LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME DEUXIÈME. — MARS 1916 - SEPTEMBRE 1917

 

CHAPITRE VI. — LE REMANIEMENT DU MINISTÈRE BRIAND.

 

 

Les restrictions. — La mobilisation civile. — L'enseignement secondaire féminin. — En comité secret. — Le nouveau ministère Briand. — Les déportations en Belgique.

 

DANS le courant de l'automne 1916, la situation militaire dans les Balkans devient moins satisfaisante : sauf la prise de Monastir le 20 novembre par les forces françaises et serbes de Salonique, les nouvelles sont mauvaises. Les Roumains sont chassés de la Dobroudja — prise de Constantza par Mackensen, 24 octobre —, en même temps ils ont dû, à partir du 15 novembre, abandonner la ligne des Carpathes, la partie méridionale de la Roumanie est envahie et Bucarest elle-même, devant une menace d'enveloppement, est abandonnée par l'armée roumaine (5 décembre).

Au milieu de ces grands événements, la mort de l'empereur d'Autriche, François-Joseph, le 21 novembre, n'avait fait qu'une médiocre sensation. De même, la réélection (7 novembre) du président Wilson n'eut pas le retentissement qu'elle aurait dû avoir, parce que la véritable signification en était difficile à démêler, le public européen ne voyant pas de différence très appréciable entre les déclarations des deux candidats, M. Wilson et M. Hughes. Toutefois, la satisfaction avec laquelle le comte Bernstorf, ambassadeur d'Allemagne à Washington, avait annoncé au public, en plein théâtre, la nouvelle, qui avait d'abord faussement couru, de l'élection de M. Hughes, semblait indiquer que les gens bien informés savaient à quoi s'en tenir.

En Grèce, quelques apparentes satisfactions nous ont été accordées, comme l'envoi des troupes grecques dans le Péloponnèse, mais, en réalité, dans la première moitié de novembre, il ne s'agissait pour le roi Constantin que de gagner du temps. Les légations des empires centraux restaient un foyer d'intrigue et d'espionnage contre nous. Le ravitaillement des sous-marins allemands s'opérait sur toutes les côtes, ce qui amena les Puissances protectrices à réclamer l'expulsion des représentants de l'Allemagne et de ses alliés. Elles l'obtinrent, et le roi s'engagea même, de sa propre initiative, à livrer aux Alliés une partie de son matériel d'artillerie comme compensation des batteries livrées aux Bulgares en Macédoine. Mais toutes ces concessions cachaient un piège : le 1er décembre, des détachements alliés débarqués sans défiance pour venir prendre possession du matériel promis, furent assaillis, sur les routes de Phalère et du Pirée à Athènes, par des soldats grecs postés d'avance sur le parcours. Au même moment, des marins français casernes au Zappeion d'Athènes furent également attaqués, cernés et l'amiral Dartige du Fournet se trouva quelque temps virtuellement prisonnier. Une cinquantaine de marins français et une douzaine de marins anglais furent tués ; il y eut le triple de blessés. Le soir même, les maisons des vénizélistes étaient assaillies, une centaine d'entre eux au moins étaient tués et tous ceux qui se risquaient dans les rues étaient maltraités ou emprisonnés, par exemple le vénérable maire d'Athènes, M. Benakis, âgé de 73 ans. Cette situation se prolongea pendant deux jours. Pour qu'il n'y eût pas de doute sur le sens de cette Saint-Barthélemy, le roi réintégrait à la mairie d'Athènes un personnage dont nous avions obtenu l'éloignement, et réinstallait à l'état-major le général Dousmanis et le colonel Metaxas qui avaient été de même écartés à cause de leurs sentiments germanophiles.

Ces événements, que la censure essaya vainement de dissimuler, affaiblirent sensiblement la situation du ministère Briand en France et celle du ministère Asquith en Angleterre. Le ministère Asquith démissionna le 5 décembre. Il fut remplacé par un cabinet Lloyd George, dans lequel entrèrent un certain nombre de représentants du parti conservateur, comme M. Bonar Law.

Une crise parallèle, mais plus restreinte, se déroula en France.

Le ministère français avait d'ailleurs d'autres difficultés que les difficultés extérieures. On lui reprochait en toutes matières des hésitations, et la Chambre, qui augmentait ce flottement par ses propres incohérences, n'en était pas moins sévère pour le gouvernement. On commençait à être préoccupé des économies à faire, notamment en ce qui concerne le charbon ; quelques mesurés de restriction sont essayées auxquelles le public ne demandait d'ailleurs qu'à se prêter, à condition qu'elles fussent coordonnées et rigoureusement appliquées.

 

LA RESTRICTION DES DÉPENSES INUTILES

La fermeture à six heures des magasins qui ne dépendent pas de l'alimentation ne peut qu'être approuvée, du moment que l'économie de charbon et de force électrique qui en résultera intéresse la défense nationale. Le dérangement qu'elle pourra causer à certaines habitudes sera accepté sans vaines récriminations, car il faudrait avoir oublié que nous sommes en guerre depuis plus de deux ans pour s'étonner que cet état pour le moins anormal entraîne certaines restrictions dans des dépenses qui ne sont pas de première nécessité. On sera d'ailleurs étonné du peu de conséquences de cette petite révolution. Pour les grands magasins notamment, leur prodigalité d'éclairage était en partie une dépense de publicité et, du moment que tous seront fermés également, aucun ne souffrira particulièrement d'y renoncer. Il est d'autres moyens de réclame qui restent à la disposition de ceux qui croiront avoir besoin d'y recourir pour remplacer celui-ci.

Quant à la vente, elle n'y perdra pas grand'chose, car la clientèle, une fois prévenue, prendra ses dispositions en conséquence. Il fut un temps, non éloigné, où toutes les boutiques, petites et grandes, restaient ouvertes tous les jours et très tard dans la nuit. Peu à peu, on a renoncé à cet esclavage, sans que les affaires en aient souffert. Il conviendra seulement de prendre des accommodements pour permettre aux familles occupées dans la journée de faire leurs emplettes, soit en autorisant le samedi soir une fermeture plus tardive, soit en permettant l'ouverture des magasins le dimanche matin, ou tout au moins un dimanche sur deux. Ce sont là des combinaisons faciles à trouver, du moment qu'on y mettra de toutes parts une entière bonne volonté, et nul n'en manquera assurément. De même pour la spécification des établissements visés par cette réglementation, il faudra la préciser en un sens large. Il paraît difficile, par exemple, que les salons de coiffure soient compris dans l'interdiction, surtout le samedi soir. Nous ne pensons pas non plus qu'il soit question de faire fermer à six heures les ateliers qui ne travaillent pas pour l'alimentation ou la défense nationale, ce qui nous rendrait encore plus tributaires que nous ne le sommes — et nous le sommes déjà trop — d'une foule de fournisseurs étrangers. Le mot magasin, un peu vague en soi-même, semble devoir être compris dans le sens de local ouvert aux clients. A plus forte raison le travail de remise en ordre, qui suit le départ du public, n'a pas de raison d'être interdit après six heures dans les magasins fermés à cette heure.

Tout cela s'arrangera d'ici le 15 novembre, et le public, du moment qu'il s'agit d'une économie utile et bien comprise, s'y prêtera avec empressement. Et même si d'autres mesures du même genre étaient reconnues nécessaires, le gouvernement ne devrait pas hésiter à les prendre. Beaucoup d'entre nous continuent le plus possible leur train ordinaire, croyant par-là ne faire aucun mal et même rendre service à l'activité économique du pays. Cette pensée n'est juste que jusqu'à un certain point. Tout ce qui entraîne une consommation inutile de produits, surtout de ceux qui viennent du dehors, est à déconseiller. Peut-être ne l'a-t-on pas assez dit et fait savoir. Qu'on le dise si c'est nécessaire., et chacun se fera un devoir d'en tenir compte. Ceux qui ne se privent de rien actuellement s'imposeront bien volontiers les privations — somme toute bien légères — dont il peut être question à l'arrière, du moment qu'elles profiteront, si peu que ce soit, à la défense nationale, c'est-à-dire aux braves du front, plus intéressants et plus à plaindre que nous.

9 novembre 1916.

 

Pour donner aux mesures concernant le ravitaillement militaire et le ravitaillement civil plus d'unité, on décida de réunir ce double service en un seul sous-secrétariat d'État rattaché à la présidence du Conseil et confié à M. Joseph Thierry, qui était jusqu'alors sous-secrétaire d'État préposé à l'intendance et rattaché au ministère de la Guerre.

 

LE RAVITAILLEMENT ET LES ÉCONOMIES

La réunion en une seule main des services de l'intendance militaire et du ravitaillement civil ne peut donner que de bons résultats si le nouveau sous-secrétaire d'État est muni des pouvoirs nécessaires pour éviter les doubles emplois ou les tiraillements et pour infliger sans délai aux négligences ou au laisser-aller les sanctions requises. Le choix du nouveau « dictateur de l'alimentation » — pour user du terme à la mode — est de ceux qui inspirent confiance. M. Joseph Thierry, qui a été ministre, a accepté dans le Cabinet actuel un poste de sous-secrétaire d'État, sachant qu'il y serait utile, et il l'a été. Son sens pratique, son expérience des réalités économiques vont avoir à s'exercer sur une scène plus vaste, et avec plus de liberté et d'initiative. Nous sommes, certains qu'il apportera à l'œuvre immense qui devient la sienne les qualités d'ordre et de mesure dont il a toujours fait preuve.

Il ne s'agit pas de trancher à tort et à travers, comme le font volontiers tous les réformateurs en chambre dont l'imagination, depuis quelques jours, s'est lancée sans frein sur la piste des économies. Nous n'avons jamais été de ceux qui croyaient l'état de guerre compatible avec la vie normale et qui protestaient contre toute restriction apportée à leurs plaisirs ou à leurs affaires. Nous avons toujours posé en principe que le gaspillage, même sous forme d'un luxe raisonnable en d'autres temps, devait être déconseillé, et, pour plus de sûreté, interdit. Nous n'en sommes que plus à l'aise aujourd'hui pour demander que les mesures indispensables et salutaires soient prises, sans exagération ostentatoire et vaine. Il y a des économies qui n'en sont pas, il y a des restrictions qui tournent même contre leur but avoué, comme on le voit par l'affaire des coopératives militaires, par exemple, où l'on aboutit à priver nos soldats d'un avantage mérité, sans que le ravitaillement civil ni la crise des transports y gagnent rien. On en pourrait citer d'autres cas. Ainsi la substitution du sucre cristallisé au sucre raffiné, en dépit de l'économie apparente de charbon et de main-d'œuvre qu'elle produit à première vue, ne se traduit pas finalement par une économie, vu le gaspillage qui en résulte, et qu'on a si bien constaté à l'armée qu'on a dû revenir au sucre mécanique.

C'est pourquoi toutes ces questions doivent être étudiées sans parti pris, ou plutôt sans autre parti pris que celui d'obtenir des résultats tangibles et matériels. Tout ce qui est vraiment utile doit être fait, sans préoccupation de ménager les uns ou les autres ; tout ce qui n'est qu'un trompe-l'œil ou une satisfaction creuse donnée à ce qu'on appelle improprement l'opinion, doit être évité. Le public ne demande ni à être béatement rassuré ni à être inutilement secoué. Il demande à être guidé, conduit, — en un mot gouverné. A ce titre, la création d'un sous-secrétariat du ravitaillement et de l'alimentation ne peut être qu'approuvée, ainsi que l'heureux choix du titulaire appelé à assumer cette haute responsabilité.

25 novembre 1916.

 

LES LIMITATIONS

La limitation de l'éclairage et du chauffage ne peut s'effectuer sans amener de la gêne. Il serait puéril de s'en étonner et quelque peu malséant de s'en plaindre. La population dans son ensemble le comprend parfaitement, mais il semble que certains intérêts particuliers ne se résignent pas aussi aisément aux sacrifices qu'on leur demande. Certes il est fâcheux que la pénurie de charbon existe et il est permis de regretter qu'on n'ait pu y remédier. Il faut que les autorités compétentes mettent toute leur activité à approvisionner le pays, et elles ne doivent pas croire, que l'expédient de la limitation forcée du chauffage et de l'éclairage est une solution. C'est un moyen de gagner du temps, d'attendre l'effet de nouvelles mesures à prendre ou déjà prises, mais il n'y a pas à s'endormir sur le mol oreiller de la routine et de l'inertie. Quant aux réclamations qui surgissent, nous ne doutons pas qu'elles ne soient parfaitement fondées, et il y a lieu de leur donner satisfaction toutes les fois qu'il sera possible. Une commission de dérogations aura pleinement qualité pour le faire, et on nous promet qu'elle décidera vite. Nous en prenons acte ; nous espérons qu'on pourra tenir compte des nécessités des familles nombreuses et des besoins de la petite industrie, car l'art de bien administrer est avant tout l'art de n'imposer d'obligations et de restrictions que le minimum irréductible. Mais rien ne serait plus vain et plus maladroit que de promettre plus qu'on ne saurait tenir. Le préfet de police., malgré toute sa bonne volonté, n'a pu s'engager à faire tout ce que le Conseil municipal souhaiterait qu'on pût faire. Souhaiter n'est rien, ce sont les possibilités qui comptent. Tant qu'elles ne seront pas suffisantes, il faut, au lieu de gémir dans le vide, que chacun mette son effort à trouver ou à suivre les procédés pratiques qui permettent de tirer le meilleur parti de la quantité de gaz et d'électricité qui nous est allouée. On admire avec raison l'art de se débrouiller de nos poilus : qu'on les imite à l'arrière alors qu'il s'agit de privations momentanées et assurément légères à côté de celles qu'ils endurent toute l'année, sans tant d'histoires.

24 décembre 1916.

 

A la question du ravitaillement se rattachait tout naturellement celle des coopératives militaires auxquelles il a été fait allusion plus haut, et c'était une de celles qui préoccupaient le plus justement le soldat. A ce moment même, cette préoccupation avait des raisons de tourner à l'inquiétude.

 

LES COOPÉRATIVES MILITAIRES MENACÉES

L'exploitation du soldat par les mercantis du front est un des abus qui ont soulevé les plus vives et les plus légitimes protestations. Pour y mettre un terme, une note de l'autorité militaire, il y a quatre mois, engageait les unités sur le front, de préférence les divisions, à créer des coopératives exclusivement militaires en vue de fournir aux hommes des objets de toute sorte et notamment des denrées alimentaires. Tout le monde a applaudi, et les coopératives se sont tout de suite organisées. Dans chaque division, un officier de réserve, commerçant de profession, entouré de sergents également de la partie, la dirigea. Dans chaque cantonnement une succursale fut établie et des voitures à certains jours emportaient jusqu'à l'entrée des tranchées tous les objets demandés. L'officier eut toute liberté pour faire ses approvisionnements, qu'il put effectuer dans les meilleures conditions du commerce de gros. L'effet ne tarda pas à se faire sentir. Les commerçants locaux, jusqu'alors à l'abri de toute concurrence, puisque l'autorisation de s'établir dans la zone avancée est très rare, durent baisser leurs prix : cette baisse fut, suivant les marchandises, de 10 à 27 %. C'était l'âge d'or pour les poilus, qui pouvaient s'offrir le nécessaire et même un peu de confortable à bon compte. Une douzaine d'huîtres coûtait 0 fr. 75 !

Tout cela va-t-il être ruiné ? On peut le craindre. Une nouvelle note de l'autorité militaire, datée du 2 novembre, dans le but louable d'empêcher le renchérissement de la vie à l'intérieur et l'encombrement des transports, interdit aux coopératives militaires, « d'une manière absolue, les achats directs à l'intérieur et en particulier à Paris ». Elles devront s'adresser aux magasins d'ordinaire, c'est-à-dire à l'intendance. Cette prescription paraît simple et inoffensive, en réalité elle remet en question tous les résultats obtenus. En effet, ce n'est qu'à l'arrière et sur le marché de Paris le plus souvent qu'on peut trouver tous les produits requis et à bon marché. L'intendance est loin d'avoir tout ce dont les soldats ont le besoin ou le désir ; elle le fournit en tout cas à des prix plus élevés que ceux du commerce en gros, et elle est très souvent incapable de le livrer tout de suite. Il est vrai qu'en ce cas les coopératives sont autorisées à s'approvisionner « auprès des commerçants importants de la zone de l'armée ». Mais qui ne comprend que ces commerçants eux-mêmes, étant déjà des intermédiaires, et des intermédiaires préservés de toute concurrence, seront maîtres de la situation ? L'exploitation du soldat va reparaître et sans profit pour le renchérissement de la vie à l'arrière et l'encombrement des transports, car ces négociants seront bien forcés de se pourvoir eux aussi dans les mêmes centres et aux mêmes conditions que le font présentement les coopératives.

Alors, qui gagnera à ce changement, sauf les « commerçants importants » du front ? Et celui qui y perdra est tout indiqué, c'est le soldat. Nous recevons déjà l'écho de ses doléances, elles sont de celles qu'il convient d'accueillir, et nous ne doutons pas qu'à la réflexion l'autorité compétente ne comprenne qu'elle a, sans le vouloir et croyant sans doute bien faire, commis une erreur, — facile heureusement à réparer.

21 novembre 1916.

 

LES COOPÉRATIVES MILITAIRES

Le 21 novembre dernier nous poussions un cri de détresse, au nom des combattants du front, en faveur des coopératives militaires, gravement menacées par une malencontreuse mesure de l'autorité supérieure. Nous pourrions reproduire notre article sans y changer un mot, car le débat qui a eu lieu hier à la Chambre en est le développement fidèle. Rappelons les faits, Pour mettre un terme, ou tout au moins un frein, à l'exploitation du soldat par les mercantis, on avait créé, généralement par division, des coopératives exclusivement militaires, qui ne coûtaient rien à l'État et dont le fonctionnement avait donné les [plus heureux résultats. L'officier directeur — le plus souvent un officier de réserve commerçant de profession — s'était entouré autant que possible de subordonnés également de la partie, et était parvenu à acheter dans bien des cas aux meilleures conditions du commerce de gros. Les prix étaient communément de 30 à 40 % moins élevés que ceux du commerce local, lequel avait dû, par suite, baisser les siens dans de fortes proportions. C'est alors qu'intervint la note du grand quartier général, en date du 2 novembre, et dont la responsabilité ne lui incombe peut-être pas entièrement, interdisant aux coopératives militaires, « d'une manière absolue, les achats directs à l'intérieur et en particulier à Paris ». Cette défense était motivée par le désir louable d'empêcher le renchérissement de la vie à l'intérieur et l'encombrement des voies ferrées que provoqueraient les achats des coopératives et le transport de leurs approvisionnements. L'argument était spécieux, mais vain. Car les coopératives devaient désormais se fournir aux magasins d'ordinaire ou chez « les commerçants importants de la zone des armées ». Or il est évident que l'intendance et les gros fournisseurs de la zone des armées sont bien forcés de s'approvisionner eux-mêmes dans les centres producteurs ou sur le marché de Paris, exactement comme le faisaient les coopératives. Donc les inconvénients sont les mêmes, sans aucune compensation, car le soldat paye tout plus cher qu'auparavant, est moins vite servi, et les bénéfices que réalisaient les coopératives, lesquels étaient versés au boni des ordinaires, restent maintenant dans la poche des trafiquants privilèges du front. Tout cela, nous l'avions prévu, et nous n'y avions pas grand mérite, car nul ne s'y est trompé sur le front dès le premier jour.

