La rentrée des
Chambres. —Les affaires grecques. — Restrictions et erreurs économiques. —
Tentative de congrès socialiste interallié. — La démission du général
Lyautey. — La démission du ministère.
LE guet-apens grec du 1er-2
décembre décida le gouvernement français à entrer en relations officielles
avec le gouvernement national de Salonique présidé par M. Venizélos. Un agent
diplomatique, M. Robert de Billy, fut accrédité auprès de lui le 3 janvier,
de même qu'un chargé d'affaires russe et un agent diplomatique anglais.
Réciproquement M. Romanos, ministre démissionnaire de Grèce à Paris, fut
accrédité le 7 auprès du gouvernement français comme représentant du
gouvernement de Salonique. D'autre part, M. Briand remit à M. Sharp,
ambassadeur des États-Unis (10 janvier), la réponse des Puissances alliées à la
communication du président Wilson, datée du 19 décembre, qui demandait aux
deux groupes de belligérants de faire connaître leurs conditions de paix.
Cette note complétait celle du 30 décembre qui répondait aux propositions de
paix que l'Allemagne avait fait transmettre par les gouvernements neutres.
Elle est restée le fondement de la politique des Alliés depuis cette époque.
En voici le texte : Les
gouvernements alliés ont reçu la Note qui leur a été remise, le 19 décembre
1916, au nom du gouvernement des Etats-Unis. Ils l'ont étudiée avec le soin
que leur commandaient à la fois l'exact sentiment qu'ils ont de la gravité de
l'heure et la sincère amitié qui les attache au peuple américain. D'une
manière générale, ils tiennent à déclarer qu'ils rendent hommage à
l'élévation des sentiments dont s'inspire la Note américaine, et qu'ils
s'associent de tous leurs vœux au projet de création d'une Ligue des nations
pour assurer la paix et la justice à travers le monde. Ils reconnaissent tous
les avantages que représentera, peur la cause de l'humanité et de la
civilisation, l'institution de règlements internationaux destinés à éviter
les conflits violents entre les nations, règlements qui devraient comporter
les sanctions nécessaires pour en assurer l'exécution et empêcher ainsi
qu'une sécurité apparente ne serve qu'à faciliter de nouvelles agressions. Mais
une discussion sur les arrangements futurs destinés à assurer une paix
durable suppose d'abord un règlement satisfaisant du conflit actuel. Les
Alliés éprouvent un désir aussi profond que le gouvernement des États-Unis de
voir se terminer le plus tôt possible la guerre dont les empires centraux
sont responsables„ et qui inflige à l'humanité de si cruelles souffrances.
Mais ils estiment qu'il est impossible, dès aujourd'hui, de réaliser une paix
qui leur assure les réparations, les restitutions et les garanties auxquelles
leur donne droit l'agression dont la responsabilité incombe aux puissances
centrales et dont le principe même tendait à ruiner la sécurité de l'Europe
une paix qui permette, d'autre part, d'établir sur une base solide l'avenir
des nations européennes. Les nations alliées ont conscience qu'elles- ne
combattent pas pour des intérêts égoïstes, mais avant tout pour la sauvegarde
de l'indépendance des peuples, du droit et de l'humanité. Les
Alliés se rendent pleinement compte des pertes et des souffrances que la
guerre fait supporter aux neutres comme aux belligérants, et ils les
déplorent ; mais ils ne s'en tiennent pas pour responsables, n'ayant, en
aucune façon, ni voulu, ni provoqué cette guerre, et ils s'efforcent de
réduire ces dommages dans toute la mesure compatible avec les exigences
inexorables, de leur défense contre les violences et les pièges de l'ennemi. C'est
avec satisfaction, dès lors, qu'ils prennent acte de la déclaration faite que
la communication américaine n'est associée d'aucune manière, dans son
origine, avec celle des puissances centrales, transmise le 18 décembre par le
gouvernement de l'Union. Ils ne doutaient pas, au surplus, de la résolution ;
de gouvernement d'éviter jusqu'à l'apparence d'un appui, même moral, accordé
aux auteurs responsables de la guerre. Les
gouvernements alliés croient devoir s'élever de la manière la plus amicale,
mais la plus nette, contre l'assimilation établie, dans la Note américaine,
entre les deux groupes des belligérants ; cette assimilation, basée sur des
déclarations publiques des puissances centrales, est en opposition directe,
avec l'évidence, tant en ce qui touche les responsabilités du passé qu'en ce
qui concerne les garanties de l'avenir ; le président Wilson, en la
mentionnant, n'a certainement pas entendu s'y associer. S'il y
a un fait historique établi à l'heure actuelle, c'est la volonté d'agression
de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie pour assurer leur hégémonie sur
l'Europe et leur domination économique sur le monde. L'Allemagne a prouvé,
par la déclaration de guerre, par la violation immédiate de la Belgique et du
Luxembourg et par la façon dont elle a conduit la lutte, son mépris
systématique de tout principe d'humanité et de tout respect pour les petits
États ; à mesure que le conflit a évolué, l'attitude des puissances centrales
et de leurs alliés a été un continuel défi à l'humanité et à la civilisation.
Faut-il rappeler les horreurs qui ont accompagné l'invasion de la Belgique,
et de la Serbie, le régime atroce imposé aux pays envahis, le massacre de
centaine de milliers d'Arméniens inoffensifs, les barbaries exercées contre
les populations de Syrie, les raids des zeppelins sur les villes ouvertes, la
destruction par les sous-marins de paquebots, et de navires marchands, même
sous pavillon neutre, le cruel traitement infligé aux prisonniers de guerre,
les meurtres juridiques de miss Cavell et du capitaine Fryatt, la déportation
et la réduction en esclavage des populations civiles, etc. ? L'exécution
d'une pareille série de crimes, perpétrés sans aucun souci de la réprobation
universelle, explique amplement au président Wilson la protestation des Alliés. Ils
estiment que la Note qu'ils ont remise aux États-Unis, en réplique à la Note
allemande, répond à la question posée par le gouvernement américain et
constitue, suivant les propres expressions de ce dernier, « une déclaration
publique quant aux conditions auxquelles la guerre pourrait être terminée ». Le
président Wilson souhaite davantage : il désire que les puissances
belligérantes affirment, en pleine lumière, les buts qu'elles se proposent en
poursuivant la guerre ; les Alliés n'éprouvent aucune difficulté à répondre à
cette demande. Leurs buts de guerre sont bien connus : ils ont été formulés a
plusieurs reprises par les chefs de leurs divers gouvernements. Ces buts de
guerre ne seront exposés, dans le détail, avec toutes les compensations et
indemnités équitables pour les dommages subis, qu'à l'heure des négociations.
Mais le monde civilisé sait qu'ils impliquent, de toute nécessité et en
première ligne, la restauration de la Belgique, de la Serbie et du Montenegro
; et les dédommagements qui leur sont dus ; l'évacuation des territoires
envahis en France, en Russie, en Roumanie, avec de justes réparations ; la
réorganisation de l'Europe, garantie par un régime stable et fondée aussi
bien sur le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et
à la liberté de développement économique, que possèdent tous les peuples,
petits et grands, que sur des conventions territoriales et des règlements
internationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes
contre des attaques injustifiées ; la restitution des provinces ou
territoires autrefois arrachés aux Alliés par la force ou contre le vœu des
populations ; la libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des
Tchéco-Slovaques de la domination étrangère ; l'affranchissement des-
populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs ; le rejet hors
d'Europe de l'empire ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale.
Les intentions de Sa Majesté l'empereur de Russie à l'égard de la Pologne ont
été clairement indiquées par la proclamation qu'il vient d'adresser à ses
armées. Il va
sans dire que si les Alliés veulent soustraire l'Europe aux convoitises
brutales du militarisme prussien, il n'a jamais été dans leur dessein de
poursuivre, comme on l'a prétendu, l'extermination des peuples allemands et
leur disparition politique. Ce qu'ils veulent, avant tout, c'est assurer la
paix sur les principes de liberté et de justice, sur la fidélité inviolable aux
obligations internationales, dont n'a cessé de s'inspirer le gouvernement des
États-Unis. Unis
dans la poursuite de ce but supérieur, les Alliés sont déterminés, chacun et
solidairement, à agir de tout leur pouvoir et à consentir tous les sacrifices
pour mener à une fin victorieuse un conflit dont ils sont convaincus que
dépendent non seulement leur propre salut et leur prospérité, mais l'avenir
de la civilisation même. Paris, le 10 janvier 1917. Le
lendemain, le gouvernement allemand et le gouvernement autrichien remettaient
aux neutres une nouvelle note relative à la fin de non-recevoir des Alliés.
Cette note essayait, une fois de plus, de dégager les empires centraux de la
responsabilité de la guerre. En outre, le 13, l'empereur Guillaume adressait
à ses peuples une proclamation véhémente sur le même sujet les Alliés, disait-il,
avaient enfin mis bas le masque et avouaient leur dessein qui était
l'écrasement de l'Allemagne et l'asservissement de la liberté. L'empereur
faisait appel à « brûlante » et à « la saine colère » qui devaient redoubler
la vigueur de tout Allemand en présence de « la soif de conquête et la rage
de destruction de l'ennemi ». UN HOMME EN COLÈRE
Quand
l'oncle van Buck se met en colère, son coquin de neveu lui fait
charitablement observer que son style perd aussitôt de sa dignité et de sa
correction. C'est le cas aujourd'hui de l'empereur allemand. On l'a connu
très soigneux de sa réputation d'écrivain public ; ses petits billets de
condoléances ou de félicitations ne manquaient pas en temps de paix d'une
certaine coquetterie, et il est visible que les lasurie.rs littéraires du
grand Frédéric ne le laissaient pas indifférent. La guerre, à cet égard,
comme à quelques autres, ne lui a pas réussi. Son talent est en baisse,
tandis que celui de son illustre prédécesseur, aux pires moments de la guerre
de Sept Ans, ne s'est pas démenti. L'empereur Guillaume
manque de sang-froid. On ne lui demande pas d'avoir le sourire, pas même le
sourire un peu grimaçant qui caractérisait sa physionomie dans ses heures
d'amabilité. Aujourd'hui, en contemplant son œuvre, en assistant à
l'écroulement de ses propositions de paix allemande, il « grince des
dents », suivant sa propre expression. Son manifeste à son peuple n'a
plus rien de la majesté qui convient à un héritier du Saint-Empire. C'est
commun, criard : ce n'est pas du Charlemagne, ce n'est pas du Barberousse, c'est
du genre parvenu, du Hohenzollern non encore adapté à ses hautes destinées.
Louis XIV, quand on lui refusait la paix, trouvait d'autres accents pour
parler à ses peuples. Guillaume II parle comme le roi Bomba. Nous ne voyons
d'ailleurs aucun inconvénient à ce qu'il exhale sa déception et sa mauvaise
humeur sous une forme aussi naïve ; l'homme qui se fâche a rarement la
galerie pour lui et la colère est tout le contraire d'un signe de force. Mais
au point de vue de l'art, notre impérial collègue nous permettra de lui dire
qu'il gâche évidemment son avenir. Son papier d'hier ne figurera pas dans les
morceaux choisis, même à l'usage des petites classes. 15 janvier 1917. La
session ordinaire du Parlement s'ouvrit le 9 janvier par les discours des
présidents, réélus sans concurrents. LES DISCOURS DES PRÉSIDENTS
Les
deux discours que viennent de prononcer, en reprenant possession d'un
fauteuil auquel la confiance unanime de leurs collègues est heureuse de les
maintenir, les présidents des deux Chambres, ne peuvent que constater une fois
de plus là haute tenue morale de l'opinion, l'union des cœurs dans une
commune et exclusive pensée, et la ferme certitude que tant d'héroïsmes et de
dévouements quotidiens sur le front seront couronnés du succès final qui leur
est dû. A ces constatations, forcément les mêmes et dont une année de plus ne
peut guère changer l'expression, les présidents ont ajouté quelques
réflexions d'un caractère moins général qui visent l'action du Parlement, son
rôle dans la crise que nous traversons et la nature de la collaboration, que
le gouvernement est en droit d'attendre des représentants du pays. Il ne
suffit pas d'invoquer l’union sacrée, il faut la réaliser, la « vivre » en
quelque sorte travers les incidents bons ou mauvais de l'heure qui passe. L'union
sacrée doit être agissante, il faut qu'elle soit, suivant le mot de M.
