LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE XI. — LA FIN DU MINISTÈRE VIVIANI.

 

 

L'affaiblissement du ministère. — La démission de M. Delcassé. — Les loyers. — La démission du ministère Viviani-Briand. — L'avènement du ministère Briand-Viviani.

 

LES mécomptes de notre politique étrangère dans les Balkans avaient fortement ébranlé la situation du ministre des Affaires étrangères, M. Delcassé. On pouvait lui reprocher, non seulement de s'être trompé, mais aussi de n'avoir pas voulu être détrompé. La rigueur de la censure en ce qui touchait les affaires bulgares apparaissait à la lueur des événements comme injustifiable et maladroite ; d'autant plus que les journaux étrangers vendus en France, plus libres de dire la vérité, jouissaient ainsi d'un avantage qui amena la protestation suivante contre cette situation.

Cinq journaux parisiens, en moins de cinq jours, viennent d'être saisis et suspendus par ordre du gouvernement.

Le motif principal de ces saisies et suspensions réside dans le fait d'avoir publié des informations ou documents qui paraissaient librement à la même heure à Paris dans les journaux étrangers.

Le Comité du Syndicat de la presse parisienne s'est ému de ces faits qui aggravent encore la situation faite à la presse française par les illégalités antérieures de la censure.

Le Comité ne saurait admettre que la publication d'actes concernant la guerre soit refusée à certains journaux sur le territoire national, au moment même où elle est accordée à d'autres.

La loi doit être égale pour tous et cette loi doit être celle de la liberté.

Le Comité se fait l'interprète de la presse française tout entière en demandant que les droits dont jouissent en France nos confrères étrangers ne soient pas arbitrairement enlevés aux journalistes de France.

 

UN PARADOXE DE LA CENSURE

Nous ne voulons pas revenir une fois de plus sur la question de la censure en général. Tout le monde reconnaît le besoin d'une restriction à la liberté de la presse en ce qui touche les informations de guerre dont l'ennemi pourrait tirer avantage. On comprend également que le respect de l'union sacrée impose un frein aux polémiques qui seraient de nature à semer la discorde dans le pays. Mais la censure a une tendance à aller bien au-delà de ce rôle nécessaire et suffisant, et un membre du gouvernement anglais, lord Selborne, se plaignait ces jours-ci de la censure anglaise en termes que nous n'oserions employer à l'égard de la nôtre.

La protestation du Syndicat de la presse parisienne, que nous avons reproduite hier, vise spécialement un cas qui prend chaque jour plus d'extension. C'est le cas des journaux étrangers qui peuvent librement circuler en France et auxquels il est permis de donner des nouvelles et des documents dont la reproduction est interdite aux journaux français. Il y a ici une anomalie injustifiable, et que la presse française a grandement raison de dénoncer. Il ne s'agit pas, bien entendu, de demander la fermeture de notre frontière à certains confrères étrangers, dont plusieurs sont d'ailleurs excellemment rédigés et animés à notre égard d'un esprit d'équité et de sympathie auquel il nous plaît de rendre hommage. Nous demandons simplement qu'on ne leur confère pas officiellement une sorte de monopole en matière d'informations. Nous demandons à pouvoir donner, nous aussi, les mêmes nouvelles que tels journaux voisins répandent chez nous par centaines de milliers d'exemplaires. Si ces informations ou documents sont inoffensifs dans les colonnes d'un journal suisse, italien ou anglais, ils ne perdront pas ce caractère à être imprimés en France. Pourquoi condamner la presse française à un état d'infériorité qui ne lui fait pas seulement tort dans le présent, mais qui risque de lui faire perdre de son crédit même pour plus tard ?

Il y a là un point que le président du Conseil serait bien inspiré de prendre en sérieuse considération. Toute exagération de la censure qui dépasse le but en vue duquel elle a été créée et acceptée fait tort à la censure elle-même en indisposant le public contre son fonctionnement. C'est précisément parce que nous estimons qu'une censure intelligente et intelligemment dirigée est indispensable que nous déplorons les excès, les inconséquences et les illogismes dont elle donne trop souvent le spectacle.

14 octobre 1915.

 

Comme déjà la situation du ministre de la Guerre[1] était aussi fort menacée, le ministère Viviani tout entier se trouvait remis en question. On vit reparaître des propositions de comité secret.

 

LE RETOUR OFFENSIF DU COMITÉ SECRET

Le pays continue à donner à ses représentants un exemple de tenue, de force morale, d'endurance tenace, auquel le Berliner Tageblatt rendait précisément hommage ces jours-ci. Ceux qui souffrent, ceux qui peinent, ceux qui achètent de leur chair et de leurs sacrifices le succès final montrent un sang-froid, une confiance et un calme qui font contraste avec l'agitation stérile et vaine qui règne trop souvent dans les couloirs du Luxembourg et du Palais-Bourbon. Certaines mouches du coche bourdonnent autour de l'attelage ministériel, donnent des conseils, d'ailleurs contradictoires, et demandent qu'on leur révèle les secrets du présent et de l'avenir comme si les membres du gouvernement étaient les derniers élèves de Mlle Lenormand. Hier, ce petit état d'esprit s'est manifesté simultanément au Sénat et à la Chambre.