D'où vient ce parti pris de décourager les initiatives intelligentes ? Car on en a découragé beaucoup d'autres, que nous pourrions citer avec pièces à l'appui. Il s'est rencontré des intendants, soucieux de leur devoir, qui ont fait des efforts couronnés de succès pour traiter directement avec les grandes entreprises de production, de manière à ne pas amener de brusques sautes de prix, comme il s'en manifeste si les achats sont faits sans précaution dans de trop petits centres. Tout cela a été misérablement paralysé et on ne dira pas que le résultat a été de maintenir la vie à bon marché pour l'arrière. Il s'est commis, sur ce terrain, une série d'erreurs économiques qui n'ont rien à envier à celles dont le ravitaillement civil nous donne trop fréquemment le spectacle. Les interpellateurs d'hier n'ont pas craint de dire quelques-unes des vérités qui crèvent les yeux. Tout ce qu'on a imaginé pour gêner et enrayer l'essor des coopératives ne pouvait profiter et n'a profité en réalité qu'aux mercantis, gros ou petits, contre lesquels il n'y a pas d'arme plus efficace que la concurrence faite par les coopératives si on permet à ces dernières de lutter à armes égales. Car nous ne demandons pour elles aucun privilège, tandis que les commerçants du front en ont un incomparable, étant à peu près à l'abri de toute concurrence, parce que l'autorisation de s'établir dans la zone avancée est très rarement accordée.

Le sous-secrétaire d'État de la guerre a si bien senti que la cause était mauvaise qu'il ne l'a pas plaidée. Il s'est déclaré d'accord avec les interpellations pour rendre hommage aux coopératives, et il s'est engagé à rapporter ou à faire rapporter les fâcheuses circulaires qui s'inspiraient d'un autre esprit. Il a accepté un ordre du jour très pressant et très précis, qui invite le gouvernement à jeter bas cette réglementation déplorable et à donner aux coopératives la liberté complète de leurs achats, les facilités de transports dont elles ont besoin et tous les encouragements auxquels elles ont certainement droit. Cet ordre du jour, s'il est suivi de mesures d'exécution sincères et immédiates, sera applaudi dans les tranchées.

4 mars 1917.

 

Une mesure qui ne constituait pas positivement une restriction, mais plutôt une taxe sur ceux qui ne s'imposeraient pas spontanément des restrictions, fut proposée à l'Hôtel-de-Ville : il s'agissait d'une taxe de 5 centimes par franc pour les notes de restaurants qui dépasseraient 5 francs, taxe municipale destinée aux œuvres de guerre de la Ville.

 

LA TAXE SUR LES NOTES DE RESTAURANTS

Évidemment, on peut la critiquer. On peut dire qu'il est contraire à l'égalité de frapper d'une taxe somptuaire celui qui dîne au restaurant pour six francs alors qu'il peut en dépenser le double chez lui sans rien payer. On peut dire aussi que le luxe de la table n'est pas le seul auquel on pourrait demander de contribuer aux œuvres de guerre de l'Hôtel de Ville. On peut dire aussi que le rendement n'en sera pas très important et que c'est entretenir une vieille et fâcheuse illusion que de laisser croire au public qu'on peut, en matière d'impôt, exonérer la masse et tirer le nécessaire d'une petite minorité. On peut dire enfin que le mode de perception et surtout de contrôle ne sera pas des plus faciles. Mais il est une autre chose qu'il faut se dire et qui doit tout primer. C'est qu'il s'agit en somme d'aider la ville à subvenir à des dépenses d'un caractère sacré, comme l'envoi de secours aux prisonniers. Ce qu'on demande, c'est un petit sacrifice, ayant le caractère d'un expédient provisoire en faveur d'œuvres auxquelles nul ne marchande sa sympathie. C'est comme si l'on plaçait un petit tronc sur la table, à côté du menu, dès que ce dernier dépasse un peu l'indispensable. Qui refuserait d'y glisser son obole ? On demande vingt-cinq centimes à qui payera son déjeuner dix francs, et quinze sous à qui le payera vingt francs. Tout le monde les donnera, avec un bon sourire à l'adresse du poilu qui en bénéficiera.

11 novembre 1916.

 

Même si l'idée en est acceptée à titre d'expédient temporaire, destiné à alimenter vaille que vaille un budget exceptionnel d'œuvres de guerre, il convient que l'application en soit rationnelle et claire Le texte du projet déposé hier ne l'est peut-être pas suffisamment. Il frappe d'un impôt de 3 % les notes de 5 à 10 francs par tête. Donc les notes inférieures, à 5 francs sont exemptées. Il semble en résulter que, pour les notes dépassant 5 francs, il y a lieu de déduire de la somme taxée le minimum non imposable de 5 francs. C'est ainsi qu'on procède pour tous les impôts ayant une exemption à la taxe, l'impôt sur le revenu par exemple. La taxe n'est perçue que sur l'excédent. C'est à la fois une question de principe et une question de bon sens. Frapper de quinze centimes un déjeuner de 5 fr. 05, alors que celui de 5 francs ne payera rien, c'est une absurdité. C'est frapper de quinze centimes le sou qui dépasse le minimum exempté. De même pour la taxe de 5 centimes par franc au-delà de 10 francs. Elle ne saurait être perçue, en bonne justice, sur le montant total, mais elle devrait être calculée à raison de 3 % sur la partie qui va de 5 à 10 francs, et de 5 % sur l'excédent seulement. Fixons les idées par un exemple. Du moment qu'une note de 5 francs ne paye rien, celle de 6 francs doit payer 3 centimes, et celle de 11 francs doit payer cinq fois 3 centimes, plus une fois 5 centimes, autrement dit 20 centimes. Peut-être est-ce l'intention des rédacteurs du projet, mais ils ne l'ont pas dit. S'ils ont estimé que cela va sans dire, ils nous permettront de croire que cela ira encore mieux en le disant.

17 novembre 1916.

 

Finalement, l'idée ne fut pas appliquée.

Une autre concernant les gens inoccupés, ne le fut pas davantage : il s'agissait de procéder à une sorte de mobilisation civile, qui aurait pu, qui aurait même dû commencer par les jeunes gens, pour lesquels l'oisiveté avait encore moins d'excuse et plus de dangers que pour n'importe qui.

 

LE DEVOIR PRÉSENT

La question qui se posait hier devant la Chambre est de celles qui pouvaient se régler sans débat. Il s'agissait simplement d'autoriser le gouvernement à procéder au recensement et à la révision de la classe 1918, sans même fixer d'ores et déjà la date de son appel sous les drapeaux, qui restera subordonnée à un nouveau vote du Parlement. La classe 1917 a été enrôlée au mois de janvier dernier, il ne s'agit de rien de nouveau ni d'exceptionnel. La guerre continue, il est donc inévitable qu'une classe nouvelle soit appelée à son tour au bout d'un an. La classe 1918 est même traitée plus paternellement que la précédente, car il n'est encore question pour elle que des formalités préliminaires à son appel [et cet appel n'aura vraisemblablement pas lieu au mois de janvier]. Dans ces conditions, le vote d'hier ne pouvait faire de doute, encore que la question des effectifs ne soit pas la plus urgente. On parle à tort et à travers de mesures exceptionnelles, de mobilisation supplémentaire, de levée en masse comme en Allemagne. Commençons par le devoir quotidien. Levons la classe 1918, puisque son tour est venu, et n'ayons pas l'air d'hésiter devant les sacrifices normaux sous prétexte de nous réserver pour des épreuves illimitées.

Non seulement l'heure est venue de préparer l'incorporation de la classe 1918, mais il serait bon de jeter un coup d'œil sur les suivantes, non pas en vue d'une mobilisation militaire, bien entendu, mais en vue d'une mobilisation civile. On cherche, on recrute de toutes parts de la main-d'œuvre pour les usines, pour l'agriculture, pour les transports. On parle d'enrôler, à cet effet, les femmes, les inaptes, les hors-d'âge, et tout cela part d'un bon sentiment. Mais comment n'a-t-on pas l'idée de commencer par le commencement ? N'est-il pas scandaleux de voir les tribunaux encombrés de jeunes prévenus qui, entre l'école et le régiment, passent leur adolescence à cultiver toutes les spécialités du crime, pour compenser, sans doute, l'absence de leurs aînés ? Et, sans parler de ceux qui vont jusqu'au crime, que penser de tous ces jeunes civils qui traînent sur le pavé ou sur le zinc une existence de fainéantise qui est une insulte à la gravité des circonstances ? Dans l'intérêt du pays, dans l'intérêt des familles, dans l'intérêt même de leur avenir, ne devrait-on pas, sans désemparer, mettre tous ces jeunes inutiles en demeure et en état de rendre les services qu'ils sont capables de rendre ? Leurs aînés sont au front, les cadets doivent, en attendant d'aller les y rejoindre, si jamais leur tour arrive, travailler de tous leurs moyens aux œuvres de l'arrière. Qui oserait protester si les futurs conscrits des classes 19 et 20, qui ne justifieraient pas d'une activité utile et suivie aux champs, à l'atelier ou à l'école étaient envoyés où l'on a besoin d'eux ? « Nous sommes en guerre », répète-t-on volontiers. Qu'on le montre et qu'on le fasse comprendre à ceux qui ne paraissent pas s'en douter !

Si la Chambre était bien pénétrée de cet état d'esprit — qui est l'esprit de guerre — elle n'aurait pas besoin de tant de discours et de Comités secrets pour aboutir aux solutions que réclament les circonstances. Nous ne commettons pas l'injustice de la rendre responsable des écarts voulus de tel ou tel énergumène, grisé du bruit qu'on fait autour de ses élucubrations. Nous connaissons la réprobation qu'inspirent ces sottises sans portée, qui laissent d'ailleurs le pays très froid, et qui ne sont gênantes que pour ceux sur les bancs desquels elles se produisent. A eux de se dégager de fâcheuses solidarités, s'ils le jugent à propos. C'est leur affaire. Mais ce qui est l'affaire de tous, et ce que l'opinion réclame de tous ses représentants, c'est de ne pas se prêter à des intrigues politiques, de ne pas entraver l'action gouvernementale pour faire le jeu des pêcheurs de portefeuille en eau trouble, c'est en un mot d'accepter, et de provoquer au besoin, les vraies mesures de salut public, lesquelles se reconnaissent à ce signe, qu'il serait plus agréable de n'en avoir pas besoin.

23 novembre 1916.

 

LES JEUNES INOCCUPÉS

On peut prendre un journal au hasard. On est sûr d'y trouver aux faits divers une rubrique abondante concernant les crimes et délits des jeunes adolescents qui consacrent les loisirs que leur laisse la mansuétude des autorités à dévaliser leur prochain. On a fini, paraît-il, par s'en émouvoir. Hier, la police en a fait une rafle particulièrement fructueuse, puisque la seule prison de la Santé a reçu pour sa part cinquante de ces hôtes indésirables. Voilà qui est bien, dira-t-on. Nous ne partageons pas cette satisfaction. Ce n'est pas à la Santé que ces jeunes gens devraient être, mais à l'atelier. Ce n'est pas pour les prisons qu'il y a lieu de les recruter, mais pour les usines, les industries, l'agriculture, les transports. Ce ne sont pas les prisons qui manquent de bras. M. Malvy demande aux préfets de retirer les allocations aux chômeurs qui refusent de travailler. Rien de mieux il faut, dans les circonstances où nous sommes, que chacun donne son effort. Mais ce devoir n'est pour personne plus impérieux, on l'avouera, que pour ces jeunes gens dont les aînés sont au front et qui ne sauraient mieux se préparer à les y rejoindre, si jamais leur tour arrive, qu'en se pliant dès maintenant à la discipline du travail, excellente préface de l'autre. Qu'on commence par eux la fameuse mobilisation civile : ce sera tout profit, puisqu'on ne désorganisera rien de ce qui existe, sauf l'école de la criminalité.

27 novembre 1916.

 

JEUNESSE DE GRAND CHEMIN

Les faits divers continuent à être remplis par les exploits d'apaches adolescents. Nous continuons en conséquence à demander que ces jeunes inoccupés, chez qui l'oisiveté est manifestement la mère de tous les vices, soient les premiers soumis à la mobilisation civile et dirigés vers un travail utile et moralisateur, qui ne manque pas sous toutes les formes. Naturellement ceux qui sont occupés soit à des études, soit à un métier, n'auraient pas à faire autre chose, mais ceux qui ne font rien d'avouable n'ont pas droit, à cet âge, de rester des non-valeurs, et à plus forte raison de poursuivre en paix leur apprentissage du crime. Cet apprentissage se perfectionne du reste chaque jour. L'exploit des deux jeunes émules de Bonnot qui viennent de cribler de coups de revolver un conducteur d'auto pour s'emparer de sa voiture, est d'une marque bien moderne. Ce sont des aventures de cinémas, telles qu'on en soumet chaque soir par douzaines à l'appréciation éclairée des connaisseurs. C'est un autre enseignement civique et moral qui convient à la jeunesse en cette troisième année de guerre, et il n'y en a pas de meilleur — et de plus laïque en même temps — que celui du travail. Nous avons trop de cinémas à films criminalistes, comme nous avons trop de débitants d'alcool. Tout cela monte à la tête, surtout lorsque la tête est jeune et aussi dénuée de sens commun que de sens moral. Occupons donc les bras pour dégager les cerveaux des fumées également funestes des drames sanglants et des liqueurs fortes.

5 janvier 1917.

 

LA MOBILISATION CIVILE

M. Henry Bérenger a déposé une proposition de loi, qui va être distribuée aujourd'hui au Sénat, organisant la mobilisation civile pour tous les Français des deux sexes, de dix-sept à soixante ans. Cette proposition part d'une excellente intention à laquelle tout le monde est prêt à s'associer. Il s'agit de porter au maximum notre capacité de production, condition première de la victoire. L'utilisation de l'armée civile ainsi constituée permettrait la restitution à l'armée combattante d'une partie de ceux qu'elle consacre maintenant à des services d'arrière qui n'ont rien de proprement militaire. Aucune convenance personnelle ne serait admise à faire obstacle à cette mesure de salut public si elle devait réellement assurer le salut public. Mais la mobilisation civile ainsi comprise aurait-elle cet effet ? Cette grosse levée en masse commencerait par arracher à leur travail normal beaucoup de bras ou de cerveaux dont il n'est pas certain qu'on saurait faire ailleurs un meilleur usage. Nous voyons déjà les services publics encombrés d'auxiliaires fort médiocrement utilisés. Chacun connaît autour de soi nombre de mobilisés militaires qui ne font pas grand-chose comme auxiliaires, et surtout pas grand-chose d'utile. Que sera-ce si on met en branle des millions de nouveaux mobilisés ? On espère que le ministère du travail chargé de cette mobilisation civile sera plus débrouillard que le ministère de la guerre. Pourquoi ? Il se créera tout d'abord une colossale bureaucratie qui absorbera à elle seule une bonne part des nouveaux mobilisés, mais qui sera fort embarrassée de bien employer le reste. M. Bérenger prévoit à la vérité des exemptions ; on ne prendra pas tout le monde sans exception ni réflexion. Soit ; mais que de paperasserie pour arriver à faire ce départ ! Il est beau de voir grand, et c'est ce qui nous a manqué le plus dans cette guerre, mais encore faut-il ne pas se perdre dans l'immensité des plus louables conceptions. Nous sommes moins ambitieux. Si seulement on occupait les jeunes oisifs de dix-sept et dix-huit ans, ce qui ne bouleverserait rien et allégerait beaucoup le rôle des tribunaux, ce serait déjà beau et ce serait tout profit. On nous en cite une bande de vingt-trois qui viennent d'être arrêtés à Périgueux pour toute espèce de méfaits. Six ont été envoyés dans des maisons de correction, un seul en prison, les autres ont été rendus à leurs parents et à leur oisiveté. Voilà ce qui ne devrait pas se produire. Ils devraient avoir été dirigés vers l'atelier ou le sillon sans désemparer. Une loi plus modeste que celle dont parle M. Bérenger aurait chance, croyons-nous, d'être plus pratique et par conséquent plus efficace.

10 janvier 1917.

 

LA RÉQUISITION CIVILE

Le projet de loi déposé par M. Clémentel diffère de la proposition déposée par M. Henry Bérenger par le titre et par un certain nombre de détails. Il ne s'agit plus d'une « mobilisation », de la constitution d'une a armée civile » doublant celle des combattants. Le projet ministériel se présente sous un aspect plus modeste. Il prend son point d'appui dans une loi déjà existante, celle du 6 juillet 1877 relative aux réquisitions militaires. Cette loi permet à l'autorité militaire de réquisitionner non seulement des approvisionnements et des usines, mais aussi de la main-d'œuvre, puisqu'il y est expressément question de conducteurs d'attelages, de guides, messagers, et de tous ouvriers nécessaires « pour tous les travaux que les différents services de l'armée ont à exécuter ». Il s'agit aujourd'hui d'élargir un cadre déjà créé. Par exemple, la loi de 1877 prévoyait seulement la réquisition de tout ce qui sert ou peut servir aux armées de terre et de mer, aux établissements de la guerre et de la marine, et à l'approvisionnement des places de guerre. La loi projetée y ajoute d'une façon générale tout ce qui peut être utile « à tous les établissements, entreprises ou travaux intéressant la défense nationale ou le ravitaillement de la population ». De même pour la réquisition des personnes, il ne s'agit plus seulement d'une faculté accidentelle et restreinte, mais au contraire d'une mise permanente à la disposition de l'État de tous les Français de seize à soixante ans non mobilisés militairement. Et cette mainmise s'opère, non plus seulement en vue des besoins directs et immédiats de l'armée, mais aussi bien en vue des besoins les plus divers de la défense nationale, parmi lesquels figurent les besoins de la population non-combattante.

Le principe de cette utilisation de toutes les forces, de la nation sera facilement accepté. Dans une crise vitale comme celle que nous traversons, l'effort entier de tous est dû à la collectivité. Ceux qui ne sont pas au front doivent donner à l'arrière le maximum de services utiles, puisque dans une guerre d'usure et de durée il faut avant tout tenir économiquement, c'est-à-dire « vivre », avec l'ensemble de conditions matérielles que suppose ce prosaïque phénomène. La production du blé est aussi indispensable que celle des obus, l'importation du charbon aussi essentielle que celle de l'acier, tout se tient et tout doit être assuré avec la même énergie. C'est pourquoi il n'y a plus place pour l'oisiveté, ni même pour une activité à côté. Chacun doit servir, et chacun au surplus ne demande qu'à le faire. Mais comment ? S'il s'agissait d'enlever, du jour au lendemain, à leurs occupations normales tous les civils de seize à soixante ans, le résultat serait sûrement désastreux. On n'aboutirait qu'à désorganiser le pays, à gaspiller les bonnes volontés, à encombrer de bras inutiles un service auxiliaire formidablement développé. Tout le monde le sent bien, et c'est pourquoi la proposition de M. Henry Bérenger, en dépit des excellentes intentions de son auteur, avait été accueillie avec une certaine froideur, parce qu'elle paraissait abuser de la coercition et de l'étatisme.

M. Clémentel s'est appliqué à éviter ce danger. Il commence par poser en principe qu'on ne recourra à l'obligation que si, en vue d'un travail donné, les engagements volontaires ne suffisent pas. La liste des réquisitionnés disponibles sera donc une réserve dans laquelle on ne puisera qu'en cas de pénurie de bonnes volontés. Et en ce cas on commencera par utiliser les plus jeunes classes, et autant que possible à proximité de leur domicile. Le gros travail préparatoire, c'est évidemment de dresser le répertoire nominatif de tous les réquisitionnables, avec leurs aptitudes. On le dressera d'après la déclaration des intéressés, et, il faut l'espérer, avec le minimum de formalités et de paperasserie. Mais quoi qu'on fasse, ce sera toujours une grande affaire et il est à craindre qu'une partie appréciable des nouveaux réquisitionnés ne soit absorbée par la bureaucratie de cette réquisition elle-même. On excusera notre défiance et on la partagera sans doute en songeant à la quantité de mobilisés militaires qui surpeuplent tous les services auxiliaires. Le ministre du travail sera-t-il plus économe de main-d'œuvre que celui de la guerre ? Nous voulons l'espérer, mais nous ne prendrons pas la responsabilité de le garantir.

