Proclamations des
chefs d'État. — Déclarations des socialistes français, allemands et neutres.
— L'entrée en guerre de la Roumanie et l'anniversaire de la Marne. — La
rentrée des Chambres et l'Emprunt.
LA troisième année de guerre
s'ouvre sous de bons auspices. L'offensive allemande à Verdun apparaissait,
dès ce moment, comme conjurée : les Allemands étaient arrêtés devant les
forts de Thiaumont et de Souville où ils s'étaient brisés une première fois
le 30 juillet. D'autre part, la bataille de la Somme, commencée le 1er
juillet, avait donné des résultats encourageants. Elle avait inauguré la
nouvelle méthode basée sur une poussée soigneusement préparée, limitée dans
ses effets de chaque jour, mais ne laissant pas place à des retours de
fortune. En
Orient, l'heureuse campagne de Broussilof continuait à se dérouler : la
Bukovine était entièrement reprise, la Galicie largement entamée (prise de
Stanislau, 10 août).
Ces succès avaient, par contre-coup, aidé l'Italie menacée du côté du Trentin
depuis le mois de mai, largement dégagée depuis la fin de juin, et revenue à
une victorieuse offensive au commencement d'août (prise de
Gorizia, 9 août). Aussi
les déclarations par lesquelles les chefs d'Etat alliés saluent le troisième
anniversaire de la guerre, sont-elles d'un ton sincèrement optimiste : on en
jugera par les lettres adressées par le Président de la République, par le
généralissime et par M. Lloyd George à l'armée française. LETTRE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Pour la
seconde fois, mes amis, nous avons à commémorer ensemble un émouvant
anniversaire. Nous avons vécu, il y a deux ans, des heures inoubliables.
Depuis lors, deux parties de l'humanité sont aux prises et s'entrechoquent
dans des ruisseaux de sang. Les empires qui ont déchaîné cette effroyable
catastrophe n'ont pas encore complètement expié. Mais la Justice est en
marche. Rappelez-vous
ce matin du 24 juillet 1914, où, en se réveillant, le monde étonné apprenait
brusquement que l'Autriche avait envoyé à la Serbie une note menaçante et
n'avait laissé à ce petit Etat qu'un délai de deux jours pour s'exécuter. Il y
avait près d'un mois que l'archiduc héritier et sa femme étaient morts,
victimes d'un odieux attentat dans une province que l'empire s'était annexée
depuis bientôt six ans. Les meurtriers étaient sujets de l'Autriche-Hongrie.
On s'attendait à ce qu'il leur fût infligé, à eux et à leurs complices, un
châtiment mérité. Le gouvernement serbe avait, comme tous les représentants
des puissances, exprimé sa réprobation contre l'assassinat. Rien ne faisait
présager que de ce douloureux incident dût sortir une guerre générale. L'Autriche
avait soigneusement caché son dessein. Pendant qu'elle endormait, au murmure
de paroles doucereuses, la vigilance de l'Europe, elle préparait dans l'ombre
le texte injurieux de son ultimatum. Elle
avait tout calculé pour que la violence des termes empêchât la Serbie de
céder, et pour que la brièveté du délai enlevât aux autres nations la
possibilité d'intervenir. Sur les
conseils de la France, de l'Angleterre et de la Russie, la Serbie eut
cependant l'abnégation de s'humilier devant sa puissante voisine. Sa réponse
eût désarmé les esprits les plus prévenus. Mais l'Autriche, qui avait compté
sur un refus et qui s'était promis de trouver dans la résistance du
gouvernement serbe un prétexte pour occuper Belgrade, dédaigna, de part pris,
les concessions faites, rappela son ministre et commença immédiatement de
mobiliser. Rappelez-vous
encore, mes amis : aussitôt l'Allemagne, qui affectait de dire qu'elle
n'avait pas connu d'avance la note de son alliée, met autant d'empressement à
justifier la démarche autrichienne que si elle l'avait elle-même inspirée. Un
simple mot de Berlin eût rappelé Vienne à la modération. Le mot n'est pas
dit. Trois
jours s'écoulent, jours sans fin, jours d'attente et de fièvre. Angleterre,
France, Russie, Italie se concertent pour essayer d'arrêter l'Autriche sur la
pente fatale. Rien n'y fait. Déjà, dans les provinces germaniques des deux
empires centraux retentissent partout les accents de la Wacht am Rhein
et du Deutschland uber alles. Le 28 juillet, la guerre est déclarée à
la Serbie. Si
révoltée qu'elle soit par l'iniquité de cette agression, la France reste
calme ; elle ne désespère pas encore de circonscrire l'incendie ; elle
s'attache à la paix avec obstination ; elle s'ingénie à chercher des
solutions conciliantes ; elle associe étroitement ses efforts à l'action
modératrice du gouvernement britannique. Rappelez-vous,
rappelez-vous toujours. La France se heurte au parti pris des empires
centraux. Ce n'est plus seulement le « brillant second » qui tire l'épée ;
c'est l'Allemagne elle-même qui s'arme ; d'importants mouvements de troupes
sont signalés dans la région de Francfort ; de son côté, l'Autriche
généralise sa mobilisation et transporte de la cavalerie à la frontière
russe. La Russie se trouve forcée de parer au danger et de prendre des
précautions militaires. Sur-le-champ, l'Allemagne l'interpelle et la somme
d'assister, les bras croisés, à ces préparatifs belliqueux. La Russie ne
croit pas pouvoir se condamner à une telle abdication. L'Allemagne lui
déclare la guerre, le samedi 1er août, à sept heures du soir. Le
lendemain, à l'aube, sans que la France ait fait un geste de provocation, les
troupes allemandes pénètrent sur le territoire luxembourgeois et franchissent
nos frontières près de Cirey et de Longwy. A la fin de la journée, l'empire
d'Allemagne, consommant le forfait, adresse un ultimatum à la Belgique. Il ne
reste plus qu'à couronner, par le mensonge et le parjure, cette œuvre de
folie impérialiste. Le 3 août, la neutralité belge est violée et l'Allemagne
déclare la guerre à la France en prétextant, d'un ton grave et péremptoire,
que des avions français ont survolé l'Eiffel et Nuremberg. Nouvelle absurde,
dont l'invraisemblance sautait aux yeux et dont nos ennemis ont été forcés
récemment de reconnaître la fausseté. Mais, dans cette invention même,
comment ne pas voir l'aveu que l'empire germanique n'avait aucun motif
avouable d'attaquer la France et que, pour essayer d'excuser son offensive
précipitée, il ramassait au hasard les plus sottes calomnies ? Deux
ans ont passé ; mais, au milieu des fatigues et des périls, ces souvenirs,
mes amis, sont restés brûlants dans vos esprits. Ne les laissez pas
s'éteindre. Ce sont eux qui donnent à cette guerre sa claire signification et
qui mettent en lumière la beauté de votre tâche. D'un
instinct sûr, la France, la France mutilée, qui, depuis quarante-quatre ans,
imposait silence à sa douleur, a compris, en 1914, que l'ennemi qui se jetait
sur elle, aveuglé par l'orgueil et fanatise par la haine, n'avait ni grief à
faire valoir, ni droit à soutenir, ni menace à écarter. C'est
en vain qu'aujourd'hui les agresseurs tentent effrontément de falsifier
l'Histoire. Ils ont été d'abord moins fourbes ou plus cyniques. A l'heure où
ils se flattaient de ne voir dans les traités garantis par eux que de vils
chiffons de papier, ils acceptaient eux-mêmes, avec une insolente franchise,
la responsabilité de leur crime. Le
peuple français ne s'y est pas trompé ; il s'est senti en état de légitime
défense et il a réalisé, d'un mouvement spontané, cette union sacrée, qui est
la condition maîtresse de la victoire et qui a trouvé, dans la magnifique
séance parlementaire du 4 août, une consécration grandiose. La guerre est
immédiatement, devenue, dans toute la force du terme, une guerre nationale.
Il n'est pas un Français qui ait fermé l'oreille à la voix de la patrie. En même
temps que vous étiez tous appelés à protéger nos frontières et à sauver notre
terre natale, vous aviez conscience de n'avoir pas seulement à lutter pour
des intérêts matériels. Vous alliez défendre vos foyers ; vous alliez
défendre aussi tout ce qui constitue la France, c'est-à-dire un ensemble de
traditions, d'idées et de forces morales, conservées et développées par une
nation qui ne veut pas mourir. Et
comme, parmi ces idées françaises, l'une des plus anciennes et des plus
vivaces est l'horreur de l'injustice, la violence faite à la Serbie et
l'invasion de la Belgique ont encore accru l'élan de votre patriotisme et
fortifié votre résolution de vaincre. Vous
vous êtes dit que la cause dont vous deveniez les champions vous dépassait
tous, qu'elle dépassait la France elle-même, qu'elle embrassait réellement la
civilisation et l'humanité ; et c'est une nouvelle croisade que vous avez
entreprise, une croisade pour le droit des gens et pour la liberté des
peuples. La
grandeur de votre mission a élevé vos courages. Vous avez révélé au monde,
dans un rayonnement de gloire, la vraie France, celle, dont la disparition ou
l'abaissement serait une calamité universelle et un deuil éternel pour le
genre humain. Votre
patience et votre bravoure ont contenu, pendant de longs mois, la pression de
l'armée allemande ; et les champs de bataille où vous avez refoulé l'ennemi,
la Marne et l'Yser, la Champagne et l'Artois, la Meuse et la Somme, marquent
les étapes de la victoire. C'est
vous qui avez permis à la France d'organiser son outillage, à la Belgique et
à la Serbie de reconstituer leurs armées ; c'est vous qui avez donné à
l'Angleterre le temps de former les admirables divisions qui se battent
maintenant à vos côtés ; c'est vous qui avez assuré à la Russie le moyen de
fournir fusils et canons, cartouches et obus à ses troupes héroïques. Aujourd'hui,
voyez : les, Alliés commencent à cueillir les fruits de votre persévérance.
L'armée russe poursuit les Autrichiens en déroute ; les Allemands, attaqués à
la fois sur les fronts d'Orient et d'Occident, engagent partout leurs
réserves ; des bataillons anglais, russes et français coopèrent à la
libération de notre territoire ; le ciel se découvre ; le soleil se lève. La
lutte, hélas ! n'est pas finie : elle sera rude encore, et tous, tant que
nous sommes, nous devons continuer à travailler, à travailler sans trêve,
avec passion et avec ferveur. Mais déjà la supériorité des Alliés apparaît à
tous les yeux. La balance du Destin a eu de longues oscillations ; c'en est
fait maintenant ; un plateau ne cesse plus de monter ; l'autre descend,
descend, chargé d'un poids que rien n'allégera plus. Gloire
immortelle à Verdun, qui a préparé l'action commune des armées alliées !
