LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME DEUXIÈME. — MARS 1916 - SEPTEMBRE 1917

 

CHAPITRE PREMIER. — LE PRINTEMPS DE 1916.

 

 

Les intellectuels à la guerre. — Conférence interalliée à Paris. — Les affaires d'Orient. — L'esprit de guerre. — L'affaire du Sussex.

 

LES questions d'intérêt matériel ne sont ni négligeables ni secondaires. Néanmoins tout le monde comprend que dans une guerre où sont aux prises deux principes, les préoccupations morales jouent un rôle de premier rang. C'est ce qui explique l'abnégation et le dévouement dont firent preuve les intellectuels et artistes de tout ordre, et notamment la belle jeunesse des écoles, qui fut cruellement décimée sans réclamer aucune restriction de sacrifices.

 

LA JEUNESSE INTELLECTUELLE ET LA GUERRE

M. Painlevé a très opportunément profité de la matinée donnée hier au profit de l'hôpital de l'École normale supérieure pour faire justice d'un préjugé populaire. C'est le « préjugé qui veut que les hommes d'étude soient mal préparés aux vertus du soldat ». Certes, les hommes d'étude — les « intellectuels », pour employer un terme qui a singulièrement gagné depuis dix-neuf mois — ne sont, en temps de paix, ni des matamores, ni des conquérants en chambre. Ils n'enfourchent pas une selle d'ordonnance pour écrire, comme celle qu'on a retrouvée dans le cabinet de travail de l'Achilléion. Ils savent le prix de la paix : ils savent que le progrès de la pensée, de la science et de la civilisation s'accommode mal du tumulte des obusiers, ils savent de quelles souffrances une guerre même heureuse est nécessairement accompagnée. Mais ils savent aussi, pour l'avoir lu dans Juvénal, qu'il ne faut pas sacrifier au désir de vivre les raisons de vivre, ils savent que l'histoire de l'humanité ne se déroule pas comme une idylle, parce qu'il y a des forces malfaisantes dont le triomphe correspond à des abaissements de la conscience universelle et à des régressions vers la barbarie. Et c'est pourquoi, l'heure venue, ils n'hésitent pas à quitter leur calme et laborieuse retraite pour courir à leur rang. Ceux mêmes qu'on croyait cantonnés dans la Tour d'ivoire, sont les premiers à en descendre et à donner l'exemple de l'abnégation sereine et de l'héroïsme discret.

Nous assistons en ce moment à ce spectacle, et l'École normale est devenue soudain, sans effort, comme par une sorte de prolongement naturel de son rôle éducateur, une pépinière de soldats. Ce n'est pas en vain — nous l'avons toujours affirmé quand les études classiques ont été menacées — que toute une jeunesse est en contact étroit et quotidien avec les fortes traditions de la liberté antique. Le flambeau d'Athènes et de Rome n'éclaire pas seulement la route du beau, mais aussi celle du devoir. Les normaliens — et nous ne séparons pas d'eux dans notre hommage les lettrés, les savants et les artistes qui n'ont pas passé par la rue d'Ulm — n'ont jamais rendu à la vertu de la culture classique un témoignage plus éloquent que celui de leur sang. M. Painlevé a donné la liste de leurs pertes, la liste aussi de leurs récompenses. Il faudra, dans la salle des Actes de la rue d'Ulm, inscrire sur les tables de marbre, en face des membres de l'Institut, les noms des cités à l'ordre du jour et des morts au champ d'honneur. Ces deux listes sont longues, car on ose à peine rappeler que sur 940 normaliens partis au front, 115 étaient tués au 1er janvier[1], 18 disparus, 99 blessés et 24 prisonniers. Le chiffre des indemnes est significatif et impressionnant. Non seulement un pareil chiffre se passe de commentaire, mais il est à lui seul un commentaire, « en marge des vieux livres ».

6 mars 1916.

 

La Sorbonne rendit un témoignage non moins touchant aux intellectuels morts à l'ennemi en conférant le titre posthume de docteur ès-lettres à un candidat tué à la veille de la soutenance.

 

HOMMAGE

L'hommage rendu hier en Sorbonne à la mémoire d'un candidat tué à l'ennemi au moment de soutenir sa thèse de doctorat, a été ce qu'il devait être, à la fois très simple, très digne et très noble. Les intellectuels, et particulièrement les universitaires, ont payé un lourd tribut à cette guerre pour laquelle leurs, préoccupations habituelles ne semblaient pas les avoir préparés. Ils ont montré la valeur morale de la forte éducation classique dont ils sont, par définition, les plus complets représentants. Sans forfanterie, sans panache, ils ont fait leur devoir avec un raffinement de conscience et de délicatesse qui apparaît dans les lettres d'adieu de ceux qui ont succombé. « Ne vous attachez pas trop à moi », écrivait un des plus jeunes à sa famille à la suite d'un assaut dont il pensait ne pas revenir, et dont il n'est pas revenu. « Ne nous pleurez pas trop », écrivait un autre, avec le même pressentiment. Et tous ont continué jusqu'au bout, dans la tranchée, à songer à leurs études, à leurs travaux, à leurs élèves. C'est dans son abri, à six pieds sous terre, que le sous-lieutenant Masson corrigeait les épreuves de sa thèse, de cette thèse sur laquelle la Faculté a déposé le diplôme de docteur comme furent déposées sur le cercueil de Duguesclin les clefs de la citadelle dans laquelle il ne devait pas entrer. Ce « labeur plein de sérénité, achevé dans le tumulte des combats », devait être le point de départ d'une brillante carrière, il en est le couronnement. Que de colonnes brisées dans le cimetière de la rue d'Ulm !

13 mai 1916.

 

Ce printemps de 1916 qui voit la grande attaque allemande sur Verdun, commencée le 22 février, et marquée le 26 par la prise du fort de Douaumont, nous ménage une compensation. C'est le moment où le Portugal, vieil allié de l'Angleterre, entre dans la lutte (9 mars). Il avait réquisitionné les bateaux de commerce allemands internés dans ses ports, mesure que le gouvernement allemand considéra comme « créant l'état de guerre ». Mais plus le nombre des alliés s'accroissait, plus la cohésion entre eux était difficile à assurer. M. Briand avait fait en Italie au mois de février, avec MM. Léon Bourgeois et Albert Thomas, un voyage qui n'avait pas été inutile.

On y prépara la participation de l'Italie à la conférence des Alliés qui devait avoir lieu à Paris au mois de mars. Cette conférence fut aussi précédée par l'arrivée à Paris du prince héritier de Serbie qui exerçait la régence vu l'état de santé du vieux roi Pierre, état de santé que les fatigues de la douloureuse retraite à travers l'Albanie, en plein hiver, avaient achevé de compromettre.

Le prince Alexandre de Serbie arrivait à Paris (21 mars) presque en même temps que le général Cadorna, généralissime de l'armée italienne.

 

LA RÉCEPTION DU PRINCE DE SERBIE

Paris a fait au prince héritier de Serbie l'accueil magnifique qui lui était dû. L'heure n'est pas aux manifestations théâtrales, et ce n'est pas un spectacle de fête que le chef de l'héroïque armée serbe attendait de nous. La Serbie, après avoir poussé la résistance jusqu'au miracle, a connu les pires souffrances de l'invasion. Son armée eu retraite à travers un pays d'épouvante a gravi tous les degrés du calvaire sans perdre confiance en elle-même et sans jamais douter des réparations de l'avenir. Le jeune prince dont tout Paris acclame l'indomptable vaillance est le premier soldat d'un peuple dont les vertus militaires ne craignent aucune comparaison. Les acclamations qui ont salué son arrivée parmi nous ne sont que justice, mais, elles partent du fond du cœur. Nous savons ce qu'est la guerre actuelle, nous savons les sacrifices qu'elle exige, nous savons de quels efforts la victoire est le prix. Ceux qui en sont restés à la légende d'un Paris léger et frivole, incapable de comprendre les grandes choses et de partager délicatement les grands sentiments, ne le reconnaissent plus sous cet aspect sérieux, froidement réfléchi, qui est d'ailleurs celui de la France entière.

