Préoccupations
universitaires. — Orientation nouvelle des Empires. — La situation militaire,
matérielle et morale au deuxième anniversaire.
Au
cours de cette seconde année de guerre, une foule de petites questions
avaient été traitées suivant les besoins du jour. Les questions
d'enseignement dont il était difficile de se désintéresser puisque l'avenir
du pays en dépend, avaient soulevé un certain nombre de controverses. On
s'était demandé entre autres si la langue française n'était pas appelée à
gagner à l'étranger, surtout chez les Alliés, beaucoup de place au détriment,
de la langue allemande. C'est d'autant plus souhaitable qu'elle était menacée
d'en perdre, au moins momentanément, en Orient, où dès le début, les
Allemands avaient mis leur lourde main sur les écoles. Au
contraire, en Angleterre, le besoin d'apprendre le français se manifestait
sous toutes les formes, comme en France celui d'apprendre l'anglais. UN EFFET DE L'ALLIANCE
On
annonce pour la semaine prochaine l'ouverture d'un lycée français à Londres,
— et même de deux, car les jeunes filles auront aussi leur établissement.
Pour le moment, ces deux maisons seront particulièrement à l'usage des
enfants français et belges dont les familles sont réfugiées en Angleterre, et
à qui la gratuité est accordée. Mais les jeunes Anglais et Anglaises y seront
également admis, et avec la même gratuité pour ceux et celles dont le père
sert dans l'armée de terre ou de mer. Il faut espérer qu'il ne s'agit pas là
d'une œuvre de circonstance destinée à disparaître après la guerre. Il est
certain que les événements actuels doivent donner un élan nouveau à l'étude
de l'anglais en France et du français en Angleterre. Le besoin de se mieux
connaître est éprouvé à la fois des deux côtés du canal, et rien ne peut
contribuer davantage à cet heureux résultat que l'étude réciproque de la
langue et de la littérature du voisin. Déjà en France les cours d'allemand se
dépeuplent au bénéfice des cours d'anglais, et il est probable que cette
tendance ne fera que s'accentuer. L'allemand s'était presque imposé à nous à
cause des préoccupations militaires, de l'expansion commerciale de
l'Allemagne et de l'énorme production plus ou moins scientifique des
Universités d'outre-Rhin. Ces diverses raisons sont sans, doute appelées à
perdre de leur force : nous nous sacrifions pour que les générations futures
ne vivent plus sous la menace du militarisme prussien, la situation
économique de l'Allemagne est profondément atteinte par la crise où elle
s'est jetée le cœur léger, et le prestige des intellectuels allemands n'en
sortira pas moins endommagé. Il y a donc quelque chose de fondé et de durable
dans le mouvement qui écarte la jeunesse de l'allemand au profit de l'anglais,
et pour les mêmes raisons, un mouvement correspondant en faveur du français
doit se produire dans l'empire britannique. 14 janvier 1915. On
discuta beaucoup en France pour savoir si l'allemand devait continuer à tenir
dans les programmes une place privilégiée. Après réflexion, on parut
s'accorder sur la nécessité de développer l'enseignement de l'anglais et
subsidiairement de l'italien, mais sans renoncer à l'étude de l'allemand qui,
en tout état de cause, restera une langue dont l'intérêt commercial et
scientifique ne peut pas disparaître. On discuta aussi une question presque
éternelle, la question du baccalauréat. BACCALAURÉAT
L'approche
de la session réveille les vieilles discussions. On demande de nouveau la
tête du baccalauréat. Ce qui est curieux, ce n'est pas de voir reparaître les
vieilles idées, c'est de les voir reparaître sans le moindre effort pour se
rajeunir. Ainsi, on reproche encore à ce pauvre baccalauréat son
« caractère encyclopédique ». Alors ce n'était pas la peine de découper
ce vénérable examen en quatre tranches pour la première partie, et en deux
pour la seconde, réforme qui a fait gémir les « unitaires » et qui a passé
inaperçue aux yeux des iconoclastes. Un bachelier est un « crétin
encyclopédique », dit un notable sénateur qui fut un notable universitaire[1]. Mon Dieu, il y a, en effet,
des bacheliers qui sont des crétins, mais c'est les flatter que de les
qualifier d'encyclopédiques. Le programme de chaque baccalauréat n'est
rien moins qu'encyclopédique ; il est, au contraire, très restreint, très
étriqué, et les impétrants ne se piquent pas de jouer les Pic de la
Mirandole. On fait trop de latin, déclare de son côté l'Humanité, «
l'enseignement du français est mis à mal par des latinistes qui ne savent que
latiniser », reproche bien singulier car la faiblesse en français est
justement plus flagrante chez les bacheliers sans latin. Attribuer la baisse
des études au baccalauréat, c'est attribuer le mauvais temps au baromètre. Ni
l'un ni l'autre n'en peuvent mais. On s'est même aperçu, quand on a essayé
d'un enseignement secondaire sans baccalauréat, pour les jeunes filles, qu'un
diplôme intérieur manquait de prestige et que les études n'y gagnaient rien.
Marche-t-on plus droit ou plus vite quand on n'a pas d'objectif ? 23 juin 1916. Ce qui
était plus utile que ces polémiques vaines, c'était de faciliter aux jeunes
gens appelés sous les drapeaux, le passage de leurs divers examens. On le fit
avec largesse par des sessions supplémentaires. De
telles mesures constituaient un expédient dont nul ne pouvait se plaindre ;
d'autres d'un caractère plus général, pouvaient prêter à discussion. C'est le
cas, notamment, d'une réforme soudainement décrétée par M. Painlevé, alors
ministre de l'Instruction publique. LE CHOIX DES INSPECTEURS D'ACADÉMIE
Il ne
s'agit pas d'une simple question technique. L'éducation nationale est appelée
à jouer dans la France de demain — dans cette France qui aura besoin de faire
appel à toutes ses forces pour suppléer à tant de pertes — un rôle capital. C'est pourquoi le décret modifiant le mode de
recrutement des inspecteurs d'Académie, que vient de signer le ministre de
l'Instruction publique, doit retenir l'attention même en dehors des milieux
universitaires, et en dehors aussi de toute préoccupation professionnelle. Qu'est-ce
que l'inspecteur d'Académie ? C'est actuellement un fonctionnaire ambigu, qui
appartient à l'enseignement secondaire par ses origines, par son titre
d'agrégé ou de docteur, et par la surveillance d'ailleurs vague et illusoire
qu'il exerce sur les établissements secondaires de son département, comme
chef hiérarchique de tout le corps enseignant secondaire aussi bien que
primaire. Mais, d'autre part, l'inspecteur d'Académie est, avant tout, le
directeur de l'enseignement primaire de son ressort, c'est aux affaires de
l'enseignement primaire qu'il est forcé de consacrer la plus grande part de
son activité et, pour les résoudre, il est clair que les études spéciales
dont l'agrégation est la preuve ne lui sont pas d'un grand secours. M.
