne marchande pas la liberté de critiquer les idées du gouvernement : cette critique ouverte a même tous les avantages sur la critique sournoise qui se glisse dans des propos de couloirs ou de rédaction. Il va même jusqu'à « solliciter » la critique. Il n'est qu'un point sur lequel il se déclare intraitable, c'est quand il s'agit d'attaques qui visent les « institutions », et spécialement l'action du Parlement. Le pouvoir exécutif n'entend se soustraire à aucune polémique, mais il sera plus chatouilleux quand il sera question du pouvoir législatif. La Chambre n'est pas restée insensible à cette délicate attention.

Les déclarations du président du Conseil ne pouvaient passer sous silence nos alliés et particulièrement les affaires de Russie. M. Ribot a salué avec sympathie, comme l'ont fait de leur côté les présidents des deux Chambres, « le travail d'émancipation qui s'accomplit chez ce noble peuple » uni à nous par une alliance vieille d'un quart de siècle. Sans nous immiscer dans la politique intérieure, où chacun des Alliés est maître chez lui, nous avons le droit de souhaiter que la révolution russe se poursuive heureusement pour le plus grand bien de la Russie et de la guerre qu'elle soutient avec nous contre le dernier rempart de l'autocratisme militariste et féodal, qui est, comme le reconnaît mélancoliquement Scheidemann lui-même, l'archaïque royaume de Prusse. Notre expérience nous permet, sinon de donner un conseil, du moins de rappeler les leçons de l'histoire. Pour qu'un régime nouveau et légal de « souveraineté populaire » puisse s'établir et durer, il faut que cette transformation s'achève, suivant le mot de M. Ribot, « sans violence et sans troubles profonds ». Ce n'est pas se méfier de la révolution russe que de lui souhaiter ardemment cet heureux sort.

Et maintenant que le nouveau ministère a reçu la consécration parlementaire attendons-le à l'œuvre, comme il le demande, et jugeons-le à ses fruits. M. Lafferre estime, sans d'ailleurs s'en plaindre, qu'il ne diffère pas manifestement, au point de vue des idées, du ministère précédent. C'est qu'il existe en effet, au-dessus des compétitions de personnes et des désaccords de détail sur la meilleure méthode pour arriver à la victoire, un fond commun et immuable sur lequel nous sommes tous d'accord : la ferme volonté de mener d'abord et avant toute chose la guerre actuelle jusqu'au terme que les Alliés se sont fixé pour la revanche du droit et la garantie de la paix future.

23 mars 1917.

 

Pendant que nous changions de ministère, une révolution avait éclaté en Russie. Le tsar Nicolas ayant voulu dissoudre la Douma, des troubles aggravés par la disette se produisirent le 11 mars. La Douma continua de se réunir et les troupes de la garnison de Petrograd se déclarèrent pour elle. L'empereur, qui était alors au Quartier général, ne répondit pas aux objurgations du président de la Douma, M. Rodzianko, lui demandant « de charger une personne ayant la confiance du pays de former un nouveau gouvernement ». Une seconde dépêche qui insistait sur l'urgence d'une décision n'eut pas plus d'effet. L'empereur, abandonné de tous, abdiqua dans la nuit du 15 au 16 mars en faveur de son frère le grand-duc Michel, mais celui-ci, par un manifeste au peuple russe, subordonna son acceptation à la volonté de la future assemblée constituante, et le gouvernement provisoire nommé par la Douma, sous la présidence du prince Lvof, resta seul chargé du pouvoir.

Cette révolution, dont nul ne pouvait prévoir les conséquences, coïncidait avec le recul allemand sur le front de la Somme qui, du 17 au 24 mars, faisait tomber entre nos mains toute la région de Péronne, Ham, Noyon, et libérait d'un coup la neuvième partie du territoire français encore occupé par l'ennemi. Ce recul s'accompagnait d'ailleurs d'affreuses dévastations qui détruisaient, non seulement les lieux habités, mais jusqu'aux arbres fruitiers et aux monuments historiques, comme les châteaux de Ham et de Coucy.

 

LE CHATEAU DE COUCY

Est-ce vrai ? On a peine à le croire. Si peu d'illusions qu'on puisse conserver sur les scrupules de conscience de l'armée allemande et de ceux qui la commandent, il paraît vraiment difficile d'admettre sans réserve les informations qui nous annoncent la destruction systématique de l'illustre ruine de Coucy. Ce serait, si le fait est confirmé, l'acte type du vandalisme, la destruction pour l'amour de la destruction, la guerre à tout ce qui recèle un peu de l'âme et de la beauté du passé. Il faudrait supposer que les Allemands, qui entourent d'une telle dévotion les vieux burgs du Rhin, ont cédé à un sentiment de jalousie, ou ont voulu supprimer un concurrent incomparable, car aucune de leurs ruines ne peut songer à rivaliser avec le puissant et dominateur donjon érigé par Messire Enguerrand, troisième du nom, au début du XIIIe siècle. Guillaume II, le fâcheux restaurateur du Hohkœnigsbourg, versera-t-il une des larmes qu'il tient en réserve pour ce genre d'occasions sur ce nouveau crime archéologique ?

Certes nous n'oublions pas qu'il ne s'agit ici que de vieilles pierres et que la cruauté germanique n'épargne pas davantage les personnes. Alors que tant d'atrocités s'appesantissent sur nos populations envahies, il serait malséant de paraître plus ému par la destruction d'un château féodal que par celle de villes entières, y compris parfois leurs habitants. Mais le crime de Coucy est du même ordre que celui de la cathédrale de Reims ou de Louvain : c'est la rage gratuite contre tout ce qui rappelle ou évoque une idée, une civilisation, un souvenir grand ou héroïque, dont l'Allemagne ne saurait se parer, fût-ce par usurpation. Il y a dans de pareils actes quelque chose de si vil, de si bas, de si étranger à tout ce qui constitue les titres d'honneur de l'humanité qu'on en reste peiné simplement à titre d'homme ! On se sent humilié à la pensée que des contemporains, extérieurement civilisés, qui se targuent même d'une « culture » intensive, sont capables de jouer au naturel un rôle pour lequel des Huns avaient au moins l'excuse de ne pas savoir ce qu'ils faisaient. Il y avait alors des peuples barbares ; nous sommes en face de quelque chose de plus laid ; un peuple de laquais.

« Entre eux et moi, disait un jour à Loti la reine de Belgique, née Elisabeth de Bavière, le rideau de fer est baissé. » Il doit être baissé en effet entre eux et le reste du monde. Comment renouer des relations, même simplement intellectuelles, avec quiconque ordonne, accomplit ou approuve toutes ces besognes dégradantes ? C'est un problème dont les Allemands avisés commencent à se préoccuper, ils ont raison. Qui pourra de sang-froid entendre désormais leurs pédants pontifier sur l'art, l'archéologie, l'histoire, alors que tout cela au fond reste aussi étranger à leur être moral que s'ils sortaient de la forêt de Teutobourg, habillés encore de peaux de bête et coiffés de cornes d'aurochs ? Ils ne diront pas que le château de Coucy avait une valeur militaire, ou recelait de mystérieux appareils de télégraphie sans fil puisqu'il était entre leurs mains. Ses vieilles murailles de sept mètres d'épaisseur, qui avaient résisté à la mine au temps de Mazarin, ont-elles croulé sous l'effort victorieux des explosifs modernes ? Du majestueux décor qu'elles offraient à l'œil émerveillé, ne restera-t-il qu'un amer souvenir ? Que penserait en ce cas du pitoyable kronprinz de Bavière, auteur responsable de cette destruction, le fier seigneur qui avait pris pour devise :

Je ne suis roi, ni prince aussi,

Je suis le sire de Coucy !

En ce temps-là on ne posait pas pour la « culture » mais on avait de l'allure. On était parfois un peu fruste mais on était chevalier. On ne savait pas grand'chose, mais on sentait certaines choses...

22 mars 1917.

 

Le gouvernement français protesta officiellement contre ces nouvelles violations du droit des gens.

 

L'amélioration de la situation militaire, tout en réconfortant grandement l'opinion, ne l'empêchait pas de rester très préoccupée de la raréfaction d'un grand nombre de produits, dont plusieurs de première nécessité. Tout le monde était d'accord sur l'opportunité de prendre des mesures appropriées aux circonstances, mais les remèdes variaient avec les médecins consultants et même variaient parfois d'un jour à l'autre, faute de principes directeurs, avec le même médecin.

 

LA CHOSE QUE NOUS NE FERONS PAS

M. Painlevé, ministre de la guerre, a prononcé hier à la Chambre un bref discours qui a obtenu et mérité un succès du meilleur aloi. A propos de l'appel de la classe 1918, il a exposé la nécessité de concilier l'intérêt militaire et les intérêts économiques et particulièrement ceux de l'agriculture, ce que tout le monde répète, mais il a ajouté à cette généralité, ce qui est plus utile, des précisions et des limitations. Les mesures prises en faveur de l'agriculture sont autre chose que des paroles. D'abord les conscrits agricoles ne seront convoqués que pour le Ier mai, ensuite les permissions agricoles, au nombre de 150.000, vont être prolongées de quelques jours, enfin on va renvoyer chez eux les convalescents des hôpitaux, qui le demandent, au lieu de les garder à ne rien faire jusqu'au règlement de leur pension. Tout cela c'est le présent. Plus tard on prévoit pour le mois de mai la libération d'un certain nombre de R. A. T. auxiliaires, puis de nombreuses permissions agricoles pour la moisson et les semailles, peut-être même le renvoi des agriculteurs du service armé de la classe 1890. C'est quelque chose. Peut-on faire plus ? Le ministre, avec beaucoup de netteté et de fermeté, a déclaré qu'il fallait voir les deux côtés du problème, que le gouvernement, muni de tous les renseignements requis, était seul en état de le faire, et qu'il estimait ne pouvoir aller plus loin sous peine de porter atteinte à notre organisation militaire. « Nous ferons tout ce que nous pourrons, a-t-il conclu ; mais il y a une chose que nous ne ferons jamais, c'est affaiblir si peu que ce soit la force de notre armée. » Le pays applaudira un tel langage, comme la Chambre elle-même l'a applaudi. En lui disant la vérité, en lui rappelant que l'ennemi, s'il recule, n'est pas encore vaincu et qu'il médite de nouveaux efforts dont nous ne viendrons à bout qu'en en mesurant l'étendue, M. Painlevé pose la question comme il convient. Le peuple français s'est montré assez raisonnable, assez résolu et assez héroïque pour mériter qu'on ne le traite ni en enfant ni en neurasthénique. Nous comptons sur nos alliés, et nous ne négligeons rien pour que leur concours soit aussi efficace qu'il est loyal, mais nous n'avons pas l'illusion — et nous ne demandons pas qu'on nous la donne— de croire que notre effort national peut se ralentir.

29 mars 1917.

 

LE PRIX DU BLÉ

Nous avons combattu — avec une insistance qu'on a bien voulu remarquer — les erreurs économiques dont a été cause la préoccupation de maintenir artificiellement le prix du blé au-dessous de sa valeur marchande. Nous avons annoncé la faillite de la taxation et l'inanité de la réquisition. Nous n'y avons eu aucun mérite, car les mêmes fautes entraînent fatalement les mêmes conséquences et la Convention elle-même n'a pu triompher des lois économiques, malgré la force de persuasion de la guillotine. Le gouvernement semble décidé à entrer dans la voie de la vérité. Le projet de loi que vient de déposer M. Fernand David, ministre de l'agriculture, supprime la taxation et les primes actuelles, qui n'ont donné que des déboires, mais laisse au gouvernement le droit de taxation et de réquisition à un prix qu'il fixera par décret, et qui pourra varier suivant les circonstances. C'est un progrès, mais ce n'est pas encore une solution. En effet, si le prix doit suivre les fluctuations naturelles du marché, pourquoi la taxation et la réquisition ? En les maintenant, on laisse percer le désir d'intervenir arbitrairement pour peser malgré tout sur les prix auxquels auraient droit normalement les producteurs. Or, c'est là précisément ce qui leur déplaît et ce qui les détourne de produire. M. David a' cité récemment à la Chambre l'exemple de la Suisse où le blé vaut 50 francs le quintal, ce qui a en peu de temps amené un accroissement de production de 50 %. Si le gouvernement s'en était mêlé, comme en France, il aurait obtenu le même résultat qu'en France, c'est-à-dire une réduction de la récolte. Mais comment maintenir le bas prix du pain si le blé augmente ? Il n'y a qu'à ne pas le maintenir. Le pain se vendra ce qu'il vaut, le blé aussi, et chacun cherchera à en cultiver. Le pain vaut en Suisse 64 centimes le kilogramme, ce qui est conforme à la réalité. Et il n'y a que ce qui est conforme à la réalité qui réussit.

30 mars 1917.

 

LA QUESTION DU CHARBON

Il y a deux idées principales dans le système de ravitaillement et de distribution du charbon, qui a été préparé par M. Loucheur, sous-secrétaire d'État de l'armement. La première est simple et ne peut donner que de bons résultats. C'est la division de la France en trois zones géographiques, dont chacune sera approvisionnée par le moyen le plus direct : celle du Midi par les mines du Centre, celle de l'Est par les mines du Nord qui nous restent, et celle de l'Ouest par les importations d'Angleterre. On réduira ainsi d'une manière appréciable et judicieuse les transports de houille. On n'importera plus de houille anglaise par Marseille, par exemple, pour la réexpédier ensuite en Normandie. La seconde idée, c'est de confier à l'État tout ce qui concerne la répartition du charbon suivant les besoins et en tenant compte du degré d'urgence de chaque besoin. Ici, la difficulté est plus grande, et la façon dont l'État s'est acquitté jusqu'ici des tâches économiques qu'il a assumées ne rassure pas le public. La péréquation des prix sera facilitée, mais le reste ? Le bureau de répartition, qui dépendra du ministère du ravitaillement, assurera d'abord le service des chemins de fer, puis des usines, puis de l'intendance. Le ravitaillement civil ne viendra qu'après. Soit. Les civils comprennent qu'ils doivent passer après les exigences de la défense nationale, mais étant donné que le déficit mensuel officiellement reconnu est de 300.000 tonnes, c'est sur leur dos uniquement que se fera l'économie répondant à ce déficit. Or, la consommation domestique avant la guerre était à peu près de 11 millions de tonnes. Si on en retranche 300.000 tonnes par mois, c'est 3 millions et demi qu'on en retranchera par an, soit près du tiers de la consommation totale. Une pareille restriction ne se produira pas sans de grandes privations, et, pour peu que la répartition soit défectueuse, le rôle de l'État fournisseur ne sera pas enviable. On pense, il est vrai, accroître la production indigène. Espérons aussi qu'on accroîtra l'importation anglaise. Mais tout cela reste hypothétique. Peut-on faire mieux ? Nul ne demande qu'on rationne les usines de guerre, mais est-on sûr qu'il ne s'y produit aucun gaspillage ? Les civils supporteront sans vaines récriminations les privations utiles', mais, sans excès de sybaritisme, ils voudraient bien être sûrs de n'en pas subir de superflues. Il faut se résigner à l'inévitable, mais il faut aussi se garder d'accroître, par paresse d'esprit, le domaine de l'inévitable.