Si la Serbie avait besoin d'un réconfort autre que la conscience de sa valeur propre elle le trouverait dans les manifestations unanimes des Alliés, dont les Parisiens n'étaient hier que les interprètes. Ce petit peuple au grand cœur ne manquera pas ses destinées. Si l'éloignement, l'indécision sur les moyens d'action et une répugnance honorable à supposer de trop vilaines choses ont empêché les Alliés d'intervenir à temps, du moins les erreurs initiales ont été loyalement reconnues et fermement corrigées. La libération et la réparation viendront pour la Serbie comme pour tous les autres pays envahis. Le prince héritier pourra constater chez nous comme chez les siens la même certitude tranquille dans la victoire finale et la même volonté de l'obtenir par une ténacité que les échecs passagers ne sauraient entamer. Ce ne sont ni des phrases ni des illuminations que réclame la situation actuelle, et nous laissons à d'autres ces témoignages enfantins d'une satisfaction qui ne s'affiche avec tant d'intempérance que par besoin de combattre une croissante inquiétude. Notre alliée serbe peut compter sur nous, comme nous comptons sur son incomparable armée, maintenant sauvée et prête à reprendre, dans la campagne commune des Civilisés, le cours de ses légendaires exploits

23 mars 1916.

 

LES TOASTS

Les toasts prononcés hier par le Président de la République et par le prince héritier de Serbie sortent manifestement de la cordiale banalité qui caractérise d'ordinaire, par la force des choses, ce genre oratoire. De même l'attitude du public n'a rien de commun avec la sympathique Curiosité qui accueille en temps de paix les souverains qui sont nos hôtes officiels. Il s'agit en ce moment de sentiments profonds et agissants, dont les manifestations réfléchies ont une valeur positive et pratique. Quand M. Poincaré atteste notre ferme résolution de « ne pas séparer notre cause de celle de nos alliés et de nos amis », il ne s'agit ici d'une formule vaine ni d'une politesse diplomatique. Tout le monde comprendra, même dans le camp ennemi, que toute hypothèse de fissure dans le bloc des Alliés est une fois de plus rejetée avec le dédain qu'elle mérite. Les compliments que nous prodiguons à l'héroïsme des Serbes et aux efforts faits par leur gouvernement pour éviter la guerre où « la fourberie » austro-allemande entendait les acculer ne sont pas des compliments de condoléances. Les poignées de main échangées dans les tragiques circonstances que traverse le peuple serbe sont des poignées de main viriles et loyales qui consacrent et renforcent les engagements réciproques. La Serbie sera libérée, rétablie dans son indépendance et sa pleine souveraineté nationales, restaurée sur les bases solides et larges que l'héroïsme, mis au service du droit, est en train de poser.

Le prince Alexandre a souligné, en termes dont la délicatesse nuancée est un charme pour l'esprit comme pour le cœur, la spontanéité généreuse des sympathies populaires qui ont salué son arrivée. Il a rappelé, avec une modestie" qui convient aux vaillants, l'effort surhumain accompli par ses compagnons d'armes, « Nous avons la fierté de croire que nous n'avons pas démérité de nos grands alliés et amis. » Dans une occasion analogue, alors que la victoire n'avait pas répondu non plus au courage et au bon droit, l'orateur athénien criait à ses compatriotes : « Non, vous n'avez pas failli ; j'en atteste les morts de Marathon et de Salamine. » Les champs de bataille que les Serbes ont arrosés de leur sang méritent de rester aussi célèbres que ceux où la civilisation antique luttait contre les barbares d'alors. Eux non plus n'ont pas failli ; ils n'ont failli ni à leur passé, ni à leur mission, et le prince régent a parfaitement interprété la pensée du peuple parisien dont l'hommage ne visait pas seulement « le présent » de la Serbie, mais aussi son « avenir ». Et, par-delà le héros rayonnant d'aujourd'hui, nos acclamations n'oublient pas « le combattant de 1870 dans l'armée de la Loire », le « roi-soldat », le glorieux vétéran, dont la main ne peut plus tenir l'épée mais reste cramponnée au drapeau.

Nous ne ferons ni au Président ni au prince l'injure de comparer leurs paroles à celles que l'empereur d'Allemagne et le roi de Bulgarie échangeaient naguère à Sofia. A l'Elysée, ce ne sont pas deux complices qui se congratulent du succès d'un mauvais coup perpétré en commun, tout en surveillant jalousement leurs convoitises réciproques. La force des Alliés est justement de pouvoir parler sans réticences égoïstes, puisqu'aucun ne cherche à exploiter ses associés. C'est en vain que les naïves manœuvres de l'ennemi essayent de répandre des nuages asphyxiants sur les intentions des uns ou des autres. Les fautes commises dans le passé sont reconnues de bonne, foi et réparées en toute franchise ; de jour en jour, les obscurités de la situation se dissipent ; celles mêmes qui n'ont jamais existé que dans la cervelle illusionnée de nos adversaires donnent lieu à d'implacables précisions. Hier encore, au Parlement italien, le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères a fait justice, en quelques mots tranchants, de rumeurs sans fondement qu'on essayait de propager au sujet de l'attitude de l'Italie envers la Belgique. En donnant son assentiment[2] à la déclaration de Londres par laquelle, la France, l'Angleterre et la Russie ont fixé, comme base préalable de toute paix, l'indépendance politique et économique de la Belgique, l'Italie a parfaitement et nettement fait sienne cette déclaration. Il n'y a et il n'y a jamais eu sur ce point la moindre équivoque, non plus que sur l'indemnité à laquelle a droit la Belgique pour les dommages qu'elle a subis.

Il faut que l'Allemagne et ceux qui l'ont suivie se résignent à en prendre leur parti. Ils n'échapperont par aucune porte dérobée à la responsabilité effective de leurs actes. Et ce qui est vrai pour la Belgique ne l'est pas moins pour la Serbie. C'est faire aux grandes puissances de la Quadruple Entente le plus sanglant outrage que de les croire capables de sacrifier les autres. Que de telles arrière-pensées paraissent possibles aux dirigeants de l'Allemagne, il n'y a pas trop à s'en étonner. C'est qu'ils nous mesurent à leur aune morale. Mais la guerre actuelle est justement faite et sera poursuivie jusqu'au bout pour que le droit, la justice, le respect de la parole donnée, la religion des traités rentrent en honneur et reprennent place dans les relations internationales. C'est le fond de ce grand conflit, et c'est ce qui en fait à la fois la noblesse et le côté tragique.

24 mars 1916.

 

La conférence des alliés s'ouvrit le 27 mars au ministère des Affaires étrangères. La France, la Belgique, la Grande-Bretagne, l'Italie, le Japon, le Portugal, la Russie, la Serbie y étaient représentés. Pour la première fois l'ensemble de la politique militaire était étudié par un conseil unique de tous les alliés.

 

LA CONFÉRENCE

Un secret, que nul ne trouvera trop rigoureux, plane sur les délibérations de la Conférence des Alliés. Mais l'intérêt passionné que la presse du monde entier attache au seul fait de sa réunion est une preuve des grands résultats qu'il est permis d'en attendre. Il n'y a pas un seul exemple dans l'histoire d'une aussi solennelle et aussi imposante réunion de peuples alliés, désireux de préciser et de renforcer leur action commune. Des résolutions qui vont être prises et de l'énergie avec laquelle elles seront mises en pratique dépendent, au moins pour les générations actuelles, les destinées de la planète. Par elles-mêmes et par leurs dépendances coloniales, les puissances appelées à siéger aujourd'hui au quai d'Orsay représentent plus de la moitié de la population du globe. Elles représentent encore davantage au point de vue de la civilisation et de la richesse ; c'est donc le patrimoine matériel et moral de la meilleure partie de l'humanité qui est en question. Les plus grandes crises du passé paraissent des jeux d'enfant auprès de celle à laquelle nous avons le tragique privilège de participer. C'est là une idée fondamentale qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on raisonne sur une situation sans précédent.

