LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE X. — AU SEUIL DE LA SECONDE ANNÉE.

 

 

La situation générale. — L'opinion en France et en Allemagne. — La Chambre et le pays. — L'idée du Comité secret. — Entrée en scène de la Bulgarie.

 

AU commencement de la seconde année de guerre les chefs d'État, les hommes politiques et les journaux du monde entier dressèrent de toutes parts le tableau de la situation respective des deux groupes belligérants. Pour nous en tenir à ce qui concerne la France, le jugement porté sur elle fut à peu près partout le même jugement favorable, où perçait souvent un sentiment de surprise. On ne croyait pas, en général, que la France, capable d'un sursaut au moment du danger, serait également capable de « tenir » pendant si longtemps sans donner de signes visibles d'abandon. Au point de vue moral on se rendait compte que tous les Français avaient compris dès le premier jour la signification des événements et qu'ils l'avaient comprise d'eux-mêmes par un phénomène d'intuition collective. On était surtout frappé de voir se maintenir l'Union sacrée dans un pays qui, la veille de la guerre, était en proie à des discordes que les pessimistes prenaient pour des préliminaires de guerre civile. En réalité le sentiment national avait créé subitement, non pas la tolérance, mais la sympathie entre adversaires d'hier. Des traits de délicatesse attestaient à chaque instant le désir de chacun de respecter l'opinion d'autrui. On voyait des protestants diriger des hôpitaux tenus par des sœurs, et celles-ci satisfaites d'être ainsi dirigées ; on citait telle lettre du front écrite par un pasteur protestant et décrivant l'émotion par lui ressentie en assistant à une messe devant les tranchées. L'histoire d'un rabbin juif sacrifiant sa vie pour apporter un crucifix à un blessé mourant avait fait le tour de la presse. De même, la lutte des classes n'avait pas franchi le boyau d'accès des tranchées. Une dignité collective entourait les manifestations de tous les corps constitués, et tout cela, d'abord issu de la confiance instinctive, avait, créé la constance qui n'est autre chose que la confiance raisonnée et réfléchie.

L'état économique n'était pas moins rassurant. La France, sur ce terrain, n'était nullement préparée à la guerre. Sa situation budgétaire avait été compromise comme à plaisir par une folie de dépenses dues trop souvent à des préoccupations électorales ; aussi, après l'invasion de la région du Nord, une des plus riches et des plus actives de la France, on pouvait craindre une catastrophe financière. Il avait fallu subitement décréter le moratorium qui suspendait le paiement de toutes les créances et même le remboursement des comptes courants à vue dans les banques. Le départ du gouvernement et des grandes administrations pour Bordeaux paraissait devoir aggraver la crise ; il n'en fut rien. Dès la fin de décembre 1914 les sociétés de crédit renonçaient à se prévaloir du moratorium et reprenaient leurs paiements à guichets ouverts. Leurs dépôts atteignaient à cette date un chiffre de 3 milliards 737 millions. On pouvait croire que les déposants, après cette chaude alerte, se hâteraient de retirer leurs capitaux. Il n'en fut rien, le total des dépôts à la fin de mai est supérieur de 40 millions à ce qu'il était fin décembre. Un indice non moins significatif c'est que la moitié des effets de commerce moratoriés que contenait le portefeuille de la Banque en septembre 1914 était remboursée volontairement au mois de juillet suivant — 2 milliards 200 millions sur 4 milliards 380 millions.

Les dépenses, il est vrai, sans atteindre les chiffres qu'on a vus depuis, étaient déjà formidables. Du 1er avril 1914 au 30 septembre 1915, elles sont évaluées à 22 milliards. On y pourvut en partie par l'émission de Bons de la Défense nationale, qui avaient déjà produit 6 milliards au 15 juillet 1915, plus 1 milliard et demi d'obligations analogues. Le reste fut fourni par les avances de la Banque dont la limite d'émission fut augmentée. D'ailleurs les impôts, malgré le bouleversement général, rentraient assez régulièrement. Ceux même de l'année 1915, bien que les feuilles n'eussent été distribuées que très tard (au mois de mai), avaient déjà produit, fin juin, 275 millions pour les impôts directs ; et les impôts indirects pour le premier semestre de 1915, avaient donné 73 millions de plus que pour le second semestre de 1914. Tout cela attestait une fois de plus la force de l'économie au pays du « bas de laine ».

La situation diplomatique nous faisait moins honneur. Notre politique extérieure n'avait pas su tenir compte des réalités ni tirer parti des possibilités, surtout en Orient. Elle s'était laissé leurrer par les Turcs qui, dès le début, avaient donné asile aux bateaux de guerre allemands sans que les nôtres eussent osé les suivre aussitôt dans les Dardanelles, et la Turquie, après quelques mois de comédie, avait adhéré officiellement à l'alliance austro-allemande. Des fautes analogues étaient en train de se reproduire en Bulgarie et en Grèce. Alors que tout laissait entendre l'existence d'un accord entre le roi de Bulgarie et l'Autriche, nous nous obstinions à négocier avec la Bulgarie dans l'espoir naïf de l'utiliser pour la défense de la Serbie dont elle était l'ennemie irréconciliable. En Grèce, nous étions également dupes des intrigues allemandes dont le roi Constantin était, non pas la victime, mais l'instrument. Malgré le renvoi de Venizelos (6 mars 1915) et son remplacement d'autorité par des germanophiles à tout faire comme Gounaris, la censure continuait à couvrir de sa protection les dirigeants de la Grèce. Même notre grand succès diplomatique, qui était l'adhésion de l'Italie, paraissait dû beaucoup plus aux fautes de la diplomatie austro-allemande qu'à l'ingéniosité de la nôtre.

Reste la situation militaire, stationnaire sur le front d'Occident ; mais qui avait donné bien des mécomptes en Orient. Du moins l'Allemagne avait perdu le bénéfice de sa préparation et elle ne pouvait pas espérer que le temps travaillerait pour elle. En dépit de ses succès, elle commençait à ressentir les premiers symptômes de l'épuisement, ses pertes de la première année de guerre étaient évaluées à 3.000.000 d'hommes, sans parler de l'Autriche qui était en plus mauvais état, et cela au moment même où « la méprisable petite armée anglaise » devenait un instrument de premier ordre, par le nombre, la qualité et le matériel. Toutes ces raisons d'espérer, on ne les voyait pas qu'en France : les neutres ne les ignoraient pas, et, même en Allemagne, quelques-uns commençaient à les soupçonner.

 

L'empereur Guillaume, pour donner le change à l'opinion, au moins en Allemagne, sentit la nécessité d'adresser à « ses peuples » une de ces proclamations solennelles et grandiloquentes dont il n'a jamais été avare.

 

UNE CONCEPTION DE LA VÉRITÉ

La proclamation de l'empereur allemand est ce qu'elle devait être. Elle formule une fois de plus comme vérités acquises et indiscutées toutes les contre-vérités dont l'Allemagne est saturée depuis un an. Ceux qui s'étonnent de la tranquille impudence avec laquelle les faits les mieux connus sont ici travestis ont déjà perdu le souvenir du manifeste des intellectuels allemands et de tous ceux qui l'ont suivi. La méthode est toujours la même : procéder par affirmations étayées sur des paroles d'honneur. L'empereur, comme il sied, va un peu plus loin que ses sujets, il va jusqu'au serment « devant Dieu et devant l'histoire ». Il n'a pas voulu la guerre ; ce sont les puissances de l'Entente qui, « après dix ans de préparation », ont cru le moment favorable pour humilier l'empire.

Il peut paraître vain de revenir une fois de plus sur le chapitre ses responsabilités. L'histoire, que le kaiser prend à témoin, a déjà prononcé, et son verdict n'est pas celui que « la science allemande » a prétendu lui dicter. On s'en rend même si bien compte en Allemagne que les gens avisés ne tiennent pas à engager le débat. La Gazette de Francfort indique négligemment « qu'il est inutile de rechercher une fois de plus sur qui pèsera la responsabilité du passé ». L'empereur est plus osé, comme on le voit. Ce n'est pas qu'il puisse sérieusement espérer que ses attestations auront aucun effet hors de l'Allemagne. Nul ne croira, même chez les neutres les plus neutralistes, — et l'on sait que les deux mots ne sont pas synonymes, — personne ne croira que la Serbie ait menacé l'Autriche, que la Belgique ait comploté d'humilier l'Allemagne et que la Triple Entente ait « préparé depuis dix ans » une guerre pour laquelle il lui manquait visiblement au début tant d'armements de première nécessité. A défaut des documents diplomatiques, même allemands, et des aveux du chancelier de Bethmann-Hollweg en ce qui touche la violation de la neutralité luxembourgeoise et belge, le simple spectacle des premières semaines de la guerre a été assez probant. Ni « la vie » ni « la liberté » de l'Allemagne n'étaient en danger ; son hégémonie grandissait au contraire irrésistiblement par la paix armée et son essor économique se développait sans obstacle.

On comprend que le souverain qui a joué sur un coup de dé une pareille foi tune cherche à s'étourdir et surtout à étourdir ses sujets sur son rôle. On peut perdre, même avec des dés pipés. L'empereur dit le contraire de ce qu'il sait être la vérité pour s'excuser de n'avoir pas gagné. Mais ce n'est pas tout. Il ne faut pas voir en lui un simple joueur qui nie l'évidence pour sauver sa mise. Son cas est plus typique. L'empereur est imbu, comme tous ses sujets, de l'idée allemande qu'un rôle providentiel lui est réservé, qu'il est l'instrument de Dieu, et que cette qualité surnaturelle lui confère tous les privilèges, y compris celui d'échapper à la commune mesure du bien et du mal. « La force crée le droit », c'est le fond de la mentalité allemande. Il en résulte un corollaire qui peut se formuler ainsi « L'affirmation du plus fort crée la vérité. » L'empereur peut donc en toute sûreté de conscience affirmer et même jurer le contraire de la vérité. La morale vulgaire ne lui est pas applicable. La vérité parle par sa bouche, non pas la vérité grossière et matérielle qui apparaît comme telle au premier venu, mais la vérité supérieure dont le chef du peuple élu reçoit la confidence directe du « vieux dieu allemand ».

Qu'on ne croie pas de notre part à un paradoxe. Nous restons au contraire sur le terrain de la plus brutale réalité. L'Allemagne viole quotidiennement toutes les lois de la guerre, et néanmoins elle accuse quotidiennement ses ennemis de ne pas les respecter. Ce n'est pas de l'hypocrisie, comme on le dit communément, c'est de la logique. On a le droit de tout faire pour hâter l'avènement du règne de Dieu et de son représentant germanique ; au contraire, ceux qui s'opposent à la marche du destin sont impardonnables par définition. Même s'ils respectent les conventions humaines, comme celles de La Haye, ils violent cette loi supérieure qui assigne au peuple allemand la domination universelle, über alles. Tout cela s'enchaîne et se tient logiquement. L'empereur a la logique qui mène parfois un simple mortel aux Petites-Maisons, mais qui conduit à l'auto-apothéose un Caligula ou un Nabuchodonosor. N'a-t-on pas vu naguère une satire, en Allemagne même, dans la thèse d'un érudit bavarois sur Caligula ?

Le mysticisme impérial n'est d'ailleurs pas exclusif de préoccupations pratiques. L'empereur dans sa proclamation descend du Sinaï. Il achemine son peuple vers certaines pensées modestes et pacifiques qui font contraste avec la théâtrale dépêche qu'il aurait adressée à la reine de Grèce sur la destruction des Russes. Aux Allemands l'empereur ne promet plus Paris ni Londres. Il se borne prudemment à se féliciter de ce que les Alliés ne sont pas non plus à Berlin. Et la paix dont il montre le mirage consolateur, ce n'est pas la paix triomphale après laquelle l'Allemagne régentera le monde. On verra cela plus tard. Pour le moment, on se contenterait de la paix « honorable », celle qu'un bon Allemand demande quand il n'est plus le maître d'en dicter une autre. Si l'on avait dit aux Allemands, il y a un an, qu'ils entamaient cette guerre pour en « sortir honorablement », ils auraient sans doute estimé qu'il était plus simple de ne pas la provoquer. C'est une réflexion que la proclamation du kaiser pourrait bien suggérer aujourd'hui à quelques-uns d'entre eux.

3 août 1915.

 

Cette proclamation eut pour réplique un message du Président de la République adressé aux Chambres pour l'anniversaire de la fameuse séance du 4 août, la séance de « l'Union sacrée ».

 

LE MESSAGE DU PRÉSIDENT

L'article 6 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 attribue au Président de la République le droit de « communiquer avec les Chambres par des messages qui sont lus à la tribune par un ministre ». Ces messages doivent être contresignés par un ministre, comme tout autre acte du Président, sauf les messages de démission qui n'ont besoin d'être ni contresignés ni lus par un ministre, parce que leur caractère personnel leur enlève le caractère d'actes gouvernementaux. En fait, depuis la présidence du maréchal de Mac-Mahon, qui avait fait des messages un usage répété et peu heureux, les présidents ont à peu près renoncé à cette prérogative. Ils s'en sont tenus à leur message d'entrée en fonctions et, en ce qui concerne Jules Grévy et Casimir-Périer, à leur message de démission. Mais le droit du Président n'en est pas moins resté entier et M. Raymond Poincaré a déjà eu recours à ce procédé solennel, il y a un an, au cours de la séance historique du 4 août. Nulle occasion ne paraissait, certes, mieux indiquée pour remettre en honneur un droit présidentiel qui a sa raison d'être. Le message d'aujourd'hui, au début de la seconde année de guerre, répond de même à la gravité des épreuves que traverse la France ainsi que le monde civilisé presque tout entier.

