La situation générale.
— L'opinion en France et en Allemagne. — La Chambre et le pays. — L'idée du
Comité secret. — Entrée en scène de la Bulgarie.
AU
commencement de la seconde année de guerre les chefs d'État, les hommes
politiques et les journaux du monde entier dressèrent de toutes parts le
tableau de la situation respective des deux groupes belligérants. Pour nous
en tenir à ce qui concerne la France, le jugement porté sur elle fut à peu
près partout le même jugement favorable, où perçait souvent un sentiment de
surprise. On ne croyait pas, en général, que la France, capable d'un sursaut
au moment du danger, serait également capable de « tenir » pendant si
longtemps sans donner de signes visibles d'abandon. Au point de vue moral on
se rendait compte que tous les Français avaient compris dès le premier jour
la signification des événements et qu'ils l'avaient comprise d'eux-mêmes par
un phénomène d'intuition collective. On était surtout frappé de voir se
maintenir l'Union sacrée dans un pays qui, la veille de la guerre, était en
proie à des discordes que les pessimistes prenaient pour des préliminaires de
guerre civile. En réalité le sentiment national avait créé subitement, non
pas la tolérance, mais la sympathie entre adversaires d'hier. Des traits de
délicatesse attestaient à chaque instant le désir de chacun de respecter
l'opinion d'autrui. On voyait des protestants diriger des hôpitaux tenus par
des sœurs, et celles-ci satisfaites d'être ainsi dirigées ; on citait telle
lettre du front écrite par un pasteur protestant et décrivant l'émotion par
lui ressentie en assistant à une messe devant les tranchées. L'histoire d'un
rabbin juif sacrifiant sa vie pour apporter un crucifix à un blessé mourant
avait fait le tour de la presse. De même, la lutte des classes n'avait pas
franchi le boyau d'accès des tranchées. Une dignité collective entourait les
manifestations de tous les corps constitués, et tout cela, d'abord issu de la
confiance instinctive, avait, créé la constance qui n'est autre chose que la
confiance raisonnée et réfléchie. L'état
économique n'était pas moins rassurant. La France, sur ce terrain, n'était
nullement préparée à la guerre. Sa situation budgétaire avait été compromise
comme à plaisir par une folie de dépenses dues trop souvent à des
préoccupations électorales ; aussi, après l'invasion de la région du Nord,
une des plus riches et des plus actives de la France, on pouvait craindre une
catastrophe financière. Il avait fallu subitement décréter le moratorium qui
suspendait le paiement de toutes les créances et même le remboursement des
comptes courants à vue dans les banques. Le départ du gouvernement et des
grandes administrations pour Bordeaux paraissait devoir aggraver la
crise ; il n'en fut rien. Dès la fin de décembre 1914 les sociétés de
crédit renonçaient à se prévaloir du moratorium et reprenaient leurs
paiements à guichets ouverts. Leurs dépôts atteignaient à cette date un
chiffre de 3 milliards 737 millions. On pouvait croire que les déposants,
après cette chaude alerte, se hâteraient de retirer leurs capitaux. Il n'en
fut rien, le total des dépôts à la fin de mai est supérieur de 40 millions à
ce qu'il était fin décembre. Un indice non moins significatif c'est que la
moitié des effets de commerce moratoriés que contenait le portefeuille de la
Banque en septembre 1914 était remboursée volontairement au mois de juillet
suivant — 2 milliards 200 millions sur 4 milliards 380 millions. Les
dépenses, il est vrai, sans atteindre les chiffres qu'on a vus depuis,
étaient déjà formidables. Du 1er avril 1914 au 30 septembre 1915, elles sont
évaluées à 22 milliards. On y pourvut en partie par l'émission de Bons de la
Défense nationale, qui avaient déjà produit 6 milliards au 15 juillet 1915,
plus 1 milliard et demi d'obligations analogues. Le reste fut fourni par les
avances de la Banque dont la limite d'émission fut augmentée. D'ailleurs les
impôts, malgré le bouleversement général, rentraient assez régulièrement.
Ceux même de l'année 1915, bien que les feuilles n'eussent été distribuées
que très tard (au mois de mai), avaient déjà produit, fin juin, 275 millions
pour les impôts directs ; et les impôts indirects pour le premier semestre de
1915, avaient donné 73 millions de plus que pour le second semestre de 1914.