Parmi les assujettis à la réquisition qui ne seront pas réquisitionnés en fait figurent naturellement ceux qui sont déjà occupés dans l'agriculture ou dans une entreprise contribuant à la défense nationale, au sens large du mot, ou encore les fonctionnaires et employés des administrations publiques. Y aura-t-il là aussi des embusqués ? Le projet paraît le craindre, car il spécifie que pour les établissements considérés comme important à la défense nationale, on veillera à ce qu'ils n'aient pas de personnel « excédant » les besoins. De même les fonctionnaires ne seront intangibles que s'ils sont déclarés indispensables par leurs chefs de service. On ne peut qu'approuver ces précautions, même si leur efficacité ne paraît pas au-dessus de tout accident.

Au total, sans discuter tels ou tels détails d'application, sur lesquels le débat sénatorial donnera l'occasion de revenir, le projet de M. Clémentel s'inspire d'un sentiment juste et tient compte, plus que la proposition de M. Henry Bérenger, de la nécessité de troubler le moins possible les conditions économiques du travail existant, fût-ce dans l'espoir de faire beaucoup mieux. L'opinion acceptera ce sacrifice comme elle accueille tous ceux dont l'utilité lui paraît démontrée. Elle demandera peut-être un peu plus de précision et de garanties en ce qui concerne les « affectations d'office » qui seront faites par les préfets, au cas où le nombre des volontaires ne suffirait pas pour les besoins signalés. Il ne faut pas qu'on puisse incriminer dans ces désignations le moindre favoritisme, qui serait en l'espèce surtout du favoritisme à rebours. Qu'on n'oublie pas qu'il s'agit là d'économie politique, et non de politique. C'est un assez gros problème que d'organiser le travail national, même uniquement en vue de la guerre et pour le temps de guerre, pour qu'on ne laisse place à rien de ce qui pourrait entr'ouvrir la porte à une autre préoccupation.

10 février 1917.

 

Le besoin d'utiliser, en vue du relèvement économique, toutes les ressources disponibles était de ceux que nul ne pouvait méconnaître. Certaines initiatives privées furent à cet égard très intéressantes et méritent d'être retenues.

 

POUR LES OFFICIERS RÉFORMÉS

Assurer aux réformés de la guerre une situation conforme à leurs aptitudes, ce n'est pas seulement rendre service à des hommes pour lesquels on ne fera jamais assez, c'est aussi rendre service au pays qui a besoin d'utiliser au maximum toutes les forces qui lui restent afin de remplacer toutes celles qui ont disparu. Toutes les œuvres de rééducation des mutilés tendent à ce but ; en voici une qui, dans une sphère plus élevée, répond à la même pensée. Il s'agit des officiers d'armes savantes, des officiers de carrière sortis de l'École polytechnique, de l'École navale, de l'École de Saint-Cyr, ou pourvus d'une instruction générale équivalente, dont la réforme n° I brise irrévocablement l'avenir militaire. Ils représentent une valeur précieuse qu'il s'agit simplement de mettre au point. Ils ne peuvent entrer de plain-pied dans l'industrie, parce qu'il leur manque certaines connaissances techniques, mais il est manifeste qu'une préparation appropriée en ferait en peu de temps d'excellentes recrues pour l'état-major de nos grandes entreprises. Cette préparation, un Comité de patronage, où se trouvent les représentants les plus autorisés du monde des affaires, s'est occupé de l'organiser, et y est parvenu, grâce au concours éclairé de l'École libre des Sciences politiques. Naturellement, cet enseignement ne peut convenir qu'à des officiers déjà pourvus d'une haute culture générale et en âge de poursuivre sans effort des études nouvelles, soit de vingt-deux à trente ans. Les autres trouveront place dans les fonctions publiques, qui ne sont pas maintenant très encombrées, comme le prouve le peu de candidats qui s'y présentent. Quant aux officiers de réserve, qui étaient déjà dans l'industrie et le commerce, ils retrouveront naturellement leurs situations antérieures, c'est pourquoi il n'est pas ici question d'eux. Ce n'est pas le lieu d'exposer en détail le programme des cours et de l'examen final tels qu'ils sont prévus. Les intéressés trouveront tous les renseignements utiles à l'École elle-même (27, rue Saint-Guillaume), mais ils n'ont pas de temps à perdre, car les demandes d'inscription doivent être faites avant le 11 novembre. Ce que nous avons voulu, c'est rendre hommage à une idée à la fois généreuse et pratique, qui honore grandement ceux qui l'ont conçue et menée à bien[1].

 

Le moyen le plus simple d'assurer le recrutement de beaucoup de métiers et de carrières était encore celui auquel, de toutes parts, on avait eu spontanément re cours, l'utilisation de la main-d'œuvre féminine ; mais à ce propos une initiative officielle fut prise qui parut, pour le moins, fort discutable : il s'agissait d'un remaniement de l'enseignement secondaire féminin.

 

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE FÉMININ

Le ministre de l'instruction publique avait annoncé au mois de juillet qu'un projet de réorganisation de l'enseignement secondaire féminin serait soumis au Conseil supérieur au cours d'une session extraordinaire à la rentrée des classes. Il n'en a rien été et il n'y a pas lieu de le regretter. Le moment n'est pas venu de procéder à de vastes réformes de programmes. Ce n'est pas en temps de guerre, alors qu'on ne peut songer qu'à faire le nécessaire au jour le jour, qu'il convient de résoudre au pied levé de grands problèmes qui demandent de la réflexion, de la tranquillité d'esprit et des vues générales sur lesquelles l'issue de la guerre peut exercer une influence. Il est bien évident que l'enseignement secondaire des jeunes filles, conçu à une époque où l'on n'avait pas l'idée d'en faire un instrument utilisable pour une foule de carrières libérales, ne répond plus à la réalité des choses. Déjà, avant la guerre, un nombre croissant de jeunes filles préparaient les brevets primaires ou les baccalauréats, en marge et en dépit des programmes, et l'enseignement libre s'était engagé dans cette voie avant celui de l'État. Ce mouvement ne pourra que s'accentuer et il faudrait, être singulièrement aveugle pour ne pas le prévoir. Nous allons nous trouver en présence de centaines de milliers de jeunes filles et de jeunes veuves, auxquelles le rôle normal et naturel de la femme sera interdit par la prodigieuse hécatombe de jeunes hommes à laquelle nous assistons. Les unes par nécessité légitime de gagner leur vie, les autres par le désir non moins honorable de ne pas la gâcher à ne rien faire, vont aspirer en masse à exercer un grand nombre de professions qu'elles ne recherchaient jusqu'ici que par exception. Et c'est du reste fort heureux pour le pays, car on aura besoin d'elles pour remplacer une grande partie de ceux qui les exerçaient jusqu'ici. Elles ne prendront la place de personne. Elles rempliront des places malheureusement vides.

Mais pour qu'elles s'acquittent dignement des fonctions qui vont s'offrir à elles, il est juste, équitable et bienfaisant qu'elles s'y préparent complètement. Il faut qu'elles aient les mêmes titres professionnels que leurs collègues masculins. Les en dispenser serait à la fois humiliant pour elles et dégradant pour les fonctions. Il est donc certain qu'il faudra faire de l'enseignement secondaire féminin un véritable enseignement secondaire, analogue sinon identique à celui des jeunes gens, tout en maintenant — si l'on trouve de quoi le peupler — un enseignement sans but ni sanction, comme celui d'aujourd'hui, pour celles qui ne désirent rien de plus. Mais tout cela, c'est l'œuvre de demain, qui doit être étudiée, discutée, qui ne saurait être improvisée entre deux portes sous le manteau, sans consultation ni débat. Pour l'instant, il suffit de faciliter, par des expédients provisoires, une meilleure préparation du baccalauréat pour les jeunes filles qui s'y présentent. Les cours libres l'ont parfaitement compris et s'en trouvent bien. Les lycées, collèges et cours publics y viennent peu à peu, sans enthousiasme, semble-t-il, mais sous la pression des familles. Qu'ils y viennent plus franchement. Les épreuves du baccalauréat prouvent que le latin y est encore trop considéré comme un art d'agrément, qu'on cultive aux moments perdus. Dans ces conditions, c'est en effet du temps perdu, sans profit éducateur. C'est une simple corvée, même pour des candidates bien douées, ayant du sens littéraire, qu'on force à se contenter d'une « préparation » indigne d'elles. Mettre fin à cette situation est la seule chose à faire sur le champ.

Quant aux combinaisons équivoques d'équivalence, d'examens intérieurs assimilés à un baccalauréat ou à une partie de baccalauréat, elles seraient, si jamais on y songe, aussi décevantes que mal inspirées. Les cours libres dont les élèves continueraient à subir des épreuves publiques et vérifiables y gagneraient un prestige parfaitement justifié, même si le diplôme intérieur était en réalité équivalent. N'ayons pas, dans un pays d'égalité et de droiture, deux poids ou deux mesures. Faisons tout franchement, publiquement, les examens comme les programmes. Et en attendant l'heure des grandes réformes — qui n'a pas sonné et qui ne sonnera qu'après celle de la victoire — bornons-nous aux retouches pratiques et provisoires que réclame l'opinion et qu'elle a raison de réclamer.

5 novembre 1916.

 

A la suite de cet article M. Henry Bérenger, sénateur, adressa au ministre de l'Instruction publique la lettre suivante qui était l'écho des mêmes préoccupations, et qui réservait les droits du Parlement :

Paris, le 28 novembre 1916.

Monsieur le Ministre,

Je lis dans le journal Le Temps du 22 novembre et j'avais déjà lu dans Les Débats du 5 que vous avez l'intention de modifier l'orientation des études dans les lycées et collèges de jeunes filles et que vous vous proposez de soumettre au Conseil supérieur de l'instruction publique tout un programme de réorganisation de l'enseignement secondaire féminin. Je vois aussi dans plusieurs revues spéciales, notamment dans la Revue universitaire, la Revue de l'enseignement secondaire et le Bulletin de la Fédération des professeurs de lycées et de l'enseignement secondaire féminin, que votre projet se heurte à de très grosses objections et qu'il est désapprouvé par la majorité du personnel enseignant.

Les professeurs s'inquiètent que vous songiez à demander l'équivalence du diplôme de cinquième année, qui resterait fermé à l'enseignement libre, avec la première partie du baccalauréat, qui demeurerait obligatoire pour l'enseignement secondaire masculin, privé ou public, et pour les jeunes filles de l'enseignement privé. Cette équivalence leur paraît dangereuse pour l'avenir même des études secondaires. Ils craignent aussi que l'enseignement privé, obligé de préparer ses élèves au baccalauréat, ne tire de cette préparation un surcroît de prestige aux yeux des familles et ne prospère, par là même, aux dépens des lycées et collèges de l'Etat.

Il semble aussi que les fonctionnaires non mobilisés de l'enseignement secondaire redoutent fort une modification des programmes et des études pendant la guerre, à une heure où les plus impérieuses préoccupations de salut public ne permettent encore ni d'examiner ni de discuter avec toute l'ampleur nécessaire un problème dont les répercussions peuvent être très graves.

Il est certain que la portée sociale d'une pareille question est trop étendue pour que le Parlement ne soit pas consulté. Je ne doute pas, Monsieur le ministre, qu'il n'entre dans vos intentions de le faire, non seulement parce qu'il s'agit de modifier une loi, celle du 20 décembre 1880, qui a créé l'enseignement secondaire des jeunes filles et qui, par son article 4, en a déterminé les programmes, mais surtout parce qu'il suffit de vous connaître pour savoir avec quels scrupules vous avez toujours tenu compte des droits de la représentation nationale : je sais, pour ma part, l'importance que vous avez constamment attachée à la collaboration du Parlement, même dans les cas où la légalité ne vous y obligeait pas.

Aussi, en ce qui me concerne, je ne puis partager l'émotion que les fonctionnaires de l'enseignement secondaire ont témoignée par l'organe de leurs publications et de leurs groupements corporatifs. Ils ont dû mal interpréter vos intentions, comme celles de la section permanente du Conseil supérieur de l'instruction publique, qui, il y a trois ans, a émis l'avis qu'il incombait au Parlement seul de modifier les programmes ou d'y ajouter de nouvelles matières. Je suis persuadé, Monsieur le ministre, que vous partagez cet avis qui garde toute sa valeur, même dans les circonstances présentes, et il me semble probable que, par suite d'une insuffisante publicité, vos projets auront été mal interprétés. Il n'entre pas dans ma pensée que vous ayez véritablement l'intention qui vous est attribuée d'enlever au Parlement, notamment au Sénat qui a toujours eu à cœur de sauvegarder dans son intégrité le patrimoine de la culture nationale, la connaissance d'une question aussi importante pour l'avenir intellectuel du pays.

C'est pourquoi, en vue de mettre fin à des inquiétudes qui, je l'espère, sont vaines, j'ai l'honneur, Monsieur le ministre, de vous demander si le projet de réforme qui vous est attribué est bien définitivement arrêté, si réellement il vous apparaît comme de première urgence et, dans ce cas, sous quelle forme ou dans quelles conditions vous pensez faire appel à la collaboration nécessaire du Parlement.

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, les assurances de ma haute considération.

HENRY BÉRENGER.

 

M. Viviani, ayant remplacé M. Painlevé, à la suite du remaniement du ministère dont il sera parlé plus loin, la question se posait sous une nouvelle forme.

 

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE FÉMININ

Est-il encore permis d'espérer que le nouveau ministre de l'instruction publique retirera au dernier moment le projet de réforme de l'enseignement secondaire féminin qui doit être soumis au Conseil supérieur de l'instruction publique, dans la session qui s'ouvre mercredi prochain ? Ce serait la meilleure solution. A l'heure où tant de préoccupations plus urgentes doivent absorber l'attention du pays et des pouvoirs publics, on ne voit vraiment pas la nécessité de procéder, sans publicité, sans discussion, dans l'ombre des bureaux, sans que le Parlement en ait été même avisé, à une réforme qui n'a rien de commun avec la défense nationale et qui est par excellence une réforme du temps de paix. Nous avons publié une lettre adressée par M. Henry Bérenger, sénateur, au grand maître de l'Université pour protester d'avance contre la prétention de régler, en dehors des Chambres, une pareille question, qui touche à la loi du 20 décembre 1880 par laquelle l'enseignement secondaire des jeunes filles, programmes compris, a été organisé. Nous aurions préféré n'avoir pas à revenir sur ce sujet, mais le mystère même dont on se plaît à l'entourer donne à craindre que l'opinion ne soit mise en présence du fait accompli, avant d'en avoir soupçonné la gravité.

S'il ne s'agissait que d'adapter, par un arrangement provisoire, ce fonctionnement des lycées et collèges féminins aux devoirs nouveaux que leur impose le désir légitime de beaucoup de jeunes filles de se préparer aux carrières libérales dont la porte est le baccalauréat, nul n'aurait rien à dire. Il y a là une évolution des mœurs, précipitée par la guerre, mais déjà visible auparavant, contre laquelle il n'y a pas à lutter. Les créateurs de l'enseignement secondaire féminin ne l'avaient pas prévue, et on ne saurait le leur reprocher. Mais ce serait faire preuve aujourd'hui d'un esprit singulièrement arriéré que de se cramponner à une conception qui ne répond plus aux circonstances. Beaucoup de jeunes filles et de jeunes veuves vont avoir à gagner leur vie, ou tout au moins à l'occuper utilement, puisque leur rôle naturel et normal de mères de familles leur est interdit par la disparition de tant de milliers de pères de famille existants ou éventuels. Elles ont besoin de faire quelque chose, et la société a également besoin d'elles pour faire ce que faisaient tous ces jeunes hommes que nous pleurons. Il faut donc les mettre en mesure d'aborder par la grande porte, la porte de tout le monde, celle qu'on franchit la tête haute, les carrières auxquelles elles ne visaient jusqu'ici qu'à titre exceptionnel.

Est-ce à cette solution que conduit le projet élaboré par l'administration de l'instruction publique ? Il n'est pas possible, avec la meilleure volonté du monde, de le croire. On a trouvé plus simple et plus commode de donner le baccalauréat sans l'examen que de préparer à l'examen du baccalauréat. En effet, on propose d'assimiler à la première partie du baccalauréat le diplôme actuel délivré par l'établissement, à la suite d'un examen intérieur. Nous ne voulons même pas, pour l'instant, examiner la valeur de ce diplôme, ni apprécier les quelques modifications qu'on projette d'y introduire. La combinaison est mauvaise en principe, parce qu'elle est contraire à l'égalité, qu'elle crée un monopole non inscrit dans la loi en faveur des établissements de l'État, et qu'elle constitue une variété de baccalauréat — le cinquième — dont la raison d'être est uniquement la difficulté — relative — de passer les quatre autres. Ce n'est pas là, comme on pourrait le croire, une simple question de pédagogie, ce qui serait déjà quelque chose, c'est aussi la question de la liberté d'enseignement qui est posée, d'une manière détournée mais formelle. Si le diplôme des établissements féminins officiels dispense de baccalauréat alors que les élèves des cours et des maisons libres devront passer l'examen, un privilège, un monopole est institué en faveur des premiers. Et il n'y aura plus qu'un pas à faire, qui sera vite fait après un pareil précédent, pour que le même privilège soit attribué aux lycées et collèges de garçons.

On peut être hostile à la liberté de l'enseignement. C'est une théorie que nous avons combattue et que nous combattrons encore à l'occasion, et que l'université dans son ensemble n'a jamais professée, parce qu'elle aime mieux la concurrence que la victoire par la suppression des concurrents. Mais, enfin, c'est une théorie qui peut se soutenir. Ce qu'on lui demande seulement, c'est de se présenter à découvert et de ne pas s'introduire dans les lois par prétérition. De même on peut être hostile au baccalauréat et lui préférer, un autre mode de constatation des études secondaires. Mais ici encore, ce qui n'est pas acceptable, c'est qu'on introduise une pareille modification par l'escalier dérodé. Les adversaires du baccalauréat n'ont jamais eu gain de cause chaque fois que le débat s'est engagé en public et devant le public. Ils peuvent en appeler de leurs défaites antérieures, mais dans les mêmes conditions, en public et devant le public.

On nous permettra de ne pas insister davantage aujourd'hui. Nous en avons dit suffisamment pour faire comprendre que la réforme proposée n'a rien d'urgent, qu'elle ne pourrait être opérée qu'en temps normal, après une enquête digne d'elle, et dans un esprit libéral et moderne qui lui manque manifestement sous sa forme actuelle. Il dépend encore de M. Viviani — et ceux qui connaissent sa largeur de vues en matière d'éducation féminine attendent de lui — qu'elle soit pour le moment ajournée.

18 décembre 1916.