Le message de M. Raymond Poincaré donne le coup de grâce aux décevantes illusions dont l'ambition germanique s'est enivrée. Nos ennemis avaient mal jugé notre pays, qui est d'ailleurs de ceux que la sympathie seule permet de comprendre. Ils escomptaient « le concours de nos dissentiments », alors que leur brutale agression a eu pour effet de faire taire en un moment toutes nos dissidences. Ils escomptaient peut-être aussi la légèreté brouillonne dont notre régime parlementaire n'a pas toujours su se garantir en temps de paix ; ils espéraient que le gouvernement, harcelé par les francs-tireurs de toutes les oppositions, n'aurait ni le temps, ni la force, ni le sang-froid nécessaires pour vaquer aux immenses tâches qui réclament son temps tout entier. Mais malgré quelques heurts inévitables dans le fonctionnement intensif de la machine politique, « la pleine harmonie des pouvoirs publics » s'est patriotiquement établie, et l'effort commun pour le but commun s'est réalisé sans qu'aucun des deux pouvoirs ait eu en rien à abdiquer son rôle et ses responsabilités. L'unanimité s'est manifestée au Parlement comme dans le pays toutes les fois que la fibre sacrée a été touchée. Dans l'immense camp retranché qu'est devenue la France assaillie, tous redoublent d'ardeur pour remplacer les absents à l'atelier, au sillon, au devoir professionnel quel qu'il puisse être ; tous donnent leur temps, leur or, ou leur personne dès que l'appel est fait à leur dévouement. Et cette union sacrée, non seulement durera autant que la guerre, mais survivra aux circonstances qui l'ont imposée.

C'est, d'ailleurs, l'armée qui en a donné l'exemple le plus magnifique et c'est sur l'armée que le pays tout entier règle sa conduite, parce qu'il sait qu'en elle réside tout son avenir. Sur une nation trempée par un an d'héroïsme et de sacrifices, tous les procédés d'intimidation, de démoralisation, de marchandage, dans lesquels nos ennemis sont passés maîtres, n'ont plus aucune action. Ni les fausses nouvelles, ni les fausses avances n'entament ce que M. Deschanel appelle « l'unité inébranlable de la nation », unité fondée sur une inflexible résolution de ne pas nous laisser duper par une paix précaire et mensongère. La paix que nous conquerrons, au prix de sacrifices dont nous n'ignorons pas la cruauté, sera une paix sable, « qui garantira la sécurité de l'Europe et reconstituera la patrie démembrée ». Ni les semeurs de panique, ni les semeurs d'illusions n'ont prise sur notre ferme propos d'en finir avec la menace constante d'une Allemagne militariste. « Ce peuple magnifique a prodigué son sang, il ne nous faut à nous que du caractère », a conclu M. Paul Deschanel. Nous avons et nous aurons du caractère, et c'est pourquoi le sang versé ne l'aura pas été en vain. Le Président de la République et le roi d'Angleterre ont exprimé en termes identiques cette froide volonté que rien n'affaiblira chez nous comme chez nos alliés : nous ne poserons pas les armes avant que leur succès n'ait obtenu la paix d'aujourd'hui et garanti la paix de demain.

6 août 1915.

 

L'Allemagne ne s'en tint pas à des déclarations ; elle essaya d'engager une négociation de paix séparée avec la Russie. Cette tentative tombait d'autant plus mal qu'à ce moment même le Livre Gris belge révélait des ouvertures qui nous avaient été faites par l'Allemagne avant la guerre en vue du partage du Congo belge. Ces ouvertures avaient été reçues comme elles méritaient de l'être, mais elles n'en avaient pas moins été faites.

 

PROPOSITION INFÂME

Ce n'est pas seulement à l'Angleterre que l'honnête courtier allemand a fait « d'infâmes » propositions, pour reprendre le qualificatif de M. Asquith. A l'Angleterre, le tentateur promettait, on s'en souvient, de ne pas démembrer la France continentale, mais il se réservait en ce qui touche les colonies. Il se réservait de les prendre, en laissant entendre que l'Angleterre, pour prix de sa neutralité, pourrait en avoir sa part. L'Angleterre a répondu que ses intérêts, sa signature et son honneur n'étaient pas un objet de marchandage. C'est dans le même esprit que notre ambassadeur à Berlin. M. Cambon, a accueilli les ouvertures révélées par le dernier Livre gris belge. Il s'agissait cette fois de la Belgique et du Congo belge. Le ministre des Affaires étrangères de Prusse, M. de Jagow, trouvait que la Belgique avait assumé une tâche un peu lourde pour ses étroites épaules en recevant du roi Léopold la colonie du Congo. Les petites puissances, à son avis, n'ont pas le moyen et par suite ne doivent pas avoir la prétention de s'offrir des colonies. La France et l'Allemagne trouveraient un excellent terrain d'entente à partager le Congo belge. Au surplus, ces petites puissances ne sont-elles pas un anachronisme dans le monde actuel ? Elles représentent un stade arriéré de la civilisation et sont appelées, comme tous les organismes qui n'ont plus de raison d'être, « à disparaître ou à graviter dans l'orbite des grandes puissances ».

On reconnaît dans cette théorie une des conceptions favorites de « la science allemande ». L'idée de la justice, l'idée qu'une petite nation a droit à l'existence, à l'indépendance et à la dignité, comme les plus grandes, est une idée qui n'entre pas dans une tête façonnée par le germanisme. M. de Jagow n'a certes rien compris aux scrupules de M. Cambon au mois d'avril 1914, pas plus qu'à ceux de sir Edward Grey au mois d'août suivant. Dans les deux cas la diplomatie allemande agissait suivant ses traditions, suivant son tempérament, suivant son incapacité foncière de s'élever jusqu'à un idéal simplement humain. Et aujourd'hui encore, quand l'empereur Guillaume jure devant Dieu et devant l'histoire qu'il a conscience de n'avoir pas causé la guerre, il est dans le même état d'esprit. Ce sont les autres puissances qui, par leurs préjugés d'un autre âge, par leurs scrupules surannés dont la Kultur a affranchi le peuple élu, par leur refus de marcher dans les voies du « vieux dieu allemand » et de son chargé d'affaires temporelles en ce monde, ont provoqué la guerre et doivent en porter la responsabilité. En effet, si la Belgique et la Serbie avaient consenti à devenir des Bavières, si la France avait accepté de jouer le rôle d'une Turquie, si l'Angleterre et la Russie s'étaient trouvées honorées de faire figure d'Autriche, la paix, la paix allemande, aurait régné dans le monde et les horreurs de la guerre eussent été évitées.

Il n'est pas mauvais que soit mise en lumière une fois de plus la pensée intime du gouvernement allemand. Il n'est pas mauvais que les petits États, s'ils ont encore quelques illusions, sachent à quoi s'en tenir sur le rôle que leur destinerait la victoire de l'Allemagne. Et l'on ne dira pas, comme on l'a fait parfois, que ces théories monstrueuses sont formulées par des enfants terribles du germanisme, par des personnalités sans mandat et sans responsabilité ; nous les trouvons dans la propre bouche du ministre des affaires étrangères. Tout cela cadre d'ailleurs à merveille avec la phrase du « chiffon de papier ». C'est de la même marque. Seule la proclamation de l'empereur n'est plus dans la note. C'est que le malheur des temps oblige momentanément le gouvernement allemand à parler, tout comme un autre, de la liberté, du droit, des lois de la guerre et de toutes ces vieilleries pour lesquelles l'Allemagne victorieuse n'aurait pas eu assez de dédain. Seulement l'accent n'y est pas, tandis qu'on le trouve, sonore et franc, dans les propos « confidentiels » de M. de Jagow dont la « signification très sérieuse » n'avait échappé sur l'heure ni à M. Cambon qui les recueillit, ni au baron Beyens qui les rapporte, ni au gouvernement belge qui en avait déjà entendu d'aussi instructifs.

5 août 1915.

 

L'ILLUSION ALLEMANDE SUR LA PAIX

L'Allemagne a fait, paraît-il, une nouvelle tentative de paix séparée avec un des alliés. Cette fois, c'est la Russie qui a été en butte à la proposition déshonorante de manquer à sa signature. La Serbie et la France ont également eu à subir des offres analogues, qu'elles ont repoussées avec le même dédain que la Russie. Il est impossible à l'Allemagne de comprendre qu'un traité engage ceux qui l'ont signé, qu'une parole donnée est autre chose qu'un chiffon de papier, et que l'accord de Londres sera respecté jusqu'au bout par tous les contractants. Dans la collection des Etudes et documents sur la guerre publiée par un Comité dont M. Lavisse est le président, il se trouve une brochure de M. Durkheim — l'Allemagne au-dessus de tout ; la Mentalité allemande et la Guerre — qui explique à merveille cette extraordinaire faculté d'incompréhension qui restera à coup sûr le trait caractéristique de l'Allemagne actuelle. On y voit doctement exposée par Treitschke et son disciple Bernhardi la doctrine que les traités n'ont aucune valeur, sauf celle que les puissances signataires ont momentanément intérêt à leur attribuer. C'est en vertu du même raisonnement qu'un des pangermanistes les plus populaires, le comte de Reventlow, engage aujourd'hui les Grecs à déchirer leur traité avec la Serbie, tout en qualifiant d'ailleurs de traîtres les Italiens pour avoir dénoncé la Triplice. Car il va sans dire que les traités conclus avec l'Allemagne peuvent être violés par elle — ce qui est le cas de la Triplice — mais restent en tout cas intangibles pour ses partenaires.

Le public a été longtemps à admettre que cette candide duplicité fût la base de la politique allemande. Il a fallu multiplier les preuves pour que l'opinion des peuples civilisés pût se faire à l'idée qu'un grand État, extérieurement semblable aux autres, en différait si profondément par sa mentalité. Mais aujourd'hui les neutres les plus jaloux de leur indépendance de jugement ont dû se rendre à l'évidence. Un professeur d'histoire des Etats-Unis écrit à M. Lavisse : « Les Allemands nous donnent le spectacle d'une nation retournant à un stade de moralité internationale qui n'est autre en somme — comme je le disais l'autre jour à mes étudiants — que celui des temps d'Assurnarzipal et de Sennachérib ». Rien de plus vrai. Mais pourquoi remonter si loin ? C'est la tradition des rois de Prusse de ne jamais se tenir liés par aucun traité. Le plus grand d'entre eux, Frédéric « l'Unique » comme ils l'appellent, a donné ce spectacle sans aucune hypocrisie ni ménagement au cours de tout son règne. Il a, par exemple, signé, rompu et violé tous les traités qu'on a voulu pour prendre la Silésie à Marie-Thérèse, l'aïeule de François-Joseph.

Ce n'est pas sur de pareils moyens que comptent les Alliés. Il ne leur déplaît pas d'ailleurs de constater que le besoin de la paix grandit de jour en jour chez l'adversaire. « Je ferai la paix quand je voudrai », disait l'empereur allemand il y a quelques semaines. « Je l'aurais même déjà faite si j'avais voulu. » Voilà bien le fameux « dérèglement d'esprit » dont parle Bossuet, qui consiste à croire les choses parce qu'on a besoin qu'elles soient. Quand il annonçait mystérieusement à son vaudevilliste favori, Ganghofer, un coup de théâtre à brève échéance, c'était la paix avec la Russie que le kaiser avait en vue. Et c'est ce que le peuple allemand attendait anxieusement de l'occupation de Varsovie après l'avoir attendu vainement de la prise de Paris ou de celle de Calais...

11 août 1915.

 

Pour renforcer l'effet médiocre du manifeste impérial le chancelier reprit le même thème à la rentrée du Reichstag.

 

AU REICHSTAG

... La première partie du discours du chancelier est consacrée à l'Angleterre. Il essaye de démontrer que c'est à son ambition, à ses intrigues et à son refus de collaborer loyalement avec l'Allemagne à l'œuvre de la paix européenne qu'est due la conflagration actuelle. C'est elle qui a comploté avec la Belgique contre l'Allemagne, et le chancelier affecte de s'indigner que les documents publiés par lui sur ce sujet aient été cachés au public de la Triple-Entente. Ils ne l'ont pas été du tout. Il s'agit, comme on sait, d'un échange d'idées entre l'attaché militaire anglais et les autorités militaires belges sur l'attitude à prendre au cas où la neutralité belge serait violée par l'Allemagne. Ces fameux « documents » n'ont été cachés à personne ; l'Allemagne en avait d'ailleurs eu communication officielle avant de les « découvrir » à Bruxelles. Ce que nous n'y avons pas vu, et ce que M. de Bethmann-Hollweg n'arrive pas à nous y faire voir, c'est une conspiration, contre l'Allemagne, qui n'a jamais existé, et que le gouvernement allemand n'y avait pas vue non plus du premier coup, sans quoi le chancelier aurait été bien heureux de l'invoquer contre la Belgique, au lieu d'avouer que l'invasion de ce pays était « complètement injustifiable ».

M. de Bethmann-Hollweg se donne aussi beaucoup de peine pour obscurcir l'histoire des négociations anglo-allemandes au moment de la mission de lord Haldane, au printemps de 1912. Sa version, si incomplète et tendancieuse qu'elle soit, n'empêche pas la vérité de transparaître. L'Angleterre demandait une garantie que l'Allemagne ne se jetterait pas inopinément sur la France pour la détruire. Que répond le chancelier ? Des phrases, la main sur le cœur. Puis, quand il faut préciser, l'Allemagne propose « un engagement réciproque de neutralité sans conditions ». L'Angleterre veut quelque chose de plus déterminé. Elle offre de s'engager à n'entreprendre aucune attaque « non provoquée » contre l'Allemagne. Écoutons la réponse admirable du chancelier, telle qu'il nous la donne lui-même : « Mon avis fut que, entre puissances civilisées, il n'était pas d'usage d'attaquer les autres puissances sans provocation ou d'adhérer à des combinaisons entretenant de pareils desseins. En conséquence, la promesse de s'abstenir de pareilles attaques ne pouvait pas faire l'objet d'une convention solennelle. » C'est une déclaration à encadrer, venant de l'Allemagne. « Il n'est pas d'usage d'attaquer ses voisins sans provocation. » Ce n'est pas d'usage en effet de la part des puissances civilisées, mais comment a opéré l'Allemagne à l'égard du Luxembourg et de la Belgique ? « Avez-vous quelque chose à nous reprocher » ? demandait le ministre belge. « Non, mais nous avons besoin de passer par votre territoire pour raisons stratégiques », répondait le gouvernement allemand. Nous ne suivrons pas le chancelier dans ses arguties de mauvais procédurier. Rien de tout cela ne fera perdre de vue au monde civilisé le point de départ de la guerre. La Serbie n'avait pas provoqué l'Autriche. La Belgique n'avait pas provoqué l'Allemagne. Elles ont été attaquées « sans provocation », ce qui « n'est pas dans les usages des puissances civilisées », avoue le chancelier. L'Allemagne reconnaît qu'elle a agi comme n'agit pas une puissance civilisée. Ce n'est pas la première fois, mais nous tâcherons que ce soit la dernière.