Gloire à vous, mes amis, qui aurez sauvé la France et vengé le Droit insulté
! RAYMOND POINCARÉ. ORDRE DU JOUR DU GÉNÉRALISSIME
Soldats de la République, Votre
troisième année de guerre commence. Depuis
deux ans, vous soutenez sans faiblir le poids d'une lutte implacable. Vous
avez fait échouer tous les plans de nos ennemis ; vous les avez vaincus sur
la Marne, vous les avez arrêtés sur l'Yser, battus en Artois et en Champagne,
pendant qu'ils cherchaient vainement la victoire dans les plaines de Russie. Puis,
votre résistance victorieuse, dans une bataille de cinq mois, a brisé
l'effort allemand devant Verdun. Grâce à
votre vaillance opiniâtre, les armées de nos alliés ont pu forger les armes
dont nos ennemis sentent aujourd'hui le poids sur tous les fronts. Le moment
approche où, sous notre poussée commune, s'effondrera la puissance militaire
allemande. Soldats
de France, vous pouvez être fiers de l'œuvre que vous avez accomplie déjà !
Vous êtes décidés à l'accomplir jusqu'au bout ! La victoire est certaine ! J. JOFFRE. LETTRE DE M. LLOYD GEORGE
Soldats de France, Nous
arrivons au deuxième anniversaire de la guerre odieuse que nous a imposée le
militarisme délirant de l'Allemagne. Pendant deux ans, vous avez repoussé les
assauts acharnés de l'adversaire, et depuis plus de cinq mois, devant Verdun,
vous tenez en échec les formidables attaques que l'ennemi escomptait comme un
triomphe. C'est contre vous que l'Allemagne a' tenté son effort maximum. Elle
y a usé les ressources qu'elle avait accumulées en vue de la décision qu'elle
eût voulue prochaine. La victorieuse défense des lignes de Verdun a conquis
aux armées de la République, à la France tout entière, une gloire qui
retentit jusqu'au bout du monde. Pendant
que vous opposiez si héroïquement le rempart de vos lignes à la ruée de
l'ennemi, l'empire britannique a pu assurer la liberté des océans et
maintenir le blocus ; il a pu créer des armées puissantes et fabriquer des
armes et des munitions en quantité telle que la prévision des Alliés dépasse
enfin celle de l'envahisseur. Nos
armées nouvelles sont venues à la rescousse, à vos côtés. Avec vous, elles
ont entamé une offensive qui se poursuivra Saris trêve et sans relâche. Vous
en connaissez les premiers résultats, vous savez désormais que les troupes
britanniques rivalisent de vaillance et d'héroïsme avec vous tous, soldats
éprouvés de la République. Certes,
nos ennemis multiplieront leurs efforts de résistance et nous serions
imprudents de mépriser les difficultés de la tâche. Mais les choses ont
changé. Nous sommes parvenus à une phase nouvelle. C'est nous, maintenant,
qui attaquons. Pendant deux ans de défensive nous avons empêché l'ennemi
d'avancer, nous le forçons à présent à évacuer, pas à pas, les contrées qu'il
a profanées et ravagées. Les
hommes braves ne se vantent pas à l'avance du succès qu'ils espèrent, mais
plus que jamais vous combattrez avec la certitude que, si les Alliés sont
forts de leur droit, ils sont aussi forts par leur nombre, par l'accumulation
de tout ce qui peut assurer la victoire du Droit. Dans la
lutte où nous sommes frères d'armes, vers vous vont notre admiration et notre
espérance ; notre triomphe est souhaité et attendu par les nations alliées,
par tous les peuples qui ont le culte de l'honneur et de la justice. Soldats
de France, il fera bon vivre dans votre pays quand vous en aurez chassé
l'envahisseur et quand vos vertus guerrières auront assuré aux générations
qui vous suivent la Paix dans la Liberté ! Par
contre, les proclamations des deux empereurs à leurs armées et à leurs
peuples prêchent la confiance plus qu'elles ne l'inspirent. Voici d'abord la
lettre adressée au chancelier par Guillaume II pour être communiquée au
peuple allemand : Pour la
seconde fois, l'anniversaire du jour arrive où nos ennemis me forcèrent
d'appeler les fils de l'Allemagne aux armes pour défendre l'honneur et
l'existence de l'empire. La nation allemande a passé par deux années de
gestes héroïques et de souffrances sans pareilles. L'armée et la marine unies
à nos vaillants et loyaux alliés ont gagné une gloire plus exaltée en attaque
comme en défense. Beaucoup de milliers de nos frères ont scellé avec leur
sang l'attestation de leur loyauté à la patrie. Dans
l'ouest et dans l'est, nos héros en gris de campagne s'opposent avec un
courage inébranlable à la ruée terrible de l'ennemi. Notre jeune flotte ; le
jour glorieux du Skager-Rak, a livré un coup formidable à la flotte
britannique. Devant mes yeux brillent des actes de sacrifice infatigable, de
camaraderie loyale sur le front. En
Allemagne, nous voyons aussi l'héroïsme des hommes, des femmes, des jeunes et
des vieux, de tous ceux qui supportent calmement et vaillamment le deuil et
l'anxiété ; de tous ceux qui organisent des œuvres et collaborent à apaiser
les souffrances causées per la guerre ; de tous ceux qui travaillent jour et
nuit pour fournir les armements indispensables à nos frères dans les
tranchées et sur les mers. L'espoir de l'ennemi qu'il pourra surpasser notre
production de matériel de guerre se montrera aussi vain que son plan
d'atteindre, en nous affamant, ce que son épée ne put pas atteindre. Bénissons
le Dieu, qui, sur les champs d'Allemagne, a récompensé les fermiers plus
abondamment que nous osions l'espérer. Le Midi et le Nord, en concurrence
amicale, s'efforcent de trouver de meilleurs moyens pour répartir
équitablement les vivres et autres choses indispensables. J'offre
mes remerciements les plus cordiaux à tous ceux qui combattent ou sur le
champ de bataille ou dans la patrie. Des jours mauvais nous attendent encore. Après
l'ouragan terrible de deux années de guerre, le désir de paix s'émeut dans
tous les cœurs humains, mais la guerre continue parce que le cri de guerre
des gouvernements ennemis est toujours : « La destruction de l'Allemagne. » La
responsabilité pour l'effusion ultérieure du sang reste exclusivement sur nos
ennemis. La
confiance ferme que l'Allemagne est invincible malgré la supériorité
numérique de l'ennemi ne m'a jamais abandonné et chaque jour elle se
raffermit de nouveau. L'Allemagne sait qu'elle se bat pour son existence ;
elle connaît sa force, elle se fie à l'aide de Dieu. Rien alors ne pourra
ébranler ni sa résolution, ni sa fermeté. Nous
mènerons cette lutte à une fin qui garantisse notre empire contre des assauts
futurs et nous assure un champ libre pour le développement du génie et du
travail allemands. Nous
vivrons en sécurité, libres et forts parmi les nations du monde. Personne ne
nous arrachera ce droit. Je vous prie de publier ce manifeste. Voici,
d'autre part, celui qui s'adressait à l'armée : Camarades,
la seconde année de la guerre mondiale touche à sa fin. Comme la première,
elle a été pour les armes allemandes une année de gloire. Sur tous les
fronts, vous avez porté de nouveaux et lourds coups à l'ennemi ; si, écrasé
par la force de vos attaques, il a battu en retraite ou si renforcé par des
forces étrangères contraintes au service de toutes les parties du monde, il a
tenté de vous dérober les fruits de vos victoires antérieures, vous vous êtes
toujours montrés supérieurs à lui. Même là
où la tyrannie de l'Angleterre est incontestée, sur les ondes libres de la
mer, vous vous êtes battus victorieusement contre une supériorité
gigantesque. La
reconnaissance de votre kaiser et l'admiration fière de votre patrie vous
sont assurées pour ces faits, pour votre loyauté inébranlée, pour votre
vaillant courage et votre bravoure tenace. Comme
le souvenir de nos héros morts, votre gloire durera éternellement. Les
lauriers qu'ont gagnés nos forces toujours pleines de confiance, malgré les
épreuves et les dangers, sont liés inextricablement au travail dévoué et
infatigable de ceux qui restent en Allemagne. Cette force restée dans la
patrie envoie son inspiration sans cesse renouvelée aux armées en guerre.
Cette force a toujours aiguisé nos épées, allumé l'enthousiasme de
l'Allemagne et terrifié l'ennemi. Ma
reconnaissance comme celle de la patrie est due à la nation laborieuse. Mais la
force et la volonté de l'ennemi ne sont pas encore brisées ; nous sommes
obligés de continuer une lutte sévère afin d'assurer la sécurité de la patrie
bien-aimée et de conserver l'honneur et la grandeur de l'empire. Si
l'ennemi fait la guerre par la force de ses armes ou bien par la force d'une
malice froide et rusée, nous continuerons comme avant dans cette troisième
année de guerre. L'esprit
du devoir patriotique et la résolution inflexible de vaincre animent nos
foyers et nos forces combattantes sont aujourd'hui ce qu'elles étaient dans
les premiers jours de la guerre. Je suis
convaincu qu'avec l'aide miséricordieuse de Dieu, vos gestes futurs égaleront
ceux du passé et du présent. Grand quartier général, le 31 juillet 1916. GUILLAUME. Le
contraste entre ce ton plutôt résigné et la grandiloquence habituelle du
personnage fut remarqué même en Allemagne. Pour réconforter l'opinion à qui
on ne parlait que de « souffrances sans pareilles » et de « jours mauvais » à
prévoir, le maréchal Hindenburg fut nommé aux fonctions de commandant en chef
sur tout le front russe, malgré le peu de sympathie que l'empereur avait eu
jusqu'alors pour ce vétéran peu courtisan, dont la popularité envahissante
était bien faite pour lui porter ombrage. En outre, un communiqué dut être
publié. L'empereur,
dit ce communiqué, fait remarquer expressément qu'une tâche encore plus
lourde nous attend, que le mot d'ordre des dirigeants des nations ennemies
est, aujourd'hui encore, l'écrasement de l'Allemagne, que nous devrons
continuer à soutenir une lutte terrible pour la sécurité de ceux qui nous
sont chers, pour l'honneur de la patrie et pour la grandeur de l'empire. Mais
cela ne veut pas dire que nous ayons encore autant à faire que ce que nous
avons déjà fait. Il est faux de parler de point culminant de la guerre, si
cela signifie que toute la décision est encore en suspens. Jamais l'empereur
n'a perdu la solide assurance que l'Allemagne, malgré la supériorité de ses
adversaires, est invincible, et chaque jour raffermit encore cette assurance.