Painlevé en conclut qu'un bon directeur d'école normale, un bon inspecteur
primaire, pourraient faire un inspecteur d'Académie aussi qualifié qu'un
agrégé de grammaire Ou d'histoire naturelle. Mais, comme malgré tout ce
dignitaire ne peut, dans l'état de choses actuel, oublier complètement
l'enseignement secondaire, on exigerait de lui une licence, pour qu'il n'eût
pas l'air trop dépaysé chez un professeur de lycée ou de collège sur lequel
il doit donner des notes. La
réforme ainsi comprise se heurte à des objections. Tout en faisant bon marché
de l'esprit de corps, on doit admettre qu'un inspecteur d'Académie licencié —
et l'on sait ce que sont certaines licences aujourd'hui — manquerait parfois
de prestige et d'autorité sur ses subordonnés agrégés ou docteurs. Sans
exagérer la valeur des grades universitaires, il convient de ne pas les
ravaler officiellement par des combinaisons d'équivalences qui consistent
toujours, quoi qu'on fasse, à réaliser l'égalité par en bas. C'est pourquoi
le décret de M. Painlevé, juste en son principe, risque d'aboutir à de
fâcheux résultats. Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à faire pour donner à
renseignement primaire des chefs qui le connaissent et qui en soient sortis ?
Non, certes, et il est légitime que les plus éminents des membres de
l'enseignement primaire puissent arriver au-delà de l'inspection primaire,
mais à une condition : c'est qu'on ne mêlera ni les attributions, ni les
compétences et que chacun restera à sa place, cette place pouvant être
d'ailleurs plus élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui pour les primaires. Comment
arriver à cette solution ? Tout simplement en faisant complètement de
l'inspecteur d'Académie ce qu'il n'est que partiellement jusqu'ici : le
directeur départemental de l'enseignement primaire. Si les lycées et collèges
ne dépendaient plus de lui en aucune mesure, rien ne s'opposerait à ce qu'on
le dispensât des titres secondaires actuellement requis à juste raison. Mais
alors, il faut que la réforme aille jusqu'à son terme logique. Le directeur
départemental de l'enseignement primaire — qu'on l'appelle ou non inspecteur
d'Académie — devra devenir réellement le chef de son personnel. Il ne devra
plus être le subordonné du préfet, il devra être affranchi de la suzeraineté
politique qui pèse aujourd'hui sur les nominations de l'enseignement
primaire, et qui les fausse trop souvent. Ainsi comprise et complétée, la
réforme de M. Painlevé serait excellente. Autrement elle aura beaucoup plus
d'inconvénients que d'avantages. Car elle sera mauvaise, franchement, en ce
qui touche le rôle de l'inspecteur d'Académie à l'égard de l'enseignement
secondaire, et elle ne sera même pas bonne en ce qui touche son rôle à
l'égard de l'enseignement primaire. Pourquoi ? Nous aimerions autant ne pas
avoir à le dire, mais nul ne l'ignore. C'est que l'inspecteur d'Académie actuel,
par ses origines, par son passé, par son milieu, est moins docile à la
mainmise trop absolue du préfet sur ses services que ne le sera généralement
un inspecteur d'Académie purement primaire, habitué depuis ses débuts aux
exigences de la politique, façonné aux nominations dictées par l'autorité
préfectorale, que l'accoutumance a rendu moins sensible à ce qu'un tel
procédé présente d'anormal et d'injurieux pour ceux qui y sont soumis. C'est à
une réforme de ce genre que M. Painlevé, qui n'a pas peur des réformes et qui
n'a pas peur de la justice, devrait vouer ses efforts. Primariser
l'inspection académique et l'affranchir du préfet serait une œuvre logique et
bienfaisante, mais lui laisser ses doubles attributions et sa servitude
actuelle en se contentant uniquement d'abaisser le niveau du recrutement ne
paraît ni intéressant ni désirable. 23 février 1916. Le rôle
de l'Université avait d'ailleurs été, d'une manière générale, très utile pour
faire comprendre l'opportunité et le mécanisme de certaines réformes qui,
troublant les habitudes acquises, rencontraient tout naturellement pour
commencer une routinière opposition. C'est, par exemple, le cas de l'avance
de l'heure, qui avait pour but de réaliser une économie d'éclairage en
amenant le public à se lever et à se coucher une heure plus tôt sans s'en
apercevoir. Il s'agissait simplement d'avancer l'heure en été, sauf à revenir
à l'heure normale en hiver. Cette
proposition due à l'initiative de M. Honnorat, appuyée par les Chambres de
commerce, fût votée sans trop de résistance à la Chambre. Le Sénat hésita
davantage. L'AVANCE DE L'HEURE
La
Commission sénatoriale chargée d'examiner le projet de modification de
l'heure légale a fini, après de longues tergiversations, par se rallier à la
réforme défendue énergiquement devant elle par M. Painlevé. Les derniers
arguments étaient d'ailleurs caducs, du moment que presque tous les États de
l'Europe, les neutres comme les belligérants, s'étaient rangés au système de
l'heure d'été. Nous nous trouvons depuis quelques jours en retard de deux
heures sur l'Italie, d'une heure sur l'Angleterre, de sorte, que l'heure
réelle finit par avoir un air paradoxal. Nul ne prétend que l'économie ainsi
réalisée aura des conséquences extraordinaires, et la Commission du Sénat
invite un peu ironiquement le gouvernement à ne pas négliger les autres
économies possibles dans tous les services publics ; mais une économie, même
modeste, n'est pas à dédaigner, surtout quand elle est effective et qu'elle
ne coûte rien à personne, pas même un effort individuel. Déjà en Angleterre
on en a constaté l'effet utile après la première semaine d'expérience. La
Commission a fixé le Ier octobre pour le retour à l'heure normale, comme on
l'a fait dans les autres pays. Rien de plus juste. Tout permet donc d'espérer
que le Sénat pourra, dès mardi, adopter la réforme et qu'elle pourra ainsi
entrer en vigueur avant d'avoir complètement perdu sa raison d'être, ce que
les lenteurs parlementaires commençaient à faire craindre. 5 juin 1916. La
proposition fut finalement votée à titre d'essai, mais elle n'entra en
application qu'au mois de juin, alors que la moitié-de la période favorable
était écoulée. C'est
encore l'Université qui, par la force des choses, se trouva appelée à fournir
la plus large part de collaboration à une œuvre du plus haut intérêt pour
l'avenir, celle qui consiste à réunir dès maintenant, au fur et à mesure, les
matériaux de la future histoire de la guerre, vue du village comme de la
ville. MATÉRIAUX HISTORIQUES
Nous
avons déjà signalé la circulaire ministérielle du 18 septembre dernier
invitant les instituteurs à recueillir des renseignements et à prendre des
notes sur les événements locaux de la guerre actuelle. C'était la
généralisation d'une idée très heureuse lancée par le recteur de Grenoble, M.