21 août 1915.

 

Parallèlement aux intrigues allemandes pour la paix se produit une démarche du pape qui, au nom de l'humanité, conjurait' « les peuples belligérants et leurs chefs » de mettre fin à une lutte qui était la ruine de la civilisation et du vieux monde. Cette démarche ne pouvait avoir aucun effet pratique, elle aboutit seulement à des prières publiques que chacun interprétait selon ses vues personnelles et dont le sens, au point de vue français, fut parfaitement défini par une lettre de nos cardinaux.

 

LA LETTRE DES CARDINAUX FRANÇAIS

Ce n'est, sans doute, qu'une coïncidence, mais c'est une coïncidence heureuse qui fait suivre l'adresse de Benoît XV « aux peuples belligérants et à leurs chefs » de la lettre de nos cardinaux demandant aux évoques français de prescrire une journée de prières en vue d'obtenir, « avec le triomphe de nos armes, le bienfait d'une paix durable ». Leur vœu correspond donc à celui du Souverain Pontife — voir cesser l'effroyable état de choses créé par la guerre — mais il y ajoute les précisions positives sans lesquelles un appel à la paix ne saurait être qu'une démonstration platonique. Oui, cette guerre est effroyable, et la responsabilité de ceux qui l'ont déchaînée sur le monde est terrible ; mais au moment où le kaiser fait serment qu'il ne l'a pas voulue, les cardinaux français ne pouvaient omettre de rappeler la vérité sur ce point : « Surprise par une attaque brusquée sur la partie de ses frontières où elle était en droit de se croire couverte par la neutralité de la Belgique, la France a vu un ennemi longuement préparé violer son territoire et inonder ses provinces comme un torrent que rien ne semblait pouvoir arrêter. » La paix que le Pape adjure de rétablir repose sur « les droits et les aspirations des peuples », comme « l'équilibre du monde, le progrès, la sécurité, la tranquillité des nations reposent sur la bienveillance mutuelle et le respect des droits et de la dignité d'autrui ».

Cette censure discrète à l'égard de ceux qui ont méconnu tout cela, cette distinction entre l'agresseur et les victimes, nos cardinaux les rendent explicites quand ils déclarent : « Notre cause est celle de la justice puisque nous combattons pour sauvegarder l'intégrité de notre territoire et notre indépendance nationale ; notre cause est la cause de la civilisation elle-même, car nous sommes les défenseurs des principes de droit, de fidélité aux traités et d'humanité en dehors desquels il n'y a pas de civilisation digne de ce nom. » Ce n'est que dans la consécration de ces principes, et dans leur mise à l'abri de toute atteinte, que l'on peut concevoir une paix « honorable » et surtout « durable ». Le haut patriotisme de nos cardinaux les a opportunément inspirés de le rappeler. Libre à la Gazette de Cologne de dire que « l'Allemagne s'est toujours montrée docile aux avis du Saint-Père » et qu'aujourd'hui encore « elle fait accueil aux conseils pacifiques venus du Saint-Siège, car elle ne combat que pour le maintien de ses frontières » ; elle ne dupera personne, ni à Paris, ni à Londres, ni à Petrograd, ni même à Rome. Chacun comprendra que, si l'Allemagne « fait accueil aux conseils pacifiques », c'est qu'elle sent le besoin de la paix. Il suffit d'entendre la même Gazette de Cologne — que cette contradiction n'a pas arrêtée — déclarer un peu plus loin : « Nous n'évacuerons le territoire que nous occupons que lorsque les négociations diplomatiques réglant la position future de la Belgique, de la Pologne et des colonies allemandes auront été terminées », pour voir combien la « docilité aux avis du Saint-Père » dispose l'Allemagne au respect « du droit et des aspirations des peuples ». Et puisqu'elle conclut qu'il lui faut « conquérir par son épée une paix honorable », il appartenait aux cardinaux français d'adresser à leurs concitoyens catholiques des paroles de réconfort, d'encouragement « à la patience, à la persévérance dans l'effort, à la confiance dans le succès de notre cause ».

4 août 1915.

 

De leur côté les socialistes dissidents allemands continuaient à exposer leur point de vue.

 

DISSIDENTS SOCIALISTES ALLEMANDS

C'est dans un journal suisse, la Berner Tagwacht, que les socialistes allemands dissidents sont réduits à exprimer leur mécontentement. Certes, ces dissidents sont encore une quantité négligeable dans le pays, et leur action sur le gouvernement est exactement nulle, néanmoins il est intéressant de noter leur existence et leurs manifestes. La Bataille Syndicaliste nous donne la traduction de celui qu'un groupe de socialistes berlinois, au nombre de quatre-vingt-dix, vient d'adresser au Comité directeur de la socialdémocratie, en réponse à sa récente déclaration favorable à l'impérialisme, sauf quelques réserves de style. Ces dissidents ne sont pas des compères, comme on en a vu, ce sont bien des dissidents convaincus, leurs arguments ne portent pas soigneusement à côté de la question. Aussi leur prose a-t-elle été interdite et saisie par la censure, qui avait laissé passer si complaisamment celle des Bernheim, des Haase et des Kautsky. Et l'arrestation de la militante Clara Zetkin paraît se rattacher à cette affaire.

Les « nonante » font justice de cette prétendue impartialité socialiste qui consiste à mettre sur le même plan l'invasion de la Prusse orientale par les Russes et celle de la Belgique par les Allemands. L'une est un fait de guerre naturel et banal, l'autre est « un fait monstrueux » contraire aux traités et au droit. Les socialistes qui prétendent avoir voté les crédits pour la guerre, le 4 août, en réponse aux atrocités commises par les cosaques, se moquent de leurs électeurs comme de la chronologie, car, le 4 août, on savait seulement que les troupes russes avaient passé la frontière, ce qui n'avait rien en soi de condamnable, puisque la guerre avait été déjà déclarée à la Russie par l'Allemagne. Mettre en parallèle ce vulgaire acte de guerre avec la violation de la neutralité luxembourgeoise et belge, c'est, constatent les dissidents, « se laisser aller à une partialité à peine compréhensible ».

De même les dissidents s'étonnent que l'état-major socialiste allemand reproche aux socialistes des pays alliés leur attitude nationale alors que lui-même leur en a donné l'exemple. Si les socialistes allemands étaient restés fidèles aux principes de l'Internationale, s'ils avaient combattu chez eux l'impérialisme « comme responsable de la conflagration mondiale », s'ils avaient accompli honnêtement leur devoir de socialistes, ils seraient qualifiés aujourd'hui pour blâmer les camarades étrangers qui ne les imiteraient pas. Mais rien de tel ne s'est vu. Les socialistes allemands ont sacrifié « les droits les plus élémentaires du prolétariat allemand » ; ils se sont mis ainsi hors d'état de rappeler à l'orthodoxie les socialistes étrangers. Toute cette protestation n'a rien de ce que les sportifs appellent du « chiqué » : il est malaisé d'y répondre parce qu'elle n'a pas été calculée pour faciliter la réponse ; c'est pourquoi, si faible que puisse être son écho, on ne lui permet pas d'arriver aux oreilles du public allemand.

8 août 1915.

 

Cette propagande n'était peut-être pas complètement vaine.

 

TENACES ILLUSIONS

La Confédération générale du travail vient de tenir une conférence nationale où un certain nombre de Syndicats et de Bourses du travail étaient représentés. La motion adoptée par cette conférence est publiée aujourd'hui et mérite qu'on s'y arrête.

Elle se compose d'un exposé rétrospectif et d'un programme d'avenir.

L'exposé rétrospectif insiste sur le rôle pacifiste que la C. G. T. a toujours joué en toute sincérité et en toute occasion. Il ne semble pas que personne puisse contester ce point. La propagande syndicaliste en faveur de la paix a été incessante et vivace chez nous et il est même permis de trouver qu'elle a souvent dépassé le but, car, en entravant notre préparation militaire, la C. G. T., sans le vouloir, a encouragé les tendances belliqueuses de nos adversaires. La C. G. T. se flatte d'avoir créé en France une opinion pacifique tellement puissante « qu'elle a rendu impossible toute agression française contre un pays quel qu'il fût. » C'est parfaitement vrai ; la France n'a attaqué personne ni menacé personne. Son attitude en bien des occasions a été tout le contraire d'une provocation ; nous avons été jusqu'au terme des sacrifices qu'un pays indépendant peut faire à la paix. Malheureusement la propagande de la C. G. T. n'était pas payée de retour. C'est ce que nous avons toujours fait remarquer aux pacifistes français ; ce n'est pas de notre côté que la paix était mise en péril, c'est en Allemagne qu'il y aurait eu lieu de « former une opinion nationale hostile à toute provocation et à toute guerre », mais les socialistes et syndicalistes allemands ne s'y sont guère essayés, et il est d'ailleurs certain qu'on ne les aurait pas laissés faire. La C. G. T. peut donc se rendre le témoignage de n'avoir jamais manqué à ses principes pacifistes, mais elle n'a pas obtenu la réciprocité.

Voilà pour le passé. Quant à l'avenir, il apparaît que la C. G. T. l'envisage avec les mêmes illusions qui ont été si cruellement démenties par le passé. La C. G. T. fait appel au prolétariat des autres pays pour que la paix future « soit le triomphe définitif du droit sur la force ». C'est notre vœu le plus cher à tous. Mais les moyens sur lesquels compte la Confédération générale du travail nous paraissent bien décevants. Recours à l'arbitrage obligatoire, suppression de la diplomatie secrète, fin des armements à outrance, fédération des nations assurant à chacune l'indépendance et la liberté de disposer librement de son sort, tout cela suppose un monde nouveau, d'où la mauvaise foi serait bannie et où nul ne songerait à duper ni à dévorer le voisin. Comment espérer que l'Allemagne, même vaincue, se convertirait à des idées qui sont le contre-pied exact de tout ce qu'elle pense et de tout ce qu'elle prône ? Comment se figurer que des engagements à cet égard auraient la moindre valeur de la part d'un peuple qui se pique de ne respecter les traités que dans la mesure et pendant le temps où il y trouve intérêt ? La phrase du « chiffon de papier » est célèbre à juste titre, non pas comme boutade, mais comme traduction expressive d'un état d'esprit pour longtemps sinon pour toujours indélébile. La C. G. T. ne peut vraiment se fier à la signature de l'Allemagne comme garantie de la paix perpétuelle.

Nous entendons bien la riposte qu'elle nous fera. Nous ne comptons pas sur le gouvernement allemand, mais sur le peuple allemand. C'est le peuple allemand qui s'engagera à respecter les garanties pacifiques que nous réclamons. On prévoit même à cet effet un Congrès international des Associations de prolétaires qui se tiendrait parallèlement à celui des diplomates et dans la même ville. Les prolétaires allemands y seraient représentés et apporteraient leur concours à l'établissement de la paix durable pour tous par le respect du droit de chacun. Nous croyons en effet que les prolétaires allemands seraient enchantés de venir palabrer avec les nôtres ; nous sommes sûrs qu'ils prodigueraient toutes les promesses et contresigneraient toutes les déclarations qu'on leur proposerait. Mais après ? Que vaudrait, que représenterait ce beau zèle ?

Ne nous payons pas de mots. Même sans révoquer en doute la loyauté des camarades allemands, — et l'on reconnaîtra que leur attitude dans la genèse et dans le cours de la guerre actuelle nous en donnerait le droit, — il est au moins certain que leur puissance est nulle sur le gouvernement féodal et militariste dont jouit l'Allemagne, en retard de plusieurs siècles sur le monde actuel. Dira-t-on que l'Allemagne changera de gouvernement ? Nous n'en savons rien, nous n'y pouvons rien, et un changement imposé — à le supposer possible — ne serait considéré par les Allemands que comme une atteinte violente à leur « liberté de disposer d'eux-mêmes », principe proclamé par la C. G. T. comme par nous.

Nous discutons, on nous rendra cette justice, froidement et posément. Nous aussi, nous voulons la paix ; nous aussi, nous souhaitons qu'elle soit durable et juste ; et nous sommes résolus à tout faire pour obtenir qu'elle le soit. C'est pourquoi nous craignons et combattons une confiance naïve qui nous paraît grosse de cruelles surprises. Nous n'en contestons a priori ni la générosité, ni la sincérité. Mais l'histoire que nous vivons ne se passe pas au pays d'Utopie ; les erreurs se payent en souffrances positives sans que les bonnes intentions y fassent rien. C'est pourquoi, dans l'intérêt de la paix elle-même, nous demandons qu'on ne retombe pas dans les illusions qui nous ont coûté si cher et dont la guerre actuelle devrait nous avoir pour longtemps guéris.

19 août 1915.

 

De telles manifestations avaient l'inconvénient grave de répandre au dehors des idées fausses sur notre état d'esprit.