 

Le nouveau ministre de l'instruction publique, M. Viviani, a pris à l'égard du projet de réforme dont nous avons signalé l'inopportunité une attitude qui donne satisfaction à toutes les réclamations légitimes. Le projet reste soumis au Conseil supérieur de l'instruction publique, mais à titre officieux pour ainsi dire, puisqu'il est entendu qu'il ne sera pas mis en application, même s'il est voté, avant qu'une, enquête complète ait été faite et que les conclusions de cette enquête aient été débattues au Parlement. M. Viviani a rappelé avec beaucoup de raison qu'un projet de réforme de l'enseignement secondaire féminin, comportant l'assimilation de son diplôme intérieur à la première partie du baccalauréat, n'est pas seulement une question pédagogique, mais une « question nationale », qui ne saurait être réglée par des considérations de commodité universitaire. A côté de l'avis technique que doit donner le Conseil supérieur de l'instruction publique, et qu'il est qualifié pour donner, il y a lieu de réserver les droits du Parlement auquel le problème de l'enseignement ne saurait demeurer étranger, et ceux du gouvernement à qui il restera, tout bien pesé, à prendre la responsabilité de la décision finale.

22 décembre 1916.

 

Une commission extra-parlementaire fut instituée le 3 janvier, pour examiner les modifications à introduire dans l'enseignement secondaire féminin. Cette commission de 35 membres comprenait 17 sénateurs ou députés plusieurs hauts fonctionnaires de l'enseignement public, mais ne faisait place à aucun représentant du commerce, de l'industrie ou des diverses carrières naturellement indiquées pour les jeunes filles. Cette commission commença ses travaux peu de jours après. Un de ses membres les plus éminents, M. Appell, avait déjà fait connaître son opinion au cours de la discussion qui venait d'avoir lieu au conseil supérieur de l'instruction publique. Cette opinion importante n'avait pas un caractère libéral.

 

L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE FÉMININ

La commission extraparlementaire chargée de faire une enquête sur l'orientation à donner à l'enseignement secondaire féminin a commencé ses auditions. S'inspirant de la grande commission qui a fait jadis le même travail, sous la présidence de M. Ribot, pour l'enseignement secondaire des garçons, elle a rédigé un questionnaire détaillé, destiné à servir de base aux dépositions. Comme préface à son travail, elle ne manquera pas de consulter le procès-verbal de la discussion qui a eu lieu, le 21 décembre dernier, au Conseil supérieur. Tous les arguments pour ou contre l'assimilation du diplôme féminin des lycées de jeunes filles à la première partie du baccalauréat y ont été exposés avec une autorité et une clarté qui ne sauraient être surpassées. Avouons cependant qu'il en est au moins un qui nous a profondément surpris. On met dans la bouche de M. Appell, l'illustre doyen de la Faculté des Sciences, un raisonnement que nous avons peine à croire authentique, bien que nous le lisions dans le procès-verbal « officiel ». En réponse à l'objection que l'équivalence accordée au diplôme intérieur des lycées et collèges de jeunes filles constituerait un privilège en faveur de ces établissements, puisque les élèves des cours libres devraient continuer à passer le baccalauréat avec les jeunes gens devant les jurys réguliers, voici textuellement ce qu'aurait dit M. Appell : « En adoptant l'équivalence proposée, on ne créera pas un privilège pour les élèves des lycées ou collèges de jeunes filles, puisque ces établissements sont ouverts à tous. » Nous comprenons qu'on soit partisan du monopole ; c'est une opinion comme une autre, qui n'est pas la nôtre, mais qui peut se discuter logiquement. Mais M. Appell ne parle pas du monopole. Il se contente d'assurer un privilège aux établissements de l'État, ce qui est non pas un monopole, mais une prime. Soit. Mais ce système est évidemment contraire à l'égalité, et il n'est pas possible, quelle que soit l'opinion qu'on ait sur le fond de réforme, de contester qu'elle ne soit un privilège pour l'enseignement public puisque tout avantage refusé à un concurrent est par définition un privilège pour celui qui en bénéficie. Non, dit cependant M. Appell, puisque toute jeune fille peut en profiter en entrant dans un établissement de l'État. Il est clair en effet que si toutes les jeunes filles se décident à suivre l'enseignement public, attirées par le désir naturel de jouir du privilège qui lui est réservé, l'enseignement libre n'aura plus à se plaindre d'aucune inégalité puisqu'il n'existera plus. Est-ce là la pensée de M. Appel ? C'est en tout cas son raisonnement, si le compte rendu officiel de la séance du Conseil supérieur est exact.

31 janvier 1917.

 

LES ÉLÈVES FEMMES À L'ÉCOLE CENTRALE

M. Clémentel, ministre du commerce, vient de décider que les femmes seront admises, dans les mêmes conditions que les hommes, à l'École centrale. Cette décision, il n'est pas inutile de le faire remarquer, a été prise à la demande du conseil de l'École. Elle est intéressante à deux points de vue. D'abord c'est une nouvelle manifestation de ce besoin qu'ont les femmes de se faire une carrière, alors que justement on a besoin d'elles dans presque toutes les carrières. Méconnaître ce phénomène, c'est faire preuve d'un manque de clairvoyance singulier. Il ne s'agit pas de savoir si l'on s'en félicite ou si l'on s'en désole, la réalité s'impose et on ne gagne rien à lutter aveuglément contre la marche fatale des événements. Mieux vaut chercher à la diriger intelligemment. A cet égard la réforme provoquée par le conseil de l'École centrale est parfaitement raisonnable. Il n'a ni demandé ni obtenu que les femmes pussent être ingénieurs au rabais, comme d'autres demandent qu'elles soient bachelières, licenciées ou agrégées, il a demandé et obtenu qu'elles fussent mises sur le même pied que leurs concurrents masculins. Elles seront placées « dans les mêmes conditions ». Là est la justice et le vrai respect des droits de la femme : c'est lui faire injure que de réclamer pour elles des faveurs qui ne sont en somme qu'une dédaigneuse présomption d'infériorité. Une femme n'a pas, en principe, à faire un métier d'homme, mais si elle en éprouve le désir ou la nécessité, comme c'est malheureusement aujourd'hui le cas pour beaucoup, il n'y a aucune raison pour abaisser devant elle les barrières intellectuelles qui ouvrent l'entrée de telle ou telle carrière.

21 avril 1917.

 

Au surplus, la question d'une réforme ne se posait pas que pour l'enseignement secondaire féminin : de divers côtés on se préoccupait de mettre celui des jeunes gens plus étroitement en rapport avec les besoins de l'après-guerre.

 

L'ÉDUCATION NATIONALE DE DEMAIN

Pourrons-nous après la guerre nous en tenir à notre système actuel d'éducation nationale ? Répond-il aux nécessités de demain ? Le nombre considérable de non-valeurs qu'il laisse comme déchet est un gaspillage social que nos pertes en hommes ne nous permettront pas de continuer et c'est pourquoi précisément les hommes pratiques sont les premiers à' poser aujourd'hui la question d'une réforme de notre système d'enseignement, en vue d'une utilisation plus complète et plus sûre des futures générations appelées à combler les vides et à réparer les ruines dont la génération actuelle subit l'épreuve. M. Georges Hersent, avec l'autorité particulière d'un nom qu'on retrouve dans beaucoup des grands travaux d'intérêt international dont s'honore notre époque, applique à l'étude de ce problème, dans le Correspondant, toute l'indépendance d'esprit et la largeur d'idées qui conviennent à un homme d'action et de volonté. On ne saurait trop méditer les témoignages qui nous viennent de pareille source. Trop souvent les pédagogues ont seuls abordé les questions pédagogiques : ils y ont apporté une compétence admirable et une conscience dont nul ne doute, mais aussi, même sans le vouloir, un pli professionnel dont il n'est pas mauvais, sans faire tort à personne, de se méfier toujours un peu.

De quoi aurons-nous besoin demain ? Nous aurons besoin avant tout et immédiatement d'accroître notre production en tout genre. Il faut donc que l'éducation donnée à la jeunesse développe notre capacité de produire. Nous disons « l'éducation » plutôt que « l'instruction », car, contrairement à ce qu'on est tenté de croire en général, les programmes ont à cet égard moins d'action que l'esprit même qui préside à l'enseignement quel qu'il soit. Ce qui importe le plus, ce n'est pas tant ce qu'on apprend que la manière dont on se l'assimile, puisqu'il est manifeste et entendu d'avance qu'une grande partie de ce qu'on apprend sur les bancs ne pourra être retenu et utilisé sous sa forme scolaire. A cet égard notre système actuel d'éducation a un grave défaut. Il est, à tous les degrés, animé du même esprit, ou cherche du moins à l'être. « Il n'y a, remarque M. Hersent, entre les divers ordres de nos enseignements, pas d'autre différence qu'une différence de degré, alors qu'il devrait y avoir Une différence en nature. » On paraît croire qu'il serait contraire à l'égalité démocratique de concevoir l'enseignement primaire autrement que comme un abrégé de la culture secondaire et même supérieure. Évidemment, la qualité et la quantité n'y sont pas, mais la prétention de donner au moins un aperçu de ce qu'on ne peut atteindre est la préoccupation dominante. « L'instruction populaire s'est réduite, ou, si l'on veut, s'est enflée, dit M. Hersent, à la proportion d'une quintessence abstraite et uniforme destinée à servir de viatique à tout être humain. » A plus forte raison a-t-on l'ambition, dans toutes les sections de l'enseignement secondaire, de donner une culture « classique », parce que cette forme classique passe pour la plus relevée et la plus flatteuse.

Qu'en résulte-t-il ? Il en résulte qu'aucun enseignement ne répond plus à son objet propre, ni même à aucun objet défini. Nous donnons ou cherchons, à donner une « éducation esthétique » à toute une jeunesse dont la plus grande partie aurait surtout besoin d'une « éducation économique » ; nous fomentons un « intellectualisme superficiel » étranger et trop souvent contraire à la destination sociale probable de la plupart de ceux qui en reçoivent la décevante empreinte. Nous ne voulons pas avoir l'air de créer des classes, nous préférons faire des déclassés. Le grand mal, c'est le préjugé qui attribue une sorte de noblesse aux carrières libérales, alors qu'elles ne sont ni plus ni moins honorables que d'autres et qu'elles sont même terriblement vulgaires quand elles sont exercées par des médiocrités. C'est cette fausse conception qui est cause qu'un grand pays agricole comme le nôtre compte beaucoup moins d'élèves dans les écoles agricoles de tous degrés qu'il n'y en a dans les classes de rhétorique. Nous avons infiniment plus de mauvais bacheliers que de bons chefs d'exploitation. Dans l'industrie ou le commerce, il n'existe pas plus de 10 à 12 employés ou patrons sur 100 qui aient reçu un enseignement technique avant d'entrer dans les affaires.

Est-ce à dire qu'il faille tout sacrifier ou subordonner à l'instruction utilitaire ? Ni M. Hersent ni personne de réfléchi ne le demande. Ce qu'on peut demander, c'est d'abord, du haut en bas de l'enseignement à tous les degrés et dans tous les ordres, que la formation du caractère soit mise au premier plan des préoccupations du maître. Il faut habituer l'enfant à l'effort, sans lequel l'enseignement n'est qu'une accoutumance à la réceptivité, c'est-à-dire à l'inertie et à la passivité. Sur ce point, il y a presque tout à réformer dans les pratiques préconisées depuis quelques années. On a voulu mâcher toute besogne aux écoliers, on ne les lâche pas d'une semelle, on ne leur laisse ni le temps, ni le goût du travail personnel, on multiplie les enseignements et les heures de cours, on se les repasse de professeur en professeur du matin au soir, comme une matière première passe de main en main sans désemparer. C'est une méthode jugée et condamnée. Ensuite, il faut, non pas décapiter l'enseignement secondaire, ni en faire le privilège de certaines catégories mondaines, mais le maintenir au niveau élevé sans lequel il n'a pas de raison d'être, en n'y acceptant pas d'inaptes, fussent-ils d'un milieu où l'usage en faisait jusqu'ici une obligation mondaine, et en y appelant de tous les milieux ceux qui sont très manifestement doués pour en profiter. Ceci fait, on ne verra plus l'Université rabaisser sans cesse ses programmes pour les mettre à la portée d'une clientèle qui ne peut les suivre. Il n'y aura ni surmenage ni surcharge quand ceux-là seuls feront des études secondaires qui sont capables d'en faire de bonnes. On supprimera, non pas le baccalauréat, qui n'est pas plus cause des mauvaises études que le baromètre du mauvais temps, mais « le bachelier », c'est-à-dire l'infortuné condamné présentement par sa famille à parer à tout prix sa nullité de ce parchemin trompe-l'œil.

Sans insister davantage quant à présent sur tous les problèmes qu'agite M. Hersent, et dont il n'a pas la prétention de donner du premier coup la meilleure solution, nous croyons en avoir dit assez pour faire comprendre que ces problèmes sont de ceux qui méritent de retenir l'attention. Le dilettantisme, même élégant et lettré, ne sera plus possible dans le monde de demain. Nul n'aura le droit d'y être un inutile. « Si l'Allemagne a imposé la guerre au monde, elle lui aura également imposé l'obligation d'un travail intense et soutenu. » Nous aurons beau « gagner la guerre », il ne nous en faudra pas moins en subir les conséquences, et travailler longtemps, et tous, et tout de suite, à les réparer. Il n'est pas trop tôt pour y penser et pour y préparer nos enfants.

21 mai 1917.

 

En attendant ces lointaines réformes, le gros obstacle immédiat au relèvement économique de la France était toujours debout. La question de l'alcoolisme restait posée, les lois destinées à l'enrayer n'arrivaient pas vite à être discutées ni votées, et surtout elles faisaient entre les deux Chambres une « navette » désespérante.

 

LA POLICE DES DÉBITS

Il faut souhaiter que le Sénat ne perde pas deux ans pour voter la loi sur la police des débits de boissons, que la Chambre a mise au jour le 6 juin dernier, après deux ans de gestation. Cette loi, telle qu'elle est sortie du Palais-Bourbon, constitue un notable progrès sur la vieille loi de 1873 tendant à réprimer l'ivresse publique, qu'elle est' destinée à remplacer. Toutefois, elle présente quelques faiblesses que la commission du Sénat s'est appliquée à corriger. Le rapport de M. Chéron, qui vient d'être distribué, les signale avec beaucoup de raison et, si désireux qu'on puisse être de voir aboutir enfin cette réforme, on ne saurait conseiller au Sénat d'accepter sans modifications le texte de la Chambre, même pour en finir à tout prix. Les changements proposés se ramènent du reste à deux, et la Chambre, à moins d'une mauvaise volonté évidente, ne pourrait se refuser à les accepter.

Voici le premier. C'est la définition de la récidive. Le texte voté par la Chambre la formule ainsi : « Il y a récidive lorsque, depuis moins de douze mois, le contrevenant a subi, dans le même arrondissement, une condamnation pour des faits réprimés par la présente loi. » La commission sénatoriale propose de supprimer la condition du « même arrondissement ». C'est faire, en effet, trop beau jeu à l'ivrogne, qui aurait la précaution de changer de quartier. Comme il y a vingt arrondissements dans Paris, il pourrait, sans quitter la capitale, se faire gratifier d'une condamnation tous les mois, indéfiniment, sans devenir jamais un récidiviste. C'est l'absence de casier judiciaire pour les simples contraventions qui expliquait cette bizarre restriction. Il y a là en effet une difficulté pratique. Mais depuis 1874 le greffier de la justice de paix transmet le bulletin des condamnations pour ivresse au procureur public de l'arrondissement. Il n'y a qu'à grouper désormais ces bulletins au greffe du tribunal du lieu de naissance du contrevenant pour que tombe cette difficulté. On aura ainsi un casier judiciaire de l'ivresse, qu'il sera même intéressant de rapprocher de l'autre. Et la condition du « même arrondissement » n'aura plus qu'à disparaître, ce qui sera justice. La seconde modification est plus importante. La loi de 1873 indiquait parmi les sanctions de la récidive, la privation des droits politiques. Le croirait-on ? La Chambre l'a retirée. Elle a tenu à maintenir sur les listes électorales des récidivistes condamnés deux fois en police correctionnelle, ce qui suppose en fait deux condamnations en simple police la même année, plus une condamnation, en correctionnelle l'année suivante, plus une autre condamnation en correctionnelle dans les douze mois. Franchement, un citoyen de cet acabit est-il digne d'exercer une part de la souveraineté nationale ? Présente-t-il, même à un degré minimum, les garanties de moralité, de dignité, de lucidité, que suppose l'exercice des droits d'électeur ? A plus forte raison est-il capable d'exercer un mandat électif ? Il est cruellement ironique de poser la question. La charité nous interdit de développer les raisons qui ont décidé la Chambre, contraire ment à l'avis de sa commission et à l'avis du gouvernement, à adopter une pareille disposition. Tout le monde les voit. La Chambre ne s'honorerait pas si elle persistait à ne pas les voir ou à en faire mine. Quant au Sénat, il ne peut que penser comme son rapporteur. « Nous voulons bien, écrit M. Chéron, toucher à la loi sur l'ivresse, mais c'est pour en renforcer les dispositions et non pas, pour les affaiblir. Un ivrogne d'habitude, dont l'attitude est tellement scandaleuse qu'il comparaît quatre fois de suite devant les tribunaux, est incapable d'exercer la souveraineté populaire, même comme simple électeur. A plus forte raison, la dignité du régime démocratique commande-t-elle qu'on lui refuse la porte des assemblées. Au surplus, on ne le prive de ses droits que pendant deux ans. Il ne tiendra qu'à lui de se corriger pour les reconquérir. » On trouvera même que ce stage purificateur de deux ans sans condamnation n'est pas draconien, quand on sait combien rares sont les condamnations pour ivresse proportionnellement aux cas d'ivresse les plus scandaleux.

Certes, la loi, même telle qu'elle est amendée, ne donnera pas des résultats décisifs. Elle n'en donnera même aucun si elle est appliquée avec aussi peu de fermeté que celle de 1873. Mais il est permis d'espérer que le péril alcoolique est trop manifeste maintenant pour que les pouvoirs publics n'en tiennent pas un peu compte. « Le moindre acte vaut mieux que les plus longs rapports », dit M. Chéron. C'est trop vrai, et jusqu'ici nous avons eu plus de rapports que d'actes. Le péril est pourtant à nos portes, à toutes nos portes. Ces jours-ci, M. Métin, ministre du travail, a déposé un projet de loi stipulant l'interdiction de l'alcool dans les usines et ateliers. Croirait-on que nous n'en sommes encore que là ? A un projet qui sera discuté et voté, s'il l'est jamais, Dieu sait quand ! Et même si on y arrive, si on ferme la porte de l'usine à l'ennemi, l'ennemi restera en faction à cette même porte. Qu'on aille voir, aux environs des usines de guerre, la prise d'assaut des bistros à la sortie. Les ouvrières en ont vite appris le chemin. On dit qu'elles valent les hommes à l'établi, mais beaucoup d'entre elles les valent aussi malheureusement sur le comptoir. Même les receveuses de tramways, un peu par certaines exigences du métier — change de monnaie, par exemple, ou habitude de prendre un repas au restaurant — mais encore plus par contagion, commencent à s'offrir aux têtes de ligne d'autres consommations que les inoffensives madeleines ou les choux à la crème du début. Et tous ces précoces malfaiteurs, dont on commence enfin à s'inquiéter, où font-ils leur apprentissage, sinon à l'école de l'alcoolisme ?

Vraiment, et surtout en temps de guerre, on n'arrive pas à comprendre l'hésitation officielle devant les grandes mesures efficaces. Ou plutôt on craint de comprendre quand on voit que les pouvoirs publics n'arrivent même pas à adopter d'urgence de simples palliatifs comme cette loi sur les débits !

3 décembre 1916.

