Nouveaux impôts. — Les
bouilleurs de cru. — La mort de Kitchener. — La bataille navale du Jutland. —
Le premier Comité secret et les commissaires aux armées.
DES bruits de paix commençaient à
circuler chez les neutres, on parlait spécialement d'une intervention du Pape
ou du roi d'Espagne. Ces bruits dont l'origine était plus que suspecte furent
réduits à néant par un discours que prononça à Nancy (14 mai) le Président de la République : « Ni
directement, ni indirectement, nos ennemis ne nous ont offert la paix. Mais,
nous ne voulons pas qu'ils nous l'offrent. Nous voulons qu'ils nous la
demandent. Nous ne voulons pas subir leurs conditions ; nous voulons leur
imposer les nôtres. Nous ne voulons pas une paix qui laisserait l'Allemagne
impériale maîtresse de recommencer la guerre et qui suspendrait sur l'Europe
une menace éternelle. Nous voulons une paix qui reçoive du droit restauré de
sérieuses garanties d'équilibre et de stabilité. » On peut
dire que ces formules n'ont pas cessé depuis lors de traduire l'état d'esprit
de la France et de ses Alliés. La
question des responsabilités de la guerre est de celles qu'il ne faut pas se
lasser de poser et qu'il ne faut pas permettre à l'ennemi d'éluder. Elle fut
traitée magistralement par un diplomate très expert à la Sorbonne. UN ARRÊT DÉFINITIF
La
conférence donnée par M. Barthou dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne a
donné lieu à des déclarations du plus haut intérêt. En effet, en dehors de la
conférence elle-même, qui a brillamment répondu à l'attente de tous ceux
qu'elle avait attirés, les auditeurs ont entendu un émouvant éloge de
l'Italie par M. Anatole France et une forte étude diplomatique de M. Tittoni,
ambassadeur d'Italie, sur les origines et les responsabilités de la guerre.
C'est un document, mieux encore, « une déposition » capitale sur cette
question, que les Austro-Allemands cherchent vainement à obscurcir depuis que
le sort des armes a déçu leurs espérances. Nul n'est plus qualifié que
l'éminent homme d'État italien pour démêler l'écheveau embrouillé des
manœuvres provocatrices qui ont précédé la guerre actuelle. Il les a suivies
de près et d'un œil que rien ne saurait abuser. Son exposé, précis et ordonné
comme les considérants d'un arrêt définitif, fait justice de toutes les
arguties auxquelles ont recours les dirigeants austro-allemands, depuis
qu'ils éprouvent le besoin de se justifier. Les historiens noteront dès
maintenant ce témoignage de première main, et tous ceux qui auront à étudier
le problème des origines de la conflagration actuelle ne manqueront pas d'y
revenir. Certes, l'empereur « n'a pas voulu cette guerre », en ce sens qu'il
aurait préféré qu'elle fût plus localisée et, par suite, plus facile pour
lui, mais il l'a voulue, tant qu'il a cru qu'elle se déroulerait suivant le
schéma dressé à Berlin... 24 juin 1916. Les
intrigues allemandes, si vastes qu'elles fussent, n'obtenaient, du reste, que
des résultats médiocres. Un soulèvement en Irlande qu'elle avait machiné
contre l'Angleterre aboutit à la condamnation pour haute trahison et à
l'exécution de son chef, l'ancien consul Roger Casement. De même les troubles
suscités au Mexique pour détourner l'attention des États-Unis n'arriveront
pas à provoquer de la part de ces derniers autre chose que de simples
opérations de police sur la frontière. L'attention
en France se porte sur les projets d'impôts nouveaux qui sont déposés à la
rentrée des Chambres (18 mai), en même temps que le projet de douzièmes provisoires pour le
troisième trimestre de 1916. Cette fois un grand effort fiscal était demandé
au pays, les emprunts ne pouvant indéfiniment continuer sans que le service
des intérêts fût au moins assuré. Les projets d'impôts cherchaient à tenir la
balance en augmentant à la fois les impôts directs et les impôts indirects.
L'impôt foncier était doublé ; l'impôt global sur le revenu passait de 2 à 5
%. C'est à cette occasion qu'on connut l'ensemble des déclarations de revenus
supérieurs à 5.000 francs faites par les contribuables. Il s'en était produit
163.000 portant sur un revenu total de près de 3 milliards. C'est à peu près
la moitié du chiffre des assujettis prévus. Mais on sait que les mobilisés
jouissaient d'un sursis. Des augmentations sur le tabac, le sucre, l'alcool —
avec suppression du privilège des bouilleurs de cru — devaient, tout compris,
fournir par an 907 millions. Les projets du ministre des Finances
rencontrèrent beaucoup d'opposition à la commission du budget. UNIS POUR TOUT EMPÊCHER
La
Commission du budget de la Chambre s'est réunie hier pour examiner le projet
de loi que M. le ministre des Finances a déposé la semaine dernière. Les
membres d'une autre commission, celle de législation fiscale, assistaient à
la séance. Après un échange de vues entre tous ces grands réformateurs, la
Commission du budget a voté un ordre du jour que nous reproduisons plus loin
et qui pourrait s'abréger ainsi : « Animés du vif désir d'augmenter les
ressources du Trésor, nous décidons de repousser les propositions de M. le
ministre des Finances et de ne rien mettre de sérieux à la place. » Voilà le
résumé de la résolution. En voici le détail. La commission commence par
rejeter purement et simplement le doublement ou — pour parler plus exactement
— l'augmentation des contributions directes actuelles. Cela fait, elle invite
le gouvernement à demander d'urgence au Sénat le vote du projet adopté par la
Chambre sur les bénéfices de guerre, invitation qui n'a aucun sens :
puisqu'on sait depuis lundi que, sur la demande de M. Ribot, le projet a été
inscrit au premier rang de l'ordre du jour du Sénat pour aujourd'hui même.
Ensuite, la Commission du budget demande que l'on mette en discussion au
Luxembourg le projet général d'impôt sur le revenu, « en instance depuis plus
de sept, ans devant cette Assemblée ». Il s'agit là de la grande conception
financière de M. Caillaux, de l'impôt cédulaire sur le revenu qui devait
remplacer les contributions directes actuelles, qui, tel qu'il était sorti
des délibérations de la Chambre il y a quelques années, aurait créé un
déficit au lieu d'une plus-value et dont on a d'ailleurs détaché, en 1914, la
taxe globale de superposition mise en vigueur il y a plusieurs mois ainsi que
l'impôt sur les valeurs étrangères. Tout le monde sait à merveille que, si le
Sénat voulait aborder maintenant la mise au point de ce texte législatif mal
bâti, mutilé, inapplicable, et l'envoyer ensuite à la Chambre, la discussion
durerait au moins une année et que, même si elle aboutissait à quelque chose,
on n'en pourrait attendre aucun accroissement considérable de recettes. Mais
qu'importe ? On aurait toujours obtenu un résultat : celui d'empêcher
d'aboutir la seule réforme fiscale pratiquement réalisable à bref délai,
celle qui consiste à augmenter les contributions directes actuelles en
réservant pour d'autres temps l'étude de leur remaniement. D'autre part, si
la Chambre, comme le lui propose sa commission de législation fiscale,
disjoint du projet de M. Ribot les dispositions relatives à l'alcool, ce sera
aussi un admirable résultat négatif. On est stupéfait de voir que dans une
commission de trente-trois membres sur lesquels trente-et-un, paraît-il,
étaient présents,' il se soit trouvé vingt-sept voix pour fournir un aussi
pitoyable témoignage de mauvaise volonté, d'aveuglement et d'impuissance, et
pas une seule pour protester. Nous espérons bien que M. le ministre des
Finances ne se découragera pas pour cela de la vaillante initiative qu'il a
prise et que, fort de l'appui de l'opinion publique, il tiendra résolument
tête à la coalition des socialistes, des radicaux et des bouilleurs de cru. 26 mai 1915. LES IMPÔTS NOUVEAUX
La
politique financière exposée par M. Ribot devant la Commission du budget a le
mérite de la franchise et du courage. Il faut des impôts nouveaux, et
malheureusement considérables, pour alléger dès maintenant la situation
budgétaire et pour assurer le service des récents emprunts. Et ces impôts
nouveaux, pour être fructueux, doivent porter sur toutes les catégories de
contributions. L'ensemble des propositions du ministre des Finances répond à
cette double nécessité, et, même si l'examen du détail peut soulever des
critiques, il n'en est pas moins évident qu'on ne saurait se flatter de faire
autrement ni beaucoup mieux. Mais la Commission du budget en est restée à
l'état d'esprit naïf et simpliste du temps de paix. Pas d'impôts nouveaux qui
seraient payés par nos électeurs ; trouvons des recettes qui ne soient
fournies que par une petite minorité négligeable au point de vue électoral.
En conséquence, la commission n'accepte pas le doublement des contributions
directes et n'ose prendre position sur la surtaxe de l'alcool avec
suppression du privilège des bouilleurs de cru. Ne contristons ni les
débitants ni les bouilleurs. Naturellement la commission ne s'exprime pas
avec cette clarté. Elle cherche simplement à gagner du temps, ou plutôt à en
perdre. Au lieu de régler la question avec les douzièmes provisoires du
prochain trimestre, c'est-à-dire avant le 30 juin, elle demande au ministre
de la reculer jusqu'au vote des contributions directes, c'est-à-dire jusqu'au
15 août. Ce retard en lui-même ne serait qu'un demi-mal, et il paraît, en
effet, bien difficile, étant donné le rendement habituel du travail
parlementaire, qu'on puisse aboutir pour la fin de ce mois ; mais ce qui est
grave, ce qui dénote une incompréhension redoutable des nécessités de l'heure
présente, c'est la persistance des illusions — ou plutôt des petits calculs —
qui empêchent les représentants du peuple d'adopter une politique financière
expéditive, conforme au bon sens et digne de la situation. 2 juin 1916. Il y
eut cependant une mesure de sauvegarde du bas de laine français sur laquelle
l'accord se fit plus facilement. L'INTERDICTION DES ÉMISSIONS
M.