 

AU DEDANS ET AU DEHORS

On se trompe parfois sur nous à l'étranger, et cette méconnaissance est une des causes de la guerre actuelle. C'est parce que l'Allemagne n'a jamais rien compris à notre état d'esprit qu'elle nous a crus divisés, affaiblis, démoralisés, mûrs pour la défaite ou l'abdication. Aujourd'hui encore elle persiste dans son erreur. Elle prend pour des signes de désarroi ou de désorganisation dans le pays nos petites agitations parlementaires auxquelles le pays reste profondément étranger. Les journaux allemands attribuent une grande importance à notre vie politique, ils la suivent de très près, et d'un œil qui voudrait être narquois, car c'est de ce côté qu'ils espèrent désespérément, dirait Oronte, trouver le défaut de notre cuirasse. Ils en seront une fois de plus pour leurs frais d'imagination, car cette effervescence superficielle, loin d'être un signe d'inquiétude, vient plutôt d'un sentiment excessif de sécurité. Les parlementaires reviennent peu à peu à leurs anciennes habitudes parce qu'ils n'ont plus l'idée du danger pressant. On peut même trouver qu'ils ne l'ont plus assez, mais il n'en est pas moins certain que c'est de cette robuste confiance dans la victoire finale que naît le retour prématuré aux pratiques de l'état de paix. L'état de siège va être supprimé hors de la zone des armées : nos députés se sentent trop hors de la zone des armées.

Nos amis, heureusement, ont appris à pénétrer notre caractère. Ils savent discerner à présent, quand il est question de nous, l'apparence, qui est souvent fâcheuse, du fond, qui est et qui restera excellent. Dans le télégramme que le roi des Belges vient d'adresser au Président de la République en rentrant sur son territoire après une visite aux lignes françaises, il traduit à merveille cette réconfortante impression. « L'attitude et le moral de vos vaillants soldats m'ont rempli d'admiration et me donnent une inébranlable confiance dans les glorieuses destinées de l'armée française. » De la part d'un souverain dont « l'attitude et le moral » sont justement glorifiés dans le monde entier, le témoignage est particulièrement précieux et autorisé. On le retrouve à la même heure, presque en termes identiques, dans la bouche de l'empereur de Russie, confirmant à M. Cruppi « les sentiments de confiance mutuelle qui animent les deux nations alliées ». La presse hostile n'arrivera pas à donner le change à ceux qui nous aiment et qui nous comprennent parce qu'ils nous aiment. La récompense de la sympathie réciproque, c'est un surcroît de compréhension mutuelle. Néanmoins, tout en nous consolant de n'être pas intelligibles pour nos ennemis, il vaudrait mieux ne pas abuser des raisons que nous leur donnons de se tromper sur notre compte.

27 août 1915.

 

Il y a un pire danger que celui de n'être pas compris au dehors. C'est de ne pas comprendre soi-même ce qui s'y passe. C'est pourquoi d'excellentes et très utiles publications étaient répandues par un comité très autorisé en France et à l'étranger.

 

UN RECUEIL DE VÉRITÉS

Nous en sommes encore à nous étonner de l'aplomb avec lequel l'Allemagne assène de massives contre-vérités à la face de l'univers. Il nous semble que les neutres les plus lents à se faire une opinion sont tellement fixés aujourd'hui que toutes les argumentations fantastiques par lesquelles journaux et hommes politiques d'outre-Rhin essayent d'obscurcir les faits les mieux établis ne trompent plus personne. Ce n'est pas sûr. D'abord les Allemands se trompent eux-mêmes. Il y en a certainement beaucoup parmi eux qui croient au complot de la Belgique et à la longanimité du roi de Prusse. Le sophisme qui excuse tout à leurs yeux est encore formulé cette semaine par la Gazette de Voss, un des enfants terribles du pangermanisme. « Retenons que notre intérêt, c'est l'intérêt de l'humanité elle-même. Comme nous sommes le peuple suprême, notre devoir est de conduire la marche de l'humanité. C'est pécher contre notre mission que de ménager les peuples qui nous sont inférieurs. » Voilà de l'aberration, évidemment, mais de l'aberration collective et contagieuse. L'erreur la plus grave que nous pourrions commettre serait de croire que de pareilles affirmations sont des propos isolés. L'état d'esprit dont elles sont le produit est non pas l'état d'esprit pangermaniste, mais l'état d'esprit tout simplement allemand. C'est lui qui confère la grâce d'état en vertu de laquelle les ennemis de l'Allemagne ont nécessairement tort, puisqu'ils résistent à l'ordre établi par le vieux Dieu pour la marche future de l'histoire universelle. Ce Dieu, bien entendu, n'est pas celui de Bossuet ; c'est, tout au plus, celui de dom Morin[1].

Rien de plus complet et de plus décisif n'a été écrit sur cette mentalité extravagante mais immuable de l'Allemagne actuelle que la série des brochures de propagande publiées par un Comité de hautes personnalités universitaires, que préside M. Ernest Lavisse. Ces Etudes et documents sur la Guerre, dont nous avons eu occasion déjà de citer plusieurs[2], ont été traduits en allemand, en anglais, en danois, en norvégien, en suédois, en espagnol, en italien, en roumain, en bulgare, et répandus à douze cent mille exemplaires à travers le monde. Ils y ont porté non seulement la vérité mais un bel exemple de nos qualités françaises de précision, d'ordre et de probité scientifique. Quelques-uns ont fait un bruit dont les Allemands n'ont pas eu à se louer et que leurs maladroites et vaines tentatives de réfutation n'ont fait qu'accroître : la brochure de M. Bédier, par exemple. Dans toutes on retrouve — parce que c'est le fond de toute l'âme allemande et l'explication de toutes ses manifestations autrement inexplicables — l'analyse du délire pangermaniste, mélange détonant de croyances mystiques et d'appétits positifs. Il ne faut pas se lasser de pénétrer cette psychologie et d'en dénoncer les effets délétères. Mais pour le faire utilement, il faut être renseigné de première main, et c'est pourquoi l'effort considérable du comité Lavisse doit avoir en France autant d'écho qu'au dehors. Ces petites brochures à 50 centimes ne s'adressent pas à des gens convertis d'avance, ce ne sont pas des pamphlets de circonstance destinés à perdre tout intérêt quand cesseront les circonstances qui les ont fait naître, ce sont des monographies qui mériteront d'être gardées et relues après la paix tout autant que pendant la guerre. Ce ne sont pas des recueils d'arguments et de textes triés, tronqués et dénaturés à la manière allemande, ce sont des chapitres d'histoire dont quelques-uns ont déjà un caractère définitif. Ce n'est pas de la littérature patriotique. La brochure de M. Andler sur le Pangermanisme, la dernière parue, n'a rien de phraseur ni d'académique. Elle nous montre, — ce que les Allemands aujourd'hui ne tiennent plus autant à étaler, — leurs plans d'asservissement et d'exploitation du monde. M. de Bethmann-Hollweg défend son pays de toute prétention à l'hégémonie mondiale, il s'agit tout au plus, explique-t-il, de marcher à la tête des États du monde à la conquête du progrès et du bonheur universels. Seulement, pour simplifier, l'Allemagne entend détruire le vieil équilibre des puissances de manière à exercer son rôle tutélaire sans contrepoids. Il n'y a pas là une tentative d'hégémonie, mais simplement un mode de bonne organisation du travail commun.

Ce travail commun, M. Andler montre ce qu'il aurait été et au profit de qui il aurait été exécuté si l'Allemagne avait triomphé de la Triple-Entente ou si la Triple-Entente avait laissé faire l'Allemagne. Tout était prévu, en Europe et hors de l'Europe. Il y avait même des plans de rechange, pour le cas où sur un point quelque obstacle obligerait le flot allemand à faire un détour. Une union douanière, appelée à se doubler d'une Confédération politique, devait tout d'abord englober, outre les États de la Triplice, la Belgique, la Hollande, la Suisse, la Pologne, la Lithuanie et les provinces baltiques. L'expédition de Russie répond, on le voit, à une partie de ce plan, et M. Andler fait, la remarque intéressante que plusieurs des personnages notoires du pangermanisme sont originaires des provinces baltiques, comme Julius von Eckardt, qui dirigea longtemps le bureau de la presse au ministère des Affaires étrangères, les célèbres professeurs Harnack et Ostwald, et le non moins fameux professeur Schiemann, un des familiers de la pensée impériale.

Nous ne suivrons pas cette pensée impériale dans ses rêves démesurés en Asie et en Afrique. Tout cela est maintenant de l'histoire ancienne, mais de combien s'en est-il fallu pour que ce fût l'histoire d'aujourd'hui ? Le péril sera cette fois conjuré, mais au prix de quels sacrifices ! Et l'Allemagne est tellement intoxiquée de tous ces mauvais gaz mégalomanes qu'elle ne s'en guérira pas si elle en est quitte pour une simple leçon de modestie provisoire...

31 août 1915.

 

Les mêmes idées se retrouvent dans un émouvant appel adressé par le comité protestant de propagande française à l'étranger aux protestants des États-Unis.

 

L'APPEL DES PROTESTANTS FRANÇAIS

... A ceux qui ont pour principe « la liberté d'examen » en matière religieuse, il serait encore moins permis qu'à d'autres d'abdiquer cette même « liberté d'examen » en matière politique. La neutralité officielle des États n'ôte rien au devoir qui incombe à chaque citoyen de rechercher où est la vérité et le droit en un drame qui met aux prises la plus grande partie du monde civilisé. Il ne s'agit pas de se prononcer suivant ses affinités ou ses intérêts, mais suivant sa conscience dûment éclairée. Ce que les éminents signataires du manifeste français demandent à ceux qui partagent leur foi, ce n'est pas de les croire sur parole, c'est simplement d'examiner en toute loyauté les preuves de la justice de notre cause. C'est pour les âmes justes une obligation morale, car le refus de distinguer entre le bien et le mal serait une complicité avec ce dernier. Ce serait, en outre, courir au-devant de nouvelles iniquités, car un triomphe de la force sur le droit en engendre d'autres indéfiniment. Le sort de la Belgique est un avertissement. Que chacun en son cœur se demande donc où est le bon droit, qu'il applique sa raison à le discerner, et que les voix indépendantes et incorruptibles n'hésitent pas ensuite à rendre témoignage à la vérité démontrée.

1er septembre 1915.

 

 

L'opinion publique uniquement préoccupée de la guerre et instinctivement fidèle à l'Union sacrée jugeait sévèrement certaines séances de la Chambre où un autre état d'esprit, le mauvais esprit d'avant la guerre, commençait à renaître.

 

CE QUI DOIT PASSER AVANT TOUT

Quand on lit le compte rendu de certaines séances des Chambres ou le détail des préoccupations de certains groupements politiques, on ne peut s'empêcher de penser au mot de Danton : « Est-ce que toutes nos paroles tueront un Prussien ? » Car il y avait à la Convention des Jacobins, des phraseurs et des ambitieux, qui faisaient la leçon aux généraux et qui accusaient Carnot de mollesse : « Toi, je t'attends à la première défaite », lui dit un jour Robespierre. Et Saint-Just recommandait à Barrère de ne pas « faire mousser les victoires ». Danton était au-dessus de ces misères. C'est pourquoi Danton, le plus réaliste des hommes de la Révolution, est resté, malgré ses défaillances, l'homme populaire, celui pour lequel la postérité aura toujours des réserves d'indulgence. On parle de mettre certain buste au Palais-Bourbon : qu'on y mette plutôt, à titre de signal avertisseur, celui de Danton, avec, sur le socle, la phrase que nous avons citée.

Certes, nous ne suspectons les bonnes intentions de personne, et nous sommes heureux de croire que nos députés sont supérieurs aux conventionnels. Mais qu'ils se résignent, malgré l'ardeur louable qui les dévore, au rôle qui est le leur et qui, dans les circonstances comme celles que nous traversons, ne peut être qu'un rôle discret, et d'autant plus utile qu'il sera plus discret. Le contrôle parlementaire est une chose excellente et dont personne ne conteste la légitimité, mais n'y a-t-il pas un peu d'exagération à en parler comme d'une sorte de divinité ? La Révolution a connu l'apothéose de la déesse Raison, aurons-nous un de ces jours la fête parlementaire de la déesse du Contrôle, symbolisée non plus par une jolie femme, mais par une sorte de Diogène cherchant à troquer son tonneau contre un palais ministériel ? Il ne faut pas que le public ait cette impression d'égoïsme, qui serait fausse, nous n'en doutons pas, mais qui lui viendrait tout naturellement à l'esprit si certaines manifestations d'un zèle intempérant n'arrivaient pas à se contenir.

Sans doute, il y a quelque chose de réconfortant à voir le Parlement délibérer en ce moment avec la même absence de préoccupations militaires que si l'ennemi était déjà refoulé hors de nos frontières et assailli sur les siennes. Mais ce point de vue romain ou Spartiate risque d'échapper à ceux qui sont sur le front et même à beaucoup qui n'en sont pas loin. Il ne faut pas abuser du sang-froid qui consiste à tenir la défaite de l'ennemi pour tellement assurée qu'on agit déjà comme si elle était acquise. Hier, à la Chambre, à l'heure où chacun s'évertuait à faire rappeler du front tous ceux dont la présence serait assurément utile à la moisson, aux battages, aux labours et à tous les travaux agricoles ou généralement annexes, mais dont la présence n'est peut-être pas inutile non plus dans les tranchées, une réflexion d'un rare bon sens a été formulée par un député d'une nuance qui n'est pas la nôtre, mais dont la circonscription est sous le talon de l'ennemi : « N'oublions pas que nous sommes en présence d'un ennemi formidablement organisé, et que ce n'est pas en diminuant, sans nécessité absolue, le nombre des combattants que nous obtiendrons la victoire que nous voulons tous. » L'apostrophe de Danton, Champenois comme M. Lenoir, est plus saisissante, mais l'idée est la même. Songeons d'abord à l'ennemi et subordonnons tout à la nécessité de vaincre, comme le pays nous en donne l'exemple.

En dehors de cette règle de conduite, il pourra se produire des initiatives intéressantes, des bonnes volontés très sincères, mais tout cela ne fera que perdre du temps et disperser notre effort. Écoutez le révolutionnaire russe Bourtzef, qui vient d'être remis en liberté. A peine revenu de Sibérie, il écrit à un de ses amis qu'il est fermement résolu, avec tous ses amis, à hâter avant tout la revanche russe : « Je crois, dit-il, que toutes les autres questions doivent passer au deuxième rang. La politique de Guillaume II doit être détruite dans ses racines. Le triomphe, même relatif, des armées du kaiser serait un désastre énorme pour l'humanité. » Ainsi parle ce révolutionnaire, qui aurait après tout des raisons d'être aigri que n'ont pas bien des hommes politiques moins sages que lui.