Pendant que M. Clemenceau mobilisait les volontaires de la Chambre Haute et collectionnait leurs signatures, M. Renaudel demandait à la Chambre Basse de mettre à son ordre du jour la proposition de Comité secret, que le public croit enterrée depuis le mois d'août, mais qui traîne encore à l'état de rapport dans les cartons d'une commission. L'absence de M. Viviani a obligé les socialistes à attendre la séance de mardi pour poser la question de la date à laquelle cet urgent débat pourrait avoir lieu. Nous sommes donc menacés de deux séances secrètes. Notre opinion, et celle du public, n'a pas changé. Les raisons pour lesquelles un Comité secret a paru inopportun et dangereux au mois d'août n'ont rien perdu de leur force. Les objections qui ont fait rejeter un Comité secret sont encore plus impérieuses quand il s'agit d'en constituer deux. La stupeur du pays en présence de l'état d'esprit d'une partie de ses représentants est de plus en plus accentuée. Un seul souci étreint tous les cœurs : celui de mener à bien, abstraction faite de toutes les ambitions personnelles, une guerre d'où dépend quelque chose de plus grave que l'attribution de tel ou tel portefeuille. Il n'y a là-dessus dans les masses profondes de la nation ni hésitation ni désaccord : c'est en vue de ce résultat, et en vue de ce résultat seul, que l'union sacrée s'est spontanément accomplie. Nous ne doutons pas que la majorité au Sénat comme à la Chambre ne comprenne et ne partage le sentiment public, et c'est pourquoi nous ne ferons pas à nos assemblées parlementaires l'injure de supposer que le Comité secret, même repêché par un habile naufrageux comme M. Clemenceau, puisse revenir sur l'eau.

10 octobre 1915.

 

D'autres proposaient un comité secret plus restreint réservé aux grandes commissions de la Chambre.

 

SÉANCE D'APPARAT

La France fait de grands préparatifs. Il s'agit de trouver un local suffisant pour loger en même temps, avec le confortable de rigueur, quatre grandes commissions de la Chambre. Devant cet aéropage, qui représentera, à peu près le quart de notre effectif de députés, le gouvernement va être invité à révéler, sans crainte d'indiscrétions, les secrets diplomatiques et militaires qu'il importe de ne pas laisser deviner à l'ennemi. Cette séance d'apparat aura lieu demain, et mardi la Chambre examinera s'il y a lieu de réclamer le Comité secret. Ceux qui n'auront pas assisté à la répétition générale auront ainsi l'espoir de se rattraper à la première. Quant au Sénat, il cherche une combinaison qui puisse lui assurer le même privilège qu'à la Chambre : celui d'être informé de ce que tout le monde ne peut pas savoir.

Certes, le désir d'être renseigné sur ce qui nous touche est tout naturel, et les parlementaires ne sont pas seuls à l'éprouver. Il est même probable que les excès de zèle de la censure n'ont fait qu'aviver ce désir. Mais ce qui importe au pays, c'est le succès final, et il accepte pour l'obtenir des épreuves auprès desquelles la curiosité de tous compte pour peu. Or la discrétion, de l'avis même de ceux qui poussent le gouvernement à en manquer, est une des conditions essentielles du succès. Comment peut-on croire, comment peut-on espérer que le gouvernement viendra s'épancher librement devant une Assemblée composée de cent cinquante députés, dont chacun sera interviewé à la sortie et dont le silence même, pour ceux qui sauront le garder, sera subtilement interprété ? S'il est une circonstance où les ministres intéressés devront se tenir sur la plus extrême réserve, c'est bien celle-ci. Tout le monde guette cette séance sensationnelle et sans précédent : tout ce qui s'y dira aura un écho retentissant. Même les renseignements qui peuvent être donnés devant une commission ordinaire dans une séance qui passe inaperçue, seraient dangereux dans une réunion comme celle de demain, entourée d'une publicité exceptionnelle. Le président du Conseil ne pourra rien dire de plus qu'en séance publique, et il en devra dire moins que dans le sein obscur d'une commission normale. A quoi bon alors ce déploiement de forces sur un théâtre qui n'a rien de commun avec le théâtre de la guerre ?

11 octobre 1915.

 

Finalement on s'en tint ou on en revint à l'idée plus simple d'un débat en séance publique.

Le gouvernement sentit lui-même la nécessité de prendre les devants. Il fit aux deux Chambres une déclaration qui retraçait en un raccourci optimiste l'attitude de la France dans les Balkans et essayait de la justifier. Cette déclaration fut lue aux Chambres le 12 octobre et ne parut pas satisfaisante à tout le monde. Une demande d'interpellation fut déposée. La situation se trouva d'ailleurs compliquée du fait de la démission de M. Delcassé. M. Viviani prit pour lui le ministère des Affaires étrangères qui se trouva ainsi réuni à la présidence du Conseil (13 octobre). L'interpellation annoncée eut lieu à la Chambre le même jour. Elle fut développée par M. Painlevé et donna lieu à de violents incidents. M. Viviani plaida sa cause avec infiniment d'éloquence ; il refusa catégoriquement une séance en comité secret et obtient enfin un ordre du jour de confiance par 372 voix de majorité contre 9 opposants. En réalité l'opposition composée des socialistes et d'une partie des radicaux socialistes s'était abstenue. Le ministère restait donc victorieux ; mais, pour la première fois depuis le début de la guerre, l'Union sacrée se trouvait manifestement rompue ou tout au moins suspendue.

 

Pendant le court répit dont bénéficia le ministère à la suite de ce vote favorable, mais inquiétant pour l'avenir, un certain nombre de questions furent discutées. Une de celles qui préoccupaient le plus le public, sinon le Parlement, était celle des loyers, en suspens depuis le commencement de la guerre. Sans qu'aucun texte législatif fût intervenu, le paiement des loyers paraissait, dans bien des cas, laissé à la bonne volonté de chacun. Un essai très loyal de solution fut présenté par la commission de législation.

 

LA QUESTION DES LOYERS

On ne saurait trop rendre hommage à l'effort que vient d'accomplir la commission de législation chargée d'étudier la question des loyers. Le rapporteur, M. Ignace, dépose aujourd'hui son travail, qui, en quelques pages substantielles et claires, étudie et résout toutes les difficultés de ce problème particulièrement complexe. C'est un document capital, sur lequel il y aura lieu de revenir plus d'une fois, car le débat ne manquera pas de prendre une certaine ampleur, mais dès maintenant il convient d'en signaler l'esprit pratique et équitable.