2 avril 1917.

 

LA RÉDUCTION DU FORMAT DES JOURNAUX

Le bruit court qu'une nouvelle réduction du format des journaux va être exigée par raison d'économie. Nul ne doute de la bonne volonté de la presse à se prêter à toute mesure d'utilité générale. C'est pourquoi il nous sera permis de demander qu'on n'use pas de cette bonne volonté à la légère. Réduire à un état squelettique et miséreux les journaux français alors que ceux de tous les autres pays conservent leur aspect ordinaire n'irait pas sans inconvénient. On se donne bien de la peine pour lutter contre la propagande allemande en pays étranger : n'est-il pas manifeste que le premier et le meilleur instrument pour cette lutte est le journal français ? Si le manque de place ne permet plus à nos journaux de combattre les mensonges ennemis, de les dénoncer avec pièces à l'appui, de démontrer patiemment et sans relâche la mauvaise foi des arguments qui nous sont opposés, ne serons-nous pas en état d'infériorité ? L'artillerie lourde n'est pas nécessaire que sur le front. Mais on manque de papier, dira-t-on. Cet aveu de pénurie surprend un peu quand on voit le déluge d'affiches, de prospectus, de catalogues qui nous submerge. N'y a-t-il de ce côté aucune économie à réaliser ? Et dans les administrations officielles, osera-t-on dire qu'on ne gaspille pas cette précieuse denrée ? Rien que sur les documents parlementaires on pourrait gagner 50 %, sans rien perdre. Les rapports sont toujours aussi volumineux ; à quoi bon tant de remplissages ?

Pour économiser le papier, il faudrait commencer par restreindre la paperasserie, c'est-à-dire la consommation de papier inutile. Un de nos lecteurs nous signale un fait topique. Le ministère de la marine, pour un marché d'ailleurs minime, demande 181 exemplaires du texte, dont trois originaux, trois copies manuscrites et cent soixante-quinze imprimées. A la guerre on se contente de deux. Pourquoi ce luxe rue Royale ? Nous pourrions multiplier ces exemples. Pour ne pas faire des économies simples, mais qu'il faut se donner la peine de chercher, on court après les expédients, en tout et partout. Ne parle-t-on pas ce matin d'acheter des lampes à pétrole pour éclairer Paris, alors qu'on n'a pas de pétrole, au lieu de fermer une foule de becs de gaz ou d'électricité qui brûlent sans raison ? Allez voir à la station du Métro de la Place de la Concorde. Allez voir aussi au Trocadéro où l'on bouche les fenêtres pour recourir en matinée à l'éclairage artificiel, comme on a pu le constater hier encore. Répétons-le une fois de plus : nul ne se refuse aux sacrifices nécessaires, mais chacun a le droit et même le devoir de réclamer que la nécessité en soit démontrée. Ce n'est pas le cas en ce qui concerne une nouvelle réduction des journaux puisque rien de sérieux n'a été tenté par ailleurs pour économiser le papier.

3 avril 1917.

 

LA LUTTE CONTRE L'ÉVIDENCE

Il est plus facile et plus agréable de commettre des erreurs que d'en corriger les suites. Faute d'avoir su se placer résolument, dès le début, sur le terrain de la vérité économique, le gouvernement et le Parlement n'arrivent plus à sortir du maquis des expédients. La séance d'hier en a été une nouvelle preuve. Il a fallu renvoyer à la commission le projet de loi sur la taxation du blé, après un débat confus et incohérent. Pourquoi cette confusion et cette incohérence ? Parce qu'on se noie dans un océan de contradictions. Tout le monde s'aperçoit maintenant que la taxation est un leurre et qu'elle tend à faire disparaître le produit taxé, au moment même où il est le plus demandé. La conclusion, c'est qu'il faudrait renoncer à ce système primitif, tant de fois condamné par l'expérience. Mais on ne s'y décide pas. On voit la route à suivre, mais on n'a pas encore l'énergie de la prendre. On abandonne le système extravagant de la taxation légale à bas prix avec prime pour relever ce prix manifestement trop bas, mais que propose-t-on à la place ? Une taxation par décret et à un prix plus rémunérateur, ce qui évite le correctif naïf de la prime. Cette demi-mesure ne donnera qu'un demi-résultat. Le blé, comme tout autre produit, doit se vendre le prix qu'il vaut, et non celui qu'il plaira aux pouvoirs publics de lui attribuer arbitrairement.

Mais alors le pain augmentera ? Sans doute, et ce sera justice. Mais alors, c'est la révolution ? Ce qui amène les révolutions, ce n'est pas la cherté du pain, c'est le manque de pain. Le renchérissement du pain serait certes fâcheux, niais beaucoup moins que celui des pommes de terre, du charbon, des chaussures, du vin, et d'une foule d'autres denrées qui représentent dans un budget familial une dépense encore plus grande. Et ce renchérissement fera qu'on en gâchera moins, qu'on en donnera moins au bétail, qu'on en jettera moins aux ordures, ce qui sera déjà un grand bien matériel et moral. Pourquoi l'État doit-il dépenser 500 millions par an pour fournir le pain à 45 centimes le kilogramme s'il en vaut réellement 10 de plus ? Est-il plus agréable de payer 500 millions d'impôts nouveaux que de payer 500 millions de plus le pain qu'on achète ? En tout cas, c'est moins simple et moins logique. Malheureusement, avant d'en venir à la seule solution, on fera encore bien des cotes mal taillées, qui aggraveront la situation et qui amoindriront la production. Les fautes économiques se payent : ce sont même les seules qui se payent toujours.

4 avril 1917.

 

En face de toutes ces restrictions de produits nécessaires, on trouvait de différents côtés que l'alcool restait privilégié, bien que quelques mesures, comme la suspension provisoire et incomplète du privilège des bouilleurs de cru et l'élévation des droits à 400 francs par hectolitre (juin 1916), en eussent réduit la consommation.

 

UN EXEMPTÉ

Nous sommes au régime des restrictions, et chacun en comprend et en admet sans vaines récriminations la patriotique nécessité. On demande seulement que ces restrictions soient réellement utiles, qu'elles procèdent d'une vue nette et claire des besoins présents, et qu'elles soient réglées de manière à donner leur maximum d'efficacité avec leur minimum d'inconvénients. Les corps de métier lésés se soumettent de bonne grâce aux sacrifices qu'on exige d'eux, et, qu'il s'agisse des pâtissiers, des bouchers, des restaurateurs ou des simples consommateurs, les réclamations qui se produisent partent toutes de cette idée que la défense nationale doit passer d'abord. Chaque groupe d'intéressés cherche de bonne foi, d'accord avec les ministres compétents, les meilleurs moyens d'obtenir les économies désirables en paralysant le moins possible le commerce, l'industrie et les habitudes quotidiennes, mais cette préoccupation — légitime et même salutaire — n'affaiblit en rien la bonne volonté commune.

Dans ce concert de l'union nationale, il y a pourtant une lacune. Alors qu'on mesure la viande, le charbon, la farine, le sucre, le papier, il est une denrée qui échappe à la loi universelle. Alors que tous les produits sont plus ou moins réquisitionnés, taxés, mobilisés, il reste un « exempté ». Alors que tous les commerces sont plus ou moins entravés pour des raisons majeures devant lesquelles ils ne peuvent que s'incliner, il en est un qui subsiste dans toute son indépendance et dont la prospérité fait un contraste injurieux de plus en plus remarqué avec l'étisie qui affecte peu à peu tous les autres. Dira-t-on qu'il s'agit d'un objet de première nécessité pour la vie de tous les jours, et qui ne concerne pas la défense nationale ? Dira-t-on qu'il s'agit d'un produit qui surabonde et dont l'Usage ou même l'abus est sans importance ? Non, on ne le dira pas, et même on préfère ne pas parler du tout de cet « exempté » privilégié, dont la cause est plus facile à soutenir par le silence que par des arguments. Cet embusqué, ce privilégié, tout le monde le connaît, tout le monde l'a reconnu, c'est l'alcool.

L'impuissance manifeste de toutes les campagnes antialcooliques est un phénomène vraiment extraordinaire et profondément attristant. Même en temps de guerre, alors que tout le reste est subordonné à la volonté de vaincre, l'alcool trône intangible et sacré. Le seul progrès obtenu par tant d'efforts, c'est que personne n'ose ouvertement le défendre. Les ravages qu'il exerce dans les usines dont le réduit le rendement, sur les ports dont il compromet le travail, dans l'armée dont il mine la santé et la force de résistance, ont été cent fois exposés et ne sont plus ni contestables ni contestés. Il s'y joint en outre les ravages plus récents et peut-être plus menaçants encore que chacun constate chez les femmes et les enfants de mobilisés, par un sacrilège emploi des allocations qui leur sont attribuées. C'est la France de demain, la race à sa source même, qui est frappée de déchéance. Tout cela, que chacun sait, que chacun voit, que chacun déplore, continue néanmoins avec sérénité. Toutes les privations sont envisagées, discutées, décrétées, subies, mais la suppression de l'alcool, qui serait en tout temps un bienfait social et qui est en temps de guerre une question de salut national, on n'ose pas y songer.

A qui la faute ? La presse est à peine autorisée à le dire bien que nul ne l'ignore. L'alcool est considéré comme une puissance électorale de premier ordre, et c'est pourquoi les élus de la nation n'osent toucher à ses immunités. Il faut pourtant être juste pour les députés. Individuellement, à titre privé, ils sont du même avis sur ce point que tous les bons Français, et ils sont eux-mêmes de bons Français. Mais le courage civique, — la forme la plus rare du courage dans tous les pays démocratiques, — leur manque au moment d'agir. Ils voteront, tant qu'on voudra, des projets de résolution, des ordres du jour inopérants contre l'alcoolisme, ce qui soulage leur conscience, mais en face d'un projet de loi positif et pratique, ils se réfugient dans l'ajournement, dans l'obstruction, dans le maquis de la procédure parlementaire. Par un hasard miraculeux, les rapports sur les projets de loi antialcooliques ne sont jamais distribués à temps pour être discutés utilement au cours des sessions, ou, si un texte est voté par une des deux Chambres, il n'est jamais accepté sans modifications par l'autre, de sorte qu'il peut circuler indéfiniment sur la navette que des doigts exercés font courir entre les deux assemblées.

Ne pouvant aboutir par la voie législative, le ministère précédent avait songé à aboutir par la voie des décrets-lois. Cette voie lui a été fermée. Il n'y a que le robinet du marchand d'alcool qui n'est jamais fermé. Cette partialité en faveur d'un produit que rien d'avouable ne recommande à la sollicitude des pouvoirs publics devient plus scandaleuse de jour en jour. Les crimes d'origine alcoolique se multiplient, l'arrière se pervertit, les foyers s'écroulent, sous l'œil — non pas indifférent, mais systématiquement inattentif — de ceux qui ont la charge des destinées du pays. Jusques à quand nous donneront-ils ce spectacle, et jusques à quand croient-ils pouvoir le donner impunément ?

16 avril 1917.

 

LA SUPPRESSION DE L'ALCOOL

Ce n'est pas malheureusement l'alcool du marchand de vin qui est en voie de suppression, c'est l'alcool utile, l'alcool pharmaceutique. Nous avons signalé hier le fait que les hôpitaux d'une de nos régions militaires — la quatrième — avaient été invités à économiser l'alcool. La même information nous parvient aujourd'hui pour la région du centre. On a lu aux médecins et aux infirmières une circulaire du service de santé annonçant que l'alcool est totalement supprimé pour les lavages, les pansements et le flambage des instruments de chirurgie. Nous laissons aux hygiénistes le soin d'apprécier les inconvénients de cette mesure, qui sont d'ailleurs connus de tous. Mais ce qui est vraiment révoltant, c'est de voir l'alcool couler à pleins bords sur le comptoir, à la porte même de l'hôpital qui en manque pour un objet essentiel. Comme le dit notre correspondant : « On compromet la guérison du blessé de peur de guérir l'alcoolique. » C'est complet !

20 avril 1917.

 

Le nouveau ministre du Ravitaillement, M. Maurice Viollette, déploya, dès son entrée au pouvoir, une activité qui parut malheureusement peu méthodique et peu suivie. Beaucoup de mesures prises par lui furent presque aussitôt rapportées et il en résulta, dans le public, un redoublement de scepticisme à l'égard des économies nécessaires et des moyens les plus propres à les réaliser.

 

QUELQUES QUESTIONS

Un fait divers qui remplit les colonnes des journaux, même quand ils n'ont que deux pages, pose quelques questions dont le public aimerait à connaître la réponse. On nous parle d'un chauffeur admirablement vert et galant, dont les amours avec l'amie du patron ne nous intéressent pas, mais dont la situation militaire nous intéresse. Comment expliquer qu'un Français de trente ans n'ait actuellement rien d'autre à faire que de piloter sur les routes nationales les bonnes fortunes d'un naïf Américain et d'une entôleuse hollandaise ? Les hommes de sa classe sont au front, ou, s'ils ne sont aptes qu'à faire des automobilistes, ils sont au service de l'armée. Pourquoi n'y est-il pas ? Et son acolyte, le « costaud » de Carcassonne, chargé de faire entendre raison à la victime à coups de nerfs de bœuf, que faisait-il à Saint-Rémy-en-Rollet ? A supposer qu'il ne soit bon qu'à faire un geôlier, — ce qui étonne de la part d'un gaillard dont les biceps sont payés si cher, — n'y a-t-il pas des prisonniers allemands à garder ? Et cette auto luxueuse et rapide, qui court les grands chemins si allègrement, est-elle donc au service de la Défense nationale pour échapper à toute réquisition ? On manque d'essence, on la rationne, comment se fait-il que pour de pareilles besognes on en trouve sans lésiner ? Le poilu se demande tout cela et le poilu n'a pas tort.

9 mai 1917.