Antonin Dubost, envisagée « comme un concours spontané de toutes nos
activités plus encore que comme une formule sentimentale ». Rien de ce qui
trahit des arrière-pensées, des calculs égoïstes, un souci général de se
mettre en avant ou de se mettre à couvert n'est de mise aujourd'hui. Le
contrôle des Chambres sur le gouvernement est fécond et applaudi, à condition
qu'il ne mette ni un obstacle ni un retard aux décisions et aux actes ; c'est
pourquoi le public est sévère pour quiconque ne paraît pas travailler sans réticence
à l'accord sincère « entre la souveraineté nécessaire du contrôle
parlementaire et la rapidité non moins nécessaire des initiatives
gouvernementales ». M. Antonin Dubost a résumé cette impression en une formule
excellente « Le pays sait bien qu'il n'est pas au bout de ses épreuves, mais
il voudrait être au bout des erreurs évitables. » Ces
erreurs, elles sont le fait des uns et des autres, et il y aurait injustice à
exagérer la part, dont la Chambre est responsable. M. Paul Deschanel
s'applique naturellement à innocenter d'assemblée dont il est, de par sa
fonction, le défenseur attitré. Son plaidoyer, fort éloquent et fort applaudi
au Palais-Bourbon, ne sera pas sans effet sur le public, seulement il serait
puéril de dissimuler que cet effet n'ira pas jusqu'où les amis du régime
parlementaire voudraient qu'il pût aller. Les services rendus par les Chambres
et plus particulièrement par leurs commissions ne sont pas si méconnus qu'on
veut bien le dire, mais peut-être le public serait-il plus porté à leur
rendre pleinement hommage si les parlementaires eux-mêmes étaient moins
empressés à se tresser des couronnes. L'opinion a tort de voir surtout les
dissonances, les vains bavardages, les intrigues de couloirs, mais à qui la
faute ? A une minorité, nous n'en doutons pas, mais cette minorité
encombrante, bourdonnante, est-il sûr que la majorité fait tout le nécessaire
pour la mettre hors d'état de nuire ? Le président de la Chambre prêche à ses
collègues le devoir de simplifier, d'accélérer le travail parlementaire, de «
ne dire que le nécessaire », de procéder avec ordre et discipline devrait-on
au bout de trente mois de guerre, après deux ans de session presque ininterrompue,
en être encore à souhaiter une réforme de ce genre, encore plus morale que
matérielle, et que le moindre sentiment des réalités aurait dû accomplir
instantanément ? Le public est trop sévère à l'égard de la Chambre, c'est
possible, mais que la Chambre, au lieu de s'en plaindre à tout propos, se
demande au fond du cœur si cette sévérité n'a pas quelque explication. Un tel
examen de conscience, auquel la convie discrètement la voix amie de son
éminent président, serait un bon début de session. 12 janvier 1917. Au
Sénat, le vote du projet d'impôt cédulaire sur les revenus est voté à
l'unanimité. Cet impôt sur les revenus ne doit pas être confondu avec l'impôt
global sur le revenu déjà voté précédemment et déjà mis en vigueur. Le nouvel
impôt ne pouvait être applicable que pour l'exercice 1918. Le Sénat vota
également, le 19, le projet de loi relatif aux retraits, de naturalisation
d'une manière générale, il remettait aux tribunaux le soin d'apprécier si les
nouveaux naturalisés étaient dignes ou non de conserver la nationalité
française. La
question pratique des économies se posait d'une façon de plus en plus
pressante sans qu'on arrivât à savoir au juste ce qu'on voulait faire. LES ÉCONOMIES
Tout le
monde ne demande qu'à en faire et à faire toutes celles que les autorités
responsables jugeront nécessaires. Mais il semble malheureusement que ces «
autorités responsables » ne savent pas très bien jusqu'ici ce qu'elles veulent
et encore moins pour combien de temps elles le veulent. Il y a un
enchevêtrement de décisions, de contre- ordres, de rectifications d'où rien
ne ressort que l'urgence de mettre un peu de méthode et d'esprit de suite
dans toute cette agitation. Nous avons vu en quelques semaines les grands
magasins fermés à six heures, puis autorisés à rester ouverts à condition
qu'ils ne consomment pas davantage nous avons vu les théâtres, cinémas,
concerts astreints au relâche hebdomadaire qui, à peine entré dans les
usages, a cessé comme par enchantement ; on nous a parlé d'une grande
commission des économies chargée de tout régler, et qui n'est jamais sortie
des limbes on a créé toute sorte d'organismes destinés à nous mettre sur le
pied de guerre économique et qui n'ont jamais pu, semble-t-il, se mobiliser
eux-mêmes. Comment veut-on que le public s'y reconnaisse ? Il est tout prêt à
obéir, mais à qui ? En quoi ? Ce ne sont pas des égoïsmes qui se plaignent,
ce sont des bonnes volontés qu'on laisse dans le vague. On va nous doter d'une
carte de sucre. Passe pour la carte de sucre. Nul n'invoquera ses convenances
pour la combattre. Mais comment la distribuer équitablement et
judicieusement, si l'on n'a même pas pris la précaution de procéder à un dénombrement
des ayants droit ? Il en va de même pour le gaz et l'électricité. On opère,
sans jeu de mots, dans les ténèbres. Au début de la guerre, quand Paris
paraissait menacé de privations plus graves que celles dont il peut être
question maintenant, le général Gallieni, gouverneur du camp retranché, avait
procédé en deux temps à un relevé de la population présente, et même des
besoins particuliers de chacun. En homme d'ordre, il avait commencé par le
commencement. Il avait même pensé aux « régimes ». N'y a-t-il plus
aujourd'hui nulle part, dans la foule de ceux à qui incombe le soin d'assurer
à la fois notre ravitaillement et de nous défendre contre le gaspillage,
quelqu'un qui soit capable d'activité pratique et réfléchie ? Celui-là, quel qu'il
soit, et quoi qu'il exige, comme on serait heureux de, l'écouter ! 14 janvier 1917. LA PÉNURIE DU CHARBON
Tout ce
qu'on dira vendredi à la Chambre ne vaudra pas un kilo de charbon. Les causes
de la pénurie sont connues de tous, et aussi les remèdes ; mais de ces remèdes
les plus efficaces ne dépendent pas d'un ordre du jour. Il est même à
remarquer que, jusqu'ici, les interventions de l'État en cette matière, comme
en toute matière économique, ont eu beaucoup plus d'inconvénients que
d'avantages. Si, au commencement de l'été dernier, on avait laissé les
importateurs et les marchands s'approvisionner librement, ils auraient
aujourd'hui du charbon à vendre. Certes, ils y auraient trouvé leur profit,
mais le public aussi. La réquisition, la taxation et tout ce qui s'en
inspire, tout cela est illusoire et décevant, décourage l'initiative privée
et recule les difficultés au lieu de les résoudre. Pour l'instant, la seule
chose possible immédiatement, c'est d'amener à Paris et ailleurs les
premières charges qui attendent à Rouen la décrue de la Seine. Cette décrue
est complète à Paris. Elle doit commencer à se faire sentir à Rouen, et si
l'on se tient prêt pour en profiter sans délai, si tous les remorqueurs disponibles
sont en état de partir, d'ici quelques jours la situation pourra être
grandement améliorée. C'est le palliatif d'aujourd'hui. Le remède de demain,
c'est l'accroissement de l'extraction de la houille indigène. L'essentiel, dans
les deux cas, est de ne pas perdre de temps et de ne rien négliger, car la
gelée qui a conjuré le péril de la crue pourrait en créer un autre si elle se
prolongeait de façon anormale. On a vu la Seine prise en février, et même
elle le fut durant tout le mois de février en 1895. Si peu probable que soit
cette éventualité, elle n'est pas à négliger. Que les pouvoirs publics
fassent leur devoir, qu'ils laissent le commerce faire le sien, et que le
public, de son côté, montre un peu de la fermeté dont usèrent les Parisiens
du siège, lesquels ne faisaient pas queue pour avoir du charbon, mais par la
raison qu'il n'y avait plus dans Paris ni charbon, ni bois, ni beaucoup
d'autres denrées de première nécessité, durant le très rigoureux hiver de
1870-1871. Rappelons à ceux qui seraient tentés de les prendre au tragique
que nos privations actuelles sont, heureusement, peu de chose. 25 janvier 1917. Si
louable et impérieux que fût le désir d'économiser, le besoin de produire
paraissait encore, plus urgent. C'est pourquoi l'idée même d'une grève était
insupportable au public, particulièrement dans les usines à munitions. De là
les décrets parus au Journal officiel du 18 janvier sous la signature
de M. Albert Thomas. LES GRÈVES DANS LES USINES À MUNITIONS
Il
n'est pas acceptable qu'elles puissent se produire actuellement dans les
usines qui travaillent pour l'armée. M. Albert Thomas le constate dans le
rapport justificatif des décrets parus ce matin au Journal Officiel, qui ont
pour but précisément d'empêcher les grèves. Le moyen préconisé est
l'arbitrage obligatoire « en cas de différend collectif portant sur les
conditions du travail », A cet effet, des comités permanents régionaux
d'arbitrage, composés en nombre égal de représentants des patrons et des ouvriers,
« les uns et les autres non mobilisables », seront constitués par le ministre
et rendront leur sentence dans les vingt-quatre heures qui suivront
l'audition des parties. Naturellement, aucune suspension préalable du travail
n'est admise. Si les arbitres n'arrivent pas à s'entendre, ils désigneront un
ou plusieurs surarbitres pour les départager. S'ils n'arrivent pas à
s'entendre sur le choix de ces derniers, le ministre les désignera, à moins
qu'il ne préfère évoquer l'affaire devant lui. Une fois la sentence rendue et
homologuée, elle est exécutoire. Si le patron refuse de s'y conformer, est
réquisitionnée ; si le refus vient des ouvriers, c'est la main-d'œuvre qui
est réquisitionnée. Cette
procédure est évidemment une procédure de guerre. Elle serait la fin de
l'industrie privée en temps de paix. Mais il ne s'agit que du temps de
guerre, et c'est un point à ne pas perdre de vue. Son côté faible, on le voit
d'ici. La réquisition de l'usine est souveraine à l'égard du patron récalcitrant,
au cas improbable où il s'en trouverait. Mais à l'égard du personnel ouvrier,
les sanctions sont moins claires. S'il n'y avait que des mobilisés en sursis
d'appel, il n'y aurait rien de plus simple que de les renvoyer à leur régiment,
mais il n'y a pas qu'eux, et même le décret n'est pas fait pour eux. Le
dernier article le fait remarquer expressément. Pour les autres, aucune
sanction précise n'est prévue. Ils sont réquisitionnés, mais s'ils se
dérobent, ou si, sans se dérober, ils pratiquent la grève perlée, que fera le
ministre ? Un appel à leur patriotisme, comme celui qu'il a adressé hier aux
grévistes des établissements Panhard ? Nous ne disons ni ne croyons que cet
appel serait vain, mais il est manifeste une fois de phis que le défaut de
l'arbitrage obligatoire est toujours le même : il n'est pas bilatéral. Il
n'oblige en réalité qu'une des parties. Laissés à leur bon sens et à leur
instinct français les ouvriers n'abuseront pas de la confiance qu'on leur
témoigne, il n'y a pas lieu d'en douter, mais au moins serait-il bon de
veiller à ce qu'ils ne soient pas détournés du devoir par des meneurs professionnels
ou par des propagandes suspectes, pour ne pas dire plus. 19 janvier 1917. Les
débats de la Chambre ne présentent pas d'intérêt capital jusqu'au débat sur
les affaires de Grèce, débat fixé au 25 janvier. On peut cependant relever
quelques questions de détail traitées un peu au hasard. UN HOMMAGE ET UN ENGAGEMENT
La
Chambre a voté à l'unanimité le projet de résolution déposé par les députés
coloniaux pour rendre hommage à la bravoure et à la fidélité de nos
contingents d'outre-mer. Ce projet de résolution est plus qu'une banale
formule de politesse et les commentaires qu'en ont donné le président de la
commission des affaires extérieures, le garde des sceaux et le député du
Sénégal en ont souligné la portée. Non seulement la France est reconnaissante
aux indigènes de nos diverses possessions des précieux services militaires qu'ils
ont rendus, mais elle est fière des sentiments au nom desquels ils ont si
vaillamment répondu à notre appel. Ils ont voulu défendre, non pas une
métropole lointaine et à demi-étrangère, mais la patrie commune dont ils se
sentent les enfants parce qu'elle travaille à les élever jusqu'à elle. La
belle indignation allemande contre l'emploi d'hommes de couleur dans une
guerre européenne ne trompe personne. Nous laissons au « peuple élu » le
préjugé de la race, en constatant d'ailleurs qu'il représente bien mal la
civilisation de la race blanche, et qu'il ne la défend pas du tout quand ses
alliés touraniens massacrent les Arméniens, les Libanais et tous les
chrétiens d'Orient. Il est vrai qu'on ne peut pas être exigeant sur ce point
quand on a sur la conscience les atrocités de Louvain, les déportations en masse
d'ouvriers belges et les hécatombes d'innocents de la Lusitania, du Sussex
et autres paquebots. Nos
troupes coloniales — les troupes noires comme les autres — savent
parfaitement tout cela. Elles savent que nous ne traitons pas en négriers les
peuples sur lesquels flotte notre drapeau, elles savent que les colonies sont
et seront de plus en plus unies à la vie nationale sur le pied d'égalité,
sans distinction de race et de couleur, elles savent que plusieurs députés
noirs siègent dans le Parlement et y tiennent dignement leur place, sans que
personne songe à s'en étonner. Nos pères ont supprimé l'esclavage, nous
continuerons leur œuvre humanitaire en pratiquant, comme la Chambre l'a
déclaré hier, « la généreuse politique d'association et d'incorporation
progressive dans l'unité nationale » qui explique le loyalisme de nos sujets
appelés à devenir de plus en plus nos concitoyens. Nous n'exclurons pas, pour
faire plaisir à l'Allemagne, nos valeureuses troupes noires du champ de
bataille européen, car, suivant le mot vigoureux et profond de M. Diagne, député
noir du Sénégal, nous combattons pour « la liberté du genre humain, et, du
genre humain, tous les hommes de couleur sont ». 20 janvier 1.917. LA CENSURE
On a
reparlé hier de la censure à la Chambre, et l'on en reparlera tant que la
guerre ne sera pas finie, et la censure avec elle. Car toute la question se
ramène à cette simple constatation académique que la censure serait
inadmissible en temps de paix, mais qu'elle est indispensable en temps de
guerre. Ce principe n'est guère contesté ; ce qu'on discute, c'est le
fonctionnement de cet organisme délicat, qui n'est pas toujours actionné pal-
des mains suffisamment légères. Il n'est pas facile de trouver des censeurs,
a dit M. Briand. Nous croyons surtout qu'il n'est pas facile d'en trouver de
bons. Les erreurs d'appréciation, les manques de doigté sont inévitables. Il
pourrait y en avoir moins, et ce serait fort désirable, mais il y en aura
toujours dans la hâte fiévreuse avec laquelle la censure est forcée d'opérer.
Ce qu'on pourrait au moins lui demander, c'est un peu de suite dans les
idées. Quand elle a cru devoir interdire, à tort ou à raison, la publication-
d'une nouvelle, elle doit savoir pourquoi et elle doit faire respecter son
interdiction. Il n'en est pas ainsi présentement. Chaque jour on trouve dans
un journal ce qu'un autre n'a osé donner, à la suite d'une interdiction faite
à l'un comme à l'autre. Celui qui a violé la consigne s'en tire généralement
sans dommage, et celui qui l'a observée passe simplement pour mal informé. Nous
ne demandons pas, bien entendu, des mesures de rigueur contre les confrères
qui se permettent ce que nous nous refusons, mais nous demandons à la censure
de bien réfléchir avant de formuler ses interdictions, tandis qu'elle paraît
trop souvent ne réfléchir qu'après. N'interdire que ce qui doit être
interdit, savoir pourquoi on l'interdit, et ne pas fermer les yeux sur les infractions
à ses ordres, telle doit être la première règle d'une censure qui se respecte
et qui entend être respectée. 26 janvier 1917. LA CENSURE POLITIQUE
Il
n'est pas facile d'être logique, quand on n'a pas pour point de départ la
liberté. Hier, M. Alexandre-Blanc reprochait à la censure d'avoir laissé
passer un article — d'ailleurs déplorable — contre l'école laïque. Si M.
Alexandre-Blanc reproche à la censure de n'avoir pas été assez sévère en
cette circonstance, c'est donc qu'il admet la légitimité de la censure
politique. Mais comment expliquer que M. Alexandre-Blanc et ses amis
politiques réclament, d'autre part, la suppression de cette même censure ? Hier
encore, M. Jean Bon s'est étonné d'entendre le président du Conseil affirmer
la nécessité d'une intervention de la censure, même en matière politique,
quand il s'agit de polémiques trop personnelles, ou hostiles aux institutions,
ou simplement capables de nuire à l'union sacrée. Il faut pourtant
s'entendre. Si la censure ne doit jamais intervenir en matière politique, la
plainte de M. Alexandre-Blanc ne s'explique pas. Si au contraire cette
plainte s'explique, c'est que la censure politique n'est pas toujours à
répudier. Dans le premier cas, c'est M. Alexandre-Blanc qui a tort, dans le
second c'est M. Jean Bon. Et alors on ne comprend pas que M. Jean Bon se soit
associé par son vote à M. Alexandre-Blanc, car ils ont voté de compagnie
contre l'ordre du jour pur et simple. Est-ce à dire, comme l'insinuent les
sceptiques, que certains condamnent la censure quand elle supprime ce qui
leur plaît, mais ne la trouvent jamais assez stricte quand il s'agit de
supprimer ce qui ne leur plaît pas ? 18 février 1917. Le
débat sur les affaires grecques eut lieu en comité secret et aboutit, le 27
janvier, après trois jours, a un ordre du jour de confiance voté par 313 voix
contre 135. Cet ordre du jour présenté par M. Lenoir était ainsi conçu : La
Chambre, flétrissant l'attentat du 1er décembre et s'inclinant
respectueusement devant la tombe des victimes ; Considérant que si, devant le
monde, la France peut être justement fière d'opposer son attitude généreuse
envers une Grèce détournée de ses devoirs à l'odieuse attitude de l'Allemagne
envers une Belgique fidèle aux siens, elle a, du moins, été jusqu'à l'extrême
limite de la patience pour rester attachée à ses traditions et ne pas faire
retomber sur un petit peuple la faute de ses gouvernants ; Confiante
dans le gouvernement, tant pour exiger l'accomplissement jusqu'au bout des
réparations indispensables que pour continuer à prendre toutes les mesures
nécessaires à la sécurité d'une armée qui n'est allée à Salonique que pour
tenir envers l'héroïque Serbie les engagements signés par la Grèce et pour
régler en pleine union avec les Alliés l'utilisation des effectifs et arrêter
toutes les décisions d'ordre diplomatique et militaire que commande la
situation, repoussant toute addition, passe à l'ordre du jour. LE VOTE DE CONFIANCE
M.