La décision est donc acquise, et la question est seulement de savoir si nos
ennemis sont encore en mesure de diminuer l'importance de notre victoire. Nous
sommes sûrs que le peuple allemand ne réserve aucune déception à la confiance
de son empereur, et va suivre avec joie son appel qui invite à tenir
résolument ce qu'il a conquis. Nous sommes sûrs que le pays se montrera digne
des combattants ; ainsi se dissipera le dernier espoir de nos ennemis, de
même que le radieux soleil de Dieu réduit à néant leur espoir de nous
affamer. C'est
dans ces circonstances que s'ouvrit à Paris, le 6 août, une session du
conseil national du parti socialiste. On sait que les décisions des congrès
annuels sont valables et ont force de loi pour tous les élus socialistes
jusqu'au congrès suivant. Le conseil national ne peut les modifier : il a, au
contraire, pour mission de rappeler à la discipline ceux qui s'en seraient
écartés. Le dernier congrès — en décembre 1915 — avait tranché par la
négative la question de la reprise des rapports internationaux avec les
socialistes des pays ennemis et autorisé à titre exceptionnel, vu la guerre,
la participation des socialistes au gouvernement. Les partisans de la reprise
des relations internationales avaient été mis en minorité et, dans cette
minorité, le groupe des « zimmerwaldiens » ne formait lui-même qu'une infime
minorité. La
question fut néanmoins posée de nouveau au cours de cinq longues séances du
conseil national, séance souvent passionnées, toujours confuses, qui
aboutirent au maintien de l'attitude précédemment adoptée. La majorité ne
parut même pas avoir beaucoup diminué (1.812 voix contre 1.050). La majorité insista sur le peu
de confiance qu'il convenait d'accorder à l'esprit pacifique des socialistes
allemands. M. Renaudel rappela qu'ils n'avaient pas protesté contre la
violation de la neutralité belge le 4 août, qu'ils n'avaient pas protesté
davantage contre le caractère — reconnu mensonger même en Allemagne — des
prétextes invoqués par M. de Schœn lors de la déclaration de guerre à la
France (les
fameux avions de Nurenberg). Au
total, la majorité des socialistes se montra donc fidèle à l'Union sacrée.
Toutefois il était impossible de méconnaître que la minorité
internationaliste, par suite d'une propagande active surtout dans le centre
et dans le Midi, commençait à gagner du terrain. Ce qui était peut-être
encore plus inquiétant, c'était l'attitude d'un certain nombre de délégués
qui, tout en désavouant du bout des lèvres les trois députés qui étaient
allés prendre le mot d'ordre à Kienthal, faisaient néanmoins cause commune avec
eux contre la majorité franchement et loyalement fidèle à l'Union sacrée. Il se
manifestait en Allemagne, par compensation, quelques premiers symptômes
d'inquiétude sur la légitimité de la cause germanique. La lourdeur même avec
laquelle les deux empereurs avaient cherché à rejeter sur les Alliés la
responsabilité initiale trahissait le besoin de réagir contre un commencement
de doute. La fausseté de la légende des avions de Nurenberg n'était plus
contestée, et, dans un congrès socialiste qui venait de se tenir à Leipzig,
un député, Libinski, avait formellement déclaré : « Ce n'est pas parce que
nos ennemis ont empêché le développement de l'Allemagne que cette guerre a
éclaté : nous la devons à cette soif d'annexions et de conquêtes qui a été si
souvent exprimée par la parole et par la presse. » De même, dans la Gazette
populaire de Leipzig, Bernstein écrivait : « Un fait reste acquis : c'est que
ce n'est pas la France qui a déclaré la guerre, mais qu'elle lui fut
déclarée. » Tout cela n'empêcha pas d'ailleurs les socialistes allemands de
répondre aux nôtres qu'il ne saurait être question de l'abandon de
l'Alsace-Lorraine. Une
autre réponse non moins intéressante est celle qui fut formulée par le
congrès des socialistes neutres tenu à La Haye au moment même où avait lieu à
Paris la réunion du conseil national des socialistes français. On y entendit
le socialiste hollandais, Troelstra, germanophile éminent, faire l'éloge des
pèlerins de Zimmerwald, déplorer l'adhésion des socialistes français à
l'Union sacrée, sans se choquer d'ailleurs de l'attitude exactement identique
des socialistes allemands à l'égard de leur gouvernement. Il fallut que le
Suédois Branting prît la parole pour rappeler que la responsabilité de la
guerre incombait aux empires centraux et pour condamner la violation du droit
commise en 1871 à l'égard des provinces arrachées à la France. Au
total, les résolutions adoptées par ce congrès manquèrent de netteté. On y
retrouve ce lieu commun commode et peu compromettant que « la responsabilité
de la guerre mondiale incombe en première instance au système économique et
politique du capitalisme qui a favorisé le développement de l'impérialisme et
de son allié naturel, le militarisme ». On y déclare avec embarras que «
l'agression contre les pays qui ont été obligés de se défendre a été manques
», mais quels sont les pays qui ont été obligés de se défendre, quels sont
ceux qui les ont attaqués, les socialistes neutres n'osent pas le dire. Ils
n'osent pas appeler par leur nom ceux qui ont voulu et déchaîné la guerre. On
reconnaît la même prudence équivoque et suspecte en ce qui concerne les
conditions de la paix. La Conférence des socialistes neutres considère le
rétablissement de la Belgique et de la Serbie dans leur dignité d'États
indépendants comme une condition préalable de toute négociation. Mais en ce
qui touche l'Alsace-Lorraine, la Conférence exprime simplement « l'espoir de
voir la social-démocratie allemande être prête, elle aussi, à négocier avec
le parti socialiste de France au sujet de la question d'Alsace-Lorraine ».
Etant données les dispositions de la social-démocratie, c'est une négociation
qui ne promettrait pas beaucoup de résultats. En
dépit de tous ces échecs de reprise de relations directes ou indirectes avec
les Alliés, le monde ouvrier allemand ne se décourage pas : on en peut juger
par une invitation sur laquelle eut à se prononcer le Congrès des
Trade-Unions d'Angleterre au commencement de septembre. UN REFUS
Les
ouvriers et socialistes allemands cherchent infatigablement à renouer avec
les ouvriers et socialistes des pays alliés les relations qui ont été si
profitables à leur gouvernement avant la guerre. Après avoir endormi l'ennemi
du lendemain par des assurances fallacieuses, il s'agirait maintenant,
n'ayant pu en triompher, d'affaiblir la résolution des vainqueurs au moment
du règlement de comptes final. Tel était le but d'une proposition soumise au
Congrès des Trade-Unions actuellement réuni à Birmingham. Il s'agissait de se
prononcer sur une proposition faite par M. Samuel Gompers, président de la
Fédération américaine du travail, tendant à réunir un Congrès du travail en
même temps et dans la même ville que le Congrès officiel de la paix. Cette
idée à un air moins choquant que celle de tenir en pleine guerre des Congrès
à la Zimmerwald ; mais au fond elle n'en diffère guère au point de vue
pratique, car dans les deux cas la tactique est la même, et il s'agit
toujours de permettre aux socialistes et syndicalistes allemands, auxiliaires
dévoués de leur gouvernement de proie à l'intérieur, de s'en désolidariser
aux yeux de l'étranger pour les besoins de la cause germanique. Le piège est
un peu trop grossier ; néanmoins le Comité parlementaire des Trade-Unions s'y
était laissé prendre et concluait à l'acceptation de la proposition Gompers. Au
Congrès, il n'en a pas été de même. Un des membres du Comité parlementaire
qui avait voté pour, le député Will Thorne, déclara qu'il n'avait pas compris
tout d'abord que les délégués des Syndicats allemands participeraient au
Congrès prévu. Revenu de son erreur, il revint sur son vote. En vain, les
partisans de la collaboration avec les Allemands essayèrent de distinguer les
ouvriers allemands de leur gouvernement, les preuves du contraire étaient
trop présentes et trop nombreuses pour être déjà oubliées. Un délégué des
mineurs d'Ecosse rappela les missions envoyées en Belgique par les
organisations ouvrières allemandes pour expliquer aux camarades belges que le
sac de Louvain était justifié et pour innocenter toutes les atrocités'
commises dans ce petit pays neutre, attaqué sans ombre de prétexte et traité
comme, jamais un pays même agresseur ne l'a été dans l'histoire du monde
civilisé. Un autre délégué, qui a bonne mémoire, a rappelé les anciens
Congrès internationaux, où les délégués allemands, tout en protestant de leur
pacifisme, n'acceptaient jamais les résolutions antimilitaristes qui auraient
pu gêner leur gouvernement. Il aurait pu rappeler aussi le dialogue Legien-Jouhaux
à Liège, à la veille de la guerre. Et aujourd'hui ne lisons-nous pas chaque
jour les déclarations de chefs de la social-démocratie empreintes du plus pur
esprit pangermaniste, avec à peine quelques clauses de style ? Le bon
sens britannique ne s'est pas laissé égarer et la proposition a été rejetée.
Toutefois, il est permis de regretter qu'une minorité, atteignant la
proportion de Un contre deux, se soit prononcée pour la collaboration
allemande sous la forme imaginée par M. Gompers. L'Angleterre, que les
Allemands accusent d'avoir machiavéliquement comploté leur ruine, était
tellement affectée' de pacifisme germanisant qu'elle n'en est pas même encore
complètement guérie. C'est un virus difficile à éliminer et qui a failli être
mortel ; raison de plus pour en éviter de nouvelles inoculations. 8 septembre 1916. Cette
nouvelle fin de non-recevoir ouvrit les yeux des socialistes allemands sur la
nécessité de mettre une sourdine à leur zèle impérialiste. Il fallait
rassurer les camarades du dehors. SOCIALISME À DOUBLE FOND
Évidemment
les socialistes allemands sentent de plus en plus qu'il leur sera difficile
de renouer des relations avantageuses avec ceux des puissances alliées s'ils
se montrent trop impérialistes. C'est pourquoi quelques-uns d'entre eux,
chaque fois qu'un camarade a fait des déclarations pangermanistes,
s'empressent d'en faire d'opposées pour pallier le mauvais effet produit au
dehors. L'Humanité de ce matin en donne un nouvel exemple. Le député
socialiste Hœnisch ayant publié dans le Vorwaerts un article franchement
annexionniste réclamant un avancement de frontière à l'Est et des « garanties
réelles » du côté de la Belgique, un de ses collègues, le député Stampfer, a
éprouvé le besoin de déclarer que la majorité du parti n'était pas de cet
avis. Et il insiste d'une manière significative sur les raisons pour
lesquelles il ne faut pas laisser croire que la socialdémocratie est
imprégnée à ce point de l'esprit conquérant. C'est qu'il ne faut pas éveiller
les suspicions de l'étranger, ce qui arrive nécessairement quand on emploie,
notamment en parlant de la Belgique, des mots comme autonomie ou vie
politique propre qui semblent « cacher des revendications diamétralement
opposées. On court le danger d'être soupçonné de porter un pavillon faux et
de proclamer par la bouche autre chose que ce qu'on veut dans son cœur ».