Tout cela attestait une fois de plus la force de l'économie au pays du « bas
de laine ». La
situation diplomatique nous faisait moins honneur. Notre politique extérieure
n'avait pas su tenir compte des réalités ni tirer parti des possibilités,
surtout en Orient. Elle s'était laissé leurrer par les Turcs qui, dès le
début, avaient donné asile aux bateaux de guerre allemands sans que les
nôtres eussent osé les suivre aussitôt dans les Dardanelles, et la Turquie,
après quelques mois de comédie, avait adhéré officiellement à l'alliance
austro-allemande. Des fautes analogues étaient en train de se reproduire en
Bulgarie et en Grèce. Alors que tout laissait entendre l'existence d'un
accord entre le roi de Bulgarie et l'Autriche, nous nous obstinions à
négocier avec la Bulgarie dans l'espoir naïf de l'utiliser pour la défense de
la Serbie dont elle était l'ennemie irréconciliable. En Grèce, nous étions
également dupes des intrigues allemandes dont le roi Constantin était, non
pas la victime, mais l'instrument. Malgré le renvoi de Venizelos (6 mars 1915) et son remplacement d'autorité
par des germanophiles à tout faire comme Gounaris, la censure continuait à
couvrir de sa protection les dirigeants de la Grèce. Même notre grand succès
diplomatique, qui était l'adhésion de l'Italie, paraissait dû beaucoup plus
aux fautes de la diplomatie austro-allemande qu'à l'ingéniosité de la nôtre. Reste
la situation militaire, stationnaire sur le front d'Occident ; mais qui avait
donné bien des mécomptes en Orient. Du moins l'Allemagne avait perdu le
bénéfice de sa préparation et elle ne pouvait pas espérer que le temps
travaillerait pour elle. En dépit de ses succès, elle commençait à ressentir
les premiers symptômes de l'épuisement, ses pertes de la première année de
guerre étaient évaluées à 3.000.000 d'hommes, sans parler de l'Autriche qui
était en plus mauvais état, et cela au moment même où « la méprisable petite
armée anglaise » devenait un instrument de premier ordre, par le nombre, la
qualité et le matériel. Toutes ces raisons d'espérer, on ne les voyait pas
qu'en France : les neutres ne les ignoraient pas, et, même en Allemagne,
quelques-uns commençaient à les soupçonner. L'empereur
Guillaume, pour donner le change à l'opinion, au moins en Allemagne, sentit
la nécessité d'adresser à « ses peuples » une de ces proclamations
solennelles et grandiloquentes dont il n'a jamais été avare. UNE CONCEPTION DE LA VÉRITÉ
La
proclamation de l'empereur allemand est ce qu'elle devait être. Elle formule
une fois de plus comme vérités acquises et indiscutées toutes les
contre-vérités dont l'Allemagne est saturée depuis un an. Ceux qui s'étonnent
de la tranquille impudence avec laquelle les faits les mieux connus sont ici
travestis ont déjà perdu le souvenir du manifeste des intellectuels allemands
et de tous ceux qui l'ont suivi. La méthode est toujours la même : procéder
par affirmations étayées sur des paroles d'honneur. L'empereur, comme il
sied, va un peu plus loin que ses sujets, il va jusqu'au serment « devant
Dieu et devant l'histoire ». Il n'a pas voulu la guerre ; ce sont les
puissances de l'Entente qui, « après dix ans de préparation », ont cru le
moment favorable pour humilier l'empire. Il peut
paraître vain de revenir une fois de plus sur le chapitre ses
responsabilités. L'histoire, que le kaiser prend à témoin, a déjà prononcé,
et son verdict n'est pas celui que « la science allemande » a prétendu lui
dicter. On s'en rend même si bien compte en Allemagne que les gens avisés ne
tiennent pas à engager le débat. La Gazette de Francfort indique négligemment
« qu'il est inutile de rechercher une fois de plus sur qui pèsera la
responsabilité du passé ». L'empereur est plus osé, comme on le voit. Ce
n'est pas qu'il puisse sérieusement espérer que ses attestations auront aucun
effet hors de l'Allemagne. Nul ne croira, même chez les neutres les plus neutralistes,
— et l'on sait que les deux mots ne sont pas synonymes, — personne ne croira
que la Serbie ait menacé l'Autriche, que la Belgique ait comploté d'humilier
l'Allemagne et que la Triple Entente ait « préparé depuis dix ans » une
guerre pour laquelle il lui manquait visiblement au début tant d'armements de
première nécessité. A défaut des documents diplomatiques, même allemands, et
des aveux du chancelier de Bethmann-Hollweg en ce qui touche la violation de
la neutralité luxembourgeoise et belge, le simple spectacle des premières
semaines de la guerre a été assez probant. Ni « la vie » ni « la liberté » de
l'Allemagne n'étaient en danger ; son hégémonie grandissait au contraire
irrésistiblement par la paix armée et son essor économique se développait
sans obstacle. On
comprend que le souverain qui a joué sur un coup de dé une pareille foi tune
cherche à s'étourdir et surtout à étourdir ses sujets sur son rôle. On peut
perdre, même avec des dés pipés. L'empereur dit le contraire de ce qu'il sait
être la vérité pour s'excuser de n'avoir pas gagné. Mais ce n'est pas tout.