 

LES AMIS DE L'ALCOOL

Le Comité Mascuraud a patronné une réunion qui s'est tenue hier au palais d'Orsay pour défendre l'alcool contre les menaces — platoniques jusqu'ici — auxquelles il est en butte. Les notabilités des milieux intéressés ont naturellement flétri l'alcoolisme, tout en combattant les mesures susceptibles de l'enrayer. C'est une tactique dont l'incohérence ne leur échappe pas, mais le malheur des temps ne permet plus de nier purement et simplement un danger social et national dont les ravages sautent à tous les yeux. Il s'agit donc pour les marchands d'alcool de trouver le moyen de ne pas heurter en face les adversaires de l'alcoolisme tout en protégeant la consommation de la denrée qui le produit. Ce moyen est simple, c'est de demander le maintien et l'application de la législation existante, qui a fait ses preuves d'impuissance, et grâce à laquelle la poussée alcoolique a pris depuis quarante ans des proportions dont se félicitent naturellement ceux qui y trouvent leur profit. Tenons-nous-en, disent les chevaliers de l'alcool, à la bonne vieille loi de 1873, tendant à réprimer l'ivresse publique. En effet, elle ne les gênera pas. La consommation de l'alcool était en 1873 de 1.425.000 hectolitres ; en 1913, après quarante ans de répression de l'ivresse publique par cette loi admirable, la production avait monté à 2.954.000 hectolitres, soit un peu plus du double. La consommation imposée a passé, au cours de la même période, de 2 litres 59 à 3 litres 96, mais la consommation réelle, grâce au privilège des bouilleurs de cru, est très supérieure et a monté infiniment plus vite. Dira-t-on que la loi de 1873 pourrait être plus strictement appliquée ? Mais les influences qui en demandent aujourd'hui l'application énergique sont justement celles qui se sont toujours employées à en annuler les plus modestes effets. Qui empêche les procès-verbaux ou en arrête les effets ? Qui refuse de priver de leurs droits politiques les condamnés pour ivresse réitérée ? Il est inutile de chercher à duper l'opinion : elle connaît parfaitement le péril, elle n'ignore nullement la puissance parlementaire et électorale] de l'alcool, et elle ne s'étonne pas de la défense désespérée que font les intérêts particuliers en lutte avec l'intérêt public. C'est humain. Mais ce n'est pas une raison pour sacrifier le présent et l'avenir de notre pays à des considérations de personnes. L'alcoolisme doit être enrayé, et ceux qui essayent d'embrouiller une question fort simple par des manœuvres dilatoires ne triompheront pas indéfiniment du bon sens public et de l'instinct de la conservation nationale.

9 février 1917.

 

Finalement le projet de loi contre l'ivresse publique fut voté par le Sénat et par la Chambre après les vacances parlementaires.

 

CONTRE L'IVRESSE PUBLIQUE

Le projet de loi renforçant la loi du 28 janvier 1873 tendant à réprimer l'ivresse publique est enfin venu hier en discussion à la Chambre. Ce n'est pas la première fois, espérons que ce sera la dernière et qu'une navette supplémentaire entre la Chambre et le Sénat ne sera pas nécessaire. Il s'agit de renforcer et de rendre plus efficace cette vieille loi dont le principal défaut est de n'avoir été appliquée que par accident. Il s'agit aussi de régler plus étroitement la police des maisons louches où le péril alcoolique est doublé d'un autre encore plus redoutable. Le projet, voté une première fois par la Chambre le 16 septembre 1915 et une seconde fois le 16 juin 1916, n'a jamais été accepté tel quel par le Sénat. C'est pourquoi il faut souhaiter — du moins si l'on a sincèrement le désir d'aboutir -— que le texte actuel, texte de conciliation entre les deux Chambres et voté par le Sénat à ce titre, soit accepté pour en finir sans modification. La Chambre y a paru disposée. Elle en a hier adopté cinq articles, dont l'un était fort attaqué. C'est l'article 3, prévoyant la suspension pour deux ans des droits politiques contre quiconque aura subi d'abord deux condamnations pour ivresse la première année, plus une dans chacune des deux années suivantes. Parmi les droits dont la suppression est indiquée figure celui d'électeur. Cette disposition a été combattue dans la crainte qu'on n'en fît abus dans un intérêt politique. On peut évidemment abuser de tout, mais il faut trois ans pour arriver à faire rayer pour deux ans un électeur. Il faut donc s'y prendre d'avance, il faut y mettre de l'acharnement et il faut que l'intéressé y mette beaucoup de bonne volonté. L'article a été maintenu intact par 287 voix contre 221, et on doit en féliciter la Chambre. Ce n'est pas dépasser les limites raisonnables de la lutte contre l'alcool — limites si judicieusement tracées par notre collaborateur M. Liesse — que d'enlever, momentanément, le droit de vote a un citoyen qui perd si facilement le contrôle de ses propres actes. L'école de Salerne, il est vrai, admettait une petite débauche par mois, mais il est probable qu'elle n'entendait pas par-là l'état dans lequel il faut être aujourd'hui pour encourir les procès-verbaux de notre débonnaire police municipale.

22 septembre 1917.

 

UN RÉSULTAT

La Chambre a terminé le vote de la « loi sur la répression de l'ivresse publique et sur la police des débits de boissons ». Elle a adopté à une majorité considérable le texte voté par le Sénat, de sorte qu'il n'y a plus à y revenir. Il n'y a plus qu'à l'appliquer. Les articles votés hier concernaient la seconde partie du projet, celle qui réglemente plus étroitement l'emploi des femmes dans les débits. L'interdire absolument eût été excessif et absurde, alors que cette forme de la main-d'œuvre féminine a même pénétré par la force des choses dans les maisons les plus honorables, et qui s'en trouvent bien. Ce qui est interdit, c'est l'emploi de femmes de moins de dix-huit ans, à moins qu'elles ne soient de la famille du débitant. Ce qui est également interdit, c'est de recevoir habituellement « des femmes de débauche ou des individus de mœurs spéciales » pour leur donner un asile complaisant dans l'établissement ou les locaux attenants. Et les sanctions prévues sont sérieuses, car elles peuvent aller jusqu'à la prison, la privation des droits publiques pour cinq ans, et la fermeture de l'établissement. Les objections ont toutes porté sur les abus possibles de l'autorité municipale, mais la majorité a pensé non sans raison qu'il est probable qu'en pareille matière on péchera plutôt par indulgence que par excès de sévérité.

23 septembre 1918.

 

Dans la séance du 21 novembre, au cours de la discussion du projet de loi sur le recensement et la révision de la classe 1917, la Chambre avait déjà songé à se réunir en Comité secret, pour savoir à quoi s'en tenir sur la question des effectifs, sur la nécessité du nouveau sacrifice demandé, et sur la possibilité d'obtenir des Alliés un concours aussi entier que le nôtre. Le projet d'appel de la classe 1918 fut d'ailleurs voté sans Comité secret, mais on en décida un dans la même séance pour discuter plusieurs autres interpellations, et le Comité secret s'ouvrit le mardi 28 novembre. Ce Comité secret prit fin le jeudi 7 décembre pour la discussion des ordres du jour, laquelle eut lieu en séance publique. Pendant la durée du Comité secret, l'opinion publique resta naturellement assez préoccupée, et de différents côtés, se manifesta le désir d'écarter tout ce qui troublerait l'Union sacrée.

 

SENTIMENT UNANIME

La Fédération républicaine et l'Action libérale viennent d'adresser à leurs adhérents deux circulaires qui traduisent à merveille le sentiment, non pas de tel ou tel parti, mais de la France toute entière. La pensée dominante de ces deux documents est la même : l'Union sacrée qui s'est spontanément établie dès le premier jour de la guerre ne doit être rompue, ni même compromise, sous aucun prétexte. C'est pourquoi toute tentative pour réveiller la « politique de parti » — même dans l'intention louable d'affirmer la fidélité de chacun à ses idées — est à désapprouver. « Collaborer, dit la Fédération, avec le gouvernement de défense nationale, avec les gouvernements de défense nationale qui se sont succédé, qui peuvent se succéder, collaborer avec abnégation, voilà le devoir de tous les partis, de tous les citoyens. » L'Action libérale le proclame non moins loyalement : « L'heure n'est pas venue de renoncer à notre patriotique réserve. » Et elle ajoute le vœu que l'Union sacrée persiste après la guerre sur les bases que tout le monde accepte en temps de guerre comme immuables : « tolérance mutuelle, droit commun, liberté des croyances, justice sociale. » Ce vœu est tellement dans l'esprit de tous qu'on en perçoit l'écho dans le manifeste du dernier Congrès radical, et qu'on en retrouve la substance dans un article de M. Georges Lecomte, que publie aujourd'hui le Matin. Gardons, conseille sagement l'ancien président de la Société des gens de lettres, ces Comités régionaux qui ont si bien travaillé pour l'emprunt, et qui groupent les notables de toutes les opinions et de toutes les confessions. Ne laissons pas perdre cette force d'union, qui, en face de la politique, représente l'intérêt national, le bien public. Nous aurons besoin, en paix comme en guerre, de « ces foyers de concorde ». On ne saurait ni mieux penser ni mieux dire : c'est ce que pense toute la France et elle applaudit, d'où qu'ils viennent, ceux qui le lui disent.

26 novembre 1916.

 

L'HEURE À SAISIR

Il est encore temps, mais il est temps, d'envisager la situation avec la froide raison qu'elle exige. Le malaise dont souffre l'opinion n'est pas sans causes, et c'est à ces causes qu'il faut s'en prendre si l'on veut que la France retrouve l'élan admirable et sauveur du début. Le pays est prêt à tous les sacrifices, et il l'a montré depuis deux ans autrement que par des phrases. [Mais il a l'impression que sa bonne volonté n'est pas mise au service d'une volonté. Il ne se sent pas gouverné, c'est-à-dire dirigé par une main ferme et consciente] vers un but défini. Evidemment, tout le monde parle de la victoire finale et y songe comme à une conclusion qui ne saurait nous échapper. Mais fait-on l'effort, tout l'effort maximum, qui peut seul nous y conduire ? Les résultats connus n'en donnent pas la puissante impression, et le secret dont en entoure beaucoup d'événements que nous sommes seuls à ignorer n'est pas pour inspirer une confiance sans bornes dans un pays épris de lumière et de franchise. La France a montré depuis vingt-huit mois qu'elle était capable d'entendre la vérité, et d'en comprendre les leçons. Elle est un peu humiliée des ménagements avec lesquels on traite son « moral », qui est d'assez bonne trempe pour résister aux coups. Et si ce sentiment se fait jour à l'arrière, que dire de ceux du front, qui touchent et qui voient de près les réalités de la guerre et qui, suivant un mot cité ce matin par M. Lavisse, finissent par croire qu'entre eux et nous la communication menace d'être « coupée » !

Pour mettre un terme ou tout au moins un frein au développement d'un courant d'idées qu'il serait puéril de paraître ignorer, il y a une chose à faire, et il n'y en a probablement qu'une. C'est de faire connaître courageusement au pays la tâche à accomplir et les moyens de l'accomplir. Qu'on ne craigne pas surtout de montrer que ces moyens exigeront autre chose que de la patience ; qu'on ne craigne pas de dire que le temps ne suffit pas pour assurer la victoire à ceux qui s'en reposent uniquement sur lui. La victoire ne nous est pas due, il faut la mériter. Nous approchons de l'heure décisive, nos ennemis le savent comme nous et font pour la saisir un effort désespéré. Nos alliés ont la même compréhension des nécessités qui s'imposent. En Russie, en Angleterre, on subordonne tout le reste à la nécessité de fortifier, d'activer, de concentrer l'autorité gouvernementale. Nous ignorons encore ce qui sortira, de notre Comité secret, mais ce que le public en attend est quelque chose d'analogue, [avec ou sans changements de personne, c'est un détail — dont nul ne se préoccupe en dehors des intéressés]. Que le gouvernement apporte non pas des promesses pour l'avenir, non pas des projets à mettre au point, non pas des actes en expectative, mais des actes accomplis, et tout le monde le suivra sans le chicaner sur son dosage politique et sur les états de services parlementaires de chacun de ses membres. Tout cela c'est le passé, un passé que la gravité des circonstances rejette dans un lointain bien oublié.

Instinctivement, chacun songe aux diverses formes de gouvernements forts qui ont fait leurs preuves au cours de l'histoire. Ces préférences s'effaceront bien volontiers devant la solution qui sera adoptée, pourvu qu'elle soit bien réellement une forme — et non une apparence — de gouvernement fort. Nul au fond ne tient particulièrement à une dictature, à un Comité de Salut public, ou à un Conseil des Dix, mais tout le monde sent et proclame la nécessité d'un commandement coordonné, agissant [et qui ait, au civil comme au militaire, le courage de ses initiatives et de ses responsabilités.] Plus heureux que nos ancêtres, nous n'avons pas besoin d'un gouvernement « révolutionnaire », mais simplement d'un gouvernement adapté à l'état de guerre, imprégné de l'esprit de guerre, et ne visant d'autre objectif que la fin victorieuse de la guerre. Ce n'est pas par hasard que ces idées se retrouvent aujourd'hui, presque en termes identiques, dans toutes les bouches et dans tous les journaux. C'est que le bon sens français, qui a tant de fois sauvé la France du passé dans des crises non moins poignantes, va d'instinct à l'instrument du salut.

7 décembre 1916.

 

AU PLUS DIGNE

« Au plus digne », répondit Alexandre mourant à ceux qui lui demandaient de désigner son successeur. C'est le mot d'ordre qui doit aujourd'hui régner et dominer partout, qu'il s'agisse de choisir un général, un ministre, un préfet ou un directeur d'un service quelconque. Toute autre préoccupation, de quelque nature qu'elle soit, et si acceptable qu'elle puisse paraître en temps de paix, doit s'incliner devant la nécessité de mener à bien la formidable tâche qui nous a été imposée par la volonté d'un ennemi parfaitement conscient de son but et décidé à ne rien négliger pour l'atteindre. Toute concession, toute transaction quand il s'agit de ce devoir suprême prend, en face de la patrie en danger, la gravité d'une désertion. Ne pas choisir, pour une tâche donnée, celui qu'on juge en conscience le plus capable, serait un crime contre la patrie. Le pays le sent avec une force dont les manifestations, encore que contenues par la grandeur des intérêts en jeu, apparaissent de toutes parts à quiconque ne ferme pas systématiquement les yeux à la réalité. L'accueil fait en Angleterre à l'initiative de M. Lloyd George s'inspire du même état d'esprit. Ceux qui songent avant tout aux questions de partis, aux traditions constitutionnelles, aux rites du parlementarisme en temps de paix, ne sont ni compris ni soutenus par l'opinion. Leurs scrupules politiques, même les plus légitimes, font l'effet d'un anachronisme. Ils' ne répondent ni à la situation ni au vœu populaire. On ne fait pas de harangues à qui demande à être tiré de l'eau ; on lui tend la perche, et le meilleur homme pour lui, c'est celui qui manie cette perche le mieux et le plus vite.

Les vérités que nous exprimons ici paraîtront tellement évidentes que nos lecteurs seront peut-être étonnés de nous voir les rappeler avec cette insistance. Mais nous les rappelons pour qu'on les applique et non pour qu'on les approuve platoniquement. L'état présent de nos affaires, l'état de la carte de guerre, comme dit lord Derby, est-il de nature à nous donner satisfaction ? Avons-nous l'impression, nous et nos alliés, d'avoir été toujours gouvernés, commandés, représentés au dehors comme il eût fallu l'être pour obtenir des résultats répondant pleinement à notre effort ? Cet effort, dont l'étendue et la persévérance font l'admiration du monde et resteront un des miracles de l'histoire, a-t-il été organisé, dirigé, utilisé de manière à donner son rendement maximum ? Nous demandons à chacun d'interroger sur ce point sa conscience. Et si la réponse n'est pas aussi favorable que nous le désirerions, est-ce uniquement la faute des circonstances ? Il ne s'agit ni de récriminer ni de porter des jugements historiques, dont l'heure n'est pas venue, il s'agit simplement d'obtenir que dans la phase décisive où nous entrons les résolutions, les actes et les choix ne soient en n'en influencés par quoi que ce soit hors le sentiment de la meilleure chose à faire et du meilleur homme à prendre.

Nous ne sommes pas de ceux qui se figurent que l'Allemagne possède de droit divin un génie surhumain d'organisation devant lequel les obstacles s'évanouissent comme par enchantement. L'Allemagne n'a pas de grâces d'Etat. Mais elle applique avec une farouche résolution — et, même avec une résolution croissante — le principe de mettre à chaque poste l'homme le plus capable de le remplir. Croit-on que l'empereur, si jaloux de son autorité et de sa gloire, a été déterrer du fond de sa retraite le vieil Hindenburg par sympathie personnelle ? Croit-on qu'il n'aurait pas mieux aimé faire cueillir les lauriers de Bucarest par son héritier présomptif, le grand vaincu de Verdun, qui en aurait eu besoin pour revernir son prestige ? Mais c'est Mackensen qui a été choisi, parce que c'est Mackensen qui a paru le plus capable de réussir, et que c'est la première chose à considérer. Nous n'avons heureusement ni kronprinz, ni kaiser dont il faille ménager l'orgueil ; il nous est donc plus aisé qu'aux Allemands de faire ce qu'ils ont fait et de prendre, en tout et partout, « le plus digne ».

8 décembre 1916.

 

Finalement le gouvernement obtint un ordre du jour de confiance ainsi conçu :

La Chambre, prenant acte des déclarations du gouvernement sur la réorganisation du commandement ; approuvant sa résolution de concentrer, sous une direction restreinte, la conduite générale de la guerre et l'organisation économique du pays ; confiante en lui pour faire, en plein accord avec les Alliés, les sacrifices et les efforts communs reconnus indispensables pour arriver, par une énergie redoublée, à la victoire définitive ; repoussant toute addition, passe' à l'ordre du jour.

 

LE VOTE DE CONFIANCE

Deux faits ressortent tout d'abord de la séance d'hier, qui a mis fin au Comité secret. M. Briand conserve la confiance de la Chambre, mais le nombre des opposants a grandi. Le pays approuvera sans hésitation le vote de confiance. Sans savoir ce qui s'est dit dans le mystère du huis clos, il a l'impression que les explications du gouvernement ont dû être concluantes puisqu'aucun des remplaçants éventuels n'a paru hier très pressé de revendiquer les responsabilités du pouvoir. Malheureusement les résultats ne répondent pas aux espérances que l'opinion avait conçues au moment de l'entrée en ligne de la Roumanie, et c'est pourquoi ceux mêmes qui n'imputent pas au ministère cette déception éprouvent néanmoins le sentiment qu'il faut donner à l'action gouvernementale et à celle des Alliés plus de vigueur et de cohésion, condition première d'une plus grande efficacité. La majorité de la Chambre et du pays estime que c'est le président du Conseil actuel qui est le mieux qualifié pour accomplir ce progrès ; la minorité en juge autrement, mais sans qu'on aperçoive parmi elle les éléments du gouvernement qu'elle réclame. Elle a pu grouper un chiffre de 160 opposants alors qu'elle n'en avait réuni que 97 au mois de juin dernier ; elle a un peu effrité la majorité gouvernementale qui est tombée de 440 voix à 346, mais tout cela n'a qu'une valeur de symptôme et il dépend du gouvernement que ce symptôme ne prenne pas une forme concrète. Il n'a pour cela qu'à « réaliser », sans délai ni demi-mesures, les réformes indiquées dans l'ordre du jour accepté par lui.

