Le nouveau ministère
devant la Chambre. — Les restrictions. — Les variations du ministère du
ravitaillement. — La conférence de Stockholm.
M.
Briand n'ayant pu reconstituer son ministère, et M. Deschanel n'ayant pas
accepté d'en former un, cette mission fut confiée à M. Alexandre Ribot, le 18
mars. Dès le lendemain il avait réussi. Voici la liste des membres du nouveau
Cabinet :
Les
autres sous-secrétariats d'État du ministère précédent furent maintenus avec
leurs titulaires :
LE MINISTÈRE RIBOT
M.
Ribot a constitué son ministère avec une rapidité qui est, surtout dans les
circonstances actuelles, un premier mérite. Les hommes politiques auxquels il
s'est adressé ont compris comme lui que l'heure n'était pas à ces
marchandages savants qui, en d'autres temps, sont dans la règle du jeu. C'est
qu'il ne s'agit pas aujourd'hui d'un jeu, mais d'une tâche sérieuse à
laquelle il faut se consacrer sans autre pensée que le salut du pays.
L'opinion saura donc un gré tout particulier au nouveau président du Conseil
de n'avoir pas laissé se prolonger une crise dont les profanes, on peut
l'avouer, n'ont pas encore compris la nécessité. La marche présente des
événements semble indiquer que le gouvernement d'hier n'a pas si mal réussi
dans on œuvre de préparation, et c'est pourquoi M. Ribot sera approuvé
d'avoir conservé dans la nouvelle combinaison un certain nombre de ses
anciens collègues. Ainsi se trouve assuré, en dépit de la crise, ce minimum
d'esprit de suite sans lequel aucun résultat solide ne saurait être atteint.
Ce même procédé a du reste été toujours employé depuis le commencement de la
guerre, et ce n'était pas le cas d'y renoncer alors que le ministère dans son
ensemble, ni aucun ministre en particulier n'avaient été mis en minorité. Les
ministres qui s'en vont reprendront leur rang au Parlement sans que personne ait jamais douté de leur activité et de leur
bonne volonté. Tous n'ont pas impeccablement répondu à tout ce qu'on
attendait d'eux, mais il y a des circonstances où le succès immédiat et
complet n'est pas possible ; et il y a des échecs qu'il serait injuste de
considérer comme des fautes. Parmi
les portefeuilles qui ont changé de titulaires, on remarquera surtout trois
de ceux que les circonstances mettent au premier plan. M. Ribot prend avec la
présidence du Conseil le portefeuille des affaires étrangères. C'est un
double fardeau, qui pourrait paraître ou devenir excessif, si le président du
Conseil était trop souvent forcé de subir le feu des interpellations. Tout le
monde souhaite vivement que la sagesse et le patriotisme de la Chambre lui
inspirent une conception plus juste de son devoir de contrôle et de la
manière de le remplir efficacement. M. Ribot, qui n'est dépaysé dans aucun
ministère, est particulièrement chez lui au quai d'Orsay. Il a eu l'honneur
de signer jadis l'alliance russe, c'est plus qu'un hasard heureux qui
l'appelle à la pratiquer aujourd'hui, singulièrement élargie et vivifiée par
les circonstances. Son expérience consommée des choses et des hommes, son
sens éclairé des réalités historiques, inspirent autant de confiance à nos
alliés qu'à nous-mêmes. Nul n'est plus qualifié pour parler au nom de la
France et pour tenir un langage digne de son passé et de son présent, un
langage répondant à l'avenir auquel le monde entier nous reconnaît un juste
droit, après tant de sacrifices à la cause commune de la civilisation. A la
guerre, M. Painlevé ne s'étonnera pas de paraître moins désigné par ses
études antérieures. M. Painlevé a une réputation de savant devant laquelle
chacun s'incline ; on ne lui conteste d'autre part ni la capacité de travail
ni la volonté de tout subordonner à la victoire finale, et les milieux
parlementaires n'ignorent pas que depuis la guerre toutes ses pensées se sont
concentrées sur le ministère qui lui est confié aujourd'hui. Mais il lui
reste à légitimer, aux yeux du public, la preuve de confiance qui lui est
donnée. Nul ne lui refusera a priori le large crédit dû à ses qualités, et
c'est à l'œuvre qu'il sera jugé. Il ne demande pas autre chose. Il trouve nos
affaires militaires en bonne posture, il ne s'étonnera pas que le pays en
exprime sa gratitude à ceux qui l'ont précédé et spécialement à son
prédécesseur immédiat. Il n'y a que les petits esprits et les cœurs médiocres
pour vouloir tout faire dater d'eux-mêmes. M. Painlevé ne se donnera pas
l'air de découvrir l'Amérique. Il travaillera plus modestement — et plus
utilement — à assurer à nos ressources militaires leur maximum de rendement,
maximum jamais atteint, mais dont chaque ministre de la guerre doit tendre à
se rapprocher. M.
Thierry, qui remplace M. Ribot aux finances, n'est un nouveau venu ni au
ministère, ni aux finances. Le présenter serait paraître ignorer qu'il s'est
toujours distingué et pour ainsi dire cantonné dans l'étude des questions
économiques. Lui aussi trouvera un terrain merveilleusement préparé. M. Ribot
a pu subvenir depuis deux ans et demi, sans défaillance ni expédients
condamnables, à des dépenses sans précédent dans l'histoire du monde. Le
crédit de la France n'a pas fléchi sous le fardeau. On peut compter sur M.
Thierry pour ménager et entretenir ce crédit avec la prudence et la sagesse
qui sont les premières vertus d'un ministre des finances fatalement obligé
d'y avoir abondamment recours. Il faut lui demander d'avoir aussi le courage
fiscal de dire la vérité au pays et de lui réclamer les impôts nécessaires à
gager les emprunts. II n'y a pas de rôle plus ingrat, mais il n'y en a pas de
plus digne d'un homme d'Etat qui aspire à autre chose qu'à vivre au jour le jour
en léguant à l'avenir les liquidations délicates. D'autres ministres
paraissent aussi décidés à faire œuvre utile. M. Maginot, que sa très belle
conduite au front a rendu universellement sympathique, entre aux colonies et
au Comité de guerre. M. Léon Bourgeois apporte avec désintéressement son nom
et son appui tomme ministre du travail, puisque son état de santé lui
interdit d'assumer un ministère plus important. M. Steeg, M. David,
reparaissent à des ministères qui leur sont familiers. M. Clémentel, M.
Malvy, M. Albert Thomas, l'amiral Lacaze conservent leurs portefeuilles en
quelque sorte tout naturellement puisqu'ils n'étaient touchés en rien par la
crise. Il en va de même, semble-t-il, pour les sous-secrétaires d'État. Le
Cabinet garde par-là beaucoup de sa physionomie. Aussi est-on tenté
d'approuver et d'étendre une suggestion de M. Renaudel ce matin. Est-il
nécessaire d'offrir au pays une déclaration ministérielle, forcément banale
malgré toute l'éloquence dont elle sera imprégnée ? Le pays ne demande pas
d'éloquence. A quoi bon cette pièce d'apparat, suivie d'une centième
interpellation sur la politique générale ? Si on se mettait tout de suite au
travail, à la question inscrite à l'ordre du jour de chaque Chambre, croyez
que l'effet ne serait pas mauvais à la Chambre et qu'il serait excellent dans
le pays. Existe-t-il tant de gens, même au Parlement, qui aient besoin de
parler, n'ayant rien d'urgent à dire, uniquement parce que c'est l'usage et
qu'un ministère ne peut débuter sans perdre deux jours à écouter et à débiter
des phrases un peu forcément toujours les mêmes ? 21 mars 1917. Le
nouveau Cabinet se présenta devant la Chambre, le 21, avec une déclaration
ministérielle qui passait en revue la situation intérieure et extérieure. Après
trente-deux mois, nous sommes entrés dans une période décisive de cette
terrible guerre où nous avons été entraînés par une agression sans excuse et
que nous sommes résolus à mener avec la dernière vigueur jusqu'à la victoire,
non comme nos ennemis dans un esprit de domination et de conquête, mais avec
le ferme dessein de recouvrer les provinces qui nous ont été autrefois
arrachées, d'obtenir les réparations et les garanties qui nous sont dues et
de préparer une paix durable fondée sur le respect des droits et de la
liberté des peuples. Nous
assistons en ce moment à un premier recul des armées ennemies sous la
pression de nos admirables troupes et de celles de nos alliés et nous saluons
avec émotion la délivrance d'une partie du sol de notre pays trop longtemps
souillée par l'invasion. Bien que ce recul ne soit sans doute que la préface
de nouvelles et rudes batailles où l'ennemi épuisera ses derniers efforts, la
France sent sa confiance prendre un nouvel élan devant ces résultats de notre
inébranlable fermeté et des habiles préparations stratégiques des chefs de
nos armées. La
question du haut commandement, qui a donné lieu à tant de débats, se trouve
définitivement réglée de la manière la plus simple. Le gouvernement, qui a
la direction politique de la guerre sous le contrôle des Chambres, est maître
de tout ce qui concerne l'organisation et l'entretien de nos armées. Il
est l'organe nécessaire des relations avec les gouvernements alliés pour
assurer un parfait accord de l'action combinée des armées. Il veille à ce que
ses prérogatives, qui sont les conditions de sa responsabilité, ne reçoivent
aucun amoindrissement. Mais lorsqu'il a choisi le chef qui doit conduire nos
troupes à la victoire, il lui laisse une complète liberté pour la
conception stratégique, la préparation et la direction des opérations. C'est
ainsi que le gouvernement comprend son rôle et ses devoirs et il est heureux
de saisir l'occasion d'affirmer son entière confiance dans les chefs et les
commandants de nos armées en même temps qu'il renouvelle, au nom du pays,
l'expression de sa reconnaissance envers les troupes qui supportent avec
stoïcisme et bonne humeur les rudes fatigues de cette guerre de tranchées et
donnent en toutes circonstances d'inoubliables exemples d'entrain, de
vaillance et d'héroïsme. L'harmonie
ne doit pas exister seulement entre le gouvernement et le haut commandement,
mais aussi et surtout entre le gouvernement et les Chambres, dépositaires de
la volonté nationale. Le gouvernement ne peut rien sans elles et, de leur
côté, les Chambres épuiseraient inutilement leur énergie si elles ne
l'exerçaient pas pour donner au gouvernement toute sa force. Nous
savons tout ce que nous devons à la précieuse collaboration de vos
commissions et aux heureuses initiatives qu'elles ont souvent prises. Le pays
ne l'ignore pas et il veut qu'entre le gouvernement et les Chambres
s'établisse une étroite union procédant d'une mutuelle confiance et du
constant souci, de la part du gouvernement, d'apporter dans ses relations
avec les Chambres la plus entière franchise et le sincère désir d'éviter tous
les malentendus. Dans
ses rapports avec la presse, qui a pour rôle d'éclairer et de soutenir
l'opinion, le gouvernement doit se servir avec fermeté du pouvoir que la loi
lui donne pour supprimer les fausses nouvelles, les informations
tendancieuses qui seraient de nature à égarer les esprits. Il doit arrêter
les campagnes qui auraient manifestement pour objet de discréditer nos
institutions républicaines ou de pousser à la dissolution les forces de la
défense nationale. Mais il veillera à ce que la liberté de discussion soit
respectée et préférera des critiques, même injustes, à ce mol optimisme qui
ne peut qu'énerver les énergies de la nation. Il faut
aussi pour vaincre coordonner de plus en plus l'action des membres du
gouvernement, obtenir à tous les degrés l'exécution fidèle et rapide de leurs
ordres ; en temps de guerre surtout, une pensée directrice et une action
toujours en éveil sont indispensables pour faire converger vers le but commun
les efforts multiples des services publics et des initiatives des citoyens
jaloux de travailler à la défense nationale. Si à
l'intérieur cette direction est nécessaire, il n'est pas moins indispensable
de maintenir et de fortifier l'unité de vues et d'action qui existe
heureusement entre nous et tous nos fidèles alliés. La victoire dépend de
l'énergie que nous mettrons à rassembler nos forces et à nous en servir dans
un effort bien concerté et conduit sur tous les fronts avec la même vigueur
Nos effectifs, unis à ceux de nos alliés, sont supérieurs à ceux de nos
ennemis, les moyens matériels, qui nous ont fait cruellement défaut au début
de la guerre, nous permettent aujourd'hui de lutter à armes égales et aussi
longtemps qu'il le faudra. Ce que
nous avons de plus que nos ennemis, c'est le sentiment que nous défendons la
cause du droit et de la civilisation. Ce qui fait notre force, c'est que nos
alliances ne sont pas fondées uniquement sur des intérêts, mais qu'elles sont
vivifiées par un idéal commun, par cet esprit de liberté et de fraternité que
la Révolution française a eu l'immortel honneur de proposer au monde et qui,
en devenant partout en Europe une réalité, sera une des meilleures garanties
de la paix entre les peuples qu'appelait récemment de ses vœux le président
de la grande République américaine, et une des conditions de l'organisation
de la Société des nations. Nous
saluons le travail d'émancipation qui s'accomplit chez le noble peuple auquel
nous unit une alliance déjà vieille de plus d'un quart de siècle, et nous
souhaitons de tout notre cœur que le développement des institutions
représentatives fondées sur la souveraineté populaire puisse s'y achever sans
violence et sans troubles profonds, pour servir d'exemple aux autres nations. La
situation de nos finances appelle votre plus sérieuse attention, aussi bien
que l'état de nos approvisionnements et la faculté de les renouveler pendant
la guerre et après la cessation des hostilités. S'il ne faut pas regarder aux
dépenses qui contribuent à la défense nationale, il est indispensable de
réduire ou même de supprimer toutes les dépenses superflues. C'est à
cette condition seulement que les finances publiques, qui ont supporté
jusqu'à ce jour sans fléchir l'effort sans précédent qui leur a été demandé,
peuvent se maintenir jusqu'à la fin de la guerre et garder pour l'avenir leur
élasticité. Des impôts nouveaux seront nécessaires pour faire face aux
intérêts de nos emprunts. Nous les établirons dans l'esprit de justice et en
même temps de hardiesse qui convient à une société démocratique comme la
nôtre. Ce sont
surtout nos payements à l'étranger qui éveillent nos plus sérieuses
préoccupations. Il faudra, de toute nécessité, les réduire sans porter aucun
préjudice à la défense nationale. Un décret sera soumis à votre approbation
pour interdire les importations qui ne sont pas indispensables et améliorer
notre balance commerciale. Le
pays, conscient des sacrifices qu'exige une guerre aussi longue, les
acceptera de bon cœur. Il sait qu'on ne peut vivre en temps de guerre comme
en temps de paix et qu'il y a même, en dehors de la nécessité, une convenance
morale à éviter tout gaspillage et tout étalage de luxe pendant que nos
soldats souffrent et meurent pour le pays. Nous
voulons qu'un inventaire exact, méthodique, constamment tenu à jour, de
toutes nos ressources et de tous nos moyens d'importation permette de
rassembler en une organisation rationnelle les mesures que réclame
l'alimentation nationale. Nous nous efforcerons de développer par tous les
moyens la production de notre sol. La situation n'est pas inquiétante, mais
c'est à condition que nous sachions nous imposer à temps les restrictions que
commande une sage prévoyance.... L'interpellation
qui s'engagea aussitôt aboutit à un ordre du jour de confiance. LE DÉBUT DU MINISTÈRE
Le
premier contact entre la Chambre et le ministère a été très favorable à ce
dernier, puisqu'il a obtenu un vote de confiance à peu près unanime, et pour
ainsi dire sans combat. L'opposition s'est bornée à s'abstenir ; les
abstentionnistes se sont réduits à 61 voix, dont près de la moitié sont
représentées par les socialistes minoritaires. Ce beau succès est dû en
partie à la détente qui suit naturellement les luttes un peu longues et
passionnées : ceux qui avaient combattu a systématiquement » le précédent
Cabinet n'ont pas voulu se donner l'air de combattre « systématiquement »
tous les gouvernements dont ils ne feraient pas partie. Mais la raison
principale de l'accueil sympathique fait à M. Ribot n'est pas à chercher à
côté de la question : M. Ribot a été approuvé parce que sa déclaration et son
discours inspiraient confiance à la Chambre comme ils l'inspireront de même
au pays. M. Ribot a trouvé le mot juste pour exprimer sur la plupart des
points les sentiments qui sont communs, à tous les Français. Sa définition du
rôle respectif du gouvernement et du haut commandement en ce qui concerne la
direction de la guerre répond aux nécessités politiques et stratégiques
proclamées par le bon sens de tous les temps. Au gouvernement appartient tout
ce qui touche l'organisation des armées, la liaison de notre effort avec
celui de nos alliés, et le choix des chefs appelés à mener à bien cet effort.
A ces chefs doit être assurée, par contre, la liberté de leurs conceptions
stratégiques et la faculté de les réaliser à leur manière. Le gouvernement
leur fait confiance en ce qui les regarde, comme lui-même a besoin de la
confiance des Chambres en ce qui le concerne. Tout
cela n'est pas nouveau, tout cela est vieux comme la raison, mais tout cela
est formulé avec netteté et franchise. Ces mêmes qualités se retrouvent dans
la façon de concevoir les rapports du gouvernement et du Parlement. M. Ribot
est un parlementaire de la grande école ; on a dit de lui parfois qu'il était
le dernier des grands parlementaires. C'est un titre qui n'est pas fait pour
déplaire aux oreilles des membres d'un Parlement. M. Ribot a d'ailleurs
insisté avec une sorte de coquetterie sur le rôle des Chambres, sur les
services que leur contrôle vigilant avait rendus et était encore susceptible
de rendre. Il a appuyé sur la nécessité de relations confiantes et constantes
entre les deux pouvoirs, de manière que leur tâche commune s'accomplisse dans
une atmosphère de mutuelle bonne volonté. Tout cela est juste, et le chef
d'un gouvernement parlementaire ne saurait du reste penser autrement, mais il
est clair que ce sont là des vérités qu'une Chambre, surtout quand elle n'est
pas gâtée par le public, aime à entendre répéter. Le
libéralisme de M. Ribot s'est également étendu à la question de la censure.