Briand a obtenu un nouveau vote de confiance. Sa majorité a un peu diminué
depuis le dernier Comité secret, mais le chiffre des opposants a également
décru. L'ordre du jour d'hier a été voté par 313 voix contre 135, alors que
celui du 7 décembre dernier l'avait été par 346 contre i6o. La situation
respective du gouvernement et de l'opposition, est donc la même ; seul le
chiffre des abstentionnistes a augmenté. Sans exagérer la portée de cette
constatation préliminaire, il est permis de lui attribuer celle qui lui
appartient. La Chambre commence à éprouver, comme le pays, une fatigue
croissante de la politique. Elle comprend l'inanité — nous ne disons pas
l'innocuité de cette guerre d'embuscade menée contre un ministre qui, à une
heure aussi grave, encourt des responsabilités dépassant l'enceinte
parlementaire. Certes, on peut formuler des critiques, et l'action
gouvernementale n'a pas été sur tous les points aussi ferme et aussi heureuse
qu'on aurait pu le souhaiter. Mais ceux qui se font de ces insuffisances une arme
en vue de combinaisons personnelles n'ont pas l'oreille du pays, ni même
celle de la Chambre, parce qu'ils ne donnent pas l'impression de songer
exclusivement au bien public. On ne les accuse pas d'obéir à de simples préoccupations
égoïstes qui, en temps de guerre, mériteraient la réprobation universelle ;
on admet que leur patriotisme est d'accord avec leur intérêt, mais on
aimerait mieux tout de même que leur intérêt ne fût pas en jeu. Nous
n'ignorons pas qu'ils se défendent en toute bonne foi d'obéir à la convoitise
du pouvoir ; mais il faut bien avouer que la répétition, la multiplication et
l'amertume de leurs attaques donnent au public une tout autre impression. On comprend
qu'une opposition considère comme un devoir de mettre le pays en face de deux
politiques et la Chambre en demeure de choisir entre les deux. Mais le pays a
déjà eu le temps de juger, la Chambre l'occasion de se prononcer. Revenir
sans cesse, à tout propos, sur la question ministérielle, harceler sans
-brève et tenir constamment sur la sellette un gouvernement qu'on est
impuissant à renverser et qu'on empêche de gouverner alors qu'on n'est pas à même
de le remplacer, ce n'est pas une attitude que l'opinion puisse comprendre et
encore moins approuver. Ce côté
des choses n'est d'ailleurs que le côté parlementaire. Les « professionnels
» de la politique se passionnent pour des artifices de procédure, pour des
nuances de style dans un ordre du jour, dont le public se désintéresse au-delà
de toute imagination. Dans une séance comme celle d'hier, les profanes ne
voient qu'une chose c'est que la Chambre, après avoir en Comité secret reçu
des renseignements refusés, à tort ou à raison, aux simples mortels, n'a pas
cru pouvoir refuser son approbation à des actes qu'elle ne paraissait pas
disposée d'avance à couvrir d'un vote de confiance. L'ordre du jour, de M.
Bedouce[1], sur ce point, ne diffère pas
de celui de M. Lenoir. Tous deux s'accordent à reconnaître que notre action
en Grèce a dû tenir compte de « difficultés » qu'il ne dépendait pas de nous d'ignorer
purement et simplement. Il y a même dans le texte de M. Bedouce une
appréciation qui nous parait l'expression exacte de la vérité. Il demande en
effet « que notre diplomatie soit conduite avec autant de prudence, mais
plus de méthode, de suite et de netteté, en pleine entente avec les Alliés ».
N'est-ce pas le vœu unanime ? Nous ne
parlons pas du fond du débat, puisque nous devons l'ignorer. Nous poserons
seulement une question, que tout le monde se pose avec nous. Le Comité
secret, dont nous ne sommes ni les auteurs ni les admirateurs, doit-il avoir
pour résultat d'épaissir les ténèbres autour des événements qui y ont été
discutés ? Dans les faits qui se sont déroulés en Grèce, il en existe dont le
public ne peut être informé parce qu'ils concernent des tiers et que leur secret
ne nous appartient pas. Soit. Mais il en est d'autres que personne n'ignore
en Europe, que nos alliés comme nos ennemis connaissent et publient librement
; devons-nous les ignorer éternellement, sous prétexte qu'ils ont été élucidés
en Comité secret, si tant est qu'ils l'aient été ? Il y eu dans le
commandement, — dans le nôtre — des insuffisances qu'on nous laisse entrevoir
puisqu'un changement de personnes en a été la sanction[2], où est la nécessité
internationale de maintenir le voile sur ce point, et peut-être sur quelques
autres ? Un gouvernement, pour être fort, au dehors comme au dedans, a besoin
de s'appuyer sur l'opinion. Comment s'appuyer sur l'opinion si elle n'a ni la
possibilité de se renseigner ni celle de s'exprimer ? La morale qu'on
pourrait tirer de l'interpellation d'hier, c'est que l'opposition
parlementaire qui le talonne perd du terrain par son obstination même, mais
que le gouvernement ne sera réellement sûr de son avenir que s'il a pour lui
quelque chose de plus que l'adhésion un peu passive et tiède d'une opinion
qui n'en sait pas assez pour se prononcer davantage. 29 janvier 1917. Le
ministère eut encore à soutenir une discussion assez orageuse au sujet de
l'éternelle question des embusqués il s'agissait de renvoyer devant une
commission de réforme tous les exemptés et réformés n° 2 des classes 1896 à
1917 n'ayant été examinés qu'une fois depuis le début de la guerre. Pour la
première fois fonctionna la nouvelle procédure d'urgence adoptée par la
Chambre pour suppléer au régime des décrets-lois proposé par le gouvernement
et qui n'avait pas été bien accueilli. Finalement, le gouvernement eut gain
de cause, mais le ministre de la Guerre avait dû deux fois poser la question
de confiance. UNE SÉANCE D'AUTREFOIS
Le
projet de loi concernant la nouvelle visite des réformés et exemptés a été
voté hier. La nouvelle procédure d'urgence adoptée par la Chambre pour hâter
les débats intéressant la défense nationale a fonctionné pour la première
fois. Elle n'a peut-être pas donné des résultats aussi complets que ses
promoteurs l'avaient espéré et les paroles inutiles n'ont pas toutes disparu.
Il y a même eu plus que des paroles inutiles, il y a eu des incidents et des
votes regrettables. La Chambre a repris ses habitudes de surenchère
électorale et on a pu se demander à un moment si cette loi, destinée à
renforcer les effectifs, n'allait pas se terminer par un affaiblissement de
ces mêmes effectifs. Il a fallu que le ministre de la g-verre en vînt à poser
la question de confiance pour arrêter la Chambre sur la voie des libéralités
faites au détriment de la défense nationale. Ce fâcheux état d'esprit
explique la défiance instinctive de l'opinion à l'égard du Parlement,
défiance que nous sommes les premiers à déplorer, mais qu'il est puéril de
cacher et qui ne se dissipera 'pas avec de belles paroles prononcées par les
intéressés. Les
parlementaires n'ont pas dépouillé le vieil homme. L'union sacrée ne résiste
pas chez eux à certaines tentations. Certes, ils en comprennent la nécessité
et se sont montrés capables en maintes occasions de mettre au moins une
sourdine à leurs passions d'antan, mais elles sont toujours en fermentation
dans leur cervelle alors même que le cœur leur conseille de les sacrifier sur
l'autel de la patrie. De là les éruptions du virus mal atténué, comme celle
qui s'est produite hier à propos des « curés sac au dos ». Malgré le ministre
de la guerre, malgré le président de la commission, la Chambre a voté un
amendement de M. Sixte-Quenin tendant à supprimer l'affectation de certains
ecclésiastiques au service de santé, affectation réglée par les lois militaires
existantes. Il s'agit en fait des ministres des différents cultes appartenant
à la classe 1900 et aux classes antérieures. L'avantage militaire de ce
changement d'affectation est illusoire, vu le nombre restreint des ayants
droit. Ils étaient 12.000 au début, il en manque beaucoup à l'appel
aujourd'hui, car les fonctions de brancardier ou d'ambulancier sur le front
ne sont pas de-celles qu'on peut taxer de tout repos. Plus de 2.000 prêtres
catholiques ont été tués, sans compter un certain nombre de pasteurs et de rabbins,
et la mort de beaucoup d'entre eux a été héroïque. Essayer de faire croire ou
simplement de donner à penser que les curés sont des « embusqués » est un
procédé qui n'est pas beau, et qui n'est pas équitable. On peut, sans aimer
les jésuites, reconnaître que sur 600 d'entre eux 120 sont tombés au champ
d'honneur. On s'honore à saluer loyalement les mérites de ceux dont on ne
partage pas la foi. M.
Sixte-Quenin s'est d'ailleurs défendu d'obéir à une arrière-pensée, et il a
expliqué de son mieux un article d'un ton grossièrement anticlérical paru il
y a quelque temps dans l'Humanité sous sa signature. Il est juste de
lui en donner acte, et la Chambre l'a applaudi de répudier « l'emploi
d'expressions outrageantes ou déplaisantes pour qui que ce soit ». Voilà qui
est bien. Mais ce ne sont pas seulement des expressions qui peuvent être
blessantes, des insinuations, même enguirlandées de précautions oratoires, ne
le sont pas moins. Que nos législateurs se demandent de bonne foi si leur
vote d'hier n'a pas cette signification, ou si le public en tout cas ne sera
pas amené à la lui attribuer. Déjà on entend souvent des réflexions
malveillantes à l'encontre de certains mobilisables qui ne sont pas tous à
leur rang, alors qu'aucune loi existante ne les dispense d'y aller [sauf la
loi arbitraire de leur volonté souveraine.] Est-il sage, est-il habile, —
même au point de vue électoral, — de jeter un-blâme ou une suspicion sur ceux
qui satisfont à leurs obligations militaires, quand l'exemple [de n'y pas satisfaire
émane de ceux qui sont si sévères pour autrui.] 5 février 1917. A
l'extérieur, le fait important est le message par lequel, le 31 janvier 1917,
l'Allemagne annonce aux neutres l'intensification de la guerre sous-marine et
le blocus complet des côtes britanniques, françaises et italiennes, à partir
du 1er février. LE BLOCUS CONTINENTAL
Le
gouvernement allemand n'essaye pas de démontrer que sa conception du blocus
est conforme au droit des gens. Il reconnaît même qu'elle n'est pas conforme
aux engagements qu'il a pris à l'égard des neutres et plus particulièrement
envers les États-Unis. Au lieu de s'excuser, M. de Bethmann-Hollweg prend
plutôt le ton provocateur. Il rappelle que les engagements de l'Allemagne ne
sont jamais que conditionnels et temporaires, qu'elle se réserve toujours le
droit de les dénoncer et d'y manquer dès qu'elle croit y trouver avantage. M.
de Jagow avait d'ailleurs tenu le même langage lorsque l'Allemagne avait dû
s'incliner, au moins en apparence, devant les protestations de M. Wilson au
mois de mai dernier. Tout cela n'est donc pas nouveau, — du moins dans
l'histoire de l'Allemagne, car c'est nouveau dans l'histoire de l'humanité
civilisée. Il n'est pas probable qu'aucun juriste perde son temps et sa peine
à établir doctement que l'Allemagne est 'en dehors du droit, puisqu'elle ne
s'en cache même plus. Elle fait du terrorisme, selon sa théorie favorite,
pour assurer la paix par la crainte des horreurs de la guerre telle qu'elle
la pratique. En
fait, il n'y aura pas grand'chose de changé, et l'amiral Lacaze l'a fort bien
dit hier au Sénat. Les Allemands ont toujours « tenté, depuis le début des
hostilités, de nous bloquer sans aucune espèce de ménagements et sans aucun souci
de tenir leurs engagements les plus solennels ». Ils espèrent y réussir mieux
dorénavant parce que leur effectif sous-marin est renforcé, mais on peut être
sûr qu'ils ont fait jusqu'ici le maximum de ce qui était en leur pouvoir. «
Il n'y aura rien de changé demain à ce qui se passait hier », du moins pour
nous, car à l'égard des neutres il y a au moins une bravade de plus. Ce qui
complique la menace pour ces derniers, c'est l'obscurité même des
renseignements donnés par le mémoire allemand. On n'arrive même pas à dresser
d'une façon certaine des cartes conformes à ses indications. Cette obscurité
est-elle calculée pour permettre d'avance toutes les chicanes en cas de
contestation ? Est-elle simplement le fait d'une certaine confusion dans les
plans de l'ennemi ? Peu importe en pratique. Il est clair que l'Allemagne
trouvera toujours des raisons pour justifier tout torpillage qui excéderait
même les conditions arbitraires posées par elle. Si quelqu'un discute avec
elle, on le promènera à travers les degrés de latitude et de longitude, les
zones interdites et les passages réputés libres, jusqu'à la fin du dernier
neutre. Nous
n'avons pas à préjuger les décisions des neutres. Quant aux Alliés, ils n'ont
qu'à prendre toutes les mesures de sauvegarde suggérées par l'expérience et
par les enseignements de la guerre. M. d'Estournelles de Constant en a
indiqué plusieurs dans son interpellation d'hier, notamment le fréquent
patrouillage marin et aérien combiné avec l'armement des navires de commerce.
Le ministre de la marine, avec la discrétion qui s'impose, a répondu que ces
moyens étaient de plus en plus largement employés, que leur perfectionnement
était la préoccupation de chaque jour, et que les effets de cette défensive,
pour n'être pas claironnés au grand jour par les Alliés, n'en étaient pas moins
efficaces. Il a rappelé que, pour les onze premiers mois de l'année qui vient
de finir, le mouvement de marchandises de nos ports s'était élevé à 51.700.000
tonnes, sur lesquelles 273.000 tonnes seulement avaient été perdues, soit moins
d'un demi pour cent. Les Allemands se flattent de faire beaucoup mieux.