Pour éviter ce danger, il convient de dire que le parti en majorité, est
attaché à ce principe très net : « Une Allemagne victorieuse doit créer la
liberté là où elle manque et laisser toute liberté, où elle existe, intacte.
» Voilà l'opinion à répandre, au moins pour l'usage externe. Mais pourquoi la
majorité du parti ne l'a-t-elle pas proclamée plus tôt, à une époque où les
affaires allemandes étaient en plus brillante posture ? L'Allemagne portant
dans le monde le flambeau de la liberté, quel beau pendant à la statue de
Bartholdi à New-York ! Ce qu'on lui a vu à la main jusqu'ici, à Louvain, à
Reims et partout, ce n'est pas le flambeau libérateur, c'est la torche incendiaire. 12 septembre 1916. L'attitude
du parti fut d'ailleurs officiellement attestée une fois du plus dans une
conférence tenue à Berlin au palais même du Reichstag, dans la salle de la
commission du Budget, à la veille de la session. Ce congrès, où figuraient 98
députés, adopta, le 23 septembre, la résolution suivante déposée par un des
chefs du parti, le Dr David : La
conférence du parti socialiste de l'empire reconnaît le devoir de la Défense
nationale, convaincue que c'est par une étroite cohésion que, dans cette
lutte contre un monde d'ennemis, l'empire allemand peut être préservé du
démembrement, de l'esclavage politique et économique. La social-démocratie
s'est, au début de la guerre, rangée aux côtés de la totalité du peuple
allemand. La guerre est toujours défensive pour l'Allemagne ; il s'agit de
détourner les graves dangers qui menacent notre pays et dont le prolétariat
ne serait pas le dernier à être atteint. Remercions
nos frères d'armes qui résistent héroïquement sur tous les fronts. La
social-démocratie est résolue à persévérer dans la défense de notre pays
jusqu'à ce que l'adversaire soit disposé à conclure une paix qui garantisse
l'indépendance politique, l'intégrité territoriale et la liberté du
développement économique de l'Allemagne. Ce
texte, qui équivalait en somme à un ordre du jour de confiance dans le
gouvernement, fut voté par 251 voix contre 5 et 44 abstentions. Il se tenait,
au point de vue des annexions possibles, dans un vague propice à toutes les
équivoques. Ce qui était clair, en tout cas, c'est qu'on se refusait à toute
concession et même à toute conversation au sujet de l'Alsace-Lorraine, et
qu'on s'en tenait à la version officielle sur les origines de la guerre. CEUX QUI NE VEULENT PAS SAVOIR
Toute
la résolution votée par la Conférence des socialistes allemands repose sur
une erreur fondamentale qu'il est difficile de ne pas croire volontaire.
Sentant parfaitement le côté faible de leur attitude au point de vue des
principes dont ils se réclament, les socialistes allemands en sont réduits à
ressasser la version officielle que les dirigeants allemands responsables de
la guerre essayent de maintenir à tout prix, à savoir que l'Allemagne a été
attaquée. Toutefois, ils n’osent plus aller jusqu'à prétendre que c'est la
France qui a commencé : ils ne parlent plus des avions fantômes de Nuremberg,
ni des autres allégations fantastiques formulées au début par le gouvernement
allemand en quête de griefs quelconques. Maintenant, c'est la Russie qui est
coupable de tout. C'est elle dont la mobilisation « menaçait gravement » le
pauvre empire allemand. L'événement a montré en effet combien la mobilisation
russe était rapide et dangereuse pour des gens aussi peu préparés que les
Allemands. Il est
possible que les masses allemandes ignorent encore les faits que tout le
monde sait aujourd'hui : que c'est l'Autriche qui a déclaré la guerre à la
Serbie, que la mobilisation partielle russe n'était qu'une réponse à la
mobilisation autrichienne, et que c'est l'Allemagne qui a ensuite déclaré la
guerre à la Russie au moment même où il semblait qu'un arrangement restait
encore possible entre la Russie et l'Autriche et où l'empereur de Russie
essayait, par un appel direct et suprême à l'empereur d'Allemagne, de
conjurer la conflagration qu'il avait tant fait déjà pour écarter. Tout cela
est établi, démontré, incontesté, et entré déjà dans le domaine de
l'histoire. Les chefs du socialisme allemand ne peuvent vraiment l'ignorer.
On a même pris soin de traduire en allemand la brochure : Qui a voulu la
guerre ? du Comité Lavisse. M. Renaudel est fondé à dire que l'attitude des
socialistes allemands ne serait justifiée que si « leur gouvernement avait
accepté toutes les méthodes de médiation ou d'arbitrage qui eussent évité la
guerre ». Or, ils ne peuvent pas nier qu'il a fait tout le contraire, car les
Livres diplomatiques publiés ne permettent même pas l'équivoque. Mais les
Allemands, qu'ils soient socialistes ou non, ont pour principe de ne jamais
tenir compte des réfutations, rectifications et documents qui les gênent :
ils n'y répondent pas quand c'est trop difficile, ils les ignorent
magnifiquement. 28 septembre 1916. L'attitude
de la Roumanie était pour beaucoup dans l'optimisme général. Dès la fin de
juillet — le 28 juillet dans nos notes personnelles — on savait dans les
milieux bien informés qu'elle « marcherait » le 15 août. C'est, en effet, ce
qui se produira, mais à la date du 15 août orthodoxe, c'est-à-dire le 28 du
calendrier grégorien. L'Allemagne, jusque-là, avait espéré l'arrêter. A la
Roumanie qui réclamait la Transylvanie, la Bukovine et le banat de Temesvar,
les empires centraux avaient vainement fait espérer la Bessarabie. Le même
jour, par une coïncidence qui n'avait rien d'accidentel, l'Italie déclara la guerre
à l'Allemagne et la Roumanie la déclara à l'Autriche. Ce fut en Allemagne, au
moins pour le public, une véritable surprise, car le 24 août encore, la
Gazette de Cologne écrivait ironiquement : « L'intervention bruyamment
annoncée d'un nouvel allié ne s'est pas produite. » Elle ne s'était pas
produite, en effet, le 24 août, elle était, un fait accompli quatre jours
plus tard. C'était le dixième ennemi de la coalition austro-allemande. Chez
les Alliés, la satisfaction ne chercha pas à se dissimuler, d'autant plus
qu'on voyait dans l'intervention de la Roumanie, depuis si longtemps
attendue, une promesse de paix prochaine en vertu d'une sorte d'axiome
partout répété : « L'intervention de la Roumanie ne sera peut-être pas
la cause de la fin de la guerre, elle en sera certainement le signe. » Les
premiers succès des Roumains en Transylvanie, — bien que notre état-major eût
préféré une autre direction, — semblèrent, corroborer cette espérance ; aussi
le second anniversaire de la victoire de la Marne fut-il célébré avec une
émotion significative. LE SECOND ANNIVERSAIRE
Nous
célébrons aujourd'hui le second anniversaire de la victoire de la Marne. Le
Bulletin du généralissime constatant la « retraite générale » de l’ennemi est
du 12 septembre au soir, et dès la veille il avait lancé son ordre du jour à
l'armée proclamant la « victoire incontestable et incontestée ». Cette
victoire avait sauvé Paris, et quelque chose de plus. Les historiens de
l'avenir ne s'y tromperont pas. La victoire de la Marne restera dans la
mémoire des hommes comme une de ces grandes dates qui jalonnent et honorent
l'histoire de l'humanité. Elle rappellera une de ces heures critiques où le
sort de la civilisation s'est joué comme sur un coup de dé. Ce n'est pas une
de ces victoires glorieuses pour tel ou tel pays, mais indifférentes ou même
nuisibles à l'ensemble de l'humanité, comme tous les peuples en comptent plus
ou moins dans leurs annales. Elle répond à un idéal plus haut et plus large ;
elle peut être — et elle est déjà — fêtée par d'autres que par la France et
par les Alliés. La postérité là rapprochera éternellement des journées de
Salamine, des Champs Catalauniques, de Poitiers, c'est-à-dire des victoires
qui ont, à une époque donnée, sauvé le fond de la commune civilisation.