Le président du Conseil a protesté avec un grand accent de sincérité de son
désir de ne pas cacher à la nation la vérité. Il a répudié l'idée d'employer
la censure à endormir le pays dans un mol optimisme. « Il ne faut pas lui
faire l'injure de croire qu'il a besoin d'être trompé. » Autant il faut
empêcher la propagation des fausses nouvelles, même bonnes, autant il
convient de laisser les vraies se répandre et se discuter. M. Ribot ne
marchande pas la liberté de critiquer les idées du gouvernement : cette
critique ouverte a même tous les avantages sur la critique sournoise qui se
glisse dans des propos de couloirs ou de rédaction. Il va même jusqu'à «
solliciter » la critique. Il n'est qu'un point sur lequel il se déclare
intraitable, c'est quand il s'agit d'attaques qui visent les « institutions
», et spécialement l'action du Parlement. Le pouvoir exécutif n'entend se
soustraire à aucune polémique, mais il sera plus chatouilleux quand il sera
question du pouvoir législatif. La Chambre n'est pas restée insensible à
cette délicate attention. Les
déclarations du président du Conseil ne pouvaient passer sous silence nos
alliés et particulièrement les affaires de Russie. M. Ribot a salué avec
sympathie, comme l'ont fait de leur côté les présidents des deux Chambres, «
le travail d'émancipation qui s'accomplit chez ce noble peuple » uni à nous
par une alliance vieille d'un quart de siècle. Sans nous immiscer dans la
politique intérieure, où chacun des Alliés est maître chez lui, nous avons le
droit de souhaiter que la révolution russe se poursuive heureusement pour le
plus grand bien de la Russie et de la guerre qu'elle soutient avec nous
contre le dernier rempart de l'autocratisme militariste et féodal, qui est,
comme le reconnaît mélancoliquement Scheidemann lui-même, l'archaïque royaume
de Prusse. Notre expérience nous permet, sinon de donner un conseil, du moins
de rappeler les leçons de l'histoire. Pour qu'un régime nouveau et légal de «
souveraineté populaire » puisse s'établir et durer, il faut que cette
transformation s'achève, suivant le mot de M. Ribot, « sans violence et sans
troubles profonds ». Ce n'est pas se méfier de la révolution russe que de lui
souhaiter ardemment cet heureux sort. Et
maintenant que le nouveau ministère a reçu la consécration parlementaire
attendons-le à l'œuvre, comme il le demande, et jugeons-le à ses fruits. M.
Lafferre estime, sans d'ailleurs s'en plaindre, qu'il ne diffère pas
manifestement, au point de vue des idées, du ministère précédent. C'est qu'il
existe en effet, au-dessus des compétitions de personnes et des désaccords de
détail sur la meilleure méthode pour arriver à la victoire, un fond commun et
immuable sur lequel nous sommes tous d'accord : la ferme volonté de mener
d'abord et avant toute chose la guerre actuelle jusqu'au terme que les Alliés
se sont fixé pour la revanche du droit et la garantie de la paix future. 23 mars 1917. Pendant
que nous changions de ministère, une révolution avait éclaté en Russie. Le
tsar Nicolas ayant voulu dissoudre la Douma, des troubles aggravés par la
disette se produisirent le 11 mars. La Douma continua de se réunir et les
troupes de la garnison de Petrograd se déclarèrent pour elle. L'empereur, qui
était alors au Quartier général, ne répondit pas aux objurgations du
président de la Douma, M. Rodzianko, lui demandant « de charger une personne
ayant la confiance du pays de former un nouveau gouvernement ». Une seconde
dépêche qui insistait sur l'urgence d'une décision n'eut pas plus d'effet.
L'empereur, abandonné de tous, abdiqua dans la nuit du 15 au 16 mars en
faveur de son frère le grand-duc Michel, mais celui-ci, par un manifeste au
peuple russe, subordonna son acceptation à la volonté de la future assemblée
constituante, et le gouvernement provisoire nommé par la Douma, sous la
présidence du prince Lvof, resta seul chargé du
pouvoir. Cette
révolution, dont nul ne pouvait prévoir les conséquences, coïncidait avec le
recul allemand sur le front de la Somme qui, du 17 au 24 mars, faisait tomber
entre nos mains toute la région de Péronne, Ham, Noyon, et libérait d'un coup
la neuvième partie du territoire français encore occupé par l'ennemi. Ce
recul s'accompagnait d'ailleurs d'affreuses dévastations qui détruisaient,
non seulement les lieux habités, mais jusqu'aux arbres fruitiers et aux
monuments historiques, comme les châteaux de Ham et de Coucy. LE CHATEAU DE COUCY
Est-ce
vrai ? On a peine à le croire. Si peu d'illusions qu'on puisse conserver sur
les scrupules de conscience de l'armée allemande et de ceux qui la
commandent, il paraît vraiment difficile d'admettre sans réserve les
informations qui nous annoncent la destruction systématique de l'illustre
ruine de Coucy. Ce serait, si le fait est confirmé, l'acte type du
vandalisme, la destruction pour l'amour de la destruction, la guerre à tout
ce qui recèle un peu de l'âme et de la beauté du passé. Il faudrait supposer
que les Allemands, qui entourent d'une telle dévotion les vieux burgs du
Rhin, ont cédé à un sentiment de jalousie, ou ont voulu supprimer un
concurrent incomparable, car aucune de leurs ruines ne peut songer à
rivaliser avec le puissant et dominateur donjon érigé par Messire Enguerrand,
troisième du nom, au début du XIIIe siècle. Guillaume II, le fâcheux
restaurateur du Hohkœnigsbourg, versera-t-il une
des larmes qu'il tient en réserve pour ce genre d'occasions sur ce nouveau
crime archéologique ? Certes
nous n'oublions pas qu'il ne s'agit ici que de vieilles pierres et que la
cruauté germanique n'épargne pas davantage les personnes. Alors que tant
d'atrocités s'appesantissent sur nos populations envahies, il serait malséant
de paraître plus ému par la destruction d'un château féodal que par celle de
villes entières, y compris parfois leurs habitants. Mais le crime de Coucy
est du même ordre que celui de la cathédrale de Reims ou de Louvain : c'est
la rage gratuite contre tout ce qui rappelle ou évoque une idée, une
civilisation, un souvenir grand ou héroïque, dont l'Allemagne ne saurait se
parer, fût-ce par usurpation. Il y a dans de pareils actes quelque chose de
si vil, de si bas, de si étranger à tout ce qui constitue les titres
d'honneur de l'humanité qu'on en reste peiné simplement à titre d'homme ! On
se sent humilié à la pensée que des contemporains, extérieurement civilisés,
qui se targuent même d'une « culture » intensive, sont capables de jouer au
naturel un rôle pour lequel des Huns avaient au moins l'excuse de ne pas
savoir ce qu'ils faisaient. Il y avait alors des peuples barbares ; nous
sommes en face de quelque chose de plus laid ; un peuple de laquais. « Entre
eux et moi, disait un jour à Loti la reine de Belgique, née Elisabeth de
Bavière, le rideau de fer est baissé. » Il doit être baissé en effet entre
eux et le reste du monde. Comment renouer des relations, même simplement
intellectuelles, avec quiconque ordonne, accomplit ou approuve toutes ces
besognes dégradantes ? C'est un problème dont les Allemands avisés commencent
à se préoccuper, ils ont raison. Qui pourra de sang-froid entendre désormais
leurs pédants pontifier sur l'art, l'archéologie, l'histoire, alors que tout
cela au fond reste aussi étranger à leur être moral que s'ils sortaient de la
forêt de Teutobourg, habillés encore de peaux de
bête et coiffés de cornes d'aurochs ? Ils ne diront pas que le château de
Coucy avait une valeur militaire, ou recelait de mystérieux appareils de
télégraphie sans fil puisqu'il était entre leurs mains. Ses vieilles
murailles de sept mètres d'épaisseur, qui avaient résisté à la mine au temps
de Mazarin, ont-elles croulé sous l'effort victorieux des explosifs modernes
? Du majestueux décor qu'elles offraient à l'œil émerveillé, ne restera-t-il
qu'un amer souvenir ? Que penserait en ce cas du pitoyable kronprinz de
Bavière, auteur responsable de cette destruction, le fier seigneur qui avait
pris pour devise : Je
ne suis roi, ni prince aussi, Je suis le sire de Coucy ! En ce
temps-là on ne posait pas pour la « culture » mais on avait de l'allure. On
était parfois un peu fruste mais on était chevalier. On ne savait pas
grand'chose, mais on sentait certaines choses... 22 mars 1917. Le
gouvernement français protesta officiellement contre ces nouvelles violations
du droit des gens. L'amélioration
de la situation militaire, tout en réconfortant grandement l'opinion, ne
l'empêchait pas de rester très préoccupée de la raréfaction d'un grand nombre
de produits, dont plusieurs de première nécessité. Tout le monde était
d'accord sur l'opportunité de prendre des mesures appropriées aux
circonstances, mais les remèdes variaient avec les médecins consultants et
même variaient parfois d'un jour à l'autre, faute de principes directeurs,
avec le même médecin. LA CHOSE QUE NOUS NE FERONS PAS
M.
Painlevé, ministre de la guerre, a prononcé hier à la Chambre un bref
discours qui a obtenu et mérité un succès du meilleur aloi. A propos de
l'appel de la classe 1918, il a exposé la nécessité de concilier l'intérêt
militaire et les intérêts économiques et particulièrement ceux de
l'agriculture, ce que tout le monde répète, mais il a ajouté à cette
généralité, ce qui est plus utile, des précisions et des limitations. Les
mesures prises en faveur de l'agriculture sont autre chose que des paroles.
D'abord les conscrits agricoles ne seront convoqués que pour le Ier mai,
ensuite les permissions agricoles, au nombre de 150.000, vont être prolongées
de quelques jours, enfin on va renvoyer chez eux les convalescents des
hôpitaux, qui le demandent, au lieu de les garder à ne rien faire jusqu'au
règlement de leur pension. Tout cela c'est le présent. Plus tard on prévoit
pour le mois de mai la libération d'un certain nombre de R. A. T.
auxiliaires, puis de nombreuses permissions agricoles pour la moisson et les
semailles, peut-être même le renvoi des agriculteurs du service armé de la
classe 1890. C'est quelque chose. Peut-on faire plus ? Le ministre, avec
beaucoup de netteté et de fermeté, a déclaré qu'il fallait voir les deux
côtés du problème, que le gouvernement, muni de tous les renseignements
requis, était seul en état de le faire, et qu'il estimait ne pouvoir aller
plus loin sous peine de porter atteinte à notre organisation militaire. «
Nous ferons tout ce que nous pourrons, a-t-il conclu ; mais il y a une chose
que nous ne ferons jamais, c'est affaiblir si peu que ce soit la force de
notre armée. » Le pays applaudira un tel langage, comme la Chambre elle-même
l'a applaudi. En lui disant la vérité, en lui rappelant que l'ennemi, s'il
recule, n'est pas encore vaincu et qu'il médite de nouveaux efforts dont nous
ne viendrons à bout qu'en en mesurant l'étendue, M. Painlevé pose la question
comme il convient. Le peuple français s'est montré assez raisonnable, assez
résolu et assez héroïque pour mériter qu'on ne le traite ni en enfant ni en
neurasthénique. Nous comptons sur nos alliés, et nous ne négligeons rien pour
que leur concours soit aussi efficace qu'il est loyal, mais nous n'avons pas
l'illusion — et nous ne demandons pas qu'on nous la donne— de croire que notre
effort national peut se ralentir. 29 mars 1917. LE PRIX DU BLÉ
Nous
avons combattu — avec une insistance qu'on a bien voulu remarquer — les
erreurs économiques dont a été cause la préoccupation de maintenir
artificiellement le prix du blé au-dessous de sa valeur marchande. Nous avons
annoncé la faillite de la taxation et l'inanité de la réquisition. Nous n'y
avons eu aucun mérite, car les mêmes fautes entraînent fatalement les mêmes
conséquences et la Convention elle-même n'a pu triompher des lois
économiques, malgré la force de persuasion de la guillotine. Le gouvernement
semble décidé à entrer dans la voie de la vérité. Le projet de loi que vient
de déposer M. Fernand David, ministre de l'agriculture, supprime la taxation
et les primes actuelles, qui n'ont donné que des déboires, mais laisse au
gouvernement le droit de taxation et de réquisition à un prix qu'il fixera
par décret, et qui pourra varier suivant les circonstances. C'est un progrès,
mais ce n'est pas encore une solution. En effet, si le prix doit suivre les
fluctuations naturelles du marché, pourquoi la taxation et la réquisition ?
En les maintenant, on laisse percer le désir d'intervenir arbitrairement pour
peser malgré tout sur les prix auxquels auraient droit normalement les
producteurs. Or, c'est là précisément ce qui leur déplaît et ce qui les
détourne de produire. M. David a' cité récemment à la Chambre l'exemple de la
Suisse où le blé vaut 50 francs le quintal, ce qui a en peu de temps amené un
accroissement de production de 50 %. Si le gouvernement s'en était mêlé,
comme en France, il aurait obtenu le même résultat qu'en France, c'est-à-dire
une réduction de la récolte. Mais comment maintenir le bas prix du pain si le
blé augmente ? Il n'y a qu'à ne pas le maintenir. Le pain se vendra ce qu'il
vaut, le blé aussi, et chacun cherchera à en cultiver. Le pain vaut en Suisse
64 centimes le kilogramme, ce qui est conforme à la réalité. Et il n'y a que
ce qui est conforme à la réalité qui réussit. 30 mars 1917. LA QUESTION DU CHARBON
Il y a
deux idées principales dans le système de ravitaillement et de distribution
du charbon, qui a été préparé par M. Loucheur, sous-secrétaire d'État de
l'armement. La première est simple et ne peut donner que de bons résultats.
C'est la division de la France en trois zones géographiques, dont chacune
sera approvisionnée par le moyen le plus direct : celle du Midi par les mines
du Centre, celle de l'Est par les mines du Nord qui nous restent, et celle de
l'Ouest par les importations d'Angleterre. On réduira ainsi d'une manière
appréciable et judicieuse les transports de houille. On n'importera plus de
houille anglaise par Marseille, par exemple, pour la réexpédier ensuite en
Normandie. La seconde idée, c'est de confier à l'État tout ce qui concerne la
répartition du charbon suivant les besoins et en tenant compte du degré
d'urgence de chaque besoin. Ici, la difficulté est plus grande, et la façon
dont l'État s'est acquitté jusqu'ici des tâches économiques qu'il a assumées
ne rassure pas le public. La péréquation des prix sera facilitée, mais le
reste ? Le bureau de répartition, qui dépendra du ministère du
ravitaillement, assurera d'abord le service des chemins de fer, puis des
usines, puis de l'intendance. Le ravitaillement civil ne viendra qu'après.
Soit. Les civils comprennent qu'ils doivent passer après les exigences de la
défense nationale, mais étant donné que le déficit mensuel officiellement
reconnu est de 300.000 tonnes, c'est sur leur dos uniquement que se fera
l'économie répondant à ce déficit. Or, la consommation domestique avant la
guerre était à peu près de 11 millions de tonnes. Si on en retranche 300.000
tonnes par mois, c'est 3 millions et demi qu'on en retranchera par an, soit
près du tiers de la consommation totale. Une pareille restriction ne se
produira pas sans de grandes privations, et, pour peu que la répartition soit
défectueuse, le rôle de l'État fournisseur ne sera pas enviable. On pense, il
est vrai, accroître la production indigène. Espérons aussi qu'on accroîtra
l'importation anglaise. Mais tout cela reste hypothétique. Peut-on faire
mieux ? Nul ne demande qu'on rationne les usines de guerre, mais est-on sûr
qu'il ne s'y produit aucun gaspillage ? Les civils supporteront sans vaines
récriminations les privations utiles', mais, sans excès de sybaritisme, ils
voudraient bien être sûrs de n'en pas subir de superflues. Il faut se
résigner à l'inévitable, mais il faut aussi se garder d'accroître, par paresse
d'esprit, le domaine de l'inévitable. 2 avril 1917. LA RÉDUCTION DU FORMAT DES JOURNAUX
Le
bruit court qu'une nouvelle réduction du format des journaux va être exigée
par raison d'économie. Nul ne doute de la bonne volonté de la presse à se
prêter à toute mesure d'utilité générale. C'est pourquoi il nous sera permis
de demander qu'on n'use pas de cette bonne volonté à la légère. Réduire à un
état squelettique et miséreux les journaux français alors que ceux de tous
les autres pays conservent leur aspect ordinaire n'irait pas sans
inconvénient. On se donne bien de la peine pour lutter contre la propagande
allemande en pays étranger : n'est-il pas manifeste que le premier et le
meilleur instrument pour cette lutte est le journal français ? Si le manque
de place ne permet plus à nos journaux de combattre les mensonges ennemis, de
les dénoncer avec pièces à l'appui, de démontrer patiemment et sans relâche
la mauvaise foi des arguments qui nous sont opposés, ne serons-nous pas en
état d'infériorité ? L'artillerie lourde n'est pas nécessaire que sur le
front. Mais on manque de papier, dira-t-on. Cet aveu de pénurie surprend un
peu quand on voit le déluge d'affiches, de prospectus, de catalogues qui nous
submerge. N'y a-t-il de ce côté aucune économie à réaliser ? Et dans les
administrations officielles, osera-t-on dire qu'on ne gaspille pas cette précieuse
denrée ? Rien que sur les documents parlementaires on pourrait gagner 50 %,
sans rien perdre. Les rapports sont toujours aussi volumineux ; à quoi bon
tant de remplissages ? Pour
économiser le papier, il faudrait commencer par restreindre la paperasserie,
c'est-à-dire la consommation de papier inutile. Un de nos lecteurs nous
signale un fait topique. Le ministère de la marine, pour un marché d'ailleurs
minime, demande 181 exemplaires du texte, dont trois originaux, trois copies
manuscrites et cent soixante-quinze imprimées. A la guerre on se contente de
deux. Pourquoi ce luxe rue Royale ? Nous pourrions multiplier ces exemples.