Il ne faut pas voir en lui un simple joueur qui nie l'évidence pour sauver sa
mise. Son cas est plus typique. L'empereur est imbu, comme tous ses sujets,
de l'idée allemande qu'un rôle providentiel lui est réservé, qu'il est
l'instrument de Dieu, et que cette qualité surnaturelle lui confère tous les
privilèges, y compris celui d'échapper à la commune mesure du bien et du mal.
« La force crée le droit », c'est le fond de la mentalité allemande. Il en résulte
un corollaire qui peut se formuler ainsi « L'affirmation du plus fort
crée la vérité. » L'empereur peut donc en toute sûreté de conscience affirmer
et même jurer le contraire de la vérité. La morale vulgaire ne lui est pas
applicable. La vérité parle par sa bouche, non pas la vérité grossière et
matérielle qui apparaît comme telle au premier venu, mais la vérité
supérieure dont le chef du peuple élu reçoit la confidence directe du « vieux
dieu allemand ». Qu'on
ne croie pas de notre part à un paradoxe. Nous restons au contraire sur le
terrain de la plus brutale réalité. L'Allemagne viole quotidiennement toutes
les lois de la guerre, et néanmoins elle accuse quotidiennement ses ennemis
de ne pas les respecter. Ce n'est pas de l'hypocrisie, comme on le dit
communément, c'est de la logique. On a le droit de tout faire pour hâter
l'avènement du règne de Dieu et de son représentant germanique ; au
contraire, ceux qui s'opposent à la marche du destin sont impardonnables par
définition. Même s'ils respectent les conventions humaines, comme celles de
La Haye, ils violent cette loi supérieure qui assigne au peuple allemand la
domination universelle, über alles. Tout cela s'enchaîne et se tient
logiquement. L'empereur a la logique qui mène parfois un simple mortel aux
Petites-Maisons, mais qui conduit à l'auto-apothéose un Caligula ou un
Nabuchodonosor. N'a-t-on pas vu naguère une satire, en Allemagne même, dans
la thèse d'un érudit bavarois sur Caligula ? Le
mysticisme impérial n'est d'ailleurs pas exclusif de préoccupations
pratiques. L'empereur dans sa proclamation descend du Sinaï. Il achemine son
peuple vers certaines pensées modestes et pacifiques qui font contraste avec
la théâtrale dépêche qu'il aurait adressée à la reine de Grèce sur la
destruction des Russes. Aux Allemands l'empereur ne promet plus Paris ni
Londres. Il se borne prudemment à se féliciter de ce que les Alliés ne sont
pas non plus à Berlin. Et la paix dont il montre le mirage consolateur, ce
n'est pas la paix triomphale après laquelle l'Allemagne régentera le monde.