Soit. On voit en tout cas qu'ils sont loin du blocus annoncé, capable de nous
paralyser ou de nous terrifier. Et si des heures d'épreuves plus graves viennent
à sonner, les pays alliés les subiront avec le stoïcisme dont ils ont fait
preuve jusqu'ici. Quand on lutte pour la vie, la question de « le vie facile
» passe au second plan. 3 février 1917. Le
premier effet de cette notification, contraire aux engagements pris
antérieurement, fut la rupture des relations diplomatiques entre les
États-Unis et l'Allemagne (4 février). En France, le résultat fut de poser avec une nouvelle
urgence la question des économies, car il devenait évident que la guerre
sous-marine, sans produire tous les effets que l'Allemagne s'en promettait,
augmenterait, du moins, d'une manière appréciable les difficultés du
ravitaillement. Dès le 6 février, le comité économique de guerre arrêtait
diverses mesures restrictives les théâtres, concerts et salles de spectacle
feront relâche quatre jours par semaine ; les transports en commun cesseront
à 10 heures du soir ; les musées et palais nationaux seront fermés au public. LA QUESTION DES ÉCONOMIES
Il est
évidemment plus important de pouvoir faire cuire son dîner tous les jours que
d'aller au théâtre tous les soirs, et ceux qui restent chez eux, qui sont la
majorité, se consoleront de savoir le Métro fermé à dix heures du soir. D'ailleurs,
du moment que l'intérêt national est invoqué, le public est prêt à accepter
toutes les économies, et spécialement en matière de charbon, puisque
jusqu'ici c'est la seule denrée de première nécessité qui ait réellement
menacé de faire défaut. Les catégories sociales personnellement lésées se
résigneront elles-mêmes au sacrifice qu'on leur impose, du moment que ce
sacrifice est jugé indispensable. La seule réflexion qui se fera jour, c'est
une certaine surprise de constater une fois de plus les tergiversations des autorités
compétentes. Nous revenons à des mesures qui, pour la plupart, ont été déjà
édictées, puis rapportées, puis plus ou moins rétablies. Est-il donc si
difficile de savoir ce qu'on veut, ce qu'exigent les circonstances de s'y
tenir ensuite ? Ces ordres et contre-ordres trahissent une imprévoyance
singulière ou une timidité non m'oins singulière de la part de ceux qui ont
charge de nous diriger. Il semble qu'on n'ose jamais dire toute la vérité au
pays de peur de l'affoler, alors qu'il ne demande qu'à la savoir et qu'il a donné
assez de preuves de sagesse pour mériter qu'on ne lui fasse pas l'injure de
le croire incapable de raisonner. Le public n'a pas été imprévoyant, ni
défiant, il ne l'est même pas devenu bien qu'il ait tout au moins des motifs
de se défier de l'imprévoyance de ceux qui ont laissé la question du charbon
en venir à ce point d'acuité. Il n'y a pas à se le dissimuler que les
expédients actuels ne sont que de faibles palliatifs : les économies de
charbon réalisées sur l'éclairage ne peuvent résoudre à présent la
difficulté. Tout le monde les accepte sans murmurer, parce qu'elles valent
mieux que rien et que l'heure n'est pas aux récriminations pour un détail
quand on traverse une crise vitale, mais nul n'ignore qu'il faudra autre
chose que des économies de bouts de chandelles pour alimenter nos usines de
guerre et notre chauffage domestique. L'économie est une mesure excellente,
mais négative ; elle ménage le combustible, mais elle n'en donne pas. Il faut
des mesures qui en donnent. 8 février 1917. Les
jours suivants furent décrétées la fermeture des grands magasins à 5 heures
trois quarts, la réduction du format des journaux, la fermeture des
confiseries et chocolateries le mardi et mercredi comme pour les pâtisseries,
enfin la limitation du menu dans les restaurants et hôtels et la réduction
des plats permis par repas à deux, dont un seul de viande. LA RÉDUCTION DES JOURNAUX
Les
journaux ne pouvaient se refuser à prendre leur part du régime d'économies
nationales qui est avec raison à l'ordre du jour. Ils n'ont pas hésité à
s'associer au désir qui leur était exprimé de les voir restreindre leur
format, ou plutôt leur nombre de pages, pour épargner du papier, c'est-à-dire
; en fait, du charbon et de l'or, également précieux au moment où nous
sommes... 11 février 1917. Des
difficultés les plus graves se produisirent au sujet du charbon, dont la
distribution laissait fort à désirer. DÉCEPTION À ÉVITER
On ne
peut pas donner ce qu'on n'a pas. Si le charbon manque, il est évidemment
impossible d'en distribuer. Mais en ce cas, il convient au moins de n'en pas
promettre. Pourquoi annoncer hier matin que du charbon sera mis en vente à
telle ou telle adresse, par les soins de l'Union des coopératives, si l'on
n'était pas sûr de pouvoir approvisionner à l'heure dite les bureaux de vente
? Pourquoi créer du mécontentement alors que le mécontentement inévitable est
déjà suffisant ? Le public ne demande pas des miracles, mais il a vraiment le
droit de demander qu'on n'accroisse pas bénévolement les souffrances dues à
la force des choses ou aux fautes passées sur lesquelles il n'est pas aisé de
revenir. Il n'y a pas de pire maladresse que de communiquer aux journaux des
notes optimistes et rassurantes qui engendrent pour le lendemain une double
déception. On paraît vraiment croire que les ménagères auxquelles on fait perdre
des matinées en vaines attentes n'ont rien de mieux à faire chez elles. C'est
du reste une vieille et déplorable habitude de toutes nos administrations que
de ne pas tenir compte de ces vulgaires contingences. Partout on fait poser les
ayants droit, sans nécessité, pour ne pas se donner la peine élémentaire de
fixer des heures et de s'y conformer soi-même. Il semble qu'une formalité
quelconque ne puisse s'accomplir dignement sans qu'une queue imposante
s'attarde devant un guichet plus ou moins fermé, qui ne s'entr'ouvre que le
plus tard et le plus lentement possible. Ce qu'on appelle l'organisation, c'est
justement la préoccupation intelligente de ne pas déranger le public pour rien,
de ne le déranger même pour quelque chose que dans la mesure la plus
restreinte, et de ne pas convoquer à la légère des gens dont on n'est pas sûr
de pouvoir satisfaire les besoins. C'est ce laisser-aller, cette indifférence
bureaucratique aux épreuves d'autrui, qui cause les protestations et qui les
justifie. Le public n'est pas déraisonnable ni exigeant ; il comprend
parfaitement les nécessités de la situation, il est prêt à subir sans plainte
les sacrifices fatalement imposés par les circonstances, mais il n'a aucun motif
d'accepter de même ceux qui s'y ajoutent par les erreurs évitables des
pouvoirs compétents. 12 février 1917. LE RECENSEMENT DU CHARBON
Pour
remédier à la rareté du charbon, il faut amener du charbon de l'étranger et
accroître la production de notre bassin national. Il faut ensuite obtenir que
les moyens de transport à l'intérieur du pays fonctionnent méthodiquement et
régulièrement. Tout ce que le gouvernement fait et fera dans cet ordre
d'idées est judicieux, efficace et rencontrera une approbation unanime. Par
contre, toute mesure qui se pique de suppléer au manque de charbon par des
réquisitions, des perquisitions et des improvisations sentimentales est vouée
d'avance à la stérilité. Nous craignons que le recensement des stocks «
dépassant les besoins de trente jours » dans les usines et chez les
particuliers ne soit dans ce cas. C'est une mesure qui passe à côté du but, et
dont la principale raison d'être est de donner à croire à ceux qui n'ont pas
de charbon que c'est la faute de ceux qui en ont. C'est un retour à la
vieille théorie, commode et simpliste, qui consiste à crier aux accapareurs
pour faire patienter ceux qui sont privés de quelque chose. On pendait jadis
les boulangers quand ils n'avaient pas de pain, au lieu de leur procurer de
la farine. Cette procédure n'a jamais conjuré une famine, pas plus que la
statistique des sacs en cave ne donnera de quoi faire bouillir une marmite
même norvégienne. S'il ne s'agissait que d'amuser les badauds en attendant
que la crise soit conjurée par des moyens plus appropriés, on pourrait considérer
comme inoffensive la petite opération à laquelle les préfets sont invités à
procéder — encore qu'il soit toujours un peu immoral de tromper le public
même pour son bien présumé. Mais les fausses mesures ont généralement
l'inconvénient de dispenser d'en chercher de bonnes. C'est pourquoi on nous
permettra de ne pas accueillir avec un silence complaisant les erreurs
économiques qui tendent à se multiplier. 2 mars 1917. Les
mesures incohérentes prises au sujet du charbon tendaient malheureusement à
être imitées en d'autres matières.
L'ART DE CRÉER LES DIFFICULTÉS
Il y a
des difficultés alimentaires, il serait miraculeux qu'il n'y en eût pas. Mais
ce qui est grave, c'est qu'au lieu de les résoudre par le bon sens et par
l'application des lois, économiques dont l'expérience a démontré le caractère
inéluctable, on les traite par des procédés empiriques et arbitraires dont le
passé a cent fois prouvé l'inefficacité. Quand un produit tend à se raréfier,
pour des raisons naturelles et impossibles à modifier par un décret, il faut
s'attendre et se résigner à le voir renchérir. Et ce renchérissement, en
intéressant les producteurs à accroître leur production, exerce une action
bien faisante, de nature à rétablir le plus tôt possible et dans la mesure du
possible entre l'offre et la demande. Que les hommes de la Révolution ne
l'aient pas compris tout de suite, qu'ils aient cru à la vertu souveraine de
la taxation, de la réquisition, de l'intervention de l'état sous tous es ses
formes, on ne saurait trop s'en étonner, car les lois économiques étaient
alors à peine connues des profanes et, les vieux préjugés sur la toute-puissance
de l'état avaient survécu à l'ancien régime. Mais
aujourd'hui, après que nous avons eu sous les yeux tant d'exemples de
l'inanité et même de la nocivité de toutes ces pratiques archaïques, comment
en sommes-nous encore à poursuivre de pareilles chimères ? Hier nous voulions
avoir des œufs avant la saison de la ponte, aujourd'hui nous voulons avoir du
beurre à bon marché alors que les bénéfices de la laiterie et de l'élevage
détournent d'en faire. On fera du beurre si l'on y a avantage, c'est-à-dire
si lion y gagne plus qu'à n'en pas faire. C'est une vérité contre laquelle
vous ne pouvez rien. Et le prix du beurre s'abaissera de lui-même quand les
conditions le permettront. Ce n'est pas une denrée qui se prête à
l'accaparement. Ce qui est bien plus à craindre, c'est le découragement,
c'est l'abstention du producteur. On nous annonce la création d'un organisme
nouveau pour134-nbattre la crise du beurre. Des personnages officiels ont été
envoyés en mission pour s'entendre avec les beurriers normands. Il serait
beaucoup plus simple et plus sûr de faire l'économie de toutes ces démarches
en laissant les marchands et les consommateurs s'arranger directement. Mais
il est écrit qu'aucune des fausses manœuvres ne sera évitée et qu'on se
donnera beaucoup de peine pour empêcher le beurre de se fabriquer et de se
vendre normalement. C'est ce qu'on appelle en style administratif « faire
quelque chose ». Que de résultats on empêche ou retarde, sous prétexte que
les circonstances exigent « qu'on fasse quelque chose » ! 1er mars 1917. Enfin
on commençait à songer sérieusement à la carte de pain, sans sortir
d'ailleurs de la période des délibérations, des consultations et des
irrésolutions. Pour le moment, on s'en tenait encore à la prescription de la vente
du pain rassis et d'une seule sorte, à dater du 25 février. LA CARTE DE PAIN
Pourquoi
pas ? Ce n'est pas d'hier que mous l'avons démandée, c'est à une époque où il
paraissait de mauvais goût de prévoir les malheurs de si loin. Le grand
danger chez nous, ce- n'est pas le spectre de la famine. Nous ne sommes
menacés de rien de tel, et ceux qui sont émus à l'idée que l'Allemagne prend
nos restrictions économiques pour des aveux de misère se troublent pour peu
de chose. Si l'Allemagne se trompe sur notre situation, c'est une erreur qui
lui-ménagera de nouveaux mécomptes, et ce n'est pas nous qui en pâtirons. Une
erreur n'est jamais salutaire. Laissons l'Allemagne à ses illusions, si tant
est qu'elle en « nourrisse » beaucoup — c'est une nourriture creuse qui ne
remplacera pas ce qui lui manque de plus substantiel. Quant à nous,
arrangeons nos affaires pour le mieux, réglons nos économies sans autre
préoccupation que celle du bien public et n'ayons peur ni des mots ni des
apparences. Ce qui donne 'à notre politique économique une allure incohérente
et décousue, c'est surtout son manque de franchise. On ménage les nerfs du
pays, qui véritablement mériterait d'être traité avec plus de virilité. C'est
toujours d'une façon oblique, indirecte, embarrassée qu'on lui annonce les
décisions qui le concernent. M. Capus le remarque ce matin même avec raison
pour la carte de pain. C'est à un député que le gouvernement en laisse
l'initiative, comme pour en décliner la responsabilité. Et on épilogue sur la
date, on a peur de paraître pressé, au lieu de se dire que si la mesuré est
utile on ne saurait la prendre trop tôt. La
décision et la netteté sont les conditions premières de toute organisation
pratique. Tout ce qui trahit l'incertitude, le tâtonnement, est inopérant et
aggrave les difficultés. Par exemple, pour les cartes de sucre, de pain, — de
charbon, si l'on en vient jusque-là, — il faut trancher tout de suite un
détail qui préoccupe beaucoup les intéressés, c'est-à-dire tout le monde.
Comment fera-t-on en cas de déplacement ? On parle déjà de transferts de
cartes, de formalités à accomplir à chaque changement de résidence. Ce serait
créer bien gratuitement des paperasseries, et favoriser sans le vouloir bien
des abus et des doubles emplois. La solution la plus simple et la plus sûre,
c'est tout bonnement de donner aux cartes d'approvisionnement un caractère
non pas local, mais national. Le porteur aura droit à sa ration de sucre, de
pain ou de charbon à l'endroit où il se trouvera, sur présentation de sa
carte personnelle et sans avoir besoin de l'échanger à chaque mairie. Mais,
dira-t-on, les fournisseurs locaux seront surpris et pourront être momentanément
démunis ! Ils ne le seront pas plus qu'ils ne le sont en temps normal. C'est
le rôle et le métier du commerçant de prévoir les afflux de visiteurs. Les
bains de mer, stations balnéaires passent chaque année par cette crise de
consommation et s'en tirent fort aisément. Ils n'ont qu'à continuer. Il n'y a
pas à craindre d'abus, d'accaparement ou de spéculations illicites puisque
les denrées soumises à ce régime restrictif ne pourront être vendues que sur
production des cartes et après détachement d'un talon justificatif.
L'approvisionnement de chaque détaillant sera ainsi renouvelé en connaissance
de cause et avec pièces à l'appui. Le transfert des cartes ne changerait
d'ailleurs rien à la difficulté, s'il en subsiste çà et là. Qu'on parte bien
de cette idée qu'il faut, en matière économique, recourir aux solutions
franches et libérales, sans complications bureaucratiques. Les intérêts
privés s'en trouveront bien et aussi l'intérêt général. 3 mars 1917. De
différents côtés, on émettait l'idée pratique que le meilleur moyen de
remédier à l'insuffisance de certaines denrées était d'en augmenter la
production. Mais les grandes administrations paraissaient peu disposées à prêcher
d'exemple. DONNEZ L'EXEMPLE
Tout le
monde se préoccupe avec un zèle louable de favoriser la production des
denrées alimentaires. Collégiens et lycéennes consacrent leurs journées de
congé à la propagation de la pomme de terre et un appel très judicieux d'un
groupe de femmes du monde recommande de mettre en cultures utiles les
terrains d'agrément. A côté de cette activité dévorante on est un peu surpris
de l'inertie routinière dont font preuve certains grands services publics qui
auraient dû donner le bon exemple. La Ville de Paris, qui est aussi une
grande dame, et qui dispose de beaucoup de terrains d'agrément, ne paraît
nullement empressée à suivre le mouvement. On épand sur les pelouses du Bois de
Boulogne, un généreux fumier destiné, non pas à les transformer en fertiles
guérets, mais simplement à en revivifier le gazon fatigué. Partout ailleurs
les jardiniers municipaux sont en train de refaire les plates-bandes avec
grand soin pour y repiquer les géraniums traditionnels. Tout cela dénote une
tranquillité d'esprit digne de Rome, — ou peut-être de Byzance. N'y a-t-il
pas quelque contradiction à recruter à cor et à cri une main-d'œuvre, volontaire
et inexperte pour mettre en valeur des terres en friche, alors qu'on laisse
improductifs, au point de vue utilitaire, des espaces cultivés à grands frais
par des spécialistes évidemment distingués ? On ne dira pas ici que ce sont
les bras qui font défaut, ni les engrais., puisque ces bras et ces engrais ne
manquent pas pour un travail de luxe. Les femmes du monde dont nous avons
signalé l'appel, au lieu de se plaindre en l'air de l'insuffisance de
main-d'œuvre commencent par utiliser pratiquement celle dont elles disposent.
Que la Ville fasse comme elles. Mme de Sévigné faisait faner tous ses gens à
l'époque des foins et trouvait encore moyen d'écrire une lettre charmante à
cette occasion. Nous n'en demandons pas tant au service des jardins
municipaux, mais si ceux qui le dirigent ont le droit de ne pas écrire comme
la marquise, ils devraient au moins avoir à cœur d'être plus forts qu'elle en
horticulture. On volera les légumes municipaux, nous dira-t-on. Quand Louis
XVI fit semer des pommes de terre à Grenelle il les fit garder pour donner
envie au public de goûter du fruit défendu. On les garda de jour, pour les
laisser piller la nuit. Il n'y a plus besoin aujourd'hui-de convertir le
public à la pomme de terre on la gardera donc même un peu la nuit. Il est encore
plus facile, après tout, de garder les jardins de Paris que de garder les
champs à la campagne. 8 mars 1917. LA MAIN- D'ŒUVRE SCOLAIRE
Les
collégiens répondent avec entrain à l'appel qui leur a été adressé, au nom de
l'agriculture, de plus en plus privée de bras. Ne croyez pas qu'ils cèdent
uniquement au goût de la nouveauté ; à la séduction de l'imprévu. Ce n'est
pas le côté sportif de la culture qui les amène à donner leur adhésion, c'est
la réflexion, et ils se rendent parfaitement compte qu'il ne s'agit pas d'un
nouveau jeu. Même ceux qui connaissent les Géorgiques savent fort bien qu'il
n'est pas question d'en mettre en scène un épisode ou de reproduire à l'usage
du cinéma éducateur « le geste auguste du semeur ». Ce n'est pas un « geste »
qu'on leur demande, mais une action. Il faut donc que cette action soit
pratiquement organisée de manière à donner tout ce qu'on en peut légitimement
obtenir, mais sans ambitions disproportionnées. Ces jeunes gens ne peuvent ni
abandonner leurs études, ni s'en aller au loin former des colonies agricoles où
la vie de plein air, même rural, ne serait pas toujours sans inconvénient.