Pour ne pas faire des économies simples, mais qu'il faut se donner la peine
de chercher, on court après les expédients, en tout et partout. Ne parle-t-on
pas ce matin d'acheter des lampes à pétrole pour éclairer Paris, alors qu'on
n'a pas de pétrole, au lieu de fermer une foule de becs de gaz ou d'électricité
qui brûlent sans raison ? Allez voir à la station du Métro de la Place de la
Concorde. Allez voir aussi au Trocadéro où l'on bouche les fenêtres pour
recourir en matinée à l'éclairage artificiel, comme on a pu le constater hier
encore. Répétons-le une fois de plus : nul ne se refuse aux sacrifices
nécessaires, mais chacun a le droit et même le devoir de réclamer que la
nécessité en soit démontrée. Ce n'est pas le cas en ce qui concerne une
nouvelle réduction des journaux puisque rien de sérieux n'a été tenté par
ailleurs pour économiser le papier. 3 avril 1917. LA LUTTE CONTRE L'ÉVIDENCE
Il est
plus facile et plus agréable de commettre des erreurs que d'en corriger les
suites. Faute d'avoir su se placer résolument, dès le début, sur le terrain
de la vérité économique, le gouvernement et le Parlement n'arrivent plus à
sortir du maquis des expédients. La séance d'hier en a été une nouvelle
preuve. Il a fallu renvoyer à la commission le projet de loi sur la taxation
du blé, après un débat confus et incohérent. Pourquoi cette confusion et
cette incohérence ? Parce qu'on se noie dans un océan de contradictions. Tout
le monde s'aperçoit maintenant que la taxation est un leurre et qu'elle tend
à faire disparaître le produit taxé, au moment même où il est le plus
demandé. La conclusion, c'est qu'il faudrait renoncer à ce système primitif,
tant de fois condamné par l'expérience. Mais on ne s'y décide pas. On voit la
route à suivre, mais on n'a pas encore l'énergie de la prendre. On abandonne
le système extravagant de la taxation légale à bas prix avec prime pour
relever ce prix manifestement trop bas, mais que propose-t-on à la place ?
Une taxation par décret et à un prix plus rémunérateur, ce qui évite le
correctif naïf de la prime. Cette demi-mesure ne donnera qu'un demi-résultat.
Le blé, comme tout autre produit, doit se vendre le prix qu'il vaut, et non
celui qu'il plaira aux pouvoirs publics de lui attribuer arbitrairement. Mais
alors le pain augmentera ? Sans doute, et ce sera justice. Mais alors, c'est
la révolution ? Ce qui amène les révolutions, ce n'est pas la cherté du pain,
c'est le manque de pain. Le renchérissement du pain serait certes fâcheux,
niais beaucoup moins que celui des pommes de terre, du charbon, des
chaussures, du vin, et d'une foule d'autres denrées qui représentent dans un
budget familial une dépense encore plus grande. Et ce renchérissement fera
qu'on en gâchera moins, qu'on en donnera moins au bétail, qu'on en jettera
moins aux ordures, ce qui sera déjà un grand bien matériel et moral. Pourquoi
l'État doit-il dépenser 500 millions par an pour fournir le pain à 45
centimes le kilogramme s'il en vaut réellement 10 de plus ? Est-il plus
agréable de payer 500 millions d'impôts nouveaux que de payer 500 millions de
plus le pain qu'on achète ? En tout cas, c'est moins simple et moins logique.
Malheureusement, avant d'en venir à la seule solution, on fera encore bien
des cotes mal taillées, qui aggraveront la situation et qui amoindriront la
production. Les fautes économiques se payent : ce sont même les seules qui se
payent toujours. 4 avril 1917. En face
de toutes ces restrictions de produits nécessaires, on trouvait de différents
côtés que l'alcool restait privilégié, bien que quelques mesures, comme la suspension
provisoire et incomplète du privilège des bouilleurs de cru et l'élévation
des droits à 400 francs par hectolitre (juin 1916), en eussent réduit la
consommation. UN EXEMPTÉ
Nous
sommes au régime des restrictions, et chacun en comprend et en admet sans
vaines récriminations la patriotique nécessité. On demande seulement que ces
restrictions soient réellement utiles, qu'elles procèdent d'une vue nette et
claire des besoins présents, et qu'elles soient réglées de manière à donner
leur maximum d'efficacité avec leur minimum d'inconvénients. Les corps de
métier lésés se soumettent de bonne grâce aux sacrifices qu'on exige d'eux,
et, qu'il s'agisse des pâtissiers, des bouchers, des restaurateurs ou des
simples consommateurs, les réclamations qui se produisent partent toutes de
cette idée que la défense nationale doit passer d'abord. Chaque groupe
d'intéressés cherche de bonne foi, d'accord avec les ministres compétents,
les meilleurs moyens d'obtenir les économies désirables en paralysant le
moins possible le commerce, l'industrie et les habitudes quotidiennes, mais
cette préoccupation — légitime et même salutaire — n'affaiblit en rien la
bonne volonté commune. Dans ce
concert de l'union nationale, il y a pourtant une lacune. Alors qu'on mesure
la viande, le charbon, la farine, le sucre, le papier, il est une denrée qui
échappe à la loi universelle. Alors que tous les produits sont plus ou moins
réquisitionnés, taxés, mobilisés, il reste un « exempté ». Alors que tous les
commerces sont plus ou moins entravés pour des raisons majeures devant
lesquelles ils ne peuvent que s'incliner, il en est un qui subsiste dans
toute son indépendance et dont la prospérité fait un contraste injurieux de
plus en plus remarqué avec l'étisie qui affecte peu
à peu tous les autres. Dira-t-on qu'il s'agit d'un objet de première
nécessité pour la vie de tous les jours, et qui ne concerne pas la défense
nationale ? Dira-t-on qu'il s'agit d'un produit qui surabonde et dont l'Usage
ou même l'abus est sans importance ? Non, on ne le dira pas, et même on
préfère ne pas parler du tout de cet « exempté » privilégié, dont la cause
est plus facile à soutenir par le silence que par des arguments. Cet
embusqué, ce privilégié, tout le monde le connaît, tout le monde l'a reconnu,
c'est l'alcool. L'impuissance
manifeste de toutes les campagnes antialcooliques est un phénomène vraiment
extraordinaire et profondément attristant. Même en temps de guerre, alors que
tout le reste est subordonné à la volonté de vaincre, l'alcool trône
intangible et sacré. Le seul progrès obtenu par tant d'efforts, c'est que
personne n'ose ouvertement le défendre. Les ravages qu'il exerce dans les
usines dont le réduit le rendement, sur les ports dont il compromet le
travail, dans l'armée dont il mine la santé et la force de résistance, ont
été cent fois exposés et ne sont plus ni contestables ni contestés. Il s'y
joint en outre les ravages plus récents et peut-être plus menaçants encore
que chacun constate chez les femmes et les enfants de mobilisés, par un
sacrilège emploi des allocations qui leur sont attribuées. C'est la France de
demain, la race à sa source même, qui est frappée de déchéance. Tout cela,
que chacun sait, que chacun voit, que chacun déplore, continue néanmoins avec
sérénité. Toutes les privations sont envisagées, discutées, décrétées,
subies, mais la suppression de l'alcool, qui serait en tout temps un bienfait
social et qui est en temps de guerre une question de salut national, on n'ose
pas y songer. A qui
la faute ? La presse est à peine autorisée à le dire bien que nul ne
l'ignore. L'alcool est considéré comme une puissance électorale de premier
ordre, et c'est pourquoi les élus de la nation n'osent toucher à ses
immunités. Il faut pourtant être juste pour les députés. Individuellement, à
titre privé, ils sont du même avis sur ce point que tous les bons Français,
et ils sont eux-mêmes de bons Français. Mais le courage civique, — la forme
la plus rare du courage dans tous les pays démocratiques, — leur manque au
moment d'agir. Ils voteront, tant qu'on voudra, des projets de résolution,
des ordres du jour inopérants contre l'alcoolisme, ce qui soulage leur
conscience, mais en face d'un projet de loi positif et pratique, ils se
réfugient dans l'ajournement, dans l'obstruction, dans le maquis de la
procédure parlementaire. Par un hasard miraculeux, les rapports sur les
projets de loi antialcooliques ne sont jamais distribués à temps pour être
discutés utilement au cours des sessions, ou, si un texte est voté par une
des deux Chambres, il n'est jamais accepté sans modifications par l'autre, de
sorte qu'il peut circuler indéfiniment sur la navette que des doigts exercés
font courir entre les deux assemblées. Ne
pouvant aboutir par la voie législative, le ministère précédent avait songé à
aboutir par la voie des décrets-lois. Cette voie lui a été fermée. Il n'y a
que le robinet du marchand d'alcool qui n'est jamais fermé. Cette partialité
en faveur d'un produit que rien d'avouable ne recommande à la sollicitude des
pouvoirs publics devient plus scandaleuse de jour en jour. Les crimes
d'origine alcoolique se multiplient, l'arrière se pervertit, les foyers
s'écroulent, sous l'œil — non pas indifférent, mais systématiquement
inattentif — de ceux qui ont la charge des destinées du pays. Jusques à quand
nous donneront-ils ce spectacle, et jusques à quand croient-ils pouvoir le
donner impunément ? 16 avril 1917. LA SUPPRESSION DE L'ALCOOL
Ce
n'est pas malheureusement l'alcool du marchand de vin qui est en voie de
suppression, c'est l'alcool utile, l'alcool pharmaceutique. Nous avons
signalé hier le fait que les hôpitaux d'une de nos régions militaires — la
quatrième — avaient été invités à économiser l'alcool. La même information
nous parvient aujourd'hui pour la région du centre. On a lu aux médecins et
aux infirmières une circulaire du service de santé annonçant que l'alcool est
totalement supprimé pour les lavages, les pansements et le flambage des
instruments de chirurgie. Nous laissons aux hygiénistes le soin d'apprécier
les inconvénients de cette mesure, qui sont d'ailleurs connus de tous. Mais
ce qui est vraiment révoltant, c'est de voir l'alcool couler à pleins bords
sur le comptoir, à la porte même de l'hôpital qui en manque pour un objet
essentiel. Comme le dit notre correspondant : « On compromet la guérison du
blessé de peur de guérir l'alcoolique. » C'est complet ! 20 avril 1917. Le
nouveau ministre du Ravitaillement, M. Maurice Viollette, déploya, dès son
entrée au pouvoir, une activité qui parut malheureusement peu méthodique et
peu suivie. Beaucoup de mesures prises par lui furent presque aussitôt
rapportées et il en résulta, dans le public, un redoublement de scepticisme à
l'égard des économies nécessaires et des moyens les plus propres à les
réaliser. QUELQUES QUESTIONS
Un fait
divers qui remplit les colonnes des journaux, même quand ils n'ont que deux
pages, pose quelques questions dont le public aimerait à connaître la
réponse. On nous parle d'un chauffeur admirablement vert et galant, dont les
amours avec l'amie du patron ne nous intéressent pas, mais dont la situation
militaire nous intéresse. Comment expliquer qu'un Français de trente ans
n'ait actuellement rien d'autre à faire que de piloter sur les routes
nationales les bonnes fortunes d'un naïf Américain et d'une entôleuse
hollandaise ? Les hommes de sa classe sont au front, ou, s'ils ne sont aptes
qu'à faire des automobilistes, ils sont au service de l'armée. Pourquoi n'y
est-il pas ? Et son acolyte, le « costaud » de Carcassonne, chargé de faire
entendre raison à la victime à coups de nerfs de bœuf, que faisait-il à Saint-Rémy-en-Rollet ? A supposer qu'il ne soit bon qu'à
faire un geôlier, — ce qui étonne de la part d'un gaillard dont les biceps
sont payés si cher, — n'y a-t-il pas des prisonniers allemands à garder ? Et
cette auto luxueuse et rapide, qui court les grands chemins si allègrement,
est-elle donc au service de la Défense nationale pour échapper à toute
réquisition ? On manque d'essence, on la rationne, comment se fait-il que
pour de pareilles besognes on en trouve sans lésiner ? Le poilu se demande
tout cela et le poilu n'a pas tort. 9 mai 1917. LES JOURS SANS VIANDE
Il
serait facile de plaisanter notre infortuné ministre du ravitaillement sur
ses « variations », plus nombreuses assurément que celles des Églises
protestantes d'après Bossuet. Nous nous refuserons ce stérile plaisir. Il
s'agit de choses sérieuses, encore qu'il n'y ait pas à les prendre au
tragique. Ce que l'on peut reprocher le plus à M. Viollette, c'est de ne pas
voir — ou de ne pas poser — la question en face. Avant tout, il faut savoir
pour chaque denrée quelle est l'économie que les circonstances exigent
impérieusement. Ce point de départ une fois établi et porté à la connaissance
du public de façon que nul n'en ignore, il n'y a plus à accepter de
discussion rétrospective et vaine : la donnée du problème est en dehors du
débat. Il ne s'agit que de trouver les moyens les plus sûrs d'en atteindre la
solution, et, une fois trouvés, il ne reste qu'à les appliquer sans
hésitation ni faiblesse, en fermant l'oreille aux doléances intéressées ou
puériles. C'est ce que M. Viollette n'a pas su faire jusqu'ici, de sorte
qu'il a lassé sans profit la bonne volonté du public. Le public, et même, le
commerce, ne demandent qu'à accepter les sacrifices qu'on leur demandera,
mais au moins faut-il qu'ils sachent à quoi s'en tenir. Or, en ce moment, nul
ne s'y reconnaît dans le maquis des mesures prises, ou prévues, ou annoncées,
ou révoquées après ou même sans essai. Le système des repas du soir sans
viande n'a pas donné grand'chose, ce qui était à prévoir. On revient à celui
des deux jours sans viande. Nous n'affirmerons pas qu'il réussira
complètement, puisque le gouvernement anglais paraît disposé à y renoncer. En
tout cas, il donnera certainement plus que le précédent. S'il ne suffit pas,
il faudra, expliquer au public qu'il est nécessaire d'aller plus loin, et de
ne pas hésiter à le faire. Nos aïeux ne mangeaient pas de la viande même cinq
jours par semaine, et le vœu le plus optimiste d'Henri IV était d'arriver à
la poule au pot le dimanche. Tout ne serait donc pas désespéré s'il fallait
en venir à trois jours sans viande par semaine, ou à une semaine sans viande
par mois, ou à la carte de viande. La seule chose qui compte est d'arriver à
la restriction de consommation reconnue indispensable ; c'est sur ce principe
que le ministre doit être immuable — ce qui ne veut pas dire que la
versatilité soit à recommander dans l'application. 10 mai 1917. LA QUESTION DU CHARBON
Il n'y
a pas à dissimuler que le charbon continue à manquer. Les effets de la crise
se trouvent atténués par l'approche de la belle saison, — encore que le
soleil n'y mette pas beaucoup de bonne volonté, — mais, à part cette
amélioration, dont on ne saurait vraiment faire compliment aux pouvoirs
publics, la situation tend plutôt à s'aggraver. Les mesures se succèdent, les
circulaires se multiplient et se contredisent, sans que rien d'utile en
résulte, et le public désespère non seulement d'avoir du charbon, mais aussi
de comprendre quoi que ce soit aux systèmes préconisés pour lui en procurer.
Ce matin, on publie une nouvelle circulaire du ministre du ravitaillement qui
modifie une fois de plus — et ce ne sera sans doute pas la dernière — les
conditions auxquelles sont soumises présentement les autorisations
d'importation dont jouissent les négociants importateurs. Ils pourront
continuer à importer, mais leur charbon, aussitôt arrivé à bon port, devra
être mis par eux à la disposition du ministère du ravitaillement, lequel en
réglera la répartition. Donc les promesses faites par les marchands, les
engagements qu'ils auront pris envers leur clientèle, ne seront tenus que si
le ministère le permet, dans la mesure où il y consentira, et avec les pertes
de temps qu'il causera. Il est à craindre que le commerce ainsi compris ne
séduise aucune maison sérieuse. Se donner la peine et les risques de faire
venir du charbon par le temps qui court pour avoir simplement le plaisir de
remettre à l'administration le soin d'en régler la vente n'est pas une
opération très tentante. Certes, nous comprenons fort bien qu'il est des
besoins nationaux qui doivent passer avant tout, mais ne paraîtrait-il pas
plus logique que l'État consacrât son activité à satisfaire lui-même ces besoins
nationaux en laissant les charbonniers subvenir, vaille que vaille, aux
besoins privés ? Nous ne disons pas que le problème soit simple, et nous
compatissons à l'embarras de M. Viollette, naguère si sévère pour autrui,
mais il nous semble — si tant est que nous ayons saisi l'économie de sa
combinaison — que la mainmise de l'État sur tous les arrivages de charbon va
encore compliquer les difficultés, paralyser le ravitaillement civil sans
assurer celui des services d'utilité publique, et que tous ces à-coups
dénotent un manque d'esprit de suite qui n'est pas de nature à conjurer le
manque de charbon. 22 avril 1917. LA CARTE DE CHARBON
A
défaut de charbon, nous allons avoir d'abord la carte de charbon. Soit. Le
système actuel — si on peut appeler système une combinaison qui consiste à
faire du charbon un objet de commerce clandestin, à peu près impossible à
obtenir normalement — le système actuel ne sera regretté par personne, sauf
par les intermédiaires fantaisistes qui en tiraient de beaux et inexplicables
bénéfices de guerre. A la place on nous promet que « le groupement
charbonnier » opérera la distribution honnêtement sur le vu de la carte.