Petit-Dutaillis, que sa qualité d'historien avait tout naturellement amené à
cette initiative. Mais, à la réflexion, il est apparu que les instituteurs ne
pourraient, seuls, assumer et mener à bien cette tâche à la fois complexe et
délicate. Ils en seront les premiers et souvent les plus sûrs collaborateurs,
mais si la masse de documents et d'informations de toute nature dont il
s'agit restait éparse et incoordonnée, l'œuvre des historiens futurs n'en
serait guère simplifiée ni facilitée. C'est pourquoi le Comité des travaux
historiques et scientifiques a suggéré au ministre de l'Instruction publique
de demander la collaboration à cette vaste enquête des personnalités
particulièrement qualifiées par la nature de leurs travaux et leur habitude
de la méthode historique. Les Sociétés savantes, les Comités départementaux
de l'histoire économique de la Révolution, les correspondants du ministère,
les professeurs d'histoire de nos Universités, les membres non-résidents du
Comité des travaux historiques, ont paru spécialement désignés pour cette
vaste enquête, et ils viennent de recevoir l'invitation de M. Albert Sarraut
par l'intermédiaire du directeur de l'enseignement supérieur, M. Lucien
Poincaré. C'est, en effet, dans les services de ce dernier, au bureau du
Comité des travaux historiques, que les résultats de l'enquête viendront se
concerter. Il est
bien entendu qu'il ne s'agit pas de déposséder, en aucune manière, nos
instituteurs du rôle qui leur avait été attribué. La base du programme à
réaliser reste la même. La nécessité de recueillir la « tradition orale »,
surtout dans les villages où elle a tendance à se déformer très vite, est
toujours la grosse préoccupation, et le témoignage de l'instituteur est un
des principaux éléments pour y réussir. Mais il faut que tout cela soit
groupé, contrôlé, recueilli et transmis par des intermédiaires avertis. Il
faut, outre celle de l'instituteur, recueillir la déposition de tous ceux qui
ont pu être à même de constater l'état d'esprit des populations, leur
situation morale et matérielle. Ces témoignages ne se refuseront pas à des
hommes indépendants, connus pour n'agir qu'en vue de la vérité historique. Au
surplus, les corps savants ou les savants individuels qui se chargeront de ce
travail s'arrangeront de la manière qui leur paraîtra la meilleure et la plus
efficace. On leur demande surtout de faire vite, d'envoyer le fruit de leurs
recherches sans attendre que la moisson soit complète et consignée en un
magistral rapport d'ensemble. Il s'agit de réunir des matériaux, plutôt que
d'écrire des monographies, dont l'heure viendra plus tard, lorsque cette indispensable
besogne préparatoire aura été menée à bien. 21 juin 1915. Outre
les services de ce genre, l'Université en rendait de plus éminents encore,
non seulement par son enseignement quotidien, poursuivi sans défaillance
malgré le vide de la mobilisation dans les classes et établissements de tout
ordre, mais aussi par les publications d'un haut esprit dues à beaucoup de
grands universitaires qui ne craignaient pas d'aborder avec sérénité des
problèmes trop souvent mal posés ou déformés par la passion politique. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
On peut
affirmer que tout le monde est présentement désireux de maintenir au
lendemain de la guerre le plus possible de cette Union sacrée qui nous
a seule permis d'échapper à l'abîme. Tout le monde se rend compte de la
nécessité de ne pas retomber à pieds joints dans les vieilles ornières où le
char symbolique de l'État s'est tant de fois embourbé. Les causes de
faiblesse qui ont encouragé l'ennemi à nous assaillir, parce qu'il les
jugeait de nature à nous paralyser, doivent être combattues et disparaître dans
la mesure où il dépend de nous de les supprimer, sous peine de voir renaître
le danger auquel un miracle d'énergie et de vitalité nationale nous a, pour
cette fois, permis d'échapper. De même que chacun de nous est prêt à tous les
sacrifices pour conjurer la menace d'aujourd'hui, il faut que chacun soit
prêt aux concessions réciproques nécessaires pour conjurer la menace de
demain. Nous sommes tous d'accord sur ce point. Certes,
il subsistera des divergences irréductibles d'intérêts, d'opinions, de
croyances, et il ne s'agit pas de demander à tel ou tel parti le sacrifice de
ses idées. Mais ce qu'on peut demander à tous les partis, et ce que tous,
croyons-nous, sont disposés en principe à concéder, c'est le renoncement à
tout ce qui, dans la poursuite de leur idéal, est de caractère gratuitement
agressif et tracassier à l'égard de l'idéal d'autrui. Bien des difficultés
seraient résolues et toutes seraient simplifiées si ce principe était
universellement admis et pratiqué. Même la plus aiguë de toutes, celle qui a
troublé le plus profondément l'esprit public dans ces dernières années, — la
question religieuse, pour l'appeler par son nom, — n'échapperait pas à cette loi.
C'est ce que montre, avec la hauteur de vues et de langage qui lui est
habituelle, M. Emile Boutroux, dans une étude sur « la liberté de conscience
», qui paraît aujourd'hui dans la Revue Hebdomadaire. M.