 

LES JOURS SANS VIANDE

Il serait facile de plaisanter notre infortuné ministre du ravitaillement sur ses « variations », plus nombreuses assurément que celles des Églises protestantes d'après Bossuet. Nous nous refuserons ce stérile plaisir. Il s'agit de choses sérieuses, encore qu'il n'y ait pas à les prendre au tragique. Ce que l'on peut reprocher le plus à M. Viollette, c'est de ne pas voir — ou de ne pas poser — la question en face. Avant tout, il faut savoir pour chaque denrée quelle est l'économie que les circonstances exigent impérieusement. Ce point de départ une fois établi et porté à la connaissance du public de façon que nul n'en ignore, il n'y a plus à accepter de discussion rétrospective et vaine : la donnée du problème est en dehors du débat. Il ne s'agit que de trouver les moyens les plus sûrs d'en atteindre la solution, et, une fois trouvés, il ne reste qu'à les appliquer sans hésitation ni faiblesse, en fermant l'oreille aux doléances intéressées ou puériles. C'est ce que M. Viollette n'a pas su faire jusqu'ici, de sorte qu'il a lassé sans profit la bonne volonté du public. Le public, et même, le commerce, ne demandent qu'à accepter les sacrifices qu'on leur demandera, mais au moins faut-il qu'ils sachent à quoi s'en tenir. Or, en ce moment, nul ne s'y reconnaît dans le maquis des mesures prises, ou prévues, ou annoncées, ou révoquées après ou même sans essai. Le système des repas du soir sans viande n'a pas donné grand'chose, ce qui était à prévoir. On revient à celui des deux jours sans viande. Nous n'affirmerons pas qu'il réussira complètement, puisque le gouvernement anglais paraît disposé à y renoncer. En tout cas, il donnera certainement plus que le précédent. S'il ne suffit pas, il faudra, expliquer au public qu'il est nécessaire d'aller plus loin, et de ne pas hésiter à le faire. Nos aïeux ne mangeaient pas de la viande même cinq jours par semaine, et le vœu le plus optimiste d'Henri IV était d'arriver à la poule au pot le dimanche. Tout ne serait donc pas désespéré s'il fallait en venir à trois jours sans viande par semaine, ou à une semaine sans viande par mois, ou à la carte de viande. La seule chose qui compte est d'arriver à la restriction de consommation reconnue indispensable ; c'est sur ce principe que le ministre doit être immuable — ce qui ne veut pas dire que la versatilité soit à recommander dans l'application.

10 mai 1917.

 

LA QUESTION DU CHARBON

Il n'y a pas à dissimuler que le charbon continue à manquer. Les effets de la crise se trouvent atténués par l'approche de la belle saison, — encore que le soleil n'y mette pas beaucoup de bonne volonté, — mais, à part cette amélioration, dont on ne saurait vraiment faire compliment aux pouvoirs publics, la situation tend plutôt à s'aggraver. Les mesures se succèdent, les circulaires se multiplient et se contredisent, sans que rien d'utile en résulte, et le public désespère non seulement d'avoir du charbon, mais aussi de comprendre quoi que ce soit aux systèmes préconisés pour lui en procurer. Ce matin, on publie une nouvelle circulaire du ministre du ravitaillement qui modifie une fois de plus — et ce ne sera sans doute pas la dernière — les conditions auxquelles sont soumises présentement les autorisations d'importation dont jouissent les négociants importateurs. Ils pourront continuer à importer, mais leur charbon, aussitôt arrivé à bon port, devra être mis par eux à la disposition du ministère du ravitaillement, lequel en réglera la répartition. Donc les promesses faites par les marchands, les engagements qu'ils auront pris envers leur clientèle, ne seront tenus que si le ministère le permet, dans la mesure où il y consentira, et avec les pertes de temps qu'il causera. Il est à craindre que le commerce ainsi compris ne séduise aucune maison sérieuse. Se donner la peine et les risques de faire venir du charbon par le temps qui court pour avoir simplement le plaisir de remettre à l'administration le soin d'en régler la vente n'est pas une opération très tentante. Certes, nous comprenons fort bien qu'il est des besoins nationaux qui doivent passer avant tout, mais ne paraîtrait-il pas plus logique que l'État consacrât son activité à satisfaire lui-même ces besoins nationaux en laissant les charbonniers subvenir, vaille que vaille, aux besoins privés ? Nous ne disons pas que le problème soit simple, et nous compatissons à l'embarras de M. Viollette, naguère si sévère pour autrui, mais il nous semble — si tant est que nous ayons saisi l'économie de sa combinaison — que la mainmise de l'État sur tous les arrivages de charbon va encore compliquer les difficultés, paralyser le ravitaillement civil sans assurer celui des services d'utilité publique, et que tous ces à-coups dénotent un manque d'esprit de suite qui n'est pas de nature à conjurer le manque de charbon.

22 avril 1917.

 

LA CARTE DE CHARBON

A défaut de charbon, nous allons avoir d'abord la carte de charbon. Soit. Le système actuel — si on peut appeler système une combinaison qui consiste à faire du charbon un objet de commerce clandestin, à peu près impossible à obtenir normalement — le système actuel ne sera regretté par personne, sauf par les intermédiaires fantaisistes qui en tiraient de beaux et inexplicables bénéfices de guerre. A la place on nous promet que « le groupement charbonnier » opérera la distribution honnêtement sur le vu de la carte. La quantité distribuée dépendra des disponibilités, mais restera proportionnelle aux besoins constatés par cette carte. On distingue entre abonnés du gaz et non abonnés, sans tenir compte suffisamment, semble-t-il, des cas où le gaz ne sert qu'à la cuisine et de ceux où il sert aussi au chauffage. Les quantités allouées sont calculées d'après le nombre des membres de chaque famille, ce qui est en effet le premier élément à considérer, mais il en est d'autres qui nous paraissent également dignes d'attention. Il y a, par exemple, des professions libérales qui exigent le chauffage d'ateliers, de cabinets de travail ou de consultation. La grandeur des appartements ne peut non plus être absolument négligée. Ces observations, que provoque la première lecture du projet, ne sont assurément pas les seules qu'on puisse faire. Mais tout ce qu'on dira ne servira de rien si le charbon continue à ne pas arriver, ou du moins à ne pas arriver à ceux qui en commandent régulièrement. Attendons la suite.

18 juillet 1917.

 

LES RESTRICTIONS ALIMENTAIRES

Nous ne pouvons que nous répéter, mais il ne faut pas hésiter à le faire tant que les mesures efficaces qui s'imposent n'auront pas été prises, — et exécutées. Nous sommes en guerre depuis bientôt trois ans ; dans cette guerre, la plus grande partie de la terre est engagée, et la majeure partie de la population masculine du monde civilisé est sous les drapeaux. C'est là une situation sans précédent, et ceux qui n'ont pas encore compris qu'une pareille catastrophe ne peut se déchaîner, ni surtout se prolonger, sans répercussions économiques pressantes et croissantes, n'ont pas assez réfléchi. Ce qui est merveilleux, ce qui est inespéré, ce qui prouve à quel degré de prospérité matérielle le monde actuel était parvenu, c'est que l'ère des privations — et encore très relatives— ne commence pour nous qu'après trente-trois mois de guerre sans répit et sans merci. Au lieu de s'étonner d'entendre parler de restrictions, d'économies, au début de la quatrième campagne d'été, il faut s'étonner grandement de n'en entendre parler que maintenant, et un peu regretter qu'on n'en ait pas parlé plus tôt. L'étendue comme la durée de cette guerre dépassent évidemment toutes les prévisions initiales, et on a pu croire durant longtemps qu'on n'aurait pas besoin de se préoccuper d'une foule de problèmes qui se posent aujourd'hui d'autant plus impérieusement qu'on les a davantage, ajournés. C'est là une idée qu'il faut bien se mettre dans la tête, ou, pour parler plus exactement, c'est cela qui doit constituer proprement aujourd'hui « l'esprit de guerre », qu'on invoque si souvent et qui est encore si peu répandu.

Est-ce à dire qu'il y ait lieu de s'alarmer et de prendre les choses au tragique ? Au contraire, c'est pour n'avoir pas à les prendre au tragique plus tard qu'il convient de les prendre simplement au sérieux tout de suite. Nous avons une plus haute et plus favorable opinion du bon sens public que ceux qui lui font l'injure de lui marchander la virile et salutaire vérité. Qui donc hésiterait devant le vulgaire devoir des économies alimentaires alors que la meilleure et la plus chère partie d'entre nous accomplit avec une abnégation héroïque le terrible devoir du front ? Ce serait même faire aux gens de l'arrière un peu flatteur compliment que de s'extasier sur leur endurance quand on leur demande de renoncer à certaines pâtisseries ou de manger un pain d'une blancheur moins immaculée. Tout cela n'est rien en comparaison de ce que souffrent ceux qui nous sauvent de la ruine nationale et privée ; tout cela n'est rien également à côté de ce que subissent les populations ennemies et même certaines populations neutres.

Qu'on ne craigne donc pas d'exiger les restrictions dont la nécessité est démontrée. Le public ne demande qu'à s'y soumettre et s'y soumettra avec la bonne volonté patriotique dont il a fait preuve en toute circonstance, surtout si l'on sait lui donner l'impression que les mesures adoptées répondent au but visé, qu'elles ont un caractère durable et méthodique, et qu'elles ne sont pas à la merci d'une démarche intéressée ou d'une intervention parlementaire. Ce qui affaiblit ou énerve les bonnes dispositions du public, ce sont les contradictions, les incohérences, les retours en arrière dont cette question du ravitaillement nous a donné trop souvent le déconcertant spectacle. Certes, il faut tenir compte de l'expérience, et rien n'est plus logique que de consulter les hommes du métier. Mais ce sur quoi il faut prendre leur avis, ce n'est pas sur la convenance de telle ou telle économie, c'est sur la meilleure et la plus efficace manière de la réaliser. Quand ils apportent un moyen d'obtenir plus sûrement et avec moins de gêne la restriction jugée indispensable, ils font œuvre utile et doivent être les bienvenus. Quiconque se place à un autre point de vue ne saurait être écouté ; il est en dehors de la question. Qu'on nous donne la sensation qu'une méthode réfléchie — et inflexible, quant au but à poursuivre — préside aux décisions du ravitaillement, et tout le monde suivra et nul ne songera même à se tresser une couronne civique pour avoir suivi. On suit mal un chef qui demande son chemin à tout venant, on emboîte le pas avec confiance à qui crée l'impression de savoir où il va.

12 mai 1917.

 

LES RESTRICTIONS

Va-t-on encore hésiter, tâtonner, atermoyer ? Il est déjà question d'ajourner d'une semaine la mise en pratique des deux jours sans viande, pour permettre à tous les intéressés de faire entendre leurs doléances. Tout cela s'explique peu ; car enfin, s'il y a nécessité de réduire énergiquement la consommation de viande, cette nécessité sera encore plus grande dans huit jours qu'elle ne l'est aujourd'hui. Il ne faut demander au public et au commerce aucun sacrifice inutile car il ne s'agit pas de brimer et encore moins de ruiner bénévolement qui que ce soit. Mais, d'autre part, il n'y a pas à entrer dans des considérations d'intérêt privé quand elles se trouvent en contradiction avec l'intérêt national. Il ne faut pas se lasser de poser la question sur ce terrain, et il faut la poser au grand jour, devant l'opinion, de manière que les égoïsmes et les calculs personnels soient forcés de se démasquer ou de se soumettre. Nous ne sommes pas les premiers à entrer dans ce régime des restrictions, nous sommes même les derniers. On sait ou on doit savoir en haut lieu ce qui a le mieux réussi chez les autres, et ce serait nous faire une injure aussi cruelle que gratuite que de nous supposer incapables d'accepter ce que les alliés et même les neutres ont subi sans rechigner. Les consommateurs se passeront de manger de la viande sans faire tant de façons, et les restaurateurs, quoi qu'ils en disent, ne fermeront pas leur porte parce qu'on les mettra sur le même pied que leurs confrères de Londres, de Rome ou d'ailleurs. Ils sont tout aussi bons commerçants que ces derniers et ne permettraient pas de douter qu'ils ne soient aussi bons patriotes. Nous ne sommes pas des enfants gâtés qui pleurent si on ne met pas assez de confitures sur leur tartine. Qu'on nous traite en hommes et on verra quels sont ceux qui n'en seront pas.

13 mai 1917.

 

LA RESTRICTION DU GAZ

Le décret de M. Viollette concernant la restriction du gaz a soulevé, paraît-il, une certaine émotion. Ceux qui connaissent la maturité et la fermeté légendaires des décisions du ministre du ravitaillement n'ont partagé que faiblement cette inquiétude. Et, en effet, nous apprenons ce matin que ce décret ne concerne pas Paris, ni sans doute les grandes villes, mais qu'on avait oublié de le dire. Au surplus, ce décret n'a pas paru au Journal Officiel et, s'il y paraît jamais, il faut espérer qu'il aura subi d'autres remaniements. Le texte est, en effet, d'une remarquable obscurité, et même par ce temps de crise du français, on a rarement vu de document officiel aussi mal rédigé. On a pu se demander si les restrictions annoncées étaient seulement pour dix jours, ou commenceraient dans un délai de dix jours. L'article 1er dit en effet : « Dans les dix jours de la publication de ce décret, la distribution de gaz sera interrompue tous les jours. » C'est approximativement du style juridique ; mais il serait plus sûr, s'adressant à tout le monde, de parler un langage clair pour tout le monde. De même, comment deviner que la formule « sur tout l'ensemble du territoire » sous-entend l'exemption de Paris ? S'il ne s'agit que des localités infimes où le gaz n'existe pas, 'la réforme ira toute seule ; mais on aurait pu économiser le papier perdu à y transcrire le décret. Nous ne pouvons que le répéter une fois de plus ; le public acceptera et pratiquera volontiers les restrictions logiques, efficaces et intelligibles ; mais on lui infuse un scepticisme très regrettable en continuant à édicter des prescriptions irréfléchies, aussi vite rapportées que proposées, qui donnent l'impression de l'incohérence et du désarroi.

13 juin 1917.

 

LES RESTRICTIONS DE LA VENTE DES SPIRITUEUX

Les mesures que M. Malvy vient de prendre, après décision du Conseil des ministres, ne sont pas absolument nouvelles. Dès le mois d'octobre 1915, le ministre de l'intérieur, qui était déjà M. Malvy, en avait pris d'à peu près identiques, mais elles avaient été en fait à peu près annulées par une circulaire postérieure qui recommandait aux autorités militaires et civiles « d'user de la plus grande tolérance ». Espérons que cette fois, en présence d'un péril grandissant et désormais incontesté, les restrictions édictées seront maintenues et respectées. En quoi consistent-elles ? Interdiction absolue de vendre des spiritueux à consommer sur place dans tous les débits, sauf aux heures correspondant aux deux repas principaux. En outre, cette interdiction s'applique à toute heure pour les femmes et les adolescents de moins de dix-huit ans. Enfin, pour les spiritueux à emporter, on ne peut acheter moins de deux litres à la fois. On voit le but. Restreindre le débit de l'alcool aux heures de repas, c'est supprimer les petits verres du matin et ceux qui ponctuent le travail à chaque interruption, notamment chez les dockers mis ainsi hors d'état de rien faire de bon dès midi et parfois auparavant. Rien de plus urgent. L'interdiction complète pour les jeunes gens et les femmes n'est pas moins opportune. Le scandale des allocations dissipées chez le marchand de vin est de toutes parts signalé. A ce titre, il était surtout indiqué d'entraver la vente par petites quantités à l'usage de la famille. C'est un défilé, au village comme à la ville, d'enfants venant remplir leurs petites fioles à toute heure de la journée. Certes, on pourra se syndiquer, se cotiser pour acheter deux litres à la fois, mais c'est déjà compliqué. Tout cela ne supprime pas l'alcool, mais ce à quoi il faut tendre, c'est à un résultat plus modeste et plus accessible : en diminuer l'abus. Si on applique mieux que les précédentes la nouvelle réglementation, il y aura quelque chose de raisonnable de fait.