On verra cela plus tard. Pour le moment, on se contenterait de la paix «
honorable », celle qu'un bon Allemand demande quand il n'est plus le maître
d'en dicter une autre. Si l'on avait dit aux Allemands, il y a un an, qu'ils
entamaient cette guerre pour en « sortir honorablement », ils auraient
sans doute estimé qu'il était plus simple de ne pas la provoquer. C'est une
réflexion que la proclamation du kaiser pourrait bien suggérer aujourd'hui à
quelques-uns d'entre eux. 3 août 1915. Cette
proclamation eut pour réplique un message du Président de la République
adressé aux Chambres pour l'anniversaire de la fameuse séance du 4 août, la
séance de « l'Union sacrée ». LE MESSAGE DU PRÉSIDENT
L'article
6 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 attribue au Président de la
République le droit de « communiquer avec les Chambres par des messages qui
sont lus à la tribune par un ministre ». Ces messages doivent être
contresignés par un ministre, comme tout autre acte du Président, sauf les
messages de démission qui n'ont besoin d'être ni contresignés ni lus par un
ministre, parce que leur caractère personnel leur enlève le caractère d'actes
gouvernementaux. En fait, depuis la présidence du maréchal de Mac-Mahon, qui
avait fait des messages un usage répété et peu heureux, les présidents ont à
peu près renoncé à cette prérogative. Ils s'en sont tenus à leur message
d'entrée en fonctions et, en ce qui concerne Jules Grévy et Casimir-Périer, à
leur message de démission. Mais le droit du Président n'en est pas moins
resté entier et M. Raymond Poincaré a déjà eu recours à ce procédé solennel,
il y a un an, au cours de la séance historique du 4 août. Nulle occasion ne
paraissait, certes, mieux indiquée pour remettre en honneur un droit
présidentiel qui a sa raison d'être. Le message d'aujourd'hui, au début de la
seconde année de guerre, répond de même à la gravité des épreuves que
traverse la France ainsi que le monde civilisé presque tout entier. Le
message de M. Raymond Poincaré donne le coup de grâce aux décevantes
illusions dont l'ambition germanique s'est enivrée. Nos ennemis avaient mal
jugé notre pays, qui est d'ailleurs de ceux que la sympathie seule permet de
comprendre. Ils escomptaient « le concours de nos dissentiments », alors
que leur brutale agression a eu pour effet de faire taire en un moment toutes
nos dissidences. Ils escomptaient peut-être aussi la légèreté brouillonne
dont notre régime parlementaire n'a pas toujours su se garantir en temps de
paix ; ils espéraient que le gouvernement, harcelé par les francs-tireurs de
toutes les oppositions, n'aurait ni le temps, ni la force, ni le sang-froid
nécessaires pour vaquer aux immenses tâches qui réclament son temps tout
entier. Mais malgré quelques heurts inévitables dans le fonctionnement
intensif de la machine politique, « la pleine harmonie des pouvoirs publics »
s'est patriotiquement établie, et l'effort commun pour le but commun s'est
réalisé sans qu'aucun des deux pouvoirs ait eu en rien à abdiquer son rôle et
ses responsabilités. L'unanimité s'est manifestée au Parlement comme dans le
pays toutes les fois que la fibre sacrée a été touchée. Dans l'immense camp
retranché qu'est devenue la France assaillie, tous redoublent d'ardeur pour
remplacer les absents à l'atelier, au sillon, au devoir professionnel quel
qu'il puisse être ; tous donnent leur temps, leur or, ou leur personne dès
que l'appel est fait à leur dévouement. Et cette union sacrée, non seulement
durera autant que la guerre, mais survivra aux circonstances qui l'ont
imposée. C'est,
d'ailleurs, l'armée qui en a donné l'exemple le plus magnifique et c'est sur
l'armée que le pays tout entier règle sa conduite, parce qu'il sait qu'en
elle réside tout son avenir. Sur une nation trempée par un an d'héroïsme et
de sacrifices, tous les procédés d'intimidation, de démoralisation, de
marchandage, dans lesquels nos ennemis sont passés maîtres, n'ont plus aucune
action. Ni les fausses nouvelles, ni les fausses avances n'entament ce que M.
Deschanel appelle « l'unité inébranlable de la nation », unité fondée sur une
inflexible résolution de ne pas nous laisser duper par une paix précaire et
mensongère. La paix que nous conquerrons, au prix de sacrifices dont nous
n'ignorons pas la cruauté, sera une paix sable, « qui garantira la sécurité de
l'Europe et reconstituera la patrie démembrée ». Ni les semeurs de panique,
ni les semeurs d'illusions n'ont prise sur notre ferme propos d'en finir avec
la menace constante d'une Allemagne militariste. « Ce peuple magnifique a
prodigué son sang, il ne nous faut à nous que du caractère », a conclu M.
Paul Deschanel. Nous avons et nous aurons du caractère, et c'est pourquoi le
sang versé ne l'aura pas été en vain. Le Président de la République et le roi
d'Angleterre ont exprimé en termes identiques cette froide volonté que rien
n'affaiblira chez nous comme chez nos alliés : nous ne poserons pas les armes
avant que leur succès n'ait obtenu la paix d'aujourd'hui et garanti la paix
de demain. 6 août 1915. L'Allemagne
ne s'en tint pas à des déclarations ; elle essaya d'engager une négociation
de paix séparée avec la Russie. Cette tentative tombait d'autant plus mal
qu'à ce moment même le Livre Gris belge révélait des ouvertures qui nous
avaient été faites par l'Allemagne avant la guerre en vue du partage du Congo
belge. Ces ouvertures avaient été reçues comme elles méritaient de l'être,
mais elles n'en avaient pas moins été faites. PROPOSITION INFÂME
Ce
n'est pas seulement à l'Angleterre que l'honnête courtier allemand a fait
« d'infâmes » propositions, pour reprendre le qualificatif de M.