Ribot a fait voter hier à la Chambre une loi interdisant l'émission jusqu'à
nouvel ordre de valeurs étrangères ou françaises quelconques, sauf
autorisation spéciale du ministre des Finances. Le but de cette interdiction
n'a rien de mystérieux. A l'heure où toutes les ressources du pays doivent
être réservées à la défense nationale, la prévoyance la plus élémentaire nous
fait un devoir de ne pas laisser des sollicitations autres drainer une partie
de notre épargne. Celle-ci connaît son devoir et le remplit admirablement en
souscrivant sans se lasser aux Bons et Obligations de la Défense. Elle a
souscrit avec le même élan au dernier emprunt et ne se dérobera pas davantage
quand un nouvel appel lui sera adressé, mais il convient néanmoins de ne pas
la laisser exposée sans protection à des entreprises qui pourraient n'être
pas toutes également recommandables. Déjà en temps ordinaire le gouvernement,
par l'admission à la cote, a un moyen pratique d'arrêter les émissions
étrangères. Le projet d'hier obtient d'une manière plus directe, le même
résultat, et s'applique en Outre aux valeurs françaises. Sur le premier point
tout le monde a été d'accord, et il n'en pouvait être autrement dans les
circonstances actuelles. Pour les valeurs françaises, M. Ribot a parfaitement
compris que la prohibition de principe devrait être adoucie en pratique par
un usage « large » des « dérogations » prévues par le projet, au moins en ce
qui concerne les industries de guerre ou celles qui auront à se réorganiser
dans l'intérêt même du pays. Ce sont des questions d'espèce que le
gouvernement réglera sous sa responsabilité. Il s'agit là, bien entendu, de
mesures d'exception, qui se justifient par l'état de guerre et qui devront
disparaître avec lui. 20 mai 1916. Le
Sénat a voté le projet de loi interdisant l'émission de valeurs françaises ou
étrangères, sauf autorisation spéciale du ministre des Finances. Un court
débat, opportunément soulevé par un amendement de M. Maurice Colin, a permis
de préciser un point sur lequel un doute restait possible. Cette interdiction
irait-elle jusqu'à empêcher la - formation de sociétés constituées sans appel
au crédit et sans publicité par un certain nombre de particuliers
s'arrangeant entre eux ? M. Colin avait déposé un amendement stipulant
formellement qu'il ne pouvait être question d'atteindre et d'entraver la
constitution de sociétés de ce genre, et il a excellement montré qu'il y
aurait les plus graves inconvénients à le faire, alors que nous sommes en
présence de tant de ruines à réparer. M. Ribot a donné pleine satisfaction à
M. Colin. Il a formellement et itérativement déclaré que la loi de protection
des capitaux qu'il a cru devoir demander aux Chambres, à l'exemple de
l'Angleterre, ne vise pas les sociétés qui se fondent, sans publicité, sans
que le public soit invité à souscrire des titres qui lui sont offerts. Pour
qu'il y ait « émission », au sens donné à ce mot par la jurisprudence, il
faut qu'il y ait « appel au marché, introduction de valeurs nouvelles sur le
marché national ». Et M. Ribot a fait sienne la définition de M. Ratier : «
C'est le fait de recourir au marché, de s'adresser au public qui seul peut
tomber sous l'interdiction de la loi ». Il n'y a donc plus de doute et
l'amendement Colin a été retiré par son auteur comme devenu inutile. M. Ribot
a d'ailleurs rappelé avec une significative insistance que ces « pouvoirs
extraordinaires cesseront après la guerre, bien entendu », et qu'ils ne se
justifient qu'à titre d'expédient momentané pour ne pas laisser les ressources
dont la défense nationale a besoin avant tout « se diriger vers des buts tout
différents ». C'est, en effet, la vraie et la seule raison qui puisse motiver
provisoirement une pareille dérogation à la liberté des placements, laquelle
reste et sera demain la première condition de tout relèvement économique. 1er juin 1916. La
grande-bataille se livra comme il fallait s'y attendre sur la question des
bouilleurs de cru. LA PROLIFÉRATION DES BOUILLEURS
Le Bulletin
de Statistique, organe du ministère des Finances, publie un tableau
impressionnant de l'extension des bouilleurs de cru depuis un demi-siècle.
Des cartes permettent de suivre le progrès de cette industrie mortelle. En
1869, la moitié des départements ne comptaient aucun bouilleur de cru. Nul
n'en comptait 10.000. Le Jura venait en tête avec 9.400 ; des régions
entières étaient indemnes, et particulièrement tout le centre de la France.
En 1880, l'ennemi a progressé. Le chiffre des départements non envahis tombe
de 42 à 24. L'Yonne vient en tête avec 43.839 bouilleurs (contre 5.015
en 1869). Le nombre
total des bouilleurs a passé de 90.869 à 443.930. Jamais saut plus formidable
dans l'abîme n'a été constaté. Pourquoi ? C'est que l'impôt sur l'alcool, qui
était de 90 francs par hectolitre en 1869, est de 156 francs depuis 1873. En
1890, la progression est moins forte, parce qu'aucune majoration de l'impôt
n'a eu lieu. Toutefois, le nombre des départements indemnes n'est plus que de
16. Mais, en 1900, le bond est formidable, à cause de la loi du 29 décembre
1900 élevant à 220 francs les droits par hectolitre. Chacun a pris ses
précautions. Il n'y a plus que 12 départements dénués de bouilleurs de cru,
et le chiffre total des bénéficiaires du privilège est de 925.910. On nous
pardonnera ces chiffres dont l'éloquence s'impose. L'Yonne tient toujours en
tête avec 51.486 bouilleurs. Enfin, en 1913, nous dépassons le million,
exactement 1.070.451. Le numéro 1 appartient maintenant à la Sarthe ; avec
l'effroyable record de 58.040 bouilleurs. On comprend que la lutte ne soit
pas aisée contre une pareille masse électorale. On
remarque, en suivant la série des cartes et des tableaux, une transformation
radicale dans le recrutement des bouilleurs de cru. Au début, ce sont surtout
des producteurs d'eaux-de-vie de vin, destinées à la vente ouverte.
Aujourd'hui, ce n'est plus cela. La majorité des bouilleurs distillent des
cidres', poirés, marcs, lies, fruits, pour leur propre consommation et celle
de leurs voisins et amis. L'eau-de-vie de vin ne figure plus que pour un
vingtième. On fait bouillir pour profiter de la franchise d'impôt, et plus
l'impôt monte, plus monte parallèlement le chiffre de ceux qui s'arrangent
pour y échapper. On jette à l'alambic des résidus qu'on jetait naguère au
ruisseau ou au fumier. C'est pourquoi toute réforme de l'impôt sur l'alcool
qui respectera même partiellement le privilège des bouilleurs n'aboutira qu'à
en accroître le nombre. Il n'y a plus qu'un département sans bouilleurs de
cru, c'est le Pas-de-Calais ; on en compte quinze qui en comprennent plus de
25.000 : ils forment à l'Ouest un groupe imposant de pays riches — Normandie,
Maine, Anjou, Touraine — qui échappent ainsi à l'impôt. Au moment même où va
s'ouvrir le débat sur cette question, les tableaux et les cartes publiés par
le ministère des Finances devraient être affichés sur tous les murs, et
spécialement sur ceux du Palais-Bourbon. 15 juin 1916. LES BOUILLEURS DE CRU À LA CHAMBRE
M.
Charles Benoist ne se plaindra pas d'avoir parlé au milieu de l'indifférence
générale. Son discours contre le privilège des bouilleurs de cru a été haché
d'interruptions, pas un de ses chiffres n'a passé sans protestations, même
ceux dont il paraissait matériellement impossible de contester ni
l'exactitude ni la signification. Nous n'en sommes pas surpris, mais il est
difficile de n'en pas être profondément attristé. En sommes-nous au point que
l'intérêt public le plus imminent, le plus manifeste, ne puisse être défendu
devant les représentants du pays sans que l'intérêt particulier le plus mal
compris consente à rien entendre ? Les députés normands ont reproché à M.
Charles Benoist — qui est du reste un illustre Normand — de calomnier sa
province natale parce qu'il veut lui épargner la disparition par l'alcool qui
la menace à bref délai. On a invoqué l'héroïsme des corps d'armée normands.
Qui dit le contraire ? Ce que tout le monde déplore, ce qui effraye M.
Charles Benoist, ce dont il ne prend son parti, ni comme Français, ni comme
Normand, c'est de voir les sources de cet héroïsme se tarir par la
disparition de la race qui s'en est montrée capable. M.
Laniel, député de Lisieux, a bravement défendu le physique de ses
compatriotes. Ce sont des conscrits admirables, s'est-il écrié. Il y a trois
ans encore, on n'en trouvait pas 10 % à réformer ; M. Lariel a des yeux
paternels pour les fils de ses électeurs. Mais les majors ne sont pas si
émerveillés. Un d'entre eux constatait que la classe 1914, la première classe
de vingt ans, était plus belle que les précédentes, « parce qu'elle avait un
an d'alcool en moins ». Le préfet de la Manche, qui sait mieux que personne
ce que donnent les conseils de révision, reconnaît dans un rapport « que la
consommation de cet alcool qu'on commence à donner à l'enfant presque au
berceau a singulièrement dégénéré cette admirable race d'hommes dont la
Normandie était autrefois si fière. » Et il explique que si les conscrits de
vingt ans font encore relativement figure, la qualité physique descend vite
dans les années qui suivent. « C'est surtout à partir de trente ans que
l'homme commence véritablement à boire, ou plutôt qu'il commence à ressentir
les effets de ce qu'il boit. » La révision des réformés de la territoriale a
fait assister l'an dernier à un « pitoyable défilé de loques humaines : fils
d'alcooliques, alcooliques eux-mêmes, gratifiés de toutes les tares de
l'hystérie, de l'épilepsie, de l'idiotie, hommes de 40 ans, qui paraissaient
avoir dépassé la soixantaine et sur lesquels la récupération prévue des
hommes valides donnait des résultats presque nuls ». Ce n'est pas M. Benoist
qui a cité ce témoignage, c'est M. Tournan dans son volumineux rapport sur le
régime de l'alcool, distribué hier, rapport bien documenté, mais dont les
dimensions, soit dit en passant, prouvent que la crise du papier ne préoccupe
pas nos législateurs. Il est à craindre que le débat, si brillamment ouvert
par le courageux discours de M. Charles Benoist, n'aboutisse pas rapidement.
Le scrutin d'arrondissement est un terrible servage dans les problèmes de ce
genre. Tant que les bouilleurs de cru n'arriveront pas à comprendre eux-mêmes
que le privilège auquel ils tiennent tant fait leur malheur en même temps que
le malheur de tous, beaucoup de leurs représentants se croiront tenus de le
défendre à outrance, même en étant persuadés qu'ils s'associent à une œuvre
déplorable. C'est pourquoi il ne faut pas se lasser d'agir sur l'opinion,
d'en appeler à tous ceux qui sont encore capables de discerner la gravité du
danger, de replacer sans cesse la question sur son véritable terrain, et de
secouer l'ignorance ou la légèreté de ceux qui ne voient pas ou préfèrent ne
pas voir l'abîme auquel la victoire même ne nous soustraira pas si elle n'est
pas accompagnée des mesures de salut indispensables. Nous nous refusons à
croire que ce peuple de France, dont les vertus militaires méritent
présentement l'admiration du monde, sera incapable de l'effort de volonté
sans lequel tout le reste sera perdu. 16 juin 1917. La
question de la suppression du privilège des bouilleurs de cru a fait un pas.