27 juin 1917.

 

CONTRE L'IVRESSE PUBLIQUE

Le président du Comité de l'alimentation parisienne et de la Confédération nationale des débitants, M. Delcros, insiste auprès des députés pour que la loi contre l'ivresse votée par le Sénat le soit de même par la Chambre dans le plus bref délai, et qu'elle soit ensuite rigoureusement appliquée. Cette démarche mérite d'être signalée et approuvée. Elle ne nous surprend pas d'ailleurs. Les débitants n'ont aucun intérêt bien compris à protéger les ivrognes. L'ivrogne, avant de devenir tel, a pu être un bon client, mais il se révèle encombrant, dangereux et destructeur dès qu'il a dépassé un certain degré, et il n'est pas de jour que des marchands de vin n'aient à se plaindre de sévices ou de dégâts causés par des « pochards » qui ont l'alcool mauvais. La mansuétude que les pouvoirs publics témoignent aux ivrognes n'a donc même pas l'excuse d'être une concession aux débitants. Dans ces conditions on peut espérer que la Chambre aura le courage civique de voter le texte sénatorial, qui complète et renforce la vieille loi inopérante et inexécutée qui ne sert plus qu'à orner les murs des cabarets. Si, sous prétexte de l'améliorer encore, on opérait des changements nécessitant une nouvelle navette entre les deux Assemblées, nul ne se tromperait sur l'arrière-pensée dissimulée sous le zèle verbal des antialcooliques de façade. Il restera encore à obtenir ensuite que les contraventions nécessaires soient dressées et suivies d'effet, sans intervention des hommes politiques. Nous voulons bien croire qu'on y parviendra, mais nous connaissons des sceptiques.

28 juillet 1917.

 

Le projet de loi renforçant la loi du 28 janvier 1873 tendant à réprimer l'ivresse publique est enfin venu hier en discussion à la Chambre. Ce n'est pas la première fois, espérons que ce sera la dernière et qu'une navette supplémentaire entre la Chambre et le Sénat ne sera pas nécessaire. Il s'agit de renforcer et de rendre plus efficace cette vieille loi dont le principal défaut est de n'avoir été appliquée que par accident. Il s'agit aussi de régler plus étroitement la police des maisons louches où le péril alcoolique est doublé d'un autre encore plus redoutable. Le projet, voté une première fois par la Chambre le 16 septembre 1915 et une seconde fois le 16 juin 1916, n'a jamais été accepté tel quel par le Sénat. C'est pourquoi il faut souhaiter — du moins si l'on a sincèrement le désir d'aboutir — que le texte actuel, texte de conciliation entre les deux Chambres et voté par le Sénat à ce titre, soit accepté pour en finir sans modification. La Chambre y a paru disposée. Elle en a hier adopté cinq articles, dont l'un était fort attaqué. C'est l'article 3, prévoyant la suspension pour deux ans des droits politiques contre quiconque aura subi d'abord deux condamnations pour ivresse la première année, plus une dans chacune des deux années suivantes. Parmi les droits dont la suppression est indiquée figure celui d'électeur. Cette disposition a été combattue dans la crainte qu'on n'en fît abus dans un intérêt politique. On peut évidemment abuser de tout, mais il faut trois ans pour arriver à faire rayer pour deux ans un électeur. Il faut donc s'y prendre d'avance, il faut y mettre de l'acharnement et il faut que l'intéressé y mette beaucoup de bonne volonté. L'article a été maintenu intact par 287 voix contre 221, et on doit en féliciter la Chambre ; Ce n'est pas dépasser les limites raisonnables de la lutte contre l'alcool que d'enlever, momentanément, le droit de vote à un citoyen qui perd si facilement le contrôle de ses propres actes. L'école de Salerne, il est vrai, admettait une petite débauche par mois, mais il est probable qu'elle n'entendait pas par-là l'état dans lequel il faut être aujourd'hui pour encourir les procès-verbaux de notre débonnaire police municipale.

22 septembre 1917.

 

UN RÉSULTAT

La Chambre a terminé le vote de la « loi sur la répression de l'ivresse publique et sur la police des débits de boissons ». Elle a adopté à une majorité considérable le texte voté par le Sénat, de sorte qu'il n'y a plus à y revenir. Il n'y a plus qu'à l'appliquer. Les articles votés hier concernaient la seconde partie du projet, celle qui réglemente plus étroitement l'emploi des femmes dans les débits. L'interdire absolument eût été excessif et absurde, alors que cette forme de la main-d'œuvre féminine a même pénétré par la force des choses dans les maisons les plus honorables, et qui s'en trouvent bien. Ce qui est interdit, c'est l'emploi de femmes de moins de dix-huit ans, à moins qu'elles ne soient de la famille du débitant. Ce qui est également interdit, c'est de recevoir habituellement « des femmes de débauche ou des individus de mœurs spéciales » pour leur donner un asile complaisant dans l'établissement ou les locaux attenants. Et les sanctions prévues sont sérieuses, car elles peuvent aller jusqu'à la prison, la privation des droits politiques pour cinq ans, et la fermeture de l'établissement. Les objections ont toutes porté sur les abus possibles de l'autorité municipale, mais la majorité a pensé non sans raison qu'il est probable qu'en pareille matière on péchera plutôt par indulgence que par excès de sévérité.

23 septembre 1917.

 

Le grand événement extérieur du début d'avril, c'est la déclaration de guerre des États-Unis à l'Allemagne. Elle fut votée au Sénat, le 4 avril, par 82 voix contre 6 et le lendemain à la Chambre des représentants, par 373 voix contre 50. Elle fut signée par le président Wilson, le 6 avril. Cette déclaration ne concernait pas les alliés de l'Allemagne, mais eux-mêmes, dès le 7 avril, rompent les relations avec les États-Unis. La déclaration de guerre des États-Unis n'était nullement une manifestation platonique. Le texte même de la résolution adoptée par le Congrès autorisait le président à « employer toutes les forces navales et militaires et toutes les ressources de la nation afin d'amener le conflit à une issue victorieuse ».

Immédiatement les États-Unis prirent des mesures énergiques : les bâtiments allemands qui étaient internés dans le port de New-York au nombre de 27 furent saisis, en attendant que cette saisie pût s'exercer sur 90 autres, réfugiés dans différents ports. En outre, une première levée de 500.000 hommes était immédiatement décidée.

L'heureux effet produit en France eut une première occasion de se montrer à la session des conseils généraux, qui s'ouvrit quelques jours plus tard.

 

CE QUE PENSE LA FRANCE

La session des Conseils généraux a permis, une fois de plus, à l'esprit public de se manifester avec une unanimité que les épreuves du début n'ont pu entamer et que l'aube de la victoire rend chaque jour plus confiante. Les assemblées départementales n'aiment ni le panache ni les phrases : elles sont habituées à traiter des questions pratiques avec le sang-froid et le bon sens qui leur conviennent. Si leurs présidents sont tous d'accord pour exprimer la même résolution de continuer notre plein effort jusqu'à la paix victorieuse et durable, c'est que le pays tout entier comprend et accepte cette dure mais salutaire nécessité. L'entrée des États-Unis dans la lutte mondiale des peuples libres contre la dernière citadelle du vieil esprit militaire, féodal et autocratique, n'est pas seulement une suprême garantie du succès, d'est aussi la suprême consécration du caractère élevé et généreux de cette guerre sans précédent, d'où la société des nations civilisées va sortir déchirée mais épurée en vue d'un avenir plus fraternel. La joie avec laquelle l'opinion française a salué l'entrée en ligne des États-Unis n'est pas vulgairement égoïste et utilitaire. Sans doute, nous sommes on ne peut plus heureux du puissant concours matériel qui nous est acquis, mais nous sommes surtout très fiers d'avoir mérité l'adhésion morale dont ce concours matériel est la suite. Nos amis d'Amérique sentent parfaitement cette nuance de sentiment, et les diverses déclarations de M. Wilson l'ont merveilleusement traduite. C'est tout cela, c'est la conscience d'être dans la bonne voie et d'y être en bonne compagnie, qui entoure ce début de notre troisième printemps de guerre d'une atmosphère réconfortante que les gaz asphyxiants de l'ennemi ne sauraient troubler. En dépit des giboulées, nous sommes, dans tous les sens du mot, en germinal, et floréal va s'ouvrir.

18 avril 1917.

 

En même temps, une mission française, à la tête de laquelle étaient le maréchal Joffre et M. Viviani, ministre de la Justice, fut envoyée aux États-Unis et y reçut un accueil extraordinairement sympathique.

 

LA MISSION FRANÇAISE EN AMÉRIQUE

L'Amérique a fait à la mission française un accueil don la France tout entière est profondément émue. Nous aurions mauvaise grâce à paraître diminuer, fût-ce par modestie, les proportions d'un enthousiasme dont nos amis du nouveau monde ont tenu à souligner le caractère exceptionnel. La grande démocratie américaine a voulu rendre hommage aux vertus héroïques et peut-être insoupçonnées dont nous avons donné le spectacle, et elle a eu d'autant plus de plaisir à le faire que cette guerre où nous nous trouvons défendre la cause de la civilisation, nous avons tout tenté pour qu'elle n'eût pas lieu. M. Viviani a pu le dire sans crainte d'être démenti par l'histoire : « Nous n'étions pas belliqueux. Comme vous, nous étions une démocratie pacifique et nous gardions en silence la plaie qui saignait à notre cœur. » Ce n'est pas chez nous ni chez aucun de nos alliés que régnait l'instinct de conquête et de domination, et c'est pourquoi nous avons mérité la sympathie et finalement l'adhésion de la plus pacifique des grandes nations et du plus pacifique des grands chefs d'État, celui dont « le regard clair et droit » sait reconnaître le devoir et dont la volonté réfléchie et indépendante sait ensuite l'accomplir.

M. Viviani a touché la note juste dans son toast à l'ambassade de France. La démocratie américaine est pratique et s'honore de l'être, mais ceux qui ont confondu cet « esprit pratique » avec un esprit rétréci, uniquement préoccupé de questions matérielles et incapable d'en concevoir d'autres, ceux-là ont méconnu l'âme populaire du nouveau monde qui a trouvé le secret de s'épanouir dans la prospérité d'un cadre illimité, tout en restant fidèle à sa trempe originelle et au noble idéal des émigrants du May-Flower. C'est l'erreur injurieuse commise par les psychologues germaniques : jugeant les autres à leur mesure morale, ils n'ont pas admis qu'une société jeune et bouillante d'une saine activité comme celle des États-Unis pût avoir le mépris des bas calculs, des vils égoïsmes, de tout ce qui déroge à la franchise du jeu, du verbe et de l'acte. On peut estimer la force tout en servant le droit, d'autant plus que le droit sans la force n'est qu'une entité philosophique et inopérante. Il n'y a pas de pays où la nécessité de ne pas laisser tout faire à la Providence soit mieux comprise que dans ces pays d'avenir, où chacun éprouve chaque jour que l'avenir est à qui sait le préparer. La double formule de M. Viviani traduit fort heureusement cette puissante mentalité : nos ennemis mettent le droit au service de la force, tandis que nous mettons la force au service du droit.

La même préoccupation de justifier et d'ennoblir l'emploi de la force par l'usage même qui en est fait se manifeste dans les acclamations qui ont partout salué le maréchal Joffre, vivant et glorieux symbole de l'armée française. Le vice-président de la République l'a dit sous une forme familière — nous allions écrire : familiale, — qui est une délicate attention de plus. « On se souviendra toujours que le papa Joffre a sauvé la civilisation du monde. » Et en effet, on s'en souviendra toujours. S'il est vrai que les Allemands en soient encore à ignorer la victoire de la Marne, ils ne sont pas au bout de leurs incompréhensions. Ils ne sont pas près de comprendre quoi que ce soit à l'évolution de l'histoire d'aujourd'hui et de demain. Mais la marche de l'humanité se poursuit sans souci de ceux qui restent en dehors du mouvement. Le monde entier pressent présentement qu'une ère nouvelle se prépare, où il n'y aura plus place pour certaines façons de gouverner et d'agir, — à moins que les peuples libérés du joug ou de la menace ne perdent, avec le souvenir des oppressions passées, le sentiment des précautions nécessaires.

Nous insistons et il nous plaît d'insister aujourd'hui sur le sens moral de l'accueil fait à la mission française. Le reste, nous le savons, viendra par conséquence logique. Nous avons besoin d'aide, et nous avons pas à en rougir, après être restés en première tranchée depuis près de trois ans. Nous ne prétendons pas avoir été aussi admirables que nos amis veulent bien le croire, mais nous avons conscience d'avoir fait de notre mieux, dans des conditions que nous n'avions pas choisies et en face d'un ennemi que n'arrêtait aucun des scrupules qui ont parfois paralysé notre action. Nous n'avons pas à nous excuser de n'avoir pu, à

 nous seuls, abattre l'ennemi commun de toute l'humanité. Des alliés sont venus à nous dès la première heure, et il en viendra sans doute jusqu'à la dernière. Tous défendent leur cause en défendant la nôtre, mais nous n'oublierons pas cependant qu'ils défendent la nôtre en défendant la leur. Les liens qui se nouent sous le drapeau d'une juste cause sont à la fois doux et puissants et ils défient les siècles. Les États-Unis ont toujours aimé à le rappeler. Ils font plus aujourd'hui : ils nous en donnent la preuve.

30 avril 1917.

 

Outre cette mission française, il fut créé, le 15 avril, un « haut-commissaire », résidant aux États-Unis, chargé de « coordonner, tant en France qu'en Amérique, toutes les mesures techniques de coopérations arrêtées sur sa proposition par le gouvernement ». Il s'agissait, en réalité, de centraliser les décisions des divers départements ministériels et d'en assurer sur place l'exécution. Cette mission fut confiée à M. André Tardieu, député de Seine-et-Oise.

A la même date, se tint à Paris, sous la présidence de M. Clemenceau, une session du Parlement interallié où étaient représentés le Parlement anglais et le Parlement italien.