L'urgence de trancher la question des loyers n'a pas besoin d'être démontrée. La prolongation indéfinie du moratorium actuel ne tranche aucune difficulté et même les aggrave toutes, en laissant dans l'incertitude les propriétaires et les locataires et en accroissant automatiquement une dette simplement ajournée à chaque terme.

Le texte adopté par la commission règle trois points : les résiliations, les exonérations ou délais, la juridiction compétente. Le premier point est le plus simple : la résiliation d'un bail quand le locataire a été tué à l'ennemi, et quand sa veuve ou ses héritiers la demandent, est conforme au bon sens et à l'équité. Elle est prévue sans indemnité et de' droit quand il s'agit de la veuve, des héritiers directs, ou de collatéraux habitant ordinairement les lieux loués. Dans les autres cas elle « peut » être prononcée avec ou sans indemnité, suivant les circonstances. De même si le locataire, par suite de blessure ou de maladie de guerre, n'est plus en mesure d'exercer la profession en vue de laquelle il avait loué, il obtiendra la résiliation sans indemnité. Tout cela est réglé avec détail et précision, et dans un désir visible de ménager les intérêts légitimes.

Le second point est celui qui touche le plus de monde. C'est le chapitre des exonérations et des délais. Une exonération partielle ou totale pourra être accordée par le tribunal au locataire qui aura été « privé, par suite de la guerre, des avantages d'utilité ou d'usage de la chose louée... ou d'une partie des ressources commerciales, industrielles ou professionnelles sur lesquelles il pouvait compter pour faire face au payement du loyer ». Cette formule répond aux deux catégories de réclamations possibles et permet de leur donner satisfaction, toutes les fois que la réclamation sera fondée. Quant aux délais, ils sont maintenus de droit aux mobilisés et aux bénéficiaires d'allocations militaires ou de secours de chômage ou de secours du bureau de bienfaisance, sauf si le propriétaire prouve que ces derniers possèdent, en dehors de leur allocation ou de leur secours, « des ressources suffisantes pour payer tout ou partie du loyer ».

Le dernier point, fort important, c'est la création d'une juridiction rapide et économique. L'institution d'un tribunal arbitral à chaque tribunal civil de première instance, tribunal statuant sans appel sur toutes les contestations de cet ordre, répond à cet objet. Tout est calculé pour rendre expéditive et peu coûteuse cette juridiction. Ce même tribunal a qualité pour accorder aux propriétaires hypothéqués des délais pour le payement des intérêts ou le remboursement du capital pendant la guerre. Ceux mêmes qui trouveront à critiquer tel ou tel détail de ce long dispositif rendront justice à la conscience et au labeur qui ont présidé à son élaboration. Puisse seulement la Chambre ne pas trop tarder à le mettre à son ordre du jour. Le dernier décret concernant les loyers n'a rien voulu innover vu la proximité d'une loi d'ensemble ; que cette loi, soit votée et en vigueur avant le prochain terme.

8 octobre 1915.

 

C'est le commencement de l'étude sérieuse de ce problème.

L'éternelle question de l'alcool, qui ne cessait pas de figurer à l'ordre du jour puisqu'elle n'avançait pas, fit encore parler d'elle. Les négociants en spiritueux défendaient leurs intérêts en essayant de ne pas défendre l'alcoolisme, ou tout au moins de n'en pas avoir l'air.

 

CONTRE L’ALCOOL

Nul ne s'étonne que les négociants en spiritueux défendent leurs intérêts. Et quand ils cherchent sincèrement à les concilier avec l'intérêt général, tout le monde leur en sait gré et ils peuvent être sûrs de ne rencontrer aucune hostilité préconçue. C'est une attitude que tous n'observent pas malheureusement. Quelques-uns manquent parfois de sang-froid. Voici un « travailleur de l'alcool », pour employer le titre dont il se réclame, qui nous écrit de Bordeaux qu'il ne donnera plus rien aux œuvres de guerre et qu'il déconseille même à ses amis de payer leurs impôts à cause de la campagne antialcoolique. Nous pensons bien que son premier mouvement, qui n'est pas le bon, ne durera pas, mais il certain que de pareils propos ne pourraient que démontrer l'urgence de la campagne antialcoolique.

Ce n'est pas sur ce terrain, bien entendu, que se sont placés hier les représentants des Syndicats intéressés. Ils se déclarent « convaincus que la défense de la corporation n'est nullement incompatible avec la lutte contre l'alcoolisme », et ils donnent mandat à leurs porte-paroles d'appuyer l'application des lois réprimant l'ivresse, ainsi que de réclamer la suppression du privilège des bouilleurs de cru. Voilà au moins un minimum de programme, qui n'est peut-être pas suffisant, mais qui n'est pas non plus illusoire, puisque c'est ce que demande, au moins en attendant mieux, la Ligue française d'éducation morale.

De même le Syndicat se tient sur un terrain qui n'est pas mal choisi, en demandant qu'on s'abstienne de lois partielles, et qu'on se réserve pour la réforme générale du régime de l'alcool, annoncée par le ministre des finances. Malheureusement ici le scepticisme est permis. La grande réforme a peut-être toutes les qualités, mais il lui en manque une qui est à nos yeux essentielle : c'est d'exister. On sait ce qu'exigent de temps et d'énergie ces grandes réformes : et elles en exigent tant, qu'elles n'aboutissent jamais. Si l'on attend cette solution idéale pour agir contre l'alcoolisme, qui est un fléau présent et mortel à brève échéance, la France aura sombré avant que la loi de salut ne soit promulguée. Ce n'est pas sans doute ce qu'espèrent les Syndicats de l'alcool, mais c'est à quoi nous mènerait la tactique qu'ils préconisent. C'est pourquoi nous continuerons à approuver, à titre d'acompte, tout ce qui peut donner un effet immédiat. Et nous considérons comme des acomptes de ce genre les deux judicieuses mesures dont parle l'ordre du jour des corporations de l'alcool, à savoir l'application stricte de la loi sur l'ivresse et l'abolition du privilège des bouilleurs de cru.