14 août 1915.

 

À QUOI PENSENT-ILS ?

La Chambre continue à ne pas suivre le magnifique exemple que lui donne le pays. A propos des crédits demandés pour les nouveaux sous-secrétariats de la guerre, un débat sans dignité et aussi sans utilité s'est engagé et poursuivi dans une atmosphère dont on peut dire, puisqu'il s'agissait de questions sanitaires, qu'elle n'est certainement pas antiseptique. Le microbe de la basse politique a donné des signes inquiétants de virulence, et il a fallu que M. Paul Deschanel évoquât l'image de ceux qui sont au feu et de ceux qui sont en deuil pour ramener l'assemblée au sentiment de la situation.

Ce n'est pas que les critiques adressées au service de santé paraissent de tout point injustifiées. Dans la hâte de l'improvisation, dans le désarroi des premières batailles où le chiffre des blessés dépassait toutes les prévisions basées sur le passé, il s'est révélé des insuffisances d'organisation, de personnel et de matériel dont le souvenir restera cruel. On a peut-être eu tort, à ce moment, de ne pas permettre à la presse de parler de ces défectuosités. Elle ne demandait à le faire qu'avec le souci ardent des nécessités de la défense nationale ; ses avertissements auraient pu rendre des services ; en tout cas, des critiques mesurées et immédiates auraient fait l'effet de soupapes de sûreté à un mécontentement qui s'est exacerbé par la consigne du silence. Des diatribes sans critique et sans équité comme celles d'hier auraient eu tous leurs effets coupés d'avance si la part de vérité qu'elles contiennent avait été connue du public depuis longtemps.

Mais laissons le passé aux historiens de l'avenir. A l'heure où nous sommes, les fautes — évitables ou non — du début de la campagne ont été patiemment réparées. Les hommes et les choses ont été remis à leur place, et toutes les ressources médicales et chirurgicales du pays ont été de mieux en mieux employées[3]. On ne voit donc pas quel avantage peut résulter de récriminations qui ont pour la plupart perdu toute actualité ; on ne voit pas quel but peuvent viser des redresseurs de torts qui s'attaquent à des torts depuis longtemps redressés. Il est vrai qu'un des orateurs d'hier n'a pas hésité à confesser son véritable dessein. « C'est le procès du ministre de la Guerre que vous faites », lui criait-on. « Assurément et je ne m'en cache pas », répondit M. Navarre, élu au ballottage, grâce au désistement de M. Ferdinand Buisson.

Voilà donc la grande idée de certains représentants du pays, au milieu d'une crise où notre existence nationale est en jeu. Ils en sont encore aux questions de portefeuilles. Ils sont incapables de renoncer même momentanément à leurs rancunes misérables, à leurs petites vengeances de solliciteur évincé ou de candidat blackboulé. L'ennemi est à nos portes, et ce n'est pas une métaphore, c'est la réalité la plus cruelle, la plus instante, la plus poignante pour tous les bons citoyens. L'union sacrée s'est établie d'elle-même en face du danger, d'un bout à l'autre de ce territoire dont une partie est sous la botte de l'oppresseur, et cependant il reste en France un [îlot réfractaire, une enceinte où pénètrent à peines les émotions patriotiques du début, une réunion d'hommes qui ne vibrent pas à l'unisson de leurs concitoyens. Qui pourrait croire que cet îlot est le Palais-Bourbon, que cette enceinte est la Chambre des députés, que ces hommes étrangers aux préoccupations de tous, sont les représentants de tous ?]

Eh ! nous savons bien, nous le répétons tous les jours, que la Chambre ne pèche pas par manque de patriotisme, mais plutôt par manque d'esprit politique, ou plus simplement par manque de grand air. [Elle vit entre des œillères, elle perd peu à peu le contact avec l'opinion, elle prend ses couloirs pour des tranchées civiles, où elle se figure sauver le pays. Y a-t-il rien de plus extraordinaire, quand on y réfléchit que cette âpreté à vouloir siéger toujours et quand même, alors que tant de besognes plus urgentes réclament toutes les forces et toutes les bonnes volontés.] Et ce travers n'est pas l'apanage de quelques énergumènes ou de quelques brouillons qui savent le peu qu'ils sont et la petite figure qu'ils font dès qu'ils rentrent dans la vie commune. Ce qui est grave, c'est que la majorité les suit, les approuve, ou tout au moins les subit. [Quand il a fallu fixer la date de la prochaine séance, c'est la plus rapprochée qui l'a emporté. Malgré le peu d'urgence qu'il y a à recommencer et à poursuivre une séance comme celle d'hier, la Chambre ne s'est ajournée que pour huit jours. Si le pays avait eu à voter sur cette question, on peut être sûr qu'il aurait prié ses mandataires de prendre de plus longues vacances. N'y a-t-il pas là, pour les défenseurs du régime parlementaire dont nous sommes un indice fâcheux du fossé qui se creuse de plus en plus entre la masse du pays et ceux qui la représentent si mal ?]

15 août 1915.

 

POUR LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

Il ne nous a pas été permis de commenter la dernière séance de la Chambre[4]. La Chambre n'admet pas le droit de critique à son égard. Nous sommes de trop fidèles défenseurs du régime parlementaire pour ne pas protester contre cette fausse compréhension d'un système de gouvernement qui n'est pas parfait, mais qui est à nos yeux le meilleur pour un pays libre. C'est précisément parce que nous ne voulons pas voir ce régime perdre son crédit légitime en même temps que sa raison d'être, que nous nous efforçons de le ramener à sa véritable nature. Le régime parlementaire repose sur deux principes : le droit de contrôle des représentants de la nation sur le gouvernement, et le droit de contrôle de la nation sur ses représentants. Les Chambres exercent le premier, la presse est un des moyens par lesquels s'exerce le second. Nous n'avons garde d'oublier que les circonstances où nous sommes imposent des restrictions à la liberté d'appréciation de chacun. Nous comprenons que toute critique, que toute information capables de nuire à la défense nationale doivent être interdites ; beaucoup d'actes du gouvernement échappent pour cette raison à la compétence de la presse, et ceux mêmes qui n'ont pas de titre à y échapper entièrement ne sauraient être jugés qu'avec des ménagements de nature à sauvegarder l'autorité du pouvoir exécutif dont l'affaiblissement serait un malheur public.

Mais le droit de contrôle de l'opinion sur ses représentants est autre chose. Si le contrôle parlementaire s'exerce sur le gouvernement sans que le contrôle du pays s'exerce sur le Parlement, nous ne sommes plus dans la pratique du parlementarisme ; nous courons à l'empiétement fatal à brève échéance du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif. C'est la suppression de toute responsabilité, c'est la négation même du postulat sur lequel repose notre Constitution, car le contrôle d'une assemblée non contrôlée aboutit au despotisme anonyme et collectif, pire que l'absolutisme turc, disait Mirabeau. C'est pourquoi nous revendiquons hautement le droit de juger l'attitude du Parlement, même à une époque où la liberté de la presse doit savoir accepter ou s'imposer des limites à l'égard des actes du gouvernement.

Si le Parlement veut se soustraire aux critiques, il en a le moyen bien simple et parfaitement parlementaire. Rien ne force les Chambres à siéger en ce moment, et il y a même de bonnes raisons pour qu'elles ne restent pas en permanence. Le Sénat l'a d'ailleurs partiellement compris. Si la Chambre avait pris ses vacances habituelles, sauf à se réunir aussitôt en cas de besoin, nul n'aurait à s'occuper de ses faits et gestes. Mais du moment qu'elle est en session, que ses séances sont publiques, que le Journal Officiel en donne le compte rendu, il n'y a aucun motif d'intérêt national pour qu'elle soit au-dessus du contrôle de l'opinion. Elle n'est pas forcée de siéger, mais elle est forcée d'accepter les critiques de l'opinion si elle siège.

Il y a une jolie fable de Fénelon — servons-nous des apologues, puisqu'il n'est pas aisé de s'exprimer directement, — où l'on voit le jeune Bacchus froissé parce qu'un vieux faune se permet de sourire de ses solécismes. « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ? » Et l'autre de répondre : « Comment le fils de Jupiter ose-t-il faire des fautes ? » Le fils de Jupiter peut ne pas apprendre le grec, mais s'il prétend le parler, il est justiciable de la galerie. Quand la Chambre délibère, nous sommes la galerie, et nous avons le droit, nous autres vieux parlementaires, de marquer les solécismes.

16 août 1915.

 

POUR LE RÉGIME PARLEMENTAIRE

« Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » s'écriait Mme Roland au pied de l'échafaud. Et Mme Roland ne reniait par-là ni ne désavouait la Liberté ; c'est au contraire parce qu'elle entendait la glorifier et la proclamer jusqu'au bout qu'elle s'élevait contre ceux qui en souillaient le principe et en compromettaient l'avenir. De même les partisans les plus convaincus du régime parlementaire ne peuvent se défendre d'une légitime inquiétude quand ils constatent à quel point son fonctionnement actuel, au cours de la guerre, est loin de satisfaire l'opinion. Nous ne pensons pas que personne puisse nous taxer d'exagération ou de pessimisme sur ce point. Nous ne croyons pas qu'il existe un seul membre du Parlement qui ait l'impression que le prestige du parlementarisme ait grandi depuis que les Chambres siègent en permanence. On peut admettre que le discrédit dont souffrent nos Assemblées est excessif et en partie immérité ; on peut rendre hommage au travail utile et discret de certaines commissions ; on peut — et nous avons été heureux de le faire chaque fois que l'occasion nous en a été offerte — applaudir au spectacle que nous ont donné certaines séances historiques.

Mais, malgré tout, il faut voir les choses comme elles sont. Le pays estime, non sans quelques raisons, que la bonne volonté déréglée du Parlement a plus souvent paralysé que secondé l'activité du gouvernement. La rapidité de décision, que tout le monde réclame, suppose le temps de la réflexion et le recueillement nécessaire à cette réflexion. Où et quand les ministres, peuvent-ils réfléchir et travailler, alors qu'ils passent leur vie en séances des Chambres, en séances des commissions, en réceptions de délégations, et surtout en audiences individuelles d'hommes politiques ? Même les procédures imaginées à bonne intention pour soulager l'ordre du jour aboutissent à une surcharge pour le gouvernement. La substitution des questions écrites aux questions posées en séance était excellente en principe : elle a abouti en fait à l'éclosion d'une telle quantité de questions écrites que le soin d'y répondre absorbe une part énorme et croissante du travail des bureaux.

Si encore cet échange de questions et de réponses n'avait que l'inconvénient — déjà si fâcheux — du temps perdu ! Mais il en a un autre. Ces questions et ces réponses sont insérées au Journal Officiel, elles portent sur une infinité de points qui intéressent pour la plupart les affaires militaires. Malgré toute la réserve que s'imposent ou essayent de s'imposer les questionneurs et les questionnés, il se glisse dans toute cette littérature des renseignements dont l'ennemi n'est pas sans faire son profit. On trouve là maints détails que la censure biffe dans les journaux, mais que les yeux ennemis savent très bien découvrir dans les profondeurs de l'Officiel. « Méfiez-vous, taisez-vous », répète-t-on, mais comment amener à se taire des hommes dont la profession est de parler, et qui jugent en conscience que leur « devoir de contrôle » consiste à se renseigner et à renseigner leurs commettants ? Il en va de même des rapports parlementaires. Le désir naturel et honorable de « se documenter » entraîne souvent leurs auteurs à réclamer, à obtenir et à publier des « précisions » dont le secret de la défense n'a pas lieu de se féliciter. Et il va sans dire que nos « documents parlementaires » n'ont jamais été épluchés avec autant de soin par ceux auxquels ils ne sont pas destinés, mais auxquels ils ne parviennent que mieux.

C'est tout cela qui fait tort dans l'esprit des masses au régime parlementaire, qui n'y est pour rien, et qui même est positivement contraire à de telles pratiques surtout en temps de guerre. Le public ne voit pas de raisons pour que les sessions de nos assemblées soient permanentes en temps de guerre, et il croit en voir pour qu'elles siègent au contraire moins longtemps qu'en temps de paix. Il est porté à attribuer cette continuité de session à des considérations qui ne sont pas exclusivement d'ordre national. Nous voulons bien admettre qu'il exagère, qu'il se trompe volontiers sur la valeur relative des différents mobiles auxquels obéissent nos hommes politiques, mais l'effet n'en est pas moins produit, et cet effet n'est pas heureux. Croire qu'on rend service au régime parlementaire en dissimulant cette désagréable vérité, c'est un enfantillage. Il convient au contraire que les partisans du régime parlementaire ne se lassent pas de le défendre loyalement en le rappelant à son essence et à sa raison d'être.

La pays natal et classique du régime parlementaire, l'Angleterre, n'est pas tombé dans notre exagération de parlementarisme à jet continu. Voici onze mois que nos Chambres sont en session. Ce zèle sans précédent a-t-il donné des résultats dignes de l'effort ? On aura beau dire et beau faire, le public n'en est pas et n'en sera pas aisément convaincu. Autant il comprend la nécessité du contrôle parlementaire sur les actes du gouvernement, autant il se défie de l'initiative quotidienne et irresponsable des Chambres en matière de gouvernement. C'est précisément parce que le pays tient au régime parlementaire, parce qu'il tient à rester maître de ses destinées, parce qu'il tient à sauvegarder les libertés politiques conquises par tant de luttes, qu'il est sévère pour ceux qui dénaturent ce régime, l'affaiblissent à l'heure de l'action, lui impriment un caractère de verbiage et de vaine agitation qui lui fait injure. Que cette sévérité aille parfois trop loin, il est possible et nous le déplorons, mais le péril que recèle cette désaffection n'en est pas moins grave, et les meilleurs amis du régime parlementaire, dont nous avons toujours été, demandent qu'on ne leur rende pas trop difficile la tâche de le conjurer.

29 novembre 1915.