De tels événements dépassent fatalement, par leur immense complexité, les hommes même éminents à qui revient la tâche redoutable de les conduire. Les fautes qui ont été commises — et dont les Alliés n'ont pas eu le monopole — sont dues, au moins en une certaine mesure, à ce caractère disproportionné, surhumain, que revêtent les péripéties de ce drame dont les acteurs et les actes ont pour théâtre l'univers. C'est une raison de plus pour ne rien négliger de ce qui peut en éviter le retour. De loyaux et fréquents échanges de vues sont assurément de nature à nous épargner de nouvelles erreurs. Sans doute les paroles ne sont rien et ne créent rien par elles-mêmes, mais quand elles ont un but, quand elles répondent à une claire notion des réalités, quand elles traduisent une volonté identique d'aboutir, elles sont le prélude nécessaire de toute action coordonnée et efficace. De même que l'Union sacrée s'est formée dans chaque pays à l'appel des voix qualifiées de chaque parti, de même se formera de plus en plus l'Union sacrée entre alliés par l'épuration des mesquines arrière-pensées, des médiocres ambitions égoïstes qui entravent trop souvent, dans le cours ordinaire de la vie internationale, les élans du cœur et les bons mouvements de l'instinct fraternel. La Conférence de Paris doit mobiliser les grands sentiments, c'est-à-dire les forces morales, en même temps que les forces matérielles.

Nous vivons un de ces moments où la suprême habileté est de répudier les petites habiletés. La cause que défendent les Alliés est non seulement la cause propre et l'intérêt légitime de chacun d'eux, mais aussi la cause commune et les intérêts solidaires du monde civilisé. C'est même l'essentielle différence entre les deux groupements qui sont aux prises. L'un ne travaille que pour assouvir sa soif de domination et de conquêtes, et son triomphe serait l'asservissement du monde — y compris les neutres provisoires — à une hégémonie militariste et féodale. L'autre, sans oublier que l'étendue des sacrifices et des pertes exige à proportion des compensations pour le passé et des garanties pour l'avenir, n'oublie pas qu'il y a des principes généraux de morale et de justice que notre victoire fera triompher et qu'elle s'honorera de respecter. Ce n'est pas pour se partager le bien d'autrui que les représentants des huit nations alliées se sont donné rendez-vous : c'est pour assurer à chacun son droit, pour garantir aux plus forts comme aux plus faibles la liberté de vivre sur la foi des traités leur vie nationale, pour restaurer en un mot la paix de l'Europe et du monde sur la base du respect mutuel des règles de la justice et de l'honneur.

Quand nous disons que nous combattons pour un idéal, que nous combattons pour que le règne de la force ne nous ramène pas à l'époque des Huns, — avec, en plus, l'horrible perfectionnement des moyens de destruction, — tout cela n'est pas un vain mot. Nous rendons justice au travail, à la méthode, au courage de nos ennemis, mais' nous déplorons — et nous voulons empêcher — que ce travail, cette méthode et ce courage soient mis indéfiniment au service d'un besoin mégalomane de tout écraser sous la botte. Le jour où l'opinion publique en Allemagne s'éveillera aux vérités élémentaires qui sont le fondement de la civilisation, les Alliés seront les premiers à s'en féliciter, mais on leur permettra de ne pas se faire d'illusions et surtout de ne pas prendre pour un changement d'esprit en Allemagne les vagues signes d'hésitation que commencent à esquisser ceux qui n'ont là-bas ni part au gouvernement ni action sur le gouvernement. La Conférence des Alliés fera, nous n'en doutons pas, œuvre sérieuse, féconde et complète ; puisse cette œuvre porter bientôt ses fruits.

29 mars 1916,

 

Les délibérations avaient été secrètes ; mais le texte des résolutions adoptées fut publié en ces termes :

I. — Les représentants des gouvernements alliés, réunis à Paris les 27 et 28 mars 1916, affirment l'entière communauté de vues et la solidarité des Alliés.

Ils confirment toutes les mesures prises pour réaliser l'unité d'action sur l'unité de front.

Ils entendent par-là, à la fois l'unité d'action militaire assurée par l'entente conclue entre les états-majors ; l'unité d'action économique dont la présente Conférence a réglé l'organisation, et l'unité d'action diplomatique que garantit leur inébranlable volonté de poursuivre la lutte jusqu'à la victoire de la cause commune.

II. — Les gouvernements alliés décident de mettre en pratique dans le domaine économique leur solidarité de vues et d'intérêts. Ils chargent la Conférence économique, qui se tiendra prochainement à Paris, de leur proposer les mesures propres à réaliser cette solidarité.

III. — En vue de renforcer, de coordonner et d'unifier l'action économique à exercer pour empêcher les ravitaillements de l'ennemi, la Conférence décide de constituer à Paris un Comité permanent, dans lequel tous les Alliés seront représentés.

IV. — La Conférence décide :

1° De poursuivre l'organisation entreprise à Londres d'un bureau central international des affrètements ;

2° De procéder en commun et dans le plus bref délai à la recherche des moyens pratiques à employer pour répartir équitablement entre les nations alliées les charges résultant des transports maritimes et pour enrayer la hausse des frets.

 

Ce n'était pas le moment de laisser se relâcher l'Union Nationale alors que se resserrait l'Union interalliée. Certaines campagnes qui tendaient à jeter la discorde dans le pays ayant été dénoncées à M. Briand, il en fit justice dans une lettre adressée aux groupements qui se plaignaient d'être attaqués, tout en exprimant l'espoir qu'il serait inutile de recourir aux tribunaux pour mettre fin à des polémiques dont le bon sens public n'était pas touché.

 

LA SAUVEGARDE DE L'UNION SACRÉE

Il ne suffit pas toujours de traiter l'ineptie par le dédain. Les bruits les plus saugrenus sont justement ceux qui trouvent créance auprès des cerveaux fêlés, lesquels sont nombreux en tout temps et le sont encore un peu plus que d'habitude dans les temps de crise. Si vous ajoutez à la masse des esprits faibles la masse non moins imposante des esprits faux, il est clair que les pires sottises peuvent faire leur chemin et qu'il ne faut pas compter uniquement sur. le bon sens pour en défendre le pays. C'est pourquoi M. Briand, président du Conseil, a grandement raison d'adresser aux représentants des groupes de droite de la Chambre, une lettre destinée à couper court à une singulière et odieuse campagne dont nous avons déjà eu occasion d'entretenir nos lecteurs. Il s'agit de ces rumeurs absurdes sourdement propagées dans certaines régions perdues, qui tendent à rejeter sur « les curés et sur les bourgeois » la responsabilité de la guerre actuelle, en ajoutant d'ailleurs que ces mêmes « curés et bourgeois » savent bien s'arranger pour n'en pas subir les conséquences. Il va sans dire que les propagateurs de ces fantastiques calomnies ne se risquent pas à les produire dans les milieux tant soit peu informés : ils n'opèrent que dans les coins perdus et auprès d'auditeurs supposés incapables de toute réflexion. L'ensemble du pays n'a cure ni même connaissance de ces racontars, mais ce n'est pas un motif pour n'en tenir aucun compte. Les simples dont la naïveté est ainsi mise à l'épreuve ont d'autant plus besoin d'être protégés qu'ils sont plus impuissants à discerner eux-mêmes la vérité du mensonge. Le gouvernement se montre donc on ne peut mieux inspiré en affirmant son ferme propos de poursuivre ceux qui sèment ainsi dans l'opinion, consciemment ou non, des germes mortels de défiance et de désunion.