La Chambre, après une adjuration éloquente de M. Ribot, a refusé la
disjonction, qui était le moyen dilatoire le plus conforme aux usages
parlementaires. On ne saurait contester la valeur et la sincérité de ce
premier vote émis par 292 voix contre 160, sans compter les rectifications
déjà nombreuses qui, comme toujours, augmentent la majorité. Mais le ministre
des Finances, pour désarmer une partie des opposants, a accepté le principe
d'un amendement, présenté au nom de la Commission de législation fiscale et
ayant pour but d'indemniser les bouilleurs de cru pour la perte de leur
privilège. Déjà dans son projet, M. Ribot avait cru devoir faire cette même
concession sous forme d'une remise de la part qui revient à l'État dans la
contribution foncière des terrains plantés en vignes et arbres fruitiers,
avec la restriction que ce dégrèvement ne pourrait porter au maximum que sur
deux hectares répondant à une valeur locative de 500 francs. Le sacrifice
consenti par le budget était modéré. Celui que propose l'amendement Tournan
est plus sensible. Il laisse aux bouilleurs de cru actuels, — c'est-à-dire
ayant usé de leur privilège depuis dix ans, — le choix entre deux
combinaisons. Chacun d'eux pourra jusqu'à sa mort bénéficier d'une franchise
annuelle de dix litres d'alcool pur, et à sa mort le privilège sera racheté à
raison de 3 francs par are pour les vignes et de 3 francs par arbre pour les
arbres à fruit, avec maximum de l'indemnité limité à 200 francs. En ce cas,
le privilège disparaîtra automatiquement par extinction accompagné de rachat
forcé. Telle est la première combinaison. Et voici la seconde. Le bouilleur
de cru actuel qui consentira à renoncer tout de suite à sa franchise de dix
litres recevra l'indemnité indiquée plus haut, mais majorée de 50 %,
c'est-à-dire pouvant monter à un maximum de 300 francs. Tel est le système
que la Commission va examiner d'urgence et sur lequel la Chambre sera appelée
à se prononcer mardi. Il ne nous paraît satisfaisant ni en fait ni en droit.
En fait, il coûtera cher. Nous avons eu, en 1913, un total de 1.070.451
bouilleurs de cru. Quelques-uns ont disparu, mais il s'en trouve, par contre,
un certain nombre qui ont usé de leur privilège dans les dix ans sans en
avoir usé en 1913. Le nombre des bouilleurs admis à indemnité dépassera donc
en tout état de cause un million. « Or, la plupart des bouilleurs de cru,
constate le rapport de M. Tournan, exploitent plus de 66 ares de vigne ou
plus de 66 arbres fruitiers ; ils pourront donc obtenir le maximum de 300
francs. Et cette compensation sera d'autant plus appréciée que le bouilleur
aura l'habitude de fabriquer moins d'eau-de-vie. » Donc il faut s'attendre,
de l'aveu même des auteurs de l'amendement, à voir un million de bouilleurs
réclamer leurs 300 francs. Total : 300 millions. Un tel sacrifice, alors que
tant de charges pèsent sur nos finances, est exorbitant. Si encore il se
justifiait en droit ! Mais il n'en est rien. Car il ne s'agit pas de racheter
un droit, mais un privilège, « un privilège si ancien, concède M. Ribot,
qu'il a pu prendre l'apparence d'un droit ». On invoque « le droit du
propriétaire » à faire de la récolte qui est sa propriété l'usage qui lui
convient. A ce compte, pourquoi le récoltant de tabac n'aurait-il pas le même
avantage ? « Mon eau-de-vie est faite avec mes pommes, donc elle ne doit rien
à l'État », disent les bouilleurs. Faites une maison avec des matériaux
extraits de votre terrain, échappera-t-elle à l'impôt ? Et c'est ce droit
chimérique auquel on n'ose toucher, alors que d'autres, qui ne sont ni
douteux ni funestes, sont froidement méconnus. On refuse une indemnité aux
propriétaires de maisons dont les locataires sont autorisés à ne pas payer
leurs loyers. Leur droit est pourtant évident, il est sanctionné par des
contrats en bonne et due forme. Si le respect de la propriété est négligeable
dans un cas aussi clair, pourquoi devient-il sacré quand il s'agit d'un
simple abus, qui en plus est désastreux pour le Trésor et pour la société ?
On n'a pas indemnisé les fabricants de céruse quand leur produit a été
supprimé comme nocif, en quoi les fabricants d'alcool même familial sont-ils
plus intéressants ? Dépouillée de toute phraséologie, la question se présente
ainsi : on veut indemniser de leur manque à gagner les gens qui se
dispensaient de payer un impôt dû par tous. Et nous ne parlons même pas de la
fraude, qui était l'accompagnement du privilège des bouilleurs de cru.
Certes, mieux vaudrait encore supprimer le privilège en le rachetant que de
le laisser développer ses ravages ; mais nous ne cesserons pas de réclamer
avec le pays une solution plus morale, plus économique et plus radicale. 17 juin 1916. LES BOUILLEURS DE CRU À LA COMMISSION
La
Commission du budget, après plusieurs séances, n'a pu se mettre d'accord sur
l'article comportant la suppression du privilège des bouilleurs avec rachat
par l'État. Elle en revient donc à son texte primitif comportant la
suppression du privilège sans indemnité, mais seulement « jusqu'à la
cessation des hostilités ». Cette solution nous paraît à la fois préférable
et moins bonne. Elle est préférable, car elle écarte cette clause du rachat,
qui apparaît comme de moins en moins acceptable à mesure qu'on l'examine
davantage. Racheter un privilège, qui ne repose sur aucun droit légal, le
racheter seulement à ceux qui ont usé depuis dix ans comme si ceux qui n'en
ont pas usé depuis cette date l'avaient perdu ipso facto, s'exposer
ainsi en satisfaisant les uns à provoquer les réclamations des autres,
consacrer à ce rachat bénévole plusieurs centaines de millions alors que
toutes nos ressources doivent être vouées à l'œuvre sacrée de la défense
nationale, c'est se heurter à tant de difficultés qu'on ne saurait regretter,
si désireux qu'on puisse être d'aboutir, l'échec d'une solution sur de
pareilles bases. Par contre, la suppression du privilège, uniquement pour la
durée de la guerre, n'est qu'un commencement et un commencement bien tardif.
Ce qu'il faudrait obtenir, ce que le pays réclame, c'est la suppression sans
la condition limitative « jusqu'à la cessation des hostilités ». Autrement
dit, il faudrait que la Chambre eût le courage ; de voter l'amendement de M.
Charles Benoist. Est-ce la flatter que de l'en croire capable dans un grand
élan de patriotisme ? En tout cas, ce qui ne serait pas la flatter, ce serait
de la croire disposée à traîner le débat en longueur avec l'espoir, avoué ou
non, d'arriver, par la force de l'inertie, à une disjonction qu'elle a elle-même
rejetée il y a huit jours à une majorité « honorable » — dans les deux sens
du mot. 22 juin 1916. LES BOUILLEURS DE CRU À LA CHAMBRE
La
Chambre a repoussé l'amendement de M. Charles Benoist tendant à rendre
définitive la suppression du privilège des bouilleurs de cru. D'autre part,
elle n'a pas encore voté la suppression de ce privilège jusqu'à la fin des
hostilités, ou, suivant la rédaction nouvelle, « jusqu'à la fin de l'année de
la cessation des hostilités ». Il est permis d'espérer que son courage ira
jusque-là, mais le débat menace de s'éterniser tellement que les quelques
jours qui nous restent suffiront difficilement à le mener à bon terme dans
les deux Chambres avant la fin du mois. Ce serait le cas, si l'on est
sincèrement désireux d'aboutir, de recourir aux séances du matin. Les
défenseurs des bouilleurs font une résistance désespérée et invoquent tous
les arguments, même les plus imprévus. Il en est un qui mérite vraiment
d'être relevé, car il égayé un peu le débat. Pour justifier la franchise de
dix litres d'alcool familial, l'honorable M. Léon Perrier a expliqué que cet
alcool ne sert pas en réalité à la consommation, oh non ! On s'en sert pour
faire des piquettes ou pour la pharmacie vétérinaire. « Il sert à l'alcool
camphré », s'est écrié M. François-Fournier. Cette trouvaille mérite de
figurer dans les revues de fin d'année. On est vraiment attendri à l'image de
ces bouilleurs de cru trop méconnus, qui bataillent comme des héros pour
conserver le droit, non de boire un liquide dont ils connaissent et
condamnent les effets, mais d'en faire des compresses pour les chevaux
couronnés ou des lotions pour leur laver les pieds. M. Charles Benoist, qui a
pourtant le don de la répartie, n'a rien trouvé à répondre au coup de «
l'alcool camphré ». 25 juin 1916. LA LIMITATION DU PRIVILÈGE DES BOUILLEURS
La
Chambre n'a pas voté, comme on pourrait le croire, la suppression du
privilège des bouilleurs de cru, mais simplement une limitation provisoire de
ce privilège. Les bouilleurs de cru n'auront plus droit, jusqu'à la fin de la
cessation de la guerre, qu'à une exonération de dix litres d'alcool pur, pour
la célèbre consommation familiale. Mais en admettant que le contrôle
sera suffisamment armé pour empêcher toute fraude, c'est encore la
possibilité pour un million de contribuables de se dérober à l'impôt. On a du
moins pris une précaution pour empêcher que le nombre de bénéficiaires de
cette immunité ne s'accroisse indéfiniment : pour en profiter, il faudra, en
effet, avoir usé du privilège des bouilleurs de cru au cours des six
dernières années. Mais comme il y à eu 1.070.451 bouilleurs en 1913, et qu'il
s'en trouve fatalement un certain nombre d'autres qui ont usé de leur
privilège dans les six ans sans en user cette année-là, le chiffre des
exonérés montera facilement au-dessus d'un million. On peut être sûr que tous
ceux qui le pourront tiendront à profiter de leur avantage, surtout
maintenant que l'impôt est porté à 400 francs par hectolitre. Il n'y a donc
pas à se faire d'illusions, c'est 40 millions par an au bas mot dont l'État
fait cadeau à la consommation familiale. On ne dira pas qu'on ne fait rien
pour la famille rurale : on lui permet de s'alcooliser à bon marché. Et
pourtant ce texte si critiquable a été voté finalement à peu près à
l'unanimité. Pourquoi ? D'abord parce qu'il constitue tout de même un
progrès, et que la théorie du « tout ou rien » n'est pas de mise en pareille
matière. En second lieu, parce que la nécessité d'aboutir tout de suite l'a
emporté sur toute autre considération. La réforme était acculée à la funeste
disjonction si ses promoteurs ne s'étaient pas contentés d'une victoire
incomplète et boiteuse. Ils se sont donc résignés à un sacrifice. Au nom de
la Commission d'hygiène, M. Schmidt a fait toutes les réserves requises, et
M. le ministre des Finances n'a pas caché non plus qu'on demandait beaucoup à
son naturel esprit de conciliation. Au surplus, la question de la réforme
générale du régime de l'alcool reste ouverte. Tout le monde a été d'accord
pour accepter et même réclamer qu'elle vienne prochainement à l'ordre du
jour. La réforme restreinte et provisoire d'hier peut être un premier pas
vers une solution plus franche et plus logique. Le débat a au moins montré
que les défenseurs de l'alcool se sentent forcés de jeter du lest, en
présence du grand mouvement d'opinion qui exige impérieusement deux choses :
qu'on boive moins d'alcool et qu'on n'en boive pas sans payer l'impôt. Le
reste n'est que de la littérature électorale. 26 juin 1916. LES DOUZIÈMES PROVISOIRES AU SÉNAT
C'est
demain jeudi que le Sénat abordera la discussion des trois douzièmes
provisoires, dont le vote par les deux Chambres doit être acquis vendredi au
plus tard. Dans ces conditions, le Sénat ne peut guère faire autre chose que
de ratifier les décisions de la Chambre, et c'est du reste à quoi conclut la
Commission. Le rapport de M. Aimond expose cette nécessité, en regrettant
discrètement que la Chambre n'ait accepté, parmi les projets d'impôt nouveaux
déposés par M. Ribot, que la majoration des droits sur l'alcool et la
limitation du privilège des bouilleurs de cru. Le Sénat, dit-il, n'a pas à
donner son sentiment sur des questions qui ne lui sont pas soumises, mais il
aurait peut-être pensé, comme M. le ministre des Finances, « que les seuls
impôts qui produisent en temps de guerre sont ceux auxquels le pays est
habitué et dont la perception ne donne pas lieu à des difficultés et à des
mécomptes inséparables de la mise en pratique de toute fiscalité nouvelle ».