Des adolescents de 13 à 16 ans ne sauraient„ nous écrit un des apôtres de
l'œuvre, mais un apôtre prudent, « être exposés ni à l'injuste méfiance des uns
ni à l'excessive bienveillance des autres ». C'est pourquoi la main-d'œuvre
scolaire doit trouver surtout un emploi local et sédentaire. On l'a du reste
compris, non seulement à Paris, mais un peu partout. C'est le terrain proche qu'on
donne à défricher et à cultiver aux équipiers bénévoles. Ils suivront ainsi
le progrès de leurs semailles, s'y intéresseront, apprendront sur le terrain
bien des choses qu'on ne comprend pas dans les livres, prendront le goût des choses
de la terre, qui est le plus sain qu'on puisse inculquer à la France de
demain, et auront conscience d'avoir contribué utilement à la victoire que
leurs frères aînés gagnent sur le front. Tout cela, qui n'est pas peu, on
peut l'attendre du volontariat scolaire ; en demander davantage, ce serait
courir au-devant de déceptions. Nous notons avec plaisir que la « Ligue
pour le retour à la terre », qui donnera à la Sorbonne une matinée inaugurale
jeudi, s'exprime sur ce point comme nous-mêmes. 14 mars 1917. POUR LE TRAVAIL AGRICOLE
Il faut
produire, tout le monde le répète, tout le monde y invite le voisin, et il
n'est question que de mesures à prendre en faveur du travail agricole.
Malheureusement les faits ne répondent pas toujours aux déclarations. Le travail
agricole est difficile à réorganiser quand il a été une fois interrompu
chacun a remarqué que le rendement des permissionnaires agricoles occupés
hors de chez eux est, sans mauvaise volonté de leur part, très inférieur à ce
que donnerait le même homme dans sa propre exploitation. La conclusion, d'est
qu'il faut, le plus possible, laisser à leur place les travailleurs agricoles
dont la présence à l'armée n'est pas indispensable, et c'est le cas, on peut
le dire sans manquer de respect envers l'autorité militaire, d'un bon nombre
d'auxiliaires. N'est-il pas déraisonnable et inintelligent, par exemple,
d'employer à compter du linge ou à ranger des godillots, quand il n'encombre
pas l'infirmerie, tel chef d'exploitation de santé chancelante, dont
l'absence est cause qu'une ferme ne sera pas cultivée ? De
pareils exemple ne sont pas rares. En voici un qu'on nous signale avec tous
les détails. Il s'agit d'une ferme en pays industriel, non loin du front,
spécialement aménagée pour la production du lait. Elle compte soixante
vaches, six bœufs, deux chevaux, un mulet, vingt-cinq hectares de terres de
labour, autant de prairies, et deux cents hectares de bois. En temps normal,
elle a comme personnel masculin un, charretier, sept hommes de peine et sept
bûcherons. Il y reste présentement un bouvier, trois hommes de peine et un
bûcheron. C'est peu, mais avec de la bonne volonté, en mettant-chacun à
toutes mains, on arrive encore à cultiver et à fournir de lait une région qui
n'en a guère d'autre (290 litres par jour). Malheureusement le bouvier, qui n'a jamais
fait de service militaire à cause d'une ankylose du coude, vient d'être, à la
dernière visite, pris comme auxiliaire. On peut douter des services qu'il
pourra rendre comme auxiliaire, mais ceux qu'il rend comme ouvrier agricole
ne sont pas douteux. Son départ paraît devoir entraîner la fermeture de la
ferme et particulièrement la disparition du troupeau bovin. On cherchera
ensuite du lait à cor et à cri. Tout cela est-il d'un bon calcul au point de vue
de l'intérêt général ? Certes
la défense nationale prime tout, mais la défense nationale n'est pas seulement
sur le front. Et il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'un homme à rappeler du
front, où celui-ci n'est pas allé et n'ira jamais. Ces cas d'espèce sont
assurément difficiles à régler par une circulaire générale, mais l'industrie
agricole n'est pas moins vitale pour l'instant que toute autre. Elle demande
à être aidée autrement que par des phrases. Un bouvier ne peut, parait-il,
être mis en sursis d'appel, même s'il est auxiliaire. Les « instructions » ne
le permettent pas, a répondu le préfet. Ne semble-t-il pas pourtant que c'est
ce qu'exige l'intérêt général bien compris ? 3 mai 1917. Au même
ordre d'idées se rattache la question de l'avance de l'heure en été, mise à
l'essai trop tardivement en 1916, et dont on commença à se préoccuper dès le mois
de janvier 1917. L'AVANCE DE L'HEURE
Nous
avons été des premiers à préconiser l'avance de l'heure qui a été appliquée
trop tardivement l'an dernier, mais néanmoins avec un succès désormais
incontesté. La nécessité des économies d'éclairage étant encore plus
impérieuse en 1917 qu'en 1916, un nouveau projet de loi a été déposé pour
procéder de nouveau au déplacement de l'heure officielle. Rien de mieux, et
aucune opposition ne se produira sans doute sur le principe. Mais la date ?
Il semblait entendu que « l'heure d'été » irait du 1er avril au 1er octobre. Il
est question maintenant de prendre un point de départ, plus précoce, le 15
février, par exemple. Nous avouons que cette date nous paraîtrait prématurée.
L'économie d'éclairage du soir serait partiellement détruite par un
supplément d'éclairage — et de chauffage — le matin. Au 15 février, le jour
n'a même pas augmenté d'une heure le matin sur le jour le plus court. Où est
l'intérêt de se remettre dans la situation du 22 décembre ? Il convient
d'éviter tout ce qui aurait l'air d'une brimade sans avantage suffisant,
brimade dont seraient victimes les gens qui se lèvent tôt par obligation
professionnelle, c'est-à-dire ceux précisément auxquels on n'a aucun reproche
à adresser. En temps normal, l'heure « d'été » paraît parfaitement délimitée
par le semestre d'été, du 1er avril au 1er octobre. En temps de guerre, pour
ne négliger aucune économie, même modeste, on peut avancer d'une quinzaine,
partir du 15 mars, si l'on veut, mais aller au-delà risquerait d'être inutile
et de faire tort à une idée juste sans profit pratique. En tout cas, il
semble qu'il serait bon que cette modification, quelle qu'elle soit, se fit
d'accord avec l'Angleterre et avec l'Italie, et à la même date, pour
simplifier la transition, surtout en ce qui concerne les communications et
les correspondances de trains, l'heure anglaise restant la nôtre, et l'heure
italienne restant en avance d'une heure comme à présent. 24 janvier 1917 L'AVANCE DE L'HEURE
Les
solutions simples sont les seules possibles quand il s'agit de questions qui
touchent tout le monde. C'est pourquoi les solutions les plus ingénieuses,
les plus élégantes au sens scientifique, ne sont pas les meilleures pour la
modification de l'heure. L'idée présentée par M. Lecornu à l'Académie des
Sciences est dans ce cas. Il s'agirait de gagner chaque jour 30 secondes — ou
de les perdre, suivant la saison — sans même s'en apercevoir, grâce à des
montres et à des horloges réalisant automatiquement cette avance ou ce retard
à partir de la date voulue. L'idée est curieuse et séduisante, et c'est à ce
titre que M. Lecornu l'a exposée, — plutôt que proposée, — mais quand on voit
combien on obtient difficilement que les montres et horloges, même à l'Institut,
marchent convenablement sans cette complication, on est un peu inquiet de ce
que donnerait une pareille exigence. Les Japonais d'autrefois — et les
Babyloniens d'un autrefois encore plus lointain — en usaient, paraît-il, de
la sorte. Nous n'en doutons pas, puisque l'assyriologie le proclame, mais il
est probable qu'ils ne se réglaient pas, dans la vie courante, à trente
secondes près. Au point de vue pratique, le système du brusque déclenchement
d'une heure a fait ses preuves. Il a été compris et somme toute accepté sans
difficulté cet à-coup n'a provoqué aucun à coup. Chacun a fait comme M.
Darboux, chacun a suivi philosophiquement le mouvement général. L'éminent secrétaire
perpétuel n'a pas seulement donné là un bon exemple, il, a donné aussi hier
un excellent conseil, celui de se concerter entre alliés pour opérer la
modification le même jour. C'est ce que nous avons toujours demandé et l'Académie
des Sciences a décidé d'appeler l'attention des pouvoirs publics sur ce
point. Rien de mieux, et tout le monde est ici d'accord. Quant à la date de
début et de clôture de l'heure d'été, elle devrait, si l'on tient à se placer
sur un terrain à la fois scientifique et pratique, coïncider avec les
équinoxes de mars et de septembre, qui marquent précisément les limites de la
période où le soleil est plus de douze heures au-dessus de l'horizon — soit
du 22 mars au 22 septembre. 7 février 1917. L'AVANCE DE L'HEURE
Elle
n'avait été tentée l'an dernier qu'à titre d'essai. La proposition de loi
actuellement soumise aux Chambres a un caractère définitif. Chaque année,
automatiquement, l'avance de l'heure commencerait le premier dimanche d'avril
et cesserait le dernier dimanche de septembre. Mais, exceptionnellement,
pendant la durée de la guerre, le gouvernement resterait libre de fixer par
décret les dates d'ouverture et de clôture de l'heure d'été, de manière à
porter au maximum l'économie réalisable. Telle est la conclusion du rapport
présenté par M. Malavialle, au nom de la commission de l'enseignement. La
commission suggère comme point de départ, pour cette année, le dimanche 4
mars. Ce serait un peu tôt en temps normal, car le lever matinal, s'il n'est
pas pénible en été, l'est manifestement en saison froide, et la catégorie des
travailleurs forcés par leur occupation de se lever avant les autres ne doit
pas être sacrifiée sans nécessité. Mais en temps de guerre l'économie primé tout,
et chacun acceptera sans rechigner cet ennui momentané du moment qu'il est
déclaré d'utilité publique. Or, cette utilité n'est plus contestée. Il n'a
pas été possible de dresser un tableau exact des économies réalisées l'an
dernier, l'heure d'été n'ayant débuté que le 15 juin. Cependant les
renseignements fournis à la commission, encore que fragmentaires et
incohérents, permettent d'affirmer que l'économie de charbon a été
appréciable. Une note du sous-secrétaire d'État des inventions évalue cette
économie à dix-huit mille tonnes de charbon par mois pour le gaz et à la
moitié pour l'électricité. A Paris, l'économie de gaz a été de 6 % et celle
de l'électricité de 15 %, seulement pour l'éclairage, bien entendu. D'après
toutes les données recueillies on admet que, cette année, l'économie sera de 60.000
tonnes par mois, l'un dans l'autre, pour les six ou sept mois où l'avance de
l'heure peut « jouer utilement ». Ce n'est pas à dédaigner, et les Chambres
ne feront pas attendre, espérons-le, le vote qui leur est demandé. Espérons
aussi que les gouvernements alliés ne tarderont pas non plus à se mettre
d'accord sur la date de départ, accord sans lequel la réforme créerait
d'inutiles complications pour les relations internationales. Nous pourrons
ainsi conserver l'avantage de l'unification de l'heure par les fuseaux
horaires, acquis depuis la loi du 9 mars 1911 — une faute d'impression dans
le texte de l'article indique 1916 —, en le combinant avec l'avantage des
économies d'éclairage assuré par la loi nouvelle. 15 février 1917. Finalement,
l'avance de l'heure entra en vigueur le 25 mars, pour finir le 7 octobre,
d'après la loi du 19 mars, autorisant le gouvernement, pendant la durée de la
guerre, à avancer l'heure légale d'une heure « entre le premier dimanche de
mars et le premier dimanche d'octobre ». Les
partis socialistes des pays alliés, à défaut d'une réunion internationale
avec les camarades d'outre-Rhin, songeaient à un congrès interallié, lequel
se heurtait lui-même à la grosse difficulté de savoir si les socialistes kienthaliens
y seraient admis ou si les socialistes patriotes en seraient exclus. La
polémique sur ce point dura plusieurs semaines. LES RÉSOLUTIONS DES SOCIALISTES BELGES
Lai
parti ouvrier belge a pu rédiger et faire parvenir à qui de droit les
instructions destinées à ses mandataires en vue de la prochaine, conférence
socialiste des Alliés. Ces instructions, qui viennent du pays envahi, sont
empreintes du même caractère de tenace résolution et d'immuable fidélité aux
principes du droit dont la protestation contre les déportations avait donné
un modèle. Les socialistes belges, tout en restant attachés à leurs
doctrines, entendent continuer à n'avoir aucun rapport en ce moment avec les
anciens « camarades » d'outre-Rhin. Si jamais ils les rencontrent en
tête-à-tête, ce sera pour leur demander compte de leur attitude au sujet de
la violation de la neutralité belge et au sujet des atrocités commises en
Belgique, notamment en ce qui concerne les déportations. Les socialistes
belges savent fort bien que les Scheidemann et autres ne leur refuseraient
pas, le cas échéant, des « déclarations vides d'effet », pour escroquer une
paix dont leur pays a besoin. Mais ils savent ce qu'elles valent et ne
veulent pas en être dupes. Ils ne veulent pas l'être davantage des
socialistes neutres qui, avec l'autorisation sinon la subvention du
vainqueur, viennent soi-disant se renseigner sur le sort de la Belgique «
sans éprouver l'irrésistible besoin de saluer et de consulter leurs camarades
dans la détresse. » Les neutres de ce genre ont un faux nez de socialistes et
un faux nez de neutres. Le
terrain ainsi déblayé, les socialistes belges posent les conditions
préalables de toute paix digne de ce nom. Elle ne peut résulter que de la
défaite des agresseurs. Elle ne peut ensuite être basée que sur « les
aspirations nationales légitimes des peuples conquis ou opprimés ». Après
cela, le parti ouvrier belge espère que la paix pourra être garantie par
l'arbitrage obligatoire avec sanction économique et même militaire, s'il le
faut, contre les perturbateurs éventuels du repos du monde. Quant aux mesures
de l'après-guerre, les socialistes belges, favorables au libre-échange,
remède à la cherté de la vie, entendent pourtant ne pas se laisser leurrer
par des mots. Ils admettent toute concurrence, sauf la « concurrence
déloyale » de ceux qui commencent par dépouiller de leur matériel et de leurs
matières premières leurs futurs concurrents ceux-là, n'y a pas à les traiter
sur le pied d'égalité jusqu'à réparation du dommage causé. Enfin, les
socialistes belges proclament la nécessité de réduire le plus tôt possible
les dettes écrasantes que la guerre laissera derrière elle. Ils voient,
naturellement, cette réduction dans un système d'impôts conforme à leurs
opinions, et ils ne s'étonneront pas qu'on puisse sur ce point avoir des
conceptions financières plus larges et plus libérales ; mais tout en faisant
la part de ce qui subsiste d'utopies et de préjugés de classe dans leur état
d'esprit, cet état d'esprit n'en est pas moins dans l'ensemble
remarquablement judicieux et bien inspiré. Aux « frères » allemands de s'en
imprégner s'ils prétendent un jour rentrer dans le concert du socialisme — ou
tout simplement du monde civilisé. Jusqu'ici, ils ne sont pas sur le chemin. 11 janvier 1917. L'EMBARRAS DES SOCIALISTES FRANÇAIS
M.