 

LE PARLEMENT INTERALLIÉ

Le discours que vient de prononcer, au banquet du Parlement interallié, M. Alexandre Ribot, a parfaitement défini le but et l'avantage de ces heureuses prises de contact entre représentants des Parlements alliés. Il ne peut s'agir de prendre des résolutions fermes et immédiatement réalisables, comme c'est le cas dans les conférences entre représentants des gouvernements ; il s'agit plutôt, il s'agit surtout de développer un état d'esprit de mutuelle confiance, de se bien pénétrer entre amis de la nécessité d'une collaboration largement comprise, exclusive des calculs étroitement égoïstes et des petites habiletés qui seraient dans les grandes crises de suprêmes maladresses. Rien ne peut contribuer plus efficacement à ce résultat moral que les « solides et agréables relations », nouées à la faveur de ces cordiales assises du Parlement interallié, entre membres des Parlements de l'Entente. « Il n'y a pas seulement ici, suivant le mot de M. Ribot, des alliés disposés à s'entendre et à se soutenir, mais des amis prêts à ouvrir leurs cœurs et à se faire confidence de leurs secrètes pensées. » Et à mesure que s'atteste la conformité des « pensées secrètes » de chacun avec la pensée commune de tous, l'unité du front se double de l'unisson des consciences.

La réunion d'aujourd'hui groupe pour la première fois trois des Parlements alliés. M. Ribot prévoit et salue d'avance la réunion plénière qui se tiendra sur les bords de la Neva, et qu'il espère devoir être la prochaine. Ce sera certes un événement dont la portée n'échappera à personne et qui montrera plus éloquemment que tous les discours le chemin parcouru par le monde dans la voie d'un ordre nouveau. Mais à quoi bon anticiper sur les faits ? Leur marche, plus lente que celle de nos désirs, n'en est pas moins évidente. L'an dernier, nous sauvions Verdun par « des prodiges de vaillance et d'habileté » ; cette année, c'est le tour de l'ennemi de se défendre, et en dépit d'une force combative à laquelle nous ne refusons pas l'hommage qui lui est dû, nous forçons l'obstacle, de concert avec nos alliés britanniques, nous cueillons les prisonniers par milliers et les canons par centaines, nous assistons au recul de la marée qui faillit naguère nous submerger. Et, pour ôter à la coalition austro-allemande toute illusion sur un retour de fortune, l'entrée en ligne des États-Unis, même si elle n'en détermine pas d'autres, jette dans le plateau de la balance un poids formidable dont l'action sera de plus en plus décisive si la guerre se prolonge.

L'Allemagne ne se le dissimule pas. Ses tentatives pour escroquer une paix ambiguë, qui la sauverait des sanctions et lui permettrait de renouer le fil de ses entreprises, en sont l'aveu. Mais nous, qui désirons la paix autant qu'elle, et qui ne l'avons pas rompue comme elle l'a fait délibérément alors qu'il était si simple de la maintenir, nous ne nous prêterons pas à jouer son jeu. Le président du Conseil a pu le répéter, — avec l'accent de l'honnête homme qui sonne tout de même autrement que celui du criminel pris au collet, — nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas vouloir d'une « paix qui laisserait posés devant nous les problèmes d'où cette guerre est sortie et que cette guerre doit résoudre ». Nous ne voulons pas, le monde civilisé ne veut pas avoir à recommencer. Ce n'est pas la vengeance qui nous anime, encore qu'il y ait des horreurs qui excuseraient et sanctifieraient pour ainsi dire quelque chose de tel, — c'est la raison et la justice. Nous ne songeons à opprimer aucun peuple, pas même le peuple ennemi, mais nous voulons détruire l'oppression sous laquelle le monde contemporain a étouffé et empêcher qu'elle renaisse. Les garanties, les restitutions, les compensations, les châtiments sans lesquels la paix ne saurait être honorablement envisagée n'ont pas d'autre cause. C'est l'humanité qui les exige et le droit qui les dictera. La « paix allemande » n'a rien de commun avec la paix civilisée qui a l'ambition — noble même si elle comporte une part de rêve — d'ouvrir pour l'histoire du monde une ère nouvelle.

6 mai 1917.

 

L'exemple des États-Unis était plus ou moins suivi en Amérique. Cuba déclara guerre à l'Allemagne, dès le 7 avril. Le Brésil rompit les rapports diplomatiques avec l'Allemagne, dès le 10 avril et saisit les navires allemands le 14 ; toutefois, la déclaration de guerre se fit attendre jusqu'au 26 octobre. Celle de Costa-Rica est un peu antérieure (25 septembre).

De son côté, la Chine, après avoir d'abord rompu les relations diplomatiques, déclarera la guerre à l'Allemagne, le 3 août, et le 6, la république de Libéria.

De plus en plus, la lutte prenait le caractère d'un conflit entre les libres démocraties et l'impérialisme autocratique des empires centraux. Cette constatation inspira même au célèbre romancier Wells une initiative assez curieuse.

 

M. WELLS, LE TIMES ET LES ALLIÉS

Une question a été posée dans le Times par le grand romancier Wells, question dont nous n'aurions pas à parler, puisqu'elle concerne la politique intérieure anglaise, si l'opinion de la France n'avait été invoquée. M. Wells pense que les républiques démocratiques alliées du Royaume-Uni, entre autres la nôtre, seraient heureuses de voir le peuple anglais affirmer le caractère républicain qui se trouve à la base des institutions publiques anglaises, et il propose de créer à cet effet, dans les principales villes d'Angleterre, des « Sociétés républicaines », qui, sans manquer au loyalisme envers la couronne, feraient tous leurs efforts pour dissiper toute équivoque. Elles auraient pour but de montrer que l'Angleterre est bien une « république couronnée », n'ayant rien de comparable aux monarchies autocratiques qui ont mis le feu à l'Europe, et dont l'existence est considérée par tous les pays libres comme incompatible avec une paix loyale et durable. L'idée de M. Wells serait donc de nous rassurer en proclamant hautement l'esprit libéral et démocratique de l'Angleterre, dont il craint que la constitution monarchique ne nous fasse méconnaître la réalité.

A cette suggestion, le Times a répondu en excellents termes, en se plaçant au point de vue anglais. Il a rappelé que la royauté anglaise est, depuis l'expulsion des Stuarts, une royauté qui s'appuie, non sur le droit divin, mais sur la volonté nationale, et dont la juste popularité et la légitime influence ont précisément grandi à mesure que s'est manifesté davantage le respect des droits de la nation. La monarchie anglaise, dans ces conditions, est le lien moral et historique de l'empire anglais, lien d'autant plus précieux que l'empire s'élargit davantage et que les libertés de chacune de ses parties constituées s'élargissent également. Le Times ne voit donc aucunement l'intérêt de créer des « Sociétés républicaines » qui ne répondent en rien au vœu de l'opinion britannique et qui, en dépit de leur loyalisme à l'égard de la couronne, créeraient une équivoque en cherchant à en dissiper une autre. Cette apologie de la royauté anglaise au point de vue anglais est tellement irréfutable que M. Wells, dans une seconde lettre, est le premier à s'y associer et explique, ce qui est d'ailleurs parfaitement exact, qu'il n'y a entre sa pensée et celle de ses contradicteurs aucune différence de fond.

Reste alors le point de vue de l'étranger. C'est le seul sur lequel nous puissions avoir à dire notre sentiment. Il est fort net et nous sommes certains qu'il est celui de toutes les démocraties alliées. Nous savons ce que valent les mots et nous n'en sommes pas dupes. Nous sommes en République et nous n'avons aucune envie de n'y pas rester ; mais nos alliés monarchistes ne nous demandent pas plus de changer la forme de notre gouvernement que nous ne songeons à le leur demander nous-mêmes. Nous ne le leur demandons pas, d'abord parce que chacun est maître chez, soi et que l'amitié la plus franche ne permet ni n'autorise les intrusions dans les affaires privées du voisin. Mais il y a plus. Nous savons fort bien que la monarchie et la République n'ont pas, comme par l'effet d'une grâce d'État congénitale, une vertu spéciale. Un pays monarchique peut être une démocratie libre, et une République peut être une tyrannie aristocratique ou dictatoriale. L'Angleterre, la Belgique, l'Italie — et combien d'autres ! — sont des monarchies, et ce sont cependant des démocraties, c'est-à-dire des pays se gouvernant eux-mêmes et disposant librement de leurs destinées. Au contraire Venise était une république, et la volonté du peuple y était égale à zéro. Nous n'avons donc pas besoin d'être rassurés sur « la dose de républicanisme » — the great volume of republican feeling, comme dit M. Wells, — qui se trouve au cœur des institutions du Royaume-Uni, et il n'y a aucunement lieu de fonder des « Sociétés républicaines » pour nous faire plaisir. La question ainsi posée est mal posée, avec les meilleures intentions du monde.

Ce qui nous intéresse, ce qui intéresse toutes les démocraties — les démocraties monarchiques aussi bien que les autres — c'est la disparition ou tout au moins la mise hors d'état de nuire des autocraties militaristes. Ici nous sommes tous d'accord. M. Wells, le Times et nous-mêmes n'avons qu'un seul langage. Ce qui est un péril, une menace permanente pour l'humanité, ce sont les potentats d'origine, d'éducation et de mentalité conquérante, qu'aucun frein ne peut contenir parce qu'ils règnent sur des peuples auxquels ils ne doivent aucun compte de leurs actes et dont toute l'ambition est concentrée sur le seul objectif d'agrandir par tous les moyens ce qu'ils appellent « leur héritage ». C'est ce genre de gouvernements carnassiers, qui jouent dans l'histoire politique le rôle des fauves dans l'histoire naturelle, qu'il faut faire disparaître. L'ensemble des forces civilisées s'est voué à cette tâche, qui est la sauvegarde des démocraties, car c'est la seule forme de gouvernement pour laquelle il ne saurait y avoir place, si jamais elle se constitue, dans la future « Société des nations ».

27 avril 1917.

 

Une grande offensive franco-anglaise dont on parlait depuis quelque temps se produisit au mois d'avril, l'offensive anglaise du côté d'Arras et l'offensive française sur le plateau de Craonne. Cette dernière se déclencha le 16 avril et donna, dans les jours suivants, des résultats importants, puis elle tourna court et les espérances exagérées qu'elle avait fait naître se transformèrent en une déception non moins exagérée. Le résultat fut le remplacement (15 mai) du général Nivelle comme généralissime par le général Pétain, avec le général Foch comme chef d'état-major général.

La rentrée des Chambres eut lieu peu après, le 22 mai.

 

LA RENTRÉE

Le travail ne manque pas à la Chambre. Espérons que la méthode de travail ne lui manquera pas non plus. Une foule de questions urgentes sont en suspens. Nous en sommes réduits à essayer d'appliquer certaines lois alors qu'elles supposent la mise en vigueur d'autres lois qui ne sont même pas votées. Le plus bel exemple, c'est l'impôt général sur le revenu, dont on exige maintenant la déclaration sans délai, alors que la base de la déclaration pour les bénéfices du commerce et de l'industrie repose sur la loi concernant les revenus cédulaires, laquelle attend le bon plaisir de la Chambre. C'est ce décousu du travail parlementaire qui déconcerte l'opinion, et qui fait juger avec une sévérité parfois excessive le fonctionnement de notre régime parlementaire. Le retour des Chambres est rarement accueilli avec satisfaction, non pas que le public croit que le Parlement n'a rien à faire de bon, mais parce qu'il a l'idée que ce qui est le plus urgent risque de ne pas passer avant le reste.

Ce serait un grand service rendu à nos institutions parlementaires que de les amener à fonctionner plus utilement, avec moins de bruit et plus de résultats. A ce titre, on peut saluer comme un heureux symptôme le peu d'empressement qui paraît se manifester aujourd'hui autour de la demande de Comité secret. Nous sommes en présence d'une quarantaine d'interpellations. Si le déluge verbal qu'elles présagent doit s'écouler en Comité secret, comme le sujet de ces interpellations paraît le comporter, nous en avons pour une douzaine de séances, à en juger d'après les précédents. Or, il est visible que les circonstances ne justifient pas ce nouveau débordement d'éloquence. Il est même admis que l'objet primitif de toutes ces interpellations s'est un peu évanoui. L'affaire du haut commandement et le débat sur la dernière offensive ne se présentent certainement plus comme il y a quelques semaines. En réalité, le recul du temps a corrigé certaines impressions du premier moment, les mesures prises par le gouvernement ont répondu d'autre part à ce qu'avait de légitime le sentiment public, et une discussion sur tout cela est un peu du réchauffé. Chacun le sent et c'est pourquoi les interpellateurs eux-mêmes y mettent moins d'acharnement.

On ne peut que les en approuver. Mais alors une réflexion se présente, qu'on nous permettra d'indiquer sans arrière-pensée. Si la Chambre avait été en session il y a un mois, nous aurions eu sans aucun doute tout de suite un Comité secret, avec tout l'appareil et toutes les conséquences qu'il entraîne. Nous l'aurions eu sans même attendre que les faits fussent bien établis et que leurs suites fussent bien connues. Aujourd'hui il est permis de dire, en considérant la situation, qu'il vaut mieux que l'absence des Chambres leur ait donné le temps de la méditation. Mais alors ne vaudrait-il pas mieux que les Chambres, même quand elles sont en session, prissent la bonne habitude de ne pas prendre le mors aux dents dès que le moindre événement se produit qui ne répond pas exactement à leurs désirs ou à leurs espérances ? Cette maîtrise de soi, ce sang-froid, ce souci de ne pas laisser en plan l'ordre du jour normal pour chercher les séances sensationnelles, tout cela serait fort goûté de l'opinion et serait d'un excellent exemple à l'usage du pays tout entier. On nous prêche la confiance, le calme, le travail régulier et fécond, et on a raison de nous recommander toutes ces vertus publiques et privées, mais comme les adjurations éloquentes qui tombent de la tribune du Palais-Bourbon trouveraient un écho plus sympathique si le Palais-Bourbon lui-même donnait toujours le spectacle d'une activité sereine, méthodique et féconde !

Puisse la fin de session qui s'ouvre sous des auspices favorables à cet égard donner de nombreux sujets de satisfaction à ceux des amis du régime parlementaire qui se trouvent trop souvent dans la fâcheuse nécessité d'avoir à plaider pour lui les circonstances atténuantes. Combien il leur serait plus agréable de n'avoir à adresser aux représentants du pays que des éloges et des compliments mérités ! Nous n'avons jamais douté du patriotisme, de la bonne volonté ni de la bonne foi de ceux qui ont, à cette heure solennelle, la redoutable tâche d'exprimer les sentiments du pays. Mais nous avons eu parfois l'impression que le pays ne se reconnaissait pas dans l'image que donnaient de lui ses mandataires officiels, et qu'il valait mieux que cette image. Cette impression, en se prolongeant, risquerait de créer entre les électeurs et leurs élus un dangereux malaise, et la défaveur momentanée du parlementarisme, qu'il serait inutile et dangereux de nier, n'est pas due à autre chose. Ce n'est pas une crise du régime, c'est un amoindrissement de confiance dans le fonctionnement du régime.

23 mai 1917.