On ne peut qu'approuver la Commission du Sénat et son rapporteur de partager
cette judicieuse opinion. De
même, sur la question de l'alcool, M. Aimond exprime le regret que la
suppression intégrale du privilège des bouilleurs de cru n'ait pas été
réalisée, comme l'avait proposé M. Ribot. Il fait remarquer que la
réquisition durant la guerre de tout l'alcool d'industrie, en faisant monter
le prix de leur alcool à eux, suffisait largement à indemniser les bouilleurs
de cru pour la suppression de leur privilège, étant donné surtout que cette
suppression n'est décrétée que jusqu'à la fin de l'année de la cessation des
hostilités. Il est donc excessif d'accorder franchise viagère de dix litres
d'alcool familial à ceux qui ont usé de leur privilège depuis six ans. La
Commission du Sénat déplore que cette fissure soit maintenue. Elle constate,
comme nous l'avons fait nous-mêmes, que cette allocation peut représenter par
année environ 100.000 hectolitres indemnes, soit, à raison de 400 francs par
hectolitre, 40 millions de perte pour le budget. Néanmoins, comme ce système,
même incomplet, constitue encore un progrès, qu'il prévoit des garanties de
contrôle et de surveillance, qu'il prépare, en outre, par extinction, la
suppression graduelle des bouilleurs de cru, la Commission l'accepte à titre
de transaction, et c'est en effet ce qu'il y a de mieux à faire. « Nous restons
hostiles à l'allocation d'alcool en franchise, déclare M. Aimond, mais nous
ne voulons pas voir échouer une réforme même imparfaite. » C'est ainsi, en
effet, qu'il faut prendre la chose, comme un acompte. 29 juin 1916. A
travers ces débats arides, l'opinion avait été vivement impressionnée par la
mort non pas imprévue, mais néanmoins douloureusement ressentie du général
Gallieni, que suivit dans la tombe un autre grand organisateur, lord
Kitchener, ministre de la Guerre. Un croiseur britannique, qui le
transportait en Russie et dont le départ, quoique tenu secret, avait été
connu des Allemands, fut torpillé près des îles Orcades et l'illustre
maréchal fut une des victimes. LE MARÉCHAL KITCHENER
Le
deuil qui frappe aujourd'hui l'Angleterre sera douloureusement ressenti dans
tous les pays alliés, et particulièrement en France où le souvenir du jeune
volontaire de l'armée de la Loire est toujours resté populaire. Il avait à
peine vingt ans, et n'avait pas encore passé par l'École militaire de
Woolwich, quand il fit ainsi ses premières armes sous un chef dont le contact
était à lui seul un glorieux enseignement : le général Chanzy. Kitchener
avait d'ailleurs la vocation. Il était d'une lignée de soldats. Il était né
en Irlande, mais de souche anglaise par son père et de souche française par
sa mère, descendante d'une famille de réfugiés après la Révocation. Elevé en
partie en France et en Suisse, voué à la carrière coloniale, Kitchener était
de ces grands Anglais qu'on voit rarement dans leur pays, mais qui le servent
avec un égal bonheur sur tous les points du globe. Une santé de fer, une
carrure vigoureuse lui ont permis de mener pendant quarante ans, sous toutes
les latitudes, cette vie d'action intense qui use les plus solides, mais qui
en trempe quelques-uns à l'épreuve de tous les assauts. Kitchener
était de ces derniers. La plus grande partie de son existence s'est passée en
Egypte. Il y est resté plus de vingt ans, et c'est là qu'il a donné tout
d'abord la mesure de ses talents de chef et d'organisateur. C'est lui,
finalement, qui a triomphé du mouvement mahdiste, lequel avait gagné tout le
Soudan et menacé l'Egypte même. Et il en a triomphé, non pas par un de ces
coups risqués, qui forcent parfois la fortune, mais qui, plus souvent,
passent à côté du but, il en a triomphé en sachant attendre, en suivant les
événements, en les préparant dans la mesure où la prévoyance humaine peut
prétendre agir sur l'avenir sans tomber dans la mégalomanie. La victoire
décisive d'Omdurman (1898) n'est pas un heureux accident, c'est le résultat mathématique
d'une opération militaire et diplomatique bien conçue et bien conduite.
Kitchener comme Gallieni, comme tous les grands coloniaux, est un homme de
sang-froid, qui se pique de ne recourir à la force qu'à l'heure et dans les
limites où il convient de lui faire appel. C'est au cours de cette campagne
qu'il se rencontra avec l'expédition Marchand. Dans cet épisode de Fachoda,
il sut faire preuve des mêmes qualités, et elles ne furent pas inutiles à la
solution amiable d'une difficulté qu'il ne faudrait pas juger sûr le peu
d'importance que nous lui attribuons aujourd'hui. L'ancien combattant de 1870
ne demanda pas à notre drapeau de s'incliner devant la menace, il planta le
sien à côté du nôtre, et c'est pourquoi tous deux peuvent fraterniser
aujourd'hui sans arrière-pensées ni mauvais souvenirs. Kitchener,
élevé à la pairie et au titre de sirdar, ou généralissime égyptien,
paraissait appelé à jouir d'un repos relatif — et bien gagné — lorsque la
guerre du Transvaal lui valut une autre mission de confiance, dont il
s'acquitta avec le même dosage d'opérations stratégiques et d'avances
diplomatiques. Lord Kitchener résolut le problème de soumettre les Boers sans
porter atteinte ni à leur honneur ni à leur légitime fierté. Il aplanissait
les voies pour les réconciliations loyales et proches, et c'est assurément
une de ses gloires les plus enviables que d'avoir vu accourir à son appel et
servir volontairement sous ses ordres les chefs mêmes qui avaient
héroïquement combattu contre lui. Ce brillant succès le désigna pour le
commandement de l'armée des Indes, qu'il garda de 1902 à 1909, et qui lui
permit de se rendre compte de la valeur du concours militaire que l'Inde
pourrait, le cas échéant, fournir à la métropole. Il s'en est souvenu plus
tard. Nommé maréchal et renvoyé en Egypte comme agent diplomatique, c'est-à-dire
en réalité comme chef du gouvernement, il n'a quitté ces hautes fonctions,
qui paraissaient devoir être le couronnement naturel d'une magnifique
carrière, que pour assumer des responsabilités plus redoutables lorsqu'éclata
la conflagration actuelle. La
confiance unanime de ses compatriotes le désignait pour le poste de ministre
de la Guerre à l'heure du suprême danger. Il ne songea pas à se dérober. Ce
n'est pas qu'il eût des illusions sur l'immensité de la tâche à accomplir.
Kitchener, dès le premier jour, a compris que la guerre serait longue et
terrible, Il a compris que tout l'organisme militaire anglais était à refaire
sur un modèle démesurément agrandi, si l'Angleterre entendait jouer dans la
lutte un rôle digne d'elle et de son passé. Il a compris que l'excellente
petite armée alors existante, en dépit de toutes ses vertus, resterait «
méprisable » aux yeux de ceux qui ne tiennent compte que des éléments
matériels si elle n'acquérait d'abord le nombre. Les volontaires ont surgi du
sol par millions. Mais à ces millions de recrues il fallait des armes, des
munitions, des officiers, en proportions insoupçonnées. Une pareille
organisation ne pouvait s'improviser en quelques mois, et il fallait pourtant
que, sans attendre la perfection, il y eût des armées en campagne au bout de
ces quelques mois, ne fût-ce que pour permettre à d'autres de se constituer derrière.
Le maréchal Kitchener n'a méconnu ni négligé aucun des éléments du problème.
Il a fait à la fois du provisoire et du définitif. Il a d'abord mis sur pied
ses volontaires, puis il a réclamé — et obtenu — le service obligatoire qui
était pour l'Angleterre une si grande révolution, un si grand renoncement à
ses privilèges séculaires, qu'il eût été impossible d'y songer avant d'avoir
épuisé tous les autres procédés. Et
c'est aujourd'hui, à l'heure où la machine, forgée et aiguillée par lui sur
la bonne voie, est en vue du but, qu'il disparaît frappé par une arme
sournoise. Lui non plus ne verra pas le fruit de ses travaux. Du moins, il
emporte dans la tombe la certitude que les succès de demain seront, quoi
qu'il arrive, les siens. L'Angleterre n'est pas oublieuse. Déjà on rapproche
la grande ombre de Kitchener de celle de Nelson, car tous deux ont su parler
à leurs compatriotes le langage qui leur convient. « L'Angleterre compte que
chacun fera son devoir », disait Nelson à ses équipages le matin de sa mort.