 

Les attaques dont le ministre de la Guerre était l'objet prenaient de plus en plus un caractère systématique qui choquait le public. Que certaines de ces attaques fussent fondées dans le détail[5], nul ne le contestait, pas même le ministre visé, mais il devenait manifeste qu'il s'agissait de quelque chose de plus dans l'esprit d'un certain nombre des assaillants. Le ministre était visé, mais derrière lui était visé le haut commandement.

 

LES MARCHÉS DE LA GUERRE AU SÉNAT

A propos d'une demande de crédits supplémentaires l'honorable et laborieux rapporteur, M. Milliès-Lacroix, a présenté, au nom de la Commission des finances, des observations très intéressantes sur certaines erreurs commises par les bureaux de la guerre. Dans la hâte et la précipitation inhérentes aux improvisations, des marchés ont été passés avec des fournisseurs peu qualifiés ou parfois peu scrupuleux. La personnalité du ministre est au-dessus du débat, et M. Milliès-Lacroix a tenu, dès le début, à rendre un hommage éclatant aux immenses services rendus par M. Millerand. Mais le ministre ne peut évidemment donner qu'une direction générale, et il a été le premier à reconnaître que son administration ne pouvait pas être et n'avait pas la prétention d'avoir été toujours infaillible. On a eu parfois recours à des intermédiaires qui, n'étant eux-mêmes ni fabricants ni commerçants, se sont contentés de transmettre à d'autres, après prélèvement d'une commission peu justifiée, les commandes dont ils avaient assumé la responsabilité et sur lesquelles même il est arrivé qu'ils eussent touché des avances. L'État a subi de ce chef des prix majorés et le Sénat est bien dans son rôle de mandataire des contribuables en défendant sur ce point les intérêts du Trésor. Tout gaspillage est un crime de lèse-patrie, surtout à un moment où la nécessité de tenir jusqu'au bout est une des conditions essentielles de la victoire. M. Millerand n'a pas soutenu à tout prix ses bureaux. Il a rappelé que des sanctions avaient été déjà prises au point de vue disciplinaire, et que d'autres étaient en cours au point de vue judiciaire. Mais il a rappelé avec raison que le travail à accomplir avait été formidable, que le nombre des marchés passés avait été immense, que le travail de l'administration avait été d'une intensité sans exemple, et que les renseignements demandés sans cesse au ministère, non seulement par M. Milliès-Lacroix, mais par beaucoup d'autres moins qualifiés et moins discrets, prenaient beaucoup de temps. C'est ce qui excuse le retard de certaines réponses où nul ne saurait voir un manque d'égards envers le Sénat ni un désir enfantin d'esquiver les difficultés. Sur le fond, tout le monde est donc d'accord, et le Sénat l'a bien montré en votant les crédits demandés à l'unanimité. Il ne faut pas voir des fautes partout, mais il faut voir celles qui existent et leur appliquer le châtiment qu'elles méritent. « Il est une chose, a dit M. Millerand, que le Parlement a droit absolu d'exiger du ministre de la guerre, c'est que des sanctions impitoyables soient prises contre tous ceux qui profitent des difficultés de l'heure présente pour s'enrichir au détriment du pays. » Il ne peut y avoir sur ce point ni hésitation ni réserve ; c'est pourquoi sur tous les bancs cette déclaration du ministre a été applaudie sans arrière-pensée.

12 août 1915.

 

DEMAIN

C'est demain que continuera le débat, laissé en suspens il y a une semaine, dont les crédits relatifs aux nouveaux sous-secrétariats d'État ont été le prétexte. Le pays ne partage ni ne comprend l'agitation qui s'est manifestée à ce propos dans les milieux politiciens ; il a un tranquille mépris pour ces piètres intrigues qui paraissent être devenues un besoin pour certains habitués des couloirs, dont la courte vue, même en temps de guerre, ne porte pas au-delà de la grille du Palais-Bourbon. La session des Conseils généraux a donné aux représentants du pays les plus rapprochés du pays même l'occasion d'exprimer le sentiment des masses profondes de la nation, sentiment de confiance raisonnée dans l'issue de la guerre actuelle et de solidarité non moins raisonnée avec ceux qui ont aujourd'hui la charge de porter le drapeau sur le front comme à l'arrière. »

Il ne s'agit pas, bien entendu, de nier les fautes commises ou d'absoudre à l'aveuglette ceux qui en ont la responsabilité. Mais nous n'en sommes pas encore à l'heure du règlement des comptes, nous sommes à l'heure du danger. L'essentiel, pour l'instant, c'est que l'union des cœurs, des esprits et des volontés se maintienne intacte en vue du but commun et jusqu'à ce que ce but soit atteint. Les récriminations sur le passé ne sont de mise que dans la mesure où elles peuvent avoir un effet utile : or, il est manifeste que la plupart de celles que nous avons entendues répondent à un état de choses qui n'existe plus, à des abus ou à des erreurs dont le redressement a été déjà opéré, et que ceux qui les formulent ne veulent tenir compte ni des conditions où nous nous sommes trouvés au début d'une guerre à improviser, ni des progrès qui ont été accomplis dès que nous avons eu le temps de parer à des défectuosités en partie inévitables.

L'œuvre à poursuivre aujourd'hui n'est pas une œuvre de rancune ou de jalousie. C'est une œuvre de concorde et de coopération désintéressée. Croit-on que nous-mêmes, qui avons si souvent et si vainement montré avant la guerre l'abîme où l'insuffisance de préparation militaire risquait de nous entraîner, croit-on que nous n'aurions rien à dire ? Croit-on que nous avons oublié certaines faiblesses, certaines capitulations, certaines désertions du devoir civique ? N'aurions-nous pas le droit — plus peut-être que beaucoup de ceux qui se plaignent aujourd'hui — de protester contre bien des organismes et bien des hommes que nous avons combattus quand la polémique pouvait avoir une sanction pratique, mais dont nous nous ferions un crime d'entraver aujourd'hui l'action alors qu'il ne s'agit plus que d'en tirer le meilleur rendement dans les conditions défavorables où nous ont jetés ceux qui n'ont voulu tenir compte, au moment voulu, ni de nos critiques ni de nos conseils ?

Mais nous considérons, et le pays considère avec nous, que « l'union sacrée » n'est pas une formule banale et une figure de rhétorique. Elle doit exister au fond du cœur et inspirer toute la conduite à tenir par chacun de nous, dans la sphère et à la place où chacun de nous peut agir. C'est pourquoi nous nous abstenons de toute parole dont la défense nationale pourrait pâtir, ne fût-ce que par l'écho défavorable que le moindre bruit de dissension éveille au dehors. Ceux qui ne se sentent pas capables de cette abnégation patriotique manquent, sans le vouloir, au premier des devoirs présents. C'est pourquoi il faut les avertir de leur erreur, les rappeler au sentiment des nécessités de l'heure, et c'est ce que nous faisons patiemment, sans parti pris, sans aigreur malveillante, sans suspecter les intentions même quand elles nous paraissent pratiquement déplorables.

Et nous sommes persuadés, quoi qu'on en dise, que la force de la vérité et de la raison l'emportera demain une fois de plus. Le grand complot de ceux qui croient que le gouvernement serait en meilleures mains s'il était dans les leurs, n'aboutira pas, si tant est seulement qu'il ose s'affirmer au grand jour de la tribune. Ils réfléchiront, ou du moins leurs amis politiques réfléchiront pour eux, aux considérations que nous venons de rappeler, et qui leur sont rappelées aussi par des voix non suspectes de modérantisme, celle de M. Gustave Hervé dans la Guerre sociale, par exemple. La journée de demain sera une journée des dupes, si l'assaut est donné, ou — ce qui est à la fois plus probable et plus souhaitable — elle se terminera sans effusion de sang, dans un bon mouvement dont la Chambre a montré plusieurs fois qu'elle n'est pas incapable. Seulement, en ce cas, le pays exige — et il fait assez de sacrifices pour en exiger un de ses représentants — que cette crise latente, mais tenace, qui débilite à la fois les Chambres et le gouvernement, prenne fin une fois pour toutes et ne pèse plus sur une situation déjà assez lourde sans cela.

20 août 1915.

 

À LA CHAMBRE

M. Millerand a prononcé hier un discours qui semble n'avoir pas eu devant la Chambre tous le succès qu'il aura dans le pays, peut-être parce qu'il a donné l'impression de dépasser l'enceinte parlementaire. Le ministre de la Guerre a fait justice des critiques formulées contre son administration, il a même d'un mot montré l'inanité du reproche qu'on lui adresse le plus communément, celui d'être prisonnier de ses bureaux. II a rappelé en effet qu'en un an il avait remplacé les deux tiers du personnel, mais sans bruit, sans tapage inutile, comme il convient quand on se soucie' uniquement de mettre chacun et chaque chose à sa place. Quant aux fautes qui ont pu être commises, et que M. Millerand ne met aucun puéril amour-propre à contester, elles étaient inévitables au milieu de l'immense travail d'improvisation qu'il fallait mener à bien en quelques jours, et si le service de santé a été particulièrement attaqué, c'est qu'il était celui où l'absence de préparation était le plus flagrante. L'essentiel c'est que tout se soit arrangé au fur et à mesure des possibilités, beaucoup plus vite et plus complètement d'ailleurs qu'on ne paraît le croire.

Si M. Millerand s'en était tenu à cette stricte défense de ses actes, il semble que le débat aurait pu se terminer dès hier, et qu'il se serait terminé à l'avantage du ministre de la Guerre. La Chambre avait d'ailleurs montré son sentiment en applaudissant unanimement le bel hommage rendu par M. Millerand aux talents et au loyalisme du généralissime, et c'est assurément de toute la séance le moment qui lui fait le plus d'honneur. Mais le ministre, désireux de ne rien esquiver, a fait allusion à un récent changement de personnes dans le haut commandement et aux commentaires politiques dont ce changement avait été l'inopportune occasion. Il a montré « le dangereux précédent » qu'on créerait en se plaçant sur ce pied de juger les chefs d'armée sur d'autres titres que des titres militaires. Rien de plus juste, nous pourrions presque dire de plus banal, et la façon dont M. Millerand a exposé les rapports de l'autorité militaire et du pouvoir parlementaire est inattaquable. Mais certains membres de l'Assemblée ont pris la leçon pour eux, et, bien qu'elle fût excellente en soi, ont voulu y voir une sorte de contre-attaque dirigée personnellement contre eux. On sait combien une partie de la Chambre est ombrageuse dès qu'on touche, même de loin, à la question sacro-sainte du contrôle parlementaire. On en a eu la preuve hier une fois de plus, et le débat a été renvoyé à jeudi pour donner au président du Conseil le temps de trouver un moyen pratique d'assurer à la Chambre l'exercice intégral de ce droit d'ailleurs incontesté. Ce moyen, c'est le Comité secret, c'est-à-dire une séance non publique, et le Conseil des ministres de ce matin ne l'accepte qu'avec les précautions indispensables pour en réduire au minimum les dangers.

Nous ne voulons rien prendre au tragique. Nous ne doutons pas des bonnes intentions de ceux qui se croient plus compétents, plus actifs ou plus infaillibles que M. Millerand. Mais il ne devrait pas leur échapper que la confiance ne se commande pas et ne se conquiert même pas de haute lutte. Le pays a confiance en M. Millerand, l'armée aussi, tandis que le mérite de ceux qui pensent à tort ou à raison en avoir plus que lui est encore pour le moins ignoré. L'effet produit par une crise ministérielle en plein champ de bataille ne serait certainement pas heureux. On peut être sûr que ce n'est pas dans la tranchée allemande qu'une nouvelle de ce genre porterait le découragement, et ce n'est pas pour aboutir à des compétitions de portefeuilles que le pays a voulu s'imposer l'Union sacrée. Chacun a le droit de se croire plus habile que les hommes qui sont présentement à la barre, et nous voulons même bien admettre que cette confiance en soi n'est pas nécessairement un défaut chez un homme politique. Mais l'intérêt public doit pour l'instant passer avant tout. C'est ce qu'exprime ce matin encore, dans l'Humanité, M. Compère-Morel, en termes très nets, qu'on nous saura gré de reproduire et que chacun gagnera à méditer : « Tant qu'il y aura l'ombre d'un danger pour la patrie, sacrifiant pour elle le meilleur de nous-mêmes, nous tairons nos légitimes revendications, nous ferons silence sur notre idéal, et si nous nous voyons obligés et contraints de faire allusion aux intrigues politiques de quelques-uns, ce sera plutôt pour les dénoncer au pays que pour les discuter. L'heure des polémiques, comme celle des sanctions, n'est pas encore sonnée ! »

22 août 1915.

 

Jusqu'ici le débat public avait toujours tourné à l'avantage du gouvernement et du ministre de la Guerre, aussi vit-on apparaître l'idée de traiter la question en comité secret, où la discussion serait plus libre puisque les indiscrétions dommageables à la défense nationale ne seraient pas à craindre. Cette idée souleva beaucoup d'objections.

 

LE COMITÉ SECRET

L'expédient d'une séance fermée où la Chambre pourrait prendre connaissance des explications que le gouvernement ne peut donner en public, sous peine de compromettre la défense nationale, n'est en soi ni incorrect, ni illogique. Si la Constitution a prévu cette procédure, c'est qu'il est des cas où elle peut avoir son avantage. Le tout est de savoir si nous sommes présentement dans un de ces cas, et c'est sur quoi la Chambre aura d'abord à se prononcer par un vote public. Les députés ont donc une responsabilité à prendre sur laquelle il n'est peut-être pas inutile d'appeler doucement leur attention. Cette responsabilité, ce n'est pas le gouvernement qui peut ou qui doit l'assumer à leur place. Le Conseil des ministres déclare qu'il « accepte » cette manière de faire, mais il en décline l'initiative, et il ne dissimule pas qu'il aurait préféré être entendu simplement par les commissions. Il est clair, en effet, que des secrets d'État divulgués devant une Assemblée de six cents membres, qui ne sont pas discrets par nature et que la politique n'a pas habitués à cultiver cette vertu, ont beaucoup de chances de se répandre. Même si le secret est bien gardé, il n'en restera pas moins que cette séance extraordinaire préoccupera l'opinion, fera travailler les imaginations et développera l'industrie des fausses nouvelles.