La quantité distribuée dépendra des disponibilités, mais restera
proportionnelle aux besoins constatés par cette carte. On distingue entre
abonnés du gaz et non abonnés, sans tenir compte suffisamment, semble-t-il,
des cas où le gaz ne sert qu'à la cuisine et de ceux où il sert aussi au
chauffage. Les quantités allouées sont calculées d'après le nombre des
membres de chaque famille, ce qui est en effet le premier élément à
considérer, mais il en est d'autres qui nous paraissent également dignes d'attention.
Il y a, par exemple, des professions libérales qui exigent le chauffage
d'ateliers, de cabinets de travail ou de consultation. La grandeur des
appartements ne peut non plus être absolument négligée. Ces observations, que
provoque la première lecture du projet, ne sont assurément pas les seules
qu'on puisse faire. Mais tout ce qu'on dira ne servira de rien si le charbon
continue à ne pas arriver, ou du moins à ne pas arriver à ceux qui en
commandent régulièrement. Attendons la suite. 18 juillet 1917. LES RESTRICTIONS ALIMENTAIRES
Nous ne
pouvons que nous répéter, mais il ne faut pas hésiter à le faire tant que les
mesures efficaces qui s'imposent n'auront pas été prises, — et exécutées.
Nous sommes en guerre depuis bientôt trois ans ; dans cette guerre, la plus
grande partie de la terre est engagée, et la majeure partie de la population
masculine du monde civilisé est sous les drapeaux. C'est là une situation
sans précédent, et ceux qui n'ont pas encore compris qu'une pareille
catastrophe ne peut se déchaîner, ni surtout se prolonger, sans répercussions
économiques pressantes et croissantes, n'ont pas assez réfléchi. Ce qui est
merveilleux, ce qui est inespéré, ce qui prouve à quel degré de prospérité
matérielle le monde actuel était parvenu, c'est que l'ère des privations — et
encore très relatives— ne commence pour nous qu'après trente-trois mois de
guerre sans répit et sans merci. Au lieu de s'étonner d'entendre parler de
restrictions, d'économies, au début de la quatrième campagne d'été, il faut
s'étonner grandement de n'en entendre parler que maintenant, et un peu
regretter qu'on n'en ait pas parlé plus tôt. L'étendue comme la durée de
cette guerre dépassent évidemment toutes les
prévisions initiales, et on a pu croire durant longtemps qu'on n'aurait pas
besoin de se préoccuper d'une foule de problèmes qui se posent aujourd'hui
d'autant plus impérieusement qu'on les a davantage, ajournés. C'est là une
idée qu'il faut bien se mettre dans la tête, ou, pour parler plus exactement,
c'est cela qui doit constituer proprement aujourd'hui « l'esprit de guerre »,
qu'on invoque si souvent et qui est encore si peu répandu. Est-ce
à dire qu'il y ait lieu de s'alarmer et de prendre les choses au tragique ?
Au contraire, c'est pour n'avoir pas à les prendre au tragique plus tard
qu'il convient de les prendre simplement au sérieux tout de suite. Nous avons
une plus haute et plus favorable opinion du bon sens public que ceux qui lui
font l'injure de lui marchander la virile et salutaire vérité. Qui donc
hésiterait devant le vulgaire devoir des économies alimentaires alors que la
meilleure et la plus chère partie d'entre nous accomplit avec une abnégation
héroïque le terrible devoir du front ? Ce serait même faire aux gens de
l'arrière un peu flatteur compliment que de s'extasier sur leur endurance
quand on leur demande de renoncer à certaines pâtisseries ou de manger un
pain d'une blancheur moins immaculée. Tout cela n'est rien en comparaison de
ce que souffrent ceux qui nous sauvent de la ruine nationale et privée ; tout
cela n'est rien également à côté de ce que subissent les populations ennemies
et même certaines populations neutres. Qu'on
ne craigne donc pas d'exiger les restrictions dont la nécessité est
démontrée. Le public ne demande qu'à s'y soumettre et s'y soumettra avec la
bonne volonté patriotique dont il a fait preuve en toute circonstance,
surtout si l'on sait lui donner l'impression que les mesures adoptées
répondent au but visé, qu'elles ont un caractère durable et méthodique, et
qu'elles ne sont pas à la merci d'une démarche intéressée ou d'une
intervention parlementaire. Ce qui affaiblit ou énerve les bonnes
dispositions du public, ce sont les contradictions, les incohérences, les
retours en arrière dont cette question du ravitaillement nous a donné trop
souvent le déconcertant spectacle. Certes, il faut tenir compte de
l'expérience, et rien n'est plus logique que de consulter les hommes du
métier. Mais ce sur quoi il faut prendre leur avis, ce n'est pas sur la
convenance de telle ou telle économie, c'est sur la meilleure et la plus
efficace manière de la réaliser. Quand ils apportent un moyen d'obtenir plus
sûrement et avec moins de gêne la restriction jugée indispensable, ils font
œuvre utile et doivent être les bienvenus. Quiconque se place à un autre
point de vue ne saurait être écouté ; il est en dehors de la question. Qu'on
nous donne la sensation qu'une méthode réfléchie — et inflexible, quant au
but à poursuivre — préside aux décisions du ravitaillement, et tout le monde
suivra et nul ne songera même à se tresser une couronne civique pour avoir
suivi. On suit mal un chef qui demande son chemin à tout venant, on emboîte
le pas avec confiance à qui crée l'impression de savoir où il va. 12 mai 1917. LES RESTRICTIONS
Va-t-on
encore hésiter, tâtonner, atermoyer ? Il est déjà question d'ajourner d'une
semaine la mise en pratique des deux jours sans viande, pour permettre à tous
les intéressés de faire entendre leurs doléances. Tout cela s'explique peu ;
car enfin, s'il y a nécessité de réduire énergiquement la consommation de
viande, cette nécessité sera encore plus grande dans huit jours qu'elle ne
l'est aujourd'hui. Il ne faut demander au public et au commerce aucun
sacrifice inutile car il ne s'agit pas de brimer et encore moins de ruiner
bénévolement qui que ce soit. Mais, d'autre part, il n'y a pas à entrer dans
des considérations d'intérêt privé quand elles se trouvent en contradiction
avec l'intérêt national. Il ne faut pas se lasser de poser la question sur ce
terrain, et il faut la poser au grand jour, devant l'opinion, de manière que
les égoïsmes et les calculs personnels soient forcés de se démasquer ou de se
soumettre. Nous ne sommes pas les premiers à entrer dans ce régime des
restrictions, nous sommes même les derniers. On sait ou on doit savoir en
haut lieu ce qui a le mieux réussi chez les autres, et ce serait nous faire
une injure aussi cruelle que gratuite que de nous supposer incapables
d'accepter ce que les alliés et même les neutres ont subi sans rechigner. Les
consommateurs se passeront de manger de la viande sans faire tant de façons,
et les restaurateurs, quoi qu'ils en disent, ne fermeront pas leur porte
parce qu'on les mettra sur le même pied que leurs confrères de Londres, de
Rome ou d'ailleurs. Ils sont tout aussi bons commerçants que ces derniers et
ne permettraient pas de douter qu'ils ne soient aussi bons patriotes. Nous ne
sommes pas des enfants gâtés qui pleurent si on ne met pas assez de
confitures sur leur tartine. Qu'on nous traite en hommes et on verra quels
sont ceux qui n'en seront pas. 13 mai 1917. LA RESTRICTION DU GAZ
Le
décret de M. Viollette concernant la restriction du gaz a soulevé, paraît-il,
une certaine émotion. Ceux qui connaissent la maturité et la fermeté
légendaires des décisions du ministre du ravitaillement n'ont partagé que
faiblement cette inquiétude. Et, en effet, nous apprenons ce matin que ce
décret ne concerne pas Paris, ni sans doute les grandes villes, mais qu'on
avait oublié de le dire. Au surplus, ce décret n'a pas paru au Journal
Officiel et, s'il y paraît jamais, il faut espérer
qu'il aura subi d'autres remaniements. Le texte est, en effet, d'une
remarquable obscurité, et même par ce temps de crise du français, on a
rarement vu de document officiel aussi mal rédigé. On a pu se demander si les
restrictions annoncées étaient seulement pour dix jours, ou commenceraient
dans un délai de dix jours. L'article 1er dit en effet : « Dans les dix jours
de la publication de ce décret, la distribution de gaz sera interrompue tous
les jours. » C'est approximativement du style juridique ; mais il serait plus
sûr, s'adressant à tout le monde, de parler un langage clair pour tout le
monde. De même, comment deviner que la formule « sur tout l'ensemble du
territoire » sous-entend l'exemption de Paris ? S'il ne s'agit que des
localités infimes où le gaz n'existe pas, 'la réforme ira toute seule ; mais
on aurait pu économiser le papier perdu à y transcrire le décret. Nous ne
pouvons que le répéter une fois de plus ; le public acceptera et pratiquera
volontiers les restrictions logiques, efficaces et intelligibles ; mais on
lui infuse un scepticisme très regrettable en continuant à édicter des
prescriptions irréfléchies, aussi vite rapportées que proposées, qui donnent
l'impression de l'incohérence et du désarroi. 13 juin 1917. LES RESTRICTIONS DE LA VENTE DES SPIRITUEUX
Les
mesures que M. Malvy vient de prendre, après décision du Conseil des
ministres, ne sont pas absolument nouvelles. Dès le mois d'octobre 1915, le
ministre de l'intérieur, qui était déjà M. Malvy, en avait pris d'à peu près
identiques, mais elles avaient été en fait à peu près annulées par une
circulaire postérieure qui recommandait aux autorités militaires et civiles «
d'user de la plus grande tolérance ». Espérons que cette fois, en présence
d'un péril grandissant et désormais incontesté, les restrictions édictées
seront maintenues et respectées. En quoi consistent-elles ? Interdiction
absolue de vendre des spiritueux à consommer sur place dans tous les débits,
sauf aux heures correspondant aux deux repas principaux. En outre, cette
interdiction s'applique à toute heure pour les femmes et les adolescents de
moins de dix-huit ans. Enfin, pour les spiritueux à emporter, on ne peut
acheter moins de deux litres à la fois. On voit le but. Restreindre le débit
de l'alcool aux heures de repas, c'est supprimer les petits verres du matin
et ceux qui ponctuent le travail à chaque interruption, notamment chez les
dockers mis ainsi hors d'état de rien faire de bon dès midi et parfois
auparavant. Rien de plus urgent. L'interdiction complète pour les jeunes gens
et les femmes n'est pas moins opportune. Le scandale des allocations
dissipées chez le marchand de vin est de toutes parts
signalé. A ce titre, il était surtout indiqué d'entraver la vente par
petites quantités à l'usage de la famille. C'est un défilé, au village comme
à la ville, d'enfants venant remplir leurs petites fioles à toute heure de la
journée. Certes, on pourra se syndiquer, se cotiser pour acheter deux litres
à la fois, mais c'est déjà compliqué. Tout cela ne supprime pas l'alcool,
mais ce à quoi il faut tendre, c'est à un résultat plus modeste et plus
accessible : en diminuer l'abus. Si on applique mieux que les précédentes la
nouvelle réglementation, il y aura quelque chose de raisonnable de fait. 27 juin 1917. CONTRE L'IVRESSE PUBLIQUE
Le
président du Comité de l'alimentation parisienne et de la Confédération
nationale des débitants, M. Delcros, insiste auprès
des députés pour que la loi contre l'ivresse votée par le Sénat le soit de
même par la Chambre dans le plus bref délai, et qu'elle soit ensuite
rigoureusement appliquée. Cette démarche mérite d'être signalée et approuvée.
Elle ne nous surprend pas d'ailleurs. Les débitants n'ont aucun intérêt bien
compris à protéger les ivrognes. L'ivrogne, avant de devenir tel, a pu être
un bon client, mais il se révèle encombrant, dangereux et destructeur dès
qu'il a dépassé un certain degré, et il n'est pas de jour que des marchands
de vin n'aient à se plaindre de sévices ou de dégâts causés par des «
pochards » qui ont l'alcool mauvais. La mansuétude que les pouvoirs publics
témoignent aux ivrognes n'a donc même pas l'excuse d'être une concession aux
débitants. Dans ces conditions on peut espérer que la Chambre aura le courage
civique de voter le texte sénatorial, qui complète et renforce la vieille loi
inopérante et inexécutée qui ne sert plus qu'à orner les murs des cabarets.
Si, sous prétexte de l'améliorer encore, on opérait des changements
nécessitant une nouvelle navette entre les deux Assemblées, nul ne se
tromperait sur l'arrière-pensée dissimulée sous le zèle verbal des
antialcooliques de façade. Il restera encore à obtenir ensuite que les
contraventions nécessaires soient dressées et suivies d'effet, sans
intervention des hommes politiques. Nous voulons bien croire qu'on y
parviendra, mais nous connaissons des sceptiques. 28 juillet 1917. Le
projet de loi renforçant la loi du 28 janvier 1873 tendant à réprimer
l'ivresse publique est enfin venu hier en discussion à la Chambre. Ce n'est
pas la première fois, espérons que ce sera la dernière et qu'une navette
supplémentaire entre la Chambre et le Sénat ne sera pas nécessaire. Il s'agit
de renforcer et de rendre plus efficace cette vieille loi dont le principal
défaut est de n'avoir été appliquée que par accident. Il s'agit aussi de
régler plus étroitement la police des maisons louches où le péril alcoolique
est doublé d'un autre encore plus redoutable. Le projet, voté une première
fois par la Chambre le 16 septembre 1915 et une seconde fois le 16 juin 1916,
n'a jamais été accepté tel quel par le Sénat. C'est pourquoi il faut
souhaiter — du moins si l'on a sincèrement le désir d'aboutir — que le texte
actuel, texte de conciliation entre les deux Chambres et voté par le Sénat à
ce titre, soit accepté pour en finir sans modification. La Chambre y a paru
disposée. Elle en a hier adopté cinq articles, dont l'un était fort attaqué.