Que lui demande-t-on ? Ou pour mieux dire : qu'a-t-il promis de faire, — puisque l'ordre du jour s'applique à prendre note de ses déclarations ? Il s'est engagé d'abord à réorganiser le haut commandement. On remarquera qu'il ne s'agit pas ici d'une question de personnes, encore qu'une « réorganisation » des services ne puisse évidemment s'accomplir sans quelques modifications de personnes. Mais, ici comme partout en ce moment, les questions de personnes n'importent pas. Ce qui importe, c'est d'imprimer à l'organisme lui-même une vigueur accrue, une activité et surtout une rapidité d'exécution dont l'ennemi nous a donné trop souvent l'exemple. Nous n'attendrons pas longtemps les décisions du gouvernement sur ce point. Tout le monde approuvera tout ce qui sera de nature à alléger une machine qui peu à peu avait fini par s'appesantir, se compliquer et se bureaucratiser, suivant la pente naturelle de l'esprit français, — on pourrait dire de l'esprit humain. Nous ne pouvons, jusqu'à l'heure où seront connues les résolutions du gouvernement, que répéter nos adjurations : qu'on choisisse les plus dignes, qu'on leur confie, sans autre préoccupation que celle de la victoire, la redoutable mission de « bouter hors » l'ennemi, et qu'on leur laisse, avec la responsabilité, la liberté d'action et de décision sans laquelle il n'y a rien à faire.

La seconde réforme visée par l'ordre du jour concerne le gouvernement lui-même. Il s'est engagé à « concentrer, sous une direction restreinte, la conduite générale de la guerre et l'organisation économique du pays ». On reconnaît l'idée dont M. Lloyd George s'est inspiré pour provoquer en Angleterre une réorganisation analogue à celle dont nous éprouvons le besoin. Nos immenses ministères actuels ne sont plus des pouvoirs exécutifs, ce sont des corps délibérants. Ils peuvent avoir leur raison d'être, vu la multiplication croissante des services dont l'Etat assume la gestion en temps de guerre, mais, pour mener l'ensemble des affaires publiques et militaires, ils sont trop nombreux et par suite trop lents quand l'action presse. Il faut être peu et parler peu quand l'ennemi est aux portes, sans métaphore. Notre Conseil des ministres est un Conseil d'administration, dans le sein duquel il y a lieu de désigner un Conseil de direction. Cette fois encore nous demandons ardemment que les questions d'amour-propre et de convenances personnelles s'effacent devant la raison de salut public. Ce n'est pas un rôle de parade et de gloriole qui incombera aux membres qui vont assumer la formidable responsabilité de diriger notre effort final vers le but unique. Il n'y a pas à les envier, et surtout il n'y aura pas à les gêner, à les énerver, à les distraire de leur besogne par des tiraillements et des embuscades. On leur demande d'agir : qu'on les laisse agir et qu'on leur laisse le temps de réfléchir aux actes qu'on exige d'eux.

A plus forte raison en est-il de même du paragraphe concernant les mesures à prendre d'accord avec les Alliés en vue d'égaliser les sacrifices et les efforts communs. Nos compagnons d'armes ne méconnaissent ni l'étendue de notre effort ni l'étendue de nos sacrifices. Leur volonté de porter leur part proportionnelle du fardeau commun n'est ni douteuse ni théorique. Mais ce n'est ni en séance ni dans la presse que ces questions peuvent être utilement traitées. Entre gouvernements alliés, également pénétrés de leur devoir et également déterminés à le remplir tout entier, un accord pratique se fera de lui-même dès que fonctionnera assidûment l'organisme régulateur de l'action commune dont la mise en train est réclamée par tous.

Une fois l'ordre du jour du Comité secret suivi des sanctions promises, il ne restera plus qu'à en attendre le bienfaisant effet sans nervosité inutile et sans bavardage indiscret. Le pays, a rappelé M. Millerand en quelques mots d'une haute inspiration et d'un utile bon sens, donne à ses représentants l'exemple du sang-froid, de la maîtrise de soi et de la résistance à tous les dissolvants. Il se résigne à ignorer ce qu'il y a intérêt à tenir caché. Il admet que le Comité secret soit nécessaire pour permettre au gouvernement de renseigner en certains cas exceptionnels le Parlement. Il s'étonne seulement qu'il faille tant de temps, de séances et de discours, pour cet objet limité. Et quand il s'agit de ses intérêts vitaux, il n'aime pas qu'on les discute derrière le rideau, « hors de la vue et du contrôle de la nation, sans publicité, c'est-à-dire sans responsabilité ». La machine parlementaire est trop lourde, dit-on, mais n'est-elle pas souvent alourdie par la faute de ceux qui en incriminent ensuite la lenteur ? La Chambre fait confiance au gouvernement à condition qu'il gouverne, le pays fait confiance à la Chambre à condition qu'il ne l'en empêche pas.

9 décembre 1916.

 

Pendant que le gouvernement prenait ses dispositions pour se conformer aux indications de cet ordre du jour, la Chambre discutait les douzièmes provisoires pour le premier trimestre de l'année suivante. M. Ribot profita de l'occasion pour exposer une fois de plus la situation budgétaire.

 

L'EXPOSÉ DE M. RIBOT

M. Ribot a prononcé hier à la Chambre un discours qui répond aux nécessités du moment. « Il ne faut pas, a-t-il dit, cacher la vérité au pays. Il ne faut ni l'endormir dans un optimisme, ni l'alarmer par un pessimisme qui ne seraient pas justifiés. » Cette règle de conduite, excellente en matière financière, ne le serait pas moins en tout autre domaine. En ce qui le concerne, M. Ribot s'en est loyalement inspiré. Il a d'abord résumé en quelques chiffres saisissants l'état présent de nos finances de guerre. Nous avons, jusqu'ici, emprunté 49 milliards, dont 23 milliards et demi en dette consolidée. C'est le produit des deux grands emprunts qui ont magnifiquement réussi, sans trompe-l'œil ni jeux d'écriture illusionnistes. Le dernier a finalement dépassé 11 milliards et demi, dont plus de la moitié (5.503 millions) en numéraire. Rien de plus sain, de plus solide. L'Angleterre et l'Allemagne ont emprunté plus que nous, elles en ont l'une et l'autre à 70 milliards. L'écart de 25 milliards et demi qui apparaît entre le montant de nos emprunts consolidés et le montant total de nos emprunts est représenté pour près de moitié par la dette à court terme remboursable après la guerre, — soit les Obligations de la défense et les avances de la Banque (6 milliards et demi), ensemble 13 milliards 300 millions. La dette flottante ne dépasse pas une douzaine de milliards, parmi lesquels figurent les Bons du trésor dont le succès ne s'est jamais ralenti. Ces chiffres sont ceux du 30 novembre.

Le fardeau de nos dépenses s'aggrave du fait que beaucoup d'elles sont payables à l'étranger. La question des règlements en est naturellement plus compliquée. Nous sommes pourtant parvenus à limiter et à stabiliser à peu près le change. Nous y sommes parvenus grâce au concours gratuit de la Banque, qui a, par des versements d'or, permis d'obtenir à Londres les crédits nécessaires à nos payements en Amérique. La Banque a exporté à cet effet près de deux milliards d'or, mais son encaisse n'a pas fléchi, il s'est même encore accru, car les apports volontaires du public ont compensé à peu près les sorties du précieux numéraire. La question, bien entendu, reste toujours pendante, elle renaît chaque jour, car à mesure que la guerre se prolonge la tâche de notre trésorerie se complique. Nous en sommes à peu près à un milliard à verser par mois au dehors. Dans ces conditions il est réconfortant de constater que notre change n'est en perte que de 12 %, tandis que celui de l'Allemagne, qui pourtant achète beaucoup moins, perd 33 % au minimum. Néanmoins il est nécessaire, et M. Ribot l'a répété avec force une fois de plus, que nous restreignions nos achats à l'étranger, et tout d'abord nos achats de luxe. « Il faut que le pays sache qu'après vingt-huit mois de guerre on ne peut continuer à vivre à l'arrière comme en temps de paix. »

Sachant où nous en sommes, il ne nous reste plus qu'à consentir les sacrifices requis pour faire face à nos besoins. Il faut bien, puisqu'on emprunte, assurer par des impôts nouveaux le service des emprunts consolidés. C'est le moins qu'on puisse faire, même en laissant à l'après-guerre le soin de pourvoir au reste. Dès le mois de mai, M. Ribot a déposé un projet de loi qui répondait à cette impérieuse nécessité. C'est seulement aujourd'hui qu'on en arrive à le discuter. Il est tard, bien tard, et si le Parlement s'enlise dans les fondrières creusées par le flot des amendements et par les opinions contradictoires des deux commissions compétentes, rien ne sera fait pour le 1er janvier. Le ministre a conjuré la Chambre de ne pas se perdre en discussions de détail. Tout impôt est critiquable, c'est entendu, mais il faut des ressources, et qui soient immédiates et sûres. Tout est là. Le ministre abjure d'avance tout parti pris et tout amour-propre d'auteur, il demande à la Chambre, et à ceux qui ne partagent pas toutes ses vues de montrer la même volonté d'aboutir, sans chercher la pierre philosophale. C'est ce que tout le pays demande avec lui, mais il faut pour cela de la clarté, du courage, de la décision. M. Ribot en a donné hier un nouvel exemple, on saurait gré au Parlement de le suivre.

13 décembre 1916.

 

Enfin apparut (le 23 décembre) le ministère remanié et concentré. Voici la liste des ministres :

MM.

Présidence du Conseil et Affaires étrangères

ARISTIDE BRIAND

Justice, Instruction publique et travail

VIVIANI

Finances

RIBOT

Intérieur

MALVY

Guerre Général

LYAUTEY

Marine Amiral

LACAZE

Armement et fabrications de guerre

ALBERT THOMAS

Transports et ravitaillement civil et militaire

HERRIOT

Economie nationale comprenant l'agriculture, le commerce et l'industrie et les P. T. T.

CLÉMENTEL

Colonies

DOUMERGUE

La liste des sous-secrétaires, d'État ne fut arrêtée que deux jours plus tard :

MM.

Affaires étrangères (blocus)

DENYS COCHIN

Service de santé

JUSTIN GODART

Transports

CLAVEILLE

Marine marchande

LOUIS NAIL

Finances

ALBERT MÉTIN

Commerce, agriculture et travail

BODEN

Armements (inventions)

J.-L. BRETON

Armements (fabrications de guerre)

LOUCHEUR

Beaux-Arts

DALIMIER

En même temps était constitué le comité de guerre pris dans le sein même du Cabinet et qui devait délibérer à part sur les questions concernant la conduite de la guerre. Il comprenait :

MM. BRIAND, président du Conseil ; RIBOT, ministre des Finances ; Général LYAUTEY, ministre de la Guerre ; Amiral LACAZE, ministre de la Marine ; ALBERT THOMAS, ministre de l'Armement.

Le général JOFFRE pourra, le cas échéant, assister à ce Comité de guerre, comme conseiller technique.

 

On apprenait, en outre, que le général Nivelle était nommé commandant en chef des armées du Nord et du Nord-Est, autrement dit généralissime.

 

LE MINISTERE REMANIÉ

Ce n'est pas un nouveau ministère que l'ordre du jour de la Chambre réclamait, puisque cet ordre du jour était un ordre du jour de confiance, — mais il réclamait un gouvernement plus « concentré », au sein duquel un organisme encore plus restreint assurerait la direction générale de la guerre. Ce double désir est aujourd'hui satisfait par la réduction du nombre des ministres d'une part et, de l'autre, par la création d'un comité de guerre de cinq membres. La physionomie du ministère ne paraît pas, à première vue, très changée ; les ministres de ce matin, sauf le général Lyautey et M. Herriot, sont des ministres sortants. Leurs attributions sont, il est vrai, plus ou moins modifiées et élargies, et ces changements ont pour but évident de mieux coordonner certains services qui souffraient de la dispersion entre plusieurs portefeuilles. Mais, sans entrer dans le détail, il semble que ces remaniements ne sont pas de nature à provoquer de graves critiqués, et le public sera plutôt enclin à n'y apporter qu'une (médiocre attention.

Ce qui le frappera davantage c'est d'abord l'arrivée du général Lyautey à la guerre. Il y arrive précédé d'une réputation d'administrateur justifiée par des états de service d'un rare éclat. Le général Lyautey est de l'école de Gallieni. C'est un de ces hommes d'initiative et de volonté comme il s'en est formé parfois aux colonies, où tout est à créer, à organiser, à mettre sur pied en peu de temps et avec peu de ressources. Ses magnifiques qualités vont avoir à s'exercer sur un champ plus vaste encore qu'au Maroc, mais le passé nous permet d'augurer que ce champ ne sera pas trop vaste pour elles. Et, par un choix non moins digne de la plus entière approbation, le départ du général Lyautey ne risquera pas de compromettre sa grande œuvre au Maroc, car le général Gouraud, qui est appelé à la continuer, est qualifié à tous égards pour le faire dans le même esprit et avec le même bonheur. L'entrée de M. Herriot au ministère ne sera pas moins bien accueillie. Ce brillant universitaire est nommé au ministère des ravitaillements et transports, et, ce qui est merveilleux, c'est qu'il y est parfaitement à sa place. Ce n'est pas un paradoxe. L'historien lettré de Mme Récamier a fait, comme maire de Lyon, ses preuves d'administrateur pratique et entreprenant. On lui demande de continuer sur un plus grand théâtre, et ceux qui l'ont vu à l'œuvre ne doutent pas qu'il n'y réussisse. Il s'est d'ailleurs entouré de deux sous-secrétaires d'Etat d'espèce rare et même inédite, de deux sous-secrétaires d'État qui sont des spécialistes pris hors du Parlement. M. Briand a fait comme M. Lloyd George, il a pris les hommes voulus pour la tâche donnée, et comme cette tâche n'a rien de politique, il les a pris tout simplement où ils étaient, en dehors du personnel politique. Aucun geste ne sera plus applaudi dans le public, car c'est tout à fait le geste qui répond à la situation.

Du ministère ainsi constitué, est tiré le Comité de guerre. Ce Comité de guerre de cinq membres pourra se réunir plus souvent, délibérer plus utilement et décider plus vite qu'un Conseil des ministres, même ramené à une dizaine de membres, sans compter les sous-secrétaires d'État. C'est là l'essentiel. Ce n'est pas pour jouer à la dictature, au Comité de salut public, ce n'est pas pour se mettre à part de leurs collègues que les cinq chefs des départements plus directement mêlés à la guerre assument une responsabilité qui ne sera pas une sinécure. C'est que l'événement a démontré les inconvénients du système suivi jusqu'ici. Rien ne serait plus injuste ni plus éloigné de notre pensée que de contester ou d'amoindrir les mérites de ceux qui quittent aujourd'hui le pouvoir ou qui y restent dans des conditions qui ne sont plus tout à fait les mêmes. Ils ont témoigné depuis un an, sans défaillance, d'une bonne volonté exempte d'amour-propre et de préoccupation égoïste, dont ils ont donné une nouvelle preuve en se retirant spontanément et sans phrases quand les circonstances n'ont plus paru exiger leur concours. On avait demandé aux illustres vétérans qui avaient accepté des portefeuilles de ministres d'État de vouloir bien personnifier l'union sacrée. On ne les remerciera jamais assez du service qu'ils ont rendu, et leur rentrée dans le rang ne les empêchera pas de travailler avec le même zèle et la même efficacité au maintien de l'esprit public au dedans comme au dehors du Parlement.

Il ne faut pas croire que le pays ne comprend pas et ne sent pas les nécessités de l'heure. Il ne réclame pas l'impossible, il sait que nous n'avons pas droit au miracle, et que nul changement d'hommes ou de systèmes ne nous en donnera. Il demande seulement que les changements d'hommes et de système soient dictés par la volonté de mieux faire. C'est dans cet esprit qu'il accueillera les modifications apportées dans le haut commandement. Le vainqueur de la Marne est toujours général en chef et « pourra assister aux séances du Comité de guerre à titre de conseiller technique militaire ». C'est le meilleur moyen d'utiliser une expérience et des talents auxquels tout le monde rend un hommage reconnaissant, au front comme à l'arrière. D'autre part, le choix du général Nivelle, simple colonel au début des hostilités, pour le poste de commandant en chef des armées sur le front français, montre le noble souci de mettre en valeur les talents nouveaux qui se sont révélés à l'épreuve du feu. Ses compagnons d'armes, ses supérieurs de la veille, seront les premiers à s'incliner devant le chef qui a été jugé le plus capable de les conduire à la victoire, qui seule importe aujourd'hui. Rien ne compte en dehors du but à atteindre, et tout ce qui paraît nous y conduire par le plus court est approuvé d'avance. C'est pourquoi l'ensemble de réformes et de choix dont le ministère remanié est issu et dont il a pris déjà l'initiative sera hautement approuvé par le pays et par le Parlement, qui en avait indiqué par l'ordre du jour de la Chambre l'urgente nécessité.

14 décembre 1916.

 

La déclaration ministérielle faite par le nouveau cabinet Briand dans la séance du jeudi 14, répondait particulièrement à une nouvelle offre de paix formulée en termes savamment vagues dans un discours du chancelier Bethmann-Hollweg. M. Briand signalait là une manœuvre destinée à « remuer les consciences, inquiéter les cœurs dans des pays qui portent le deuil de tant de morts ». Il protestait contre la déclaration du chancelier que l'Allemagne n'avait pas voulu cette horrible guerre, mais qu'elle lui avait été imposée. Une discussion suivit après laquelle le ministère obtint un ordre du jour de confiance par 314 voix contre 165. L'opposition restait la même, mais le ministère avait perdu quelques voix sur la précédente interpellation.

Sur la question de la censure, qui avait soulevé de graves critiques, M. Ribot — toujours au cours de la discussion sur les douzièmes provisoires, — fit des déclarations qui promettaient un régime plus libéral.

 

LA LIMITATION DE LA CENSURE

Le public est plus raisonnable qu'on ne pense. Il comprend parfaitement que toute vérité n'est pas bonne à dire en temps de guerre, mais il ne comprend pas pourquoi on lui cache ce que l'ennemi n'ignore pas et ce que nous-mêmes arrivons toujours à savoir un peu plus tôt ou un peu plus tard. De même, en matière de politique intérieure, il admet volontiers que certaines polémiques susceptibles de rompre l'union sacrée ne peuvent pas être tolérées sous peine de nuire finalement à la défense nationale, qui doit passer avant tout. C'est donc, à y bien regarder, le fonctionnement de la censure et non le principe même de la censure qui est attaqué. Malheureusement, la limite en pratique est difficile à tracer entre le domaine réservé et le domaine permis. Il faut à la censure beaucoup de tact, de sang-froid et d'impartialité quand il s'agit de manier ses redoutables ciseaux, et nous avons le regret de constater que ces qualités lui ont souvent manqué. On sera stupéfait si jamais sont publiés les articles ou les fragments échoppés. Bien souvent il sera impossible de deviner la préoccupation à laquelle a-cru devoir obéir l'auteur du veto. Et dans les cas où cette préoccupation se laissera deviner, il y en a beaucoup où elle ne paraîtra pas très intelligente. La Chambre a obtenu hier de M. Ribot l'assurance officielle que des réformes vont être apportées dans le service de la censure. « La liberté en discussion, a-t-il dit, doit être plus respectée qu'elle ne l'a été dans les derniers temps. » C'est exactement cela que réclame l'opinion. Elle ne voit aucun avantage et découvre beaucoup d'inconvénients au régime de l'éteignoir. Ne craignons pas « la puissance salubre de la lumière ». Certes, il y a des campagnes qu'on ne saurait tolérer. Plusieurs députés ont d'avance protesté contre toute atteinte qui pourrait être portée au respect du pouvoir législatif. Soit. Mais nous pensons que l'exécutif lui-même ne saurait, en ce moment, être livré sans réserve à tous les assauts. La presse dans son ensemble est d'ailleurs pénétrée des nécessités de l'heure et on ne saurait sans injustice l'accuser d'abuser de l'esprit combatif. Elle demande seulement, au nom de l'intérêt public, à pouvoir exprimer le cri de l'opinion qu'un gouvernement démocratique a tout avantage à connaître, ne fût-ce que pour s'appuyer dessus à l'occasion. Elle demande aussi à pouvoir actionner le signal avertisseur lorsque certaines déconvenues diplomatiques ou autres, dont l'ennemi ni les neutres n'ignorent rien, se produisent et surtout se répètent, avec ce résultat de déconcerter d'autant plus le pays qu'on ne l'a mis au courant de rien.