M. Briand fait observer que « les bourgeois et les curés » ne sont pas seuls attaqués, et que des imputations du même genre ont été parfois lancées contre des membres de partis exactement opposés, notamment contre ceux dont les opinions avancées donnaient prétexte à suspecter le patriotisme. Nous, croyons que les attaques de cette nature ont été infiniment plus rares, chacun s'est plu, au contraire, à rendre justice à l'attitude des syndicalistes, des antimilitaristes et autres pacifistes intransigeants d'avant la guerre. En tout cas, nous reconnaissons bien volontiers que les suspicions et les accusations de cette espèce sont également odieuses, injustifiées et coupables, d'où qu'elles viennent et où qu'elles visent. Tout cela procède d'un état d'esprit dont l'Union sacrée a fait table rase et que tous les bons Français, sans acception de parti, sont unanimes à réprouver. Un peu de sévérité à l'occasion — et plus souvent un loyal appel à la vérité et à la conscience — suffira pour dissiper cet essai de nuage asphyxiant, dont la formule, on peut en être sûr, ne vient pas de chez nous.

31 mars 1916.

 

Les résolutions adoptées par la conférence des Alliés semblaient annoncer une politique plus active. C'est dans les Balkans surtout que le piétinement était manifeste et désastreux. La Serbie et le Montenegro n'ayant pu être secourus à temps avaient été complètement occupés par l'ennemi et l'attitude de la Grèce restait toujours aussi équivoque, ou, pour mieux dire, aussi claire pour quiconque ne cherchait pas à s'aveugler.

Depuis un an c'était un véritable duel entre l'opinion nationale qui soutenait Venizélos et la camarilla royale qui l'empêchait d'agir et le remplaçait par des ministères inféodés à l'Allemagne, lorsqu'il paraissait résolu à passer outre. Venizélos avait été congédié une première fois, et la Chambre qui le soutenait avait été dissoute. Les élections faites par le ministère Gounaris avaient maintenu une majorité vénizéliste, malgré toute la pression de la candidature officielle. Ceci se passait en juillet 1915.

M. Gounaris paraissant décidément impossible, on était revenu à Venizélos qui avait dû, devant la même mauvaise volonté du roi, démissionner une seconde fois (5 octobre). M. Zaïmis l'avait remplacé (7 octobre) pour pratiquer avec moins d'ostentation la politique Gounaris. Mis en minorité à la Chambre, il avait eu pour successeur M. Skouloudis, autre instrument docile de la politique royale. C'est pendant tout ce temps-là que la Serbie avait succombé. Les Alliés s'étaient bornés à se maintenir à Salonique sous la menace permanente d'un coup de poignard dans le dos. On en était encore là au printemps 1916.

 

L'ATTITUDE DE LA GRÈCE

La Grèce est en proie à des difficultés dont elle est seule responsable et que les Alliés n'ont rien fait pour aggraver. Aussi, tout en comprenant la mauvaise humeur de ceux qui ont mis leur pays dans une situation inglorieuse et ingrate dont il ne dépend pas de nous de le tirer, nous ne pouvons que déplorer la continuation d'une attitude qui n'est pas de nature à améliorer la susdite situation. Nous ne parlons pas des attaques de la presse germanophile qui travaille aux pièces : ceci serait négligeable, mais ce qui est plus fâcheux, c'est que cette presse aux gages de l'Allemagne soit justement celle qui se pique d'être gouvernementale et qui est traitée comme telle par le gouvernement. On nous dira que le gouvernement lui-même, de par ses origines, ne représente pas le pays. Nous ne l'ignorons pas, et nous ne commettons pas l'injustice de confondre le peuple grec avec ceux qui parlent et agissent en son nom, mais nous n'avons pas à intervenir dans les affaires intérieures d'un pays étranger, nous n'avons pas à apprécier ce qui s'y passe autrement qu'à notre point de vue, et c'est précisément à ce seul point de vue que nous nous plaçons pour juger mal inspirée et peu amicale la politique de la Grèce à notre égard. En dépit de notre bonne volonté nous devons constater que nos procédés cordiaux ne sont pas suffisamment payés dé retour. Des mesures de police, des tracasseries subalternes, trahissent un état d'esprit qui s'éloigne sensiblement de celui qui anime nos propres philhellènes. Alors que nous protégeons la frontière hellénique contre les bandes de comitadjis bulgares qui la menacent et la violent à chaque instant, c'est contre nos agents que la police grecque exerce sa sévérité. Hier encore, un Grec de Chypre, sujet anglais, attaché au bureau de notre attaché militaire, a été arrêté et brutalisé par des agents de police dont le zèle pourrait s'exercer plus utilement pour le bien de leur pays. Nous ne voulons rien exagérer et nous ne doutons pas que les plaintes des deux légations de France et d'Angleterre n'obtiennent satisfaction ; mais les petits faits de ce genre se répètent trop souvent et ne sont pas de nature à faciliter le rôle de ceux qui seraient désireux de venir en aide à la Grèce.

26 mars 1916.

 

Cette politique trouble avait d'ailleurs été ruineuse pour la Grèce même au point de vue purement économique et financier.

Sur un seul point les affaires d'Orient étaient favorables. Les Russes par une très belle campagne d'hiver avaient conquis l'Arménie et au mois d'avril ils complètent cette conquête par la prise de Trébizonde.

 

Malgré tout, il était visible que ce n'est pas sur ce front lointain que des résultats décisifs pouvaient être espérés.

C'est le front d'Occident, avec le concours grandissant de l'armée anglaise, qui restait le plus important : l'entente et surtout la collaboration effective avec l'Angleterre devaient donc se resserrer, se préciser encore davantage. Une délégation de parlementaires français rendit à Londres la, visite-faite à Paris par les parlementaires anglais. M. Asquith, premier ministre, profita de cette occasion pour répondre à une de ces harangues filandreuses et vides où le chancelier Bethmann-Hollweg essayait une fois de plus de dénaturer les raisons pour lesquelles la guerre avait commencé et les buts de guerre que poursuivaient les Alliés.

 

LA RÉPONSE DE M. ASQUITH AU CHANCELIER

La visite des parlementaires français à Londres n'a pas seulement donné lieu à des échanges de compliments. Le discours du roi a marqué avec force et précision le caractère de plus en plus confiant et intime des prises de contact qui se multiplient entre les deux pays comme entre les deux gouvernements. Ce n'est pas seulement la communauté d'intérêts qui relie les Alliés, c'est aussi « le dévouement à un même idéal ». Les grandes nations pacifiques qui constituent le fond de la Quadruple Entente combattent pour que l'humanité puisse reprendre au lendemain de la victoire du droit le cours de ses libres destinées. La guerre qu'elles poursuivent d'un même cœur leur a été imposée par les convoitises brutales d'un peuple de proie : une fois cette menace dissipée, le progrès de la civilisation et de la justice reprendra sa marche d'un pas plus assuré, et le monde entier ressentira le bienfait de la libération générale dont les Alliés assument le fardeau.

M. Asquith, dans le banquet offert aux membres de nos deux Chambres, a repris, avec la précision et l'autorité qui conviennent aux paroles d'un chef de gouvernement responsable, cette thèse fondamentale. Il a répliqué aux assertions fuyantes de M. de Bethmann-Hollweg par des déclarations catégoriques dont le contraste est déjà une éloquente réponse. Le chancelier allemand se plaint de ce que ses avances se heurtent à un parti pris négatif. M. Asquith a rappelé ce qu'étaient les fameuses avances du chancelier en décembre dernier. « Si nos ennemis viennent à nous avec des propositions conformes à la dignité de l'Allemagne et assurant sa sécurité, alors nous sommes toujours prêts à les discuter. » Evidemment l'Allemagne accorderait « l'aman » à ceux qu'elle a attaqués, à ceux qu'elle a envahis, à ceux dont elle a violé la neutralité, à ceux dont elle escomptait le démembrement. Elle se contenterait peut-être pour cette fois de les domestiquer, d'en faire des Turcs ou des Bulgares, et le règne de la force, du mépris des traités, du reniement de la parole jurée, continuerait de plus belle jusqu'au jour de la sujétion finale du monde civilisé à la Kultur prussienne. A de pareilles invites, aucun des alliés n'a répondu, non par désir vain de chercher des satisfactions dans la gloire des armes, comme c'est le cas dans les pays où une caste militaire pèse souverainement sur la politique, mais parce que la fin de la guerre ne peut être conçue sans la fin de la tyrannie qui l'a déchaînée.