C'est l'article 3, prévoyant la suspension pour deux ans des droits
politiques contre quiconque aura subi d'abord deux condamnations pour ivresse
la première année, plus une dans chacune des deux années suivantes. Parmi les
droits dont la suppression est indiquée figure celui d'électeur. Cette
disposition a été combattue dans la crainte qu'on n'en fît abus dans un
intérêt politique. On peut évidemment abuser de tout, mais il faut trois ans
pour arriver à faire rayer pour deux ans un électeur. Il faut donc s'y
prendre d'avance, il faut y mettre de l'acharnement et il faut que
l'intéressé y mette beaucoup de bonne volonté. L'article a été maintenu
intact par 287 voix contre 221, et on doit en féliciter la Chambre ; Ce n'est
pas dépasser les limites raisonnables de la lutte contre l'alcool que
d'enlever, momentanément, le droit de vote à un citoyen qui perd si
facilement le contrôle de ses propres actes. L'école de Salerne, il est vrai,
admettait une petite débauche par mois, mais il est probable qu'elle
n'entendait pas par-là l'état dans lequel il faut être aujourd'hui pour
encourir les procès-verbaux de notre débonnaire police municipale. 22 septembre 1917. UN RÉSULTAT
La
Chambre a terminé le vote de la « loi sur la répression de l'ivresse publique
et sur la police des débits de boissons ». Elle a adopté à une majorité
considérable le texte voté par le Sénat, de sorte qu'il n'y a plus à y
revenir. Il n'y a plus qu'à l'appliquer. Les articles votés hier concernaient
la seconde partie du projet, celle qui réglemente plus étroitement l'emploi
des femmes dans les débits. L'interdire absolument eût été excessif et
absurde, alors que cette forme de la main-d'œuvre féminine a même pénétré par
la force des choses dans les maisons les plus honorables, et qui s'en
trouvent bien. Ce qui est interdit, c'est l'emploi de femmes de moins de
dix-huit ans, à moins qu'elles ne soient de la famille du débitant. Ce qui
est également interdit, c'est de recevoir habituellement « des femmes de
débauche ou des individus de mœurs spéciales » pour leur donner un asile
complaisant dans l'établissement ou les locaux attenants. Et les sanctions
prévues sont sérieuses, car elles peuvent aller jusqu'à la prison, la
privation des droits politiques pour cinq ans, et la fermeture de
l'établissement. Les objections ont toutes porté sur les abus possibles de
l'autorité municipale, mais la majorité a pensé non sans raison qu'il est
probable qu'en pareille matière on péchera plutôt par indulgence que par
excès de sévérité. 23 septembre 1917. Le
grand événement extérieur du début d'avril, c'est la déclaration de guerre
des États-Unis à l'Allemagne. Elle fut votée au Sénat, le 4 avril, par 82
voix contre 6 et le lendemain à la Chambre des représentants, par 373 voix
contre 50. Elle fut signée par le président Wilson, le 6 avril. Cette
déclaration ne concernait pas les alliés de l'Allemagne, mais eux-mêmes, dès
le 7 avril, rompent les relations avec les États-Unis. La déclaration de
guerre des États-Unis n'était nullement une manifestation platonique. Le
texte même de la résolution adoptée par le Congrès autorisait le président à
« employer toutes les forces navales et militaires et toutes les ressources
de la nation afin d'amener le conflit à une issue victorieuse ». Immédiatement
les États-Unis prirent des mesures énergiques : les bâtiments allemands qui
étaient internés dans le port de New-York au nombre de 27 furent saisis, en
attendant que cette saisie pût s'exercer sur 90 autres, réfugiés dans
différents ports. En outre, une première levée de 500.000 hommes était
immédiatement décidée. L'heureux
effet produit en France eut une première occasion de se montrer à la session
des conseils généraux, qui s'ouvrit quelques jours plus tard. CE QUE PENSE LA FRANCE
La
session des Conseils généraux a permis, une fois de plus, à l'esprit public
de se manifester avec une unanimité que les épreuves du début n'ont pu
entamer et que l'aube de la victoire rend chaque jour plus confiante. Les
assemblées départementales n'aiment ni le panache ni les phrases : elles sont
habituées à traiter des questions pratiques avec le sang-froid et le bon sens
qui leur conviennent. Si leurs présidents sont tous d'accord pour exprimer la
même résolution de continuer notre plein effort jusqu'à la paix victorieuse
et durable, c'est que le pays tout entier comprend et accepte cette dure mais
salutaire nécessité. L'entrée des États-Unis dans la lutte mondiale des
peuples libres contre la dernière citadelle du vieil esprit militaire, féodal
et autocratique, n'est pas seulement une suprême garantie du succès, d'est
aussi la suprême consécration du caractère élevé et généreux de cette guerre
sans précédent, d'où la société des nations civilisées va sortir déchirée
mais épurée en vue d'un avenir plus fraternel. La joie avec laquelle
l'opinion française a salué l'entrée en ligne des États-Unis n'est pas
vulgairement égoïste et utilitaire. Sans doute, nous sommes on ne peut plus
heureux du puissant concours matériel qui nous est acquis, mais nous sommes
surtout très fiers d'avoir mérité l'adhésion morale dont ce concours matériel
est la suite. Nos amis d'Amérique sentent parfaitement cette nuance de
sentiment, et les diverses déclarations de M. Wilson l'ont merveilleusement
traduite. C'est tout cela, c'est la conscience d'être dans la bonne voie et
d'y être en bonne compagnie, qui entoure ce début de notre troisième
printemps de guerre d'une atmosphère réconfortante que les gaz asphyxiants de
l'ennemi ne sauraient troubler. En dépit des giboulées, nous sommes, dans
tous les sens du mot, en germinal, et floréal va s'ouvrir. 18 avril 1917. En même
temps, une mission française, à la tête de laquelle étaient le maréchal
Joffre et M. Viviani, ministre de la Justice, fut envoyée aux États-Unis et y
reçut un accueil extraordinairement sympathique. LA MISSION FRANÇAISE EN AMÉRIQUE
L'Amérique
a fait à la mission française un accueil don la France tout entière est
profondément émue. Nous aurions mauvaise grâce à paraître diminuer, fût-ce
par modestie, les proportions d'un enthousiasme dont nos amis du nouveau
monde ont tenu à souligner le caractère exceptionnel. La grande démocratie
américaine a voulu rendre hommage aux vertus héroïques et peut-être
insoupçonnées dont nous avons donné le spectacle, et elle a eu d'autant plus
de plaisir à le faire que cette guerre où nous nous trouvons défendre la
cause de la civilisation, nous avons tout tenté pour qu'elle n'eût pas lieu.
M. Viviani a pu le dire sans crainte d'être démenti par l'histoire : « Nous
n'étions pas belliqueux. Comme vous, nous étions une démocratie pacifique et
nous gardions en silence la plaie qui saignait à notre cœur. » Ce n'est pas
chez nous ni chez aucun de nos alliés que régnait l'instinct de conquête et
de domination, et c'est pourquoi nous avons mérité la sympathie et finalement
l'adhésion de la plus pacifique des grandes nations et du plus pacifique des
grands chefs d'État, celui dont « le regard clair et droit » sait reconnaître
le devoir et dont la volonté réfléchie et indépendante sait ensuite
l'accomplir. M.
Viviani a touché la note juste dans son toast à l'ambassade de France. La
démocratie américaine est pratique et s'honore de l'être, mais ceux qui ont
confondu cet « esprit pratique » avec un esprit rétréci, uniquement préoccupé
de questions matérielles et incapable d'en concevoir d'autres, ceux-là ont
méconnu l'âme populaire du nouveau monde qui a trouvé le secret de s'épanouir
dans la prospérité d'un cadre illimité, tout en restant fidèle à sa trempe
originelle et au noble idéal des émigrants du May-Flower.
C'est l'erreur injurieuse commise par les psychologues germaniques : jugeant
les autres à leur mesure morale, ils n'ont pas admis qu'une société jeune et
bouillante d'une saine activité comme celle des États-Unis pût avoir le
mépris des bas calculs, des vils égoïsmes, de tout ce qui déroge à la
franchise du jeu, du verbe et de l'acte. On peut estimer la force tout en
servant le droit, d'autant plus que le droit sans la force n'est qu'une
entité philosophique et inopérante. Il n'y a pas de pays où la nécessité de
ne pas laisser tout faire à la Providence soit mieux comprise que dans ces
pays d'avenir, où chacun éprouve chaque jour que l'avenir est à qui sait le
préparer. La double formule de M. Viviani traduit fort heureusement cette
puissante mentalité : nos ennemis mettent le droit au service de la force,
tandis que nous mettons la force au service du droit. La même
préoccupation de justifier et d'ennoblir l'emploi de la force par l'usage
même qui en est fait se manifeste dans les acclamations qui ont partout salué
le maréchal Joffre, vivant et glorieux symbole de l'armée française. Le
vice-président de la République l'a dit sous une forme familière — nous
allions écrire : familiale, — qui est une délicate attention de plus. « On se
souviendra toujours que le papa Joffre a sauvé la civilisation du
monde. » Et en effet, on s'en souviendra toujours. S'il est vrai que les
Allemands en soient encore à ignorer la victoire de la Marne, ils ne sont pas
au bout de leurs incompréhensions. Ils ne sont pas près de comprendre quoi
que ce soit à l'évolution de l'histoire d'aujourd'hui et de demain. Mais la
marche de l'humanité se poursuit sans souci de ceux qui restent en dehors du
mouvement. Le monde entier pressent présentement qu'une ère nouvelle se
prépare, où il n'y aura plus place pour certaines façons de gouverner et
d'agir, — à moins que les peuples libérés du joug ou de la menace ne perdent,
avec le souvenir des oppressions passées, le sentiment des précautions
nécessaires. Nous
insistons et il nous plaît d'insister aujourd'hui sur le sens moral de
l'accueil fait à la mission française. Le reste, nous le savons, viendra par
conséquence logique. Nous avons besoin d'aide, et nous
avons pas à en rougir, après être restés en première tranchée depuis
près de trois ans. Nous ne prétendons pas avoir été aussi admirables que nos
amis veulent bien le croire, mais nous avons conscience d'avoir fait de notre
mieux, dans des conditions que nous n'avions pas choisies et en face d'un
ennemi que n'arrêtait aucun des scrupules qui ont parfois paralysé notre
action. Nous n'avons pas à nous excuser de n'avoir pu, à nous seuls, abattre
l'ennemi commun de toute l'humanité. Des alliés sont venus à nous dès la
première heure, et il en viendra sans doute jusqu'à la dernière. Tous
défendent leur cause en défendant la nôtre, mais nous n'oublierons pas
cependant qu'ils défendent la nôtre en défendant la leur. Les liens qui se
nouent sous le drapeau d'une juste cause sont à la fois doux et puissants et
ils défient les siècles. Les États-Unis ont toujours aimé à le rappeler. Ils
font plus aujourd'hui : ils nous en donnent la preuve. 30 avril 1917. Outre
cette mission française, il fut créé, le 15 avril, un « haut-commissaire »,
résidant aux États-Unis, chargé de « coordonner, tant en France qu'en
Amérique, toutes les mesures techniques de coopérations arrêtées sur sa
proposition par le gouvernement ». Il s'agissait, en réalité, de centraliser
les décisions des divers départements ministériels et d'en assurer sur place
l'exécution. Cette mission fut confiée à M. André Tardieu, député de
Seine-et-Oise. A la
même date, se tint à Paris, sous la présidence de M. Clemenceau, une session
du Parlement interallié où étaient représentés le Parlement anglais et le
Parlement italien. LE PARLEMENT INTERALLIÉ
Le
discours que vient de prononcer, au banquet du Parlement interallié, M.
Alexandre Ribot, a parfaitement défini le but et l'avantage de ces heureuses
prises de contact entre représentants des Parlements alliés. Il ne peut
s'agir de prendre des résolutions fermes et immédiatement réalisables, comme
c'est le cas dans les conférences entre représentants des gouvernements ; il
s'agit plutôt, il s'agit surtout de développer un état d'esprit de mutuelle
confiance, de se bien pénétrer entre amis de la nécessité d'une collaboration
largement comprise, exclusive des calculs étroitement égoïstes et des petites
habiletés qui seraient dans les grandes crises de suprêmes maladresses. Rien
ne peut contribuer plus efficacement à ce résultat moral que les « solides et
agréables relations », nouées à la faveur de ces cordiales assises du
Parlement interallié, entre membres des Parlements de l'Entente. « Il n'y a
pas seulement ici, suivant le mot de M. Ribot, des alliés disposés à
s'entendre et à se soutenir, mais des amis prêts à ouvrir leurs cœurs et à se
faire confidence de leurs secrètes pensées. » Et à mesure que s'atteste la
conformité des « pensées secrètes » de chacun avec la pensée commune de
tous, l'unité du front se double de l'unisson des consciences. La
réunion d'aujourd'hui groupe pour la première fois trois des Parlements
alliés. M. Ribot prévoit et salue d'avance la réunion plénière qui se tiendra
sur les bords de la Neva, et qu'il espère devoir être la prochaine. Ce sera
certes un événement dont la portée n'échappera à personne et qui montrera
plus éloquemment que tous les discours le chemin parcouru par le monde dans
la voie d'un ordre nouveau. Mais à quoi bon anticiper sur les faits ? Leur
marche, plus lente que celle de nos désirs, n'en est pas moins évidente. L'an
dernier, nous sauvions Verdun par « des prodiges de vaillance et d'habileté »
; cette année, c'est le tour de l'ennemi de se défendre, et en dépit d'une
force combative à laquelle nous ne refusons pas l'hommage qui lui est dû,
nous forçons l'obstacle, de concert avec nos alliés britanniques, nous
cueillons les prisonniers par milliers et les canons par centaines, nous
assistons au recul de la marée qui faillit naguère nous submerger. Et, pour
ôter à la coalition austro-allemande toute illusion sur un retour de fortune,
l'entrée en ligne des États-Unis, même si elle n'en détermine pas d'autres,
jette dans le plateau de la balance un poids formidable dont l'action sera de
plus en plus décisive si la guerre se prolonge. L'Allemagne
ne se le dissimule pas. Ses tentatives pour escroquer une paix ambiguë, qui
la sauverait des sanctions et lui permettrait de renouer le fil de ses
entreprises, en sont l'aveu. Mais nous, qui désirons la paix autant qu'elle,
et qui ne l'avons pas rompue comme elle l'a fait délibérément alors qu'il
était si simple de la maintenir, nous ne nous prêterons pas à jouer son jeu.
Le président du Conseil a pu le répéter, — avec l'accent de l'honnête homme
qui sonne tout de même autrement que celui du criminel pris au collet, — nous
ne voulons pas, nous ne pouvons pas vouloir d'une « paix qui laisserait
posés devant nous les problèmes d'où cette guerre est sortie et que cette
guerre doit résoudre ». Nous ne voulons pas, le monde civilisé ne veut pas
avoir à recommencer. Ce n'est pas la vengeance qui nous anime, encore qu'il y
ait des horreurs qui excuseraient et sanctifieraient pour ainsi dire quelque
chose de tel, — c'est la raison et la justice. Nous ne songeons à opprimer
aucun peuple, pas même le peuple ennemi, mais nous voulons détruire
l'oppression sous laquelle le monde contemporain a étouffé et empêcher
qu'elle renaisse. Les garanties, les restitutions, les compensations, les
châtiments sans lesquels la paix ne saurait être honorablement envisagée n'ont
pas d'autre cause. C'est l'humanité qui les exige et le droit qui les
dictera. La « paix allemande » n'a rien de commun avec la paix civilisée qui
a l'ambition — noble même si elle comporte une part de rêve — d'ouvrir pour
l'histoire du monde une ère nouvelle. 6 mai 1917. L'exemple
des États-Unis était plus ou moins suivi en Amérique. Cuba déclara là guerre à l'Allemagne, dès le 7 avril. Le Brésil rompit
les rapports diplomatiques avec l'Allemagne, dès le 10 avril et saisit les
navires allemands le 14 ; toutefois, la déclaration de guerre se fit attendre
jusqu'au 26 octobre. Celle de Costa-Rica est un peu antérieure (25 septembre). De son
côté, la Chine, après avoir d'abord rompu les relations diplomatiques,
déclarera la guerre à l'Allemagne, le 3 août, et le 6, la république de
Libéria. De plus
en plus, la lutte prenait le caractère d'un conflit entre les libres
démocraties et l'impérialisme autocratique des empires centraux. Cette
constatation inspira même au célèbre romancier Wells une initiative assez
curieuse. M. WELLS, LE TIMES ET LES ALLIÉS
Une
question a été posée dans le Times par le grand romancier Wells,
question dont nous n'aurions pas à parler, puisqu'elle concerne la politique
intérieure anglaise, si l'opinion de la France n'avait été invoquée. M. Wells
pense que les républiques démocratiques alliées du Royaume-Uni, entre autres
la nôtre, seraient heureuses de voir le peuple anglais affirmer le caractère
républicain qui se trouve à la base des institutions publiques anglaises, et
il propose de créer à cet effet, dans les principales villes d'Angleterre,
des « Sociétés républicaines », qui, sans manquer au loyalisme envers la
couronne, feraient tous leurs efforts pour dissiper toute équivoque. Elles
auraient pour but de montrer que l'Angleterre est bien une « république
couronnée », n'ayant rien de comparable aux monarchies autocratiques qui ont
mis le feu à l'Europe, et dont l'existence est considérée par tous les pays
libres comme incompatible avec une paix loyale et durable. L'idée de M. Wells
serait donc de nous rassurer en proclamant hautement l'esprit libéral et
démocratique de l'Angleterre, dont il craint que la constitution monarchique
ne nous fasse méconnaître la réalité. A cette
suggestion, le Times a répondu en excellents termes, en se plaçant au
point de vue anglais. Il a rappelé que la royauté anglaise est, depuis
l'expulsion des Stuarts, une royauté qui s'appuie, non sur le droit divin,
mais sur la volonté nationale, et dont la juste popularité et la légitime
influence ont précisément grandi à mesure que s'est manifesté davantage le
respect des droits de la nation. La monarchie anglaise, dans ces conditions,
est le lien moral et historique de l'empire anglais, lien d'autant plus
précieux que l'empire s'élargit davantage et que les libertés de chacune de
ses parties constituées s'élargissent également. Le Times ne voit donc
aucunement l'intérêt de créer des « Sociétés républicaines » qui ne répondent
en rien au vœu de l'opinion britannique et qui, en dépit de leur loyalisme à
l'égard de la couronne, créeraient une équivoque en cherchant à en dissiper
une autre. Cette apologie de la royauté anglaise au point de vue anglais est
tellement irréfutable que M. Wells, dans une seconde lettre, est le premier à
s'y associer et explique, ce qui est d'ailleurs parfaitement exact, qu'il n'y
a entre sa pensée et celle de ses contradicteurs aucune différence de fond. Reste
alors le point de vue de l'étranger. C'est le seul sur lequel nous puissions
avoir à dire notre sentiment. Il est fort net et nous sommes certains qu'il
est celui de toutes les démocraties alliées. Nous savons ce que valent les
mots et nous n'en sommes pas dupes. Nous sommes en République et nous n'avons
aucune envie de n'y pas rester ; mais nos alliés monarchistes ne nous
demandent pas plus de changer la forme de notre gouvernement que nous ne
songeons à le leur demander nous-mêmes. Nous ne le leur demandons pas,
d'abord parce que chacun est maître chez, soi et que l'amitié la plus franche
ne permet ni n'autorise les intrusions dans les affaires privées du voisin.
Mais il y a plus. Nous savons fort bien que la monarchie et la République
n'ont pas, comme par l'effet d'une grâce d'État congénitale, une vertu
spéciale. Un pays monarchique peut être une démocratie libre, et une
République peut être une tyrannie aristocratique ou dictatoriale.
L'Angleterre, la Belgique, l'Italie — et combien d'autres ! — sont des
monarchies, et ce sont cependant des démocraties, c'est-à-dire des pays se
gouvernant eux-mêmes et disposant librement de leurs destinées. Au contraire
Venise était une république, et la volonté du peuple y était égale à zéro.