L'ordre du jour de Kitchener à l'armée anglaise le jour de la déclaration de
guerre et de la même école : « Rappelez-vous que l'honneur de l'armée
britannique dépend de la conduite de chacun de vous. » Le message du roi
George traduit en un mot simple l'émotion des quatre millions d'hommes
appelés par Kitchener sous les drapeaux : « Lord Kitchener sera pleuré par
l'armée comme un grand soldat. » 8 juin 1916. Entre
ces deux deuils une bataille navale, une des rares de cette guerre, avait eu
lieu au large du Jutland. Cette bataille où les Anglais avaient subi des
pertes loyalement avouées dès le premier jour, fut célébrée en Allemagne
comme une victoire. En réalité c'était une victoire anglaise. UNE BATAILLE NAVALE
Il ne
faut jamais, dans cette guerre immense et prolongée, se hâter de conclure.
Ceux qui voyaient déjà le sous-marin maître des mers et interdisant aux gros
navires la possibilité de sortir des ports et de se mesurer avec leurs
semblables seront rappelés à la réalité par l'importante rencontre qui vient
d'avoir lieu au large du Jutland. Cette fois il s'agit bien d'une grande
bataille navale, une bataille où les cuirassés ont joué leur rôle et où le
canon a fait autant de besogne que la torpille. Les communiqués anglais, avec
la mâle franchise qui les a toujours caractérisés, n'essayent pas de
dissimuler les pertes britanniques. Au premier moment on a même eu
l'impression d'une grande disproportion entre les pertes subies par la flotte
anglaise et celles qu'elle a pu infliger à l'adversaire, mais les
informations ultérieures ont rectifié cette appréciation. En réalité,
l'Amirauté a connu tout d'abord ses propres pertes, et les a fait connaître
loyalement au public, sans attendre que des renseignements complémentaires
lui eussent permis de donner des précisions sur celles de l'ennemi. La contrepartie
des sacrifices éprouvés par la flotte de nos alliés nous apparaît maintenant,
non pas par les aveux des communiqués allemands qui s'inspirent d'une méthode
diamétralement opposée, mais par les moyens d'investigations dont dispose la
flotte qui reste maîtresse du théâtre du combat. Or c'est la flotte anglaise
qui finalement a mis en fuite la flotte allemande, et c'est là un point qui
n'est pas à négliger. La flotte allemande a dû regagner le port dès que le
gros de la flotte anglaise est entré en ligne. La suprématie anglaise sur mer
n'est donc en rien atteinte ni diminuée par cet engagement. Même si les
pertes de la flotte anglaise restent au total supérieures à celles de
l'ennemi, ce qui n'est nullement établi, elle n'en aura pas moins accompli
avec succès la tâche qui lui incombe, et qui est d'empêcher la flotte
allemande de se montrer. C'est là l'essentiel. N'oublions
pas, en outre, que la supériorité navale de la marine britannique est telle,
au point de vue des navires comme du personnel, que les pertes subies dans
cette surprise — si cruelles qu'elles soient humainement — sont pour elle
réparables sans délai et sans difficulté. Il ne s'agit pas d'estimer
au-dessous de sa valeur la jeune marine de guerre germanique. Elle a toutes
les qualités de décision, de courage et d'instruction méthodique qui
caractérisent tout l'organisme militaire allemand. Cette sortie même, malgré
son échec final, a été menée avec résolution, et le secret en a été
remarquablement assuré puisque la flotte anglaise semble bien n'avoir dépisté
l'ennemi qu'au moment de l'attaque. Mais rien de tout Cela n'est de nature à
déconcerter nos alliés ; et l'on peut être sûr que c'est un sentiment très
différent qui va se manifester dans toutes les classes du peuple britannique.
S'il y a une leçon à tirer de l'événement, c'est que la surveillance des
ports allemands ne saurait se relâcher sans que l'ennemi en profite aussitôt.
C'est la leçon générale ; quant aux leçons techniques, ce n'est ni le lieu ni
l'heure d'essayer de les dégager, mais elles ne seront certainement pas
perdues pour qui de droit. Nous avons été priés hier soir de ne rien dire de
cet événement, sur lequel de premières informations nous étaient déjà
parvenues. L'opinion l'accueillera en France avec une douloureuse sympathie
pour les pertes d'existences qu'il coûte à la marine britannique, mais,
d'autre part, avec l'inaltérable sang-froid qui est la tradition et la force
des races anglosaxonnes en face des vicissitudes, bonnes ou mauvaises, que
comportent, surtout par temps de guerre, les choses humaines. 4 juin 1916. LA VICTOIRE NAVALE
Les
vrais succès ne perdent rien en vieillissant. Au contraire, ils sont encore
plus vrais le lendemain. Ce n'est pas le cas pour la grande « victoire navale
» des Allemands, célébrée au Reichstag. Sauf pour les écoliers qui ont eu
leur jour de congé, et pour le vice-amiral Scherr qui gardera ses galons
d'amiral, la victoire allemande se termine par une déception. Il faut rendre
les lauriers. La flotte anglaise n'a rien perdu de plus que le premier
communiqué de l'Amirauté ne l'annonçait, tandis que la liste des pertes
allemandes s'allonge indéfiniment. La loyauté du communiqué anglais fait
cruellement ressortir la duplicité du radio allemand. Les pertes allemandes
dépassent dès maintenant les pertes anglaises, et le dernier mot n'est peut-être
pas dit, car ceux qui pourraient dire toute la vérité ne sont pas pressés de
le faire. L'empereur est allé saluer à Wilhelmshaven les éclopés de sa
flotte, mais il n'est pas probable qu'il confie au public le fruit de ses
constatations. En tout cas, les dithyrambes de la presse allemande ont
baissé, de ton, les drapeaux ont réintégré leurs gaines, de même que le
cortège triomphal que préparaient les Germains de New-York est rentré au
vestiaire. On peut
discuter sur l'efficacité des deux méthodes, celle de l'Angleterre qui
consiste à dire tout de suite toute la vérité, surtout si elle est
désagréable, et celle de l'Allemagne qui consiste à trompetter d'avance la
prise de Vaux, la prise de Verdun, la destruction de la suprématie navale
anglaise, et à ne jamais avouer les défaites, comme c'est encore le cas pour
la Marne. Le système allemand a parfois réussi, du moins au début, mais il ne
trompe plus personne en dehors de l'Allemagne. Même les neutres les plus
incapables de critique quand il s'agit de l'invincibilité allemande
commencent à beaucoup rabattre des victoires allemandes. Ils admettent que ce
sont des batailles sans résultat. Le système de la contre-vérité perd donc, à
l'usage, beaucoup de son effet. Les faits finissent toujours par parler. Dès
le premier jour, nous avons remarqué que le vainqueur, en tout pays, sauf en
Allemagne, c'est celui qui reste maître du champ de bataille, et non celui
qui est mis en fuite. De ce premier point de vue, la victoire anglaise est
incontestable. Elle ne l'est pas moins si l'on considère les objectifs des
deux flottes. La flotte allemande cherchait à rompre le blocus qui l'enserre,
elle voulait se donner de l'air, et probablement lancer, soit vers le Nord
sur les routes d'Arkhangel, soit vers le large, sur les grandes routes
océaniques, des corsaires rapides chargés de couper ou tout au moins
d'entraver de précieuses communications. Ce but est totalement manqué. Quant
à la flotte anglaise, elle a joué sans défaillance son rôle de sentinelle que
rien ne doit détourner de sa consigne : elle a maintenu le blocus qu'elle
avait pour mission de maintenir. Elle l'a fait au prix de pertes cruelles ;
sa division d'avant-garde s'est héroïquement sacrifiée pour donner le temps
au gros de la flotte, d'accourir, mais son sacrifice a été récompensé puisque
le verrou s'est refermé sur la flotte allemande. Aucun raisonnement ne
prévaudra contre ce succès final, ni n'en amoindrira la portée. C'est
pourquoi on commence à dire partout « la victoire » du Jutland, comme les
Allemands l'avaient dit les premiers, seulement ce n'est plus d'une victoire
allemande qu'il s'agit, mais d'une victoire anglaise. Les Allemands ont eu le
tort de « chanter victoire » avant de l'avoir remportée ; les Anglais, sans
d'ailleurs avoir plus d'envie de chanter que nous-mêmes en pareille occasion,
ont réellement gagné la bataille. C'est là ce qui importe, le reste n'est que
fumée, — fumée asphyxiante pour ceux qui se la laissent monter à la tête. 7 juin 1916. Des
succès plus décisifs et même très brillants étaient ceux que remportait
Broussiloff en Bukovine et en Galicie. Ils firent grand plaisir, mais le
public dans son ensemble les accueillit avec sang-froid. N'EXAGÉRONS RIEN
Toute
la France goûte et commente avec un intérêt passionné les succès éclatants de
nos alliés russes. La joie que nous en éprouvons est intime et profonde, mais
laissons aux Allemands les manifestations extérieures dont nous n'avons nul
besoin pour relever un moral qui n'a pas fléchi. Nous comprenons parfaitement
que le public soit tenté d'extérioriser ses sentiments, et l'enthousiasme
avec lequel l'Hymne russe et la Marseillaise ont été acclamés à
l'Opéra-Comique est tout naturel. Seulement il faut craindre, surtout avec
l'optique spéciale du théâtre, que des exagérations ne se produisent. Le
pendant à l'exagération est le péché mignon du théâtre ; déjà on a vu hier
annoncer ou escompter un succès non encore réalisé[1]. Que se passerait-il si tous
les cinémas se piquaient de travailler à la défense nationale par des
procédés analogues ? Restons dignes dans la bonne fortune comme nous avons su
l'être dans la mauvaise. Nos amis savent ce que nous pensons d'eux ; quant aux
ennemis, continuons de les dominer de notre sang-froid. 14 juin 1916. L'idée
du Comité secret, malgré son échec initial, avait peu à peu reparu. On le
réclamait au sujet de la bataille de Verdun dont le début avait été critique.
On avait commencé par demander que cette question fût traitée devant la
Commission de l'armée par le président du Conseil et le ministre de la
Guerre, et le président de la Commission les avait même convoqués de sa
propre initiative. TERRAIN RÉSERVÉ
Il ne
nous a pas été permis hier d'exprimer une opinion sur la proposition de M.