Bissolati rectifie l'interview publiée par une agence, d'après laquelle il se
serait plaint de ce que les socialistes italiens interventionnistes, dont il
est un des plus éminents, ne fussent pas invités à la conférence socialiste «
interalliée » qui va se tenir à Paris. Il déclare aujourd'hui qu'il n'a
exprimé « aucune plainte de ce genre », sachant que cette conférence « devait
être réglée d'une façon anachronique », d'après une procédure établie avant
la guerre et qui ne tient pas compte de cette « grande réalité ». L'Humanité,
non sans un visible embarras, utilise cette rectification, qui ne rectifie
rien quant au fond des choses, pour expliquer que Bissolati et ses amis — les
socialistes réformistes — ne sont pas formellement écartés. C'est la
conférence qui en décidera. Mais M. Renaude ! espère, et le laisse entendre, qu'ils
ne demanderont pas à être admis, ce qui évitera à la conférence de prendre
une attitude négative, difficile à faire accepter au public. M. Bissolati
paraît d'ailleurs désireux de ne pas abuser de l'embarras où se trouverait la
conférence, car il déclare préférable, lui aussi, que la question ne soit pas
posée. Il est donc probable que la conférence socialiste interalliée n'aura
pas à exclure les socialistes italiens qui sont vraiment nos alliés, mais il
n'en restera pas moins qu'elle ne s'ouvrira qu'aux socialistes italiens — sans
parler des autres — dont toutes les tendances sont favorables à l'Allemagne. « Nous
sommes liés par les résolutions des Congrès antérieurs, répondent nos
socialistes, nous faisons comme on devait faire au Congrès de Vienne. » C'est
justement cela qu'on leur reproche. Ils font comme on devait faire à Vienne,
comme on avait décidé de faire alors que la guerre n'existait pas. De ce « fait
nouveau » ils font abstraction, ou le considèrent comme négligeable. Si leurs
intentions sont méconnues, à qui la faute ? S'ils sont dans l'embarras, qui
les y a mis ? Qui les forçait à tenir à Paris une conférence « interalliée »
où ne peuvent siéger que ceux qui ne sont pas pour les Alliés, et qui n'en
font pas mystère ? 23 février 1917. L'EMBARRAS DES SOCIALISTES FRANÇAIS
Ce ne
sont plus seulement les socialistes majoritaires qui commencent à se sentir
gênés par les conditions où parait- devoir s'ouvrir la prochaine conférence
socialiste interalliée. Les minoritaires eux-mêmes sentent rôder autour d'eux
des intrigues tendant à les mener plus loin que certains d'entre eux
n'auraient voulu aller. On veut les mener à Kienthal, même ceux qui ont
refusé de faire le voyage. L'Humanité de ce matin signale une circulaire émanant
d'un Comité pour la défense du socialisme international, qui souligne
cruellement le désaccord entre les deux fractions du parti, et conseille aux
députés de la minorité pacifiste de se séparer des camarades majoritaires en
ce qui concerne la guerre et notamment le vote des crédits. Qui a envoyé ce
papier à toutes les Fédérations ? De quel droit ses auteurs parlent-ils au
nom de la minorité ? Par quel abus se sont-ils permis de faire figurer parmi
les signataires « le citoyen Parvy, secrétaire des élus minoritaires, dont
ils n'ont reçu aucun mandat » ? Ce n'est pas nous qui posons ces troublantes
questions, c'est M. Pressemane, un des députés de la minorité. M. Renaudel ajoute
que ce document ne dit mot de la nécessité de la défense nationale, et
préconise en réalité « une paix sans condition », c'est-à-dire la paix que
l'Allemagne victorieuse espérait nous dicter. Tout cela est vrai, mais tout
cela était inévitable du moment qu'on acceptait le principe d'une conférence
interalliée, réglée par les décisions des Congrès internationaux d'avant la
guerre ou l'influence allemande était tout-puissant. Cette « action trouble »
dit mélancoliquement M. Reno del nous a enlevé déjà « une part d'action et
d'influence sur les événements ». Ce n'est pas à nous à le déplorer, mais
comment s'en étonner ? Comment le public ne serait-il pas entraîné peu à peu
a une certaine suspicion en voyant combien l'attitude des socialistes qui ont
le sens des nécessités nationales reste molle et fléchissante vis-à-vis de
ceux qui font, inconsciemment ou non, le jeu de l'ennemi ? La Conférence
imprudemment promise, et qui se prépare sous de tels auspices, ne pourra,
suivant toute probabilité, qu'accentuer cette mauvaise impression. 25 février 1917. L'ABSTENTION DÉS SOCIALISTES ITALIENS
Le
parti socialiste italien officiel — c'est-à-dire celui qui était et qui est
demeuré hostile à l'intervention italienne dans la guerre actuelle — a décidé
de ne pas participer à la conférence socialiste interalliée de Paris. Cette
attitude est on ne peut plus naturelle. Un parti socialiste hostile aux Alliés
n'a rien à faire, par définition, dans une conférence qui se qualifie
d'interalliée. Si les socialistes officiels italiens l'ont compris
d'eux-mêmes, on ne peut que les en féliciter. Si on le leur a donné à
entendre discrètement, on ne peut qu'approuver ceux qui ont eu cette
judicieuse idée, Il est vrai que la raison de leur abstention, donnée par les
intéressés eux-mêmes, n'est pas celle que nous venons d'indiquer. Leur
Congrès, qui se tient présentement à Rome, déclare ne pouvoir participer à la
conférence de Paris parce que les socialistes italiens interventionnistes y
sont également invités et y disposeront de deux voix, alors qu'il leur en
restera quatre à eux-mêmes. A prendre au pied de la lettre cette
récrimination, on voit que l'esprit de conciliation et de camaraderie n'est
pas la caractéristique des socialistes qui se piquent d'être pacifistes. Ils
ne le sont que quand il s'agit de l'Allemagne et de la socialdémocratie de Berlin.
Quoi qu'il en soit des vrais motifs de l'abstention des socialistes inféodés
aux empires du centre, il faut souhaiter — et la majorité des socialistes
français le souhaite sans doute avec nous — qu'elle soit définitive. 28 février 1917. LES DISCUSSIONS SOCIALISTES
La
presse et le pays n'accordent qu'une attention très distraite aux palabres
socialistes. Les socialistes ont le droit de n'être pas d'accord et de
chercher à le devenir à force de s'expliquer, mais la galerie a l'impression
que du flot de leurs paroles ne naît pas la lumière et encore moins l'union.
Les socialistes français ne s'entendent pas entre eux parce qu'il en reste
encore parmi eux un grand nombre qui ont gardé le pli savamment donné aux
camarades étrangers par la socialdémocratie allemande. Ils sont pliés à l'admiration
naïve et soumise à l'égard de tout ce qui vient d'outre-Rhin. Les socialistes
n'étaient pas seuls à éprouver qui se qualifie d'interalliée. Si les
socialistes officiels italiens l'ont compris d'eux-mêmes, on ne peut que les
en féliciter. Si on le leur a donné à entendre discrètement, on ne peut qu'approuver
ceux qui ont eu cette judicieuse idée, Il est vrai que la raison de leur
abstention, donnée par les intéressés eux-mêmes, n'est pas celle que nous
venons d'indiquer. Leur Congrès, qui se tient présentement à Rome, déclare ne
pouvoir participer à la conférence de Paris parce que les socialistes
italiens interventionnistes y sont également invités et y disposeront de deux
voix, alors qu'il leur en restera quatre à eux-mêmes. A prendre au pied de la
lettre cette récrimination, on voit que l'esprit de conciliation et de
camaraderie n'est pas la caractéristique des socialistes qui se piquent
d'être pacifistes. Ils ne le sont que quand il s'agit de l'Allemagne et de la
socialdémocratie de Berlin. Quoi qu'il en soit des vrais motifs de
l'abstention des socialistes inféodés aux empires du centre, il faut
souhaiter — et la majorité des socialistes français le souhaite sans doute
avec nous — qu'elle soit définitive. 28 février 1917. LES DISCUSSIONS SOCIALISTES
La
presse et le pays n'accordent qu'une attention très distraite aux palabres
socialistes. Les socialistes ont le droit de n'être pas d'accord et de
chercher à le devenir à force de s'expliquer, mais la galerie a l'impression
que du flot de leurs paroles ne naît pas la lumière et encore moins l'union.
Les socialistes français ne s'entendent pas entre eux parce qu'il en reste
encore parmi eux un grand nombre qui ont gardé le pli savamment donné aux
camarades étrangers par la socialdémocratie allemande. Ils sont pliés à l'admiration
naïve et soumise à l'égard de tout ce qui vient d'outre-Rhin. Les socialistes
n'étaient pas seuls à éprouver Finalement,
la conférence qui devait se tenir à Paris les 15, 26 et 17 mars, fut ajournée
« vu les difficultés pratiqués d'aboutir à l'entente indispensable pour un
fonctionnement régulier d'une conférence vraiment représentative de toutes
les forces socialistes organisées dans les pays de l'Entente ». A
travers tous ces incidents, la situation ministérielle restait chancelante.
Le ministère sortit cependant victorieux d'un grand débat sur la question de
l'alimentation et spécialement du blé. LES FAITS QUI PARLENT
La
Chambre a commencé hier --- et continuera aujourd'hui — un débat sur la
question de l'alimentation en général et du blé en particulier. Le public est
très naturellement porté à croire qu'un tel débat est inutile et que tout ce
qu'on dira ne vaut pas le travail d'une charrue conduite par un homme du
métier. Il ne faut rien exagérer, pas même la stérilité des discours
parlementaires. En réalité, la Chambre est en train de faire son éducation
économique ; au contact des réalités, elle commence à comprendre certaines
vérités que la Convention a découvertes, elle aussi, après les avoir tout
d'abord dédaigneusement méconnues, et il est intéressant de constater que
personne ne se fait plus l'apôtre aveugle de la taxation, de la réquisition
et de toutes ces « lois du maximum » qui tentent les étatistes de tous les
temps, et qui n'ont jamais donné que des déboires parce que les lois de la
nature sont plus fortes que les décrets des assemblées. Nous
n'en sommes pas encore à la simple et austère vérité, et le miroir symbolique
que cette déesse de bon conseil tend à ceux qui la consultent est encore un
miroir brisé. On s'aperçoit que la taxation ne crée pas le produit et que la
réquisition l'empêche de naître, ce qui est le commencement de la sagesse
économique, mais on se figure encore qu'on peut corriger la taxation par des
primes et qu'on peut : tirer de la réquisition un bénéfice momentané. D'un
coup de baguette Moise fit ainsi jaillir l'eau du rocher, mais le fait a
toujours été cité comme un miracle et Moïse était le chef d'un gouvernement
théocratique. Nous ne demandons ni n'espérons rien de tel de nos gouvernants
d'aujourd'hui. Qu'ils se contentent de ne pas empêcher les moissons de jaillir
du sol, comme c'est l'effet inévitable des mesures mal conçues. Après avoir
taxé le blé à un prix tel qu'il y avait avantage à cultiver autre chose, on
est surpris de voir diminuer la surface des terres emblavées. On va
maintenant donner des primes pour stimuler la production défaillante, mais le
mal qui a été fait ne se réparera pas si vite qu'il a été commis. Au
fond, on est prisonnier d'une idée fausse, qui remonte au début de la guerre.
On veut, alors que tout a augmenté dans des proportions inouïes, maintenir
immuable le prix du pain. On fait comme dans l'ancienne Rome, on vend le pain
à perte au peuple souverain. Mais pour qu'il n'en coûte pas trop à l'État, on
cherche à faire supporter une part de ce sacrifice à la culture. La
vérité vraie, la voilà. Le remède — auquel on n'est peut-être pas encore
décidé à recourir, mais en dehors duquel on est condamné à de vagues
expédients — c'est de vendre le pain, comme le vin, comme la viande, comme le
charbon, le prix qu'il vaut. On craint d'imposer par là une charge au public,
mais cette charge il est bien forcé de la subir pour toutes les autres
denrées, et dans l'augmentation actuelle du coût de la vie il semble qu'on
attache une importance disproportionnée à une hausse éventuelle du pain. Nous
raisonnons comme à l'époque où le pain était la base de l'alimentation et là
grosse dépense d'un ménage peu fortuné. Il y a là un état d'esprit qui ne
répond plus aux conditions actuelles, mais qui persiste par atavisme
automatique. Si l'on dressait le budget d'une famille ouvrière, on verrait le
peu que représente la dépense du pain dans l'ensemble de la vie. La moindre
baisse sur la pomme de terre, la viande ou le combustible serait de plus de
conséquence qu'une économie de ro centimes par kilogramme de pain. Mais les
mots sont plus forts que les raisonnements : alors que tout est hors de prix,
le spectre médiéval du « pain cher » reste le croquemitaine des
temps modernes. Naturellement
le gaspillage, dont on se plaint avec raison, serait découragé et enrayé par
le renchérissement normal du blé et du pain. Il ne serait plus nécessaire de prendre
des mesures comminatoires — et vaines — contre ceux qui en donnent aux
volailles ou au bétail, si la loi naturelle de l'offre et de la demande
exerçait librement son action modératrice. On agit toujours plus ou moins
comme si les lois économiques étaient des inventions d'économistes sur
lesquelles ils pourraient rabattre quelque chose avec un peu de bonne
volonté. Autant demander au baromètre d'empêcher la neige de tomber. Tant
qu'on ne voudra pas envisager la vérité en face, on aura des mécomptes. Ce n'est
pas à dire qu'il faille rejeter les palliatifs comme la carte de pain, la
restriction de la pâtisserie, le mélange de farines diverses à la farine de
blé. Tout cela peut servir d'utile adjuvant pour doubler le cap de la
prochaine récolte, seulement l'essentiel est et restera d'encourager la production.
Et l'on y réussira, non par des procédés artificiels comme les primes, mais
en assurant au producteur, — dans la mesure où d'autres nécessités encore
plus impérieuses ne s'y opposeront pas, — d'abord les facilités de main-d'œuvre,
de transports et de liberté de travail sans lesquelles il ne peut rien faire,
et ensuite la légitime et intégrale rémunération de ses efforts. 9 mars 1917. LA FORCE DES CHOSES
Le
cours d'économie politique institué au Palais-Bourbon a continué hier avec un
certain succès. La Chambre commence à s'intéresser à tout cet ordre de
questions qui ont, pour beaucoup de ses membres, l'attrait de la nouveauté.
Certaines vérités, qui avaient jusqu'ici le grand malheur de passer pour
rétrogradés, parce qu'elles contrariaient les habitudes de paresse d'esprit
chères aux politiciens de tous les temps, commencent à se faire écouter, en attendant
qu'elles se fassent accepter. M. de Monzie et M. Fernand David ont été
d'accord pour constater l'inefficacité des expédients économiques hâtivement
improvisés jusqu'ici. Ils ont enregistré à leur tour la faillite de la
taxation, même complétée par la réquisition, sans laquelle la taxation n'est
rien, et avec laquelle elle n'est pas beaucoup. M. de Monzie a été jusqu'à
nier les classiques « scandales de l'accaparement », ce qui est presque un
manque de respect aux vieilles traditions révolutionnaires. Il est dur de renoncer
à une explication commode et rituelle ; la Chambre cependant n'a pas bronché.
Ce sont là des symptômes d'un esprit nouveau, dont il serait injuste de ne
pas faire compliment à la Chambre. Elle désire —.et elle permet, ce qui est
bien plus méritoire — qu'on lui dise la vérité. Deux
points surtout ressortent des débats d'hier, qui sont loin d'ailleurs d'avoir
épuisé le sujet. Le premier point, c'est qu'on n'arrivera à rien si on ne
laisse jouer les libres lois de l'offre et de la demande. On ne pourra
stimuler efficacement la production du blé en France que si on laisse au
producteur le bénéfice normal et entier de son travail. M. Fernand David en a
donné un exemple saisissant. En Suisse, l'État s'est gardé de peser sur les
cours. Le blé vaut maintenant 50 francs le quintal. Qu'est-il arrivé ? La
production a aussitôt passé de 700.000 quintaux à 1 million 100.000. Elle a
augmenté de plus de 50 %, simplement parce que le cultivateur a eu intérêt à
faire du blé à outrance. En France, le quintal de blé a été taxé à 33 francs.
Le paysan a dirigé ses efforts vers d'autres cultures et la production du blé
est tombée de 77 millions de quintaux en 1914 à 61 millions pour 1915 et 58
millions pour 1916, — que nous n'atteindrons certes pas pour la prochaine
récolte. Qu'il y ait à cette baisse d'autres raisons, tout le monde le sait
et tout le monde les connaît, — elles sont l'effet inéluctable de la guerre,
— mais la taxation y a gratuitement ajouté une cause supplémentaire de
régression. Et
pourquoi cette taxation, pourquoi a-t-il voulu contre vents et marées
maintenir ce bas prix du blé, contraire à la nature des choses et à la vérité
commerciale ? Nous l'avons dit hier, et les interpellateurs ne l'ont pas davantage
dissimulé. C'est qu'on a voulu maintenir à un bon marché artificiel le prix
du pain. Le pain en Suisse coûte 0 fr. 64 le kilogramme, comme c'est normal
quand le blé vaut 50 francs le quintal. Chez nous, on a considéré comme un
dogme que le pain ne devait pas dépasser 45 centimes. Pour y parvenir, l'Etat
cède à perte le blé qu'il achète au dehors, mais cherche à ne pas perdre sur
celui qu'il achète M'intérieur, ce qui revient à dire que, pour ce der- nier,
il essaye de faire supporter la perte par le producteur. Celui-ci se dérobe,
et vous êtes obligés à présent de courir après lui, à grand renfort de
primes. On propose de lui allouer 7 francs de prime par quintal, ce qui remet
le quintal à 40 francs. Mais tout cela ne vaut pas lé simple jeu du commerce
ordinaire. Tout cela suppose des formalités, des contrôles, des délais. Le
paysan a horreur de toutes ces complications. Il aime à faire ses affaires
lui-même et à toucher son argent quand il livre sa marchandise. Les offres
enfarinée de l'État taxateur et réquisiteur lui laissent de la méfiance. Acheminons-nous
vers les solutions franches et simples. M. de Monzie a cru pouvoir annoncer
que le gouvernement allait renoncer à la fixation sacrosainte du prix du pain
à 45 centimes. Il a rappelé que le maire de Lyon vient de suivre le conseil
de la Chambre de commerce de cette ville qui, le ter février dernier,
demandait le relèvement du pain de 48 centimes à 52. Ce que M. Herriot a déjà
accepté de faire comme maire de Lyon présage ce qu'il sera amené à faire
comme ministre du ravitaillement. On en viendra peu à peu à la conception
saine et réfléchie des nécessités présentes. La forée des choses s'impose.