 

Plusieurs interpellations eurent lieu, notamment sur le ravitaillement, sur la guerre sous-marine et enfin sur la Conférence socialiste internationale de Stockholm, convoquée pour le 15 mai, puis ajournée au 10 juin, et qui provoquait depuis longtemps d'activés discussions. C'était la seconde tentative faite pour réunir les représentants des partis socialistes de tous les pays belligérants aussi bien que des neutres. L'essai fait à Kienthal n'avait que très imparfaitement réussi, : vu le peu de prestige et l'absence de mandat des quelques socialistes alliés qui y avaient participé à titre individuel. La Conférence de Stockholm avait été plus savamment préparée dans des réunions secrètes tenues entre socialistes allemands, russes, suisses et italiens à Copenhague, Stockholm et Petrograd. Le socialiste allemand Scheidemann, homme de confiance du kaiser pour ce genre de missions, y avait pris part. La convocation était en apparence régulière, elle émanait du bureau socialiste international, transféré, depuis la guerre, de Bruxelles à La Haye, ce qui avait permis à des membres hollandais de s'adjoindre et presque de se substituer aux membres belges réguliers. Le président, M. Vandervelde, ministre d'État belge, s'était opposé à cette convocation ; le secrétaire, M. Huysmans, belge également mais flamingant, ne s'y était pas montré défavorable. Dans ces conditions, les Hollandais en prirent la responsabilité. Leur chef, M. Troelstra, tout à fait acquis aux Allemands, familier de la Wilhelmstrasse, était à la tête du mouvement. Quelle allait être l'attitude des socialistes français ?

 

CEUX QUI N'IRONT PAS A STOCKHOLM

Il y a des invitations qui ne sont pas flatteuses. Celle qui était adressée au parti socialiste français par certains socialistes hollandais est de ce nombre. Il s'agirait d'aller à Stockholm pour discuter avec Scheidemann les propositions de paix que le kaiser voudrait bien faire miroiter aux yeux des confiantes alouettes attirées par les camarades germaniques. Ces propositions de paix n'auraient d'ailleurs d'autre valeur que celle qu'on serait disposé à reconnaître à la parole de Scheidemann, laquelle, sans lui faire tort, n'en a pas beaucoup. Nos socialistes ont fort bien remarqué qu'on leur demande d'aller redorer le blason de cet illustre vétéran de la socialdémocratie, qui a tout de même un peu perdu de son « autorité morale » depuis qu'il est entré trop ouvertement au service impérialiste. La commission administrative permanente du parti socialiste français a vu le piège, vraiment grossier, qui lui était tendu, et la déclaration par laquelle elle notifie et motive son refus de se prêter à ce qu'on attendait de sa naïveté est, dans l'ensemble, aussi ferme que judicieuse. Mais il est permis de s'étonner qu'une minorité nullement négligeable au point de vue numérique — 11 voix contre 13 — n'ait pas été convaincue par les arguments de la majorité.

Donc aucun socialiste français n'ira à Stockholm, ou, en tout cas, n'ira comme représentant autorisé du parti. Les intrigues du service de propagande allemand ne s'en dérouleront pas moins dans ce cadre choisi, mais si elles n'ont pour acteurs que des compères, leur action n'aura pas grand effet. Pour mettre M. Scheidemann en tête à tête avec M. Troelstra, ce n'est pas la peine d'organiser un voyage en Suède : ces deux associés ont assez d'occasions de se concerter à Berlin, et ce n'est pas à M. Troelstra que l'Allemagne refusera jamais les honneurs du train spécial. La commission administrative a décidé, pour donner à ses résolutions un supplément de poids, de convoquer un Conseil national extraordinaire pour le 27 mai, le jour de la Pentecôte. D'ici là, les palabres de Stockholm auront pris fin, et M. de Bethmann-Hollweg aura eu le temps de chercher une autre combinaison pour amorcer la paix sans faire connaître ses buts de guerre, tout en les susurrant dans les oreilles candides par le truchement d'individualités sans mandat ni responsabilité.

29 avril 1917.

 

LE BUT DE LA CONFÉRENCE DE STOCKHOLM

L'Humanité publie une importante interview du metteur en scène de la conférence de Stockholm, le socialiste hollandais Troelstra, qui explique non sans réticences le but qu'il poursuit. Ce personnage, dont M. Renaudel ne veut pas « suspecter les intentions », est de ceux sur lesquels il est difficile de se tromper. Mais, comme il y a néanmoins chez nous et chez d'autres des hommes et des groupes chez qui l'erreur est pour ainsi dire naturelle et congénitale quand il s'agit des intérêts de leur pays, il faut remercier M. Troelstra d'avoir bénévolement éclairé un peu sa lanterne. C'est encore une lanterne sourde, comme il convient pour certaines besognes, mais sa lueur, même trouble, permet de discerner quelques-unes des manœuvres qui se trament dans l'ombre, une ombre qui ressemble beaucoup à celle de la Wilhelmstrasse.

On peut négliger dans les déclarations de M. Troelstra le verbiage rituel et convenu dont un des pères de l'Église socialiste ne saurait se dispenser. C'est même le cas ou jamais d'y recourir quand on porte une atteinte flagrante à l'orthodoxie et il n'y en a pas de plus grave que de dessaisir les autorités constituées pour y substituer la sienne. Il y a à la tête de l'Internationale un Comité exécutif régulièrement mandaté, dont le bureau se compose pour le moment de la délégation belge, et que préside M. Vandervelde. M. Troelstra, avant de prendre son initiative, n'a consulté ni le bureau ni le président, il a cru qu'il « valait mieux » passer outre, quitte à « répondre plus tard de son attitude devant l'Internationale ». Il n'ignore pas que les camarades allemands, « plus tard », quand le tour sera joué, et qu'ils seront redevenus les dirigeants de l'Internationale, lui délivreront un cordial satisfecit. M. Troelstra n'a pas compris, remarque M. Renaudel, « que le dessaisissement du bureau belge serait comme une blessure nouvelle ajoutée à l'invasion de la Belgique, de la Belgique gardienne de l'Internationale en sa Maison du peuple ». Nous n'affirmerons pas que M. Troelstra n'a pas compris ce qu'il faisait, mais nous voyons du moins qu'il ne s'est pas gêné pour le faire. Qui veut la fin ne regarde pas aux moyens.

Passons donc sur les moyens et voyons la fin. Que veut obtenir M. Troelstra ? Est-ce une paix séparée entre la Russie et l'Allemagne ? Il s'en défend, il se déclare pour une paix générale, mais en termes qu'il convient de reproduire textuellement. « Les faits seuls nous diront comment nous arriverons à cette paix. Les faits sont, entre autres : la situation dans les pays belligérants, la position des armées sur les champs de bataille, les rapports dans lesquels se trouve chacun des pays intéressés. Le gouvernement provisoire russe, c'est un fait, reconnaît la valeur des traités signés par le régime tsariste. Le Comité des travailleurs et soldats, par contre, ne s'est pas absolument lié par ces conventions de ne signer la paix qu'en même temps que les autres puissances de l'Entente. Cela peut, dans certaines circonstances, augmenter l'intérêt de l'Entente à conclure la paix. Une paix séparée éventuelle ne pourrait être applaudie par nous qu'en ce sens qu'elle serait l'occasion désirée pour en arriver à une paix générale. » On reconnaît ce langage. Sous une forme à peine enveloppée, il revient à dire que si la Russie voulait bien adopter le point de vue du Comité des ouvriers et soldats, si elle montrait qu'elle ne se considère pas comme « absolument liée » par ses engagements, elle rendrait pour l'Entente la paix désirable. En effet, quand un allié trahit ceux qui ont fait cause commune avec lui, il les affaiblit en face de l'adversaire commun. C'est ce que traduit très bien M. Renaudel : « En trahissant ses alliés, la Russie pourrait peut-être les obliger : à signer leur déchéance aux mains de Guillaume II. » Tel est l'objectif de M. Troelstra, telle est l'œuvre à laquelle il convie les socialistes des pays attaqués, envahis, dévastés. Nous ignorons l'accueil qu'ils feront à ces invites déshonorantes, notamment ceux de Russie, et nous espérons qu'ils prêteront plutôt l'oreille au pathétique manifeste de leur gouvernement provisoire qu'aux suggestions venues de Berlin en train spécial. L'Allemagne joue là une de ses dernières cartes, et son jeu est facile à percer quoiqu'elle le fasse tenir par une « personne interposée ». Mais encore faut-il se donner la peine d'y regarder, et avec des lunettes qui ne soient pas made in Germany.

L'interview de M. Troelstra n'est pas moins significative en ce qui touche les conditions de la paix et les origines de la guerre. On y chercherait en vain un mot de blâme envers ceux dont les appétits encore avoués chaque jour sont une menace persistante pour la liberté et la sécurité des peuples. La Conférence, dit froidement M. Troelstra, « ne devra pas s'arrêter aux questions nationales ». Évidemment ce genre de préoccupations n'est permis qu'aux Allemands. Les autres peuples doivent faire abstraction de leurs sentiments comme de leurs intérêts. Populations opprimées, nationalités étouffées, tout cela ne compte pas aux yeux du socialiste hollandais Troelstra. Si on en parle — car tout de même on ne pourra peut-être pas tout mettre sous le boisseau — « on devra viser à une grande modération ». On peut compter sur M. Scheidemann pour donner l'exemple de cette « modération ». On peut être sûr qu'il ne s'échauffera pas d'une façon indiscrète pour la libération de la Pologne, de l'Alsace-Lorraine, de la Serbie ou du Trentin. Il sera aussi d'avis, et très volontiers, de ne pas approfondir « la question de culpabilité ». Ce serait un « manque de sang-froid et de tact politique » qui n'est pas à craindre de lui. S'il ne faut que passer l'éponge sur les responsabilités de la guerre pour faire preuve de tact, les Allemands, les socialistes comme les autres, en ont des trésors à la disposition des congressistes de Stockholm.

Nous avons cru devoir appeler l'attention sur ce document. M. Renaudel, qui le présente à ses lecteurs, conclut : « Les socialistes ont le document sous les yeux. Qu'ils en pèsent les termes et les conséquences. C'est un élément sérieux dans la discussion qui s'ouvre. » Cette discussion c'est la discussion entre majoritaires et minoritaires sur la participation à la conférence de Stockholm. Nous n'avons pas à nous y mêler, mais il est bon que ceux qui accepteront l'invitation de M. Troelstra sachent où ils vont, et il est bon que le public aussi le sache, pour s'en souvenir.

11 mai 1917.

 

LA DÉCISION DES SOCIALISTES

Les majoritaires du parti socialiste se sont ralliés à l'opinion des minoritaires et ont accepté d'aller avec eux à Stockholm. Ce résultat était à prévoir. Il peut déconcerter le public profane, mais ceux qui ont la pratique des Congrès socialistes n'en ont jamais imaginé d'autre. Il va sans dire que nous n'avons ni conseils ni leçons à donner aux socialistes d'aucune école ; nous observons leurs faits et gestes avec l'intérêt patriotique dont les circonstances nous font un devoir, mais en nous gardant d'oublier que le Congrès de Stockholm ne dispose ni de la guerre ni de la paix, que la guerre a commencé sans la permission des socialistes et que les puissances malfaisantes qui l'ont déchaînée ne les consulteraient pas davantage sur les conditions de la paix s'il dépendait d'elles de les dicter. Il n'est pas inutile peut-être de rappeler à qui de droit ces vérités essentielles encore qu'élémentaires, alors que les appétits fantastiques des pangermanistes, incomparablement plus influents que les socialdémocrates, vrais ou faux, s'étalent quotidiennement avec la franchise dédaigneuse permise à des gens qui n'ont rien à cacher parce qu'ils n'ont rien à craindre.

Nos socialistes majoritaires d'hier n'ignorent aucun des dangers de la concession qu'on leur a imposée. Ils les ont dénoncés d'avance avec une louable clairvoyance et si leur force de résistance a fléchi ce n'est pas devant les arguments de leurs contradicteurs. Ils ont un peu cédé à la peur de devenir officiellement la minorité et aussi au désir naturel de maintenir, au moins en apparence et pour un temps, l'unité de leur parti. Nous admettrons même bien volontiers qu'ils se sont flattés, en s'associant à une démarche qui se serait faite en tout cas sans eux et en dehors d'eux, de la rendre moins nocive. Ils ont dû se dire qu'il y aurait avantage à ne pas laisser les naïfs révolutionnaires russes en tête à tête avec les Allemands passés maîtres dans l'art de conduire par le nez les camarades des autres pays, y compris, dans le passé, les camarades français. Enfin, ils ont obtenu dans la forme et dans le fond certaines satisfactions dont il serait injuste de dire qu'elles ne servent qu'à leur « sauver la face ». Ce n'est plus à une conférence de Stockholm convoquée irrégulièrement par des hommes de paille du kaiser qu'il s'agit de se rendre. C'est à une conférence dont les révolutionnaires russes prennent l'initiative et dont ils tracent le programme sous la forme d'un questionnaire préalable[1] où les questions sont posées de manière à mettre au pied du mur ceux qui chercheraient à esquiver la nécessité fâcheuse de s'expliquer sur les origines et les responsabilités de la guerre. La question de l'Alsace-Lorraine y figure en bonne place comme celle de la Pologne, et chacun sera bien obligé ainsi de donner son interprétation de la formelle ambiguë : la paix sans annexions ni indemnités.

Tout cela est quelque chose, et nous n'avons aucune raison ni aucun désir d'en diminuer la valeur « éventuelles. Seulement, il s'agit de « quelque chose » qui n'est pas encore acquis, de quelque chose qui peut tourner d'une certaine façon, mais aussi tout autrement, tandis que le fait de l'envoi à Stockholm d'une délégation a un caractère concret et immédiat. Cette délégation, on ne peut même pas dire qu'elle sera envoyés à la Conférence proposée par les Russes et qu'elle y sera envoyée seulement le jour où ce projet russe aura pris corps : c'est tout de suite qu'elle doit partir, et pour prendre part à des « conférences préparatoires », qui ressemblent terriblement à celles qui ont déjà commencé et que les majoritaires n'avaient pas tort de dénoncer comme suspectes et indésirables. Sur ce point, le triomphe des minoritaires n'est pas douteux et ils ont tenu à le souligner. M. Renaudel a proclamé avec éloquence que les considérations d'amour-propre devaient être comptées pour rien dans les circonstances où nous sommes et où se trouve avec tout le monde le parti socialiste. Rien de plus vrai ; mais s'agit-il simplement ici d'une affaire d'amour-propre ? Le pays n'en aura pas l'impression, et on peut être sûr qu'on ne l'aura pas non plus chez l'ennemi. Les délégués allemands n'avaient qu'une peur : celle d'être mis en quarantaine. Du moment qu'on cause, et à Stockholm, à l'endroit et dans le cadre choisi par eux, ils ont le droit de dire qu'ils ont gagné une première manche, une manche « préparatoire », si l'on veut, mais c'est beaucoup qu'une manche même préparatoire, pour des gens qui se voyaient menacés hier de ne remporter qu'un gilet sans manches, ce qui s'appelle en bon allemand une veste.