Renaudel demandant à la Commission de l'armée de convoquer le président du
Conseil et le ministre de la Guerre pour éclaircir ce qu'on appelle l'affaire
de la bataille de Verdun. Cette opinion, la voici : elle n'a pas changé
depuis vingt-quatre heures. Nous estimions, nous continuons à estimer, que
l'heure n'est pas venue de discuter des opérations en cours d'exécution, et
que le rôle de la Commission de l'armée n'est pas de s'immiscer dans des
questions de commandement, questions techniques à propos desquelles ne doit
intervenir aucune autre considération que celle du succès militaire. Nous
ignorons si le gouvernement se prêtera à toutes les investigations qu'il
plaira à la Commission de poursuivre, nous espérons qu'il saura contenir le
zèle des curieux dans les limites au-delà desquelles commence la confusion
des attributions, des fonctions et des responsabilités, et nous partageons le
sentiment de surprise — pour ne pas dire plus — qu'ont exprimé d'eux-mêmes
plusieurs membres de la Commission en constatant que le président avait
convoqué de son propre chef M. Aristide Briand et le général Roques sans
avoir même consulté ses collègues. Le bon
sens public — et la plupart des journaux traduisent cette impression —
comprend qu'il s'agit là de choses sérieuses, avec lesquelles il n'y a pas à
badiner. Tout ce qui serait de nature à amoindrir la confiance du pays en
ceux qui commandent ses armées et qui conduisent ses destinées est également
à éviter. Si des fautes ont été commises, ce n'est pas sur la place publique
qu'on peut les peser et en tirer les conclusions nécessaires. Le haut
commandement est responsable devant le gouvernement, et le gouvernement
lui-même est responsable devant le Parlement. Tout débat public sur de
pareils sujets, d'ordre spécial et purement militaire, est inutile et
dangereux. Laissons à leur tâche, sans les en distraire par des polémiques
inopportunes et en tout cas prématurées, ceux qui sont à la peine et à
l'honneur. La censure, dont l'activité paraît parfois dépasser les bornes
requises, est dans son rôle le plus incontestable quand elle arrête les
discussions de ce genre. Peut-être trouvera-t-on qu'elle ne l'a pas fait
cette fois avec toute la décision voulue. Raison de plus pour que l'opinion
s'impose à elle-même la consigne du silence sans attendre qu'on la lui
rappelle : elle ne demande d'ailleurs pas mieux. 14 mai 1916. Le
gouvernement, devant l'insistance de la Chambre, se rangea à l'idée du Comité
secret. COMITÉ SECRET
Le
gouvernement s'est rallié à l'idée d'une séance secrète, sous réserve de
certaines précautions et restrictions dont la Commission du règlement va
dresser la liste. Autrement dit, on va chercher à réduire au minimum les
dangers de cette procédure exceptionnelle, ce qui part d'un bon sentiment.
Mais on se résigne à courir néanmoins ces dangers pour donner satisfaction à
des exigences dont quelques-unes partent peut-être d'un sentiment moins bon.
Naturellement, les promoteurs de l'idée sont bien obligés, pour cette fois,
d'accepter toutes les conditions qu'on leur propose : ayant obtenu gain de
cause sur le fond, ils feront jusqu'à nouvel ordre toutes les concessions
qu'on voudra sur la forme. S'ils peuvent acclimater la séance secrète, ils
arriveront bien à la mettre au service de leurs arrière-pensées. Mais, pour
le début, il faut se montrer accommodant. L'Humanité se donne, ce
matin, la peine bien superflue de démontrer que les séances secrètes sont
légales et prévues par la Constitution. Qui en doute ? Qui a jamais dit le
contraire ? C'est une porte ouverte à deux battants que notre confrère
enfonce avec sa grosse artillerie. La question n'est pas de savoir si cette
manière de faire est légale, mais si elle est utile ou non à la défense
nationale. Nous voyons, nous avons signalé ses inconvénients, et nul n'ose
les contester puisqu'on va édifier toute une barrière pour les conjurer ;
d'autre part, nous n'en voyons pas les avantages, car la nécessité de
renseigner le pays, en ce qu'elle a de légitime, ne sera nullement satisfaite
parce qu'on aura renseigné à huis plus ou moins clos les députés. Les
parlementaires entendent n'accorder leur confiance au gouvernement qu'avec
pièces à l'appui. Soit, mais pourquoi le pays leur accorderait-il à eux une
confiance a priori ? Il n'y est en tout cas nullement prédisposé. Il veut
bien se taire et, d'ailleurs, il ne lui est pas permis de faire autrement,
mais ce serait aller loin que de prendre son silence pour de l'admiration.
Une seule chose préoccupe l'opinion : le succès final. Et si elle se montre
parfois défiante à l'égard des stratèges de séances secrètes, c'est qu'il lui
semble, à tort ou à raison, qu'ils songent parfois à autre chose. 29 mai 1916. Le
Comité secret s'ouvrit finalement le vendredi 16 juin, non sans quelque
opposition. Il avait été voté par 412 voix contre 138. Il se termina le jeudi
22 juin par l'ordre du jour de confiance suivant voté par 440 voix contre 97 (chiffres
rectifiés). « La
Chambre, expression de la souveraineté nationale, se déclare résolue, selon
son devoir, à continuer de donner, en collaboration étroite avec le
gouvernement, une impulsion de plus en plus vigoureuse à la défense du pays.
Tout en s'abstenant strictement d'intervenir dans la conception, la direction
ou l'exécution des opérations militaires, elle entend veiller à ce que, en
vue de ces opérations, la préparation des moyens offensifs et défensifs,
industriels et militaires, soit poussée avec un soin, une activité et une
prévoyance correspondant à l'héroïsme des soldats de la République. « Constatant
que le Comité secret lui a permis de se renseigner efficacement sur la
conduite générale de la guerre, elle se réserve de recourir, si besoin est, à
la même procédure. Elle décide d'instituer et d'organiser une délégation
directe qui exercera, avec le concours du gouvernement, le contrôle effectif
et sur place de tous les services ayant mission de pourvoir aux besoins de
l'armée. « Elle
prend acte des efforts déjà faits et des engagements pris par le
gouvernement. Elle lui fait confiance pour que, l'expérience du passé aidant,
il continue, en exerçant son autorité sur tous les organes de la défense
nationale, à employer toute son énergie pour fortifier la direction de la
guerre. « La
Chambre enregistre avec satisfaction les résultats acquis par la France et
ses alliés grâce à la coordination de plus en plus étroite de leurs efforts. « Elle
salue avec émotion l'admirable ardeur des armées et des flottes de la
République et de ses alliés, et elle proclame sa foi accrue dans la victoire
du droit et de la liberté des peuples. » De cet
ordre du jour deux idées ressortaient particulièrement : l'intention de
recourir de nouveau au Comité secret, et le désir d'envoyer des représentants
de la Chambre exercer un « contrôle effectif » et sur place, de tous les
services « ayant mission de pourvoir aux besoins de l'armée ». Ce
contrôle renforcé s'expliquait peu, puisque des délégués des grandes
Commissions exerçaient déjà en permanence le rôle qu'on réclamait maintenant
pour d'autres. Elles se trouvèrent dans un grand embarras et essayèrent d'en
sortir par des combinaisons peu pratiques, comme celle que proposa d'abord la
Commission de l'armée. LES TRENTE
La
Commission de l'armée a adopté, à la faible majorité de douze voix contre
dix, les propositions de sa sous-commission concernant la nomination des
commissaires aux armées. Il y en aura trente, élus au scrutin de liste par la
Chambre, et pris dans les différents groupes, parmi les candidats désignés
par ces groupes eux-mêmes proportionnellement à leur importance numérique.
Les « Trente » auront ensuite la bonne grâce de se concerter avec les
délégués des commissions chargées par celles-ci de se livrer au même travail,
de manière à ne pas les déposséder trop cruellement de leur mission et de
leur prestige. Un seul point a été rejeté par la Commission : elle se refuse
à imposer une option obligatoire entre leur mandat de commissaire et leurs
fonctions militaires aux députés qui ont jusqu'ici continué à remplir leur
devoir sur le front. Le rapport de M. Tardieu nous fixera prochainement sur
les détails secondaires, mais nous en savons assez dès maintenant pour avoir
le droit d'émettre une opinion sur les grandes lignes de ce nouveau contrôle
aux armées. Rappelons d'abord en quels termes l'ordre du jour adopté par la
Chambre comme sanction du Comité secret s'exprimait à ce sujet : « La Chambre
décide d'instituer et d'organiser une délégation directe qui exercera, avec
le concours du gouvernement, le contrôle effectif et sur place de tous les
services ayant pour mission de pourvoir aux besoins de l'armée. » Il ne
s'agissait donc pas, dans le dessein exprimé par la Chambre, d'exercer une
immixtion déplacée dans les questions de stratégie, de direction des
opérations et de choix du haut commandement. Mais ceux qui redoutent les
empiétements brouillons auxquels une assemblée est naturellement portée, ne
peuvent s'empêcher de remarquer que les promoteurs des commissaires aux
armées leur assignent d'ores et déjà un rôle plus vaste que celui dont on
avait d'abord parlé. M. Compère-Morel, dans l'Humanité, insiste sur la
nécessité de « stimuler l'énergie de l'administration militaire, même
celle du commandement », ce qui nous paraît bien déborder le cadre
primitivement tracé. « Les commissaires, continue M. Compère-Morel, ont le
droit de tout voir, de tout entendre, de tout connaître ; il faut qu'ils
puissent se rendre où, quand et comme bon leur semble ; leurs pouvoirs doivent
être absolus et ils ne relèvent en tout et pour tout que du Parlement. »
Cette conception, qui ne nous surprend pas, ne nous rassure pas davantage.
Elle fait bon marché des deux limites où l'on se promettait d'abord de
contenir le rôle des commissaires, à savoir la non-ingérence dans la conduite
des opérations et la communauté d'action — le concours — avec le
gouvernement. C'est
là, en effet, recueil. On nous rebat les oreilles avec les commissaires de la
Convention. Mais d'abord ils relevaient, même quand ils n'étaient pas
directement désignés par lui, du Comité de Salut public, et il savait
terriblement faire respecter ses droits de pouvoir exécutif. Ensuite il faut
bien se dire que les commissaires aux armées de la Révolution sont pour bien
peu dans le succès des armées révolutionnaires. Quelques-uns d'entre eux ont
rendu des services, et ce sont justement ceux qui ont su se tenir dans leur
rôle ; d'autres, avec d'excellentes intentions, ont fait pour le moins autant
de mal que de bien ; la plupart ont eu une action franchement détestable sur
la discipline, le choix des généraux, et la marche des opérations. On pense
toujours à l'attitude héroïque de Merlin de Thionville à Mayence ou de Carnot
à Wattignies, mais que d'incapables ont compromis par leurs folles exigences
les plans les plus sages, imposé des chefs sans-culottes dont l'ineptie, en
Vendée par exemple, a causé des désastres, et envoyé à l'échafaud des
généraux malheureux dont la seule faute parfois était d'avoir sur le dos ces
mentors aussi impérieux qu'incompétents, dont l'infaillibilité n'admettait
pas d'échec... Certes,
nous ne croyons pas que « les Trente » de demain aient l'intention d'être de
petits Saint-Just ; ils n'en auraient d'ailleurs pas les moyens, et nous
sommes sincèrement convaincus qu'ils ne regrettent pas de ne pas les avoir.