9 août 1915.

 

Les bouilleurs de crû se montraient plus exigeants. Eux aussi se piquaient de combattre l'alcool, c'était au nom de la liberté qu'ils réclamaient le maintien de leur privilège.

 

L'ALCOOLISME FAMILIAL

... Les Conseils généraux du Calvados et de l'Eure, malgré la courageuse résistance d'une honorable minorité, honorable dans le double sens du mot, ont émis le vœu que le Parlement repousse le projet du gouvernement sur le régime de l'alcool, comme « attentatoire au libre exercice du droit de propriété ». Il est inutile de faire remarquer que le libre exercice du droit de propriété n'a rien à voir en cette affaire : le projet n'empêche pas les récoltants de faire bouillir leurs cidres, poirés ou fruits, il leur demande simplement de payer l'impôt que payent tous leurs concitoyens pour la consommation des spiritueux. Les producteurs de tabac seraient tout aussi qualifiés pour réclamer le privilège d'échapper à l'impôt pour leur consommation personnelle. Nul n'est dupe de ce sophisme, mais les politiciens continuent à se montrer incapables du moindre courage quand ils croient leur réélection en jeu. Un conseiller du Calvados, M. Perrotte, avait proposé un texte que tous les bons Français sont prêts à voter des deux mains : « Le Conseil général, s'élevant, dans une pensée patriotique, au-dessus des petits intérêts locaux ou particuliers, exprime le vœu que le Parlement prenne toutes mesures nécessaires pour combattre le fléau de l'alcoolisme, sans en excepter la suppression du privilège des bouilleurs de cru. » Comment qualifier les majorités qui ont voté, dans les circonstances où nous sommes, contre une motion aussi justifiée et d'une inspiration aussi généreuse ? Que penser des élus du peuple à qui une pareille crise n'a rien appris ni rien fait oublier ?

4 octobre 1915.

 

Il était clair que si on attendait pour faire quelque chose le vote définitif du grand projet d'ensemble déposé par M. Ribot, l'alcoolisme aurait encore de beaux jours. Il fallait donc trouver un moyen plus expéditif de réduire au moins la consommation immédiate en attendant un régime définitif de l'alcool.

 

CONTRE L'ALCOOL

Peut-on attendre, pour agir, le vote du projet déposé par M. Ribot ? Évidemment non. Ce projet sera longuement discuté, amendé, retouché et édulcoré ; il fera longtemps la navette entre les deux Chambres, et il est à craindre que toutes les dispositions efficaces qu'il contient n'aient disparu le jour — problématique — où il sera transformé en une loi. Pour bien des raisons que tout le monde connaît, et qui ne sont pas à l'honneur du scrutin d'arrondissement, le Parlement ne sera jamais antialcoolique qu'en paroles. La Chambre surtout n'osera jamais mécontenter la double corporation de ceux qui aiment à s'alcooliser et de ceux qui trouvent leur profit à leur en fournir les moyens. Nous ne mettons nullement en doute la sincérité des déclarations antialcooliques que multiplient les députés et les débitants : le danger est trop manifeste pour échapper à personne et les marchands de vins, dont la corporation occupe le premier rang sur les tables de mortalité, savent mieux que n'importe qui à quoi s'en tenir. Mais l'intérêt personnel, même mal compris, paralyse les meilleures intentions du monde. Les bouilleurs de cru, eux aussi, n'ignorent guère le mal que leur privilège cause aux régions qui en bénéficient, — si on peut employer ce terme, — et cependant ils assiègent de leurs doléances leurs représentants à tous les degrés dès qu'on leur tend une planche de salut. Il faut donc commencer par aller au plus court, par prendre un chemin de traverse plus direct et plus sûr, en attendant que la grande route nationale soit déblayée.

Félicitons le gouvernement de l'avoir enfin compris. La Revue, ou M. Finot continue sa campagne avec une abondance de preuves et une persévérance d'apostolat qu'on ne saurait trop louer, publie encore dans son dernier numéro une série de lettres, émanant de directeurs d'usines et d'ingénieurs-constructeurs, qui confirment tous que la crise de la main-d'œuvre est surtout une crise de l'alcoolisme. On a beau renvoyer de l''usine les ouvriers pris en état d'ivresse, constate M. Amblard, directeur des Chantiers de la Manche, « nous sommes obligés, faute de mieux, de les reprendre quelques jours après ». Dans le Calvados, écrit un autre, 50 % de mes ouvriers indigènes ont fini par s'alcooliser. Le directeur d'une manufacture de la Charente signale que sur soixante réfugiés du Nord ou de la Belgique qu'il avait embauchés, « il n'a pu en garder que six ». Et où sont les autres ? « A la poudrerie d'Angoulême où à la fonderie de Ruelle. » C'est rassurant. A Rouen, où le travail du port intéresse à si haut point la Défense nationale et le ravitaillement du pays, le directeur d'une Société de déchargement évalue à 50 ou 60 % la perte de rendement pour les 1.000 ou 1.200 ouvriers qu'il emploie.

N'insistons pas. La cause est entendue. Voyons le remède. M. Malvy a fait approuver hier par le Conseil des ministres le principe d'un règlement général qui interdirait la vente en détail des spiritueux jusqu'à midi pour les hommes au-dessus de dix-huit ans et qui l'interdirait d'une manière absolue pour les jeunes gens de moins de dix-huit ans, ainsi que pour les femmes. Évidemment, il y aurait encore, même avec ce règlement, des abus. La surveillance serait illusoire dans beaucoup de petites localités, où le maire et le garde-champêtre hésiteraient à ouvrir trop les yeux sur les infractions. Du moins, dans les villes, dans les centres manufacturiers, il y aurait progrès. La matinée de travail serait à peu près sauvée. En outre, les femmes seraient soustraites à une tentation à laquelle elles résistent de moins en moins. Un garçon de café signale à M. Jean Finot l'alcoolisme grandissant des midinettes dans les bars américains. Sans discuter dès maintenant le détail d'un décret qui n'a pas encore paru, souhaitons avant tout qu'il paraisse bientôt et qu'il soit appliqué. Un homme dont on ne récusera pas la compétence en matière de danger national, M. Jules Cambon, notre dernier ambassadeur à Berlin, écrivait dans une lettre privée cette phrase qu'il faudrait graver partout : « L'alcool est un ennemi plus difficile à vaincre et plus terrible peut-être que l'Allemagne tout entière. »

18 octobre 1915.