Malheureusement, bien des déboires auraient été évités, si rée avait commencé
par entendre la voix de la raison. M. Herriot, qui a dédié son dernier volume
à Colbert, aurait été mieux inspiré de le dédier à Turgot, en mémoire du
magistral arrêté sur le libre commerce des grains, qui contient toutes les
vérités dont la méconnaissance nous a coûté si cher. Que du
moins ce qui est arrivé pour le blé, pour le charbon, serve de leçon pour le
reste. L'imprévision a été la caractéristique de notre politique économique
depuis le début de la guerre. Nous avons toujours compté sur d'heureux
hasards. L'opinion a vécu sous le chloroforme. Par la crainte chimérique
d'affoler le public, nous l'avons exposé à des dangers de pénurie nullement
chimériques. La carte de pain n'est pas encore créée, qu'on se demande si
celle du sucre ne l'est pas un per tard et si le stock existant suffit à
assurer la consommation pour un temps suffisant. Le rôle de dictateur de
l'approvisionnement est en tout pays un peu ingrat par le temps qui court, mais
le meilleur moyen de le tenir honorablement est encore d'avoir le courage
économique, la forme la plus rare du courage civique. Et qu'est-ce que le
courage économique ? C'est le courage d'appliquer les principes quand tout le
monde vous demande de faire — ou tout au moins de promettre — des miracles. 10 mars 1917. NOUVEAU VOTE DE CONFIANCE
Le
débat économique qui se déroulait depuis trois jours à la Chambre s'est
terminé par un débat politique. La question ministérielle s'est posée une
fois de plus et une fois de plus la réponse a été favorable au gouvernement. On
ne peut même pas dire que M. Briand ait perdu du terrain depuis, le dernier
assaut qu'il ait eu à subir, car si sa majorité a baissé, la minorité s'est
évanouie dans le troisième dessous de l'abstention. Le 27 janvier dernier
l'ordre du jour de confiance était voté par 313 voix contre 135, hier il l'a
été par 296 sur 297 votants. L'opposition s'était comptée, il est vrai, sur
la priorité en faveur de l'ordre du jour hostile de M. Fernand David, qui
avait réuni 178 partisans. Battue sur cette tranchée de première ligne, elle
a cédé la seconde sans combat. Ce
résultat était à prévoir et à souhaiter. Ce n'est pas que les explications du
gouvernement sur sa politique économique aient paru triomphantes, mais
l'opposition, au lieu d'apporter un programme défini et une volonté unanime,
a paru n'apporter que l'écho de certaines déceptions ou ambitions
personnelles, qui n'intéressent que bien indirectement la défense nationale.
Ainsi les griefs exposés par M. Klotz au nom de la commission du budget ne
sont pas de nature à frapper l'opinion. Que le président du Conseil n'eût pas
répondu aussi vite qu'elle l'aurait désiré à telle ou telle suggestion de la
commission, on ne voit pas là une raison suffisante pour que le président de
cette commission soit appelé à le remplacer. On demande au chef du
gouvernement de gouverner, de gouverner d'accord avec les Chambres, cela va
sans dire, mais le fait de ne pas répondre à point nommé à une communication
sur « l'organisation de nos forces hydrauliques » ne constitue pas une «
carence » de sa part. Ce qui est exagéré ne compte pas, disait volontiers
Talleyrand. Hier, l'opposition a un peu exagéré, ce qui est cause qu'elle n'a
pas compté autant qu'elle l'espérait. Quand M. Maurice Viollette a reproché au
président du Conseil de « n'avoir pas paru, à la Chambre pendant un mois »,
il a traduit un sentiment, naturel peut- être de sa part, mais qu'il lui sera
bien impossible de faire partager au public. La place du président du Conseil
est au banc des ministres quand une nécessité nationale l'y appelle, mais il
est souvent appelé ailleurs par des devoirs que les circonstances actuelles
rendent particulièrement impérieux. M. Maurice Viollette ne s'en doute
peut-être pas assez. Quand on demande chaque jour à un homme d'État « des
actes et non pas des paroles », il est au moins illogique de réclamer sa
présence quotidienne à la Chambre, où, par la force des choses, il se dépense
plus de paroles qu'il ne peut s'accomplir d'actes. Le côté
fâcheux de la situation, c'est que le malaise parlementaire et
gouvernemental, dont il serait puéril de nier l'existence, n'est ni guéri ni
même atténué par la réitération constante des ordres du jour de confiance. Il
faut nous habituer à cette idée — qui était loin de tous les esprits au début
de la guerre et qui est encore absolument antipathique au pays — que la vie
parlementaire a repris son cours d'avant la crise, et qu'il y a désormais au
sein des Chambres un parti d'opposition qui mène campagne contre le Cabinet
par les mêmes moyens et en vue des mêmes résultats qu'en temps de paix. Ce
qui cause l'impopularité du régime parlementaire aujourd'hui, c'est justement
cette douloureuse constatation que les politiciens continuent à faire de la
politique alors que le pays pense qu'il y aurait autre chose à faire de plus
pressé et de plus héroïque. Beaucoup de parlementaires, en toute sincérité,
ne parviennent ni à comprendre le pays ni à s'en faire comprendre parce que,
tout en songeant comme nous tous à la victoire finale, ils n'y songent pas
exclusivement. Ils y songent, mais avec la préoccupation de figurer en bon
rang dans le cortège des auteurs — ou tout au moins des organisateurs — de
cette victoire. A quel point cette préoccupation personnelle est indifférente
au public et même aux électeurs de leur circonscription, ils n'arrivent pas à
se le figurer. Et c'est pourquoi ils continuent leurs travaux de mines, leurs
tentatives de torpillage sous-marin, sans avoir conscience de l'effet
produit, exactement le contraire de celui qu'ils attendent. Verrons-nous
indéfiniment se renouveler et se répéter ces manœuvres savantes, que nul pour
l'instant n'est en humeur d'admirer ? C'est à craindre, car le gouvernement n'est
pas jusqu'ici assez heureux dans ses desseins pour décourager l'opposition,
et l'opposition n'est pas assez forte, même en paroles, pour le renverser. La
permanence de la session des Chambres, qui n'existe que chez nous, ne peut
qu'aigrir les ambitions de ceux qui ne sont pas ministres et paralyser
l'activité de ceux qui le sont. Des Chambres qui siègent sont naturellement
des Chambres qui s'agitent, qui interpellent, qui retournent à leurs
mauvaises habitudes, puisqu'elles perdent contact avec le pays qui leur en
inspirerait de meilleures. Les plus vieux amis du régime parlementaire ont le
regret de n'avoir pu obtenir jusqu'ici qu'il consente à fonctionner en temps
de guerre avec plus de discrétion et d'efficacité vraie. « Ne parlez pas
au pilote », affiche-ton avec raison sur la passerelle des navires. Chez
nous, tout le monde parle au pi- lote et il faut qu'il réponde à tout le
monde, même quand souffle la tempête. Ceux qui le harcèlent ainsi sont
ensuite les premiers à s'étonner et à lui en vouloir, après cela, si son coup
de barre manque parfois de sûreté. 11 mars 1917. Malgré
ce vote de confiance, le gouvernement ne paraissait pas assuré du lendemain.
Une nouvelle interpellation concernant l'aviation était en vue. APRÈS LE VOTE DE CONFIANCE
Y aura-t-il,
sous une forme ou sous une autre, une nouvelle interpellation mardi ?
C'est le secret des augures de la politique, mais ce qui n'est pas un secret,
c'est le sentiment avec lequel le pays assiste à cette corrida dont l'enjeu est,
pour les chefs du quadrille, un portefeuille ministériel. Déjà en temps de
paix cette chasse aux « honneurs », qui est tout l'intérêt de la vie pour
beaucoup de nos « honorables », rien de bien sympathique. A l'heure où
nous sommes, le mot d'antipathie serait faible pour traduire l'impression
qu'elle produit sur le public, dont toutes les pensées sont absorbées par une
obsession à laquelle il ne comprend pas que d'autres puissent si allègrement
se soustraire. Oh ! s'il apparaissait que l'opposition possède les hommes et
les idées qui doivent avancer la date de la victoire, tout le monde
approuverait son désir de prendre le pouvoir. Il n'y a dans le penchant
instinctif de l'opinion pour la stabilité ministérielle nul fétichisme à
l'égard de telle ou telle personnalité. Celui-là sera le bienvenu, quelqu'il
soit et d'où, qu'il sorte, qui nous apportera la paix conforme au droit et
garante de l'avenir, pour laquelle nous combattons, et c'est le dernier de
nos soucis que de savoir qui aura l'honneur de la signer. C'est pourquoi nous
tous humbles mortels qui n'aspirons qu'au bien public nous considérons comme
une sorte de sacrilège toutes les intrigues où se trahit plus ou moins un
calcul égoïste. Eh !
sans doute, les hommes politiques qui mènent le combat contre le gouvernement
ont la prétention de ne pas obéir à un bas instinct d'ambition, et nous ne
voulons pas suspecter leur bonne foi. Mais qu'ils interrogent leur
conscience, qu'ils interrogent surtout la conscience de ceux qui n'ont ni à
les flatter ni à les craindre, et ils ne pourront se dissimuler que l'âpreté
de leurs attaques est due à d'autres mobiles que ceux qu'ils s'avouent à eux-mêmes.
La passion du bien public n'est pas la seule qui les anime ; le désir de réparer
des fautes qu'il est après tout plus facile de critiquer qu'il ne l'était de
les éviter n'est pas seul à les exciter. Beaucoup d'entre eux ont été
ministres, plusieurs l'ont même été depuis le début de la guerre,
quelques-uns sortent à peine de l'être : sont-ils sûrs de n'être pour rien dans
les erreurs dont les conséquences les choquent si fort depuis qu'ils n'en
sont plus que les spectateurs ? Qu'ils ne s'étonnent pas, en tout cas, que le
public se fasse cette réflexion et leur sache moins bon gré de leur zèle
qu'ils ne croient y avoir droit. La critique est un art aisé mais négatif ;
or, nous sommes à une époque où n'ont de valeur que les résultats positifs.
Le gouvernement a fait des fautes ! Certes, et il a même la franchise de le
reconnaître. Mieux vaudrait évidemment qu'il n'en commît aucune et qu'aucune
n'eût jamais été commise. Mais c'est justement là le point qui donne à
réfléchir. Dans les fautes commises en ce moment, une part n'est-elle pas
attribuable à des fautes antérieures où les censeurs d'aujourd'hui ont leur
responsabilité ? Nous ne faisons que poser la question, et même nous allons
la laisser poser par un confrère dont on ne récusera pas l'impartialité. «
Les fautes que font les hommes d'état ne sont pas toujours libres ; souvent
ce sont les suites nécessaires de la situation où l'on est, et les
inconvénients ont fait naître les inconvénients. » Ce n'est pas nous qui le
disons, c'est Montesquieu. 12 mars 1917. OPPOSITION « SYSTÉMATIQUE »
Le mot
a été prononcé par un des membres de l'opposition. Nous sommes « en
opposition systématique contre le gouvernement », a reconnu M. Albert-Favre.
C'est un de ces mots historiques qui sont assurés de vivre, et celui-ci a
même sur beaucoup d'autres l'avantage d'être authentique. Il figure au Journal
Officiel. En revanche, vous le chercheriez en vain dans le Radical,
qui le prêté charitablement à « une voix » anonyme, pour n'avoir pas plus
tard à en porter le poids. Ainsi, quand le pays combat pour son existence,
quand les Allemands sont à Noyon, quand nos braves affrontent dans la
tranchée toutes les rigueurs de la nature et des hommes, il y a des
politiciens qui se vantent de faire au gouvernement de la défense nationale
une opposition « systématique ». Et l'on s'étonne après cela du discrédit qui
entoure le Parlement, on s'indigne des moindres critiques adressées au
fonctionnement du régime parlementaire, on accuse d'arrière-pensée rétrograde
ceux qui conjurent les Chambres de se pénétrer de l'état d'esprit qui
convient à l'état de guerre. Alors que le pays tout entier a spontanément
réalisé dès le premier jour le miracle de l'union sacrée, alors que, dans le
moindre village, un conseiller municipal qui se vanterait de faire au maire
une « opposition systématique » serait justement honni, nous avons, de son
propre aveu, un parti au Parlement qui se prétend un parti « d'action
nationale. » et qui adopte cette sacrilège devise. Sans
doute M. Albert-Favre n'est pas une des lumières de ce parti, mais ce sont
toujours les hommes de second plan qui ont le don d'exprimer les cris du
cœur. Ce n'est pas non plus un des grands chefs d'hier ou de demain qui reprochait
ces jours-ci au président du Conseil de manquer parfois les séances de la
Chambre. Les grands chefs sont plus maîtres de leur parole, mais ceux qui les
suivent sont leurs candides interprètes. « L'action » de ce groupe « d'action
», qui taxe les autres d'inertie, ne va d'ailleurs que jus- qu'à
l'abstention, de sorte que son programme, tel qu'il résulte de ses propres
déclarations, se résume en cette formule opposition systématique par
l'abstention. Voilà qui est réconfortant. Étonnez-vous après cela si le pays,
qui veut vivre et qui veut vaincre, ne se précipite pas à la suite. On
affecte en vain de s'y tromper. Le pays comprend parfaitement que les
Chambres demandent au gouvernement des explications, qu'elles exercent sur
ses actes un contrôle judicieux et incessant, mais à condition que tout ce
travail n'ait pour but que d'intensifier notre effort, de coordonner nos
ressources, de hâter l'heure de la victoire. Hors de cela — et nous sommes au
regret d'avoir à le répéter — on tombe dans l'opposition systématique chère à
M. Albert-Favre, on sacrifie, qu'on le veuille ou non, l'intérêt national aux
ambitions personnelles, et on se place aux antipodes de la raison, des
nécessités présentes et du sentiment public concrétisé par l'union sacrée. 15 mars 1917. La
crise latente qui se préparait se manifesta d'abord par une crise partielle
due à un incident de séance. Le 14 mars, la Chambre avait discuté en Comité
secret diverses interpellations relatives à l'aviation, qui n'avait jamais
donné satisfaction complète et durable, en dépit de toutes les réformes
d'organisation dont la dernière était encore toute récente. LA DIRECTION DE L'AÉRONAUTIQUE
Le
ministre de la guerre vient de prendre une décision qu'on ne taxera pas de
prématurée. Une direction générale de l'aéronautique est créée, et cette
direction méritera bien l'épithète de générale car elle réunit pour la
première fois deux organisations qui jusqu'ici s'ignoraient ou se
contrariaient, ou tout au moins se gênaient réciproquement le service du
front et celui de l'arrière, autrement dit l'utilisation du personnel et du
matériel d'une part, de l'autre sa préparation. L'expérience a surabondamment
démontré que cette dualité n'aboutissait pas à un résultat rapide et efficace.
