LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME DEUXIÈME. — MARS 1916 - SEPTEMBRE 1917

 

CHAPITRE III. — DEUX ANS APRÈS.

 

 

Préoccupations universitaires. — Orientation nouvelle des Empires. — La situation militaire, matérielle et morale au deuxième anniversaire.

 

Au cours de cette seconde année de guerre, une foule de petites questions avaient été traitées suivant les besoins du jour. Les questions d'enseignement dont il était difficile de se désintéresser puisque l'avenir du pays en dépend, avaient soulevé un certain nombre de controverses. On s'était demandé entre autres si la langue française n'était pas appelée à gagner à l'étranger, surtout chez les Alliés, beaucoup de place au détriment, de la langue allemande. C'est d'autant plus souhaitable qu'elle était menacée d'en perdre, au moins momentanément, en Orient, où dès le début, les Allemands avaient mis leur lourde main sur les écoles.

Au contraire, en Angleterre, le besoin d'apprendre le français se manifestait sous toutes les formes, comme en France celui d'apprendre l'anglais.

 

UN EFFET DE L'ALLIANCE

On annonce pour la semaine prochaine l'ouverture d'un lycée français à Londres, — et même de deux, car les jeunes filles auront aussi leur établissement. Pour le moment, ces deux maisons seront particulièrement à l'usage des enfants français et belges dont les familles sont réfugiées en Angleterre, et à qui la gratuité est accordée. Mais les jeunes Anglais et Anglaises y seront également admis, et avec la même gratuité pour ceux et celles dont le père sert dans l'armée de terre ou de mer. Il faut espérer qu'il ne s'agit pas là d'une œuvre de circonstance destinée à disparaître après la guerre. Il est certain que les événements actuels doivent donner un élan nouveau à l'étude de l'anglais en France et du français en Angleterre. Le besoin de se mieux connaître est éprouvé à la fois des deux côtés du canal, et rien ne peut contribuer davantage à cet heureux résultat que l'étude réciproque de la langue et de la littérature du voisin. Déjà en France les cours d'allemand se dépeuplent au bénéfice des cours d'anglais, et il est probable que cette tendance ne fera que s'accentuer. L'allemand s'était presque imposé à nous à cause des préoccupations militaires, de l'expansion commerciale de l'Allemagne et de l'énorme production plus ou moins scientifique des Universités d'outre-Rhin. Ces diverses raisons sont sans, doute appelées à perdre de leur force : nous nous sacrifions pour que les générations futures ne vivent plus sous la menace du militarisme prussien, la situation économique de l'Allemagne est profondément atteinte par la crise où elle s'est jetée le cœur léger, et le prestige des intellectuels allemands n'en sortira pas moins endommagé. Il y a donc quelque chose de fondé et de durable dans le mouvement qui écarte la jeunesse de l'allemand au profit de l'anglais, et pour les mêmes raisons, un mouvement correspondant en faveur du français doit se produire dans l'empire britannique.

14 janvier 1915.

 

On discuta beaucoup en France pour savoir si l'allemand devait continuer à tenir dans les programmes une place privilégiée. Après réflexion, on parut s'accorder sur la nécessité de développer l'enseignement de l'anglais et subsidiairement de l'italien, mais sans renoncer à l'étude de l'allemand qui, en tout état de cause, restera une langue dont l'intérêt commercial et scientifique ne peut pas disparaître. On discuta aussi une question presque éternelle, la question du baccalauréat.

 

BACCALAURÉAT

L'approche de la session réveille les vieilles discussions. On demande de nouveau la tête du baccalauréat. Ce qui est curieux, ce n'est pas de voir reparaître les vieilles idées, c'est de les voir reparaître sans le moindre effort pour se rajeunir. Ainsi, on reproche encore à ce pauvre baccalauréat son « caractère encyclopédique ». Alors ce n'était pas la peine de découper ce vénérable examen en quatre tranches pour la première partie, et en deux pour la seconde, réforme qui a fait gémir les « unitaires » et qui a passé inaperçue aux yeux des iconoclastes. Un bachelier est un « crétin encyclopédique », dit un notable sénateur qui fut un notable universitaire[1]. Mon Dieu, il y a, en effet, des bacheliers qui sont des crétins, mais c'est les flatter que de les qualifier d'encyclopédiques. Le programme de chaque baccalauréat n'est rien moins qu'encyclopédique ; il est, au contraire, très restreint, très étriqué, et les impétrants ne se piquent pas de jouer les Pic de la Mirandole. On fait trop de latin, déclare de son côté l'Humanité, « l'enseignement du français est mis à mal par des latinistes qui ne savent que latiniser », reproche bien singulier car la faiblesse en français est justement plus flagrante chez les bacheliers sans latin. Attribuer la baisse des études au baccalauréat, c'est attribuer le mauvais temps au baromètre. Ni l'un ni l'autre n'en peuvent mais. On s'est même aperçu, quand on a essayé d'un enseignement secondaire sans baccalauréat, pour les jeunes filles, qu'un diplôme intérieur manquait de prestige et que les études n'y gagnaient rien. Marche-t-on plus droit ou plus vite quand on n'a pas d'objectif ?

23 juin 1916.

 

Ce qui était plus utile que ces polémiques vaines, c'était de faciliter aux jeunes gens appelés sous les drapeaux, le passage de leurs divers examens. On le fit avec largesse par des sessions supplémentaires.

De telles mesures constituaient un expédient dont nul ne pouvait se plaindre ; d'autres d'un caractère plus général, pouvaient prêter à discussion. C'est le cas, notamment, d'une réforme soudainement décrétée par M. Painlevé, alors ministre de l'Instruction publique.

 

LE CHOIX DES INSPECTEURS D'ACADÉMIE

Il ne s'agit pas d'une simple question technique. L'éducation nationale est appelée à jouer dans la France de demain — dans cette France qui aura besoin de faire appel à toutes ses forces pour suppléer à tant de pertes un rôle capital. C'est pourquoi le décret modifiant le mode de recrutement des inspecteurs d'Académie, que vient de signer le ministre de l'Instruction publique, doit retenir l'attention même en dehors des milieux universitaires, et en dehors aussi de toute préoccupation professionnelle.