Salamine a préservé la civilisation hellénique, mère de la civilisation
moderne ; aux Champs Catalauniques, les débris encore imposants et
bienfaisants de la culture gallo-romaine ont échappé au sabot du cheval
d'Attila sous les traces duquel l'herbe même ne repoussait pas ; à Poitiers
les destins de la chrétienté ont échappé au plus hasardeux des sauts dans
l'inconnu. De même la bataille de la Marne, sur les lieux mêmes qui avaient
vu la défaite des Huns, a brisé l'élan de leurs scientifiques successeurs et
garanti l'humanité contre un retour avilissant au règne de la force. Ce
n'était pas Paris, ce n'était pas seulement la France dont le sort était dans
la balance. Osons dire la vérité : comment nos alliés auraient-ils eu le
temps de préparer leurs moyens d'action et de les mettre en œuvre sans ce
solennel et formidable point d'arrêt imposé à la marche torrentielle de
l'envahisseur ? Plus le
temps s'écoule et plus grandit le rôle de cette bataille de la Marne, sans
laquelle tout le reste eût été impossible. En ce sens, on peut dire qu'elle
seule a donné jusqu'ici un résultat définitif, un résultat que rien depuis
n'a pu compromettre ni entamer. Les efforts les plus désespérés de l'ennemi
n'ont jamais pu rétablir la situation perdue par lui en cette tragique
semaine du début de septembre 1914. La marée n'a plus remonté. Les Allemands fêtaient
depuis quarante-quatre ans la capitulation de Sedan. Il n'est pas dans nos
traditions de faire de nos victoires des fêtes nationales. Nous n'envions pas
aux parvenus de l'histoire ce besoin collectif d'orgueil hypertrophié. Quand
nous rappelons la victoire de la Marne, nous ne cédons pas à un accès
d'égoïste et vaine gloriole, avec accompagnement de cuivres, de drapeaux et
de lampions. Ce que nous avons en vue, ce que nous nous plaisons à évoquer,
c'est un succès dont le monde entier a profité, dont le droit a été le
bénéficiaire, dont la vieille civilisation humaine et idéaliste recueillera
les fruits. Les Américains, en célébrant ces jours-ci l'anniversaire de la
naissance de La Fayette, le défenseur de la liberté, ont tous eu la pensée de
rendre hommage à la victoire de la Marne et au caractère moral qui la
distingue. Et c'est la même idée qu'exprime l'historien Ferrero, en la
considérant comme « le triomphe du spiritualisme sur le matérialisme ». Y
a-t-il présomption de notre part à dire après cela qu'elle figurera dans
l'histoire au nombre des journées libératrices qui ont affranchi l'humanité
d'un cauchemar ou d'un servage ? Au
point de vue militaire, la bataille de la Marne est encore enveloppée d'une
certaine obscurité. Les spécialistes expliqueront plus tard ce qu'on a appelé
parfois « le miracle de la Marne », faute de bien connaître les raisons qui
ont amené le glissement des armées allemandes du front de Paris vers celui de
la Marne. Le général von Kluck, qui avait à choisir entre une tentative
téméraire sur Paris et une offensive rationnelle contre l'armée française, a
obéi, semble-t-il, aux conseils de la prudence. Les gens du métier ne
manqueront pas d'arguments pour prouver qu'il a eu tort, et ils n'en auraient
pas manqué davantage pour soutenir la thèse opposée. A la guerre, ce qui
reste et ce qui compte, sauf pour les professeurs d'art militaire, c'est le
résultat. Ce résultat, nous l'avons sous les yeux, il dure depuis deux ans :
c'est la faillite du plan allemand, fondé sur une offensive foudroyante et
sur une mise hors de cause immédiate de l'allié occidental, qui aurait laissé
ensuite à ses seules et lentes ressources l'allié oriental. Que subsiste-t-il
de tout ce calcul ? On peut le demander aux Allemands eux-mêmes. On leur a
caché la bataille de la Marne, mais on n'a pu leur en cacher les effets. 11 septembre 1916. Toutefois,
le bon esprit public continuait à voir avec surprise et mécontentement la
réapparition des malfaiteurs d'espèces diverses. MESURES URGENTES
Chaque
jour continue la série des crimes qui montrent que dans le monde spécial des
malfaiteurs on a complètement oublié que « les Allemands sont à Noyon ». Ce
qui est plus grave, c'est que la faiblesse des mesures préventives et
répressives donne parfois l'impression que les autorités l'ont aussi oublié.
La lecture des faits divers et comptes rendus judiciaires suggère trois
réflexions que tout le monde peut faire et dont il y aurait lieu de tirer les
sanctions immédiates. D'abord le rôle de l'alcoolisme dans tout cela apparaît
de plus en plus prépondérant. Qu'ils soient adolescents ou sexagénaires, tous
les coupables invoquent l'excuse de l'ivresse et ont, en effet, agi sous
l'influence de l'alcool. C'est une des douloureuses énigmes du temps présent
que la pusillanimité des pouvoirs publics en face de ce fléau national. Il
n'est personne qui ose contester l'action mortelle de l'alcoolisme, les
attentats qu'il multiplie, la diminution du rendement des usines, des
débardements, des transports dont il est responsable, les effondrements
familiaux qui sont dus à l'emploi que font de leurs allocations beaucoup de
femmes de mobilisés, et tout cela continue entre l'indignation des honnêtes
gens impuissants et la complicité des gouvernants ou des législateurs
également tremblants devant l'omnipotence présumée du marchand de vin ou du
bouilleur de cru. La
seconde remarque que chacun peut faire et que les soldats du front, croyez-le
bien, ne manquent pas de faire, c'est que la plupart des malfaiteurs sont
d'âge à être sous les drapeaux. Il y en a bien un certain nombre de tout
jeunes, pour lesquels la question ne se pose pas, mais cette mauvaise graine
précoce est généralement cultivée par quelque chevronné. Ces chevronnés ne
devraient pas être en circulation. Ce sont ou des déserteurs, ou des
insoumis, ou des réformés qui véritablement paraissent moins débiles qu'on
l'a cru puisqu'ils ne craignent ni les nuits à la belle étoile ni les risques
de l'attaque nocturne. Ce gibier devrait être constamment traqué, passé au
crible et dirigé sans hésitation ni délai sur une destination appropriée. Les
ménagements qu'on témoigne à une pareille engeance en ce moment exaspèrent
les braves gens du front, qui suivent de très près ce qui se passe à
l'arrière car ils lisent les journaux et viennent en permission. La
troisième remarque est encore plus fâcheuse. Un certain nombre des attentats
journaliers sont dus à des ouvriers mobilisés dans des usines de guerre.
Avant-hier on en voyait attaquer des gardes-voie à Saint-Denis. Hier on en
condamnait un qui avait tué sa maîtresse, employée comme lui à la fabrication
des munitions. C'est là un fait particulièrement déplorable. Certes, les
travailleurs rappelés du front pour travailler à la défense nationale font
une œuvre nécessaire, indispensable et la plupart d'entre eux la font avec la
conscience et l'ardeur qui conviennent. Raison de plus pour être d'une
sévérité impitoyable pour les autres. Comment ! Voilà des hommes qui ne
risquent plus leur vie, qui la gagnent même très largement, alors que leurs
camarades de la tranchée sont dans la situation exactement contraire. Et ces
favorisés du sort, au lieu de justifier cet avantage — non pas injuste, mais
enviable tout de même, — par leur travail et leur conduite, font scandale et
même pis ! N'est-ce pas le cas de leur appliquer la discipline militaire la
plus stricte : celle du front ? Ne devrait-on pas même les y renvoyer, au
front, avant d'attendre qu'ils aient commis un crime, dès que leur
intempérance, leur inconduite ou leur paresse sont cause qu'ils ne produisent
pas à l'arrière le maximum qu'on est en droit d'attendre d'eux ? Voilà ce qui
se dit à l'avant les jours où souffle le « cafard », les jours où la
souffrance et le danger aigrissent même les meilleurs. Ceux qui font leur
devoir, dans les conditions terribles et épuisantes qu'on connaît, ont bien
le droit de demander que tout le monde fasse le sien[1]. 14 septembre 1916. La
rentrée du Parlement eut lieu sur ces entrefaites, le 12 septembre pour la
Chambre, le 14 pour le Sénat. L'ordre du jour de la Chambre était
particulièrement chargé. Il comportait notamment les crédits pour le dernier
trimestre de 1916 — 32 milliards pour le total de l'exercice contre 13 en
1914 et 23 en 1915[2] —, et le projet de loi pour le
second emprunt de la Défense Nationale, qui devait être émis dans la première
quinzaine d'octobre. Il s'agissait d'un emprunt du même type que celui du
mois de novembre 1915, c'est-à-dire d'un 5 % perpétuel, exempt d'impôts, et à
l'abri de tout remboursement jusqu'au 1er janvier 1931. Le projet fut voté à
l'unanimité. LE VOTE DE L'EMPRUNT
Le
projet d'emprunt déposé par M. Alexandre Ribot a été voté sans débat et à
l'unanimité. Cette unanimité consacre une fois de plus l'autorité indiscutée
dont jouit le ministre des finances, qui, depuis plus de deux ans, a mené à
bien la tâche écrasante de pourvoir à des dépenses sans précédent. Rappelant
les heures difficiles du début, M. Ribot a constaté avec une légitime fierté
que « toutes les difficultés ont été surmontées ». Il a fait honneur de
ce succès économique et financier au pays, qui n'a jamais douté de la
victoire, et qui n'a jamais douté de la victoire parce qu'il avait la volonté
de la remporter. Et le pays répondra avec la même confiance à l'appel qui lui
est de nouveau adressé ; il souscrira l'emprunt qui doit nous conduire à la
paix conforme au droit, sans qu'on ait besoin de recourir, aux trompe-l'œil
et aux tours de passe-passe qui sont d'usage chez nos ennemis. La grande
armée de l'épargne française ne manque pas de munitions. D'ailleurs, la
suppression sans condition des restrictions apportées au retrait des fonds
des caisses d'épargne augmentera les disponibilités du grand public et
marquera une étape significative dans la voie du retour à l'état normal. M.
Ribot a exposé ce bilan réconfortant sans emphase ni exagération, comme il convient
quand on peut s'appuyer sur la simple et solide vérité. C'est le langage que
le pays aime à entendre et auquel il n'a jamais manqué d'applaudir. 16 septembre 1916. L'emprunt
fut émis au même chiffre que le précédent. La souscription s'ouvrit le 5
octobre. L'EMPRUNT
C'est
aujourd'hui que s'ouvre la souscription du second emprunt de guerre. Le
premier avait été nommé « l'emprunt de la victoire » et, à voir ce qui s'est
passé depuis, on admettra qu'il a assez bien justifié ce titre. La situation
s'est lentement, mais irrésistiblement, modifiée, au cours de cette année, en
faveur des Alliés, et ceux qui appellent déjà l'emprunt d'aujourd'hui
l'emprunt de la « délivrance » ne paraissent pas trop se promettre de
l'avenir. Nos lecteurs n'attendent certainement pas de nous une objurgation à
souscrire. Ils savent aussi bien que personne où est leur devoir et —
ajoutons-le — leur intérêt bien entendu. Nous ne croyons pas que la bizarre
campagne de ceux qui prêchent l'abstention, dans l'idée naïve que la paix
serait signée plus vite si les ressources financières manquaient aux
belligérants, ait jamais eu chance de les émouvoir, si tant est qu'elle se
soit vraiment produite autour d'eux. Il n'est pas besoin d'un raisonnement
transcendant pour comprendre que si la France ne trouvait pas chez elle, par
un emprunt national, l'argent dont elle a besoin, elle le trouverait par
d'autres moyens, mais plus onéreux et moins sûrs pour le lendemain. Ceux qui
nous ont imposé, en pleine illusion pacifiste, la sanglante épreuve que nous
subissons, ne sauraient espérer que nous renoncerons à en sortir
honorablement et sans garanties pour l'avenir. Et les propagandistes de
l'abstention — s'il en existe réellement qui ne soient pas des agents de
l'ennemi — n'oseraient certainement pas proposer une « paix à tout prix ».