16 décembre 1916.

 

Pour activer l'action gouvernementale, le ministère déposa un projet de loi lui donnant « les pouvoirs nécessaires pour régler d'urgence et par décret toutes les questions qui concernent la défense nationale ». Un débat très vif et pour le moins prématuré s'engagea à cette occasion.

 

LA CHAMBRE ET LE PAYS

La Chambre, et particulièrement ceux qui la compromettent le plus, se préoccupent beaucoup d'avoir une bonne presse. Nous regrettons d'avoir à dire qu'elle, n'en prend pas le chemin. Les défenseurs les plus persévérants du régime parlementaire sont bien obligés d'avouer que des séances comme celle d'hier, succédant à beaucoup d'autres, créent dans le pays un sentiment qui n'a rien d'admiratif ni de confiant à l'égard de ceux qui le représentent si peu fidèlement. Nous savons bien que le contrôle des Chambres n'a pas toujours été stérile ; le travail des commissions â été en bien des cas méritoire, et l'opinion serait peut-être plus disposée à leur rendre sur ce point la justice qui leur est due si les parlementaires ne mettaient un peu trop de candeur à se décerner à eux-mêmes des satisfecit. Mais ceci est véniel. Ce qui est grave, ce qui déplaît souverainement au public, ce qui le choque dans son robuste instinct national, c'est que les Chambres aient repris leur attitude et leurs mœurs d'avant la guerre. La minorité opposante ne se borne pas à exercer une critique vigilante sur les actes du gouvernement, ce qui est son droit et même son devoir, elle en est revenue à la pelure d'orange, elle cherche à chaque séance, et à propos de n'importe quoi, à prendre le ministère au dépourvu, elle fait une guerre d'usure au président du Conseil obligé de passer ses après-midi à la Chambre ou au Sénat alors que tant de questions capitales le réclament d'urgence au Conseil des ministres, au Comité de guerre, et dans son cabinet de travail.

On ne dira pas que l'objet du débat d'hier était de nature à exciter les passions. Il ne s'agissait pas de discuter le projet conférant au gouvernement le droit de régler par décrets les questions concernant la défense nationale. Ce projet n'était pas même encore distribué ni officiellement connu, à telles enseignes qu'un mot figurait par erreur dans le texte inséré par les journaux, — le mot « notamment », qui nous avait surpris et qui paraissait laisser entendre que le régime des décrets pourrait recevoir une extension indéfinie, puisque les cas énumérés paraissaient ne l'être qu'à titre d'exemples, au lieu d'avoir un caractère limitatif. On ne demandait pas à la Chambre de se prononcer ex abrupto sur un projet qui mérite en effet réflexion, on ne lui demandait même rien du tout. C'est elle, ou plutôt c'est l'équipe impatiente des remplaçants, qui a tenu à engager tout de suite un débat impromptu. Encore ce débat ne pouvait-il avoir d'autre objet que de désigner la commission chargée d'examiner ce projet non encore déposé. Cette hâte, louable si elle se fût expliquée par le désir de faire vite, s'inspirait d'autres considérations que le public aperçoit fort bien et qu'il n'approuve nullement.

C'est un mystère vraiment que de voir des hommes politiques, qui ne sont pas tous des inconscients ou des sots, ambitionner si ardemment le pouvoir à un moment où il recèle d'aussi lourdes responsabilités. On n'arrive pas dans le public à comprendre l'état d'esprit de gens qui ne pensent qu'à leurs combinaisons et à leurs intrigues de couloirs, alors que le salut de la patrie est en jeu. On se demande quelle peut être l'atmosphère qu'ils respirent, dans quels gaz asphyxiants ils sont plongés, pour être préoccupés d'autre chose que du salut commun. C'est proprement incompréhensible, et c'est parce qu'il ne comprend pas que le public s'inquiète. Il sent bien qu'il y a là un monde fictif, où ni les paroles ni les sentiments ne répondent aux réalités poignantes de l'heure. M. Renaudel a jeté à ses collègues un mot profond sous son apparente bonhomie : « Vous savez aussi bien que moi ce qu'il y a d'un peu factice dans vos indignations. » C'est ce côté factice du petit jeu parlementaire qui déplaît au public et qui véritablement — dans les circonstances tragiques où nous sommes — a de quoi déplaire. C'est de cela que les Chambres devraient se corriger, ou, pour être plus juste, c'est ce cela qu'elles devraient corriger ceux de leurs membres qui ne sont pas naturellement imprégnés de « l'esprit de guerre ».

Dire au gouvernement : « Gouvernez », et crier à la dictature dès qu'il demande dans les cas urgents à prendre des décrets au lieu de solliciter des lois, c'est pousser un peu loin la contradiction. Qu'on y regarde de près, qu'on sauvegarde les droits de contrôle du Parlement, qu'on prenne des précautions pour que cette faculté exceptionnelle ne devienne pas une source d'abus, rien de plus légitime. Mais déclarer a priori que la mesure en soi est inutile, vu que le gouvernement peut obtenir rapidement le vote d'une loi urgente quand il sait insister, ce n'est même pas un argument d'avocat. Les lois sur l'alcool, les lois sur les nouveaux impôts, et combien d'autres, attendent indéfiniment et ne sont même jamais votées, grâce à l'obstruction en commission ou en séance, dès qu'elles demandent un peu de courage. M. Klotz, tout en combattant le projet gouvernemental, l'a si bien senti qu'il a parlé de la nécessité pour la Chambre de « modifier sa méthode de travail ». Ce serait fort heureux et fort désirable en effet, mais M. Klotz connaît trop bien les détours du sérail pour espérer sérieusement que les projets de loi cesseront de s'y attarder, quand tel ou tel aura un intérêt électoral quelconque à ne pas les laisser aboutir.

Un membre de l'extrême gauche a cru sans doute faire beaucoup d'esprit en criant au président du Conseil : « A quand les grenadiers » ? Ce ne sont pas les grenadiers qui sont à craindre, ils font leur devoir où ils sont. C'est l'impopularité que nous craignons de voir grandir autour du régime parlementaire s'il continue à donner l'impression qu'il n'est pas à l'unisson du pays. Nous ne voulons pas désespérer du bon sens et du patriotisme des Chambres. Nous sommes sincèrement convaincus qu'il y en a en elles, à l'état trop souvent latent, une réserve suffisante pour balayer tout le reste dans un moment de grande crise, mais il vaut mieux ne pas attendre que la patrie soit en danger pour lui sacrifier nos égoïsmes. Il est beau de sentir qu'on serait magnifiquement héroïques à l'heure suprême, il est plus sûr d'être tous les jours un peu raisonnables.

17 décembre 1916.

 

Somme toute, la situation ministérielle restait précaire, et le public restait déconcerté.

 

LE GOUVERNEMENT ET LE PARLEMENT

On pourrait résumer en deux mots la cause du malaise qui règne incontestablement sur la situation politique. Les Chambres reprochent au gouvernement de n'avoir pas suffisamment l'esprit de guerre, et elles-mêmes donnent au pays l'impression de l'avoir encore moins. Nous assistons à une double crise de confiance, crise d'autant plus insidieuse que la confiance n'est pas refusée en parole mais qu'elle se dérobe chaque fois qu'il s'agit de passer aux actes. Chaque fois que le gouvernement est mis sur la sellette il obtient un ordre du jour de confiance, mais le lendemain les difficultés renaissent, et les Assemblées marchandent au gouvernement, qu'elles somment de gouverner, les moyens jugés par lui nécessaires pour gouverner effectivement. Ce spectacle déconcerte et irrite l'opinion, dont le bon sens simpliste se refuse à comprendre les finesses du jeu parlementaire et encore bien plus à les admirer.

Comment sortir de là ? Écartons le profil des « grenadiers » de brumaire, qui fournissent des effets oratoires faciles mais un peu surannés. Le remède est-il dans l'abdication volontaire du Parlement ? On ne lui en demande pas tant. Le projet sur le régime des décrets, contre lequel se prononce la majorité de la commission élue hier par les bureaux de la Chambre, ne propose rien de tel Comme le dit un de nos confrères, ce serait une bien précaire dictature que celle d'un dictateur dont l'existence dépendrait quotidiennement d'un vote de ceux qu'il serait censé opprimer. En réalité, on fait du mot « dictature », comme des grenadiers de tout à l'heure, un spectre commode à l'usage des badauds. Les « remplaçants », qui ne s'embarrassent pas des rigueurs de la logique, donnent à entendre qu'ils auraient de la poigne, de la décision, de l'initiative, en un mot qu'ils sauraient faire tout ce dont ils combattent la simple idée chez les hommes qui sont présentement à leur place, entendez à la place qu'ils considèrent qui devrait être la leur. Le côté « factice » de leurs indignations apparaît là dans toute sa candeur. Ils ne contestent pas l'impossibilité pour un gouvernement de travailler utilement dans les conditions parlementaires qu'ils imposent à celui d'aujourd'hui. Ils ne le contestent pas et se déclarent pourtant sûrs d'y réussir. Qu'est-ce à dire, sinon qu'ils n'accepteraient pas pour eux-mêmes le régime dont ils prétendent infliger aux autres la continuation ?

On peut améliorer le fonctionnement du régime parlementaire ! C'est la « tarte à la crème » du moment. On le pourrait assurément, mais qui pourrait le faire si les Chambres n'acceptent pas que le gouvernement le fasse ? Compter sur les Chambres elles-mêmes pour réformer leurs détestables pratiques c'est compter sur la volonté d'un alcoolique pour le ramener à la tempérance. Tout ce qu'on a essayé n'a fait qu'aggraver le mal, grossir le torrent du bavardage, alourdir la marche de la machine législative. Le Comité secret devait dégager l'horizon, dissiper les nuages, éclaircir la situation. En réalité, il n'a rien produit de tel. Quand il est fini, tout recommence, les interpellations reprennent de plus belle, et tout ce qui a été dit en Comité secret se répète en séance publique, à peu de chose près.

Nous comprenons que le gouvernement n'inspire pas confiance à tout le monde. M. Briand ne monte pas au Capitole quand il résume sa carrière ministérielle depuis quelques mois. Il reconnaît qu'il n'a pas obtenu tous les succès qu'il avait espérés, et que les affaires des Balkans ne font pas honneur à la diplomatie des Alliés. Il reconnaît même in petto que la censure a eu tort d'empêcher le public de savoir à temps la vérité, puisqu'elle semble avoir reçu des instructions plus libérales. Donc il est naturel, il est légitime que les Chambres, ou du moins une partie des Chambres, refusent au gouvernement leur approbation pour le passé et leur confiance pour l'avenir. Mais cette confiance, la majorité l'accorde : on est en droit de lui demander, après l'avoir accordée en gros, de ne pas la reprendre en détail. Un gouvernement ne peut gouverner à la petite semaine, sans cesse sur la brèche, en butte à des coups de Jarnac de tous les jours. Ceux qui le soutiennent doivent l'aider à accomplir la tâche en vue de laquelle ils lui ont donné leur confiance, contre ceux qui se vengent de ne pouvoir le remplacer en l'empêchant de jouer son rôle.

La vérité parlementaire, la voilà. Tout le reste est incohérence, contradiction, conflit d'ambitions personnelles dont le pays n'a cure et qui lui font même profondément horreur. M. Henry Bérenger, un de ceux qui ont attaqué M. Briand, a prononcé un mot fort juste et qui condamne toute cette agitation brouillonne, qui nous reporte aux misères de la politique d'hier : « Les procédures du temps de paix ne conviennent pas au temps de guerre ». On ne saurait mieux dire, mais alors pourquoi tant protester contre le projet de loi sur les décrets qui a justement pour but d'instaurer une procédure de temps de guerre ? Pourquoi crier à la dictature dès qu'il est question de mettre un peu d'ordre et de célérité dans le travail gouvernemental, alors que la dictature, dont la seule ombre fait tant de peur, n'était après tout, à Rome, qu'une procédure de guerre au premier chef ? Le pays n'en éprouve d'ailleurs ni le besoin ni la nostalgie ; la seule dictature à laquelle il aspire, c'est un gouvernement fort, appuyé loyalement par un Parlement en communauté d'idées et d'espérances avec lui, — et avec nous tous.

21 décembre 1916.

 

Le Sénat décida à son tour (mardi 29 décembre) de se réunir en Comité secret et ce Comité secret se termina le samedi 23 par le vote d'un ordre du jour de confiance que voici :

Le Sénat, affirmant que la France ne peut faire la paix avec un ennemi qui occupe son territoire, résolu à donner à la guerre qui nous a été imposée une conclusion victorieuse, digne de l'héroïsme de nos soldats dont il salue une fois de plus la gloire immortelle ;

Prenant acte des déclarations du gouvernement et lui faisant confiance pour prendre, d'accord avec les grandes commissions et sous le contrôle du Parlement, les mesures les plus énergiques soit pour assurer notre supériorité matérielle définitive sur l'ennemi, soit pour organiser sous une direction unique et agissante l'ensemble des efforts de l'armée et du pays, soit pour défendre au dehors avec prévoyance et fermeté la dignité et le prestige de la France, passe à l'ordre du jour.

 

La confiance fut votée par 190 voix contre 57.

 

APRÈS LE VOTE DE CONFIANCE

Le Sénat a voté, comme la Chambre, et à une majorité proportionnellement supérieure, un ordre du jour de confiance au gouvernement. L'opposition n'a donc pu triompher ni dans l'une ni dans l'autre Assemblée, après un débat approfondi qui a rempli dix séances secrètes au Palais-Bourbon et cinq au Luxembourg. Le pays, qui n'a pas les éléments d'appréciation mis sous les yeux de ses représentants, leur fait volontiers la même confiance qu'eux-mêmes ont accordée au gouvernement. Il conclut que les critiques formulées en toute liberté contre les actes du ministère ont dû être réfutées dans l'ensemble, puisque ceux qui ont entendu le pour et le contre ont voté en faveur du ministère. Et cette conclusion est d'autant plus plausible que les deux Chambres ne paraissaient pas a priori très disposées à prodiguer aveuglément leur confiance. Ce ne sont pas des convertis que le président du Conseil avait à prêcher. Certains déboires avaient plutôt créé une atmosphère un peu fraîche dans les couloirs parlementaires et ce n'est pas sans combattre que M. Briand et ses collègues ont remporté la victoire.

Et après ? Car c'est demain qui importe, et il n'y a pas à s'attarder aux commentaires rétrospectifs. La seule chose qui préoccupe le pays n'est pas de savoir pourquoi et comment M. Briand a triomphé de M. Clemenceau, c'est de savoir ce que M. Briand fera de sa victoire et comment l'opposition se conduira après sa défaite. Les hommes politiques ne sauraient trop se pénétrer de cette idée que tout ce qui semble trahir de leur part une arrière-pensée d'amour-propre ou d'ambition personnelle provoque aussitôt un mouvement de répulsion profonde et invincible dans l'opinion. L'impopularité dont se plaignent certains membres du Parlement, et que les défenseurs du Parlement déplorent avec eux, vient uniquement de la différence de température qui apparaît parfois entré le pays et ses représentants quand il s'agit des brûlantes nécessités de l'heure. Pour le pays, la guerre est la grande et même la seule affaire : tout ce qui est de nature à en abréger la durée et à en précipiter l'heureuse issue doit passer au premier plan. Les parlementaires ont bien au fond du cœur le même sentiment, et ceux qui conduisent l'opposition l'éprouvent comme nous tous, mais ce sentiment n'est pas chez eux exclusif de quelques autres, qui les touchent en tant que « professionnels » de la politique, et auxquels les profanes restent tout à fait étrangers, voire pour l'instant tout à fait antipathiques.

Il faut donc écarter de part et d'autre tout ce qui sentirait la rancune, le dépit, une recherche de prestige ou de revanche. Si l'opposition s'entêtait à mener contre le gouvernement une guerre d'embuscades et de chicanes elle serait durement jugée et mériterait de l'être. Un de nos confrères suggère assez naïvement ce matin l'idée de restaurer l'union sacrée en invitant le gouvernement à s'en aller pour faire place à ceux qui n'ont pu le renverser. En quoi cette espèce de coup d'État, qui reviendrait à considérer que la majorité ne compte pas, amènerait-il un meilleur fonctionnement du régime parlementaire ? L'essence de ce régime n'est-elle pas précisément de prendre un gouvernement soutenu par la majorité et de le prendre dans cette majorité ? A un pays qui demande à cor et à cri qu'on laisse la politique de côté, tout ce qu'on trouve à offrir c'est un retour à la politique, et à une politique où la minorité serait investie du pouvoir, uniquement parce qu'elle s'en croit digne.

Laissons-là, si nous voulons rester dans la vérité de la situation, toutes ces vieilles finesses du jeu parlementaire dont le public avait en temps de paix le dédain et dont il a positivement la nausée en temps de guerre. Ni la Chambre ni le Sénat n'entendent renoncer à leur rôle et à leurs responsabilités légitimes, et les ordres du jour adoptés insistent sur la nécessité du bon accord entre le gouvernement et les commissions pour mener à bien le contrôle parlementaire sous sa forme régulière et utile. Cet accord suppose un gouvernement appuyé sur une majorité dont il a la confiance, et en laquelle lui-même doit avoir confiance ; tout cela sans-à-coups ni nervosité, avec une mutuelle volonté de patiente collaboration. Les membres de l'opposition qui voudraient jouer au Comité de Salut public oublient toujours que ce fameux Comité était l'émanation de la Convention, qu'il gouvernait par elle comme le gouvernement actuel par le Parlement, qu'il en représentait la majorité et que les minorités de ce temps-là étaient même traitées avec une absence d'égards que la minorité actuelle n'a certes pas à redouter.

Et, en ce temps-là aussi, les membres du Comité avaient la possibilité de se concerter et de travailler, ils n'étaient pas sans cesse sur la sellette, ils n'avaient pas à ressasser dix fois les mêmes explications en commissions, en séances, en Comité secret. En leur demandant d'agir, on ne leur prenait pas tous leurs instants pour entendre ou pour faire des discours. Carnot restait dans son cabinet, penché sur ses cartes et ses états, dix-sept heures par jour ; on ne lui faisait pas faire, suivant le mot désespéré du général Gallieni, « un métier qui n'était pas le sien ». Puisque les exemples de la Révolution sont à la mode, qu'on s'inspire de ceux-là ; et non du verbiage déclamatoire des jacobins d'alors qui, à aucune époque, n'a honoré une assemblée ni sauvé un pays.

25 décembre 1916.

 

Comme épilogue du remaniement du haut commandement, un décret du 26 décembre conféra la dignité de maréchal de France au général Joffre « qui, par deux fois, disait le général Lyautey, sur la Marne et sur l'Yser, a victorieusement arrêté la marche foudroyante des armées ennemies au moment où elles croyaient atteindre leur but ». Une note officieuse avait d'abord annoncé que ce décret serait soumis à la ratification des Chambres. C'était là une erreur matérielle, mais qui provoqua un débat au Palais-Bourbon à la séance du 29 décembre.