Qu'est-ce que l'inspecteur d'Académie ? C'est actuellement un fonctionnaire ambigu, qui appartient à l'enseignement secondaire par ses origines, par son titre d'agrégé ou de docteur, et par la surveillance d'ailleurs vague et illusoire qu'il exerce sur les établissements secondaires de son département, comme chef hiérarchique de tout le corps enseignant secondaire aussi bien que primaire. Mais, d'autre part, l'inspecteur d'Académie est, avant tout, le directeur de l'enseignement primaire de son ressort, c'est aux affaires de l'enseignement primaire qu'il est forcé de consacrer la plus grande part de son activité et, pour les résoudre, il est clair que les études spéciales dont l'agrégation est la preuve ne lui sont pas d'un grand secours. M. Painlevé en conclut qu'un bon directeur d'école normale, un bon inspecteur primaire, pourraient faire un inspecteur d'Académie aussi qualifié qu'un agrégé de grammaire Ou d'histoire naturelle. Mais, comme malgré tout ce dignitaire ne peut, dans l'état de choses actuel, oublier complètement l'enseignement secondaire, on exigerait de lui une licence, pour qu'il n'eût pas l'air trop dépaysé chez un professeur de lycée ou de collège sur lequel il doit donner des notes.

La réforme ainsi comprise se heurte à des objections. Tout en faisant bon marché de l'esprit de corps, on doit admettre qu'un inspecteur d'Académie licencié — et l'on sait ce que sont certaines licences aujourd'hui — manquerait parfois de prestige et d'autorité sur ses subordonnés agrégés ou docteurs. Sans exagérer la valeur des grades universitaires, il convient de ne pas les ravaler officiellement par des combinaisons d'équivalences qui consistent toujours, quoi qu'on fasse, à réaliser l'égalité par en bas. C'est pourquoi le décret de M. Painlevé, juste en son principe, risque d'aboutir à de fâcheux résultats. Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à faire pour donner à renseignement primaire des chefs qui le connaissent et qui en soient sortis ? Non, certes, et il est légitime que les plus éminents des membres de l'enseignement primaire puissent arriver au-delà de l'inspection primaire, mais à une condition : c'est qu'on ne mêlera ni les attributions, ni les compétences et que chacun restera à sa place, cette place pouvant être d'ailleurs plus élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui pour les primaires.

Comment arriver à cette solution ? Tout simplement en faisant complètement de l'inspecteur d'Académie ce qu'il n'est que partiellement jusqu'ici : le directeur départemental de l'enseignement primaire. Si les lycées et collèges ne dépendaient plus de lui en aucune mesure, rien ne s'opposerait à ce qu'on le dispensât des titres secondaires actuellement requis à juste raison. Mais alors, il faut que la réforme aille jusqu'à son terme logique. Le directeur départemental de l'enseignement primaire — qu'on l'appelle ou non inspecteur d'Académie — devra devenir réellement le chef de son personnel. Il ne devra plus être le subordonné du préfet, il devra être affranchi de la suzeraineté politique qui pèse aujourd'hui sur les nominations de l'enseignement primaire, et qui les fausse trop souvent. Ainsi comprise et complétée, la réforme de M. Painlevé serait excellente. Autrement elle aura beaucoup plus d'inconvénients que d'avantages. Car elle sera mauvaise, franchement, en ce qui touche le rôle de l'inspecteur d'Académie à l'égard de l'enseignement secondaire, et elle ne sera même pas bonne en ce qui touche son rôle à l'égard de l'enseignement primaire. Pourquoi ? Nous aimerions autant ne pas avoir à le dire, mais nul ne l'ignore. C'est que l'inspecteur d'Académie actuel, par ses origines, par son passé, par son milieu, est moins docile à la mainmise trop absolue du préfet sur ses services que ne le sera généralement un inspecteur d'Académie purement primaire, habitué depuis ses débuts aux exigences de la politique, façonné aux nominations dictées par l'autorité préfectorale, que l'accoutumance a rendu moins sensible à ce qu'un tel procédé présente d'anormal et d'injurieux pour ceux qui y sont soumis.

C'est à une réforme de ce genre que M. Painlevé, qui n'a pas peur des réformes et qui n'a pas peur de la justice, devrait vouer ses efforts. Primariser l'inspection académique et l'affranchir du préfet serait une œuvre logique et bienfaisante, mais lui laisser ses doubles attributions et sa servitude actuelle en se contentant uniquement d'abaisser le niveau du recrutement ne paraît ni intéressant ni désirable.

23 février 1916.

 

Le rôle de l'Université avait d'ailleurs été, d'une manière générale, très utile pour faire comprendre l'opportunité et le mécanisme de certaines réformes qui, troublant les habitudes acquises, rencontraient tout naturellement pour commencer une routinière opposition. C'est, par exemple, le cas de l'avance de l'heure, qui avait pour but de réaliser une économie d'éclairage en amenant le public à se lever et à se coucher une heure plus tôt sans s'en apercevoir. Il s'agissait simplement d'avancer l'heure en été, sauf à revenir à l'heure normale en hiver.

Cette proposition due à l'initiative de M. Honnorat, appuyée par les Chambres de commerce, fût votée sans trop de résistance à la Chambre. Le Sénat hésita davantage.

 

L'AVANCE DE L'HEURE

La Commission sénatoriale chargée d'examiner le projet de modification de l'heure légale a fini, après de longues tergiversations, par se rallier à la réforme défendue énergiquement devant elle par M. Painlevé. Les derniers arguments étaient d'ailleurs caducs, du moment que presque tous les États de l'Europe, les neutres comme les belligérants, s'étaient rangés au système de l'heure d'été. Nous nous trouvons depuis quelques jours en retard de deux heures sur l'Italie, d'une heure sur l'Angleterre, de sorte, que l'heure réelle finit par avoir un air paradoxal. Nul ne prétend que l'économie ainsi réalisée aura des conséquences extraordinaires, et la Commission du Sénat invite un peu ironiquement le gouvernement à ne pas négliger les autres économies possibles dans tous les services publics ; mais une économie, même modeste, n'est pas à dédaigner, surtout quand elle est effective et qu'elle ne coûte rien à personne, pas même un effort individuel. Déjà en Angleterre on en a constaté l'effet utile après la première semaine d'expérience. La Commission a fixé le Ier octobre pour le retour à l'heure normale, comme on l'a fait dans les autres pays. Rien de plus juste. Tout permet donc d'espérer que le Sénat pourra, dès mardi, adopter la réforme et qu'elle pourra ainsi entrer en vigueur avant d'avoir complètement perdu sa raison d'être, ce que les lenteurs parlementaires commençaient à faire craindre.

5 juin 1916.

 

La proposition fut finalement votée à titre d'essai, mais elle n'entra en application qu'au mois de juin, alors que la moitié-de la période favorable était écoulée.

C'est encore l'Université qui, par la force des choses, se trouva appelée à fournir la plus large part de collaboration à une œuvre du plus haut intérêt pour l'avenir, celle qui consiste à réunir dès maintenant, au fur et à mesure, les matériaux de la future histoire de la guerre, vue du village comme de la ville.