Comme c'est pourtant la seule qui pourrait être conclue, si la France se
trouvait, par impossible, hors d'état de continuer l'œuvre de libération du
territoire faute de ressources, les Français qui la mettraient délibérément
dans ce cas, en refusant leur concours financier à la patrie en danger,
seraient directement responsables de notre écrasement. Nous ne croyons pas
qu'il s'en trouve pour jouer consciemment ce rôle parricide. Si nous
avions un reproche — un peu paradoxal — à faire aux conditions de l'emprunt,
ce serait plutôt de ne pas laisser aux souscripteurs la possibilité du
moindre sacrifice. Le revenu qui leur est assuré donne à leur souscription le
caractère d'une « bonne affaire ». Nous le comprenons d'ailleurs. Il est
naturel que l'État récompense honorablement ses prêteurs de la confiance
qu'ils lui témoignent dans un moment de crise sans exemple, et il ne faut pas
oublier, d'autre part, que nos emprunts trouvent à l'étranger des concours
qui ne peuvent obéir uniquement aux suggestions de la sympathie. Au surplus,
si les charges que nous assumons sont lourdes, ceux qui sont cause que nous
avons à les assumer n'échapperont pas à la sanction légitime qu'ils méritent.
La paix par la victoire que nous vaudra ce second emprunt ne permettra pas
aux auteurs responsables de la guerre d'échapper au châtiment de leur
agression, et ce châtiment aura son côté financier. Mettons donc aujourd'hui
toutes nos ressources à la disposition de la France pour vaincre, au lieu de
les réserver comme pour payer la rançon de la défaite, et disons-nous bien
que le meilleur moyen d'abréger la guerre et d'en réduire les pertes, — ce
qui est notre plus cher désir à tous, — c'est de ne rien ménager pour qu'elle
se continue avec un maximum de moyens matériels qui suppose un maximum de
moyens financiers. 6 octobre 1916. LE SUCCÈS DE L'EMPRUNT
M.
Ribot a réservé à la Chambre, et lui a communiqué aujourd'hui la primeur du
bulletin de victoire concernant le dernier emprunt. Les résultats obtenus
n'étonneront aucun de ceux qui connaissent les ressources de la France, son
admirable esprit d'épargne et sa ferme résolution de ne rien ménager pour
aboutir au succès définitif et pour y aboutir le plus vite possible. On nous
permettra s'ajouter que la confiance inspirée par l'illustre homme d'État
qui, depuis plus de deux ans, a su mener à bien, à travers tant d'écueils, la
tâche écrasante de subvenir à des dépenses militaires sans précédent dans
l'histoire du monde n'a pas contribué médiocrement à la réussite du second
emprunt comme à celle du premier. Cette réussite est de bon aloi. « Chacun
peut constater, dit M. Ribot dans l'exposé des motifs de son projet de
douzièmes provisoires, que l'opération dont nous recueillons le succès a été
parfaitement simple, parfaitement claire, et parfaitement saine. » Cette
constatation, chacun ne manquera pas de la faire, en effet, et elle doit
s'étendre à toute notre politique financière depuis le début de la guerre.
Sans tomber dans l'exagération de ceux qui ne voient dans les procédés de nos
adversaires que de la fantasmagorie et de l'illusionnisme, il est permis de
dire que M. Ribot n'a eu besoin d'aucun de ces artifices et de ces
trompe-l'œil dont M. Helfferich n'a jamais cru pouvoir se passer en pareille
circonstance. Les souscriptions à nos emprunts sont volontaires, couvertes
par des disponibilités existantes, et elles proviennent de la masse profonde
du public, comme le prouve le chiffre même des souscripteurs qui s'élève à
trois millions. Le
total de l'emprunt, bien que le chiffre définitif ne puisse encore être tout
à fait établi, dépasse onze milliards. L'emprunt de l'an dernier avait
dépassé quinze milliards, mais il comprenait une certaine quantité de 3 % et
de 3 ½ convertis, qui ne constituait pas une ressource nouvelle. Les
versements en numéraire — l'argent frais — représentant cinq milliards et
demi. Ils ont atteint six milliards 368 millions il y a un an, mais il ne
faut pas oublier qu'il n'y a eu qu'un intervalle de dix mois entre les deux
emprunts. Le chiffre des obligations et des bons de la Défense apportés en
versement est, pour la même ; raison, inférieur à celui de l'an dernier. En
effet, il y avait en circulation, en novembre 1915, pour 3 milliards 800
millions d'obligations contre 1 milliard 300 millions en septembre 1916. Une
plus grosse quantité a été naturellement échangée. Le nombre global des
souscriptions est resté sensiblement le même. La participation de l'étranger
est demeurée significative ; elle dépasse cette fois un demi-milliard ; elle
était le double il y a un an, mais des opérations directes de crédit ont été
conclues au dehors depuis cette époque en vue de, nos payements à l'étranger.
De quelque côté qu'on l'envisage, le résultat de l'emprunt est donc
pleinement satisfaisant, « tout à fait comparable à celui de l'an
dernier », et répond entièrement aux besoins en vue desquels il a été émis. Dès
maintenant, l'Etat a remboursé à la Banque deux milliards, la circulation des
billets a diminué de 882 millions et l'encaisse en or a augmenté de 150
millions. Il est même à remarquer à ce propos que les versements d'or
continuent largement depuis que l'emprunt est clos, comme eh vertu de la
vitesse acquise : ainsi la dernière semaine a donné 18 millions, soit plus du
triplé de la moyenne hebdomadaire depuis plusieurs mois. Toutes ces
constatations concordent et « nous confirment, dit encore M. Ribot, dans la
certitude que notre trésorerie soutiendra avec aisance la charge des dépenses
que nous avons à payer sur notre propre territoire au cours des mois
prochains ». Le problème est un peu plus délicat, là cause du fardeau
supplémentaire du change, en ce qui concerne nos achats à l'étranger. Nous y
arrivons néanmoins et nous continuerons à y arriver sans que le change
s'alourdisse, à condition de ne négliger aucun moyen pour restreindre nos
payements au dehors. Il faut de plus en plus résolument demander à notre
industrie nationale tout ce qu'elle est capable de fournir. Les services
publics doivent entrer ou persévérer dans cette voie, où les particuliers
doivent les suivre. M. Ribot répète, avec l'autorité qui s'attache à sa
personne et à sa fonction, ce que nous disions encore hier : « Chacun doit
s'appliquer, en retranchant de son budget tout le superflu, à ne dissiper
vainement aucune parcelle des produits du sol et du travail national, à
n'alourdir, par aucune importation inutile, la balance de nos règlements avec
l'étranger. » 10 novembre 1916. La
session s'était ouverte par une déclaration du gouvernement français, qui fut
lue dans la séance du jeudi 14 septembre, par M. Aristide Briand, président
du Conseil, 4 la Chambre des députés, et par M. René Viviani, garde des
Sceaux, au Sénat. En voici les principaux passages : Messieurs, Pendant
votre absence, deux grands faits se sont produits qui marquent, avec éclat,
une nouvelle et décisive étape dans le cours des événements. Deux
déclarations de guerre se sont suivies à vingt-quatre heures d'intervalle :
l'une, de l'Italie à l'Allemagne ; l'autre, de la Roumanie à
l'Autriche-Hongrie. Ces
deux actes, la France les a accueillis avec une émotion empreinte
d'allégresse. Elle en a saisi d'instinct toute la signification, en même
temps qu'elle en ressentait la noblesse et la beauté. Ils
apportent à la cause sacrée pour laquelle combattent les armées alliées un
supplément de force qui, moralement et matériellement, ne contribuera pas peu
à hâter la victoire. Dès le
mois de mai 1915, l'Italie était venue se ranger aux côtés des Alliés pour
résister avec eux à l'entreprise de domination mondiale dont l'odieuse
agression des empires centraux contre la Belgique et la France avait révélé
le plan. Elle
n'avait pas craint d'aller spontanément à cette guerre terrible qui nous
avait été imposée, à nous, et dont elle avait pu déjà apercevoir les
horreurs. Mais il
ne lui était pas apparu à cette époque qu'elle dût prendre l'initiative de
déclarer la guerre à l'Allemagne avec laquelle elle n'avait pas de frontières
communes, contre laquelle elle n'avait pas de griefs propres. Celle-ci l'en a
récompensée en multipliant contre ses sujets les vexations de toute nature et
en lui faisant une guerre sournoise. Aussi
le jour où l'Italie, accourue pour associer son action à celle des Alliés
dans les Balkans ? a été exposée à trouver devant elle, combattant à visage
découvert contre ses soldats ceux dé l'Allemagne qui jusque-là avaient porté
leurs coups dans l'ombre, elle n'a pas hésité sur ce qu'elle avait à faire.