Y a-t-il en jeu une raison de salut public qui oblige à passer outre à ces graves dangers ? Nous ne croyons pas que nul de ceux qui sont partisans du Comité secret ait jamais dit rien de pareil. Ils éprouvent le désir d'obtenir certains éclaircissements, de dissiper certains doutes qui persistent dans leur esprit, de donner eux-mêmes certaines indications qu'ils jugent utiles, mais ils seraient les premiers à protester si on leur attribuait l'idée que tout est perdu à moins que la Chambre ne siège en Comité secret. Il leur paraît — à tort ou à raison — qu'on aurait pu faire mieux dès le début, qu'on peut encore, même aujourd'hui, ajouter aux progrès acquis, mais ils n'ont pas et ne veulent pas donner l'impression que nous courons aux abîmes si l'on ne recourt pas à leurs conseils ou à leur collaboration dans le mystère du huis clos. Qu'ils se demandent alors si cet extraordinaire appareil d'une séance secrète ne risque pas d'exagérer la nature ou l'étendue de leurs inquiétudes patriotiques et d'avoir sur l'opinion, par un contre-coup involontaire mais certain, une action débilitante. Le contrôle parlementaire s'exerce depuis six mois par les commissions compétentes des deux Chambres dans des conditions normales dont on nous a vanté les bienfaits. Y a-t-il des raisons majeures d'agir aujourd'hui autrement ? Et si l'on entre dans cette voie des mesures extraordinaires, pourquoi s'arrêterait-on et où s'arrêterait-on aujourd'hui ou demain ? Que répondra-t-on à ceux qui réclameront une autre fois le Comité secret ? Qui empêchera le Sénat de s'offrir le même privilège ? Car il n'y a pas de bonne raison pour que les membres de la Chambre Haute ignorent ce que sauront leurs collègues de la Chambre Basse. Eux aussi sont les représentants de la nation, chargés, conjointement avec les députés, de contrôler les actes du pouvoir exécutif.

Nous ne voulons pas insister plus longuement. Nous nous bornerons à signaler aux députés la gravité de la responsabilité qu'on les invite à prendre. Nous leur demandons de voir les choses comme elles sont. Une seule question compte pour le moment à nos yeux comme aux leurs : la défense nationale. Tout ce qui favorise cette œuvre sacrée, tout ce qui la rend plus efficace et plus prompte, est bon et doit être tenté. Le pays ne semble pas très convaincu qu'une séance secrète soit appelée à rendre ce service : si ses représentants en jugent autrement, sous leur propre responsabilité, ils peuvent avoir leurs raisons, mais il leur faudra les faire comprendre à leurs électeurs.

23 août 1915.

 

La Chambre votera-t-elle le Comité secret ? Il n'y a pas à se dissimuler que cet expédient n'est pas populaire. Il semble même que la défiance instinctive qu'il avait éveillée dès le premier moment dans la masse du pays ne fait que se renforcer et s'étendre. A la réflexion, les avantages de ce huis clos parlementaire apparaissent de plus en plus problématiques et ses dangers de plus en plus évidents. Il est remarquable que dans la presse on ne trouve à peu près aucun article franchement favorable : les journaux et les groupes qui le sont hésitent à le dire tout haut, sans doute parce qu'ils ont conscience de n'être pas en communauté de sentiment avec l'opinion, peut-être aussi parce qu'il y a du flottement dans leur volonté. Du moment qu'un vote préalable doit avoir lieu, et que chacun devra prendre ainsi sa part d'une responsabilité qui peut devenir singulièrement lourde, l'idée ne paraît plus aussi séduisante. On connaîtra ceux qui auront demandé le secret. Ce secret ne commencera qu'à partir de là, et c'est une circonstance à laquelle probablement tout le monde n'avait pas songé.

Dans ces conditions, il n'est pas encore certain que la Chambre prenne sur elle de décider le Comité secret. En tout cas, il est indispensable qu'une décision aussi grave ne soit pas prise à la légère. C'est bien le moins d'exiger un scrutin solennel, un scrutin à la tribune, de manière à éviter toutes les obscurités, toutes les rectifications, toutes les palinodies. Il faut que tous les députés soient à leur banc, que les absents réintègrent leur poste, que ceux du front viennent déposer leur bulletin et faire entendre leur voix, qui n'est pas en l'espèce la moins autorisée. La publicité des débats est la garantie des assemblées, ou plutôt de leurs membres : il est essentiel, si la Chambre entend renoncer à cette garantie, qu'on sache les noms de ceux qui auront créé un tel précédent. Le pays est certes moins curieux que ses représentants ; il admet fort sagement que les nécessités de la Défense nationale ne permettent pas de gouverner sur la place publique, mais ce qu'il admettra beaucoup moins volontiers, parce que la raison ne lui en apparaît pas, c'est que la Chambre, qui n'a pas à gouverner, qui n'a par conséquent aucun secret d'État à cacher, cherche à dissimuler les procédés par lesquels elle exerce son contrôle normal. Il faut toujours en revenir au point de départ. Tous « nous ne devons avoir en vue absolument rien autre chose que la défense efficace du territoire ». C'est ce que rappelle ce matin même M. Clemenceau, qui n'est pas suspect de tendresse pour le ministère, mais qui a au moins la logique de ne pas réclamer à cor et à cri des séances secrètes, alors qu'il trouve qu'il y a déjà trop de choses secrètes. Si l'on se réunit à huis clos pour une sorte de lessive en famille, le linge sale ne sera lavé qu'après beaucoup de caquetages, de médisances et de vains propos, comme il arrive dans tous les lavoirs, mais avec cette circonstance aggravante que le contrôle de la galerie ne sera plus là pour obliger les intempérants à surveiller un peu leur langue. Comme, en dépit du secret, tout le monde se flattera de savoir ce qui se sera passé, — car on peut être sûr que cette séance secrète fera plus parler d'elle que toutes les séances publiques, — nous avons bien des chances d'aboutir à une cacophonie dont l'Union sacrée fera les frais, et dont l'écho propagera tout autre chose que la confiance chez nous et le découragement chez l'ennemi.

Toutes ces considérations n'échappent pas à un grand nombre de députés. Nous les leur rappelons sans autre pensée que de servir l'intérêt de la défense nationale et aussi de la défense parlementaire, car nous ne sommes pas de ceux qui se réjouissent de tout ce qui leur paraît de nature à déconsidérer le parlementarisme. Nous comprenons très bien le sentiment qui agite la Chambre. Elle a peur de ne pas paraître jouer, dans la crise où nous sommes, le rôle de premier plan qui est le sien en temps de paix. De là cette attitude défiante, tatillonne, hargneuse parfois, qu'elle considère comme la revendication de son droit. Mais cette préoccupation d'ordre psychologique et professionnel doit céder le pas à la préoccupation nationale et militaire quand l'ennemi est à nos portes, quand toute la France est devenue un vaste camp retranché dont le peuple entier est la garnison, quand la moindre erreur d'optique peut amener des catastrophes. Il y a temps pour tout ; le temps actuel n'est pas l'âge d'or pour les politiciens. Ils peuvent attendre. Leur tour reviendra assez tôt.

25 août 1915.

 

L'accord se fait au moins sur un point, L'Humanité déclare qu'elle réclame comme nous le scrutin public, et une réunion de députés qui a eu lieu hier a pris à l'unanimité la résolution de l'exiger si la proposition d'une séance secrète est déposée. Nous sommes heureux de ce premier résultat, mais comment expliquer que l'Humanité, en s'associant à notre demande, le fasse avec une aigreur dont il n'y a certes aucune trace sous notre plume ? Nous avons accumulé, paraît-il, contre le Parlement « le maximum d'injures possibles ». Et notre confrère se demande obligeamment si nous en avons conscience. « Le Journal des Débats s'en doute-t-il ? » Notre proposition de scrutin à la tribune est en effet, au dire de M. Renaudel, une « menace » à l'égard de la représentation nationale, car si nous voulons faire connaître au pays les noms des députés qui auront, réclamé le huis clos, c'est pour les signaler comme des « traîtres ». Nous sommes sûrs de n'avoir jamais exprimé une pareille idée, ni même rien d'approchant. Si l'on peut nous adresser un reproche, ce n'est certes pas d'avoir été trop sévères pour le Parlement. Nous n'avons jamais fait mystère de l'objet de nos craintes : nous croyons que les députés qui prendront la responsabilité de la séance secrète seront bien imprudents, et nous avons essayé de leur faire toucher du doigt leur imprudence. Nous n'avons dit rien de plus et nous ne pouvons assurément dire rien de moins. Mais, objecte M. Renaudel, nous supposons qu'il pourrait se trouver des parlementaires « capables de trahir le secret qu'ils auront réclamé pour traiter de la Défense nationale ». Nous n'attribuons nullement ce noir dessein à qui que ce soit. Mais nous ne croyons pas formuler un jugement téméraire en admettant que des indiscrétions, dont chacune se flattera d'être anodine mais dont l'ensemble risquerait bien ne pas l'être, se produiront inévitablement. Il s'en produit déjà à la suite des séances secrètes des grandes commissions, qui ne se composent pourtant que de quarante-quatre membres au maximum : comment se flatter de mettre six cents bœufs sur la langue de six cents hommes politiques que chacun obsédera de questions, et dont on interprétera même le silence ? Comment l'Humanité, qui compte dans sa rédaction tant de députés, peut-elle se figurer que le public ne lira pas entre les lignes, même s'il n'y a rien entre les lignes ? Tout le monde se piquera d'être renseigné : tout le monde vous glissera le « bon tuyau », comme aux courses ; on ne parlera que de la séance secrète durant des semaines, et par suite l'atmosphère de doute, de suspicion, de malaise qui règne dans les couloirs se répandra dans le pays tout entier. C'est exactement le contraire de ce que se proposent les partisans du Comité secret, et nous ne mettons pas en doute leurs bonnes intentions, mais ce qui compte, c'est le résultat.

Telles sont les raisons, qui font de plus en plus leur chemin dans l'esprit public, pour lesquelles nous envisageons avec inquiétude la procédure du Comité secret. Cet expédient ne nous paraît pas utile, attendu que les commissions compétentes s'acquittent avec efficacité de leur mission de contrôle et qu'elles ont à leur disposition tous les renseignements que le gouvernement pourrait révéler en Comité secret. Et, d'autre part, il nous paraît dangereux, parce que, sans aucun parti pris ni suspicion injurieuse à l'égard de ceux qui le prônent, nous estimons qu'il ouvrira la porte à des indiscrétions — ou à des imaginations — qui ébranleront le moral admirable du pays et qui réconforteront celui de l'ennemi qui en a besoin. Espérons que cette fois nous serons assez heureux pour nous faire bien comprendre.

26 août 1915.

 

Finalement le comité secret fut enterré au moins pour un temps.

 

L'UNION POUR LE SEUL BUT

Nous le savions bien que la Chambre se retrouverait en communion de sentiment avec le pays et avec le gouvernement, dès que le débat serait placé au grand jour et sans ambages sur le terrain national. La journée d'hier a justifié notre espérance : la Chambre a eu le bon mouvement dont nous ne la jugions pas incapable ; elle a enterré le Comité secret qui n'aurait fait qu'ajouter à la confusion et au malaise, et elle a donné au ministère intégralement maintenu un unanime témoignage de confiance qui coupe court à toute équivoque. Une fois de plus est mise en défaut la courte psychologie allemande, qui n'arrive ni à comprendre, ni encore bien moins à prévoir notre état d'esprit.

Le discours du président du Conseil est un de ceux qui font le plus d'honneur à son talent et, ce qui importe davantage dans les circonstances actuelles, à son sens politique. La Chambre en a voté l'affichage et l'insertion au Bulletin des Armées, et ce double honneur est doublement mérité. M. Viviani n'a pas cherché à louvoyer, à contourner l'obstacle, à escamoter à la Chambre un vote de surprise et de confusion qui n'aurait pas de lendemain. Il a réclamé, et il a obtenu, dans un élan d'enthousiasme qui rappelle les grandes scènes de notre histoire, « non pas un ordre du jour qui passe, mais l'adhésion permanente des cœurs et des esprits ». Pourquoi ? Parce qu'il a montré clairement à la Chambre l'œuvre accomplie et le rôle qui est le sien dans cette tâche commune. Ce qu'on a parfois à blâmer dans la Chambre, ce n'est pas la prétention de contrôler les actes du gouvernement, c'est la tendance à se substituer au gouvernement lui-même en lui dictant sa conduite. Tout le monde — et M. Paul Beauregard l'a fait hier en termes très remarqués — rend hommage au labeur des grandes commissions parlementaires qui se poursuit sans bruit et sans vaine publicité, et qui a donné des résultats souvent pratiques et toujours louables. Cette méthode de travail, adoptée d'un commun accord il y a quelques mois, qui consiste à raréfier les séances publiques, mais à multiplier celles des commissions compétentes, est en soi parfaitement adaptée aux convenances de l'heure présente. Il n'y a qu'à s'y tenir, et la confiance du pays, que l'agitation brouillonne des séances et surtout des couloirs risquait d'effaroucher, reviendra tout naturellement au régime parlementaire, ce dont nous nous réjouirons plus que personne.