30 mai 1917.

 

UN SENTIMENT GÉNÉRAL

La décision des socialistes a provoqué à la Chambre une réelle émotion. Beaucoup de députés se demandent si les voyageurs pour Stockholm obtiendront leurs passeports et émettent l'avis que le gouvernement devrait les leur refuser Car, en dépit de toutes les précautions oratoires, nos délégués socialistes vont à Stockholm non pas pour y rencontrer seulement leurs camarades russes, mais pour y prendre contact plus ou moins directement avec d'autres camarades chargés de défendre des intérêts qui ne sont pas précisément les nôtres, ni ceux de nos alliés, ni même ceux de la démocratie universelle. Nul ne reproche aux socialistes allemands de se mettre au service de leur pays et de travailler par tous les moyens dont ils disposent à le tirer du mauvais pas où l'impérialisme militariste l'a engagé, avec leur assentiment d'ailleurs. C'est leur droit, et ils considèrent même que c'est leur devoir, mais l'opinion publique en France a aussi ses droits et ses devoirs, dont on semble parfois faire trop bon marché. Le mauvais effet produit à la Chambre et dans le pays par la décision du parti socialiste est tout naturel et l'idée de ne pas accorder de passeports pour l'étranger à des postulants dont le voyage a un but aussi peu mystérieux se présente tout de suite à l'esprit. Alors que tout commerce, même privé, est légalement interdit avec l'ennemi, comment autoriser une sorte de négociation diplomatique au nom d'un parti politique ? Quand la France négociera, ce ne sera pas la France d'un parti. La question, au surplus, ne nous concerne pas seuls ; elle se pose d'une façon identique devant tous les gouvernements en guerre contre l'Allemagne, et il y aurait avantage à les voir adopter tous la même attitude. Tous éprouvent assurément la même impression que nous. Les Etats-Unis ont déjà annoncé leur ferme propos de ne pas se prêter au pèlerinage de Stockholm. Un accord de vues et de conduite entre les Etats intéressés ferait une forte impression, et nous ne doutons pas qu'ils ne comprennent l'avantage de se concerter à ce sujet et d'agir comme sur un seul front.

L'essentiel est en effet d'éviter les flottements, les incertitudes et les contradictions qui ont trop souvent énervé ou paralysé notre action. Il faut, chez nous d'abord et avant tout, savoir ce qu'on veut et ensuite le vouloir irrévocablement. On ne soupçonne pas à quel degré le pays souffre — moralement autant que matériellement — toutes les fois qu'il a l'impression de n'être pas gouverné. Il ne demande qu'à suivre, qu'à approuver, qu'à applaudir, à condition qu'on le dirige. Il a confiance en qui a confiance dans l'action. Ce qui le déroute, c'est la faiblesse. Il ne s'explique pas, par exemple, la mansuétude dont nos pouvoirs publics font preuve en face des désordres dans la rue, — désordres enfantins, nous ne l'ignorons pas, mais l'heure n'est pas aux enfantillages. Les revendications des midinettes de tout ordre ne scandalisent personne, mais le scandale commence quand commencent les manifestations tumultueuses, conduites par des étrangers plus que suspects, qui n'ont rien à voir dans des revendications féminines et dont la présence en France n'est sûrement pas autorisée pour de telles occupations. Un agent cité comme témoin indiquait hier que, sur seize grévistes arrêtés, neuf étaient des étrangers. Voilà une petite statistique qui mériterait les honneurs de l'affichage. Elle ferait plus d'effet que les adjurations creuses et vagues qu'on multiplie à la tribune ou dans les journaux.

Est-il tolérable que les choses continuent ainsi ? Bienvenus chez nous sont et resteront les étrangers qui viennent y gagner leur vie en travaillant de leur métier. Mais cette tourbe louche qui flotte comme une écume à la surface des moindres agitations ne mérite aucun égard. Quelle besogne accomplissent, de quelles ressources vivent ces aventuriers dont l'état civil n'est pas moins douteux que la situation, sociale ? L'autre jour, on ramassait dans une bagarre un Egyptien, naturalisé Persan, et muni d'un passeport d'Arménien. Le public, en son bon sens robuste et sain, remarque ces petits faits, en tire des conclusions. Il ne faut pas les lui laisser pour compte. Du haut en bas, il faut que l'autorité fasse son devoir et le fasse tout entier. [Ce n'est pas le moment de laisser la police allemande alimenter des troubles dans les rues de Paris pour réconforter le moral délabré des ventres creux de là-bas.]

Nous approchons du fameux « quart d'heure » par lequel un des deux camps attestera sa résolution de vaincre, et la réalisera. Rien ne doit donc être négligé ou relâché de ce qui peut fortifier l'armature morale de l'opinion. La Chambre le sent, comme le prouvent ses dispositions à l'égard des congressistes de Stockholm ; le pays sur ce point est en communion avec ses représentants ; au gouvernement de traduire en actes concrets et énergiques ce sentiment national, appel suprême de l'instinct de conservation.

31 mai 1917.

 

LES GRÈVES SUSPECTES

La présence et le rôle d'étrangers plus qu'équivoques dans les grèves actuelles et dans les troubles dont elles sont le prétexte se manifestent davantage chaque jour. Une quarantaine d'agitateurs exotiques ont été arrêtés hier, et plusieurs d'entre eux ont été trouvés porteurs de sommes fort rondelettes dont ils n'ont pu indiquer la provenance. Cette provenance n'est pas douteuse pour personne. On retrouve aux États-Unis les mêmes manœuvres et les mêmes procédés, et le gouvernement américain, annonce le correspondant spécial du Petit Parisien, semble décidé à faire savoir au public ce qu'il en est. Il n'y a aucune raison pour ne pas faire de même ici. Les revendications des midinettes et autres employées féminines n'ont rien de commun avec cette campagne dans la rue, qui fait uniquement le jeu de l'ennemi. Par une coïncidence curieuse, le Correspondant du 25 mai publie un article, écrit avant le début de cette épidémie de grèves, où le colonel Sadi-Carnot nous montre les Allemands recourant aux mêmes moyens en 1870 (l'Internationale et la guerre de 1870). C'est d'une actualité saisissante. Mais comme nous ne voulons pas que la guerre actuelle finisse comme la précédente, et que nous avons l'expérience du passé pour nous prémunir contre le danger présent, nous devons savoir ce que nous avons à faire. Le gouvernement est sûr d'être appuyé par tout le monde s'il nous débarrasse des agents que l'ennemi entretient chez nous pour y semer le désordre et la démoralisation. Nous ne pouvons que le répéter : notre hospitalité ne saurait aller jusqu'à tolérer que des étrangers viennent en pleine guerre jusque dans nos murs travailler, pour le compte de Berlin. Un coup de filet et un coup de balai s'imposent.

1er juin 1917.

La question du voyage à Stockholm provoqua à la Chambre un débat qui commença le 1er juin et qui donna l'occasion à M. Ribot de déclarer qu'il n'accorderait pas aux socialistes français de passeports pour Stockholm.

 

L'ESCALE DE STOCKHOLM

M. Alexandre Ribot a prononcé hier des paroles qui ont fait sur la Chambre et qui feront sur le pays la plus heureuse impression. Le chef du gouvernement a parlé en homme de gouvernement, ce qui n'est pas un mérite banal, et il a rappelé, en outre, qu'un chef de gouvernement, dans une démocratie libre, n'est pas un dictateur agissant dans l'ombre, mais au contraire le mandataire suprême du pays, travaillant de concert avec les représentants de la nation dans l'intérêt général, supérieur à l'intérêt des partis. Quand le moment viendra de parler au nom de la France, ce n'est pas un parti, si bien intentionné qu'il puisse être, qui aura qualité pour exprimer le sentiment de la France : elle parlera elle-même, par la bouche de son gouvernement national. Tout ce qu'on tenterait en dehors de cette voie droite et ouverte à tous serait de nature à égarer l'opinion. Sans le vouloir, les socialistes français qui se rencontreraient à Stockholm avec les socialistes des empires centraux — fût-ce après des précautions protocolaires dont le public ne verra pas la naïve subtilité — risqueraient de « désorienter l'opinion et l'armée » en éveillant des espérances illusoires et par suite pernicieuses. Les socialistes allemands ne peuvent que servir d'appeau : car leur parole ne représente rien dans l'empire militariste allemand, même si leur sentiment — ce dont rien jusqu'ici n'a donné l'impression — avait la moindre apparence de répondre au nôtre.

M. Ribot a parfaitement éclairci l'ambiguïté sur laquelle s'était réalisée l'unanimité — déjà entamée du reste — du vote de la décision socialiste. S'il s'agissait que de laisser aller à Petrograd les délégués chargés de se concerter avec leurs camarades russes, aucun gouvernement français n'aurait songé à s'y opposer, et M. Ribot a répété bien haut que des passeports à cet effet seraient accordés à qui les demanderait. Seulement la décision imposée aux majoritaires par la ténacité des minoritaires stipulait formellement l'envoi d'une délégation à Stockholm, en vue de causer, non pas avec les Austro-Allemands directement, mais avec les camarades suédois, hollandais ou autres qui, eux-mêmes, causeraient de leur côté avec Scheidemann et sa suite. Cette simultanéité de conversations et de visites, simultanéité qui ne serait même pas due au hasard, est regardée par les Allemands comme un succès ; ils ne s'en cachent pas et ils ont raison de triompher. Le refus des passeports leur enlève cette cause de satisfaction. Nos socialistes iront à Petrograd et passeront même par l'escale de Stockholm, « lorsqu'ils ne courront plus le risque d'y rencontrer, malgré eux », des Allemands guettant leur arrivée et prêts à l'exploiter pour le profit de leur pays. De cette façon les raisons qui les sollicitent de faire un voyage, sur les bords de la Néva recevront satisfaction, le désir des camarades russes sera exaucé, sans que des intérêts qui ne sont ni français, ni russes, ni même socialistes en bénéficient indûment.

Cette solution est la plus simple et la plus libérale qu'on puisse donner à une question mal engagée, mal présentée et qui a fait plus de bruit qu'elle n'en comportait. En allant au-devant des attaques, M. Ribot a mis de son côté les avantages du grand jour. C'est la bonne tactique. Il circule dans l'ombre des bruits absurdes et encore plus perfides auxquels le mystère finit par donner une sorte de vraisemblance. M. Ribot les a abordés de front. Il s'est engagé à publier, pour mettre fin à une campagne dont l'origine et le but sont faciles à deviner, les conventions franco-russes qui ont précédé la guerre avec tous les documents qui s'y rattachent. On verra ainsi la sottise et l'inanité des insinuations qui tendent à faire admettre que nous avons été les agresseurs, ou tout au moins que les responsabilités sont partagées. Nous ne savons jusqu'où ira et pourra aller la publication promise, mais il est certain que nous n'avons rien à cacher, que nous pouvons affronter le grand jour, tandis que la diplomatie austro-allemande ne s'avisera jamais d'une pareille franchise.

Certes, il peut paraître étonnant qu'il y ait encore, en dehors de l'Allemagne, des gens qui aient besoin d'être édifiés. Le plus étonnant c'est qu'il y en ait en Russie, mais il faut voir certains révolutionnaires russes comme ils sont. Ils ont une tendance instinctive à confondre avec le tsarisme toute la politique nationale de leur pays et même celle de leurs alliés. Cette défiance s'exprime avec plus ou moins de ménagements, parfois même sans aucun ménagement, mais il est malheureusement évident qu'elle existe, et qu'elle existe dans des milieux dont l'action sur le gouvernement russe n'est pas négligeable et dont l'influence délétère sur l'armée n'est pas contestable. Nos socialistes se flattent de travailler utilement à dissiper cet extraordinaire malentendu si on leur donne un passeport, et ce passeport en effet on le leur donnera et on aura raison de le leur donner pour Petrograd, mais pourquoi avoir décrété dans leur résolution que c'est à Stockholm qu'ils entendent aller ? C'est cette destination qui a ému le public. Sans mettre en cause leur patriotisme ni même le bien-fondé de leur voyage, on n'a pas compris leur besoin, pour convaincre les révolutionnaires russes, de respirer d'abord le même air que Scheidemann, lequel n'est pas Russe ni même révolutionnaire. On n'est pas bien sûr que leur éloquence à Petrograd fera sortir l'armée russe de sa torpeur, mais on est sûr en revanche que des palabres à Stockholm y réussiraient encore moins.

3 juin 1917.

 

À la suite de ce discours, le débat continua en Comité secret et se prolongea durant quatre séances.

 

LA PROLONGATION DU COMITÉ SECRET

Le pays admet et comprend la nécessité du Comité secret pour les choses qui doivent rester secrètes. Il ne demande pas qu'on communique à l'univers des documents ou des renseignements dont l'ennemi pourrait tirer profit. Il n'est pas surpris quand on interrompt une séance publique pour s'expliquer loin des fameuses « oreilles ennemies » sur un point déterminé, comme le fait s'est passé ces jours-ci à propos de l'interpellation sur la guerre sous-marine. Mais en ce cas la séance publique reste la règle, son interruption n'est qu'un accident, et un accident qui ne se prolonge pas sans nécessité. Si au contraire le Comité secret se perpétue, devient chronique, éternel et pour ainsi dire réglementaire dès qu'il s'agit des grands intérêts nationaux, l'opinion reste désorientée. Elle a l'impression qu'on lui caché plus de choses que la raison d'État ne l'exige, ou, si vous préférez, elle trouve que la raison d'Etat dans une démocratie devrait se montrer moins envahissante. On s'étonne parfois de voir des accès de mauvaise humeur, des « vagues de pessimisme », comme on dit maintenant, se répandre sans motifs très appréciables. On s'en étonne, et on cherche à en montrer le mal fondé par des discours ou des articles qui peuvent être excellents, et qui même le sont en général, mais auxquels le public a le tort de ne croire qu'à moitié. Se figure-t-on que ce scepticisme diminue quand on le traite par le remède des Comités secrets ?