 

MATÉRIAUX HISTORIQUES

Nous avons déjà signalé la circulaire ministérielle du 18 septembre dernier invitant les instituteurs à recueillir des renseignements et à prendre des notes sur les événements locaux de la guerre actuelle. C'était la généralisation d'une idée très heureuse lancée par le recteur de Grenoble, M. Petit-Dutaillis, que sa qualité d'historien avait tout naturellement amené à cette initiative. Mais, à la réflexion, il est apparu que les instituteurs ne pourraient, seuls, assumer et mener à bien cette tâche à la fois complexe et délicate. Ils en seront les premiers et souvent les plus sûrs collaborateurs, mais si la masse de documents et d'informations de toute nature dont il s'agit restait éparse et incoordonnée, l'œuvre des historiens futurs n'en serait guère simplifiée ni facilitée. C'est pourquoi le Comité des travaux historiques et scientifiques a suggéré au ministre de l'Instruction publique de demander la collaboration à cette vaste enquête des personnalités particulièrement qualifiées par la nature de leurs travaux et leur habitude de la méthode historique. Les Sociétés savantes, les Comités départementaux de l'histoire économique de la Révolution, les correspondants du ministère, les professeurs d'histoire de nos Universités, les membres non-résidents du Comité des travaux historiques, ont paru spécialement désignés pour cette vaste enquête, et ils viennent de recevoir l'invitation de M. Albert Sarraut par l'intermédiaire du directeur de l'enseignement supérieur, M. Lucien Poincaré. C'est, en effet, dans les services de ce dernier, au bureau du Comité des travaux historiques, que les résultats de l'enquête viendront se concerter.

Il est bien entendu qu'il ne s'agit pas de déposséder, en aucune manière, nos instituteurs du rôle qui leur avait été attribué. La base du programme à réaliser reste la même. La nécessité de recueillir la « tradition orale », surtout dans les villages où elle a tendance à se déformer très vite, est toujours la grosse préoccupation, et le témoignage de l'instituteur est un des principaux éléments pour y réussir. Mais il faut que tout cela soit groupé, contrôlé, recueilli et transmis par des intermédiaires avertis. Il faut, outre celle de l'instituteur, recueillir la déposition de tous ceux qui ont pu être à même de constater l'état d'esprit des populations, leur situation morale et matérielle. Ces témoignages ne se refuseront pas à des hommes indépendants, connus pour n'agir qu'en vue de la vérité historique. Au surplus, les corps savants ou les savants individuels qui se chargeront de ce travail s'arrangeront de la manière qui leur paraîtra la meilleure et la plus efficace. On leur demande surtout de faire vite, d'envoyer le fruit de leurs recherches sans attendre que la moisson soit complète et consignée en un magistral rapport d'ensemble. Il s'agit de réunir des matériaux, plutôt que d'écrire des monographies, dont l'heure viendra plus tard, lorsque cette indispensable besogne préparatoire aura été menée à bien.

21 juin 1915.

 

Outre les services de ce genre, l'Université en rendait de plus éminents encore, non seulement par son enseignement quotidien, poursuivi sans défaillance malgré le vide de la mobilisation dans les classes et établissements de tout ordre, mais aussi par les publications d'un haut esprit dues à beaucoup de grands universitaires qui ne craignaient pas d'aborder avec sérénité des problèmes trop souvent mal posés ou déformés par la passion politique.

 

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE

On peut affirmer que tout le monde est présentement désireux de maintenir au lendemain de la guerre le plus possible de cette Union sacrée qui nous a seule permis d'échapper à l'abîme. Tout le monde se rend compte de la nécessité de ne pas retomber à pieds joints dans les vieilles ornières où le char symbolique de l'État s'est tant de fois embourbé. Les causes de faiblesse qui ont encouragé l'ennemi à nous assaillir, parce qu'il les jugeait de nature à nous paralyser, doivent être combattues et disparaître dans la mesure où il dépend de nous de les supprimer, sous peine de voir renaître le danger auquel un miracle d'énergie et de vitalité nationale nous a, pour cette fois, permis d'échapper. De même que chacun de nous est prêt à tous les sacrifices pour conjurer la menace d'aujourd'hui, il faut que chacun soit prêt aux concessions réciproques nécessaires pour conjurer la menace de demain. Nous sommes tous d'accord sur ce point.

Certes, il subsistera des divergences irréductibles d'intérêts, d'opinions, de croyances, et il ne s'agit pas de demander à tel ou tel parti le sacrifice de ses idées. Mais ce qu'on peut demander à tous les partis, et ce que tous, croyons-nous, sont disposés en principe à concéder, c'est le renoncement à tout ce qui, dans la poursuite de leur idéal, est de caractère gratuitement agressif et tracassier à l'égard de l'idéal d'autrui. Bien des difficultés seraient résolues et toutes seraient simplifiées si ce principe était universellement admis et pratiqué. Même la plus aiguë de toutes, celle qui a troublé le plus profondément l'esprit public dans ces dernières années, — la question religieuse, pour l'appeler par son nom, — n'échapperait pas à cette loi. C'est ce que montre, avec la hauteur de vues et de langage qui lui est habituelle, M. Emile Boutroux, dans une étude sur « la liberté de conscience », qui paraît aujourd'hui dans la Revue Hebdomadaire.

M. Boutroux ne méconnaît ni ne dissimule les obstacles qui ont toujours rendu difficile le respect loyal de la liberté de conscience. Il est naturel, instinctif, que toute société constituée- sur certaines bases considère comme de mauvais citoyens ceux qui prétendent régler leur vie morale et publique sur des maximes dictées par leur conscience individuelle, lesquelles sont ou peuvent être différentes de celles qui régissent l'État. La communauté est aussitôt tentée de réagir contre ces indépendants, ces fâcheux, qui troublent l'ordre établi. De là les persécutions qui, de tout temps et chez tous les peuples, Ont cherché à supprimer les dissidences en supprimant tout bonnement les dissidents. Les exemples historiques de cette procédure sommaire surabondent, mais tous attestent que la persécution ne réussit pas quand elle s'attaque à une foi vivace, et qu'elle mine les empires encore plus sûrement et plus vite que ne l'eussent fait les déchirements d'opinion les plus néfastes.