Le chancelier, pour donner le change à ses complaisants auditeurs du Reichstag, n'a pas hésité à dénaturer la pensée et les paroles du « Premier » britannique. M. Asquith a rétabli la vérité en quelques mots, sur lesquels il sera difficile d'équivoquer. Il faut lire et méditer tout ce passage, qui est la mise au point probe et simple de la situation. « Si la Grande-Bretagne et la France sont entrées dans cette guerre, ce n'est pas pour étrangler l'Allemagne, ni pour l'effacer de la carte de l'Europe, ni pour détruire ou mutiler sa vie nationale, ni certainement, comme le prétend le chancelier, pour troubler le libre exercice de son paisible développement. La Grande-Bretagne, comme la France, ont été contraintes à prendre les armes pour empêcher l'Allemagne, autrement dit la Prusse, de se constituer en menace militaire et établir son hégémonie sur les nations voisines. » De telles vérités ne sont pas bonnes à répandre en Allemagne, à l'heure où quelques-uns commencent à soupçonner qu'on les a trompés sur le point de départ de la guerre, comme sur le but visé par les Alliés, et c'est pourquoi le chancelier les déguise ou les dissimule, mais nous n'avons aucun motif de ne pas les dire et M. Asquith a parfaitement raison de les proclamer hautement. Nous sommes les champions du droit des faibles et des opprimés, et nous n'avons pas l'hypocrisie de promettre ce que nous ne voulons pas tenir, comme les Allemands qui parlent de la libération polonaise alors qu'ils martyrisent la Pologne prussienne, ou qui s'attendrissent sur l'oppression des Belges flamands pour faire oublier leur monstrueuse agression de la Belgique entière, laquelle ne leur demandait que de la laisser vivre telle quelle, sur la foi des traités.

Le but de la guerre et les conditions de la paix n'ont donc rien de mystérieux ni d'excessif. La suppression du militarisme prussien, c'est simplement un moyen d'assurer à chaque pays, y compris l'Allemagne, « le principe de l'égalité de ses droits ». Ce principe, actuellement, est battu en brèche par le fait d'un État, un État que tout le monde connaît, et dont tout le monde souffre, qui empêche le règlement équitable des problèmes internationaux parce qu'il est lui-même « contrôlé par sa caste militaire ». Vouloir en finir avec cette barbarie archaïque, ce n'est pas prolonger la guerre, c'est travailler pour la paix, la paix durable, fondée sur la justice, sur la religion des traités et sur le libre développement des diverses nationalités. Cette lutte sacrée, nous la menons avec le souci de ménager les intérêts et les droits de chacun, et M. Asquith a fait remarquer qu'il n'existe « pas un cas où le blocus des Alliés ait causé la mort d'un neutre ». La différence des méthodes et des consciences peut se juger à cette constatation contre laquelle les arguties de l'Allemagne ne sauraient prévaloir.

12 avril 1916.

 

Depuis que l'importance primordiale de la question des munitions était apparue, le travail des usines était considéré comme un des facteurs essentiels du succès. C'est ce qu'alla exposer M. Albert Thomas aux ouvriers du Creusot et par-dessus leur tête à tous les ouvriers des usines de guerre.

 

L'ESPRIT DE GUERRE ET LA PAIX DE DEMAIN

Le discours prononcé hier au Creusot par M. Albert Thomas est quelque chose de plus qu'un compliment d'ailleurs mérité adressé par le sous-secrétaire d'État des munitions aux ouvriers chargés de les fabriquer. Certes, M. Albert Thomas a rendu l'hommage qui leur est dû à ceux qui forgent dans l'atmosphère enfiévrée des usines l'instrument de la victoire. Il a réuni dans un même éloge tous ceux qui, du haut en bas de l'armée industrielle, prodiguent d'un même cœur les forces de leur esprit et de leurs bras à l'œuvre du salut public. Il a salué l'effort passé, il a insisté avec un rare bonheur d'expression sur la nécessité de « maintenir » cet effort, tâche plus ingrate, parce que l'accoutumance, la fatigue, le prosaïsme du labeur quotidien tendent peu à peu à amortir chez les plus résolus l'ardeur du premier élan. Il faut une volonté continue et sans cesse renouvelée pour que l'esprit de sacrifice et d'abnégation, qui a jailli spontanément de toutes les âmes au choc de l'ennemi, s'alimente chaque jour à une source intérieure comme un feu qui se nourrirait de lui-même sans jamais s'épuiser. Le seul sentiment qui puisse permettre ce miracle national, c'est ce que M. Albert Thomas appelle « l'esprit de guerre », c'est-à-dire « la conscience des devoirs collectifs qui nous dominent, la subordination de tous les intérêts particuliers à l'intérêt commun, l'assentiment à la discipline et à l'organisation sociale ».

Et cet « esprit de guerre », qui a fait et qui continuera à faire des merveilles, il faut qu'il survive à la crise qui l'a créé. Il ne faut pas qu'après le danger chacun s'empresse de l'oublier pour, revenir à ses égoïsmes, à ses passions, à ses intransigeances. La tâche de l'après-guerre ne sera guère moins lourde que celle de la guerre elle-même, et avec l'excitation de la lutte en moins. Il y aura la France à refaire, ses plaies à cicatriser, les victimes à sauver de l'abandon matériel et moral. Ce n'est pas par le retour aux vieux antagonismes, aux petits calculs individuels, qu'on résoudra un problème dont l'ampleur, dépasse toutes les expériences acquises de l'histoire. Ce n'est pas en traitant l'homme d'à côté comme l'homme d'en face qu'on réparera les ruines communes à tous. Certes, la victoire n'abolira pas toutes les oppositions sociales et chacun conservera le droit naturel de chercher à améliorer ses conditions de vie et de travail. Mais, sans demander aux uns ou aux autres une abnégation surhumaine, il est permis d'attendre de tous une franche bonne volonté au service du progrès possible. M. Albert Thomas, qui n'oublie ni ne renie son passé socialiste, estime que le prolétariat de demain, sans renoncer à ses revendications, saura les défendre avec cet esprit de concorde, d'ordre, de méthode patiente et raisonnée, qu'il qualifie d'esprit de guerre, et qui est tout le contraire de l'ancienne idée de la guerre de classes. C'est à la fois un conseil et un souhait, et tous deux sont excellents.

Quant aux chefs d'entreprises, M. Albert Thomas attend d'eux qu'ils conservent aussi de l'esprit de guerre la notion que la concurrence a des limites-, que l'union loyale double les forces sans étouffer les initiatives, que la préoccupation étroite de s'assurer un bénéfice immédiat en cadenassant le voisin ne mène qu'à des succès éphémères, et que le groupement des industries profite à toutes et à chacune plus sûrement que le particularisme et le monopole. Ceux qui se complaisent dans les « situations acquises » s'endorment et sont surpris par les événements. Les problèmes se posent, même à ceux dont la, paresse trouve plus commode de ne pas les voir. De nouveaux champs d'action s'ouvrent sans cesse, qu'il est vain d'ignorer. Le retour de l'industrieuse Alsace-Lorraine au foyer de la patrie ne peut manquer d'opérer des « bouleversements dans notre économie nationale ». Tout cela demande à être envisagé avec des idées larges et généreuses. Même les relations internationales s'orientent vers cette conception. L'esprit de guerre devra régner entre les Alliés après la guerre, comme il devra inspirer chacun d'eux à l'intérieur de ses propres frontières. C'est par l'accroissement de la production que la fortune publique, comme les fortunes privées, retrouveront leur équilibre, et tout remède empirique fondé sur un autre principe resterait sans effet.