 

Cette nécessité d'agir empiriquement, mais tout de suite, était d'autant plus manifeste que sous prétexte de mieux faire : les commissions compétentes arrivaient surtout à ne rien faire.

 

LES VŒUX DES DÉBITANTS

Une assemblée des débitants du Sud-Ouest, réunie à Toulouse, a émis un vœu contraire à l'arrêté en préparation tendant à restreindre les heures de vente de l'alcool et les catégories de consommateurs auxquels il sera permis d'en servir. Cette désapprobation est toute naturelle de la part des intéressés. Mais il y a dans leur vœu une partie positive qui mérite d'être louée. Les débitants se déclarent favorables en principe au projet de M. Ribot unifiant à 500 francs les droits sur l'alcool et supprimant le privilège des bouilleurs de cru. Cette adhésion est infiniment précieuse si elle ne cache aucun malentendu. Mais il convient de se défier un peu. Tout le monde « en principe » est contre l'alcoolisme, même ceux qui en vivent, — et qui, d'ailleurs, en meurent souvent. Seulement chacun n'admet que les armes qui frappent le voisin. Le bouilleur de cru accorde qu'il y a tout de même un peu trop de débits et que l'alcool qu'on y absorbe n'est pas un poison à encourager ; il ne voit donc pas d'inconvénient à ce qu'on surtaxe ce produit industriel, pourvu que le sien, son « alcool de famille », continue à narguer le fisc. Le marchand de vin réplique du tac au tac, il proteste contre tous ces calvados, ces marcs, ces eaux-de-vie de fruits, qui lui font concurrence à domicile à armes inégales. Qu'on les soumette au droit commun. Et chacun a raison et voit parfaitement juste quand il s'agit de l'alcoolisme d'en face.

La conclusion, c'est qu'il faut écouter les débitants quand ils parlent des bouilleurs de cru, et les bouilleurs de cru quand ils parlent des débitants. Mais ce qu'il faut éviter avant tout, c'est de prendre à la lettre les déclarations antialcooliques dont les uns et les autres se couvrent par précaution oratoire. L'alcool est un si mauvais client qu'on ne peut le défendre que par des manœuvres à côté, et la , plus sûre de ces manœuvres, c'est d'accepter « en principe » des projets qu'on se promet de rendre inexécutables par des amendements. C'est ce que la commission spéciale de la Chambre a fait en votant, non pas seulement le monopole de la dénaturation de l'alcool d'industrie, — ce que proposait M. Ribot, — mais le monopole de la fabrication de tout alcool d'industrie. C'est un coup de Jarnac donné au projet par la coalition des bouilleurs de cru et des négociants en spiritueux, qui se retrouvent, instinctivement d'accord, en dépit de leurs doctrines divergentes, dès qu'ils sont en présence d'une mesure antialcoolique sérieuse. Le rapporteur, M. Landry, qui jouait franc jeu, ne s'y est pas trompé et a donné sa démission. Ouvrons l'œil, comme lui, sur le petit travail d'avortement qui se prépare au sein obscur de cette commission, où les bouilleurs et les débitants se passent la casse en échange du séné.

28 octobre 1915.

 

Malgré la majorité qu'il avait obtenue, le ministère Viviani n'arrivait pas à retrouver son équilibre. Le public, mal au courant de ce qui se passait, manifestait une certaine inquiétude, tandis que dans les couloirs des Chambres tout un travail de destruction et de reconstruction accaparait l'attention des députés et des sénateurs.

 

UN BRUIT

Les bruits de dislocation ministérielle qui courent dans les milieux politiques sont pour le public une surprise et une inquiétude. Si le départ du ministre des Affaires étrangères et son remplacement par le président du Conseil imposent à ce dernier un double fardeau qu'il estime trop lourd dans les circonstances actuelles, il n'y a qu'à désigner un ministre des Affaires étrangères, pris parmi les hommes dont la compétence, l'autorité et la fermeté de vues peuvent rendre le concours particulièrement précieux. Mais nulle raison n'apparaît de provoquer spontanément une crise qu'aucun vote des Chambres n'explique, que la situation parlementaire ne motive de nulle façon et dont l'intérêt de la Défense nationale ne pourrait que souffrir. Le gouvernement a la confiance des Chambres comme le prouve l'issue invariable de tous les assauts qu'il a subis, et la masse du pays considère que le bon sens le plus élémentaire déconseille, suivant le dicton anglais, de « changer d'attelage au milieu du gué ». Il serait fâcheux que les agitations de couloirs parussent plus puissantes que les débats publics. Ce ne serait pas la peine de rejeter le Comité secret si devaient prévaloir des influences secrètes.

Il faut se défier de certaines idées simplistes qui peuvent séduire à première vue [Celle de réunir en un « grand ministère » les anciens présidents du Conseil est de cette espèce]. S'il s'agissait d'attester l'union sacrée par une manifestation extérieure, il serait en effet tout indiqué de faire figurer côte à côte sur une estrade des hommes que leur passé a trop souvent séparés et que la même préoccupation rapproche aujourd'hui. Mais la table du Conseil n'est pas une estrade de réunion publique : c'est une table de travail et on y doit travailler à une œuvre pratique et positive. M. Clemenceau écrit ce matin une phrase très juste à ce propos : « Tout assemblage de dispositions si contraires doit fatalement amener à une rupture. » L'Homme Enchaîné parle ici du ministère anglais ; mais la vérité est la même des deux côtés du détroit. Nous espérons bien que les bruits qui circulent resteront à l'état de bruits, et que nous ne donnerons pas au pays la déconvenue et à l'ennemi la satisfaction de toute apparence de désarroi gouvernemental. Assez de fautes ont été commises pour qu'on n'y joigne pas gratuitement celle qui les couronnerait toutes.