Boutroux ne méconnaît ni ne dissimule les obstacles qui ont toujours rendu
difficile le respect loyal de la liberté de conscience. Il est naturel,
instinctif, que toute société constituée- sur certaines bases considère comme
de mauvais citoyens ceux qui prétendent régler leur vie morale et publique
sur des maximes dictées par leur conscience individuelle, lesquelles sont ou
peuvent être différentes de celles qui régissent l'État. La communauté est
aussitôt tentée de réagir contre ces indépendants, ces fâcheux, qui troublent
l'ordre établi. De là les persécutions qui, de tout temps et chez tous les
peuples, Ont cherché à supprimer les dissidences en supprimant tout bonnement
les dissidents. Les exemples historiques de cette procédure sommaire
surabondent, mais tous attestent que la persécution ne réussit pas quand elle
s'attaque à une foi vivace, et qu'elle mine les empires encore plus sûrement
et plus vite que ne l'eussent fait les déchirements d'opinion les plus
néfastes. Aussi,
à cette première méthode vraiment trop fruste, en a succédé une autre chez
les peuples civilisés : la méthode conciliante, qui s'exprime par des
transactions, des arrangements, des « concordats », fixant le plus nettement
possible les droits reconnus à la conscience et ceux qui sont retenus par
l'État. Ce système a ses imperfections, car tout ne saurait être prévu,
surtout dans un domaine immatériel comme celui du for intérieur ; néanmoins
il a fait ses preuves et il a suffi en pratique à assurer la paix civile dans
la plupart des nations modernes. Mais pour qu'il réussisse, il faut que des
deux parts on y mette du sien. Il faut qu'on observe non seulement la lettre,
mais aussi l'esprit du contrat ; il faut, en un mot, qu'il y ait entre ceux
qui ne pensent pas de même un égal respect de « la pensée » quelle qu'elle
soit. Si chacun se cantonne dans l'absolu, se drape dans l'intransigeance, il
n'y a ni textes ni conventions qui puissent assurer la véritable paix
religieuse ; c'est la faillite du système à bref délai, non par la faute du
système, mais par la faute des hommes systématiques. Reste
alors le régime de la séparation des deux domaines, régime qui a pour lui en
apparence la logique et la simplicité. L'État et l'Église, ne se connaissant
plus, ne se heurteront plus, comme deux personnes qui ne peuvent se souffrir
cesseront de se battre si elles ne se rencontrent plus. Mais le malheur,
c'est que dans la réalité on continue à se rencontrer. L'État ne peut se
désintéresser de tout ce qui intéresse l'Église, et l'Église ne se
désintéresse pas davantage de certaines attributions d'Etat qui lui
paraissent de nature à contrarier son action spirituelle. M. Boutroux indique
notamment comme points de contact délicat l'enseignement, la bienfaisance, le
recrutement du clergé. On aura beau légiférer, délimiter les compétences, il
subsistera des rapports qui ne seront jamais satisfaisants « si dans les
esprits eux-mêmes, à travers toutes les différences de points de vue et de
principes, il n'existe une compréhension et une estime mutuelles ». Autrement
dit, pour s'entendre, même sous le régime de la séparation, il faut des deux
côtés « une bonne volonté sincèrement déterminée à faire œuvre d'union ».
C'est cette « bonne volonté » réciproque, qui s'est spontanément manifestée
devant l'épreuve et qui existe présentement sur le front comme à l'arrière,
qu'il conviendra d'entretenir et de développer après la guerre, si l'on veut
— et qui ne le voudrait ? — tarir une des principales sources de notre
faiblesse passée. 24 juillet 1916. CE QU’IL FAUT LIRE
Nous
avons eu occasion de signaler à plusieurs reprises les « Lettres à tous les
Français » publiées par un Comité de propagande dont M. Ernest Lavisse est le
très actif président. Il en a paru douze, résumant en quelques pages
nerveuses et précises les données essentielles de la situation militaire,
diplomatique et économique. Ces lettres ont été répandues à trois millions
d'exemplaires chacune, en feuilles détachées, et, à tous ceux qui aiment à
savoir à quoi s'en tenir et qui ont horreur de la déclamation, elles ont
fourni des faits, des chiffres, des documents puisés aux bonnes sources et
soumis aux règles les plus sévères de la critique historique. Elles
paraissent aujourd'hui en une mince brochure[2] que chacun devrait avoir dans
sa poche, car on y trouve la réponse à tous les doutes et à toutes les
questions essentielles que peuvent poser les fluctuations de la guerre.
Plusieurs de ces lettres ont été remaniées et mises à jour, car les plus
anciennes datent de six mois, ce qui compte, même dans une guerre dont la
marche générale est pourtant lente vu l'ampleur sans exemple des coalitions
en présence. On trouvera là, en un raccourci saisissant, un bilan de la
situation comparative des deux groupes d'alliés : On y mesure, on y prend sur
le fait, l'usure de l'Allemagne et de ses vassaux ; le chiffre des pertes
allemandes, austro-hongroises et turques est déterminé avec méthode et sans
phrases. En regard, des études substantielles montrent le formidable développement
de la force militaire britanniques, l'inépuisable réservoir des forces
russes, la valeur croissante de l'organisme italien, et l'étendue des
ressources de tout ordre dont dispose encore la France, malgré les assauts
qu'elle a dû subir et qui se sont brisés contre sa fermeté. Enfin, M.
Lavisse, pour conclusion, nous montre dans le passé les miracles de vitalité
qui ont toujours, au lendemain des pires époques, ressuscité en quelques
années la France quand on la croyait incapable de se relever. Quelles que
soient les épreuves que nous puissions encore avoir à surmonter avant de
déboucher dans la voie sacrée de la victoire, le lecteur trouvera dans ce
résumé « les raisons constantes d'espoir », raisons fondées sur des réalités
d'où toute considération de sentiment a été rigoureusement exclue. Nos
raisons d'espérer, on le verra, sont bien des « raisons » et même ce petit
livre est un « livre de raison », au sens où l'entendaient nos pères, —
un livre de comptes. 22 juillet 1916. La
tenue générale de la population, parfaite à tous égards la première année de
la guerre, avait depuis gravement souffert de la réapparition, des
malfaiteurs de la rue dont on se croyait débarrassé pour plus longtemps. Le
public en était désagréablement surpris. REVENANTS INDÉSIRABLES
On se
croyait débarrassé des apaches. L'état de guerre avait eu pour résultat de les
faire disparaître, soit par la mobilisation, soit par l'envoi dans les camps de
concentration de ceux qui ne nous faisaient pas l'honneur d'être Français. La
fermeture des débits à huit heures privait aussi les rares survivants de leur
habitat de prédilection. Ainsi se trouvait momentanément réglée une irritante
question qu'un sentimentalisme décadent n'avait pas permis de trancher en
temps de paix par des moyens de répression appropriés. Mais depuis quelque
temps cette, vilaine engeance tend à reprendre le haut du pavé nocturne. On
revoit aux carrefours classiques des figures caractéristiques dont on s'était
volontiers déshabitué, la rubrique des attaques nocturnes a repris place dans
les journaux, et les Parisiens attardés, privés encore d'une partie de leurs
moyens normaux de locomotion, ont beaucoup plus à craindre le coup du père
François que celui des zeppelins. D'où
vient cette reconstitution de l'armée du crime ? Elle compte d'abord des
insoumis, des déserteurs, des réformés, — car l'apache n'est pas plus au
physique qu'au moral de la graine de soldat. Mais on y trouve surtout des
adolescents, des « jeunes classes », à qui le départ de leurs sympathiques
aînés a laissé la voie libre, — la voie publique bien entendu. Les faits
divers permettent de constater ce rajeunissement des cadres : ce sont de
blêmes blancs-becs de quinze à seize ans à qui nous sommes livrés. Il faut
tout de même espérer que la police et la justice ne vont pas perdre un temps
digne d'un meilleur emploi à se demander si ces éphèbes ont l'âge de
discernement. A l'heure où toute la bonne et saine jeunesse française verse
son sang sans compter pour la patrie, il est inadmissible qu'on hésite à
expédier comme ils le méritent quelques centaines de malandrins qui ne valent
certes pas à eux tous le petit doigt du dernier fantassin de seconde classe.