Asquith. A l'Angleterre, le tentateur promettait, on s'en souvient, de ne pas
démembrer la France continentale, mais il se réservait en ce qui touche les
colonies. Il se réservait de les prendre, en laissant entendre que
l'Angleterre, pour prix de sa neutralité, pourrait en avoir sa part.
L'Angleterre a répondu que ses intérêts, sa signature et son honneur n'étaient
pas un objet de marchandage. C'est dans le même esprit que notre ambassadeur
à Berlin. M. Cambon, a accueilli les ouvertures révélées par le dernier Livre
gris belge. Il s'agissait cette fois de la Belgique et du Congo belge. Le
ministre des Affaires étrangères de Prusse, M. de Jagow, trouvait que la
Belgique avait assumé une tâche un peu lourde pour ses étroites épaules en
recevant du roi Léopold la colonie du Congo. Les petites puissances, à son
avis, n'ont pas le moyen et par suite ne doivent pas avoir la prétention de
s'offrir des colonies. La France et l'Allemagne trouveraient un excellent
terrain d'entente à partager le Congo belge. Au surplus, ces petites
puissances ne sont-elles pas un anachronisme dans le monde actuel ? Elles
représentent un stade arriéré de la civilisation et sont appelées, comme tous
les organismes qui n'ont plus de raison d'être, « à disparaître ou à graviter
dans l'orbite des grandes puissances ». On
reconnaît dans cette théorie une des conceptions favorites de « la science
allemande ». L'idée de la justice, l'idée qu'une petite nation a droit à
l'existence, à l'indépendance et à la dignité, comme les plus grandes, est
une idée qui n'entre pas dans une tête façonnée par le germanisme. M. de
Jagow n'a certes rien compris aux scrupules de M. Cambon au mois d'avril
1914, pas plus qu'à ceux de sir Edward Grey au mois d'août suivant. Dans les
deux cas la diplomatie allemande agissait suivant ses traditions, suivant son
tempérament, suivant son incapacité foncière de s'élever jusqu'à un idéal
simplement humain. Et aujourd'hui encore, quand l'empereur Guillaume jure
devant Dieu et devant l'histoire qu'il a conscience de n'avoir pas causé la
guerre, il est dans le même état d'esprit. Ce sont les autres puissances qui,
par leurs préjugés d'un autre âge, par leurs scrupules surannés dont la Kultur
a affranchi le peuple élu, par leur refus de marcher dans les voies du «
vieux dieu allemand » et de son chargé d'affaires temporelles en ce monde,
ont provoqué la guerre et doivent en porter la responsabilité. En effet, si
la Belgique et la Serbie avaient consenti à devenir des Bavières, si la
France avait accepté de jouer le rôle d'une Turquie, si l'Angleterre et la
Russie s'étaient trouvées honorées de faire figure d'Autriche, la paix, la
paix allemande, aurait régné dans le monde et les horreurs de la guerre
eussent été évitées. Il
n'est pas mauvais que soit mise en lumière une fois de plus la pensée intime
du gouvernement allemand. Il n'est pas mauvais que les petits États, s'ils
ont encore quelques illusions, sachent à quoi s'en tenir sur le rôle que leur
destinerait la victoire de l'Allemagne. Et l'on ne dira pas, comme on l'a
fait parfois, que ces théories monstrueuses sont formulées par des enfants
terribles du germanisme, par des personnalités sans mandat et sans
responsabilité ; nous les trouvons dans la propre bouche du ministre des
affaires étrangères. Tout cela cadre d'ailleurs à merveille avec la phrase du
« chiffon de papier ». C'est de la même marque. Seule la proclamation de
l'empereur n'est plus dans la note. C'est que le malheur des temps oblige
momentanément le gouvernement allemand à parler, tout comme un autre, de la
liberté, du droit, des lois de la guerre et de toutes ces vieilleries pour
lesquelles l'Allemagne victorieuse n'aurait pas eu assez de dédain. Seulement
l'accent n'y est pas, tandis qu'on le trouve, sonore et franc, dans les
propos « confidentiels » de M. de Jagow dont la « signification très sérieuse
» n'avait échappé sur l'heure ni à M. Cambon qui les recueillit, ni au baron
Beyens qui les rapporte, ni au gouvernement belge qui en avait déjà entendu
d'aussi instructifs. 5 août 1915. L'ILLUSION ALLEMANDE SUR LA PAIX
L'Allemagne
a fait, paraît-il, une nouvelle tentative de paix séparée avec un des alliés.