24 octobre 1951.

 

Cet état de choses ne pouvait se prolonger indéfiniment. Son principal inconvénient était d'entretenir dans les Chambres une atmosphère fébrile capable d'altérer à la longue le sang-froid du pays. Le ministère avait d'abord songé à un remaniement limité, mais les différents groupes parlementaires se prononçaient pour un remaniement plus général. C'est vers cette solution qu'on se trouva très vite acheminé. La situation avait ceci de particulier que le ministère n'était pas renversé, ni même officiellement démissionnaire ; il ne lui manquait en apparence qu'un ministre des Affaires étrangères.

 

LA CRISE MINISTÉRIELLE

On peut poser comme axiome que tout gouvernement qui donnera au pays l'impression d'une volonté forte mise au service exclusif de la Défense nationale sera bien accueilli par l'opinion. Et il sera même bien accueilli par le Parlement où se trouve, en dépit de certaines apparences fâcheuses, une majorité de braves gens, désireux de bien faire, mais un peu embarrassés parfois pour réaliser leurs bonnes intentions. Ceux-là seraient très reconnaissants à un ministère qui leur montrerait, non pas le but à atteindre, qui est connu de tous et qui est le même pour tous, mais le meilleur chemin pour l'atteindre.

Il ne s'agit pas de faire des miracles, et il n'y a que les charlatans pour en promettre. Il s'agit simplement de regarder les difficultés en face, d'un œil froid et clair, et ne pas craindre de prendre les responsabilités devant lesquelles un gouvernement n'a pas à reculer, et que son rôle essentiel est même de prendre, puisque lui seul a les moyens d'information permettent de les prendre en connaissance de cause. Il n'y a pas à dissimuler que le ministère Viviani, malgré ses efforts qu'il y aurait injustice à méconnaître et des services auxquels le pays rend pleinement hommage, n'a pas toujours eu l'attitude résolue et nette que les circonstances exigent impérieusement et quotidiennement. Et pourtant chaque fois qu'il a donné l'impression de comprendre son devoir gouvernemental, chaque fois que son chef a prononcé les paroles que le pays attend du « pouvoir exécutif », le succès lui a témoigné qu'il était dans la bonne voie. Ce qu'on demande, ce qu'on espère du Cabinet de demain, c'est qu'il soit tous les jours ce que le précédent a été dans ses bons jours. Les intrigues de couloirs et les conspirations de Comité secret s'évanouiront d'elles-mêmes ou se perdront dans le vide et l'indifférence universelle si la barque gouvernementale ne se contente pas de flotter, mais donne l'impression d'être dirigée.

Ce sentiment est tellement puissant qu'on le retrouve dans les journaux les plus différents, exprimé presque dans les mêmes termes. Nous ne doutons pas que la déclaration ministérielle ne s'en inspire avant tout. Mais les plus belles déclarations du monde ne valent que par les actes qui les suivent, et c'est aux actes que sera jugé le nouveau cabinet Briand-Viviani qui paraît devoir remplacer le cabinet Viviani-Briand. Il serait prématuré de porter une appréciation sur une combinaison qui n'est pas encore officielle ni peut-être même arrêtée dans le détail. Plusieurs des noms qui sont mis en avant sont de ceux qui font honneur à un ministère. Mais, pour l'instant, il s'agit moins pour un gouvernement de briller par l'éclat des talents qu'il renferme que d'obtenir un rendement maximum par une utilisation pratique et disciplinée de ces divers talents. Ce ne sont ni des succès parlementaires ni des succès de tribune qui conviennent — ou plutôt qui suffisent — à la situation.

C'est du travail utile, fécond, et inglorieux souvent, qu'il nous faut. On. a remarqué que nos chefs militaires opèrent dans un vaste anonymat où l'amour-propre individuel perd ses droits. Une abnégation analogue, dans la mesure plus restreinte où cela est possible, est de saison pour nos hommes politiques. Les préoccupations personnelles, les mises en vedette de tel ou tel, doivent être sacrifiées à la tâche collective. N'est-ce pas d'ailleurs ce qui se passe au Parlement ? La meilleure besogne n'est-elle pas celle qui se fait sans tapage dans certaines commissions ? Quelques paroles de bon sens et de ferme conscience prononcées au moment voulu, sans apparat, sans publicité, sans applaudissements, ont là plus d'effet utile que bien des grands discours recueillis par la sténographie. Cette manière prosaïque de comprendre le travail gouvernemental est celle du pays. Et le pays a raison, car nous sommes en temps de guerre, qui n'est pas le temps des tournois.

29 octobre 1915.

 

M. Briand, ministre de la Justice du cabinet Viviani, fut chargé de procéder à la reconstitution du gouvernement, et il aboutit à une combinaison qui devint officielle le 29 octobre.