Les ménager par scrupules humanitaires, c'est un peu niais en temps de paix ;
en temps de guerre, ce serait vraiment criminel. Ainsi pense le public, et
nous pensons comme lui. 25 juillet 1915 UN POINT D'INTERROGATION
Chaque
jour la lecture des faits divers permet de faire une fâcheuse constatation.
Invariablement on apprend que les auteurs des crimes et attentats relatés
sont des jeunes gens ou tout au moins des jeunes hommes en âge de
mobilisation. Il est vraiment étonnant et troublant de voir que
l'intéressante corporation des malfaiteurs bénéficie d'une pareille
exonération. On a rappelé du front tous ceux qui sont indispensables à un
service public, et chacun en comprend les raisons. Mais en vertu de quelle
règle, par souci de quel intérêt, laisse-t-on ou renvoie-t-on à leurs
occupations professionnelles les vétérans et les conscrits du crime ? C'est
la question que chacun se pose et à laquelle personne ne donne de réponse. On
ne paraît même pas exprimer la moindre surprise en présence de pareilles
anomalies, car les mêmes informations qui nous, font connaître l'âge des
délinquants ne font jamais allusion à leur situation militaire. On nous dira
que beaucoup de ces malandrins sont impropres au service armé. Leur existence
quotidienne prouve, en tout cas, qu'ils ont l'expérience des armes. Sont-ils
simplement réfractaires, déserteurs ou insoumis ? Alors la police est bien
mal faite ou bien peu curieuse, puisqu'ils circulent si tranquillement et
sans y mettre aucune discrétion. Une fois de plus nous protestons, au nom des
braves gens qui font leur devoir, contre la sentimentalité, niaise en temps
de paix et coupable en temps de guerre, dont on continue à entourer ce joli
monde. 6 mai 1916. Peut-on
essayer, sans prétention, de donner une idée de la situation où se trouvait
la France après deux ans d'une épreuve sans précédent ? D'abord il était
reconnu et profondément senti par tous que la guerre ressemblait de moins en
moins, et même ne ressemblait plus en rien, aux anciennes guerres
dynastiques. Il ne s'agissait pas d'arrondir une frontière ou de gagner une
province. Il s'agissait de savoir laquelle des deux conceptions en présence
l'emporterait : la vieille conception de la force, du patriotisme exclusif,
de la légitimité constituée par la victoire, ou celle du droit des peuples,
grands ou petits, à disposer librement d'eux-mêmes. On comprenait que le
temps était fini des impérialismes simplement oppresseurs et exploiteurs.
L'évolution qui s'accentuait chaque jour dans l'organisation assouplie de
l'empire britannique paraissait conduire à de nouvelles formules. Les grandes
colonies anglaises autonomes, les dominions, agissaient, non pas comme des
sujettes, non pas même comme dès filles mineures, mais comme des sœurs
cadettes de ce qu'on appelait jadis la métropole. C'est un phénomène dont il
devenait difficile de ne pas comprendre la signification et la grandeur. UN EMPIRE SANS PRÉCÉDENT
Ce
n'est pas seulement par son étendue et par sa population que l'empire
britannique est un phénomène sans précédent, c'est aussi par son caractère.
L'histoire a vu d'autres vastes dominations, et qui même occupaient dans le
monde alors connu une place encore plus considérable que l'empire britannique
dans le monde actuel. Mais ces empires du temps passé étaient des
agglomérations de peuples vaincus, qui, même dans la soumission acceptée sans
regret, — comme ce fut le cas le plus ordinaire sous l'empire romain, —
subissaient malgré tout la déchéance de quiconque a perdu avec sa liberté le
meilleur de la dignité humaine. L'empire britannique d'aujourd'hui offre un
spectacle tout différent. Les divers dominions qui le composent n'abdiquent
rien de leur indépendance vraie en s'associant à la vie commune ; ils ont une
part de la souveraineté collective, ils apportent librement et fièrement leur
contribution à l'œuvre de la métropole au lieu de se la voir imposer au nom
d'un intérêt supérieur qu'ils n'auraient pas à discuter. C'est là un fait
nouveau, dont les conséquences ne sauraient manquer de se faire sentir, non
seulement dans l'histoire de l'Angleterre, mais dans celle de l'humanité. Que
voyons-nous, en effet ? Hier le représentant de l'Australie[3] siégeait à la Conférence
économique des Alliés et y jouait un rôle de premier plan, non pas seulement
à cause de sa valeur personnelle, mais grâce aussi à son titre de président
du Conseil d'un des grands dominions. Aujourd'hui arrivent à Paris des délégations
officielles de toutes les colonies autonomes de l'Angleterre, et ces
délégations se présentent elles-mêmes, sans que l'Angleterre se croie obligée
d'affirmer les principes surannés du vieux « pacte colonial » en s'immisçant
dans le protocole de leur réception. Rien n'atteste mieux la puissance et la
pérennité des liens qui unissent la métropole et les dominions que cette
liberté d'allures pleine et entière laissée par la mère patrie à ses enfants
majeurs. Le patriotisme britannique puise justement sa force dans cette
extension formidable qui confond dans un même sentiment spontané les citoyens
britanniques des trois continents. Ceux qui ne comprennent pas la grandeur de
cette évolution morale, ceux qui se figurent encore que la liberté de
l'adhésion amène le relâchement du lien patriotique sont en retard d'une
génération, ce qui est beaucoup à l'époque où nous vivons. On dit,
on répète avec raison que la cause des Alliés est celle du droit et du
progrès. C'est encore plus vrai qu'on ne le croit, et d'une vérité plus
générale. L'Allemagne représente le vieux principe d'autorité, sous sa forme
la plus étroite et la plus archaïque, l'autorité d'un chef militaire servi
par des compagnons d'armes privilégiés. Même en temps de paix, même dans la
vie civile, l'empire allemand repose sur la consigne, c'est-à-dire sur
l'obéissance irraisonnée au supérieur hiérarchique. Même les alliés de
l'Allemagne doivent abdiquer toute personnalité, toute liberté d'action et de
jugement : ils sont un rouage auquel on ne demande que d'accomplir sa
fonction, sans s'occuper du rouage voisin et, à plus forte raison, sans
toucher au levier central, manié souverainement par le maître de toute la machine. Cet
automatisme, qui a ses avantages en temps de guerre — et encore avec une part de
danger — ne convient pas aux peuples civilisés d'aujourd'hui et de demain.