 

UN MANQUE DE SOIN

Hier, au cours d'un débat pour le moins inutile, au sujet du décret conférant le maréchalat au général Joffre, le garde des sceaux a rappelé avec raison que ce décret n'avait pas à être ratifié par les Chambres. C'est l'évidence même. La dignité de maréchal est prévue par la loi, il n'y a nul besoin d'une ratification du Parlement pour la conférer, pas plus que pour tout autre grade prévu de même par la loi. Mais la note officieuse communiquée à la presse en même temps que l'annonce du décret indiquait que le gouvernement ferait ratifier par les Chambres ce décret. M. Viviani a reconnu qu'il y avait là une erreur. Rien de mieux ; mais il serait éminemment désirable que de pareilles erreurs fussent évitées. Déjà ces jours derniers, dans le projet sur les décrets-lois tel qu'il avait d'abord été communiqué à la presse, figurait un malencontreux « notamment » que le président du Conseil a également désavoué et attribué à une erreur subalterne. Est-ce trop demander, alors qu'on est si sévère pour les informations des journaux, que de réclamer un peu plus de soin et de surveillance quand il s'agit des informations venues d'en haut ? La censure, si prompte à trancher dans les nouvelles que donne la presse, a perdu là quelques bonnes occasions de déployer un zèle intelligent et judicieux. On nous dira qu'il s'agit de bien petites choses, mais le manque de soin dans les petites choses n'est pas considéré par le public comme une preuve qu'on en met davantage dans les grandes.

31 décembre 1916.

 

Sur un point, l'année se terminait comme elle avait commencé : les atrocités allemandes continuaient, surtout en Belgique et prenaient la forme particulièrement odieuse de la déportation en masse des ouvriers condamnés à travailler dans les pires conditions à l'œuvre de mort des usines de guerre allemandes.

 

LES DÉPORTATIONS DE PEUPLES ENVAHIS

Le gouvernement belge prépare une protestation officielle contre les déportations d'ouvriers belges auxquelles se livrent les Allemands pour fournir de la main-d'œuvre à leurs usines. Ces pratiques d'un autre âge avaient commencé par nos départements du Nord et elles se reproduisent de même en Serbie. Nous n'avons pas la candeur de croire que le gouvernement allemand se laissera émouvoir par les considérations de droit et de justice qui condamnent son attitude. Les stipulations de la Conférence de La Haye, si précises et si impératives qu'elles puissent être, ne le gêneront pas davantage. L'Allemagne fait la guerre à la manière des peuples primitifs. Les populations conquises devenaient alors des troupeaux d'esclaves, dont le bon plaisir du vainqueur disposait sans autre règle que son intérêt. Nous en revenons là, avec un minimum d'hypocrisie dans les mots. Les Belges condamnés aux travaux forcés pour le compte et au profit de l'ennemi sont réquisitionnés, ou quelque chose d'approchant, mais leur servitude n'en est pas moins pleine et entière. De même les Polonais qui vont être contraints de se battre pour le roi de Prusse contre leurs compatriotes porteront le titre d'alliés, mais un allié involontaire et encadré par le conquérant est exactement dans le même cas que les captifs d'Assurbanipal ou d'Attila. Tout cela, l'humanité espérait ne plus le revoir, et elle le revoit avec des proportions que les temps barbares n'ont pas connues. Le progrès de la civilisation matérielle, quand la conscience morale ne le suit pas, ne peut qu'accroître le fardeau de l'iniquité en mettant aux mains des peuples sans scrupules des moyens plus puissants d'exercer leur malfaisance.

Nous en sommes là aujourd'hui. Certes l'Allemagne daigne, pour la forme, discuter les questions de droit des gens. Elle a, en cette matière comme en toute autre, des spécialistes uniquement préposés à noyer sous un fatras de pédantisme vide les questions les plus simples. Mais au fond, elle n'en a nullement besoin pour l'usage interne. C'est une concession qu'elle veut bien faire aux neutres. Au fond du cœur nul Allemand ne doute de son droit de passer outre à toutes les objections juridiques ou sentimentales. Les enfants terribles de la presse pangermaniste — et il en reste quelques-uns que la censure laisse dire pour flatter l'orgueil national — font bon marché de tous les Congrès de La Haye et de toutes les lois de la guerre. Leur dédain des notes diplomatiques s'étale sans dissimulation. Ils voient un signe de force, une caractéristique de peuple élu, à piétiner les lois faites pour les autres, pour les peuples faibles ou pacifiques. Le cours des événements ne leur permet plus de le dire aussi haut qu'au début de la guerre, quand ils croyaient déjà tenir la victoire, mais ils en sont tout aussi profondément persuadés. M. de Bethmann-Hollweg ne plaiderait pas non-coupable s'il était le plus fort. Mais qu'il ergote ou qu'il crâne, le gouvernement allemand continue toujours. On parle déjà de trente mille déportés pour la Belgique flamande. Il est probable que toute la population mâle mobilisable va être ainsi mobilisée au service de l'Allemagne industrielle. La Belgique martyre va encore une fois faire entendre la voix du droit. Nous ignorons si les neutres persisteront à couvrir de leur silence des actes qui sont la négation de tout le progrès accompli par l'humanité civilisée depuis des siècles, mais ce que nous savons, c'est que ces actes renforcent la terrible obligation où se trouvent les Alliés de poursuivre la lutte jusqu'au jour où tous ces crimes recevront leur sanction et où ceux qui les commettent seront mis hors d'état de recommencer.

12 novembre 1916.

 

L'AGONIE D'UN PEUPLE

Les ouvriers belges adressent à leurs camarades français un poignant appel qui est le plus tragique cri de détresse que l'humanité ait jamais entendu. « Notre situation est désespérée », écrivent-ils, et c'est l'expression exacte. Il n'y a dans cette page effrayante de réalité ni littérature ni pathétique. Et ce ne sont pas non plus des sympathies littéraires, et des flétrissures éloquentes que réclament ces malheureux du fond de l'abîme de désolation. On a honte de ne pouvoir verser que des paroles et des larmes sur cet assassinat prémédité de tout un peuple laborieux qui faisait honneur au monde civilisé. Ce bref historique du long martyre de la Belgique et en particulier de sa classe ouvrière ne manquera pas de soulever un immense sursaut de réprobation dans le monde. Cette population emprisonnée dans sa cage de fer barbelé et électrisé, dépouillée de ses moyens de production par un pillage méthodique de toutes les machines et de toutes les matières premières, condamnée ainsi à un chômage effroyable dont les auteurs s'autorisent ensuite pour justifier la déportation de leurs victimes, elle aurait pu s'échapper, — une partie même s'était échappée au début, et avait trouvé asile en Hollande. Mais les bourreaux avaient besoin d'elle. Le premier gouverneur de la Belgique, le maréchal von der Goltz, l'a décidée à revenir par des promesses et des engagements d'autant plus solennels qu'ils ne coûtent rien à des gens qui ne se sentent pas tenus par la parole donnée. « Jamais, proclamait-il, les jeunes gens belges ne seront emmenés en Allemagne, soit pour y être enrôlés dans l'armée, soit pour y être employés à des travaux forcés. » Et les autorités hollandaises, trompées elles-mêmes, ont transmis et comme cautionné cette assurance. Aujourd'hui qu'en reste-t-il, sinon une amère dérision ?

A ce véritable De profundis que répondront les neutres auxquels l'appel de la classe ouvrière belge s'adresse tout autant qu'aux ouvriers français ? S'en tiendront-ils à des constatations vaines, à des condoléances platoniques ? Ou même, cette fois encore, « se laveront-ils les mains comme Ponce Pilate » sous prétexte que les faits ne sont pas contradictoirement établis et que les criminels les présentent autrement que leurs victimes ? Les deux attitudes aboutiraient d'ailleurs au même résultat, car les Allemands sont habitués à ne pas tenir compte des indignations verbales. Ils ne renonceront pas, sur de simples observations, à abuser de cette main-d'œuvre servile, inépuisable, pour alimenter leurs usines de guerre, pour creuser leurs tranchées, pour exploiter leurs mines les plus malsaines à raison de « trente pfennigs par jour ouvrable ». A cette tâche et dans ces conditions, nul ne résiste et les plus vigoureux ne durent guère plus que les autres. C'est l'affaire de quelques mois, constatent de visu les ouvriers belges, après quoi ceux qui n'ont pas succombé traînent une vieillesse précoce et sans espoir. « Dans quelques mois, notre population ouvrière, l'orgueil de notre pays libre, sera anéantie dans sa force de travail. »

Au spectacle de cette agonie, que dire, que faire ? Les Alliés, en ce qui les concerne, connaissent leur devoir et sont bien résolus à l'accomplir dans toute son étendue. Malheureusement leur action immédiate n'a pas de prise sur l'ennemi. Quant aux neutres, ils ont déjà traduit de toutes parts leur première émotion, mais ce sont des actes seuls qui peuvent sauver le peuple belge de la destruction. On répète trop volontiers qu'il y a des paroles qui sont des actes. Les paroles ne sont jamais des actes ; tout au plus ne restent-elles pas vaines si elles annoncent et préparent des actes. Il ne nous appartient pas de dire — et l'avenir seul dira — si celles qui ont été prononcées jusqu'ici auront une suite. Le Saint-Père, dans le Consistoire d'hier, a relevé et condamné, avec l'autorité suprême qui lui appartient, un grand nombre des horreurs commises aujourd'hui « par la violation et le mépris des lois qui règlent les rapports entre les États ». Il a particulièrement visé le cas des « nombreux citoyens pacifiques, même de l'âge le plus jeune, qui sont éloignés de leurs foyers, au milieu des larmes de leurs mères, de leurs épouses et de leurs enfants ». Il n'y a ici nulle équivoque ni ambiguïté. Nul ne peut affecter de se méprendre sur l'identité des belligérants qui se sont rendus coupables de ces « excès ». Mais une allocution consistoriale ne comporte en elle-même ni sanction ni conclusion si ceux qu'elle vise sont bien déterminés à n'en tenir aucun compte. Le Saint-Siège ne l'ignore pas, et peut-être est-il permis d'espérer que le pape n'a pas parlé en se résignant d'avance à ce que sa grande parole tombe dans le vide.

Un autre représentant des grandes forces morales qui subsistent dans un monde où la force brutale se flatte de tout emporter a également fait entendre sa voix. Le président Wilson n'a pas fait spécialement allusion aux déportations d'ouvriers belges en Allemagne, mais il a rendu à la liberté, en inaugurant le phare de la statue de Bartholdi, un hommage hautement significatif. Après avoir rappelé « l'ancienne et charmante amitié » qui unit les deux grandes républiques sœurs, il a tenu à définir l'idéal qui nous est commun. Il a montré que la liberté est la condition première de la paix du monde. Et il a indiqué que cette paix, la paix fondée sur la liberté de tous, — ce qui est proprement la paix par le droit, — « ne peut pas venir tant que les destinées des hommes sont déterminées par de petits groupes guidés dans leurs desseins par des motifs égoïstes. » De quel côté se trouvent ces peuples gouvernés par une oligarchie hostile à la liberté et raidie dans son égoïsme ? Le président n'a pas eu besoin de le dire pour être compris, il savait qu'il serait compris sans le dire. L'appel des ouvriers belges ne lui était pas encore connu quand il prononçait son discours ; il est de ceux qu'un pareil appel ne peut laisser indifférent. Ce cri déchirant d'une population réduite à l'esclavage et vouée à la destruction, aura certes un douloureux écho dans sa conscience. Il méditera le passage qui touche particulièrement les neutres. « La Belgique, martyre du droit, ne veut plus de constatations verbales ni de sympathies platoniques. Elle veut des actes. Les neutres et leurs classes dirigeantes laisseront-ils faire ? Laisseront-ils reculer la civilisation jusqu'aux âges barbares où le vainqueur emmenait les populations vaincues en esclavage ? Laisseront-ils anéantir la classe ouvrière d'un peuple civilisé ? » S'il en devait être ainsi, la Belgique informe ceux qui se contenteraient de gémir sur son malheureux sort qu'elle ne veut sur son cercueil « ni fleurs ni couronnes ».

6 décembre 1916.

 

LES DÉPORTATIONS

La ligue des Droits de l'homme n'a jamais mieux répondu à son titre et à son objet qu'en protestant solennellement, comme elle le fait aujourd'hui, contre les déportations dont la Belgique et nos départements du Nord sont les victimes. Certes, une protestation de plus n'y changera rien, et les Allemands n'en sont plus à tenir compte de ce qu'ils appellent dédaigneusement la « sensibilité ». Ils se soucient peu des « Droits de l'homme », et de vaines plaintes, même accompagnées de menaces de sanctions lointaines, ne sont pas pour les émouvoir. C'est pourquoi M. Maeterlinck, dans son éloquente adjuration, s'adresse surtout aux neutres, dont l'action seule peut encore avoir une relative efficacité. De même l'appel des femmes françaises « aux femmes de tous les pays » est surtout destiné aux femmes des pays neutres, qui, pour être hors de danger, entendent bien ne pas se placer hors de l'humanité. On ne dira pas qu'il s'agit ici d'une question controversée sur laquelle il est délicat de se prononcer faute de documents contradictoires. Le fait des déportations n'est pas douteux son caractère ne l'est pas davantage et l'horreur en est même accrue par cette circonstance aggravante que le maréchal von der Goltz, pour faire rentrer dans leur pays les Belges réfugiés en Hollande, avait répudié, comme gouverneur général de la Belgique, toute idée de mesures de ce genre. C'était faire injure, paraît-il, à la culture allemande que de former de pareilles suppositions. Et aujourd'hui le successeur de von der Goltz jette au panier ce chiffon de papier avec beaucoup d'autres, et les demandes du gouvernement hollandais qui s'était porté garant de la parole du maréchal et qui se trouve ainsi le complice involontaire d'un pareil attentat au droit des gens, restent nulles et non avenues. Répéter tout cela n'apprend rien à personne Ceux qui dans le monde ne sont pas encore éclairés ne le seront jamais, car ils ont pour ne pas voir « des raisons que la raison ne connaît pas ». Néanmoins, il ne faut pas laisser se produire une sorte de prescription. Il ne faut pas laisser sans réponse le tragique appel des ouvriers belges ramenés à l'antique esclavage et menés à un esclavage plus meurtrier que celui de l'antiquité, car le maître d'autrefois avait intérêt à ne pas user trop vite un esclave qui était sa propriété, tandis que les exploiteurs actuels de nos déportés ont, au contraire, intérêt à. ne pas les rendre à leur pays ou à ne rendre ceux qui en réchapperont qu'à l'état de non-valeurs. Laissera-t-on se consommer un pareil crime ? C'est la question que pose une fois de plus la Ligue des Droits de l'homme et à laquelle l'attitude de certains neutres, depuis le début de la guerre, ne permet pas d'affirmer qu'il sera fait une réponse digne d'un monde civilisé.

8 janvier 1917.

 

Les prisonniers militaires n'étaient d'ailleurs pas mieux traités que les prisonniers civils.

 

LE SORT DES PRISONNIERS

L'Allemagne n'espère pas sans doute persuader les neutres, ni peut-être même ses propres nationaux, de la réalité des mauvais traitements qu'elle nous impute envers les prisonniers. Nous ne cachons pas nos prisonniers allemands, les missions neutres ont pu et peuvent les voir sans difficulté ni trompe-l'œil, et le traitement qu'ils subissent, nous serions bien heureux s'il était assuré aux nôtres, même de loin. Quand le gouvernement allemand formule des griefs sur l'inanité desquels il est impossible qu'il ne soit pas éclairé, c'est uniquement pour tâcher de faire perdre de vue sa propre indignité. Il prend l'offensive, espérant n'avoir pas ainsi à se défendre. Il nous accuse de mauvais traitements imaginaires pour justifier ceux dont il se rend lui-même coupable. Du reste, les documents officiels que nous publions plus loin contiennent, entre plusieurs autres, une preuve matérielle et irrécusable de la mauvaise foi germanique. Le ministre de la guerre, le général de Stein, annonce au Reichstag des « représailles immédiates » sous prétexte que le gouvernement français n'a pas répondu à une note du gouvernement allemand faisant connaître ses plaintes et ses exigences. Or, cette note demandait une réponse pour le 15 janvier, et, à cette date précise, la réponse du gouvernement français a été remise à l'ambassade des États-Unis, chargée du rôle d'intermédiaire. Le général de Stein le sait mieux que personne, mais ne se gêne pas pour si peu. On est un peu honteux d'avoir à répéter sans cesse les mêmes réfutations. Comment les Allemands osent-ils parler d'interdiction de correspondre, alors qu'ils empêchent de donner de' leurs nouvelles, non seulement beaucoup de prisonniers de guerre, mais beaucoup de prisonniers civils et de déportés pour travail forcé ? Comment peuvent-ils parler de travaux militaires imposés sur le front le jour même où la commission russe d'enquête sur les atrocités allemandes communique le fait que 60 sous-officiers russes ont été massacrés à Mannheim le 14 octobre dernier pour avoir refusé de se prêter à de pareils travaux et dans des conditions de sauvagerie dont on rougit pour l'espèce humaine ? Ce n'est pas par inhumanité que nous péchons. N'a-t-il pas poussé l'humanité jusqu'au sacrifice ce sous-officier qui, sur l'Athos, torpillé, a songé avant tout à sauver trois prisonniers allemands enfermés dans leurs cabines, et est mort victime de son dévouement après en avoir libéré deux ? Nous ne demandons pas aux Allemands d'imiter ni d'admirer une pareille attitude. Il est manifeste qu'ils ne la comprennent pas et qu'ils la trouvent pour le moins absurde. Mais entendre invoquer le droit des gens, le respect des conventions internationales, les garanties dues aux prisonniers par des gens qui se moquent de tout cela et qui se glorifiaient même de s'en moquer tant qu'ils se croyaient les plus forts, c'est une impudence qui paraît toujours incroyable, encore qu'elle n'ait plus, venant d'eux, rien d'imprévu.

5 mars 1917.

 

POUR LES PRISONNIERS RUSSES

Le grand écrivain danois, Johannes Jœrgensen, adresse à l'Echo de Paris un émouvant appel en faveur des malheureux prisonniers russes, qui meurent en masse de tuberculose par suite d'inanition et de mauvais traitements. Nous avons déjà signalé l'œuvre du « Morceau de pain » fondée à leur intention. Il s'agit de recueillir les croûtes inutilisées, le vieux marc de café, le thé ayant déjà servi. Tout cela, que nous avons vraiment honte de solliciter et d'offrir, est d'une valeur inestimable pour ces infortunés qui s'éteignent en pleine jeunesse, sans même se plaindre. Mais il est certain que l'initiative privée ne peut apporter à une si tragique situation qu'un palliatif misérable. L'ancien gouvernement russe s'est désintéressé du sort de ses prisonniers. Le nouveau doit, sans délai, prendre en main cette question. Les colis individuels ne peuvent guère parvenir aux prisonniers russes, illettrés pour la plupart ainsi que leurs familles. Des envois collectifs de pain, comme ceux que notre gouvernement fournit à nos prisonniers, sont de toute nécessité. L'Allemagne, qui se déclare animée de si bons sentiments pour le peuple russe, serait mal à l'aise pour s'y refuser.

21 mai 1917.

 

 

 



[1] Le Comité de patronage a pour président d'honneur le général Roques, l'amiral Lacaze, M. Métin et, pour président effectif, M. Charles Laurent. Les autres membres sont : MM. Carmichael, le baron Cerise, G. Cordier, E. d'Eichthal, P. Ernest-Picard, Charles-Georges Picot, le général H. de Lacroix, Max Leclerc, de Peyerimhoff, Robert Pinot, Pralon, de Rousiers, Georges Teissier. — 6 novembre 1916.