Nous sommes en démocratie et en régime parlementaire. Les Chambres revendiquent leurs droits de contrôle avec une vigilance qui s'explique par le sentiment qu'elles ont de leur devoir et de leur rôle. Rien de mieux, surtout si l'exercice de ces droits n'entrave ni ne contrarie l'action essentielle du pouvoir exécutif. Mais, par une contradiction que le public remarque et dont il souffre, on oublie volontiers que la nation, elle aussi, a ses droits. Les représentants du peuple contrôlent le gouvernement, mais eux-mêmes doivent rester sous le contrôle du peuple qui les nomme. Ce contrôle s'exerce-t-il suffisamment depuis la guerre ? Certes, il subit, du fait des circonstances, des restrictions inévitables que chacun accepte patriotiquement. Le contrôle de la presse notamment est singulièrement rogné par la censure, dont le principe n'est pas contesté, mais le fonctionnement en est-il toujours ce qu'il devrait être ? Nul n'oserait le soutenir. Il en va de même pour le Comité secret : si résigné qu'on puisse être à en reconnaître l'opportunité occasionnelle, on ne saurait l'accepter comme mode de délibération quasi normal. L'opinion se rend compte de tout cela, d'instinct, et la nervosité qu'elle témoigne de temps à autre en résulte pour une grande part. Que cette méfiance ne soit pas justifiée au fond, nous sommes tout disposés à le croire, mais nous sommes bien forcés d'avouer qu'elle l'est un peu, au moins en apparence.

Voyez le Comité secret actuel. Il devait simplement permettre aux délégués socialistes revenus de Russie de faire ; part à leurs collègues de certaines impressions de voyage, inutiles à communiquer présentement à tout le monde. C'est tout ce que nous en pouvons dire, et c'est tout ce que le public en peut savoir, puisque c'est la raison qui a été officiellement invoquée. Soit. Mais que deux séances n'aient pas épuisé la partie vraiment secrète du débat, voilà qui surprend et inquiète le public. Et d'autre part, n'est-il pas permis, alors qu'il s'agit d'un débat assez grave et assez urgent pour motiver un Comité secret, et pour le motiver sans retard, n'est-il pas permis de s'étonner qu'on en ait ajourné la suite à demain par un respect touchant pour le repos dominical ? Il convient de ménager les nerfs des gens à qui l'on reproche d'en avoir déjà trop : songe-ton suffisamment à ménager les nerfs de la France ? Ces réflexions ne sont pas seulement les nôtres, ce sont celles de beaucoup de bons citoyens, tout dévoués au régime démocratique, qui font de leur mieux pour sauvegarder leur moral et Celui d'autrui, mais auxquels on ne rend pas toujours la tâche particulièrement aisée. Le peuple de France est digne de savoir la vérité, et c'est le blesser gratuitement que d'abuser du mystère à son égard. Nos affaires, dira-t-on, ne sont pas seulement les nôtres ! C'est entendu. Nous sommes gens raisonnables, qui comprenons les nuances et la discrétion quand il s'agit de nos amis. Mais il y a une mesure en toute chose : ne la dépassons pas. Si nous voulons que le pays prenne à cœur ses propres affaires et s'y intéresse de façon virile, ne lui donnons pas l'impression qu'elles ne regardent que ses représentants.

4 juin 1917.

 

Le débat se termina le 4 par un ordre du jour de confiance voté par 467 voix contre 52, qui définissait et approuvait les buts de guerre formulés par le président du Conseil. En voici le texte :

 

La Chambre des députés, expression directe de la souveraineté du peuple français, adresse à la démocratie russe et aux autres démocraties alliées son salut.

Contresignant la' protestation unanime qu'en 1871 firent entendre à l'Assemblée nationale les représentants de l'Alsace-Lorraine, malgré elle arrachée à la France, elle déclare attendre de la guerre qui a été imposée à l'Europe par l'agression de l'Allemagne impérialiste, avec la libération des territoires envahis, le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la juste réparation des dommages.

Éloignée de toute pensée de conquête et d'asservissement des populations étrangères, elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples, grands et petits, dans une organisation, des maintenant préparée, de la société des nations.

Confiante dans le gouvernement pour assurer ces résultats par l'action coordonnée, militaire et diplomatique, de tous les Alliés, elle repousse toute addition et passe à l'ordre du jour.

 

LA CONCLUSION DU COMITÉ SECRET

Le Comité secret a abouti au vote d'un ordre du jour qui a été voté à une énorme majorité, et qui aurait pu l'être à l'unanimité si une moitié du parti socialiste n'avait cru devoir voter contre, à cause de la question de confiance. La première partie formule en termes qu'aucun Français ne saurait répudier les conditions de la paix telle qu'elle doit être pour mériter ce nom. La France a subi la guerre, elle ne l'a ni cherchée ni déclarée, elle a même durant quarante-trois ans fait taire ses plus légitimes sentiments pour essayer de la conjurer. Toutes les concessions ont été inutiles, et l'événement a prouvé qu'il ne suffit pas de vouloir la paix pour en jouir si on laisse à ceux qui croient avoir intérêt à la troubler tous les moyens de déchaîner la guerre à leur heure et quand ils s'estimeront sûrs d'en sortir vainqueurs. La paix prochaine ne peut plus être une paix précaire et unilatérale comme « la paix armée » dont le cauchemar a pesé sur le monde depuis près d'un demi-siècle. Il faut qu'elle repose sur le droit, sur la justice, sur la liberté des peuples à disposer de leur sort. C'est cela seulement que nous cherchons et à quoi nous tendons au prix de sacrifices dont l'immensité consterne l'imagination, et d'efforts dont nous entrevoyons à peine le terme douloureux. Nous voulons, et le monde civilisé veut avec nous, que de telles horreurs ne puissent pas indéfiniment et impunément se renouveler, que les peuples petits et grands aient la sécurité du lendemain. Si c'est une ambition, elle a un caractère noble et généreux qui n'a rien de commun avec la frénésie conquérante et militariste contre laquelle nous avons à lutter, et l'on n'arrive pas à comprendre que certains révolutionnaires russes, isolés de la réalité par la cloison étanche de leur rêve idéaliste, paraissent ne pas en faire la différence.

Quelles sont les conditions de cette paix, vraiment « honorable », celle-là, dans tous les sens du mot ? Il n'est pas besoin d'aller à Stockholm pour les connaître, il suffit de lire l'ordre du jour voté cette nuit, que le pays tout entier ratifiera d'un seul cœur. La libération des territoires envahis paraît si naturelle qu'on est tenté de la croire hors de question. Elle y est en tout cas pour nous. Quant à la restitution de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie dont elle a été si violemment arrachée, c'est une simple consécration du droit. En dehors de la valeur matérielle qu'elle a pour nous, elle a pour le monde une signification morale qui n'échappe à personne. Elle sera le symbole de la défaite du militarisme prussien, dont il ne dépend pas de nous de purger l'Allemagne, mais dont on peut espérer que l'Allemagne se guérira elle-même le jour où elle le verra déchu de son piédestal. Ne fût-ce qu'à ce titre tous les pacifistes, tous les révolutionnaires et tous les socialistes du globe devraient être les premiers à mettre la restitution de l'Alsace-Lorraine en tête de leurs programmes.

Reste la réparation des dommages causés. Au nom de quel principe, de quelle chimère même, pourrait-on en contester la légitimité ? Il ne s'agit même pas là d'une contribution de guerre, comme celle qui nous a été imposée en 1871, et qui n'a peut-être pas suffisamment scandalisé à cette époque les précurseurs de ceux qui protestent aujourd'hui contre toute indemnité de guerre. Ce que nous réclamons, c'est la réparation de dommages systématiquement causés aux propriétés particulières, aux civils, aux populations non combattantes, par les destructions voulues et préméditées de l'ennemi, en dehors même le plus souvent de toute apparence d'utilité militaire. N'est-ce pas là le minimum qu'exige, non pas l'esprit de vengeance ou de représaille, mais la justice la plus élémentaire ? Ce n'est pas la loi du talion, c'est — rappelons-le puisqu'il s'agit d'un peuple si fier de ses ancêtres, — la vieille loi germanique du wehrgeld, la « composition » que paye à la victime l'auteur d'un préjudice. Peut-on voir une intention d'attenter à l'indépendance ou à l'existence du peuple allemand dans une si modeste prétention ?

On pourrait trouver de pareilles conditions de paix — de la part d'un pays qui a été assailli, envahi, saccagé sans pitié — insuffisamment réparatrices. Mais qui pourrait les trouver excessives, injurieuses ou humiliantes pour l'ennemi ? Les pangermanistes en expriment chaque jour, par des organes autorisés et influents, de très différentes. Les pacifistes neutres ou alliés les plus méticuleux auraient vraiment de la peine à mettre en balance les prétentions des deux camps. Déjà ils donnent une singulière idée de leur esprit de discernement quand ils se déclarent insuffisamment éclairés sur les responsabilités initiales, mais que penser de ceux qui seraient dans la même incapacité de juger les « buts de guerre » en présence ? En tout cas la Chambre, après un examen qu'on n'accusera pas d'avoir été superficiel ni précipité, s'est prononcée clairement, au-dessus de toute préoccupation de parti, sur la situation et sur la solution qu'il convient de lui donner. L'union sacrée s'est reconstituée sans hésitation — sinon sans effort — en face de la poignante réalité. Ceux qui escomptaient quelque défaillance se sont une fois de plus trompés. La France « tient », forte de son bon droit, des sacrifices qu'elle a héroïquement consentis, des alliés qui sont venus et qui viennent chaque jour lui tendre une main fraternelle. Elle « tient » non par mégalomanie, non par rage de tout asservir : le traitement dont elle ne menace pas les autres, elle entend simplement ne pas le subir.

6 juin 1917.

 

Cette affaire de Stockholm, provoqua également un débat au Sénat, qui, après une courte séance secrète, aboutit à un ordre du jour voté à l'unanimité, dont voici le texte ;

 

Le Sénat,

Prenant acte des déclarations de M. le président du Conseil,

Convaincu qu'une paix durable ne peut sortir que de la victoire des armées alliées ;

Affirme la volonté de la France, ferme dans ses alliances, fidèle à son idéal d'indépendance et de liberté pour tous les peuples, de poursuivre la guerre jusqu'à la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, la sanction des crimes, la réparation des dommages, l'obtention de garanties contre un retour offensif du militarisme allemand ;

Fait confiance, pour obtenir ces résultats, au gouvernement responsable qui, seul, a le droit d'engager le pays, sous le contrôle des Chambres, et, comptant sur son énergie pour prendre toutes les mesures d'ordre intérieur et extérieur nécessaires au salut de la nation,

Passe à l'ordre du jour.

 

L'ORDRE DU JOUR DU SÉNAT

L'ordre du jour voté par le Sénat est le même pour le fond que celui de la Chambre, mais il est meilleur comme forme, il a été voté à l'unanimité, sans excès de littérature oratoire, et avec un minimum de comité secret, ce qui constitue autant de supériorités à l'avantage de la Haute Assemblée. Nul ne saurait, désormais, se méprendre sur les buts de guerre de la France et sur l'esprit dans lequel elle entend poursuivre la guerre qui lui a été imposée et déclarée. Nous ne réclamons aucune satisfaction d'amour-propre ou de gloriole, nous ne prétendons infliger à personne ni humiliations ni amputations, nous nous bornons à la restitution la plus modeste de notre dû, avec la réparation matérielle des dommages causés par des violences sans excuse, même militaire. Naturellement les buts de guerre contresignés par nos deux Chambres sont uniquement ceux qui nous sont propres, nous n'avons pas à prendre la parole pour nos alliés, et nous n'avons garde de tenir un langage qui paraîtrait dicter le leur. Mais nos buts de guerre ont un caractère général, en ce sens que leur obtention sera la pierre de touche à laquelle se reconnaîtra la victoire commune, et c'est pourquoi la question d'Alsace-Lorraine, — que l'Allemagne déclarait ne plus exister, — se pose aujourd'hui, dans les mêmes termes chez tous les peuples libres. Elle est devenue, par la faute même de l'Allemagne, une question mondiale : c'est d'après la solution matérielle qu'elle recevra qu'on jugera du résultat moral de cette guerre, c'est-à-dire de l'avenir qui s'ouvrira demain devant l'humanité. Nous ne pouvons, à proprement parler, ni supprimer ni guérir du dehors le militarisme allemand, qui est un mal interne dont tout ce peuple est imprégné jusqu'aux moelles, mais il dépend des Alliés de prendre « des garanties contre ses retours offensifs », suivant les termes de l'ordre du jour sénatorial, et la meilleure garantie sera assurément le retour à la France de l'Alsace-Lorraine, qui est comme le fétiche du militarisme allemand.

L'ordre du jour du Sénat précise de plus, en termes particulièrement heureux, le principe gouvernemental mis en cause par le projet de conférence socialiste à Stockholm. C'est « le gouvernement responsable qui, seul, a le droit d'engager le pays, sous le contrôle des Chambres ». Nous savons bien que nos délégués socialistes n'affichent pas la prétention de traiter de la paix positivement avec les socialistes des pays ennemis, mais il ne faut pas qu'il puisse y avoir en pareille matière la plus petite chance d'erreur. La paix ne peut sortir de ces conciliabules sans mandat, mais il en peut naître « l'illusion de la paix prochaine ». C’est justement cet espoir chimérique que voudraient faire naître chez nous nos adversaires, pour provoquer ensuite une déception démoralisante. Il n'est rien à craindre de tel chez eux. Le plus obtus des socialdémocrates sait fort bien que la paix, comme la guerre, ne dépend que du kaiser, et que les démarches de Scheidemann et autres ne sont que des amorces officieuses, dont le gouvernement fera le cas qu'il lui plaira. Mais chez nous, et à plus forte raison en Russie, le parti socialiste prend part au gouvernement, joue un rôle important dans la conduite des affaires, et le public serait tenté de regarder comme des ouvertures de paix sérieuses les propos vains qui seraient échangés dans ces spécieuses palabres internationales. Le Sénat a eu grandement raison de formuler sur ce point la vérité démocratique, qui est que le gouvernement seul peut et doit parler au nom du pays, et qu'un parti, quel qu'il soit, ne peut s'arroger, même en apparence, même sans mauvaises intentions, ce droit souverain.

La profession de foi — et de confiance — du Sénat aura, au dehors comme au dedans, l'écho qu'elle mérite. Le Sénat compte sur ses bancs la plupart de ceux qui ont gouverné la France depuis un quart de siècle et au-delà. Il représente à ce titre la tradition nationale de la troisième République. Il n'est pas un des ministères qui ont marqué dans notre histoire contemporaine qui n'y soit encore représenté. Dans la vie politique de tous les jours le Sénat laisse peut-être trop volontiers à la Chambre les initiatives et les responsabilités, mais dans les grandes circonstances, son autorité morale se retrouve entière, et nous sommes dans une de ces circonstances. La résolution unanime dont il fait preuve ajoute une consécration précieuse à l'ordre du jour de la Chambre. Elle n'a pas été prise d'un « cœur léger ». Le Sénat n'ignore rien des sacrifices que nous avons subis et que la suite de la guerre nous imposera. Mais il est un sacrifice qu'il se refuse à accepter et que nul ne saurait admettre, c'est celui qui rendrait tous les autres stériles ; le sacrifice des buts de guerre sans lesquels la paix ne serait qu'un mauvais rêve.

8 juin 1917.

 

 

 



[1] En réalité ce questionnaire a été dressé par une commission hollando-suédoise, sous la présidence de M. Branting.