Cette fois, c'est la Russie qui a été en butte à la proposition déshonorante
de manquer à sa signature. La Serbie et la France ont également eu à subir
des offres analogues, qu'elles ont repoussées avec le même dédain que la
Russie. Il est impossible à l'Allemagne de comprendre qu'un traité engage
ceux qui l'ont signé, qu'une parole donnée est autre chose qu'un chiffon de
papier, et que l'accord de Londres sera respecté jusqu'au bout par tous les
contractants. Dans la collection des Etudes et documents sur la guerre
publiée par un Comité dont M. Lavisse est le président, il se trouve une
brochure de M. Durkheim — l'Allemagne au-dessus de tout ; la Mentalité
allemande et la Guerre — qui explique à merveille cette extraordinaire
faculté d'incompréhension qui restera à coup sûr le trait caractéristique de
l'Allemagne actuelle. On y voit doctement exposée par Treitschke et son
disciple Bernhardi la doctrine que les traités n'ont aucune valeur, sauf
celle que les puissances signataires ont momentanément intérêt à leur
attribuer. C'est en vertu du même raisonnement qu'un des pangermanistes les
plus populaires, le comte de Reventlow, engage aujourd'hui les Grecs à
déchirer leur traité avec la Serbie, tout en qualifiant d'ailleurs de
traîtres les Italiens pour avoir dénoncé la Triplice. Car il va sans dire que
les traités conclus avec l'Allemagne peuvent être violés par elle — ce qui
est le cas de la Triplice — mais restent en tout cas intangibles pour ses
partenaires. Le
public a été longtemps à admettre que cette candide duplicité fût la base de
la politique allemande. Il a fallu multiplier les preuves pour que l'opinion
des peuples civilisés pût se faire à l'idée qu'un grand État, extérieurement
semblable aux autres, en différait si profondément par sa mentalité. Mais
aujourd'hui les neutres les plus jaloux de leur indépendance de jugement ont
dû se rendre à l'évidence. Un professeur d'histoire des Etats-Unis écrit à M.
Lavisse : « Les Allemands nous donnent le spectacle d'une nation retournant à
un stade de moralité internationale qui n'est autre en somme — comme je le
disais l'autre jour à mes étudiants — que celui des temps d'Assurnarzipal et
de Sennachérib ». Rien de plus vrai. Mais pourquoi remonter si loin ? C'est
la tradition des rois de Prusse de ne jamais se tenir liés par aucun traité.
Le plus grand d'entre eux, Frédéric « l'Unique » comme ils l'appellent, a
donné ce spectacle sans aucune hypocrisie ni ménagement au cours de tout son
règne. Il a, par exemple, signé, rompu et violé tous les traités qu'on a
voulu pour prendre la Silésie à Marie-Thérèse, l'aïeule de François-Joseph. Ce
n'est pas sur de pareils moyens que comptent les Alliés. Il ne leur déplaît
pas d'ailleurs de constater que le besoin de la paix grandit de jour en jour
chez l'adversaire. « Je ferai la paix quand je voudrai », disait l'empereur
allemand il y a quelques semaines. « Je l'aurais même déjà faite si j'avais
voulu. » Voilà bien le fameux « dérèglement d'esprit » dont parle Bossuet,
qui consiste à croire les choses parce qu'on a besoin qu'elles soient. Quand
il annonçait mystérieusement à son vaudevilliste favori, Ganghofer, un coup
de théâtre à brève échéance, c'était la paix avec la Russie que le kaiser
avait en vue. Et c'est ce que le peuple allemand attendait anxieusement de
l'occupation de Varsovie après l'avoir attendu vainement de la prise de Paris
ou de celle de Calais... 11 août 1915. Pour
renforcer l'effet médiocre du manifeste impérial le chancelier reprit le même
thème à la rentrée du Reichstag. AU REICHSTAG
... La
première partie du discours du chancelier est consacrée à l'Angleterre. Il
essaye de démontrer que c'est à son ambition, à ses intrigues et à son refus
de collaborer loyalement avec l'Allemagne à l'œuvre de la paix européenne
qu'est due la conflagration actuelle. C'est elle qui a comploté avec la
Belgique contre l'Allemagne, et le chancelier affecte de s'indigner que les
documents publiés par lui sur ce sujet aient été cachés au public de la
Triple-Entente. Ils ne l'ont pas été du tout. Il s'agit, comme on sait, d'un
échange d'idées entre l'attaché militaire anglais et les autorités militaires
belges sur l'attitude à prendre au cas où la neutralité belge serait violée