Nous n'avons donc pas besoin d'être rassurés sur « la dose de républicanisme »
— the great volume of republican
feeling, comme dit M. Wells, — qui se trouve au cœur des institutions du
Royaume-Uni, et il n'y a aucunement lieu de fonder des « Sociétés
républicaines » pour nous faire plaisir. La question ainsi posée est mal
posée, avec les meilleures intentions du monde. Ce qui
nous intéresse, ce qui intéresse toutes les démocraties — les démocraties
monarchiques aussi bien que les autres — c'est la disparition ou tout au
moins la mise hors d'état de nuire des autocraties militaristes. Ici nous
sommes tous d'accord. M. Wells, le Times et nous-mêmes n'avons qu'un
seul langage. Ce qui est un péril, une menace permanente pour l'humanité, ce
sont les potentats d'origine, d'éducation et de mentalité conquérante,
qu'aucun frein ne peut contenir parce qu'ils règnent sur des peuples auxquels
ils ne doivent aucun compte de leurs actes et dont toute l'ambition est
concentrée sur le seul objectif d'agrandir par tous les moyens ce qu'ils
appellent « leur héritage ». C'est ce genre de gouvernements carnassiers, qui
jouent dans l'histoire politique le rôle des fauves dans l'histoire
naturelle, qu'il faut faire disparaître. L'ensemble des forces civilisées
s'est voué à cette tâche, qui est la sauvegarde des démocraties, car c'est la
seule forme de gouvernement pour laquelle il ne saurait y avoir place, si
jamais elle se constitue, dans la future « Société des nations ». 27 avril 1917. Une
grande offensive franco-anglaise dont on parlait depuis quelque temps se
produisit au mois d'avril, l'offensive anglaise du côté d'Arras et
l'offensive française sur le plateau de Craonne. Cette dernière se déclencha
le 16 avril et donna, dans les jours suivants, des résultats importants, puis
elle tourna court et les espérances exagérées qu'elle avait fait naître se
transformèrent en une déception non moins exagérée. Le résultat fut le
remplacement (15 mai)
du général Nivelle comme généralissime par le général Pétain, avec le général
Foch comme chef d'état-major général. La
rentrée des Chambres eut lieu peu après, le 22 mai. LA RENTRÉE
Le
travail ne manque pas à la Chambre. Espérons que la méthode de travail ne lui
manquera pas non plus. Une foule de questions urgentes sont en suspens. Nous
en sommes réduits à essayer d'appliquer certaines lois alors qu'elles
supposent la mise en vigueur d'autres lois qui ne sont même pas votées. Le
plus bel exemple, c'est l'impôt général sur le revenu, dont on exige
maintenant la déclaration sans délai, alors que la base de la déclaration
pour les bénéfices du commerce et de l'industrie repose sur la loi concernant
les revenus cédulaires, laquelle attend le bon plaisir de la Chambre. C'est
ce décousu du travail parlementaire qui déconcerte l'opinion, et qui fait
juger avec une sévérité parfois excessive le fonctionnement de notre régime
parlementaire. Le retour des Chambres est rarement accueilli avec
satisfaction, non pas que le public croit que le Parlement n'a rien à faire
de bon, mais parce qu'il a l'idée que ce qui est le plus urgent risque de ne
pas passer avant le reste. Ce
serait un grand service rendu à nos institutions parlementaires que de les
amener à fonctionner plus utilement, avec moins de bruit et plus de
résultats. A ce titre, on peut saluer comme un heureux symptôme le peu
d'empressement qui paraît se manifester aujourd'hui autour de la demande de
Comité secret. Nous sommes en présence d'une quarantaine d'interpellations.
Si le déluge verbal qu'elles présagent doit s'écouler en Comité secret, comme
le sujet de ces interpellations paraît le comporter, nous en avons pour une
douzaine de séances, à en juger d'après les précédents. Or, il est visible
que les circonstances ne justifient pas ce nouveau débordement d'éloquence.
Il est même admis que l'objet primitif de toutes ces interpellations s'est un
peu évanoui. L'affaire du haut commandement et le débat sur la dernière
offensive ne se présentent certainement plus comme il y a quelques semaines.
En réalité, le recul du temps a corrigé certaines impressions du premier
moment, les mesures prises par le gouvernement ont répondu d'autre part à ce
qu'avait de légitime le sentiment public, et une discussion sur tout cela est
un peu du réchauffé. Chacun le sent et c'est pourquoi les interpellateurs
eux-mêmes y mettent moins d'acharnement. On ne
peut que les en approuver. Mais alors une réflexion se présente, qu'on nous
permettra d'indiquer sans arrière-pensée. Si la Chambre avait été en session
il y a un mois, nous aurions eu sans aucun doute tout de suite un Comité
secret, avec tout l'appareil et toutes les conséquences qu'il entraîne. Nous
l'aurions eu sans même attendre que les faits fussent bien établis et que
leurs suites fussent bien connues. Aujourd'hui il est permis de dire, en
considérant la situation, qu'il vaut mieux que l'absence des Chambres leur
ait donné le temps de la méditation. Mais alors ne vaudrait-il pas mieux que
les Chambres, même quand elles sont en session, prissent la bonne habitude de
ne pas prendre le mors aux dents dès que le moindre événement se produit qui
ne répond pas exactement à leurs désirs ou à leurs espérances ? Cette
maîtrise de soi, ce sang-froid, ce souci de ne pas laisser en plan l'ordre du
jour normal pour chercher les séances sensationnelles, tout cela serait fort
goûté de l'opinion et serait d'un excellent exemple à l'usage du pays tout
entier. On nous prêche la confiance, le calme, le travail régulier et fécond,
et on a raison de nous recommander toutes ces vertus publiques et privées,
mais comme les adjurations éloquentes qui tombent de la tribune du
Palais-Bourbon trouveraient un écho plus sympathique si le Palais-Bourbon
lui-même donnait toujours le spectacle d'une activité sereine, méthodique et
féconde ! Puisse
la fin de session qui s'ouvre sous des auspices favorables à cet égard donner
de nombreux sujets de satisfaction à ceux des amis du régime parlementaire
qui se trouvent trop souvent dans la fâcheuse nécessité d'avoir à plaider
pour lui les circonstances atténuantes. Combien il leur serait plus agréable
de n'avoir à adresser aux représentants du pays que des éloges et des
compliments mérités ! Nous n'avons jamais douté du patriotisme, de la bonne
volonté ni de la bonne foi de ceux qui ont, à cette heure solennelle, la
redoutable tâche d'exprimer les sentiments du pays. Mais nous avons eu
parfois l'impression que le pays ne se reconnaissait pas dans l'image que
donnaient de lui ses mandataires officiels, et qu'il valait mieux que cette
image. Cette impression, en se prolongeant, risquerait de créer entre les
électeurs et leurs élus un dangereux malaise, et la défaveur momentanée du
parlementarisme, qu'il serait inutile et dangereux de nier, n'est pas due à
autre chose. Ce n'est pas une crise du régime, c'est un amoindrissement de
confiance dans le fonctionnement du régime. 23 mai 1917. Plusieurs
interpellations eurent lieu, notamment sur le ravitaillement, sur la guerre
sous-marine et enfin sur la Conférence socialiste internationale de
Stockholm, convoquée pour le 15 mai, puis ajournée au 10 juin, et qui
provoquait depuis longtemps d'activés discussions. C'était la seconde
tentative faite pour réunir les représentants des partis socialistes de tous
les pays belligérants aussi bien que des neutres. L'essai fait à Kienthal
n'avait que très imparfaitement réussi, : vu le peu de prestige et l'absence
de mandat des quelques socialistes alliés qui y avaient participé à titre
individuel. La Conférence de Stockholm avait été plus savamment préparée dans
des réunions secrètes tenues entre socialistes allemands, russes, suisses et
italiens à Copenhague, Stockholm et Petrograd. Le socialiste allemand
Scheidemann, homme de confiance du kaiser pour ce genre de missions, y avait
pris part. La convocation était en apparence régulière, elle émanait du
bureau socialiste international, transféré, depuis la guerre, de Bruxelles à
La Haye, ce qui avait permis à des membres hollandais de s'adjoindre et
presque de se substituer aux membres belges réguliers. Le président, M.
Vandervelde, ministre d'État belge, s'était opposé à cette convocation ; le
secrétaire, M. Huysmans, belge également mais flamingant, ne s'y était pas
montré défavorable. Dans ces conditions, les Hollandais en prirent la
responsabilité. Leur chef, M. Troelstra, tout à fait acquis aux Allemands,
familier de la Wilhelmstrasse, était à la tête du mouvement. Quelle allait
être l'attitude des socialistes français ? CEUX QUI N'IRONT PAS A STOCKHOLM
Il y a
des invitations qui ne sont pas flatteuses. Celle qui était adressée au parti
socialiste français par certains socialistes hollandais est de ce nombre. Il
s'agirait d'aller à Stockholm pour discuter avec Scheidemann les propositions
de paix que le kaiser voudrait bien faire miroiter aux yeux des confiantes
alouettes attirées par les camarades germaniques. Ces propositions de paix
n'auraient d'ailleurs d'autre valeur que celle qu'on serait disposé à
reconnaître à la parole de Scheidemann, laquelle, sans lui faire tort, n'en a
pas beaucoup. Nos socialistes ont fort bien remarqué qu'on leur demande
d'aller redorer le blason de cet illustre vétéran de la socialdémocratie, qui
a tout de même un peu perdu de son « autorité morale » depuis qu'il est entré
trop ouvertement au service impérialiste. La commission administrative
permanente du parti socialiste français a vu le piège, vraiment grossier, qui
lui était tendu, et la déclaration par laquelle elle notifie et motive son
refus de se prêter à ce qu'on attendait de sa naïveté est, dans l'ensemble,
aussi ferme que judicieuse. Mais il est permis de s'étonner qu'une minorité
nullement négligeable au point de vue numérique — 11 voix contre 13 — n'ait
pas été convaincue par les arguments de la majorité. Donc
aucun socialiste français n'ira à Stockholm, ou, en tout cas, n'ira comme
représentant autorisé du parti. Les intrigues du service de propagande
allemand ne s'en dérouleront pas moins dans ce cadre choisi, mais si elles
n'ont pour acteurs que des compères, leur action n'aura pas grand effet. Pour
mettre M. Scheidemann en tête à tête avec M. Troelstra, ce n'est pas la peine
d'organiser un voyage en Suède : ces deux associés ont assez d'occasions de
se concerter à Berlin, et ce n'est pas à M. Troelstra que l'Allemagne
refusera jamais les honneurs du train spécial. La commission
administrative a décidé, pour donner à ses résolutions un supplément de
poids, de convoquer un Conseil national extraordinaire pour le 27 mai, le
jour de la Pentecôte. D'ici là, les palabres de Stockholm auront pris fin, et
M. de Bethmann-Hollweg aura eu le temps de chercher une autre combinaison
pour amorcer la paix sans faire connaître ses buts de guerre, tout en les
susurrant dans les oreilles candides par le truchement d'individualités sans
mandat ni responsabilité. 29 avril 1917. LE BUT DE LA CONFÉRENCE DE STOCKHOLM
L'Humanité
publie une importante interview du metteur en scène de la conférence de
Stockholm, le socialiste hollandais Troelstra, qui explique non sans
réticences le but qu'il poursuit. Ce personnage, dont M. Renaudel ne veut pas
« suspecter les intentions », est de ceux sur lesquels il est difficile de se
tromper. Mais, comme il y a néanmoins chez nous et chez d'autres des hommes
et des groupes chez qui l'erreur est pour ainsi dire naturelle et congénitale
quand il s'agit des intérêts de leur pays, il faut remercier M. Troelstra
d'avoir bénévolement éclairé un peu sa lanterne. C'est encore une lanterne
sourde, comme il convient pour certaines besognes, mais sa lueur, même
trouble, permet de discerner quelques-unes des manœuvres qui se trament dans
l'ombre, une ombre qui ressemble beaucoup à celle de la Wilhelmstrasse. On peut
négliger dans les déclarations de M. Troelstra le verbiage rituel et convenu
dont un des pères de l'Église socialiste ne saurait se dispenser. C'est même
le cas ou jamais d'y recourir quand on porte une atteinte flagrante à
l'orthodoxie et il n'y en a pas de plus grave que de dessaisir les autorités
constituées pour y substituer la sienne. Il y a à la tête de l'Internationale
un Comité exécutif régulièrement mandaté, dont le bureau se compose pour le
moment de la délégation belge, et que préside M. Vandervelde. M. Troelstra,
avant de prendre son initiative, n'a consulté ni le bureau ni le président,
il a cru qu'il « valait mieux » passer outre, quitte à « répondre plus tard
de son attitude devant l'Internationale ». Il n'ignore pas que les camarades
allemands, « plus tard », quand le tour sera joué, et qu'ils seront redevenus
les dirigeants de l'Internationale, lui délivreront un cordial satisfecit. M.
Troelstra n'a pas compris, remarque M. Renaudel, « que le dessaisissement du
bureau belge serait comme une blessure nouvelle ajoutée à l'invasion de la
Belgique, de la Belgique gardienne de l'Internationale en sa Maison du peuple
». Nous n'affirmerons pas que M. Troelstra n'a pas compris ce qu'il faisait,
mais nous voyons du moins qu'il ne s'est pas gêné pour le faire. Qui veut la
fin ne regarde pas aux moyens. Passons
donc sur les moyens et voyons la fin. Que veut obtenir M. Troelstra ? Est-ce
une paix séparée entre la Russie et l'Allemagne ? Il s'en défend, il se
déclare pour une paix générale, mais en termes qu'il convient de reproduire
textuellement. « Les faits seuls nous diront comment nous arriverons à cette
paix. Les faits sont, entre autres : la situation dans les pays belligérants,
la position des armées sur les champs de bataille, les rapports dans lesquels
se trouve chacun des pays intéressés. Le gouvernement provisoire russe, c'est
un fait, reconnaît la valeur des traités signés par le régime tsariste. Le
Comité des travailleurs et soldats, par contre, ne s'est pas absolument lié
par ces conventions de ne signer la paix qu'en même temps que les autres
puissances de l'Entente. Cela peut, dans certaines circonstances, augmenter
l'intérêt de l'Entente à conclure la paix. Une paix séparée éventuelle ne
pourrait être applaudie par nous qu'en ce sens qu'elle serait l'occasion
désirée pour en arriver à une paix générale. » On reconnaît ce langage. Sous
une forme à peine enveloppée, il revient à dire que si la Russie voulait bien
adopter le point de vue du Comité des ouvriers et soldats, si elle montrait
qu'elle ne se considère pas comme « absolument liée » par ses engagements,
elle rendrait pour l'Entente la paix désirable. En effet, quand un allié
trahit ceux qui ont fait cause commune avec lui, il les affaiblit en face de
l'adversaire commun. C'est ce que traduit très bien M. Renaudel : « En
trahissant ses alliés, la Russie pourrait peut-être les obliger : à signer
leur déchéance aux mains de Guillaume II. » Tel est l'objectif de M. Troelstra,
telle est l'œuvre à laquelle il convie les socialistes des pays attaqués,
envahis, dévastés. Nous ignorons l'accueil qu'ils feront à ces invites
déshonorantes, notamment ceux de Russie, et nous espérons qu'ils prêteront
plutôt l'oreille au pathétique manifeste de leur gouvernement provisoire
qu'aux suggestions venues de Berlin en train spécial. L'Allemagne joue là une
de ses dernières cartes, et son jeu est facile à percer quoiqu'elle le fasse
tenir par une « personne interposée ». Mais encore faut-il se donner la
peine d'y regarder, et avec des lunettes qui ne soient pas made in Germany. L'interview
de M. Troelstra n'est pas moins significative en ce qui touche les conditions
de la paix et les origines de la guerre. On y chercherait en vain un mot de
blâme envers ceux dont les appétits encore avoués chaque jour sont une menace
persistante pour la liberté et la sécurité des peuples. La Conférence, dit
froidement M. Troelstra, « ne devra pas s'arrêter aux questions nationales ».