 

LE NOUVEAU MINISTÈRE

Il semble qu'on puisse tenir pour constitué le ministère dont les grandes lignes étaient connues dès hier. La liste de ses membres est imposante, à la fois par la qualité de la plupart d'entre eux et par leur quantité. Jamais gouvernement n'a atteint un pareil effectif. Le ministère anglais, que nos voisins et alliés trouvent trop nombreux et qu'ils se préoccupent de condenser, est dépassé. Nous avons, si nous n'en oublions pas, vingt-quatre ministres et sous-secrétaires d'État. On dirait plutôt une assemblée délibérante qu'un Conseil exécutif, et il faudra au président du Conseil et à ses collaborateurs beaucoup de surveillance sur eux-mêmes pour que les séances du Conseil ne tournent pas en véritables débats parlementaires. C'est là un péril qui, certes, ne leur échappe pas, mais qu'ils auront un réel mérite à éviter. Il faut évidemment que les décisions gouvernementales soient pesées et mûries, — et le concours des illustres vétérans que M. Briand s'est assuré donne toute garantie à cet égard, — mais il faut aussi, il faut surtout que ces décisions, fussent-elles les meilleures du monde, soient prises sans temps perdu, et le cabinet monstre de M. Briand se trouve à cet égard dans des conditions défavorables.

On peut diviser les membres du ministère en trois groupes. Le premier, c'est le groupe des ministres sans portefeuille, auquel on peut joindre M. Méline, bien qu'il ait tenu à reprendre au ministère de l'agriculture un poste où il a tenu une si grande place autrefois. Cette catégorie de ministres se compose d'hommes arrivés au sommet — on disait même au terme — de leur carrière politique. Leur présence dans un gouvernement de Défense nationale a un caractère symbolique, qui ne peut manquer de frapper l'opinion. Ils arrivent des quatre points cardinaux de l'horizon parlementaire, ils réalisent l'union sacrée la plus vaste qu'on ait encore contemplée. M. Denys Cochin voisine avec M. Combes, M. Léon Bourgeois fraternise avec M. Guesde, et M. de Freycinet, l'ancien lieutenant de Gambetta, représente la génération qui a connu les affres de la défaite. Si l'on admet qu'il y avait lieu de fortifier le cabinet par l'adjonction d'un certain nombre de ministres d'État, choisis parmi les anciens présidents du Conseil, on ne peut qu'approuver l'éclectisme qui a inspiré le choix de ceux-ci, encore qu'une « exclusive », dont nous ne voulons pas rechercher l'origine, semble avoir motivé une omission que rien ne justifie.

Le second groupe des membres du cabinet se compose des titulaires des ministères qui n'intéressent pas la défense nationale. Il y a là des choix dont plusieurs ne sont pas ceux que le pays aurait suggérés, et sur lesquels nous nous bornerons à ne pas insister. Parmi les nouveaux venus, M. Clémentel sera bien accueilli au commerce, et M. Painlevé, membre de l'Institut et professeur en Sorbonne, ne saurait paraître déplacé à l'instruction publique. Son activité scientifique pourra en outre s'exercer utilement sur les « inventions concernant la défense nationale », qui lui sont également confiées. M. Viviani, à la justice, apportera à son ancien collaborateur le ferme appui qu'il en a reçu dans les mêmes conditions. Ce n'est pas le moment de trop chicaner sur la demi-douzaine de sous-secrétaires d'État qui sont conservés. On en a supprimé deux, dont l'inutilité était flagrante, ceux des Affaires étrangères et de l'Intérieur ; on aurait pu en supprimer d'autres sans plus d'inconvénient, et on avait tout d'abord songé à le faire, mais « le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas » et que nous nous garderons d'approfondir.

Restent les ministres qui répondent plus directement aux nécessités présentes, les ministres de la Défense nationale proprement dite. La présence du président du Conseil aux Affaires étrangères prouve qu'il y a de ce côté beaucoup de choses à faire, dont les unes n'ont pas toujours été faites avec un bonheur suffisant, dont les autres n'ont peut-être pas été faites du tout. Le président du Conseil a obtenu de M. Jules Cambon le concours le plus précieux, qui fait honneur à celui qui l'a obtenu comme à celui qui l'a accordé dans de telles conditions. C'est d'un favorable augure pour l'avenir et l'on est en droit d'espérer que notre diplomatie donnera l'impression et l'exemple d'une activité judicieuse qui ne s'est peut-être pas toujours manifestée jusqu'ici à un degré suffisant ni chez nous ni chez nos alliés. Le maintien de M. Ribot aux finances ne surprendra personne et rassurera tout le monde. M. Ribot jouit aujourd'hui, dans le Parlement comme dans le public, d'une autorité morale devant laquelle tout le monde tient à s'incliner. Il couronne une magnifique carrière d'homme d'État par un labeur acharné dont les heureux effets nous ont permis de traverser sans crise financière une épreuve sans précédent. Quant aux deux ministères militaires, ils sont confiés à des militaires, ce qui, en temps de guerre, paraît rationnel. Ajoutons que ceux même qui ne sont pas partisans a priori de ministres militaires seront les premiers à reconnaître que le général. Gallieni et l'amiral Lacaze possèdent à un degré rare toutes les qualités d'administration et de méthode qu'on croit trouver parfois plus sûrement chez des ministres civils. Partout où le général Gallieni a passé, il a pleinement réussi par une adaptation admirable des moyens à leur fin, et par un discernement impeccable de la fin à poursuivre. La collaboration confiante du ministre de la Guerre et du généralissime, maintenue par M. Millerand avec une ferveur dont le pays et l'armée garderont le souvenir, continuera de même entre le général Joffre et le général Gallieni, pour leur succès commun.

Le Cabinet Briand se présente donc sous de bons auspices. Il trouve dans son berceau beaucoup de dons ; qu'aucune mauvaise fée ne lui ôte la volonté de s'en servir. Que M. Briand, qui parle bien, agisse plus qu'il ne parlera. Que son ministère, où les talents abondent, n'abuse pas du talent qui consiste à prévoir toutes les difficultés, alors qu'il s'agit surtout de les surmonter. Que les décisions urgentes soient prises au besoin par les ministères compétents, après entente particulière entre eux, quand il n'y a pas nécessité d'encombrer de détails techniques le grand Conseil des ministres[2]. Si l'on sent une main qui dirige tous les jours et qui sait où elle va, ce changement de cabinet aura un sens ; il sera compris du public et unanimement approuvé.