Le défaut d'homogénéité des appareils, des escadrilles et même des pilotes a
souvent paralysé un effort dont on était en droit d'attendre beaucoup plus
qu'il n'a donné. Sans insister sur des critiques que nous avons eu trop
souvent l'occasion de faire entendre, il est permis d'espérer que le général
Guillemin va imprimer à notre aéronautique une activité plus raisonnée et
plus suivie. Le public apprend chaque jour, des exploits individuels qui font
le plus grand honneur aux qualités personnelles de nos aviateurs, mais où
l'on ne sent pas l'effet d'un plan méthodique, méthodiquement exécuté. Des
combats singuliers, des bombardements intermittents, des raids plus sportifs
parfois que militaires, n'assurent pas la maîtrise des airs et surtout n'en
assurent pas les bénéfices. On est tenté, semble-t-il, d'accorder à tout cela
une importance excessive, et on tend involontairement à fausser les idées des
profanes en ne parlant que de ce qui réussit. Les Anglais mentionnent
scrupuleusement les pertes qu'ils subissent à côté de celles qu'ils
infligent. Tant de nos avions ne sont pas rentrés, ne manquent-ils jamais de
dire comme conclusion de leurs bulletins aéronautiques. Il est temps, pour
nous aussi, de prendre au sérieux notre cinquième arme et de s'en servir pour
des fins exclusivement utilitaires. La nouvelle direction générale n'oubliera
pas qu'elle est créée à cet effet, que le concours de toutes les initiatives privées
n'est pas de trop pour atteindre ce but, et qu'il est temps de fermer les
petites chapelles où chacun pontifie dans son petit coin en excommuniant plus
ou moins ceux qui travaillent à côté. 14 février 1917. A la
reprise de la séance publique qui devait conclure le Comité secret, le
général Lyautey, ministre de la Guerre, expliqua qu'un débat sur un sujet
technique comme celui de l'aviation ne lui paraissait pas très opportun, «
parce que, dit-il, même en Comité secret je regarde en pleine responsabilité
que ç'aurait été exposer la défense nationale à des risques... » En
présence de l'émotion provoquée par ces paroles- dans une grande partie de
-l'Assemblée, le général descendit de la tribune et donna sa démission. LA DÉMISSION DU GÉNÉRAL LYAUTEY
Le pays
apprendra avec une pénible surprise la démission du ministre de la guerre.
Lorsque le général Lyautey accepta, il y a trois mois, d'échanger sa tâche
marocaine, où il avait si excellemment réussi, contre une autre encore plus lourde
et plus ingrate pour un homme d'action, tout le monde rendit hommage à son
abnégation et nul ne songea à lui marchander la confiance due à son glorieux
passé. Il est déconcertant au premier abord de le voir partir aujourd'hui
laissant à peine ébauchée l'œuvre d'organisation à laquelle il s'était
consacré. Ede caractère fâcheux de cette démission est encore aggravé par les
circonstances — au moins apparentes — dans lesquelles elle se produit. A lire
l'Officiel, on constaté que c'est M. Raffin-Dugens qui a le premier et
le plus violemment protesté contre la phrase du ministre de la guerre qui a
soulevé tant d'émotion parlementaire. Le public risque donc d'avoir
l'impression que ce sont les pèlerins de Kienthal qui ont remporté cette
revanche sur le chef de l'armée française. Cette impression, nous devons le
dire, serait exagérée jusqu'à l'injustice. Certes, la phrase prononcée par le
général Lyautey ne méritait pas un tel déchaînement d'indignation. Cette
indignation a un peu de ce côté « factice » que signalait un jour.
M. Renaudel dans beaucoup de manifestations politiques. Dire en effet y a « un
risque pour la défense nationale » à exposer, même en Comité secret,
certains détails techniques, c'est répéter une vérité tellement évidente que
la Chambre elle-même admet fort bien que tout ne peut pas se dire à huis
clos. [Ce n'est pas faire injure à un auditoire de six cents membres que
d'émettre la crainte que des indiscrétions, de la meilleure foi du monde, ne
se produisent ici ou là.] Le général Lyautey n'a pas dit autre chose et, même
si l'on reconnaît que rien ne le forçait à le- dire, on ne saurait considérer
comme une provocation le fait de l'avoir dit. Ce
qu'on pourrait reprocher plus légitimement au général Lyautey, c'est le
moment qu'il a choisi pour présenter ses observations. C'est après la clôture
du Comité secret, alors que rien ne l'appelait à prendre la parole, alors que
les déclarations confidentielles concernant l'aviation étaient un fait
accompli, que le ministre de la guerre en a signalé le danger éventuel. Il
semble que ses observations eussent été mieux à leur place avant le Comité
secret, alors que sa constitution était demandée. C'est à ce moment qu'il pouvait
y avoir intérêt à attirer l'attention de la Chambre sur les inconvénients de
la procédure qui lui était proposée. Les réflexions du général Lyautey,
nullement injurieuses pour la Chambre comme celle-ci a paru le croire,
étaient en réalité inopportunes à l'heure où elles se sont exprimées. Elles
ont à ce titre causé une certaine surprise dont ont profité non sans habileté
ceux qui ont fait naître et grossir un incident en soi-même inexplicable. Le
ministre de la guerre n'est pas un homme politique ; il a vieilli sous un autre
harnais que celui qu'on lui faisait porter depuis un trimestre, et s'il a
commis une erreur de tactique, c'est qu'il connaît mieux les détours du bled
marocain que ceux du Palais-Bourbon. Il
n'était pas sur son terrain, et sans doute il le sentait lui-même. Le mot de
Gallieni devait hanter sa pensée : « Vous me faites faire un métier
qui n'est pas le mien. » Il est permis de croire que le sacrifice de son
portefeuille est pour le général Lyautey un sacrifice léger, un sacrifice
dont la perspective n'était pas faite pour l'arrêter. Il n'ignore pas qu'il
peut rendre ailleurs des services et le pays compte bien que sa carrière
militaire n'est pas close avec sa brève carrière politique. C'est une force
qui va retrouver son emploi normal. Mais si nous sommes certains que le
général Lyautey va retrouver la place à laquelle il convient, nous voudrions
être certains de même que celle qu'il laisse vacante trouvera aussi l'homme
fait pour elle. C'est là ce que demande le pays, qui n'a cure ni des
convenances des hommes ni des susceptibilités des assemblées. Il demande d'abord
que le ministre de la guerre soit promptement remplacé, pour que cette crise
partielle ne dégénère pas en une crise générale que rien ne motiverait sauf
la convoitise de quelques « ministrables » il demande ensuite que le nouveau
ministre, quel qu'il soit, apporte à la rue Saint Dominique l'esprit de
travail, de justice :de méthode sans lequel tout effort est vain ou tout au
moins incomplètement efficace ; il demande enfin à la Chambre de laisser ce
ministre de demain à sa besogne propre qui est d'agir, et de ne pas voir en
lui un informateur commode, toujours à la disposition des commissions, des
comités secrets et des interpellations. Notre prochain ministre de la guerre
sera le sixième depuis l'ouverture des hostilités. Cette instabilité, nul
n'en doute, fait plus de plaisir à Berlin qu'à Paris. Puisse celui de demain
être le dernier, celui de la victoire 16 mars 1917. LA CRISE
Restera-t-elle
étroitement localisée ou prendra-t-elle une certaine extension ? La seconde
hypothèse est la plus vraisemblable. Le président du Conseil doit être tenté
de profiter de l'occasion qui s'offre involontairement à lui pour reconstituer
dans la mesure du possible l'unanimité nationale autour du gouvernement. Y
réussira-t-il et surtout y réussira-t-il pour longtemps ? C'est une autre
question, mais le désir de ramener un peu plus de calme et de confiance dans
le monde parlementaire est naturel, surtout à la part d'un homme d'Etat qui
est, par tempérament et par système, partisan de la conciliation et de la
manière souple. Pour désarmer l'opposition, au moins l'opposition non «
systématique », il est clair que le plus sûr moyen est de donner satisfaction
à ceux qui la dirigent, en les invitant à défendre leurs idées autour de la
table des ministres, ce qui les dispensera de le faire ailleurs. Il est donc
dans les probabilités que plusieurs hommes politiques qui ont combattu dans
ces derniers temps le ministère actuel vont être appelés à en faire partie.
Que ce procédé soit conforme à la théorie classique du régime parlementaire,
qu'il soit à première vue très bien compris par l'opinion, il serait
difficile de le prétendre, mais les circonstances exceptionnelles amènent des
solutions également exceptionnelles, et nous sommes à un de ces moments où la
nécessité d'atteindre un but impérieusement défini passe au-dessus de toutes les
autres considérations. Ce qu'in demande uniquement au gouvernement et au Parlement
c'est de s'entendre en vue de l'effort commun et de mener cet effort commun jusqu'à
la victoire. Le reste est présentement secondaire, et les préférences de
chacun doivent s'incliner de bonne grâce devant les sacrifices jugés
indispensables par ceux qui ont la responsabilité du salut public. Si
certains hommes politiques se rendaient compte de cet état d'esprit, qui est
l'état d'esprit du pays tout entier, ils se préoccuperaient beaucoup moins du
fonctionnement de la censure et beaucoup plus du fonctionnement de la machine
législative. Au lieu de s'affoler à l'idée qu'ils ne sont peut-être pas
universellement admirés, ils conquerraient la sympathie dont ils se plaignent
d'être sevrés en parlant moins souvent de leurs mérites et en laissant au pays
le plaisir de les découvrir. Ils se résigneraient comme nous tous au rôle
inglorieux qui nolis est dévolu, à nous qui ne sommes pas sur le front. Ils
travailleraient — comme il arrive dans plusieurs commissions — à faire œuvre
utile, modestement et en silence. Ils se consoleraient de n'être pas
ministres — car enfin tous les hommes qui en ont la vocation sinon l'étoffe
ne peuvent pas l'être en même temps — en apportant leur concours désintéressé
à ceux qui le sont. Hier encore le gouverneur de Paris rappelait aux
officiers véhiculés en automobile de ne pas prendre le volant, même quand ils
savent conduire, alors qu'ils n'y sont pas appelés par leur fonction. Cette
sage prescription, si on l'observe, évitera bon nombre d'accidents. Qu'on évite
de même ces accidents parlementaires, appelés communément crises, causés par
l'excès de zèle du législatif trop empressé à jouer le rôle de l'exécutif. M.
Briand emploie volontiers pour y parvenir le moyen souverain qui consiste à
faire entrer dans l'équipe des pilotes le plus possible de ceux qui ont titre
à y figurer. C'est ce qui s'appelle en politique « élargir un ministère ». On
avait précédemment insisté sur la nécessité de le resserrer. Mais n'y
regardons pas de trop près élargi ou resserré, ce qui importe pour le pays
c'est d'avoir un gouvernement qui gouverne et un Parlement qui se fasse
honneur de l'aider à gouverner bien. Le reste est de la littérature
parlementaire. 17 mars 1917. LA CRISE[3]
[La
crise ministérielle évolue selon nos prévisions, mais elle évolue lentement.
Toutefois, la nécessité d'aboutir vite compléter le ministère, à un moment où
la situation générale ne comporte ni les demi-mesures, ni les atermoiements
est tellement impérieuse que la solution de la crise ne saurait tarder
davantage. Si séduisante que puisse paraître l'idée de contenter tous les
partis et de ramener dans le monde parlementaire l'unanimité qui est dans le pays,
on ne peut pousser au-delà d'une certaine limite la période des négociations.
Il faut aboutir et aboutir en partant de cette persuasion que le public
n'attache qu'une importance très restreinte à la question de personnes. On nous
dira que la Chambre y en attache davantage, et qu'un gouvernement
parlementaire est bien forcé de tenir compte du sentiment du Parlement avec lequel
il est appelé à vivre chaque jour. Nul ne méconnaît cette nécessité et nous sommes
de trop fidèles défenseurs du régime parlementaire pour souhaiter qu'il en
soit autrement. Mais le régime parlementaire exige que le gouvernement
gouverne avec le concours et la confiance de la majorité des Chambres ; il
n'exige ni ne suppose l'unanimité, du moment que la minorité ne croit pas
devoir subordonner ses exigences propres au salut public. A trop tâter le
terrain, à trop tergiverser on n'arrive qu'à perdre du temps, à affaiblir
l'autorité gouvernementale, à paralyser le bon vouloir de la majorité, sans
rallier ni désarmer ceux qui ne renoncent pas à faire, même en temps de
crise, de l'opposition « systématique. » Règle générale plus on met de temps
à constituer un ministère, moins il dure longtemps.] 18 mars 1917. LA CRISE MINISTÉRIELLE
La
crise restreinte a dégénéré en crise générale, comme il était inévitable du
moment que la crise restreinte n'était pas immédiatement résolue. Il ne nous
a pas été permis hier d'exprimer cette simple et historique vérité.
Aujourd'hui, nous sommes en face d'un fait accompli. Le départ de M. Briand
sera accueilli avec regret et avec surprise dans la masse du pays. Il laisse,
en dépit d'échecs particuliers — qui n'étaient pas tous évitables — une
situation d'ensemble incomparablement meilleure que celle qu'il avait trouvée
à son arrivée au pouvoir, il y a quinze mois. Ses adversaires eux-mêmes en
ont fait l'aveu indirect par le désir croissant qu'ils ont témoigné de
prendre sa place. Cet empressement eût été moins vif si le vent de la défaite
avait soufflé dans les drapeaux alliés. M. Briand a donc rendu de très grands
services dont l'opinion a conscience et dont elle lui sait beaucoup plus de
gré qu'il ne plaît à ceux qui n'en ont rendu aucun. Il jouit certainement de la
confiance du pays, et il n'a jamais perdu explicitement celle du Parlement.
Il se retire, non sur un vote de défiance, non sur une mise en minorité, mais
sur un vote où la minorité abstentionniste lui parait trop forte pour les
circonstances exceptionnelles auxquelles un gouvernement de la défense
nationale est appelé à faire face. Cet homme d'état, auquel ses adversaires
reprochaient de ne pas faire suffisamment cas de la Chambre, et d'en manquer
trop souvent les séances, tombe en réalité pour avoir trop souvent borné son
horizon aux débats parlementaires. Non-seulement il n'a pas dédaigné les
lumières des représentants de la nation, — ce que personne d'ailleurs ne lui
aurait jamais conseillé, — mais il a toujours mis sa coquetterie à ramener et
à désarmer les opposants, même « systématiques », par un excès de
conciliation. Et on peut dire qu'il est allé, à force de vouloir gagner les
parlementaires, jusqu'à fausser le régime parlementaire, car c'est une
déviation de ce régime que de s'incliner devant la minorité et de céder la
place à une coalition qui n'a su s'affirmer que par l'abstention. Mais
l'heure n'est pas aux jugements historiques. Elle est à l'action, à l'action
immédiate. Il est déjà assez regrettable que la France passe par une crise
ministérielle majeure où tant d’événements militaires et diplomatiques de
premier ordre réclament une vigilance, un esprit de suite et une rapidité de
décision qu'un changement d'équipe ne saurait favoriser. Il faut — et cette
nécessité est comprise et proclamée par tous ceux qui ne sont pas des
professionnels de la politique — il faut que cette crise soit promptement
résolue. Le pays conjure les Chambres de perdre un peu de vue les dosages de
groupes, les considérations de personnes, tout ce qui passionne les couloirs,
tout ce qui, en temps ordinaire, fait à juste titre le régal des
connaisseurs. Ce sont-là des plaisirs du temps de paix, plaisirs légitimes et
relativement inoffensifs quand les Allemands ne sont pas à. Noyon. Pour
l'instant, l'essentiel n'est pas de réussir une combinaison artistique, qui
fasse honneur à son chef et qui pique la curiosité des amateurs. L'essentiel
est de constituer un gouvernement qui consente, s'il le faut, être plus utile
que brillant, qui soit résolu à travailler sans trop viser l'éclat et la
gloire à la tâche ardue de la libération du territoire. La guerre n'est plus
pour les militaires une affaire de panache et de revues triomphales ; c'est
une affaire de travail, de patience, d'organisations Il en va de même ; à
plus forte raison, pour les pouvoirs civils. Ceux qui sont près de la barre
doivent considérer qu'ils sont à la peine et que l'honneur ne viendra
qu'après. En tout cas, ce qui doit venir tout à fait après, tout au bas de
l'échelle des préoccupations, c'est la question d'amour-propre. 19 mars 1917. |
[1]
C'est l'ordre du jour de défiance présenté par M. Bedouce au nom des
socialistes.
[2]
La mise en non-activité par retrait d'emploi de l'amiral Dartige du Fournet
n'est que du 1er février 1917, mais l'amiral était déjà relevé de son
commandement depuis les événements de décembre.
[3]
Article entièrement censuré.