Évidemment ce genre de préoccupations n'est permis qu'aux Allemands. Les
autres peuples doivent faire abstraction de leurs sentiments comme de leurs
intérêts. Populations opprimées, nationalités étouffées, tout cela ne compte
pas aux yeux du socialiste hollandais Troelstra. Si on en parle — car tout de
même on ne pourra peut-être pas tout mettre sous le boisseau — « on devra
viser à une grande modération ». On peut compter sur M. Scheidemann pour
donner l'exemple de cette « modération ». On peut être sûr qu'il ne
s'échauffera pas d'une façon indiscrète pour la libération de la Pologne, de
l'Alsace-Lorraine, de la Serbie ou du Trentin. Il sera aussi d'avis, et très
volontiers, de ne pas approfondir « la question de culpabilité ». Ce serait
un « manque de sang-froid et de tact politique » qui n'est pas à craindre de
lui. S'il ne faut que passer l'éponge sur les responsabilités de la guerre
pour faire preuve de tact, les Allemands, les socialistes comme les autres,
en ont des trésors à la disposition des congressistes de Stockholm. Nous
avons cru devoir appeler l'attention sur ce document. M. Renaudel, qui le
présente à ses lecteurs, conclut : « Les socialistes ont le document sous les
yeux. Qu'ils en pèsent les termes et les conséquences. C'est un élément
sérieux dans la discussion qui s'ouvre. » Cette discussion c'est la
discussion entre majoritaires et minoritaires sur la participation à la
conférence de Stockholm. Nous n'avons pas à nous y mêler, mais il est bon que
ceux qui accepteront l'invitation de M. Troelstra sachent où ils vont, et il
est bon que le public aussi le sache, pour s'en souvenir. 11 mai 1917. LA DÉCISION DES SOCIALISTES
Les
majoritaires du parti socialiste se sont ralliés à l'opinion des minoritaires
et ont accepté d'aller avec eux à Stockholm. Ce résultat était à prévoir. Il
peut déconcerter le public profane, mais ceux qui ont la pratique des Congrès
socialistes n'en ont jamais imaginé d'autre. Il va sans dire que nous n'avons
ni conseils ni leçons à donner aux socialistes d'aucune école ; nous
observons leurs faits et gestes avec l'intérêt patriotique dont les
circonstances nous font un devoir, mais en nous gardant d'oublier que le
Congrès de Stockholm ne dispose ni de la guerre ni de la paix, que la guerre
a commencé sans la permission des socialistes et que les puissances
malfaisantes qui l'ont déchaînée ne les consulteraient pas davantage sur les
conditions de la paix s'il dépendait d'elles de les dicter. Il n'est pas
inutile peut-être de rappeler à qui de droit ces vérités essentielles encore
qu'élémentaires, alors que les appétits fantastiques des pangermanistes,
incomparablement plus influents que les socialdémocrates, vrais ou faux,
s'étalent quotidiennement avec la franchise dédaigneuse permise à des gens
qui n'ont rien à cacher parce qu'ils n'ont rien à craindre. Nos
socialistes majoritaires d'hier n'ignorent aucun des dangers de la concession
qu'on leur a imposée. Ils les ont dénoncés d'avance avec une louable
clairvoyance et si leur force de résistance a fléchi ce n'est pas devant les
arguments de leurs contradicteurs. Ils ont un peu cédé à la peur de devenir
officiellement la minorité et aussi au désir naturel de maintenir, au moins
en apparence et pour un temps, l'unité de leur parti. Nous admettrons même
bien volontiers qu'ils se sont flattés, en s'associant à une démarche qui se
serait faite en tout cas sans eux et en dehors d'eux, de la rendre moins
nocive. Ils ont dû se dire qu'il y aurait avantage à ne pas laisser les naïfs
révolutionnaires russes en tête à tête avec les Allemands passés maîtres dans
l'art de conduire par le nez les camarades des autres pays, y compris, dans
le passé, les camarades français. Enfin, ils ont obtenu dans la forme et dans
le fond certaines satisfactions dont il serait injuste de dire qu'elles ne
servent qu'à leur « sauver la face ». Ce n'est plus à une conférence de
Stockholm convoquée irrégulièrement par des hommes de paille du kaiser qu'il
s'agit de se rendre. C'est à une conférence dont les révolutionnaires russes
prennent l'initiative et dont ils tracent le programme sous la forme d'un
questionnaire préalable[1] où les questions sont posées de
manière à mettre au pied du mur ceux qui chercheraient à esquiver la
nécessité fâcheuse de s'expliquer sur les origines et les responsabilités de
la guerre. La question de l'Alsace-Lorraine y figure en bonne place comme
celle de la Pologne, et chacun sera bien obligé ainsi de donner son
interprétation de la formelle ambiguë : la paix sans annexions ni indemnités. Tout
cela est quelque chose, et nous n'avons aucune raison ni aucun désir d'en
diminuer la valeur « éventuelles. Seulement, il s'agit de « quelque chose »
qui n'est pas encore acquis, de quelque chose qui peut tourner d'une certaine
façon, mais aussi tout autrement, tandis que le fait de l'envoi à Stockholm
d'une délégation a un caractère concret et immédiat. Cette délégation, on ne
peut même pas dire qu'elle sera envoyés à la
Conférence proposée par les Russes et qu'elle y sera envoyée seulement le
jour où ce projet russe aura pris corps : c'est tout de suite qu'elle doit
partir, et pour prendre part à des « conférences préparatoires », qui
ressemblent terriblement à celles qui ont déjà commencé et que les
majoritaires n'avaient pas tort de dénoncer comme suspectes et indésirables.
Sur ce point, le triomphe des minoritaires n'est pas douteux et ils ont tenu
à le souligner. M. Renaudel a proclamé avec éloquence que les considérations
d'amour-propre devaient être comptées pour rien dans les circonstances où nous
sommes et où se trouve avec tout le monde le parti socialiste. Rien de plus
vrai ; mais s'agit-il simplement ici d'une affaire d'amour-propre ? Le pays
n'en aura pas l'impression, et on peut être sûr qu'on ne l'aura pas non plus
chez l'ennemi. Les délégués allemands n'avaient qu'une peur : celle d'être
mis en quarantaine. Du moment qu'on cause, et à Stockholm, à l'endroit et
dans le cadre choisi par eux, ils ont le droit de dire qu'ils ont gagné une
première manche, une manche « préparatoire », si l'on veut, mais c'est
beaucoup qu'une manche même préparatoire, pour des gens qui se voyaient
menacés hier de ne remporter qu'un gilet sans manches, ce qui s'appelle en
bon allemand une veste. 30 mai 1917. UN SENTIMENT GÉNÉRAL
La
décision des socialistes a provoqué à la Chambre une réelle émotion. Beaucoup
de députés se demandent si les voyageurs pour Stockholm obtiendront leurs
passeports et émettent l'avis que le gouvernement devrait les leur refuser
Car, en dépit de toutes les précautions oratoires, nos délégués socialistes
vont à Stockholm non pas pour y rencontrer seulement leurs camarades russes,
mais pour y prendre contact plus ou moins directement avec d'autres camarades
chargés de défendre des intérêts qui ne sont pas précisément les nôtres, ni
ceux de nos alliés, ni même ceux de la démocratie universelle. Nul ne
reproche aux socialistes allemands de se mettre au service de leur pays et de
travailler par tous les moyens dont ils disposent à le tirer du mauvais pas
où l'impérialisme militariste l'a engagé, avec leur assentiment d'ailleurs.
C'est leur droit, et ils considèrent même que c'est leur devoir, mais
l'opinion publique en France a aussi ses droits et ses devoirs, dont on
semble parfois faire trop bon marché. Le mauvais effet produit à la Chambre
et dans le pays par la décision du parti socialiste est tout naturel et
l'idée de ne pas accorder de passeports pour l'étranger à des postulants dont
le voyage a un but aussi peu mystérieux se présente tout de suite à l'esprit.
Alors que tout commerce, même privé, est légalement interdit avec l'ennemi,
comment autoriser une sorte de négociation diplomatique au nom d'un parti
politique ? Quand la France négociera, ce ne sera pas la France d'un parti.
La question, au surplus, ne nous concerne pas seuls ; elle se pose d'une
façon identique devant tous les gouvernements en guerre contre l'Allemagne,
et il y aurait avantage à les voir adopter tous la même
attitude. Tous éprouvent assurément la même impression que nous. Les
Etats-Unis ont déjà annoncé leur ferme propos de ne pas se prêter au
pèlerinage de Stockholm. Un accord de vues et de conduite entre les Etats
intéressés ferait une forte impression, et nous ne doutons pas qu'ils ne
comprennent l'avantage de se concerter à ce sujet et d'agir comme sur un seul
front. L'essentiel
est en effet d'éviter les flottements, les incertitudes et les contradictions
qui ont trop souvent énervé ou paralysé notre action. Il faut, chez nous
d'abord et avant tout, savoir ce qu'on veut et ensuite le vouloir
irrévocablement. On ne soupçonne pas à quel degré le pays souffre — moralement
autant que matériellement — toutes les fois qu'il a l'impression de n'être
pas gouverné. Il ne demande qu'à suivre, qu'à approuver, qu'à applaudir, à
condition qu'on le dirige. Il a confiance en qui a confiance dans l'action.
Ce qui le déroute, c'est la faiblesse. Il ne s'explique pas, par exemple, la
mansuétude dont nos pouvoirs publics font preuve en face des désordres dans
la rue, — désordres enfantins, nous ne l'ignorons pas, mais l'heure n'est pas
aux enfantillages. Les revendications des midinettes de tout ordre ne
scandalisent personne, mais le scandale commence quand commencent les
manifestations tumultueuses, conduites par des étrangers plus que suspects,
qui n'ont rien à voir dans des revendications féminines et dont la présence
en France n'est sûrement pas autorisée pour de telles occupations. Un agent
cité comme témoin indiquait hier que, sur seize grévistes arrêtés, neuf
étaient des étrangers. Voilà une petite statistique qui mériterait les
honneurs de l'affichage. Elle ferait plus d'effet que les adjurations creuses
et vagues qu'on multiplie à la tribune ou dans les journaux. Est-il
tolérable que les choses continuent ainsi ? Bienvenus chez nous sont et
resteront les étrangers qui viennent y gagner leur vie en travaillant de leur
métier. Mais cette tourbe louche qui flotte comme une écume à la surface des
moindres agitations ne mérite aucun égard. Quelle besogne accomplissent, de
quelles ressources vivent ces aventuriers dont l'état civil n'est pas moins
douteux que la situation, sociale ? L'autre jour, on ramassait dans une
bagarre un Egyptien, naturalisé Persan, et muni d'un passeport d'Arménien. Le
public, en son bon sens robuste et sain, remarque ces petits faits, en tire
des conclusions. Il ne faut pas les lui laisser pour compte. Du haut en bas,
il faut que l'autorité fasse son devoir et le fasse tout entier. [Ce n'est pas
le moment de laisser la police allemande alimenter des troubles dans les rues
de Paris pour réconforter le moral délabré des ventres creux de là-bas.] Nous
approchons du fameux « quart d'heure » par lequel un des deux camps attestera
sa résolution de vaincre, et la réalisera. Rien ne doit donc être négligé ou
relâché de ce qui peut fortifier l'armature morale de l'opinion. La Chambre
le sent, comme le prouvent ses dispositions à l'égard des congressistes de
Stockholm ; le pays sur ce point est en communion avec ses représentants ; au
gouvernement de traduire en actes concrets et énergiques ce sentiment
national, appel suprême de l'instinct de conservation. 31 mai 1917. LES GRÈVES SUSPECTES
La
présence et le rôle d'étrangers plus qu'équivoques dans les grèves actuelles
et dans les troubles dont elles sont le prétexte se manifestent davantage
chaque jour. Une quarantaine d'agitateurs exotiques ont été arrêtés hier, et
plusieurs d'entre eux ont été trouvés porteurs de sommes fort rondelettes
dont ils n'ont pu indiquer la provenance. Cette provenance n'est pas douteuse
pour personne. On retrouve aux États-Unis les mêmes manœuvres et les mêmes
procédés, et le gouvernement américain, annonce le correspondant spécial du
Petit Parisien, semble décidé à faire savoir au public ce qu'il en est. Il
n'y a aucune raison pour ne pas faire de même ici. Les revendications des
midinettes et autres employées féminines n'ont rien de commun avec cette
campagne dans la rue, qui fait uniquement le jeu de l'ennemi. Par une
coïncidence curieuse, le Correspondant du 25 mai publie un article, écrit
avant le début de cette épidémie de grèves, où le colonel Sadi-Carnot nous
montre les Allemands recourant aux mêmes moyens en 1870 (l'Internationale
et la guerre de 1870).
C'est d'une actualité saisissante. Mais comme nous ne voulons pas que la
guerre actuelle finisse comme la précédente, et que nous avons l'expérience
du passé pour nous prémunir contre le danger présent, nous devons savoir ce
que nous avons à faire. Le gouvernement est sûr d'être appuyé par tout le
monde s'il nous débarrasse des agents que l'ennemi entretient chez nous pour
y semer le désordre et la démoralisation. Nous ne pouvons que le répéter :
notre hospitalité ne saurait aller jusqu'à tolérer que des étrangers viennent
en pleine guerre jusque dans nos murs travailler, pour le compte de Berlin.
Un coup de filet et un coup de balai s'imposent. 1er juin 1917. La
question du voyage à Stockholm provoqua à la Chambre un débat qui commença le
1er juin et qui donna l'occasion à M. Ribot de déclarer qu'il n'accorderait
pas aux socialistes français de passeports pour Stockholm. L'ESCALE DE STOCKHOLM
M.
Alexandre Ribot a prononcé hier des paroles qui ont fait sur la Chambre et
qui feront sur le pays la plus heureuse impression. Le chef du gouvernement a
parlé en homme de gouvernement, ce qui n'est pas un mérite banal, et il a
rappelé, en outre, qu'un chef de gouvernement, dans une démocratie libre,
n'est pas un dictateur agissant dans l'ombre, mais au contraire le mandataire
suprême du pays, travaillant de concert avec les représentants de la nation
dans l'intérêt général, supérieur à l'intérêt des partis. Quand le moment
viendra de parler au nom de la France, ce n'est pas un parti, si bien
intentionné qu'il puisse être, qui aura qualité pour exprimer le sentiment de
la France : elle parlera elle-même, par la bouche de son gouvernement
national. Tout ce qu'on tenterait en dehors de cette voie droite et ouverte à
tous serait de nature à égarer l'opinion. Sans le vouloir, les socialistes
français qui se rencontreraient à Stockholm avec les socialistes des empires
centraux — fût-ce après des précautions protocolaires dont le public ne verra
pas la naïve subtilité — risqueraient de « désorienter l'opinion et l'armée »
en éveillant des espérances illusoires et par suite pernicieuses. Les
socialistes allemands ne peuvent que servir d'appeau : car leur parole ne
représente rien dans l'empire militariste allemand, même si leur sentiment —
ce dont rien jusqu'ici n'a donné l'impression — avait la moindre apparence de
répondre au nôtre. M.
Ribot a parfaitement éclairci l'ambiguïté sur laquelle s'était réalisée
l'unanimité — déjà entamée du reste — du vote de la décision socialiste. S'il
né s'agissait que de laisser aller à Petrograd les
délégués chargés de se concerter avec leurs camarades russes, aucun
gouvernement français n'aurait songé à s'y opposer, et M. Ribot a répété bien
haut que des passeports à cet effet seraient accordés à qui les demanderait.
Seulement la décision imposée aux majoritaires par la ténacité des
minoritaires stipulait formellement l'envoi d'une délégation à Stockholm, en
vue de causer, non pas avec les Austro-Allemands directement, mais avec les
camarades suédois, hollandais ou autres qui, eux-mêmes, causeraient de leur
côté avec Scheidemann et sa suite. Cette simultanéité de conversations et de
visites, simultanéité qui ne serait même pas due au hasard, est regardée par
les Allemands comme un succès ; ils ne s'en cachent pas et ils ont raison de
triompher. Le refus des passeports leur enlève cette cause de satisfaction.
Nos socialistes iront à Petrograd et passeront même par l'escale de
Stockholm, « lorsqu'ils ne courront plus le risque d'y rencontrer, malgré eux
», des Allemands guettant leur arrivée et prêts à l'exploiter pour le profit
de leur pays. De cette façon les raisons qui les sollicitent de faire un
voyage, sur les bords de la Néva recevront satisfaction, le désir des
camarades russes sera exaucé, sans que des intérêts qui ne sont ni français,
ni russes, ni même socialistes en bénéficient indûment. Cette
solution est la plus simple et la plus libérale qu'on puisse donner à une
question mal engagée, mal présentée et qui a fait plus de bruit qu'elle n'en
comportait. En allant au-devant des attaques, M. Ribot a mis de son côté les
avantages du grand jour. C'est la bonne tactique. Il circule dans l'ombre des
bruits absurdes et encore plus perfides auxquels le mystère finit par donner
une sorte de vraisemblance. M. Ribot les a abordés de front. Il s'est engagé
à publier, pour mettre fin à une campagne dont l'origine et le but sont
faciles à deviner, les conventions franco-russes qui ont précédé la guerre
avec tous les documents qui s'y rattachent. On verra ainsi la sottise et
l'inanité des insinuations qui tendent à faire admettre que nous avons été
les agresseurs, ou tout au moins que les responsabilités sont partagées. Nous
ne savons jusqu'où ira et pourra aller la publication promise, mais il est
certain que nous n'avons rien à cacher, que nous pouvons affronter le grand
jour, tandis que la diplomatie austro-allemande ne s'avisera jamais d'une
pareille franchise. Certes,
il peut paraître étonnant qu'il y ait encore, en dehors de l'Allemagne, des
gens qui aient besoin d'être édifiés. Le plus étonnant c'est qu'il y en ait
en Russie, mais il faut voir certains révolutionnaires russes comme ils sont.
Ils ont une tendance instinctive à confondre avec le tsarisme toute la
politique nationale de leur pays et même celle de leurs alliés. Cette
défiance s'exprime avec plus ou moins de ménagements, parfois même sans aucun
ménagement, mais il est malheureusement évident qu'elle existe, et qu'elle
existe dans des milieux dont l'action sur le gouvernement russe n'est pas
négligeable et dont l'influence délétère sur l'armée n'est pas contestable.
Nos socialistes se flattent de travailler utilement à dissiper cet
extraordinaire malentendu si on leur donne un passeport, et ce passeport en
effet on le leur donnera et on aura raison de le leur donner pour Petrograd,
mais pourquoi avoir décrété dans leur résolution que c'est à Stockholm qu'ils
entendent aller ? C'est cette destination qui a ému le public. Sans mettre en
cause leur patriotisme ni même le bien-fondé de leur voyage, on n'a pas
compris leur besoin, pour convaincre les révolutionnaires russes, de respirer
d'abord le même air que Scheidemann, lequel n'est pas Russe ni même révolutionnaire.