Ainsi compris, l'éloge que M. Albert Thomas fait de l'esprit de guerre est parfaitement justifié. Il revient à dire qu'un peu — le plus possible — du généreux mouvement qui a balayé depuis la guerre une foule de mauvaises pratiques et de mauvaises pensées doit lui survivre et maintenir dans la France victorieuse une partie des vertus publiques et privées qui lui auront valu la victoire. Qui pourrait faire un autre vœu ?

19 avril 1916.

 

Les paroles de M. Albert Thomas trouvèrent partout un écho.

 

LA LIGUE FRANÇAISE A LYON

Nous avons signalé plusieurs fois la fondation de la Ligue française, dont les présidents d'honneur sont M. Ernest Lavisse et le général Pau, et qui a pour but d'associer tous les bons citoyens dans une même action patriotique, après comme pendant la guerre. Des sections locales se sont créées un peu partout, auxquelles est laissée leur libre initiative et dont les propositions sont transmises au Comité directeur central. La ville de Lyon, qu'on retrouve toujours au premier rang quand il s'agit d'œuvres utiles et pratiques, a constitué sur de larges bases sa section locale, qui a pour président d'honneur M. Isaac, président honoraire de la Chambre de commerce, et pour président effectif, M. Charles Soulier, président du tribunal de commerce. Le Comité réunit des notabilités de l'industrie, du commerce, de l'Université, et son premier appel résume excellemment la tâche à entreprendre. Il s'agit, avant tout, de défendre par tous les moyens appropriés la santé et la vitalité de la France, sans lesquelles la victoire finale serait stérile, car les affreuses pertes de la guerre actuelle exigent impérieusement que tout soit subordonné demain à la nécessité de reconstituer d'abord la nation elle-même. La lutte doit donc être menée avec ténacité contre les fléaux qui menacent de tarir les sources de la race. Le premier est l'alcoolisme, qu'il faut atteindre par l'augmentation des droits, la suppression du privilège des bouilleurs de cru, l'application intégrale de la loi sur l'ivresse. Il ne faut laisser ni paix ni trêve aux pouvoirs publics tant qu'ils n'auront pas réalisé ce programme minimum. Il faut de même se préoccuper ardemment de l'immoralité et des périls mortels qu'elle fait courir à la santé publique, à une époque où la plupart des hommes jeunes se trouvent séparés de leurs foyers. La responsabilité de l'État est lourde surtout en ce qui concerne les « bleuets », l'espoir de demain, qu'il ne faut pas laisser flétrir faute de précautions. En outre, il y aura à provoquer un relèvement de la natalité par les faveurs fiscales et sociales qui sont dues aux familles nombreuses : dégrèvements d'impôts, vote plural pour les chefs de famille, etc. Enfin, ce n'est pas trop demander pour l'expansion économique destinée à réparer nos ruines que de réclamer de l'État une politique de pacification sociale, d'encouragement aux carrières industrielles et commerciales. Le reste est l'affaire de l'initiative individuelle, et ce n'est pas à Lyon qu'elle se montre lente à concevoir et à exécuter. Par ces moyens, — mais par ces moyens seulement, — la France d'après la guerre sera ce que son héroïsme lui mérite de devenir : « Plus grande, plus belle et plus forte. »

5 mai 1916.

 

La session des conseils généraux fournit comme d'ordinaire une occasion de répéter d'un bout à l'autre du territoire le même serment de fidélité à l'Union sacrée.

 

LA SESSION DES CONSEILS GÉNÉRAUX

Ce serait faire injure à nos assemblées départementales que de les féliciter du calme, de la dignité et de la résolution dont elles viennent de donner une fois de plus le spectacle. En contact direct et permanent avec le pays, les membres des Conseils généraux en partagent sans arrière-pensée les émotions, les épreuves et les espérances. La politique, qui ne joue et ne doit jouer parmi eux, même en temps normal, qu'un rôle secondaire, n'altère ni leur jugement, ni leurs sympathies. Même les hommes politiques qui, sur un autre théâtre, donnent libre cours à leur humeur combative se mettent à l'unisson de leurs collègues quand ils parlent en leur nom. On ne relèverait pas dans tous les discours, présidentiels prononcés le plus souvent par des sénateurs ou des députés, une seule note discordante, une seule parole qui pût donner lieu à des polémiques irritantes et stériles. Chacun, avec les nuances que comporte le milieu, se pique de collaborer à l'œuvre d'Union sacrée, qui, du reste, s'est si spontanément établie et si naturellement enracinée dans les cœurs qu'elle " rend inutile, suivant le mot heureux de M. Antonin Dubost, tout encouragement ». Et rien n'est plus vrai. Si le pays, dans les circonstances actuelles, est antipathique aux longs discours, même éloquents et animés du meilleur souffle, c'est simplement parce qu'il n'éprouve pas le besoin de ce cordial. Tout le monde est d'accord sur les quelques principes fondamentaux qui dominent la situation : il n'y a même pas à prêcher des convertis, car ceux qui avaient lieu de se convertir sont devenus à leur tour des apôtres. L'unanimité des sentiments rend manifeste l'inutilité des paroles, puisque les mêmes paroles se retrouvent sur toutes les lèvres, comme les mêmes sentiments dans tous les cœurs.

Il n'est pas mauvais néanmoins — sinon pour nous, du moins pour ceux qui nous écoutent et qui peut-être ne nous connaissent pas bien encore — de répéter certaines vérités. Il n'est pas inutile surtout de répéter et de multiplier les hommages rendus aux vaillants qui, sur le front, soutiennent le formidable effort d'un ennemi que « l'usure progressive » atteint déjà, mais n'a pas encore abattu. Ces hommages ne doivent pas d'ailleurs être de pure forme ; ils doivent se traduire par un souci constant de ne rien négliger de ce qui peut rendre plus sûre, plus prompte et moins coûteuse la victoire finale. A cet égard, le salut aux usines de guerre adressé par M. Nail, sous-secrétaire d'État de la marine marchande, est particulièrement heureux. Il faut fournir à nos héros, sans compter, tous les moyens matériels de vaincre. Quant aux munitions morales, c'est la concorde et la solidarité nationales qui nous les assurent, et les chefs de tous les anciens partis le proclament à qui mieux mieux. « Soyons uniquement du parti de la France », s'écrie M. Louis Barthou. Et M. Emile Combes, après avoir demandé à tous de « subordonner leurs doctrines et leurs préférences à l'amour du pays », après avoir montré combien ce sacrifice est faible en temps de crise, insiste pour qu'il en subsiste au moins « quelque chose » au lendemain de la victoire, due à cette communauté de vues et d'aspirations. Qui ne répondrait à cette invitation, « exception faite de quelques fanatiques inconscients », perdus dans un rêve étroit ou aveuglés par des rancunes archaïques ?

Au surplus, il ne s'agit pas d'imaginer la France de demain sous la forme d'une société idyllique, où les divergences d'idées et d'intérêts seraient abolies. L'Union sacrée d'après la guerre devra être le désir commun de réparer avant tout les ruines, de relever les foyers, de panser les blessures publiques et privées. C'est à cette préoccupation pratique que répond un vœu déposé par M. Jonnart au Conseil du Pas-de-Calais. Ce vœu, détaillé et motivé, est tout un programme économique, qui demanderait à lui seul une étude. Il est dicté par le désir légitime et salutaire de ne pas laisser les événements devancer nos initiatives. M. Caillaux, dans le même ordre d'idées, parle d'une organisation de crédit agricole destinée à rappeler à la terre tous ceux pour qui elle apparaîtra le salut. Nous ne voulons, pour aujourd'hui, que souligner ce concert de bonnes volontés, prélude nécessaire de toute action efficace. Le pays est prêt à répondre à tout appel généreux et désintéressé. Autant il se défie instinctivement des intrigues et des manœuvres de la misérable politique électorale, autant il est disposé à suivre tous ceux qui s'appliqueront à le guider dans le chemin du travail fécond et utile. Nous avons fait preuve, durant la guerre, d'endurance, de patience, de ténacité ; nous voulons que la France de demain mette au service de la paix les mêmes qualités, de manière à sortir assainie, purifiée et fortifiée de cette lutte du droit contre toutes les forces du mal.