30 octobre 1915.

 

MINISTÈRE D'ACTION

Les commentaires de la presse, en France comme à l'étranger, sont unanimes à interpréter le changement de ministère non comme un changement de politique, mais comme un renforcement de la politique nationale suivie par le Cabinet disparu. C'est en effet ce que réclame l'opinion, et c'est assurément ce que se propose le nouveau gouvernement. Nous n'assistons pas à un désaveu collectif de l'œuvre accomplie sous le consulat de M. Viviani, et la présence, dans le nouveau cabinet, de l'ancien président du Conseil et de plusieurs de ses collaborateurs de marque en est la meilleure preuve. Le cabinet démissionnaire a traversé la période la plus tragique de la guerre, son nom restera attaché à la victoire de la Marne, au refoulement de l'invasion, à la maîtrise sur l'ennemi depuis la bataille de l'Yser et attestée par la dernière victoire de Champagne. Certes, tout n'a pas réussi dans l'œuvre entreprise ; des mécomptes dont la force des choses n'est pas seule responsable ont été subis en Orient ; des fautes ont été commises contre lesquelles il n'était pas impossible de se prémunir, mais dans l'ensemble le travail de la Défense nationale a été mené à bien et la certitude de notre succès final a été imposée même à l'ennemi.

Aujourd'hui nous abordons la dernière phase des opérations, la phase positive. La Défense nationale négative n'est plus en question, il faut arriver à la libération du territoire et à l'acquisition des frontières naturelles nécessaires à notre honneur et à notre sécurité. Il a paru que l'action gouvernementale, sans changer de but ni même de moyens, devait revêtir un caractère plus efficace et plus soutenu. Sans nier l'importance des résultats obtenus, et sans ingratitude envers ceux qui les ont obtenus, l'opinion éprouve — et pas seulement en France — le désir de voir certains tâtonnements, certaines gaucheries, certaines illusions peut-être, prendre fin. Ce qu'on attend du ministère Briand, c'est une allure plus décidée en face des problèmes dont le fond est toujours le même, mais dont les données se modifient à chaque instant. Il ne nous appartient pas d'imprimer à nous seuls une impulsion plus vigoureuse à certaines démarches ou opérations collectives des Alliés, mais nous pouvons et nous devons, tout au moins en ce qui nous concerne, donner plus complètement l'exemple de la fermeté dans les desseins et de la promptitude dans leur exécution. C'est en quoi le cabinet Briand, par le crédit dont il dispose en vertu même de son brillant recrutement, peut faire plus et mieux que le précédent, tout en restant dans la même voie. « La direction reste la même », disait l'empereur Guillaume après avoir congédié son vieux pilote. On peut reprendre chez nous la même formule, et avec plus de sincérité, car les hommes qui viennent d'assumer le pouvoir ne sont pas des débutants avides de se signaler, fût-ce par des incartades, comme il est arrivé au jeune successeur du vieux chancelier.

L'action et l'autorité sont les deux qualités que notre démocratie prise aujourd'hui le plus chez ses gouvernants. Les belles paroles, les belles déclarations, les belles promesses, il faut bien avouer qu'elle commence à en être saturée. Certes, il y a des mots qui ne sont pas inutiles et qu'un gouvernement doit savoir dire à propos. Mais nous n'avons plus besoin qu'on nous les répète : nous savons que nous irons jusqu'au bout, que nous ne traiterons qu'après la victoire et d'accord avec nos alliés. Quant à l'ennemi, s'il a encore des illusions sur ce point, s'il escompte chez la Quadruple-Entente les défaillances de l'honneur et les trahisons de l'intérêt national qu'il a su provoquer chez ceux qui sont devenus ses valets, il commet une lourde erreur dont les faits se chargent de le détromper. Ce sont les faits qui ont le dernier mot, lorsqu'on en est réduit à l'ultima ratio du canon. Tout donne à espérer que nous allons entrer de plus en plus résolument dans cette conception pratique, après nous être trop longtemps attardés aux illusions sentimentales que nos habitudes de confiance et de chevalerie nous rendaient chères. « Quelle est la première qualité de l'orateur ? » demandait-on à un maître de l'éloquence. « L'action », répondit-il. « Et la seconde ? — L'action. — Et la troisième ? — Toujours l'action. » Si c'est vrai pour un orateur, à plus forte raison est-ce vrai pour un homme d'État.

31 octobre 1915.

 

 

 



[1] C'est à ce moment, quelques jours avant la démission du ministère, que M. Millerand lança la fameuse affiche : « Méfiez-vous, taisez-vous, les oreilles ennemies vous écoutent. »

[2] Voici quelle fut la composition définitive du nouveau ministère :

Présidence du Conseil et Affaires étrangères : M. ARISTIDE BRIAND ; Secrétaire général des Affaires étrangères : M. JULES CAMBON ; Vice-président du Conseil, ministre d'État : M. DE FREYCINET ; Ministres d'État : MM. EMILE COMBES, LÉON BOURGEOIS, JULES GUESDE, DENYS COCHIN ; Justice : M. RENÉ VIVIANI ; Guerre : Général GALLIENI ; Marine : Amiral LACAZE ; Finances : M. RIBOT ; Intérieur : M. MALVY ; Instruction publique et inventions concernant la défense nationale : M. PAINLEVÉ ; Travaux publics : M. SEMBAT ; Commerce : M. CLÉMENTEL ; Agriculture : M. MÉLINE ; Travail : M. ALBERT MÉTIN ; Colonies : M. DOUMERGUE.

Sous-secrétaires d'Etat :

Guerre (munitions) : M. ALBERT THOMAS ; Guerre (intendance) : M. JOSEPH THIERRY ; Guerre (service de santé) : M. JUSTIN GODART ; Guerre (aviation) : M. RENÉ BESNARD ; Marine marchande : M. NAIL ; Beaux-Arts : M. DALIMIER.