On n'est pas bien sûr que leur éloquence à Petrograd fera sortir l'armée
russe de sa torpeur, mais on est sûr en revanche que des palabres à Stockholm
y réussiraient encore moins. 3 juin 1917. À la
suite de ce discours, le débat continua en Comité secret et se prolongea
durant quatre séances. LA PROLONGATION DU COMITÉ SECRET
Le pays
admet et comprend la nécessité du Comité secret pour les choses qui doivent
rester secrètes. Il ne demande pas qu'on communique à l'univers des documents
ou des renseignements dont l'ennemi pourrait tirer profit. Il n'est pas
surpris quand on interrompt une séance publique pour s'expliquer loin des
fameuses « oreilles ennemies » sur un point déterminé, comme le fait s'est
passé ces jours-ci à propos de l'interpellation sur la guerre sous-marine.
Mais en ce cas la séance publique reste la règle, son interruption n'est
qu'un accident, et un accident qui ne se prolonge pas sans nécessité. Si au
contraire le Comité secret se perpétue, devient chronique, éternel et pour
ainsi dire réglementaire dès qu'il s'agit des grands intérêts nationaux,
l'opinion reste désorientée. Elle a l'impression qu'on lui caché plus de
choses que la raison d'État ne l'exige, ou, si vous préférez, elle trouve que
la raison d'Etat dans une démocratie devrait se montrer moins envahissante.
On s'étonne parfois de voir des accès de mauvaise humeur, des « vagues de
pessimisme », comme on dit maintenant, se répandre sans motifs très
appréciables. On s'en étonne, et on cherche à en montrer le mal fondé par des
discours ou des articles qui peuvent être excellents, et qui même le sont en
général, mais auxquels le public a le tort de ne croire qu'à moitié. Se
figure-t-on que ce scepticisme diminue quand on le traite par le remède des
Comités secrets ? Nous
sommes en démocratie et en régime parlementaire. Les Chambres revendiquent
leurs droits de contrôle avec une vigilance qui s'explique par le sentiment
qu'elles ont de leur devoir et de leur rôle. Rien de mieux, surtout si
l'exercice de ces droits n'entrave ni ne contrarie l'action essentielle du
pouvoir exécutif. Mais, par une contradiction que le public remarque et dont
il souffre, on oublie volontiers que la nation, elle aussi, a ses droits. Les
représentants du peuple contrôlent le gouvernement, mais eux-mêmes doivent
rester sous le contrôle du peuple qui les nomme. Ce contrôle s'exerce-t-il
suffisamment depuis la guerre ? Certes, il subit, du fait des circonstances,
des restrictions inévitables que chacun accepte patriotiquement. Le contrôle
de la presse notamment est singulièrement rogné par la censure, dont le
principe n'est pas contesté, mais le fonctionnement en est-il toujours ce
qu'il devrait être ? Nul n'oserait le soutenir. Il en va de même pour le
Comité secret : si résigné qu'on puisse être à en reconnaître l'opportunité
occasionnelle, on ne saurait l'accepter comme mode de délibération quasi
normal. L'opinion se rend compte de tout cela, d'instinct, et la nervosité
qu'elle témoigne de temps à autre en résulte pour une grande part. Que cette
méfiance ne soit pas justifiée au fond, nous sommes tout disposés à le
croire, mais nous sommes bien forcés d'avouer qu'elle l'est un peu, au moins
en apparence. Voyez
le Comité secret actuel. Il devait simplement permettre aux délégués
socialistes revenus de Russie de faire ; part à leurs collègues de certaines
impressions de voyage, inutiles à communiquer présentement à tout le monde.
C'est tout ce que nous en pouvons dire, et c'est tout ce que le public en
peut savoir, puisque c'est la raison qui a été officiellement invoquée. Soit.
Mais que deux séances n'aient pas épuisé la partie vraiment secrète du débat,
voilà qui surprend et inquiète le public. Et d'autre part, n'est-il pas
permis, alors qu'il s'agit d'un débat assez grave et assez urgent pour
motiver un Comité secret, et pour le motiver sans retard, n'est-il pas permis
de s'étonner qu'on en ait ajourné la suite à demain par un respect touchant
pour le repos dominical ? Il convient de ménager les nerfs des gens à qui
l'on reproche d'en avoir déjà trop : songe-ton suffisamment à ménager les
nerfs de la France ? Ces réflexions ne sont pas seulement les nôtres, ce sont
celles de beaucoup de bons citoyens, tout dévoués au régime démocratique, qui
font de leur mieux pour sauvegarder leur moral et Celui d'autrui, mais
auxquels on ne rend pas toujours la tâche particulièrement aisée. Le peuple
de France est digne de savoir la vérité, et c'est le blesser gratuitement que
d'abuser du mystère à son égard. Nos affaires, dira-t-on, ne sont pas
seulement les nôtres ! C'est entendu. Nous sommes gens raisonnables, qui
comprenons les nuances et la discrétion quand il s'agit de nos amis. Mais il
y a une mesure en toute chose : ne la dépassons pas. Si nous voulons que le
pays prenne à cœur ses propres affaires et s'y intéresse de façon virile, ne
lui donnons pas l'impression qu'elles ne regardent que ses représentants. 4 juin 1917. Le
débat se termina le 4 par un ordre du jour de confiance voté par 467 voix
contre 52, qui définissait et approuvait les buts de guerre formulés par le
président du Conseil. En voici le texte : La
Chambre des députés, expression directe de la souveraineté du peuple
français, adresse à la démocratie russe et aux autres démocraties alliées son
salut. Contresignant
la' protestation unanime qu'en 1871 firent entendre à l'Assemblée nationale
les représentants de l'Alsace-Lorraine, malgré elle arrachée à la France,
elle déclare attendre de la guerre qui a été imposée à l'Europe par
l'agression de l'Allemagne impérialiste, avec la libération des territoires envahis,
le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la juste réparation des
dommages. Éloignée
de toute pensée de conquête et d'asservissement des populations étrangères,
elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées
permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables
de paix et d'indépendance pour les peuples, grands et petits, dans une
organisation, des maintenant préparée, de la société des nations. Confiante
dans le gouvernement pour assurer ces résultats par l'action coordonnée,
militaire et diplomatique, de tous les Alliés, elle repousse toute addition
et passe à l'ordre du jour. LA CONCLUSION DU COMITÉ SECRET
Le
Comité secret a abouti au vote d'un ordre du jour qui a été voté à une énorme
majorité, et qui aurait pu l'être à l'unanimité si une moitié du parti
socialiste n'avait cru devoir voter contre, à cause de la question de
confiance. La première partie formule en termes qu'aucun Français ne saurait
répudier les conditions de la paix telle qu'elle doit être pour mériter ce
nom. La France a subi la guerre, elle ne l'a ni cherchée ni déclarée, elle a
même durant quarante-trois ans fait taire ses plus légitimes sentiments pour
essayer de la conjurer. Toutes les concessions ont été inutiles, et
l'événement a prouvé qu'il ne suffit pas de vouloir la paix pour en jouir si
on laisse à ceux qui croient avoir intérêt à la troubler tous les moyens de
déchaîner la guerre à leur heure et quand ils s'estimeront sûrs d'en sortir
vainqueurs. La paix prochaine ne peut plus être une paix précaire et
unilatérale comme « la paix armée » dont le cauchemar a pesé sur le monde
depuis près d'un demi-siècle. Il faut qu'elle repose sur le droit, sur la
justice, sur la liberté des peuples à disposer de leur sort. C'est cela
seulement que nous cherchons et à quoi nous tendons au prix de sacrifices
dont l'immensité consterne l'imagination, et d'efforts dont nous entrevoyons
à peine le terme douloureux. Nous voulons, et le monde civilisé veut avec
nous, que de telles horreurs ne puissent pas indéfiniment et impunément se
renouveler, que les peuples petits et grands aient la sécurité du lendemain.
Si c'est une ambition, elle a un caractère noble et généreux qui n'a rien de
commun avec la frénésie conquérante et militariste contre laquelle nous avons
à lutter, et l'on n'arrive pas à comprendre que certains révolutionnaires
russes, isolés de la réalité par la cloison étanche de leur rêve idéaliste,
paraissent ne pas en faire la différence. Quelles
sont les conditions de cette paix, vraiment « honorable », celle-là, dans
tous les sens du mot ? Il n'est pas besoin d'aller à Stockholm pour les
connaître, il suffit de lire l'ordre du jour voté cette nuit, que le pays
tout entier ratifiera d'un seul cœur. La libération des territoires envahis
paraît si naturelle qu'on est tenté de la croire hors de question. Elle y est
en tout cas pour nous. Quant à la restitution de l'Alsace-Lorraine à la mère
patrie dont elle a été si violemment arrachée, c'est une simple consécration
du droit. En dehors de la valeur matérielle qu'elle a pour nous, elle a pour
le monde une signification morale qui n'échappe à personne. Elle sera le
symbole de la défaite du militarisme prussien, dont il ne dépend pas de nous
de purger l'Allemagne, mais dont on peut espérer que l'Allemagne se guérira
elle-même le jour où elle le verra déchu de son piédestal. Ne fût-ce qu'à ce
titre tous les pacifistes, tous les révolutionnaires et tous les socialistes du
globe devraient être les premiers à mettre la restitution de l'Alsace-Lorraine
en tête de leurs programmes. Reste
la réparation des dommages causés. Au nom de quel principe, de quelle chimère
même, pourrait-on en contester la légitimité ? Il ne s'agit même pas là d'une
contribution de guerre, comme celle qui nous a été imposée en 1871, et qui
n'a peut-être pas suffisamment scandalisé à cette époque les précurseurs de
ceux qui protestent aujourd'hui contre toute indemnité de guerre. Ce que nous
réclamons, c'est la réparation de dommages systématiquement causés aux
propriétés particulières, aux civils, aux populations non combattantes, par
les destructions voulues et préméditées de l'ennemi, en dehors même le plus
souvent de toute apparence d'utilité militaire. N'est-ce pas là le minimum
qu'exige, non pas l'esprit de vengeance ou de représaille, mais la justice la
plus élémentaire ? Ce n'est pas la loi du talion, c'est — rappelons-le
puisqu'il s'agit d'un peuple si fier de ses ancêtres, — la vieille loi
germanique du wehrgeld, la « composition » que paye à la victime
l'auteur d'un préjudice. Peut-on voir une intention d'attenter à
l'indépendance ou à l'existence du peuple allemand dans une si modeste
prétention ? On
pourrait trouver de pareilles conditions de paix — de la part d'un pays qui a
été assailli, envahi, saccagé sans pitié — insuffisamment réparatrices. Mais
qui pourrait les trouver excessives, injurieuses ou humiliantes pour l'ennemi
? Les pangermanistes en expriment chaque jour, par des organes autorisés et
influents, de très différentes. Les pacifistes neutres ou alliés les plus
méticuleux auraient vraiment de la peine à mettre en balance les prétentions
des deux camps. Déjà ils donnent une singulière idée de leur esprit de
discernement quand ils se déclarent insuffisamment éclairés sur les
responsabilités initiales, mais que penser de ceux qui seraient dans la même
incapacité de juger les « buts de guerre » en présence ? En tout cas la
Chambre, après un examen qu'on n'accusera pas d'avoir été superficiel ni
précipité, s'est prononcée clairement, au-dessus de toute préoccupation de
parti, sur la situation et sur la solution qu'il convient de lui donner.
L'union sacrée s'est reconstituée sans hésitation — sinon sans effort — en
face de la poignante réalité. Ceux qui escomptaient quelque défaillance se
sont une fois de plus trompés. La France « tient », forte de son bon droit,
des sacrifices qu'elle a héroïquement consentis, des alliés qui sont venus et
qui viennent chaque jour lui tendre une main fraternelle. Elle « tient » non
par mégalomanie, non par rage de tout asservir : le traitement dont elle ne
menace pas les autres, elle entend simplement ne pas le subir. 6 juin 1917. Cette
affaire de Stockholm, provoqua également un débat au Sénat, qui, après une
courte séance secrète, aboutit à un ordre du jour voté à l'unanimité, dont
voici le texte ; Le Sénat, Prenant
acte des déclarations de M. le président du Conseil, Convaincu
qu'une paix durable ne peut sortir que de la victoire des armées alliées ; Affirme
la volonté de la France, ferme dans ses alliances, fidèle à son idéal
d'indépendance et de liberté pour tous les peuples, de poursuivre la guerre
jusqu'à la restitution de l'Alsace et de la Lorraine, la sanction des crimes,
la réparation des dommages, l'obtention de garanties contre un retour
offensif du militarisme allemand ; Fait
confiance, pour obtenir ces résultats, au gouvernement responsable qui, seul,
a le droit d'engager le pays, sous le contrôle des Chambres, et, comptant sur
son énergie pour prendre toutes les mesures d'ordre intérieur et extérieur
nécessaires au salut de la nation, Passe à
l'ordre du jour. L'ORDRE DU JOUR DU SÉNAT
L'ordre
du jour voté par le Sénat est le même pour le fond que celui de la Chambre,
mais il est meilleur comme forme, il a été voté à l'unanimité, sans excès de
littérature oratoire, et avec un minimum de comité secret, ce qui constitue
autant de supériorités à l'avantage de la Haute Assemblée. Nul ne saurait,
désormais, se méprendre sur les buts de guerre de la France et sur l'esprit
dans lequel elle entend poursuivre la guerre qui lui a été imposée et
déclarée. Nous ne réclamons aucune satisfaction d'amour-propre ou de
gloriole, nous ne prétendons infliger à personne ni humiliations ni
amputations, nous nous bornons à la restitution la plus modeste de notre dû,
avec la réparation matérielle des dommages causés par des violences sans
excuse, même militaire. Naturellement les buts de guerre contresignés par nos
deux Chambres sont uniquement ceux qui nous sont propres, nous n'avons pas à
prendre la parole pour nos alliés, et nous n'avons garde
de tenir un langage qui paraîtrait dicter le leur. Mais nos buts de guerre
ont un caractère général, en ce sens que leur obtention sera la pierre de
touche à laquelle se reconnaîtra la victoire commune, et c'est pourquoi la
question d'Alsace-Lorraine, — que l'Allemagne déclarait ne plus exister, — se
pose aujourd'hui, dans les mêmes termes chez tous les peuples libres. Elle
est devenue, par la faute même de l'Allemagne, une question mondiale : c'est
d'après la solution matérielle qu'elle recevra qu'on jugera du résultat moral
de cette guerre, c'est-à-dire de l'avenir qui s'ouvrira demain devant
l'humanité. Nous ne pouvons, à proprement parler, ni supprimer ni guérir du
dehors le militarisme allemand, qui est un mal interne dont tout ce peuple
est imprégné jusqu'aux moelles, mais il dépend des Alliés de prendre « des
garanties contre ses retours offensifs », suivant les termes de l'ordre du
jour sénatorial, et la meilleure garantie sera assurément le retour à la
France de l'Alsace-Lorraine, qui est comme le fétiche du militarisme
allemand. L'ordre
du jour du Sénat précise de plus, en termes particulièrement heureux, le
principe gouvernemental mis en cause par le projet de conférence socialiste à
Stockholm. C'est « le gouvernement responsable qui, seul, a le droit
d'engager le pays, sous le contrôle des Chambres ». Nous savons bien que nos
délégués socialistes n'affichent pas la prétention de traiter de la paix
positivement avec les socialistes des pays ennemis, mais il ne faut pas qu'il
puisse y avoir en pareille matière la plus petite chance d'erreur. La paix ne
peut sortir de ces conciliabules sans mandat, mais il en peut naître «
l'illusion de la paix prochaine ». C’est justement cet espoir chimérique que
voudraient faire naître chez nous nos adversaires, pour provoquer ensuite une
déception démoralisante. Il n'est rien à craindre de tel chez eux. Le plus
obtus des socialdémocrates sait fort bien que la paix, comme la guerre, ne
dépend que du kaiser, et que les démarches de Scheidemann et autres ne sont
que des amorces officieuses, dont le gouvernement fera le cas qu'il lui
plaira. Mais chez nous, et à plus forte raison en Russie, le parti socialiste
prend part au gouvernement, joue un rôle important dans la conduite des
affaires, et le public serait tenté de regarder comme des ouvertures de paix
sérieuses les propos vains qui seraient échangés dans ces spécieuses palabres
internationales. Le Sénat a eu grandement raison de formuler sur ce point la
vérité démocratique, qui est que le gouvernement seul peut et doit parler au
nom du pays, et qu'un parti, quel qu'il soit, ne peut s'arroger, même en
apparence, même sans mauvaises intentions, ce droit souverain. La
profession de foi — et de confiance — du Sénat aura, au dehors comme au
dedans, l'écho qu'elle mérite. Le Sénat compte sur ses bancs la plupart de
ceux qui ont gouverné la France depuis un quart de siècle et au-delà. Il
représente à ce titre la tradition nationale de la troisième République. Il
n'est pas un des ministères qui ont marqué dans notre histoire contemporaine
qui n'y soit encore représenté. Dans la vie politique de tous les jours le
Sénat laisse peut-être trop volontiers à la Chambre les initiatives et les
responsabilités, mais dans les grandes circonstances, son autorité morale se
retrouve entière, et nous sommes dans une de ces circonstances. La résolution
unanime dont il fait preuve ajoute une consécration précieuse à l'ordre du
jour de la Chambre. Elle n'a pas été prise d'un « cœur léger ». Le Sénat
n'ignore rien des sacrifices que nous avons subis et que la suite de la
guerre nous imposera. Mais il est un sacrifice qu'il se refuse à accepter et
que nul ne saurait admettre, c'est celui qui rendrait tous les autres
stériles ; le sacrifice des buts de guerre sans lesquels la paix ne serait
qu'un mauvais rêve. 8 juin 1917. |
[1]
En réalité ce questionnaire a été dressé par une commission hollando-suédoise,
sous la présidence de M. Branting.