par l'Allemagne. Ces fameux « documents » n'ont été cachés à personne ;
l'Allemagne en avait d'ailleurs eu communication officielle avant de les «
découvrir » à Bruxelles. Ce que nous n'y avons pas vu, et ce que M. de
Bethmann-Hollweg n'arrive pas à nous y faire voir, c'est une conspiration,
contre l'Allemagne, qui n'a jamais existé, et que le gouvernement allemand
n'y avait pas vue non plus du premier coup, sans quoi le chancelier aurait
été bien heureux de l'invoquer contre la Belgique, au lieu d'avouer que
l'invasion de ce pays était « complètement injustifiable ». M. de
Bethmann-Hollweg se donne aussi beaucoup de peine pour obscurcir l'histoire
des négociations anglo-allemandes au moment de la mission de lord Haldane, au
printemps de 1912. Sa version, si incomplète et tendancieuse qu'elle soit,
n'empêche pas la vérité de transparaître. L'Angleterre demandait une garantie
que l'Allemagne ne se jetterait pas inopinément sur la France pour la
détruire. Que répond le chancelier ? Des phrases, la main sur le cœur. Puis,
quand il faut préciser, l'Allemagne propose « un engagement réciproque de
neutralité sans conditions ». L'Angleterre veut quelque chose de plus
déterminé. Elle offre de s'engager à n'entreprendre aucune attaque « non
provoquée » contre l'Allemagne. Écoutons la réponse admirable du chancelier,
telle qu'il nous la donne lui-même : « Mon avis fut que, entre puissances
civilisées, il n'était pas d'usage d'attaquer les autres puissances sans
provocation ou d'adhérer à des combinaisons entretenant de pareils desseins.
En conséquence, la promesse de s'abstenir de pareilles attaques ne pouvait
pas faire l'objet d'une convention solennelle. » C'est une déclaration à
encadrer, venant de l'Allemagne. « Il n'est pas d'usage d'attaquer ses
voisins sans provocation. » Ce n'est pas d'usage en effet de la part des
puissances civilisées, mais comment a opéré l'Allemagne à l'égard du
Luxembourg et de la Belgique ? « Avez-vous quelque chose à nous
reprocher » ? demandait le ministre belge. « Non, mais nous avons besoin de
passer par votre territoire pour raisons stratégiques », répondait le
gouvernement allemand. Nous ne suivrons pas le chancelier dans ses arguties
de mauvais procédurier. Rien de tout cela ne fera perdre de vue au monde
civilisé le point de départ de la guerre. La Serbie n'avait pas provoqué
l'Autriche. La Belgique n'avait pas provoqué l'Allemagne. Elles ont été
attaquées « sans provocation », ce qui « n'est pas dans les usages des
puissances civilisées », avoue le chancelier. L'Allemagne reconnaît qu'elle a
agi comme n'agit pas une puissance civilisée. Ce n'est pas la première fois,
mais nous tâcherons que ce soit la dernière. 21 août 1915. Parallèlement
aux intrigues allemandes pour la paix se produit une démarche du pape qui, au
nom de l'humanité, conjurait' « les peuples belligérants et leurs chefs » de
mettre fin à une lutte qui était la ruine de la civilisation et du vieux
monde. Cette démarche ne pouvait avoir aucun effet pratique, elle aboutit
seulement à des prières publiques que chacun interprétait selon ses vues
personnelles et dont le sens, au point de vue français, fut parfaitement
défini par une lettre de nos cardinaux. LA LETTRE DES CARDINAUX FRANÇAIS
Ce
n'est, sans doute, qu'une coïncidence, mais c'est une coïncidence heureuse
qui fait suivre l'adresse de Benoît XV « aux peuples belligérants et à leurs
chefs » de la lettre de nos cardinaux demandant aux évoques français de
prescrire une journée de prières en vue d'obtenir, « avec le triomphe de nos
armes, le bienfait d'une paix durable ». Leur vœu correspond donc à celui du
Souverain Pontife — voir cesser l'effroyable état de choses créé par la
guerre — mais il y ajoute les précisions positives sans lesquelles un appel à
la paix ne saurait être qu'une démonstration platonique. Oui, cette guerre
est effroyable, et la responsabilité de ceux qui l'ont déchaînée sur le monde
est terrible ; mais au moment où le kaiser fait serment qu'il ne l'a pas
voulue, les cardinaux français ne pouvaient omettre de rappeler la vérité sur
ce point : « Surprise par une attaque brusquée sur la partie de ses
frontières où elle était en droit de se croire couverte par la neutralité de
la Belgique, la France a vu un ennemi longuement préparé violer son