Quand on considère la Kultur allemande comme un degré inférieur de la
civilisation humaine, c'est bien cela qu'on entend. Nul ne conteste le degré
de civilisation matérielle atteint par le moderne Saint-Empire, mais le côté
moral ne s'est pas développé. C'est là le profond malentendu qui bouleverse
aujourd'hui le monde, et si les hommes de haute et droite conscience se sont
partout prononcés pour nous, ce n'est pas par sentimentalité ni par
chevalerie, c'est parce qu'ils ont compris que du conflit actuel dépend
l'avenir moral — aussi bien que matériel — de l'humanité. Sans
jouer le rôle de prophète, on peut prévoir que le lendemain de la guerre ne
sera pas la continuation plate et simple de ce qui l'a précédée. De nouveaux
courants d'idées et de sympathies se seront formés, de nouveaux besoins
intellectuels et moraux se seront fait jour, des aspirations vers une justice
internationale plus exacte et mieux garantie demanderont satisfaction, Les
moyens par lesquels cet état d'esprit cherchera à se traduire en actes
restent assurément fort indistincts à nos yeux obscurcis par la fumée du
combat, mais cet état d'esprit lui-même n'est pas douteux : le monde tout
entier s'orientera dans la voie libérale et confiante où s'est engagé déjà le
monde britannique et bien des problèmes que la contrainte du plus fort n'a
jamais résolus pour longtemps se simplifieront par le concours des libres
bonnes volontés de tous. 19 juillet 1916. Au
point de vue matériel les privations et les restrictions qui en sont la
conséquence commençaient à peine à se faire sentir. On en était seulement à
la « Vie chère » qui s'expliquait si bien par la rareté de la main-d'œuvre,
la difficulté des communications et le risque des transports maritimes que
chacun l'acceptait comme une nécessité contre laquelle il n'y a rien à faire.
Cependant, on constatait que les efforts des administrations publiques pour y
remédier dans la mesure du possible n'étaient ni cohérents ni soutenus. Pour
la viande, par exemple, les essais de viande congelée avaient été
parfaitement accueillis du public, mais l'arrivage en avait été très
insuffisant. LA VIANDE CONGELÉE
On
déplore dans toutes les assemblées compétentes le renchérissement de la vie,
et notamment de la viande. Mais quand il s'agit d'agir, chacun se dérobe. « L'essai
de viande congelée est aujourd'hui terminé », constate une note du
Comité de l'approvisionnement de Paris. Cet essai a été dérisoire. Il en a
été mis en vente, en tout, soixante et onze mille kilogrammes. Le public ne
demandait qu'à faire bon accueil à la marchandise, mais bien peu nombreux
sont les Parisiens qui ont réussi à s'en procurer. Le système des « petits
paquets », ici comme partout, est inopérant. La hausse de la viande n'a pas
été enrayée par cette infime concurrence. La conclusion, c'est qu'il faudrait
absolument procéder à une vente en grand de cette denrée que le public ne
demande qu'à consommer. C'est le contraire, qui semble devoir se produire.
L'initiative privée se déclare incapable d'approvisionner elle-même le
marché. Quant au gouvernement, il s'occupe, comme c'est son devoir, des
besoins de l'armée avant tout. Le Conseil municipal se borne à accumuler les
délibérations. Dans ces conditions, le Comité de l'approvisionnement ne peut
que solliciter du gouvernement « la cession à prix coûtant des quantités
nécessaires à la continuation régulière de la vente ». C'est peu, même s'il
l'obtient, car la continuation de la vente actuelle c'est la continuation
d'un état de choses où la viande congelée reste une curiosité — nous allions
dire un luxe. Nos qualités d'organisation sont en baisse ; elles ne sont pas
comme la viande, malheureusement. 15 octobre 1915. D'autre
part, certains gaspillages se perpétuaient qui, vraiment n'étaient pas de
saison, en matière d'essence tout particulièrement. LA CRISE DE L'ESSENCE
L'essence
se fait rare et naturellement son prix augmente. Il y a à cette pénurie des
raisons naturelles, sur lesquelles nous ne pouvons agir directement. Il est
évident que l'absence du pétrole russe, roumain et autrichien est une
conséquence de la guerre, dont il faut prendre son parti. Mais le
ravitaillement par l'Amérique nous reste ouvert, et comme l'Amérique nous
fournissait, même en temps normal, les quatre cinquièmes de notre
consommation, il n'y a pas à craindre une véritable disette. Un renchérissement,
une difficulté de plus pour le change, c'est tout ce qu'il faut prévoir.
Est-ce dire qu'il n'y ait rien à faire pour atténuer au moins ce double
inconvénient ? Il y a, au contraire, une chose à faire et qui n'aurait que
des avantages, c'est de ne pas gaspiller à plaisir l'essence dont nous
disposons. Or, on la gaspille déplorablement. Le service des automobiles
militaires, qui est fort bien approvisionné, ce dont nous sommes très
heureux, n'y regarde pas. Sans vouloir chercher si le nombre des voitures
dépasse les besoins réels, qui sont très grands, il y a cependant, même sur
le front, des abus criants. Ici comme là, chacun s'offre une voiture de
première force pour des courses qui n'ont souvent aucun caractère d'utilité
militaire. Tout le monde en constate des exemples sans avoir besoin de les
chercher. La vigilance des sous-secrétaires d'État compétents pourrait
trouver là matière à s'exercer fructueusement. Il n'y a pas, dans une guerre
d'usure, de petites économies, et les Allemands le savent bien : toute
économie justifiée est grande parce que grand peut en être l'effet. 21 octobre 1915. Ces
abus dénoncés maintes fois par les rapporteurs des commissions n'avaient pas
disparu et continuaient à faire parler d'eux. Il était plus facile, en bien
des cas, de suppléer à la pénurie de main-d'œuvre masculine. On n'en était
pas encore à l'emploi des femmes dans les usines, mais dans les banques, les
entreprises de transports, les grandes administrations, les hôpitaux, les Œuvres
de guerre, elles trouvaient une occupation adaptée à leurs moyens ; à plus
forte raison, depuis longtemps, dans le service des restaurants et des
hôtels. UN SUCCÈS DU FÉMINISME
Il
paraît qu'on va plus ou moins remplacer, dans les restaurants, les garçons
par des bonnes. C'est une des conséquences de la mobilisation, et une de
celles qu'on aura peine à nous faire prendre au tragique. Elle sera même bien
accueillie par les vieux habitués qui n'avaient jamais pu se faire au port de
la moustache par les maîtres d'hôtel. Les petites bonnes en auront moins ou
la sacrifieront plus volontiers. En d'autres temps, cette substitution du
sexe faible au sexe fort dans un travail qui n'a du reste rien de
particulièrement masculin aurait fait couler des flots d'encre. On y aurait
vu une nouvelle conquête du féminisme ou, selon la nuance du journal, un
retour aux traditions de l'ancienne France. En réalité, il n'y a aucune
raison pour que le service de table soit fait par des habits noirs plutôt que