3 mai 1916.

 

Aucune trace de découragement n'apparaissait, même en Belgique, comme on put s'en rendre compte par un nouvel échange de lettres entre le gouverneur Bissing et le cardinal Mercier.

 

LA RÉPONSE DU CARDINAL MERCIER

Le général de Bissing avait cru intimider le cardinal Mercier, en lui adressant une lettre caporalesque et lourdement impertinente pour l'inviter à se taire. Hudson Lowe était un diplomate plein de tact et de libéralisme à côté du gouverneur militaire de la Belgique. Traiter d'insubordination l'attitude si noble et si digne du primat de Malines était déjà d'une assez belle inconscience ; l'accuser en outre de manque de franchise dépassait les limites connues de la maladresse. « Votre Éminence répondra certainement une fois de plus qu'elle n'a pas saisi le sens de certains passages. Sa lettre de controverse à ce sujet est entièrement inutile. » Ainsi s'exprimait M. de Bissing. Après avoir lu la réponse du cardinal, que le Journal des Débats a donnée hier et que tous les journaux reproduisent ce matin, il ne se plaindra plus de n'avoir pas été compris et il lui sera difficile à lui-même de ne pas comprendre. Le cardinal le compare à Saül et lui fait compliment de son brillant état-major, mais ce n'est pas Saül qui a triomphé du grand-prêtre Samuel. Le cardinal revendique hautement « la liberté entière de son jugement ». C'est là, en effet, Une liberté que la tyrannie ne peut ôter à l'homme juste. « Nous vous rendons l'hommage silencieux dû à la force, mais nous conservons fermé à vos entreprises le domaine sacré de notre conscience, dernier refuge du droit opprimé. » De telles paroles n'arrivent pas jusqu'à l'entendement d'un général prussien habitué à ne tenir compte que des faits matériels, mais elles vont droit au cœur de tous les honnêtes gens, même de ceux qui n'ont pas le cardinal Mercier pour chef spirituel. Le profane justum et tenacem est ici d'accord avec l'Ecriture. L'Allemagne, quoi qu'elle fasse, ne parviendra pas à supprimer la vérité, ni à bâillonner les voix qui parlent déjà le langage de l'Histoire. M. de Bissing est habitué à servir des princes dont la grandeur est purement empruntée à l'étendue de leur empire, le voici en présence d'un prince de l'Église dont la grandeur repose sur quelque chose de plus essentiel et de plus résistant, la fidélité à son pays, à son devoir et à sa foi.

16 avril 1916.

 

Ayant déjà la question belge sur la conscience, l'Allemagne eût été sage de n'en pas soulever d'autres. Elle ne s'en prive pas néanmoins. C'est ainsi que les difficultés entre l'Allemagne et les États-Unis au sujet de la guerre sous-marine, vont se trouver brusquement aggravées par le torpillage (24 mars) du vapeur français, le Sussex, affecté au transport des voyageurs entre Folkestone et Dieppe. Il fut torpillé par temps clair et mer calme, sans aucun avertissement, à 1 h. 25 après midi. Il portait 325 passagers et 53 hommes d'équipage. Parmi les passagers se trouvaient 25 Américains et un certain nombre de femmes et d'enfants. Le bateau n'était pas armé, et ne transportait aucun matériel militaire. Environ 80 passagers furent tués ou blessés.

Le président Wilson protesta par une note remise à Berlin le 20 avril, laquelle constatait que l'Allemagne n'avait pas tenu ses promesses antérieures de sauvegarder les droits des neutres et la vie des non-combattants. Cette note se terminait par un véritable ultimatum : « A moins que l'Allemagne n'annonce immédiatement qu'elle abandonne ses méthodes d'attaque sous-marine actuelles contre les navires transportant des passagers et des marchandises, les États-Unis n'auront d'autre choix que la rupture des relations diplomatiques. »

 

L'ATTITUDE DES ÉTATS-UNIS

« Je vous demande de bien vous rendre compte que la nation est en danger, très critique, d'être impliquée dans la grande guerre européenne. » Ainsi parlait le président Wilson, dès le 1er février dernier. Depuis lors les événements ont suivi leur cours. Les droits des neutres en général et des Américains en particulier ont été foulés aux pieds avec une persistance qui ressemble à une provocation. « L'Amérique, disait le président à la même date, ne tolérera certainement pas une violation continuelle de ces droits. » Et ce que le Président a déclaré, le Sénat et la Chambre des représentants l'ont approuvé par un double vote dont la signification n'échappait à personne. En rejetant la motion Gore qui demandait que les citoyens américains fussent officiellement invités à ne plus prendre passage sur les bateaux marchands armés appartenant à des belligérants, sous peine de voir leur gouvernement se désintéresser de leur sort en cas d'accident, le Congrès a attesté sa ferme volonté de soutenir la politique du Président, politique fondée sur la foi des traités, sur le droit des gens, sur les principes fixés aux Conférences de La Haye. Il n'y a donc pas à se demander si le pays et le gouvernement apprécient de la même manière la question posée par les derniers attentats des sous-marins allemands. Certes, les États-Unis sont pacifiques, certes tous leurs intérêts et tous leurs sentiments répugnent à la guerre, mais, d'autre part, l'idée de sacrifier à ce loyal et légitime désir de paix tous les principes sur lesquels s'est fondée la grande démocratie américaine n'est acceptée par aucun Américain conscient.

Il y a là une sorte de contradiction qui explique l'apparente indécision de l'attitude des États-Unis. Mais s'il y a parfois indécision dans les mesures à prendre, il n'y a aucune incertitude sur le but à atteindre. M. Wilson a dès longtemps posé les règles que la guerre sous-marine doit respecter, il n'a jamais varié d'une syllabe dans l'énoncé des conditions auxquelles elle doit se conformer sous peine de dégénérer en une pure et simple entreprise de brigandage, et la Gazette de la Croix se plaint même aigrement de cette prétention à surveiller la façon dont les Allemands font la guerre, prétention à laquelle les États-Unis estiment qu'ils ne sauraient renoncer aujourd'hui sans porter atteinte à leurs intérêts et à leur honneur, étant donné leurs déclarations antérieures. A-t-on jamais vu, en effet, en aucun temps et en aucun pays, un mépris des droits et de l'existence des neutres rappelant, même de loin, ce qui s'étale aujourd'hui ? Les navires neutres, quelle que soit leur destination, quelle que soit leur cargaison, quels que soient leurs passagers, sont envoyés par le fond sans explication, sans avertissement, sans égard quelconque pour quelque pavillon que ce soit. En fait ; ils sont traités exactement comme les navires des belligérants : la seule différence aujourd'hui entre les puissances belligérantes et les puissances neutres en ce qui touche les sous-marins allemands, c'est que les premières essayent de s'en préserver en leur faisant la chasse, tandis que les secondes n'ont que la ressource d'échanger avec Berlin des notes invariablement sans résultat.