M. Varenne, qui a parlé au nom des socialistes en termes que tous les partis ont été heureux de pouvoir applaudir, a eu un mot qui résume la situation. Il réclamait le Comité secret, sans illusion et d'ailleurs sans insistance excessive. Mais, ajouta-t-il, si vous ne le votez pas, si vous renoncez à ce moyen de liquider toutes les vieilles histoires, soit, « j'accepte, mais à une condition : c'est que la guerre des couloirs cesse et que nous ne pensions plus qu'à l'autre ». Voilà le mot à dire et voilà la chose à faire. Que les semeurs de panique et de discorde ne viennent plus promener dans les petits coins du Palais-Bourbon leurs mauvaises nouvelles incontrôlées et incontrôlables. Que tout l'effort, que toutes les volontés, que toutes les sympathies se tendent vers le but à atteindre, vers l'armée qui suit sa formidable route sans défaillance, vers son chef dont le nom a été l'objet hier d'une nouvelle manifestation de confiante gratitude. Quant au but lui-même, M. Viviani l'a indiqué avec cette immutabilité dont l'ennemi n'arrive pas à comprendre le caractère inexorable, c'est d'arriver, d'accord avec nos alliés, à une paix qui garantisse les peuples pacifiques contre le retour d'une pareille agression, « qui restaure dans son intégrité territoriale l'héroïque Belgique et qui nous rende à nous notre Alsace et notre Lorraine ». On peut être sûr que ce programme sera acclamé d'un même cri par tous les Français qui liront demain le discours de M. Viviani, comme il l'a été hier par tous les députés qui l'ont entendu. C'est aujourd'hui notre Serment du Jeu de Paume.

La Chambre a complété sa manifestation de confiance en s'ajournant au 16 septembre. Elle n'a pas voulu, en se refusant toutes vacances, se donner l'apparence d'un reste de suspicion. Elle a eu en cela le sens exact et sûr du geste à faire. Les députés ont du reste besoin de voir leurs électeurs ; une partie de leur rôle, et non la moins utile, c'est de soutenir, de guider, d'éclairer l'opinion de ceux qui leur ont confié l'honneur de les représenter. Le pays, dira-t-on, n'a pas besoin de ce réconfort ; il n'est ni inquiet ni troublé, ou il ne l'est que lorsque ses mandataires lui donnent eux-mêmes des inquiétudes par le spectacle de leurs troubles. Raison de plus alors pour que les élus et les électeurs aient l'occasion de reprendre contact et de constater qu'ils sont pleinement d'accord. M. Viviani a terminé par un mot émouvant, dont on retrouve l'équivalent chez Henri IV : « Continuons à penser au pays et tout nous sera léger. » Le Béarnais avait dit, ou à peu près : « La violente amour que je porte à mes sujets me fait trouver tout aisé et honorable. » C'est ainsi que les bons Français de tous les temps se reconnaissent aux heures de crise ; un ministre de la troisième République, s'adressant à notre Chambre démocratique, sent naturellement mi monter du cœur aux lèvres les mêmes paroles qui venaient à un roi absolu haranguant ses Notables. C'est cela qui échappe aux savants allemands.

28 août 1915.

 

A travers tout cela les échanges de notes continuaient au sujet de la guerre sous-marine entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Cette dernière s'obstinait à croire qu'en gagnant du temps et avec certaines précautions oratoires, elle pourrait continuer des pratiques condamnées académiquement au nom du droit international par M. Wilson, spécialiste en la matière.

 

LES ÉTATS-UNIS ET L'ALLEMAGNE

L'Allemagne a-t-elle compris que la longanimité des États-Unis n'était pas un signe de faiblesse ? A-t-elle simplement l'intention de gagner du temps à la faveur de promesses vagues qu'elle se réserve de tenir à sa façon, c'est-à-dire jusqu'au jour où elle jugera plus utile d'y manquer ? A-t-elle craint qu'une rupture avec les Etats-Unis eût sa répercussion dans les Balkans et chez les derniers neutres ? L'explication de sa volte-face reste indécise, mais le fait acquis est qu'elle cède pour le moment. Une double démarche concomitante a eu lieu hier à Washington et à Berlin, d'où il résulte, en termes plus clairs à Washington qu'à Berlin, que les commandants de sous-marins allemands ont reçu l'ordre de ne plus couler les vaisseaux marchands sans avertissement. C'est un premier pas dans la voie qui ramène au droit des gens, et ce premier pas est d'autant plus significatif que toutes les notes précédentes de l'Allemagne avaient refusé de le faire. L'argumentation de la diplomatie allemande avait toujours été la même. Les vieilles règles du droit des gens n'avaient pas prévu les sous-marins ; ceux-ci ne peuvent pas, de par leur nature propre, s'y conformer, sous peine de perdre l'avantage de leur invisibilité ; en conséquence, l'Allemagne, prise entre l'alternative de ne pas respecter le droit des gens ou de se priver d'une arme qu'elle considère comme capitale, n'entend pas renoncer à cette arme.

L'attitude des États-Unis, en dépit des formes ultra-conciliantes et patientes dont le gouvernement américain ne s'est jamais départi, n'était pas moins catégorique. Le gouvernement américain n'avait pas à examiner en principe si, entre belligérants, les représailles pouvaient se traduire par des mesures contraires au droit des gens, mais il attestait fermement que les neutres ne pouvaient en aucun cas être victimes de ces infractions. La note du 24 juillet résume nettement ce point de vue. Elle précise d'abord les règles classiques que doivent observer les navires de guerre et les navires marchands en haute mer, règles dont les sous-marins ne peuvent être autorisés à s'affranchir sous prétexte de commodité : « il faut d'abord constater le caractère et la cargaison d'un navire marchand avant qu'il puisse être légalement saisi ou détruit, et les vies des non combattants ne doivent, en aucune circonstance, être mises en péril, à moins que le navire ne résiste ou ne cherche à s'échapper après avoir été sommé de se soumettre à une visite ». Tel est le principe. En fait, même si l'on admet qu'entre belligérants les représailles plus ou moins justifiées puissent entraîner à violer ce principe, « ces actes illégaux sont manifestement indéfendables lorsqu'ils privent les neutres de leurs droits reconnus, par-dessus tout lorsqu'ils violent le droit à la vie même, et si le belligérant ne peut exercer de représailles contre l'ennemi sans nuire à des existences neutres ». Rien de plus solide que ce terrain de discussion, ou, pour mieux dire, il n'y a pas de discussion possible sur un pareil terrain. Le gouvernement américain a refusé énergiquement de se prononcer sur le bienfondé des plaintes allemandes à l'égard des Anglais, de même qu'il se serait refusé à discuter avec l'Angleterre ses griefs contre les pratiques allemandes. Les illégalités entre belligérants ne sont pas de son ressort, mais quand elles touchent ses nationaux, il est de son rôle et de son devoir de ne pas les tolérer, et de les considérer, si elles se renouvellent, comme acte « délibérément inamical ».

Voilà ce que demandent les États-Unis, ni plus ni moins. Il reste à savoir si les promesses de l'Allemagne répondent exactement et complètement à cette exigence minime mais inexorable des États-Unis. C'est se tromper du tout au tout sur le caractère du président Wilson et de ses protestations que de croire à la possibilité d'un marchandage sur le principe formel posé par lui. Les Allemands ont pu s'en rendre compte quand ils ont proposé une sorte de sauf-conduit pour certains navires spécialement chargés de transporter les passagers américains. Cette procédure aurait peut-être garanti les passagers américains, mais son acceptation aurait été une consécration des pratiqués et des prétentions condamnables des sous-marins allemands. C'est pourquoi elle a été rejetée. « Un pareil accord, répondit la note américaine, assujettirait implicitement d'autres vaisseaux à une attaque illégale, et serait l'amoindrissement et même l'abandon des principes que soutient notre gouvernement. » La réponse serait la même aujourd'hui, immuablement courtoise et inflexible, si l'Allemagne se réservait quelque nouvelle combinaison équivoque. D'autre part, si elle impose réellement à ses sous-marins le respect des conditions posées à Washington, que vont dire tous les coryphées de la Ligue maritime qui ont proclamé tant de fois et à si hauts cris que l'Allemagne ne saurait, par égard pour qui que ce soit, renoncer à une arme dont ils se promettaient — bien vainement d'ailleurs — l'anéantissement du commerce britannique ?

29 août 1915.

 

Les promesses de l'Allemagne, si vagues et conditionnelles qu'elles fussent, ne furent même pas tenues. Le 4 septembre, un grand paquebot, l'Hesperian, qui se rendait de Liverpool à Montréal avec 314 passagers, fut torpillé sans avertissement, non loin de l'endroit où avait péri le Lusitania. Le navire heureusement ne fut pas coulé et il n'y eut pas de victimes. Néanmoins, cette tentative était contraire aux promesses transmises par l'ambassadeur allemand, le comte Bernstorff au gouvernement américain ; il s'y trouvait en effet le passage suivant : « Les transatlantiques ne doivent pas être coulés par nos sous-marins sans avertissement et sans qu'on ait pourvu à la conservation de l'existence des non-combattants, sauf dans le cas où le transatlantique essaie d'échapper ou offre une résistance. » Dans le cas présent rien de tel ne s'était produit. L'effet fut d'autant plus fâcheux aux États-Unis que l'affaire précédents de l'Arabic n'était pas réglée et qu'une note de l'Allemagne essayait de rejeter la responsabilité du torpillage sur le commandant de l'Arabic. Le commandant du sous-marin voyant venir l'Arabic sur lui crut, dit la note allemande, que l'Arabic voulait l'attaquer. En conséquence l'Allemagne offrait ses regrets pour toute réparation.

L'Allemagne comptait d'ailleurs sur ses succès en Pologne pour compenser l'effet que pourraient produire les protestations américaines. Les Russes, qui avaient d'abord occupé presque toute la Galicie y compris Lemberg et Przemysl (3 juin), avaient été refoulés par une fougueuse offensive du maréchal Hindenburg. Mal ravitaillés ils reperdirent tout le terrain conquis, puis la Pologne elle-même fut envahie et Varsovie tomba le 6 août.

Dès ce moment l'empereur parla de refaire avec l'ancienne Pologne russe le vieux royaume de Pologne. Mais les choses n'allèrent pas si vite.

 

La Chambre, après de courtes vacances, rentra en session le 16 septembre. Le ministre des Finances, M. Ribot, déposa le projet de douzièmes provisoires pour le dernier trimestre dont le montant dépassait 6 milliards. A cette occasion il annonça que le gouvernement, malgré le succès persistant des Bons de la Défense nationale, préparait un projet d'emprunt pour l'automne. L'attention publique se portait d'ailleurs presque exclusivement sur les affaires d'Orient. L'attitude de la Bulgarie, longtemps qualifiée de mystérieuse par ceux qui s'obstinaient à ne pas voir les faits ne permettait plus guère d'illusions. Elle commença par signer avec la Turquie un traité par lequel cette dernière lui cédait le tronçon du chemin de fer allant à Dédéagatch avec la gare et les faubourgs d'Andrinople. Une pareille concession avait un sens des plus clairs. La Bulgarie avait attendu d'être prête et avait prolongé les négociations pour indisposer la Grèce a laquelle l'Entente demandait de concéder aux Bulgares le district de Cavalla s'ils voulaient intervenir. N'ayant plus de ménagements à garder, la Bulgarie jeta le masque au commencement d'octobre. Le 5, elle refusait satisfaction à un ultimatum russe et les représentants de l'Entente à Sofia demandaient leurs passeports. Par une coïncidence non accidentelle, le roi Constantin congédiait pour la seconde fois le ministère Venizélos hostile à la Bulgarie, parce qu'il restait fidèle à l'hellénisme. Une nouvelle ère s'ouvrait pour les affaires d'Orient.

 

 

 



[1] Bénédictin français, resté à Munich depuis la guerre, qui publia dans la Theologische Revue du 2 août un désaveu de la campagne menée auprès des neutres par notre Comité catholique de propagande française à l'étranger.

[2] Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d'après les documents diplomatiques, par E. DURKHEIM et E. DENIS, de l'Université de Paris. — La Violation de la neutralité belge et luxembourgeoise par l'Allemagne, par A. WEISS de l'Université de Paris. — Les Crimes allemands, et Comment l'Allemagne essaye de justifier ses crimes, par J. BÉDIER, du Collège de France. — Comment les Austro-Hongrois ont fait la guerre en Serbie, par. R.-A. REISS, de l'Université de Lausanne. — Pratique et doctrine allemandes de la guerre, par E. LAVISSE et CH. ANDLER, de l'Université de Paris. — L'Allemagne au-dessus de tout ; la Mentalité allemande et la guerre, par E. DURKHEIM. — 1815-1915 : Du Congrès de Vienne à la guerre de 1914, par CH. SEIGNOBOS, de l'Université de Paris. — Le Pangermanisme : ses plans d'expansion allemande dans le monde, par CH. ANDLER.

[3] Il faudra pourtant attendre encore quelques mois pour arriver à une solution définitive. On est d'accord pour réclamer la meilleure utilisation possible des compétences. En ce qui concerne le service de santé, le décret que vient de signer le Président de la République au sujet des médecins militaires répond exactement à ce désir. De toutes parts on avait signalé et déploré l'anomalie en vertu de laquelle des savants justement réputés se trouvaient sous les ordres de praticiens moins qualifiés auxquels un galon de plus comme majors conférait un rôle et des responsabilités parfois au-dessus de leurs forces. Il ne s'agit pas de contester le dévouement et le zèle des uns ou des autres, mais il s'agit simplement d'empêcher toute déperdition de forces dans le service sanitaire comme ailleurs. C'est pourquoi il convient — dans l'intérêt général et non pour une vaine satisfaction d'amour-propre — de donner aux maîtres éminents dans la vie civile le minimum de galons permettant de les utiliser suivant leur valeur comme médecins militaires. C'est chose faite aujourd'hui. Les professeurs des Facultés de Médecine pourront être promus d'emblée, pendant la durée des hostilités, au grade de major de 1re classe, et les agrégés au grade de major de seconde classe. Des dispositions analogues règlent dans le même esprit le sort des pharmaciens, chirurgiens et médecins des hôpitaux. C'est là une mesure dont on ne peut attendre que de bons effets, et beaucoup de critiques que notre organisation sanitaire a provoquées auraient été évitées si elle avait pu être prise dès le début.

[4] Allusion aux passages censures de l'article précédent.

[5] L'aviation particulièrement ne donnait pas toute satisfaction. Le remède qui y fut apporté n'en donna pas davantage ; c'est la création d'un sous-secrétariat de l'Aéronautique qui fut confié à M. René Besnard, député (15 septembre 1915).