Aussi, à cette première méthode vraiment trop fruste, en a succédé une autre chez les peuples civilisés : la méthode conciliante, qui s'exprime par des transactions, des arrangements, des « concordats », fixant le plus nettement possible les droits reconnus à la conscience et ceux qui sont retenus par l'État. Ce système a ses imperfections, car tout ne saurait être prévu, surtout dans un domaine immatériel comme celui du for intérieur ; néanmoins il a fait ses preuves et il a suffi en pratique à assurer la paix civile dans la plupart des nations modernes. Mais pour qu'il réussisse, il faut que des deux parts on y mette du sien. Il faut qu'on observe non seulement la lettre, mais aussi l'esprit du contrat ; il faut, en un mot, qu'il y ait entre ceux qui ne pensent pas de même un égal respect de « la pensée » quelle qu'elle soit. Si chacun se cantonne dans l'absolu, se drape dans l'intransigeance, il n'y a ni textes ni conventions qui puissent assurer la véritable paix religieuse ; c'est la faillite du système à bref délai, non par la faute du système, mais par la faute des hommes systématiques.

Reste alors le régime de la séparation des deux domaines, régime qui a pour lui en apparence la logique et la simplicité. L'État et l'Église, ne se connaissant plus, ne se heurteront plus, comme deux personnes qui ne peuvent se souffrir cesseront de se battre si elles ne se rencontrent plus. Mais le malheur, c'est que dans la réalité on continue à se rencontrer. L'État ne peut se désintéresser de tout ce qui intéresse l'Église, et l'Église ne se désintéresse pas davantage de certaines attributions d'Etat qui lui paraissent de nature à contrarier son action spirituelle. M. Boutroux indique notamment comme points de contact délicat l'enseignement, la bienfaisance, le recrutement du clergé. On aura beau légiférer, délimiter les compétences, il subsistera des rapports qui ne seront jamais satisfaisants « si dans les esprits eux-mêmes, à travers toutes les différences de points de vue et de principes, il n'existe une compréhension et une estime mutuelles ». Autrement dit, pour s'entendre, même sous le régime de la séparation, il faut des deux côtés « une bonne volonté sincèrement déterminée à faire œuvre d'union ». C'est cette « bonne volonté » réciproque, qui s'est spontanément manifestée devant l'épreuve et qui existe présentement sur le front comme à l'arrière, qu'il conviendra d'entretenir et de développer après la guerre, si l'on veut — et qui ne le voudrait ? — tarir une des principales sources de notre faiblesse passée.

24 juillet 1916.

 

CE QU’IL FAUT LIRE

Nous avons eu occasion de signaler à plusieurs reprises les « Lettres à tous les Français » publiées par un Comité de propagande dont M. Ernest Lavisse est le très actif président. Il en a paru douze, résumant en quelques pages nerveuses et précises les données essentielles de la situation militaire, diplomatique et économique. Ces lettres ont été répandues à trois millions d'exemplaires chacune, en feuilles détachées, et, à tous ceux qui aiment à savoir à quoi s'en tenir et qui ont horreur de la déclamation, elles ont fourni des faits, des chiffres, des documents puisés aux bonnes sources et soumis aux règles les plus sévères de la critique historique. Elles paraissent aujourd'hui en une mince brochure[2] que chacun devrait avoir dans sa poche, car on y trouve la réponse à tous les doutes et à toutes les questions essentielles que peuvent poser les fluctuations de la guerre. Plusieurs de ces lettres ont été remaniées et mises à jour, car les plus anciennes datent de six mois, ce qui compte, même dans une guerre dont la marche générale est pourtant lente vu l'ampleur sans exemple des coalitions en présence. On trouvera là, en un raccourci saisissant, un bilan de la situation comparative des deux groupes d'alliés : On y mesure, on y prend sur le fait, l'usure de l'Allemagne et de ses vassaux ; le chiffre des pertes allemandes, austro-hongroises et turques est déterminé avec méthode et sans phrases. En regard, des études substantielles montrent le formidable développement de la force militaire britanniques, l'inépuisable réservoir des forces russes, la valeur croissante de l'organisme italien, et l'étendue des ressources de tout ordre dont dispose encore la France, malgré les assauts qu'elle a dû subir et qui se sont brisés contre sa fermeté. Enfin, M. Lavisse, pour conclusion, nous montre dans le passé les miracles de vitalité qui ont toujours, au lendemain des pires époques, ressuscité en quelques années la France quand on la croyait incapable de se relever. Quelles que soient les épreuves que nous puissions encore avoir à surmonter avant de déboucher dans la voie sacrée de la victoire, le lecteur trouvera dans ce résumé « les raisons constantes d'espoir », raisons fondées sur des réalités d'où toute considération de sentiment a été rigoureusement exclue. Nos raisons d'espérer, on le verra, sont bien des « raisons » et même ce petit livre est un « livre de raison », au sens où l'entendaient nos pères, — un livre de comptes.

22 juillet 1916.

 

La tenue générale de la population, parfaite à tous égards la première année de la guerre, avait depuis gravement souffert de la réapparition, des malfaiteurs de la rue dont on se croyait débarrassé pour plus longtemps. Le public en était désagréablement surpris.

 

REVENANTS INDÉSIRABLES

On se croyait débarrassé des apaches. L'état de guerre avait eu pour résultat de les faire disparaître, soit par la mobilisation, soit par l'envoi dans les camps de concentration de ceux qui ne nous faisaient pas l'honneur d'être Français. La fermeture des débits à huit heures privait aussi les rares survivants de leur habitat de prédilection. Ainsi se trouvait momentanément réglée une irritante question qu'un sentimentalisme décadent n'avait pas permis de trancher en temps de paix par des moyens de répression appropriés. Mais depuis quelque temps cette, vilaine engeance tend à reprendre le haut du pavé nocturne. On revoit aux carrefours classiques des figures caractéristiques dont on s'était volontiers déshabitué, la rubrique des attaques nocturnes a repris place dans les journaux, et les Parisiens attardés, privés encore d'une partie de leurs moyens normaux de locomotion, ont beaucoup plus à craindre le coup du père François que celui des zeppelins.

D'où vient cette reconstitution de l'armée du crime ? Elle compte d'abord des insoumis, des déserteurs, des réformés, — car l'apache n'est pas plus au physique qu'au moral de la graine de soldat. Mais on y trouve surtout des adolescents, des « jeunes classes », à qui le départ de leurs sympathiques aînés a laissé la voie libre, — la voie publique bien entendu. Les faits divers permettent de constater ce rajeunissement des cadres : ce sont de blêmes blancs-becs de quinze à seize ans à qui nous sommes livrés. Il faut tout de même espérer que la police et la justice ne vont pas perdre un temps digne d'un meilleur emploi à se demander si ces éphèbes ont l'âge de discernement. A l'heure où toute la bonne et saine jeunesse française verse son sang sans compter pour la patrie, il est inadmissible qu'on hésite à expédier comme ils le méritent quelques centaines de malandrins qui ne valent certes pas à eux tous le petit doigt du dernier fantassin de seconde classe. Les ménager par scrupules humanitaires, c'est un peu niais en temps de paix ; en temps de guerre, ce serait vraiment criminel. Ainsi pense le public, et nous pensons comme lui.