par des bonnets blancs. Nos braves auberges de chefs-lieux de canton sont
encore pour la plupart servies par des femmes et ni le service ni la cuisine
n'en sont plus mauvais. Sous prétexte que les garçons de restaurant
devenaient difficiles â trouver en France, on avait recours de plus en plus à
des étrangers, et à des étrangers qui venaient d'outre-Rhin. Mieux vaut,
certes, une accorte fille de France qu'un lourdaud de Saxe pour égayer de sa
bonne, grâce un bon dîner de table d'hôte. C'est
pourquoi la mesure exceptionnelle que la guerre rend nécessaire pourrait,
avec avantage, être maintenue après la guerre dans beaucoup d'hôtels et de
restaurants sans prétention au grand style. La main-d'œuvre féminine va
surabonder malheureusement les années qui viennent. Que le préjugé de la mode
n'empêche pas de l'employer largement dans les cas où elle peut suppléer sans
inconvénient celle de l'homme. Il ne s'agit pas évidemment d'ôter le pain de
la bouche aux poilus qui reviendront de la bataille couverts de gloire et
justement désireux de gagner leur vie : il s'agit simplement de permettre aux
veuves, sœurs ou filles de ceux qui ne reviendront pas de les remplacer à la
tâche et de se tirer d'affaire elles-mêmes, puisqu'elles auront perdu leurs
appuis naturels. 17 mars 1915. La
seconde année de guerre n'avait pas donné au point de vue militaire les
résultats décisifs qu'on s'en promettait de part et d'autre. La guerre sur le
front occidental avait pris une forme qui ne permettait guère les grandes
alternatives. En outre, notre insuffisance de matériel et, notamment,
d'artillerie lourde, n'avait pas encore été complètement réparée et restait
cause que nos offensives de Champagne et d'Artois n'avaient pu se développer
largement. La supériorité de nos troupes s'y était du moins affirmée. Au
début de 1915, le recul des Russes en Galicie et en Pologne, l'entrée en
ligne des Bulgares qui avait permis d'écraser la Serbie, l'attitude de la
Grèce qui avait paralysé le corps expéditionnaire de Salonique, laissaient
une impression défavorable. Au contraire, le début de l'année 1916 avait été
beaucoup plus encourageant. L'énorme offensive allemande contre Verdun avait
échoué et avec de tels sacrifices pour l'assaillant que son échec équivalait
à une grosse défaite. A la fin de juillet, l'opération si bruyamment célébrée
au moment de la prise du fort de Douaumont, pouvait être considérée comme manquée. Les
Russes eux-mêmes, mieux approvisionnés, en avaient appelé de leurs grands
échecs en Pologne. Ils avaient pris l'Arménie pendant l'hiver et l'offensive
de Broussilof avait abouti à de magnifiques succès. C'est que peu à peu
s'ajoutait du côté de l'Entente, à la supériorité des effectifs, l'égalité de
l'armement. L'effort formidable accompli en France et en Angleterre,
l'appoint non moins formidable des usines du Japon et des États-Unis
rétablissaient l'équilibre entre les matériels. L'Entente rattrapait le temps
perdu. La
preuve que cette situation était comprise, c'est qu'aucun des Alliés ne
songeait à demander la paix, et, — à plus forte raison — une paix séparée. La
confiance se manifestait d'ailleurs par des faits. Les apports volontaires
d'or à la banque de France s'élevaient à 1.500 millions après deux ans de
guerre et continuaient avec régularité. Les souscriptions aux Bons de la
Défense ne se ralentissaient pas, et les titres du grand emprunt national de
décembre 1915 se tenaient au-dessus du pair. D'autres valeurs avaient même
haussé sensiblement de 10 à 15 %. Les porteurs français de titres neutres
avaient mis à la disposition de l'État pour un milliard et demi de valeurs,
ce qui nous permettait de pallier la crise du change, La dépréciation du
franc était d'ailleurs stationnaire, de 10 à 12 %, alors qu'elle était du
double pour le mark, allemand et encore plus pour la couronne autrichienne.
Même les côtés parfois fâcheux de notre mode de gouvernement n'empêchaient
pas, dans l'ensemble, le régime parlementaire de fonctionner régulièrement,
tandis qu'en Autriche il n'en restait pas trace et qu'en Allemagne il n'était
qu'une apparence. Les séances à grand fracas de la Chambre, généralement peu
heureuses dans leurs inspirations, ne doivent pas faire oublier le travail
obscur, mais utile, qui se faisait dans les commissions et qui, le plus
souvent, était ratifié par l'Assemblée. En somme, le Parlement s'était
toujours associé aux mesures de Défense nationale qui lui étaient soumises,
et son opposition dans bien des cas ne venait que du désir de mieux faire. Tout
cela on le voyait encore mieux de loin que de près. La Roumanie s'acheminait
à grands pas vers l'adhésion à l'Entente. Les États-Unis, d'une allure plus
calculée, plus diplomatique, s'engageaient — peu à peu, mais inexorablement —
dans la même voie. Il faut bien dire que les Allemands et leurs alliés ne
faisaient rien pour se concilier l'estime des peuples civilisés. Les
Bulgares, dès le début, s'étaient conduits en Macédoine et en Serbie comme
les Turcs de la plus mauvaise époque. ATROCITÉS BULGARES
Les
Bulgares, délivrés des massacres turcs par la Russie, massacrent aujourd'hui
les Serbes de compte à demi avec les Turcs. Ils procèdent, du reste, avec
plus de méthode que les vieux Turcs : on reconnaît du premier coup d'œil la
marque allemande. On peut s'indigner, mais non s'étonner de voir la guerre
balkanique prendre tout de suite ce caractère d'extermination des populations
civiles. Les Bulgares revendiquent au nom de l'ethnographie des régions où il
se trouve des populations qui ne sont pas bulgares. En les supprimant, ils
tranchent les questions que les statistiques laissaient en suspens. La
Macédoine sera incontestablement bulgare de race le jour où tout ce qui n'est
pas bulgare aura été détruit. Les Turcs s'inspirent du même principe en
exterminant systématiquement les Arméniens et les Grecs d'Asie-Mineure. Les
Allemands n'ont-ils pas annoncé d'avance qu'ils chasseraient des nouvelles
Alsaces qu'ils se flattaient de nous enlever la population indigène pour y
substituer des immigrants germaniques ? Tout cela nous reporte bien loin en
arrière dans l'histoire du monde. Nous revoyons les captivités de Babylone,
les massacres d'Amalécites, les transplantations de troupeaux humains. Il y a
encore en Serbie une pyramide grossière dont 10.000 têtes forment l'ornement
: elle date du temps des Turcs ; les Bulgares sont dignes de lui donner un
pendant. Cette faillite de tout le progrès moral que la civilisation se
flattait d'avoir accompli était inattendue à l'aurore du XXe siècle de l'ère
chrétienne. Les Allemands la saluent comme le début plein de promesses de
l'ère germanique. 22 octobre 1915. Les
Allemands, de leur côté, prenaient une sorte de plaisir à froisser les
sentiments les plus intimes des Anglo-Saxons des deux rives de l'Océan.