Elle a mis loyalement d'accord le droit avec le fait par l'acte solennel qui
a fait apparaître la complète solidarité des Alliés engagés tous dans la même
guerre contre les mêmes ennemis Des
affinités de race, d'éducation, un égal souci du droit, une communauté
d'aspirations vers un même idéal de liberté et de justice devaient, le moment
venu, ranger le noble pays qu'est la Roumanie sous le même drapeau que les
Alliés. Ce
moment, la Roumanie l'a saisi courageusement avec la pleine conscience du
rôle qu'il lui appartenait de jouer dans cette guerre, avec la claire vision
des intérêts supérieurs qui appelaient son intervention : ceux de la nation
roumaine aspirant depuis tant d'années à la délivrance de ses populations
opprimées ; ceux de l'humanité tout entière mis en péril par les tentatives
d'hégémonie allemande. La
Roumanie, traîtreusement attaquée par la Bulgarie, pourra rencontrer sur sa
route des difficultés plus grandes, mais elle puisera dans sa propre force
comme dans celle des Alliés le moyen de les surmonter et elle s'acheminera
avec eux vers la victoire qui fera d'elle la grande nation qu'elle a la
légitime ambition de devenir. En
étroite solidarité avec nos efforts, les armées de Salonique rempliront la
mission qui leur a été confiée. Déjà, sur ce front comme sur tous les autres,
l'action se développe selon les prévisions des états-majors. Aux
côtés des vaillantes troupes anglaises, italiennes, russes et françaises, la
glorieuse armée serbe reconstituée, face tournée vers l'ennemi héréditaire,
combat avec héroïsme pour la délivrance de la patrie envahie et meurtrie. Sur ce
nouveau théâtre d'opérations, l'action des Alliés, dressés en travers du rêve
oriental des empires centraux, recevra tous les développements nécessaires et
les événements suivront, dans la péninsule balkanique, leur cours inexorable. Après
la Turquie, la Bulgarie connaîtra à son tour le danger qu'il y a pour un pays
à déserter ses amitiés traditionnelles pour s'asservir aux desseins égoïstes
d'une nation sans scrupules L'invasion
de la Macédoine grecque par les Bulgares qui n'ont rencontré de la part de la
Grèce aucune résistance sérieuse, les menées en ce pays des agents allemands
de corruption et d'espionnage qui y opéraient impunément, ont amené les
Alliés à prendre ou à exiger les mesures indispensables à la sécurité de
leurs troupes. Le
gouvernement présidé par M. Zaïmis, à la loyauté duquel il n'est que juste de
rendre hommage, nous a accordé les premières satisfactions que nous
désirions. Nous espérons que le peuple grec comprendra les raisons et l'objet
de notre intervention. Nous
avons été appelés à Salonique pour contribuer à la défense de la Serbie
alliée de la Grèce. Nous y poursuivrons jusqu'au bout l'œuvre pour laquelle
il a été fait appel à notre concours. Nous ne saurions dans ces conditions
laisser compromettre, par les menées de nos ennemis ou de leurs complices, le
succès des opérations entreprises par les armées alliées. Mais en
intervenant de la sorte, nous n'avons pas songé uniquement à la sûreté de nos
troupes ; nous avons eu en vue l'intérêt même de la Grèce. Nous avons tenu à
remplir une fois de plus le rôle traditionnel qui appartient aux puissances
protectrices. Elles entendent sauvegarder le territoire grec et fournir au
peuple hellène, menacé par les convoitises de nos ennemis qui sont les siens,
l'aide qui lui est indispensable pour préserver son indépendance L'heure
des réparations approche pour les individus comme pour les peuples sur
lesquels s'est abattue l'agression germanique. Dans
cet instant, nos pensées et nos cœurs se tournent vers les populations de nos
territoires envahis. Les pires traitements leur ont été infligés par un
ennemi qui ne connaît dans l'exercice de la force ni limites, ni lois
d'aucune sorte. C'est avec une douloureuse indignation que nous avons appris,
entre tant d'autres excès, les déportations en masse d'habitants de plusieurs
communes du département du Nord. Nos ennemis, ne pouvant contester la
matérialité de ces faits contraires à toutes les règles les plus élémentaires
du droit des gens, ont tenté de les justifier en invoquant l'intérêt même des
populations et la nécessité d'assurer leur subsistance. Ils ont
omis de dire qu'ils avaient commencé par réduire nos compatriotes à la famine
en les dépouillant contre tout droit des récoltes de leurs terres. Il nous a
paru que, en attendant le moment où ces actes criminels recevront leur
sanction, il convenait de les faire constater publiquement, en quelque sorte
contradictoirement, par le monde civilisé. Dès que
nous avons eu réuni les éléments de preuve nécessaires, nous les avons placés
sous les yeux des gouvernements des Etats neutres, et la conscience
universelle a été saisie ainsi de ces forfaits qui déshonorent à jamais ceux
qui les ont commis... Cette
déclaration fut bien accueillie. Les deux passages concernant l'entrée en
ligne de la Roumanie et les affaires de Grèce furent particulièrement
applaudis. LA DÉCLARATION
La
déclaration dont le gouvernement vient de donner communication aux deux
Chambres aura un grand et légitime retentissement. Elle résume en termes
saisissants nos raisons de compter sur la victoire, et les conditions
auxquelles cette victoire, qui sera celle de la « conscience universelle »,
sera obtenue. L'entrée en lice de la Roumanie, la déclaration de guerre de
l'Italie à l'Allemagne qui dissipe les dernières obscurités de la situation
internationale, sont des signes nouveaux de l'évolution qui nous achemine
vers le triomphe du droit. M. Briand a rappelé avec une inexorable précision
les conditions dans lesquelles s'est produite l'intervention des Alliés dans
les Balkans. « Nous avons été appelés à Salonique, a-t-il dit, pour
contribuer à la défense de la Serbie, alliée de la Grèce. » Tous les
termes sont ici d'une exactitude implacable : « Nous avons été appelés », et
notre action s'est déclenchée, à l'appel de la Grèce, en faveur de la Serbie
« alliée de la Grèce ». Nos interventions en Grèce découlent à la fois de cet
appel initial, et du « rôle traditionnel qui appartient aux puissances
protectrices et créatrices de la Grèce ». Ce rôle, nous le jouerons jusqu'au
bout, et avec « tous les développements nécessaires » que les circonstances
nous imposeront, dans notre intérêt, dans l'intérêt général du monde civilisé
et pour le plus grand profit de la Grèce elle-même dont nous sauvegardons le
territoire, plus efficacement que ne le sauvegarderaient les « chiffons de
papier » souscrits par Berlin. D'ailleurs,
il ne s'agit plus là ni de promesses ni d'anticipations. Les succès des
Alliés sont dès maintenant visibles et incontestés. Depuis que la coordination
des efforts est devenue une réalité — et ce n'était-pas à M. Briand de dire à
quel point son action a été décisive sur ce point — nous avons pris sur
l'ennemi un « ascendant » qui s'accentue chaque jour. L'heure approche, « pour
les individus comme pour les peuples », où les réparations nécessaires
deviendront des réalités. Les violations du droit, les atrocités de tout
genre, les déportations en masse de populations paisibles systématiquement
affamées avant d'être traitées en esclaves, tout cela est soumis dès à
présent, « publiquement et contradictoirement à l'appréciation de la
conscience universelle ». Certes, le dernier mot n'est pas dit. Bien des
douleurs, bien des pertes se produiront avant là victoire finale, car
l'ennemi, s'il est irrévocablement dominé, n'est pas encore terrassé.
L'effort n'est pas fini, nous le savons, et il ne finira qu'avec la victoire
totale. M. Briand a exprimé une fois de plus la résolution suprême et
immuable des Alliés. Nous voulons la paix, n'ayant pas voulu la guerre, mais
la paix que nous voulons c'est « la paix solide et durable, garantie contre
tout retour de violence par des sanctions appropriées », c'est-à-dire la paix
fondée sur le droit de chacun et sur l'indépendance de tous. 15 septembre 1916. Le vote
des douzièmes provisoires donna lieu à quelques incidents de la part des
trois députés socialistes appelés les pèlerins de Kienthal. M. Brizon,
notamment, affecta de considérer l'origine et la prolongation de la guerre
comme imputables au « patriotisme des classes riches », qui n'en supportent
pas le poids. C'est à quoi M. Briand répondit par un discours dont la Chambre
vota l'affichage par 421 voix contre 26. LA PAIX QUE NOUS DEVONS FAIRE
M. le
président du Conseil a bien fait de répondre à M. Brizon malgré le peu
d'importance intrinsèque de l'honorable député de l'Allier. Il a bien fait
parce que sa réplique lui a valu un de ses plus beaux succès oratoires, il a
bien fait surtout parce qu'il y a des esprits à l'envers qu'il faut quand
même chercher à redresser, si peu de chances qu'on ait d'y réussir. Nous ne
sommes pas de ceux qui taxent a priori de trahison ou de forfaiture
les pèlerins de Kienthal. Il y a plutôt chez eux, suivant le mot de M.
Gustave Hervé qui les connaît de vieille date, beaucoup de « niais mysticisme
»[3] et de « monumentale
incompréhension ». Il est naturel de déplorer les maux de cette guerre
effroyable, et il n'est pas un Français, à quelque parti qu'il se rattache,
qui ne soit accablé de voir tant de vies humaines sacrifiées au minotaure.
Mais ce minotaure, il a un nom, il a une patrie, ce n'est pas chez nous qu'il
règne et qu'il commande ! Ce n'est pas nous qui avons déchaîné la guerre, ce
n'est pas de nous que peut venir utilement la parole de paix, à moins que le
monde civilisé n'accepte, comme sanction et conclusion de cet immense crime
contre l'humanité, une paix génératrice de nouvelles catastrophes. « Vous ne
connaissez donc pas l'Allemagne ? » s'est écrié M. Briand. Et en effet M.
Brizon ne connaît ou ne paraît connaître de l'Allemagne que les quelques
sacrifiés avec lesquels il se rencontre dans les palabres destinées à nous
abuser une fois de plus sur les desseins, les ambitions et les calculs du
pangermanisme inassouvi. Heureusement,
les illusions de M. Brizon et des vingt-cinq collègues qui ont voté avec lui
contre l'affichage du discours présidentiel n'altèrent pas le solide bon sens
de la masse française. Tout le monde comprend que nous ne faisons pas la
guerre par plaisir. Nous avons accepté pour l'éviter bien des sacrifices, et
nous la terminerons avec un empressement que nous ne songerons pas à
dissimuler dès que la cause du droit aura triomphé et sera garantie contre
tout retour offensif du militarisme prussien. Comment peut-il se trouver
encore des Français assez naïfs ou assez aveugles pour croire que l'Allemagne
renoncerait à ses rêves de domination universelle si elle sortait de la
guerre actuelle sans avoir été châtiée après l'avoir déchaînée ? Il faut,
pour que l'Allemagne se résigne à rester à sa place, que « les gestes
nécessaires » aient été accomplis. Comment ne pas voir que le « coup manqué »
serait simplement pour elle un « coup à recommencer » ? Demain, tout le monde
lira sur les murs de France l'adjuration poignante de M. Briand : « Monsieur
Brizon, dans l'intérêt même de votre idéal, si vous voulez que la paix règne
dans le monde, si vous voulez que les idées de justice et de liberté y
prospèrent, souhaitez la victoire de votre pays. » Qui pourrait douter, en
effet, qui doute, même dans les démocraties neutres, que la défaite de la
France, ou simplement sa résignation à une paix boiteuse, serait la faillite
de toutes les idées dont se réclament si bruyamment les internationalistes ? Le
discours de M. Briand est en somme un nouvel appel à l'union sacrée et à ceux
qui auraient la tentation de la troubler. Le président du Conseil n'a
provoqué personne, ni mis en suspicion les intentions de personne. Mais il a
constaté avec force et précision qu'il y a des propagandes malsaines et
décevantes que le gouvernement a « le devoir » de combattre. Nous sommes à
une heure où les destinées de la France et celles du monde civilisé se jouent
sur un formidable coup de dé. Ce n'est pas le moment de songer à des
propagandes de parti. Le pays a compris et pratiqué spontanément « l'union
sacrée », condition première de la victoire. Il entend y persévérer, et l'on
peut être sûr que les hommes ou les partis qui chercheraient à enfreindre
cette consigne toute spontanée recueilleraient de leurs inopportunes et
coupables campagnes tout autre chose qu'un profit matériel ou moral. Nous
comprenons que l'instinct combatif de réagir, de protester contre telle ou
telle tendance incline aux vieilles polémiques ceux d'entre nous qui pensent,
un peu trop peut-être, au lendemain de la guerre et pas assez à la réalité
présente de la guerre. Il n'y a pas que les Brizon et les Raffin-Dugens qui
oublient parfois que « les Allemands sont à Noyon ». Mais il faut résister au
premier mouvement, qui en pareil cas n'est pas le bon ; il faut savoir
s'abstenir de souffler sur les cendres assoupies des vieilles passions ; il
faut même quand on a raison, ne pas traiter par le mépris ou l'ironie —
parfois plus cruelle encore — les raisons d'autrui. Cette
façon de discuter, c'est ce qu'on a appelé un jour « l'esprit de guerre », et
il est à souhaiter qu'il en subsiste le plus possible quand renaîtra la paix.