25 juillet 1915

 

UN POINT D'INTERROGATION

Chaque jour la lecture des faits divers permet de faire une fâcheuse constatation. Invariablement on apprend que les auteurs des crimes et attentats relatés sont des jeunes gens ou tout au moins des jeunes hommes en âge de mobilisation. Il est vraiment étonnant et troublant de voir que l'intéressante corporation des malfaiteurs bénéficie d'une pareille exonération. On a rappelé du front tous ceux qui sont indispensables à un service public, et chacun en comprend les raisons. Mais en vertu de quelle règle, par souci de quel intérêt, laisse-t-on ou renvoie-t-on à leurs occupations professionnelles les vétérans et les conscrits du crime ? C'est la question que chacun se pose et à laquelle personne ne donne de réponse. On ne paraît même pas exprimer la moindre surprise en présence de pareilles anomalies, car les mêmes informations qui nous, font connaître l'âge des délinquants ne font jamais allusion à leur situation militaire. On nous dira que beaucoup de ces malandrins sont impropres au service armé. Leur existence quotidienne prouve, en tout cas, qu'ils ont l'expérience des armes. Sont-ils simplement réfractaires, déserteurs ou insoumis ? Alors la police est bien mal faite ou bien peu curieuse, puisqu'ils circulent si tranquillement et sans y mettre aucune discrétion. Une fois de plus nous protestons, au nom des braves gens qui font leur devoir, contre la sentimentalité, niaise en temps de paix et coupable en temps de guerre, dont on continue à entourer ce joli monde.

6 mai 1916.

 

Peut-on essayer, sans prétention, de donner une idée de la situation où se trouvait la France après deux ans d'une épreuve sans précédent ? D'abord il était reconnu et profondément senti par tous que la guerre ressemblait de moins en moins, et même ne ressemblait plus en rien, aux anciennes guerres dynastiques. Il ne s'agissait pas d'arrondir une frontière ou de gagner une province. Il s'agissait de savoir laquelle des deux conceptions en présence l'emporterait : la vieille conception de la force, du patriotisme exclusif, de la légitimité constituée par la victoire, ou celle du droit des peuples, grands ou petits, à disposer librement d'eux-mêmes. On comprenait que le temps était fini des impérialismes simplement oppresseurs et exploiteurs. L'évolution qui s'accentuait chaque jour dans l'organisation assouplie de l'empire britannique paraissait conduire à de nouvelles formules. Les grandes colonies anglaises autonomes, les dominions, agissaient, non pas comme des sujettes, non pas même comme dès filles mineures, mais comme des sœurs cadettes de ce qu'on appelait jadis la métropole. C'est un phénomène dont il devenait difficile de ne pas comprendre la signification et la grandeur.

 

UN EMPIRE SANS PRÉCÉDENT

Ce n'est pas seulement par son étendue et par sa population que l'empire britannique est un phénomène sans précédent, c'est aussi par son caractère. L'histoire a vu d'autres vastes dominations, et qui même occupaient dans le monde alors connu une place encore plus considérable que l'empire britannique dans le monde actuel. Mais ces empires du temps passé étaient des agglomérations de peuples vaincus, qui, même dans la soumission acceptée sans regret, — comme ce fut le cas le plus ordinaire sous l'empire romain, — subissaient malgré tout la déchéance de quiconque a perdu avec sa liberté le meilleur de la dignité humaine. L'empire britannique d'aujourd'hui offre un spectacle tout différent. Les divers dominions qui le composent n'abdiquent rien de leur indépendance vraie en s'associant à la vie commune ; ils ont une part de la souveraineté collective, ils apportent librement et fièrement leur contribution à l'œuvre de la métropole au lieu de se la voir imposer au nom d'un intérêt supérieur qu'ils n'auraient pas à discuter. C'est là un fait nouveau, dont les conséquences ne sauraient manquer de se faire sentir, non seulement dans l'histoire de l'Angleterre, mais dans celle de l'humanité.

Que voyons-nous, en effet ? Hier le représentant de l'Australie[3] siégeait à la Conférence économique des Alliés et y jouait un rôle de premier plan, non pas seulement à cause de sa valeur personnelle, mais grâce aussi à son titre de président du Conseil d'un des grands dominions. Aujourd'hui arrivent à Paris des délégations officielles de toutes les colonies autonomes de l'Angleterre, et ces délégations se présentent elles-mêmes, sans que l'Angleterre se croie obligée d'affirmer les principes surannés du vieux « pacte colonial » en s'immisçant dans le protocole de leur réception. Rien n'atteste mieux la puissance et la pérennité des liens qui unissent la métropole et les dominions que cette liberté d'allures pleine et entière laissée par la mère patrie à ses enfants majeurs. Le patriotisme britannique puise justement sa force dans cette extension formidable qui confond dans un même sentiment spontané les citoyens britanniques des trois continents. Ceux qui ne comprennent pas la grandeur de cette évolution morale, ceux qui se figurent encore que la liberté de l'adhésion amène le relâchement du lien patriotique sont en retard d'une génération, ce qui est beaucoup à l'époque où nous vivons.

On dit, on répète avec raison que la cause des Alliés est celle du droit et du progrès. C'est encore plus vrai qu'on ne le croit, et d'une vérité plus générale. L'Allemagne représente le vieux principe d'autorité, sous sa forme la plus étroite et la plus archaïque, l'autorité d'un chef militaire servi par des compagnons d'armes privilégiés. Même en temps de paix, même dans la vie civile, l'empire allemand repose sur la consigne, c'est-à-dire sur l'obéissance irraisonnée au supérieur hiérarchique. Même les alliés de l'Allemagne doivent abdiquer toute personnalité, toute liberté d'action et de jugement : ils sont un rouage auquel on ne demande que d'accomplir sa fonction, sans s'occuper du rouage voisin et, à plus forte raison, sans toucher au levier central, manié souverainement par le maître de toute la machine. Cet automatisme, qui a ses avantages en temps de guerre et encore avec une part de danger ne convient pas aux peuples civilisés d'aujourd'hui et de demain. Quand on considère la Kultur allemande comme un degré inférieur de la civilisation humaine, c'est bien cela qu'on entend. Nul ne conteste le degré de civilisation matérielle atteint par le moderne Saint-Empire, mais le côté moral ne s'est pas développé. C'est là le profond malentendu qui bouleverse aujourd'hui le monde, et si les hommes de haute et droite conscience se sont partout prononcés pour nous, ce n'est pas par sentimentalité ni par chevalerie, c'est parce qu'ils ont compris que du conflit actuel dépend l'avenir moral — aussi bien que matériel — de l'humanité.