L'affreuse exécution de miss Cavell n'était pas encore oubliée[4] que les Allemands, en fusillant
un capitaine de navire marchand, qui avait cherché à éperonner un sous-marin
par lequel il était attaqué, vinrent soulever un nouvel accès d'indignation. L'EXÉCUTION DU CAPITAINE FRYATT
Nous ne
nous excuserons pas de traiter avec sang-froid ces questions d'atrocités
germaniques qui se présentent malheureusement chaque jour. Les Allemands se
vantent d'être insensibles aux « criailleries » provoquées par leur barbarie.
Et nous croyons, en effet, que ce n'est pas par des mots qu'on les ramènera
aux principes élémentaires de l'humanité et du droit des gens. Le vicomte
Grey, dans la lettre qu'il vient d'écrire à l'ambassadeur des États-Unis à
Londres pour lui demander des détails précis sur cette affaire, a inséré une
phrase dont l'Allemagne aurait tort de méconnaître la solennelle gravité :
« Si le gouvernement allemand a effectivement commis un pareil crime
envers un sujet britannique prisonnier entre ses mains, il est évident que
l'état de choses le plus grave est survenu. » Sous la froideur voulue
des termes, on sent là une implacable résolution dont les coupables
éprouveront en temps et lieu l'inexorable poids. Le peuple allemand feint de
s'étonner d'être mis au ban des nations civilisées. Il espère encore que la
paix lui permettra de reprendre sa place dans la société des États qui se
respectent et qui sont respectés. C'est là une illusion qu'il n'est plus
possible de lui laisser. L'affaire de miss Cavell n'est pas oubliée. Celle du
capitaine Fryatt ne le sera pas davantage. Il est même probable que ces
meurtres juridiques, où l'assassinat se complique d'hypocrisie, laisseront
une trace encore plus envenimée, surtout chez nos amis et alliés
britanniques, que les monstruosités collectives comme le torpillage de la
Lusitania, les rafles du Nord ou les bombardements de pacifiques localités
par des zeppelins. Le cas du capitaine Fryatt intéresse d'ailleurs toutes les
marines marchandes, les neutres comme les belligérantes. Il avait toujours
été reconnu et proclamé jusqu'ici, même par l'Allemagne, qu'un capitaine de
navire de commerce a le droit de se défendre contre une agression, sauf à
s'exposer, en ce cas, à être traité en navire de guerre, c'est-à-dire à être
coulé ou capturé. Les sous-marins allemands, à cette époque plus encore
qu'aujourd'hui, s'arrogeaient le droit de couler sans avertissement même les
bateaux neutres. Le seul moyen de préservation était donc de chercher à
éviter leur coup perfide en usant contre eux des moyens de défense dont peut
disposer un navire marchand, et l'éperon en est un. Traiter en corsaire un
capitaine qui n'a pas fait autre chose n'est admis par aucun droit des gens :
le capitaine Fryatt devait être traité en prisonnier de guerre, le reste est
d'un sanglant arbitraire, en dépit de toute comédie juridique. L'Angleterre
ne répondra certes pas par des dénis de justice de même nature, — c'est pour
l'Allemagne une force provisoire que d'avoir affaire à des adversaires qui
ont des scrupules inconnus d'elle, — mais elle aurait tort de croire que la
justice n'a pas de sanctions parce qu'elle est soumise à des règles. Les
règles n'empêchent pas les règlements de comptes. 22 octobre 1915. Bien
plus, dans nos départements du Nord, les Allemands commencent un système
d'enlèvement des populations qui dépassait toutes les formes connues de la
barbarie. LES ENLÈVEMENTS
Les
Allemands ont commencé à faire dans nos départements du Nord ce que leurs
alliés jeunes turcs ont si bien accompli en Arménie. Ils enlèvent les
populations, sous prétexte de recruter des bras pour leurs travaux agricoles
; ils pratiquent une sorte de traite, sous la menace des mitrailleuses,
prennent de force jeunes gens et jeunes filles et les expédient sans autre
forme de procès vers des destinations inconnues. On aurait peine à croire à
de tels excès de barbarie s'ils n'étaient attestés par les témoignages les
plus autorisés. Malheureusement, le doute n'est, pas permis. Les évêques des
régions ainsi opprimées ont protesté au nom des principes chrétiens, les
députés dont les conscriptions sont en cause ont de même fait entendre
d'énergiques réclamations, et notre gouvernement a l'intention de mettre les
renseignements qu'il a déjà recueillis sous les yeux des neutres, en vue
d'établir au moins les responsabilités. M. Jules Cambon a informé de ce
dessein M. Groussau, député du Nord, un de ceux dont les commettants sont
sous la botte de l'ennemi. Certes, les plaintes, les doléances, les rappels
au droit des gens, les évocations des Conférences de La Haye, tout cela n'a
pas grande efficacité en présence d'ennemis qui se piquent de dédaigner
toutes ces antiquailles sentimentales. Cependant, il ne faut pas en faire fi.
Il ne faut pas se lasser, ne fût-ce qu'en vue de l'avenir, d'enregistrer et
de signaler toutes les atrocités. L'heure de la justice sonnera à son tour,
et il est essentiel d'y songer à l'avance. D'ailleurs, même dès maintenant,
certains résultats peuvent être parfois obtenus, et l'intervention du roi
d'Espagne en a déjà obtenu d'appréciables. C'est pourquoi la protestation
détaillée et documentée dont notre gouvernement recueille les éléments ne
sera ni superflue ni vaine, même si elle n'obtient pas tout de suite le
respect des règles élémentaires de l'humanité. Un procès-verbal de constat
n'est pas une réparation, évidemment, mais c'est le prélude nécessaire de
toute réparation ultérieure. Constatons, prenons acte, le reste viendra en
temps et lieu. 28 juillet 1916. Les Alliés se fatiguaient de protester et les neutres s'abstenaient de le faire, mais l'effet produit était tout le contraire de l'effet de terreur escompté par l'ennemi. |
[1]
M. Herriot.
[2]
Lettres à tous les Français au Comité de publication, 103, boulevard
Saint-Michel.
[3]
M. Hughes, président du gouvernement fédéral australien.
[4]
Miss Cavell, infirmière réputée pour son dévouement, fut condamnée à mort par
les Allemands à Bruxelles, pour avoir facilité le passage de Belges en
Hollande. S'étant évanouie au moment de l'exécution, elle fut tuée à coups de
revolver par l'officier qui commandait le peloton d'exécution octobre 1915.