Il règne dans la tranchée sans effort, il doit continuer à régner à
l'arrière, fût-ce avec un peu plus d'effort. Le président du Conseil s'en est
hier hautement inspiré ; et c'est ce qui a donné à sa parole — à part même
toute considération de talent — un si puissant écho. 21 septembre 1916. Le vote
des douzièmes provisoires et spécialement des fonds secrets fut, pour le
ministère, l'occasion d'un nouveau succès. LE VOTE DES CRÉDITS ET DES SOCIALISTES
Les
douzièmes provisoires ont été votés hier à la presque unanimité de la
Chambre, puisque seuls les trois pèlerins de Kienthal et M. Accambray ont
voté contre. Ce résultat n'était pas douteux, mais il est bon à constater.
D'autre part, les fonds secrets ont fourni à la Chambre l'occasion de
témoigner sa confiance au gouvernement. Un petit nombre de députés avaient
déposé un amendement demandant que l'emploi des fonds secrets du ministère
des affaires étrangères fût contrôlé par le Conseil des ministres au grand
complet. Il était difficile de ne pas voir là une marque de suspicion à
l'égard du ministre des affaires, étrangères, c'est-à-dire, en l'espèce, de
M. le président du Conseil. M. Briand ne s'y est pas trompé, encore que le
porte-parole de ce petit groupe eût développé sa thèse d'un air bénin et non
sans une certaine bonne grâce. M. Briand lui a répondu sur le même ton, en se
gardant de rien dramatiser, mais il a tenu à répondre parce que les
principaux signataires de l'amendement appartiennent à la catégorie des
ministrables en quête d'emploi, qu'on retrouve invariablement dans toutes les
petites intrigues parlementaires. M. Briand n'a pas eu de peine à faire
comprendre que le refus des fonds secrets, ou pour mieux dire la suppression
du secret qui est leur essence, constituerait en temps de paix la marque de
défiance la plus caractérisée à l'égard du ministre visé, et que l'état de
guerre ne ferait qu'aggraver la portée d'une pareille manifestation. Tout
cela était tellement évident que la Chambre, qui avait souri au discours de
M. Jean Bon, n'a plus voulu l'entendre quand il a prétendu le recommencer.
Les auteurs de l'amendement ont battu précipitamment en retraite et retiré
leur demande de scrutin public, de sorte que le vote a eu lieu à mains levées,
ce qui ne compromet personne. Dans le
débat d'hier les socialistes ont cherché une occasion d'affirmer ou de
refaire momentanément leur unité. C'est un sentiment tout naturel. Ils
s'étaient coupés en trois tronçons mardi à propos de l'affichage du discours
de M. Briand. Les uns, les plus nombreux, avaient voté l'affichage ; les
autres, en deux parties égales, l'avaient rejeté ou s'étaient abstenus. Hier,
ils ont fait lire à la tribune une déclaration signée de tous les membres du
parti, sauf les trois prisonniers de Kienthal, concluant au vote des
douzièmes provisoires et affirmant, dans les mêmes termes qu'il y a trois
mois, la nécessité de faire tous les efforts pour obtenir la réintégration de
l'Alsace-Lorraine au foyer dont elle a été arrachée au mépris du droit, ainsi
que la restauration totale de la Belgique et de la Serbie. Ceci est
d'ailleurs le ferme propos, non seulement des socialistes, mais, on peut le
dire, de tous les Français. Le manifeste, ajoute que le parti socialiste
s'opposerait à toute transformation de la guerre de défense nationale en
guerre de conquête. La formule est un peu vague, et on sent qu'elle est un
peu une clause de style, car à quel moment ce changement de caractère de la
guerre serait-il patent ? A quels signes le reconnaîtrait-on ? La meilleure
défensive est l'offensive. Le plus sûr moyen d'amener l'ennemi à traiter est
de l'envahir ; il est donc clair qu'il ne s'agit pas de nous interdire ces
moyens d'action qui ont précisément pour but d'amener la paix, « la paix
durable ». De
même, les socialistes n'ont certes pas oublié que nous, ne sommes pas seuls,
que nous nous sommes engagés à ne pas traiter sans nos alliés, que cet
arrangement sera tenu et que nos alliés ont aussi, en dehors de la
revendication commune concernant la Belgique et la Serbie, leurs
revendications propres, leurs Alsace-Lorraine dont nous n'entendons pas nous
désintéresser. Nous sommes sûrs que les socialistes sont encore d'accord avec
tous les Français sur Ce point. Il faudra, sans qu'on puisse d'avance tout
préciser — d'autant plus que la rigueur de nos conditions s'aggravera
équitablement avec les sacrifices que l'ennemi nous imposera si la guerre se
prolonge — il faudra, reconnaissent les socialistes, « préserver l'Europe de
toute menace d'hégémonie ». C'est, en effet, ce qu'il faudra faire et, pour
le bien faire, on s'inspirera de contingences qui ne dépendent pas uniquement
de notre volonté, 24 septembre 1916. Au
surplus, la meilleure réponse à ceux qu'on commençait à appeler les « défaitistes
» avait été faite quelques jours auparavant à Verdun, la ville héroïque
devenue le symbole de la résistance infranchissable à l'invasion germanique. HOMMAGE A VERDUN
L'effet
prodigieux produit dans le monde par la résistance victorieuse de Verdun à
une attaque furieuse de plus de six mois a été souligné par la visite que M.
Lloyd George, ministre de la guerre britannique, a tenu à rendre, de concert
avec M. Albert Thomas, à la glorieuse cité et à ses héroïques défenseurs.
Nulle part on n'a été plus frappé qu'en Angleterre par le caractère épique de
la bataille dont la vieille citadelle est l'enjeu. Au seul nom de Verdun, nos
alliés se découvrent pour saluer une des plus hautes incarnations de cette «
force morale » qui fait la vraie grandeur de l'humanité. On peut être sûr dès
maintenant que cet épisode gigantesque d'une lutte sans précédent est destiné
à devenir légendaire, avec cette particularité unique que la légende ici sera
de l'histoire authentique. Toutes, les vieilles et brillantes qualités
françaises, que nos ennemis sont d'accord avec nos amis pour nous
reconnaître, se sont déployées magnifiquement sur ce théâtre choisi, et nous
y avons joint celles qui nous paraissaient moins naturelles, le sang-froid et
la ténacité. En outre, ces qualités — et M. Lloyd George a insisté sur ce
point — ont été mises au service, non d'une ambition égoïste et malsaine,
mais d'un idéal commun à toutes les âmes généreuses. « Verdun, suivant le mot
de M. Lloyd George, a sauvé non seulement la France, mais notre grande cause
commune et l'humanité tout entière. » C'est le même hommage que le monde
civilisé rend à notre victoire de la Marne. Nos succès ne travaillent pas que
pour nous. Sur « le roc de granit » inviolé est venue se briser la puissance
malfaisante du raz de marée germanique. Les sentiments si fortement exprimés
par M. Lloyd George nous touchent d'autant plus qu'il a tenu à rappeler qu'il
les exprimait au nom du « grand Empire » dont il était sur ce « sol
sacré » de Verdun l'officiel représentant. « Une fois de plus, a-t-il conclu,
pour la défense des grandes causes auxquelles son avenir même est attaché,
l'humanité se tourne vers la France. » Tout en remerciant l'humanité de la
confiance qu'elle nous témoigne, on nous permettra de remercier plus
particulièrement, parmi les peuples qui nous admirent, ceux dont l'admiration
se traduit par une collaboration effective à l'œuvre dont tous doivent
bénéficier. Au Vive la France de M. Lloyd George, nous répondons : Vivent
les Alliés ! 13 septembre 1916. |
[1]
Cet article ne passa pas inaperçu en Allemagne : nous le trouvons résumé et
commenté, sous le titre sensationnel : Accroissement de la criminalité en
France, dans un des principaux journaux qui, sans doute pour lui donner
plus de poids, attribue à son auteur la qualité de « député ». C'est une preuve
entre beaucoup d'autres du soin avec lequel on dépouille là-bas nos journaux,
pour en tirer, fût-ce en les dénaturant, des informations réconfortantes.
[2]
42 milliards en 1917.
[3]
Les inconscients. — M. Raffin-Dugens, sans le vouloir, a qualifié très
exactement sa mentalité et celle des deux ou trois collègues qui pensent comme
lui. « Si je me trompe, a-t-il dit, c'est inconsciemment. » L'aveu a fait rire,
et il est assurément candide. Mais il y a en effet quelque candeur dans le cas
de M. Raffin-Dugens. Si le sujet en valait la peine, on pourrait facilement
reconstituer la psychologie de ces quelques nigauds malfaisants, grisés à peu
de frais par la chaleur communicative des Congrès internationalistes, où on
leur donne la satisfaction de les prendre pour quelque chose. M. Raffin-Dugens
vit dans son nuage asphyxiant, au travers duquel il aperçoit les partenaires
allemands chargés de l'empaumer comme des « camarades » aussi simples que lui.
Le terme a choqué, et M. Raffin-Dugens a lui-même admis qu'il dépassait un peu
sa pensée. Mais, en réalité, il n'y a dans tout cela ni pensée ni réflexion :
il n'y a que des mots, des mots qui coulent tout seuls, dès que la machine à
palabrer est déclenchée. — 23 septembre 1916.