Sans jouer le rôle de prophète, on peut prévoir que le lendemain de la guerre ne sera pas la continuation plate et simple de ce qui l'a précédée. De nouveaux courants d'idées et de sympathies se seront formés, de nouveaux besoins intellectuels et moraux se seront fait jour, des aspirations vers une justice internationale plus exacte et mieux garantie demanderont satisfaction, Les moyens par lesquels cet état d'esprit cherchera à se traduire en actes restent assurément fort indistincts à nos yeux obscurcis par la fumée du combat, mais cet état d'esprit lui-même n'est pas douteux : le monde tout entier s'orientera dans la voie libérale et confiante où s'est engagé déjà le monde britannique et bien des problèmes que la contrainte du plus fort n'a jamais résolus pour longtemps se simplifieront par le concours des libres bonnes volontés de tous.

19 juillet 1916.

 

Au point de vue matériel les privations et les restrictions qui en sont la conséquence commençaient à peine à se faire sentir. On en était seulement à la « Vie chère » qui s'expliquait si bien par la rareté de la main-d'œuvre, la difficulté des communications et le risque des transports maritimes que chacun l'acceptait comme une nécessité contre laquelle il n'y a rien à faire. Cependant, on constatait que les efforts des administrations publiques pour y remédier dans la mesure du possible n'étaient ni cohérents ni soutenus. Pour la viande, par exemple, les essais de viande congelée avaient été parfaitement accueillis du public, mais l'arrivage en avait été très insuffisant.

 

LA VIANDE CONGELÉE

On déplore dans toutes les assemblées compétentes le renchérissement de la vie, et notamment de la viande. Mais quand il s'agit d'agir, chacun se dérobe. « L'essai de viande congelée est aujourd'hui terminé », constate une note du Comité de l'approvisionnement de Paris. Cet essai a été dérisoire. Il en a été mis en vente, en tout, soixante et onze mille kilogrammes. Le public ne demandait qu'à faire bon accueil à la marchandise, mais bien peu nombreux sont les Parisiens qui ont réussi à s'en procurer. Le système des « petits paquets », ici comme partout, est inopérant. La hausse de la viande n'a pas été enrayée par cette infime concurrence. La conclusion, c'est qu'il faudrait absolument procéder à une vente en grand de cette denrée que le public ne demande qu'à consommer. C'est le contraire, qui semble devoir se produire. L'initiative privée se déclare incapable d'approvisionner elle-même le marché. Quant au gouvernement, il s'occupe, comme c'est son devoir, des besoins de l'armée avant tout. Le Conseil municipal se borne à accumuler les délibérations. Dans ces conditions, le Comité de l'approvisionnement ne peut que solliciter du gouvernement « la cession à prix coûtant des quantités nécessaires à la continuation régulière de la vente ». C'est peu, même s'il l'obtient, car la continuation de la vente actuelle c'est la continuation d'un état de choses où la viande congelée reste une curiosité — nous allions dire un luxe. Nos qualités d'organisation sont en baisse ; elles ne sont pas comme la viande, malheureusement.

15 octobre 1915.

 

D'autre part, certains gaspillages se perpétuaient qui, vraiment n'étaient pas de saison, en matière d'essence tout particulièrement.

 

LA CRISE DE L'ESSENCE

L'essence se fait rare et naturellement son prix augmente. Il y a à cette pénurie des raisons naturelles, sur lesquelles nous ne pouvons agir directement. Il est évident que l'absence du pétrole russe, roumain et autrichien est une conséquence de la guerre, dont il faut prendre son parti. Mais le ravitaillement par l'Amérique nous reste ouvert, et comme l'Amérique nous fournissait, même en temps normal, les quatre cinquièmes de notre consommation, il n'y a pas à craindre une véritable disette. Un renchérissement, une difficulté de plus pour le change, c'est tout ce qu'il faut prévoir. Est-ce dire qu'il n'y ait rien à faire pour atténuer au moins ce double inconvénient ? Il y a, au contraire, une chose à faire et qui n'aurait que des avantages, c'est de ne pas gaspiller à plaisir l'essence dont nous disposons. Or, on la gaspille déplorablement. Le service des automobiles militaires, qui est fort bien approvisionné, ce dont nous sommes très heureux, n'y regarde pas. Sans vouloir chercher si le nombre des voitures dépasse les besoins réels, qui sont très grands, il y a cependant, même sur le front, des abus criants. Ici comme là, chacun s'offre une voiture de première force pour des courses qui n'ont souvent aucun caractère d'utilité militaire. Tout le monde en constate des exemples sans avoir besoin de les chercher. La vigilance des sous-secrétaires d'État compétents pourrait trouver là matière à s'exercer fructueusement. Il n'y a pas, dans une guerre d'usure, de petites économies, et les Allemands le savent bien : toute économie justifiée est grande parce que grand peut en être l'effet.

21 octobre 1915.

 

Ces abus dénoncés maintes fois par les rapporteurs des commissions n'avaient pas disparu et continuaient à faire parler d'eux. Il était plus facile, en bien des cas, de suppléer à la pénurie de main-d'œuvre masculine. On n'en était pas encore à l'emploi des femmes dans les usines, mais dans les banques, les entreprises de transports, les grandes administrations, les hôpitaux, les Œuvres de guerre, elles trouvaient une occupation adaptée à leurs moyens ; à plus forte raison, depuis longtemps, dans le service des restaurants et des hôtels.

 

UN SUCCÈS DU FÉMINISME

Il paraît qu'on va plus ou moins remplacer, dans les restaurants, les garçons par des bonnes. C'est une des conséquences de la mobilisation, et une de celles qu'on aura peine à nous faire prendre au tragique. Elle sera même bien accueillie par les vieux habitués qui n'avaient jamais pu se faire au port de la moustache par les maîtres d'hôtel. Les petites bonnes en auront moins ou la sacrifieront plus volontiers. En d'autres temps, cette substitution du sexe faible au sexe fort dans un travail qui n'a du reste rien de particulièrement masculin aurait fait couler des flots d'encre. On y aurait vu une nouvelle conquête du féminisme ou, selon la nuance du journal, un retour aux traditions de l'ancienne France. En réalité, il n'y a aucune raison pour que le service de table soit fait par des habits noirs plutôt que par des bonnets blancs. Nos braves auberges de chefs-lieux de canton sont encore pour la plupart servies par des femmes et ni le service ni la cuisine n'en sont plus mauvais. Sous prétexte que les garçons de restaurant devenaient difficiles â trouver en France, on avait recours de plus en plus à des étrangers, et à des étrangers qui venaient d'outre-Rhin. Mieux vaut, certes, une accorte fille de France qu'un lourdaud de Saxe pour égayer de sa bonne, grâce un bon dîner de table d'hôte.