Mais quand il s'agit d'un intérêt aussi grave que celui de la défense
nationale en temps de guerre, quand les Allemands « sont à Noyon », on
comprend qu'un excès de prudence soit de saison. On peut, avec la meilleure
volonté du monde, faire une besogne toute contraire à celle qu'on brûle
d'accomplir. Vouloir « tout connaître » ne rend pas nécessairement capable de
« tout comprendre ». La nervosité, l'agitation, la précipitation, sont, on
peut le rappeler sans calomnier ni attaquer personne, plus répandues dans les
milieux parlementaires qu'il ne convient pour élaborer des plans de campagne.
C'est pourquoi on nous pardonnera de continuer à croire que le légitime et
utile contrôle des Chambres gagnerait à rester un « contrôle parlementaire »,
s'exerçant par des moyens parlementaires, et s'appliquant aux actes du
gouvernement, non à ceux du commandement. 7 juillet 1916. Au
surplus le Comité secret que le Sénat avait également tenu n'avait montré
qu'une médiocre ardeur pour l'institution des commissaires aux armées. Il
avait sagement insisté sur l'œuvre accomplie par les grandes commissions
parlementaires « dont le contrôle permanent est indispensable » et écarte
ainsi par prétention la création d'un rouage nouveau. Aussi cette idée
continua-t-elle à être vivement combattue. OPINION PARTAGÉE
Sous ce
titre, M. Compère-Morel répond aux inquiétudes que nous avait inspirées sa
conception du rôle des commissaires aux armées. Nous avions relevé, entre
autres, une phrase où il insistait sur la nécessité de « stimuler l'énergie
de l'administration militaire, même celle du commandement ». Nous
avions vu là une extension dangereuse de l'ordre du jour de la Chambre, où il
était question simplement « d'exercer, avec le concours du gouvernement, le
contrôle effectif et sur placé de tous les services ayant pour mission de
pourvoir aux besoins de l'armée ». M. Compère-Morel nous répond que la phrase
critiquée se retrouve textuellement dans un article du Temps. Nous ne
demanderions qu'à partager le touchant respect que professe M. Compère-Morel
pour les opinions de notre excellent confrère, mais nous ne saurions changer
de sentiment, si confus que nous puissions être de nous trouver en désaccord
avec deux autorités aussi considérables que celle de M. Compère-Morel,
corroborée par celle du Temps. Les raisons que nous avons données ne
nous paraissent en rien infirmées par le fait qu'elles n'ont pas convaincu le
Temps et l'Humanité, si tant est que le Temps soit, en
effet, du même avis que M. Compère-Morel, ce que nous lui laissons le soin
d'éclaircir. Nous persistons à penser que le contrôle parlementaire ne peut
être bon et salutaire que s'il se tient dans les limites et sur le terrain
qui lui appartiennent, et nous croyons avoir dit pourquoi. L'intérêt de la
défense nationale, qui nous est également cher à tous, est le seul qui nous
guide et nous savons qu'il guide de même ceux qui ne partagent pas, sur ce
point spécial, nos appréhensions. Du reste, quand nous les conjurons de ne
pas se mêler des questions qui regardent le commandement et que ce dernier
seul a qualité pour connaître et résoudre, nous ne parlons pas autrement
qu'un homme dont l'Humanité ne récusera certes pas le témoignage. Que
les candidats commissaires de demain méditent cette phrase lapidaire : « Il
n'y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent. » Elle est de
Saint-Just. 11 juillet 1916. LES COMMISSAIRES AUX ARMÉES
La
Commission de l'armée a entendu hier M. Briand au sujet de l'organisation de
la délégation chargée d'exercer le contrôle parlementaire aux armées. Cette
audition semble se produire un peu tard, alors que les résolutions de la
Commission sont déjà arrêtées et que le rapport de M. Tardieu est même
distribué. La Commission paraît n'avoir songé qu'après coup à la clause de
l'ordre du jour terminant le Comité secret, clause qui stipule formellement
que tout ce travail d'organisation devait se faire « en collaboration étroite
avec le gouvernement ». Cet oubli est d'autant plus regrettable que la
Commission a dû renvoyer, après avoir entendu M. Briand, les points en litige
à sa sous-commission du personnel, dans l'espoir qu'un texte transactionnel
pourra être trouvé et adopté d'ici mardi, ce qui n'est pas certain. Pour
aller plus vite, il est probable qu'on a plutôt perdu du temps. La grosse
difficulté, M. Briand l'a montré tout de suite, c'est de concilier le
contrôle actuellement existant des commissions avec le contrôle futur de la
nouvelle délégation. Le rapport de M. Tardieu trahit sur ce point un grand embarras,
et l'article 5, qui essaye d'arranger les choses, manque évidemment de clarté
et de simplicité. Il n'arrive pas à supprimer les doubles emplois, tout au
plus cherche-t-il à les combiner. Pour ne pas dessaisir les commissions, il
prévoit que leurs représentants pourront se joindre aux délégués et jouir des
mêmes prérogatives sur le front, de même que les membres de la délégation
pourront collaborer avec les commissions dans les régions de l'arrière et de
l'intérieur. De plus, les rapports des commissions seront communiqués à la
délégation et les délégués pourront être entendus par les commissions. Il est
difficile de prétendre que tout cela soit un chef-d'œuvre de méthode. On sent
l'embarras d'un constructeur qui ajoute un nouveau rouage à sa machine, et à
qui on impose l'obligation de ne pas toucher aux anciens. Il sera difficile
de résoudre élégamment un problème aussi mal posé. Et que dire de l'amendement
de M, Cels tendant à instituer un Comité secret obligatoire tous les trois
mois pour entendre communication des rapports des commissaires et les
discuter ? Tout s'enchaîne : dès qu'une assemblée sort de son rôle naturel et
utile, elle se heurte à tous les obstacles que lui signalaient en vain les
observateurs de sang-froid. Le Sénat s'en est rendu compte à temps. Si
c'était à recommencer, la Chambre s'embarquerait peut-être moins légèrement
dans cette galère. 14 juillet 1916. La
question vint finalement à la Chambre où elle fut l'objet d'un long débat. AUTOUR D'UN MOT
Le
débat sur les commissaires aux armées tourne autour d'un mot. C'est pourquoi
le public, qui ne s'attache avec raison qu'aux réalités, se désintéresse de
ce qui passionne Une partie de la Chambre. Pour M. Tardieu, M. Renaudel et
les partisans du système proposé, il faut, avant tout, que les « délégués »
soient la « représentation directe » de la Chambre. Le reste est secondaire.
Ils passent sur l'inconvénient incontesté de créer un double emploi en
superposant une délégation aux commissions existantes, sans d'ailleurs
déposséder celles-ci de leur droit imprescriptible de contrôle. La «
représentation directe » prime tout, répond à tout, dispense de tout
raisonnement, c'est la « tarte à la crème » du moment. Au fond, la Chambre
sent fort bien qu'on lui propose quelque chose qui ressemble fort à une
sottise. L'accueil fait au contre-projet de M. Bourély en est la meilleure
preuve. Ce contre-projet, fort bien présenté par son auteur et soutenu avec
beaucoup de sens politique par M. Léon Nérel, consistait à investir les
commissions existantes, par un vote, de la mission réclamée pour des délégués
nouveaux. M. Bourély acceptait même de soumettre à une réélection préalable,
si l'on y tenait, les commissions en cause, conformément au contre-projet de
M. Briquet. Tout cela était parfaitement raisonnable, donnait une excellente
base de transaction, et la Chambre l'a fort bien senti. C'est à neuf voix
seulement que la motion Bourély a été rejetée. Elle a rallié la majorité de
ceux qui s'étaient prononcés pour l'ordre du jour du 22 juin ; car on
retrouve parmi ceux qui ont voté contre elle tous ceux qui avaient voté
contre l'ordre du jour dont on cherche présentement à tirer la conclusion
pratique. M. Bourély a donc eu pour lui la majorité du 22 juin. Il a eu
aussi, ce qui est encore plus significatif, la majorité de la Commission de
l'armée, au nom de laquelle parlait le rapporteur, car 28 membres ont voté
pour sa motion, et 27 seulement ont voté contre. Croire après cela que la
Chambre adoptera un système dont les dangers lui crèvent les yeux, pour
rester fidèle à un mot, ou pour mieux dire à l'interprétation judaïque d'un
mot, ce serait lui faire injure et douter de son ferme désir de faire œuvre
utile. On ne lui demande pas de se déjuger[2], mais de ne pas tout sacrifier
à un préjugé verbal. 23 juillet 1916. LES COMMISSAIRES AUX ARMÉES
La
Chambre continue à dévider péniblement l'écheveau qu'elle a un peu
inconsidérément embrouillé. A l'idée juste du contrôle parlementaire, lequel
s'exerce depuis le début de la guerre par l'intermédiaire normal des
commissions compétentes, la Chambre a voulu superposer l'idée malencontreuse
d'un contrôle « direct » sur le même terrain, exercé par des délégués
supérieurs, représentants directs des représentants du pays. Cette
conception, qui consistait à organiser le double emploi et la confusion
inévitablement liée à ce double emploi, n'a pas résisté à la discussion. On
en est venu, après avoir vainement essayé d'y échapper, au seul système à peu
près raisonnable, c'est-à-dire à un système qui, au lieu d'annihiler les
commissions intéressées ou de les frapper tout au moins d'une sorte de
suspicion, les associe à ce nouveau contrôle d'une façon plus ou moins
directe. Le système voté hier donne aux commissions de la guerre, du budget,
de la marine et de l'hygiène le droit de présenter les candidats commissaires
au choix de la Chambre, à raison de deux candidats pour un à élire. C'est une
combinaison qui ne satisfait pas toutes les ambitions, mais qui laisse du
moins aux compétences déjà reconnues et éprouvées des chances spéciales de
continuer' leur œuvre. Mais, au moment où tout paraissait fini, un coup de ;
théâtre a tout remis en question. M. Delahaye a proposé et fait adopter un
amendement déclarant inéligible tout député mobilisé. Il est difficile, en
effet, qu'un militaire, fût-il par ailleurs député, puisse juger, contrôler
et, à l'occasion, dénoncer ses chefs hiérarchiques. La difficulté est si
manifeste que la Commission avait d'abord songé à la mesure même dont M.