Nous nous bornons à signaler cette situation paradoxale. C'est aux neutres qu'il appartient de prendre en main leur propre cause, et nos conseils, si objectifs qu'ils puissent être, auraient toujours une apparence intéressée. Mais il est manifeste que les neutres considèrent par la force des choses que c'est aux États-Unis que revient l'honneur des initiatives libératrices. C'est un honneur dont la grande république américaine comprend tout le poids, mais auquel elle ne nous pardonnerait pas de croire qu'elle songe à se dérober. Plus le gouvernement américain exige de preuves, plus il exagère son scrupule de tout vérifier, de tout contrôler, de tout juger par ses propres yeux, plus il donne l'impression d'une conscience sûre d'elle-même et incapable de faillir à son devoir envers la civilisation et l'humanité. Ceux qui défendent cette même cause ont tout à gagner à ce que l'enquête américaine soit méticuleuse et inattaquable. Déjà les contre-vérités de la note allemande sont tellement manifestes que l'Allemagne cherche une autre ligne de retraite. Elle sent, elle sait qu'aucune obscurité ne règne sur l'affaire du Sussex, et que ses fantastiques dénégations se heurtent à d'inexorables précisions. Elle compte maintenant sur des diversions" comme celle du Mexique pour retarder l'heure des suprêmes résolutions, mais ce calcul dépouillé d'artifice n'échappe aux yeux de personne et le gouvernement américain, sans se départir de sa froide et implacable correction de justicier, ne se laissera entraîner ni dans le maquis du comte Bernstorf ni dans celui du général Villa. Il continuera à suivre au grand jour la grande route, la seule qui convienne à un grand peuple.

17 avril 1916.

 

Une certaine obscurité plane sur la procédure adoptée par le président Wilson pour soumettre à l'opinion les décisions qu'il a prises en face des moyens dilatoires et presque ironiques de l'Allemagne. Il semble bien avoir appelé les deux Chambres, celle des Représentants et le Sénat, à siéger ensemble, et c'est devant cette assemblée plénière qu'il a donné ses explications. Si le fait matériel est exact, il est déjà en lui-même hautement significatif. Car le mot « Congrès », en Amérique, n'a pas le sens constitutionnel qu'il a dans notre pays. Chez nous, ce terme désigne la réunion des deux Chambres en Assemblée nationale, dans un local commun ; mais aux États-Unis il indique simplement les deux Assemblées, en dehors de toute idée de séance commune : ce mot « Congrès » a donc là-bas le sens de notre mot « Parlement ». Le cas d'une réunion plénière des deux Chambres n'est même pas prévu dans la Constitution des États-Unis. En fait comme en droit, c'est le Sénat qui, aux États-Unis, s'occupe plus particulièrement de politique étrangère, puisque c'est lui qui, seul, a qualité pour ratifier les traités, mais, dans les circonstances graves que traverse la grande république, on comprend que le Président ait cru devoir s'adresser à la fois au Sénat et à la Chambre des représentants. Et, si les télégrammes sont exacts, il a souligné fortement la gravité de la situation, d'abord en ayant recours à une séance plénière, puis en prenant lui-même la parole à cette séance, contrairement à l'usage d'après lequel les messages présidentiels sont écrits. Plus la mesure est extraordinaire, plus elle doit frapper l'opinion.

Mais ce qui n'est pas moins important que le procédé dont a usé le Président, c'est la nature des déclarations qu'il a faites. Nous n'avons pas, et il n'a pas communiqué au Congrès, le texte exact de la note envoyée à l'Allemagne ; mais le sens et la gravité n'en paraissent pas douteux. Une dernière fois, le Président a rappelé les principes qu'il a tant de fois formulés et auxquels l'Allemagne a tant de fois promis, en termes savamment équivoques, de se conformer. La controverse ne saurait se prolonger sans porter atteinte à la dignité du gouvernement américain. La note du Président n'amorce donc aucun nouveau débat. Elle dit simplement que, si le gouvernement allemand ne déclare pas qu'il renonce à sa méthode actuelle à l'égard des bateaux marchands, la rupture des relations diplomatiques s'ensuivra fatalement. Le message du Président expose avec une solennité qui n'exclut pas la précision toute la suite des négociations qui se sont poursuivies depuis le mois de février 1915 sur le principe même de la guerre sous-marine. Pas à pas les déclarations de l'Allemagne sont rappelées, ainsi que les manques de parole dont elle s'est constamment rendue coupable.

Au début, elle avait promis de prendre toutes les précautions pour respecter : 1° les droits des neutres, et 2° la vie des non-combattants. En fait, il n'en a rien été. De même la zone indiquée comme ouverte à l'activité des sous-marins devait être, au début, « les eaux entourant les Iles-Britanniques ». Cette limitation non plus n'a pas été observée. Les sous-marins allemands ont opéré partout et contre n'importe qui. Même des navires neutres allant d'un port neutre à un autre port neutre ont été aveuglément coulés. Au commencement les sous-marins daignaient encore avertir leurs victimes et leur laisser quelques minutes pour se réfugier sur leurs canots ; mais de plus en plus ce reste de précaution a disparu et le torpillage sans avertissement et sans qu'aucune possibilité de se sauver fût laissée aux équipages et aux passagers est devenu le plus habituel. « Une telle façon de faire la guerre, si l'on peut appeler cela faire la guerre, ne peut être continuée sans violation évidente des préceptes et des lois de l'humanité. » D'ailleurs, les dernières réserves posées par l'Allemagne elle-même n'ont pas été mieux observées que les précédentes. L'Allemagne avait fait une distinction — d'ailleurs illégale et arbitraire en soi — entre les bateaux marchands armés et non armés. On en pouvait conclure que ces derniers au moins ne seraient pas expédiés par le fond aussi sommairement que les autres. Il n'en a rien été. De même les engagements concernant les paquebots à passagers sont restés lettre morte, comme l'a montré le cas du Sussex. La preuve que l'Allemagne se rit du droit des gens, des réclamations des neutres et de ses propres engagements est surabondamment faite. Comment qualifier une telle attitude ?

Si encore il s'agissait de faits isolés, un désaveu pourrait être accepté ; malheureusement, il n'est pas possible d'échapper à cette conclusion qu'il s'agit d'une méthode, d'un « esprit » décidé à « faire fi de tous les droits des neutres pour arriver au but ». Le gouvernement américain peut se rendre ce témoignage qu'il a été « très patient » ; il a « espéré contre tout espoir » que le gouvernement allemand « accorderait se politique avec les principes humanitaires tels qu'ils sont codifiés par le droit des gens ». Cet espoir ne peut résister à tant de désillusions. C'est de l'Allemagne que dépend à présent la conclusion à tirer de ce trop long débat. C'est de sa réponse que dépend le maintien des relations diplomatiques pu leur rupture. Il faut qu'elle donne satisfaction sans équivoque ni atermoiement aux États-Unis, représentants du droit des gens et du droit des neutres, et cette satisfaction ne doit pas être verbale, mais effective ; car la période des négociations est virtuellement close par la démarche suprême du président Wilson.

21 avril 1916.

 

L'Allemagne répondit par une contre-note qui reconnaissait en somme la matérialité des faits et qui, après beaucoup de circonlocutions, accordait satisfaction aux États-Unis. En effet, les nouvelles instructions données aux sous-marins étaient d'après la note ainsi rédigées :

« Conformément aux principes généraux de la visite, de la perquisition, et de la destruction des navires marchands tels qu'ils sont reconnus par le droit international, lesdits navires, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de la région déclarée zone de guerre navale, ne devront pas être coulés sans avertissement et sans que les vies humaines soient sauvées, à moins que ces navires ne tentent de s'échapper ou n'opposent de la résistance. »

 

Mais cette concession paraissait subordonnée à la cessation du blocus de l'Allemagne par l'Angleterre, que l'Allemagne engageait les États-Unis à réclamer, sinon l'Allemagne envisagerait le devoir de « se réserver une complète liberté de décision ».

En prenant acte de la nouvelle promesse faite par l'Allemagne, M. Wilson eut soin de spécifier qu'il n'admettait pas que l'exécution des engagements contractés par l'Allemagne pût défendre « en quelque manière que ce soit et le moins du monde de la conduite de tout autre gouvernement à l'égard des neutres et des non-combattants. » Il était donc entendu pour lui que la promesse allemande était inconditionnelle, « absolue et non relative ».

 

 

 



[1] Au 1er janvier 1917, le chiffre est de 169.

[2] Dans les Débats, il a été imprimé « consentement ».