C'est pourquoi la mesure exceptionnelle que la guerre rend nécessaire pourrait, avec avantage, être maintenue après la guerre dans beaucoup d'hôtels et de restaurants sans prétention au grand style. La main-d'œuvre féminine va surabonder malheureusement les années qui viennent. Que le préjugé de la mode n'empêche pas de l'employer largement dans les cas où elle peut suppléer sans inconvénient celle de l'homme. Il ne s'agit pas évidemment d'ôter le pain de la bouche aux poilus qui reviendront de la bataille couverts de gloire et justement désireux de gagner leur vie : il s'agit simplement de permettre aux veuves, sœurs ou filles de ceux qui ne reviendront pas de les remplacer à la tâche et de se tirer d'affaire elles-mêmes, puisqu'elles auront perdu leurs appuis naturels.

17 mars 1915.

 

La seconde année de guerre n'avait pas donné au point de vue militaire les résultats décisifs qu'on s'en promettait de part et d'autre. La guerre sur le front occidental avait pris une forme qui ne permettait guère les grandes alternatives. En outre, notre insuffisance de matériel et, notamment, d'artillerie lourde, n'avait pas encore été complètement réparée et restait cause que nos offensives de Champagne et d'Artois n'avaient pu se développer largement. La supériorité de nos troupes s'y était du moins affirmée.

Au début de 1915, le recul des Russes en Galicie et en Pologne, l'entrée en ligne des Bulgares qui avait permis d'écraser la Serbie, l'attitude de la Grèce qui avait paralysé le corps expéditionnaire de Salonique, laissaient une impression défavorable. Au contraire, le début de l'année 1916 avait été beaucoup plus encourageant. L'énorme offensive allemande contre Verdun avait échoué et avec de tels sacrifices pour l'assaillant que son échec équivalait à une grosse défaite. A la fin de juillet, l'opération si bruyamment célébrée au moment de la prise du fort de Douaumont, pouvait être considérée comme manquée.

Les Russes eux-mêmes, mieux approvisionnés, en avaient appelé de leurs grands échecs en Pologne. Ils avaient pris l'Arménie pendant l'hiver et l'offensive de Broussilof avait abouti à de magnifiques succès. C'est que peu à peu s'ajoutait du côté de l'Entente, à la supériorité des effectifs, l'égalité de l'armement. L'effort formidable accompli en France et en Angleterre, l'appoint non moins formidable des usines du Japon et des États-Unis rétablissaient l'équilibre entre les matériels. L'Entente rattrapait le temps perdu.

La preuve que cette situation était comprise, c'est qu'aucun des Alliés ne songeait à demander la paix, et, — à plus forte raison — une paix séparée. La confiance se manifestait d'ailleurs par des faits. Les apports volontaires d'or à la banque de France s'élevaient à 1.500 millions après deux ans de guerre et continuaient avec régularité. Les souscriptions aux Bons de la Défense ne se ralentissaient pas, et les titres du grand emprunt national de décembre 1915 se tenaient au-dessus du pair. D'autres valeurs avaient même haussé sensiblement de 10 à 15 %. Les porteurs français de titres neutres avaient mis à la disposition de l'État pour un milliard et demi de valeurs, ce qui nous permettait de pallier la crise du change, La dépréciation du franc était d'ailleurs stationnaire, de 10 à 12 %, alors qu'elle était du double pour le mark, allemand et encore plus pour la couronne autrichienne. Même les côtés parfois fâcheux de notre mode de gouvernement n'empêchaient pas, dans l'ensemble, le régime parlementaire de fonctionner régulièrement, tandis qu'en Autriche il n'en restait pas trace et qu'en Allemagne il n'était qu'une apparence. Les séances à grand fracas de la Chambre, généralement peu heureuses dans leurs inspirations, ne doivent pas faire oublier le travail obscur, mais utile, qui se faisait dans les commissions et qui, le plus souvent, était ratifié par l'Assemblée. En somme, le Parlement s'était toujours associé aux mesures de Défense nationale qui lui étaient soumises, et son opposition dans bien des cas ne venait que du désir de mieux faire.

Tout cela on le voyait encore mieux de loin que de près. La Roumanie s'acheminait à grands pas vers l'adhésion à l'Entente. Les États-Unis, d'une allure plus calculée, plus diplomatique, s'engageaient — peu à peu, mais inexorablement — dans la même voie. Il faut bien dire que les Allemands et leurs alliés ne faisaient rien pour se concilier l'estime des peuples civilisés. Les Bulgares, dès le début, s'étaient conduits en Macédoine et en Serbie comme les Turcs de la plus mauvaise époque.

 

ATROCITÉS BULGARES

Les Bulgares, délivrés des massacres turcs par la Russie, massacrent aujourd'hui les Serbes de compte à demi avec les Turcs. Ils procèdent, du reste, avec plus de méthode que les vieux Turcs : on reconnaît du premier coup d'œil la marque allemande. On peut s'indigner, mais non s'étonner de voir la guerre balkanique prendre tout de suite ce caractère d'extermination des populations civiles. Les Bulgares revendiquent au nom de l'ethnographie des régions où il se trouve des populations qui ne sont pas bulgares. En les supprimant, ils tranchent les questions que les statistiques laissaient en suspens. La Macédoine sera incontestablement bulgare de race le jour où tout ce qui n'est pas bulgare aura été détruit. Les Turcs s'inspirent du même principe en exterminant systématiquement les Arméniens et les Grecs d'Asie-Mineure. Les Allemands n'ont-ils pas annoncé d'avance qu'ils chasseraient des nouvelles Alsaces qu'ils se flattaient de nous enlever la population indigène pour y substituer des immigrants germaniques ? Tout cela nous reporte bien loin en arrière dans l'histoire du monde. Nous revoyons les captivités de Babylone, les massacres d'Amalécites, les transplantations de troupeaux humains. Il y a encore en Serbie une pyramide grossière dont 10.000 têtes forment l'ornement : elle date du temps des Turcs ; les Bulgares sont dignes de lui donner un pendant. Cette faillite de tout le progrès moral que la civilisation se flattait d'avoir accompli était inattendue à l'aurore du XXe siècle de l'ère chrétienne. Les Allemands la saluent comme le début plein de promesses de l'ère germanique.