Delahaye a repris l'idée. Mais il y a, paraît-il, près da 200 députés
mobilisables : leur exclusion complique, ou plutôt simplifie étrangement, le
choix des commissaires. Si l'on n'exclut, pour la commodité, que ceux qui ont
réellement servi et qui prétendent continuer à remplir leur devoir militaire,
on crée un avantagé à ceux qui ont cru préférable de rester à leur banc, —
avantage que ne comprendrait certes pas l'opinion. L'embarras est grand,
comme on le voit. La Commission, visiblement désemparée, a tout de suite
demandé une seconde délibération, et elle va chercher aujourd'hui à replâtrer
l'édifice chancelant de son projet de loi. Pour le moment, il n'y a plus rien
de fait. Il va sans dire que beaucoup des dispositions adoptées en première
lecture seront revotées sans débat, mais encore faut-il que la contradiction
finale soit résolue. Le
malaise qui se trahit par toutes ces tergiversations n'est pas dû, comme l'a
dit M. Renaudel, à la tiédeur du gouvernement pour l'institution des
commissaires, il est dû bien plutôt au vague qui plane sur cette institution
elle-même, parce que ses promoteurs sont guidés par les souvenirs du passé
plus que par les besoins du présent. Or, la Révolution, sur laquelle on
prétend se modeler, « n'est pas dans les gestes extérieurs », suivant la
remarque fort juste de M. Briand. Le pays, avec son calme et ferme bon sens,
pense de même, et les hommes d'État pratiques n'ont jamais pensé autrement. «
Toutes nos discussions, disait déjà Danton, ne tueront pas un Prussien. » Et
c'est cela qui compte. 27 juillet 1916. Les
commissaires aux armées ont vécu, et l'organisation du contrôle parlementaire
n'en souffrira pas. Cette conception, malgré le talent et la ténacité que ses
promoteurs ont déployés pour lui faire prendre corps, n'était pas viable.
Elle avait d'abord séduit un certain nombre de députés par le côté romantique
et théâtral que lui donnaient les souvenirs de la Révolution, mais à la
réflexion il a paru de plus en plus évident que le contrôle parlementaire ne
pouvait gagner à s'exercer par des moyens extraordinaires alors que les
organes normaux suffisent parfaitement à l'assurer. Créer de gaieté de cœur
un double emploi et des tiraillements inévitables entre les grandes commissions
et la grande délégation était, pour le moins, une imprévoyance. Rien de tel
n'existait d'ailleurs à l'époque révolutionnaire, où l'autorité du Comité de
Salut public s'affirmait « une et indivisible » comme la République
elle-même. Le contre-projet de M. Chaumet, reproduction approximative de
l'amendement de M. Bourély, a presque sans combat triomphé du système confus
et compliqué de la Commission, et nous sommes certains que ceux dont les
idées n'ont pas prévalu ne seront pas longtemps à reconnaître qu'on leur a
rendu service en les dispensant d'avoir à les appliquer. Somme
toute, on en revient au régime parlementaire, et il est assez curieux de
constater qu'on accusait de mauvaises intentions contre lui ceux qui, en
réalité, l'ont défendu contre des innovations antiparlementaires. Les
commissions compétentes vont s'acquitter de leur devoir professionnel avec
une efficacité accrue par le mandat solennel que leur a conféré l'Assemblée ;
leurs délégués auront un surcroît de facilités pour accomplir leur mission,
et la Chambre sera saisie de leurs conclusions « au moins une fois par
trimestre », ce qui est de nature à rassurer ceux qui craignent que certains
rapports ne s'attardent exagérément dans le sein des commissions. Qui
pourrait prétendre que le contrôle parlementaire ne sera pas ainsi pourvu des
moyens d'action nécessaires et suffisants qui lui conviennent ? «
Plaçons-nous en face des réalités », a dit M. Chaumet. C'est ce que la
Chambre a fini par faire et c'est ce que le pays attendait d'elle. Nous ne
pouvons que l'en féliciter. Ce qui risque de rendre impopulaire le régime
parlementaire, — impopularité qui serait pleine de danger, — ce n'est pas son
fonctionnement régulier et son action légitime, c'est l'agitation brouillonne
et stérile dont il donne parfois le fâcheux spectacle alors que le pays en
donne un tout opposé. C'est pourquoi les amis du régime parlementaire
enregistrent avec soulagement l'issue raisonnable de ce débat sur les «
commissaires aux armées ». Les commissaires aux armées, seront les membres
des commissions ad hoc, ce qui est conforme au bon sens comme à l'étymologie. Il est
vrai qu'un projet de résolution de M. Emile Constant, adopté aussitôt après,
demande au gouvernement de « prendre les mesures nécessaires pour que tous
les députés puissent circuler librement, à leurs risques et périls, dans
toute la zone des armées où la population civile est admise à résider ». Le
président du Conseil s'est déclaré tout disposé à donner satisfaction à ce
vœu « dans la mesure où les obligations de la situation militaire n'y feront
pas obstacle ». Cette restriction est trop indiquée pour que les intéressés
s'en formalisent. Chacun comprend le désir qu'éprouvent les mandataires du
peuple de se tenir en contact avec leurs électeurs devenus soldats. Mais ce
désir ne peut aller jusqu'à contrarier ou rendre plus difficile la tâche de
ces mêmes soldats, électeurs d'hier et de demain. Chacun est juge de ses
intérêts, à condition que ceux du pays passent avant tout. Or, le pays
demande au gouvernement de lui donner la victoire, et au Parlement de veiller
à ce que tout soit mis en œuvre pour ce résultat. Il applaudit des deux mains
tout ce qui est fait dans cet ordre d'idées, et condamne sans merci tout ce
qui paraît égoïstement s'en écarter. 29 juillet 1916. Il ne
restait plus qu'à partir en vacances. C'est ce que fit sagement le Parlement. LES VACANCES DU PARLEMENT
Le
Parlement prend six semaines de vacances. L'an dernier, il n'en avait voulu
prendre que trois. Écartons tout de suite les plaisanteries faciles et hors
de saison que provoque généralement, en temps ordinaire, le départ — comme
aussi la rentrée — des deux Chambres, et spécialement de la Chambre basse.
Nul. ne reprochera à la Chambre le repos qu'elle s'accorde, après dix-neuf
mois de séances presque ininterrompues, et, d'autre part, il y aurait
injustice à prétendre qu'elle ne fait œuvre utile que le jour où elle décide
de s'en aller. Ce que le pays reproche à la Chambre, ce n'est pas de vouloir
jouer son rôle, — qui est considérable et essentiel, — c'est de le négliger
trop souvent pour essayer d'usurper celui qui appartient au pouvoir exécutif.
Nul ne songe à paralyser ou à restreindre le contrôle normal des deux
Chambres sur les actes du gouvernement, mais le public proteste avec
impatience quand ce contrôle prétend s'exercer directement sur les actes du
commandement. C'est au nom des principes parlementaires qu'il faut
constamment remettre certains parlementaires à leur place, et quand la
Chambre, comme il est arrivé finalement dans l'affaire des commissaires aux
armées, écoute la voix du bon sens et de la vérité constitutionnelle, le
public ne lui ménage pas son approbation. Le départ de la Chambre a surtout
pour avantage de laisser aux ministres le temps de réfléchir et de
travailler. Il est évident que le plus clair de leur temps et de leur
activité est consacré, durant les sessions, à assister aux séances des
Assemblées et des Commissions — sans compter les semaines entières dévorées
par les deux Comités secrets. Il y a là un inconvénient dont il est
impossible de n'être pas frappé. Nous le constatons sans aucune mauvaise
intention, nous reconnaissons volontiers qu'il est impossible qu'il n'en soit
pas un peu ainsi puisque le contrôle du Parlement sur le gouvernement ne
saurait fonctionner sans explications, mais on nous permettra de croire qu'il
y a tout de même excès et que les ministres sont parfois mis sur la sellette
pour des enfantillages. Qu'on se rappelle le mot lassé du général Gallieni,
interpelle à propos des débitants de Marseille : « Vous me faites faire un
métier qui n'est pas le mien. » Un trop grand nombre de députés éprouvent le
besoin de se faire remarquer par des critiques, par des questions, par des
interpellations, destinées beaucoup plus à témoigner de leur zèle qu'à être
Utiles à la défense nationale. Tout cela s'adresse à l'électeur ;
malheureusement, c'est le pays qui fait les frais de cette publicité. Par
contre, dès qu'il s'agit de questions capitales, mais ingrates, la Chambre
montre beaucoup moins d'activité. Tout le monde veut donner des conseils
stratégiques aux généraux, mais s'il s'agit d'assurer les ressources
budgétaires nécessaires à la guerre, — ce qui est l'attribut primordial de la
Chambre, — l'activité parlementaire n'a plus rien de dévorant. De tous les
projets financiers présentés par M. Ribot pour obtenir un relèvement
d'impôts, rien n'a survécu que le relèvement des droits sur l'alcool et la
limitation provisoire du privilège des bouilleurs de cru. Le reste a été
écarté sans débat, sous prétexte que le temps manquait pour l'étudier à
propos des douzièmes provisoires. Cet enterrement s'est d'abord dissimulé
sous la forme d'un ajournement. Ce qui n'avait pu être examiné pour la fin de
juin devait l'être pour la fin de juillet au moment du vote des « quatre
vieilles », c'est-à-dire des quatre contributions directes. M.
Ribot a bien compris — trop facilement même à notre gré — l'ironie et
l'inanité de ce billet de La Châtre : il n'a plus fait la moindre tentative
pour reparler de ses nouveaux impôts à l'échéance qu'on lui avait indiquée.
Ils ont disparu comme dans une trappe, et nul ne sait quand ils reparaîtront.
Il n'en pourra être, question pour les douzièmes du quatrième trimestre,
puisque la session ne reprend que le 12 septembre, et nous serions bien
surpris et bien heureux si l'on aboutissait à quelque chose de sérieux pour
la fin de l'année. Au lieu de voter des ressources certaines et immédiates,
on attend le vote hypothétique d'un nouvel impôt sur les revenus. Et pourtant
il s'agit là d'une question urgente autant qu'essentielle ; il est
inadmissible, au point de vue financier, qu'on continue à demander tout à de
nouveaux emprunts, sans même en assurer le service, et il est humiliant, au
point de vue moral, de paraître reculer devant les sacrifices d'argent, alors
que le pays supporte sans fléchir tous les sacrifices de sang. De tous les
pays belligérants, nous sommes le seul à conserver cette peu fière attitude. Cette
pusillanimité de la Chambre en face des grands devoirs qui lui incombent,
cette peur naïve de mécontenter l'électeur en touchant au contribuable, c'est
cela que le public reproche à la Chambre actuelle. Il la trouve inférieure à
la situation ; il constate avec regret que la préoccupation de la réélection
continue à l'emporter sur toute autre dans l'esprit de beaucoup de nos
arrondissementiers, il estime en un mot que la Chambre n'est pas à la hauteur
du pays qu'elle représente. A qui la faute ? Pas à ceux en tout cas qui
poussent la Chambre aux résolutions viriles, qui lui conseillent sans cesse
de s'inspirer uniquement, de la défense nationale, qui cherchent à faire
d'elle, non pas une Convention que les circonstances ne réclament pas, mais
une bonne et honnête « Assemblée nationale », communiant avec la
nation dans un sentiment supérieur d'abnégation et de renoncement aux petites
vanités et aux mesquines ambitions. Si les députés en vacances tâtent le
pouls à l'opinion, ils n'y trouveront qu'un peu de fièvre, celle du bien
public : puissent-ils la contracter par une salutaire contagion ! 30 juillet 1916. |