22 octobre 1915.

 

Les Allemands, de leur côté, prenaient une sorte de plaisir à froisser les sentiments les plus intimes des Anglo-Saxons des deux rives de l'Océan. L'affreuse exécution de miss Cavell n'était pas encore oubliée[4] que les Allemands, en fusillant un capitaine de navire marchand, qui avait cherché à éperonner un sous-marin par lequel il était attaqué, vinrent soulever un nouvel accès d'indignation.

 

L'EXÉCUTION DU CAPITAINE FRYATT

Nous ne nous excuserons pas de traiter avec sang-froid ces questions d'atrocités germaniques qui se présentent malheureusement chaque jour. Les Allemands se vantent d'être insensibles aux « criailleries » provoquées par leur barbarie. Et nous croyons, en effet, que ce n'est pas par des mots qu'on les ramènera aux principes élémentaires de l'humanité et du droit des gens. Le vicomte Grey, dans la lettre qu'il vient d'écrire à l'ambassadeur des États-Unis à Londres pour lui demander des détails précis sur cette affaire, a inséré une phrase dont l'Allemagne aurait tort de méconnaître la solennelle gravité : « Si le gouvernement allemand a effectivement commis un pareil crime envers un sujet britannique prisonnier entre ses mains, il est évident que l'état de choses le plus grave est survenu. » Sous la froideur voulue des termes, on sent là une implacable résolution dont les coupables éprouveront en temps et lieu l'inexorable poids. Le peuple allemand feint de s'étonner d'être mis au ban des nations civilisées. Il espère encore que la paix lui permettra de reprendre sa place dans la société des États qui se respectent et qui sont respectés. C'est là une illusion qu'il n'est plus possible de lui laisser. L'affaire de miss Cavell n'est pas oubliée. Celle du capitaine Fryatt ne le sera pas davantage. Il est même probable que ces meurtres juridiques, où l'assassinat se complique d'hypocrisie, laisseront une trace encore plus envenimée, surtout chez nos amis et alliés britanniques, que les monstruosités collectives comme le torpillage de la Lusitania, les rafles du Nord ou les bombardements de pacifiques localités par des zeppelins. Le cas du capitaine Fryatt intéresse d'ailleurs toutes les marines marchandes, les neutres comme les belligérantes. Il avait toujours été reconnu et proclamé jusqu'ici, même par l'Allemagne, qu'un capitaine de navire de commerce a le droit de se défendre contre une agression, sauf à s'exposer, en ce cas, à être traité en navire de guerre, c'est-à-dire à être coulé ou capturé. Les sous-marins allemands, à cette époque plus encore qu'aujourd'hui, s'arrogeaient le droit de couler sans avertissement même les bateaux neutres. Le seul moyen de préservation était donc de chercher à éviter leur coup perfide en usant contre eux des moyens de défense dont peut disposer un navire marchand, et l'éperon en est un. Traiter en corsaire un capitaine qui n'a pas fait autre chose n'est admis par aucun droit des gens : le capitaine Fryatt devait être traité en prisonnier de guerre, le reste est d'un sanglant arbitraire, en dépit de toute comédie juridique. L'Angleterre ne répondra certes pas par des dénis de justice de même nature, — c'est pour l'Allemagne une force provisoire que d'avoir affaire à des adversaires qui ont des scrupules inconnus d'elle, — mais elle aurait tort de croire que la justice n'a pas de sanctions parce qu'elle est soumise à des règles. Les règles n'empêchent pas les règlements de comptes.

22 octobre 1915.

 

Bien plus, dans nos départements du Nord, les Allemands commencent un système d'enlèvement des populations qui dépassait toutes les formes connues de la barbarie.

 

LES ENLÈVEMENTS

Les Allemands ont commencé à faire dans nos départements du Nord ce que leurs alliés jeunes turcs ont si bien accompli en Arménie. Ils enlèvent les populations, sous prétexte de recruter des bras pour leurs travaux agricoles ; ils pratiquent une sorte de traite, sous la menace des mitrailleuses, prennent de force jeunes gens et jeunes filles et les expédient sans autre forme de procès vers des destinations inconnues. On aurait peine à croire à de tels excès de barbarie s'ils n'étaient attestés par les témoignages les plus autorisés. Malheureusement, le doute n'est, pas permis. Les évêques des régions ainsi opprimées ont protesté au nom des principes chrétiens, les députés dont les conscriptions sont en cause ont de même fait entendre d'énergiques réclamations, et notre gouvernement a l'intention de mettre les renseignements qu'il a déjà recueillis sous les yeux des neutres, en vue d'établir au moins les responsabilités. M. Jules Cambon a informé de ce dessein M. Groussau, député du Nord, un de ceux dont les commettants sont sous la botte de l'ennemi. Certes, les plaintes, les doléances, les rappels au droit des gens, les évocations des Conférences de La Haye, tout cela n'a pas grande efficacité en présence d'ennemis qui se piquent de dédaigner toutes ces antiquailles sentimentales. Cependant, il ne faut pas en faire fi. Il ne faut pas se lasser, ne fût-ce qu'en vue de l'avenir, d'enregistrer et de signaler toutes les atrocités. L'heure de la justice sonnera à son tour, et il est essentiel d'y songer à l'avance. D'ailleurs, même dès maintenant, certains résultats peuvent être parfois obtenus, et l'intervention du roi d'Espagne en a déjà obtenu d'appréciables. C'est pourquoi la protestation détaillée et documentée dont notre gouvernement recueille les éléments ne sera ni superflue ni vaine, même si elle n'obtient pas tout de suite le respect des règles élémentaires de l'humanité. Un procès-verbal de constat n'est pas une réparation, évidemment, mais c'est le prélude nécessaire de toute réparation ultérieure. Constatons, prenons acte, le reste viendra en temps et lieu.

28 juillet 1916.

 

Les Alliés se fatiguaient de protester et les neutres s'abstenaient de le faire, mais l'effet produit était tout le contraire de l'effet de terreur escompté par l'ennemi.

 

 

 



[1] M. Herriot.

[2] Lettres à tous les Français au Comité de publication, 103, boulevard Saint-Michel.

[3] M. Hughes, président du gouvernement fédéral australien.

[4] Miss Cavell, infirmière réputée pour son dévouement, fut condamnée à mort par les Allemands à Bruxelles, pour avoir facilité le passage de Belges en Hollande. S'étant évanouie au moment de l'exécution, elle fut tuée à coups de revolver par l'officier qui commandait le peloton d'exécution octobre 1915.