territoire et inonder ses provinces comme un torrent que rien ne semblait
pouvoir arrêter. » La paix que le Pape adjure de rétablir repose sur « les
droits et les aspirations des peuples », comme « l'équilibre du monde, le
progrès, la sécurité, la tranquillité des nations reposent sur la
bienveillance mutuelle et le respect des droits et de la dignité d'autrui ». Cette
censure discrète à l'égard de ceux qui ont méconnu tout cela, cette
distinction entre l'agresseur et les victimes, nos cardinaux les rendent
explicites quand ils déclarent : « Notre cause est celle de la justice
puisque nous combattons pour sauvegarder l'intégrité de notre territoire et
notre indépendance nationale ; notre cause est la cause de la civilisation
elle-même, car nous sommes les défenseurs des principes de droit, de fidélité
aux traités et d'humanité en dehors desquels il n'y a pas de civilisation
digne de ce nom. » Ce n'est que dans la consécration de ces principes, et
dans leur mise à l'abri de toute atteinte, que l'on peut concevoir une paix «
honorable » et surtout « durable ». Le haut patriotisme de nos cardinaux les
a opportunément inspirés de le rappeler. Libre à la Gazette de Cologne
de dire que « l'Allemagne s'est toujours montrée docile aux avis du
Saint-Père » et qu'aujourd'hui encore « elle fait accueil aux conseils
pacifiques venus du Saint-Siège, car elle ne combat que pour le maintien de
ses frontières » ; elle ne dupera personne, ni à Paris, ni à Londres, ni à
Petrograd, ni même à Rome. Chacun comprendra que, si l'Allemagne « fait
accueil aux conseils pacifiques », c'est qu'elle sent le besoin de la paix.
Il suffit d'entendre la même Gazette de Cologne — que cette
contradiction n'a pas arrêtée — déclarer un peu plus loin : « Nous
n'évacuerons le territoire que nous occupons que lorsque les négociations
diplomatiques réglant la position future de la Belgique, de la Pologne et des
colonies allemandes auront été terminées », pour voir combien la « docilité
aux avis du Saint-Père » dispose l'Allemagne au respect « du droit et des
aspirations des peuples ». Et puisqu'elle conclut qu'il lui faut « conquérir
par son épée une paix honorable », il appartenait aux cardinaux français
d'adresser à leurs concitoyens catholiques des paroles de réconfort,
d'encouragement « à la patience, à la persévérance dans l'effort, à la
confiance dans le succès de notre cause ». 4 août 1915. De leur
côté les socialistes dissidents allemands continuaient à exposer leur point
de vue. DISSIDENTS SOCIALISTES ALLEMANDS
C'est
dans un journal suisse, la Berner Tagwacht, que les socialistes
allemands dissidents sont réduits à exprimer leur mécontentement. Certes, ces
dissidents sont encore une quantité négligeable dans le pays, et leur action
sur le gouvernement est exactement nulle, néanmoins il est intéressant de noter
leur existence et leurs manifestes. La Bataille Syndicaliste nous donne la
traduction de celui qu'un groupe de socialistes berlinois, au nombre de
quatre-vingt-dix, vient d'adresser au Comité directeur de la
socialdémocratie, en réponse à sa récente déclaration favorable à
l'impérialisme, sauf quelques réserves de style. Ces dissidents ne sont pas
des compères, comme on en a vu, ce sont bien des dissidents convaincus, leurs
arguments ne portent pas soigneusement à côté de la question. Aussi leur
prose a-t-elle été interdite et saisie par la censure, qui avait laissé
passer si complaisamment celle des Bernheim, des Haase et des Kautsky. Et
l'arrestation de la militante Clara Zetkin paraît se rattacher à cette affaire. Les «
nonante » font justice de cette prétendue impartialité socialiste qui
consiste à mettre sur le même plan l'invasion de la Prusse orientale par les
Russes et celle de la Belgique par les Allemands. L'une est un fait de guerre
naturel et banal, l'autre est « un fait monstrueux » contraire aux traités et
au droit. Les socialistes qui prétendent avoir voté les crédits pour la
guerre, le 4 août, en réponse aux atrocités commises par les cosaques, se
moquent de leurs électeurs comme de la chronologie, car, le 4 août, on savait
seulement que les troupes russes avaient passé la frontière, ce qui n'avait
rien en soi de condamnable, puisque la guerre avait été déjà déclarée à la
Russie par l'Allemagne. Mettre en parallèle ce vulgaire acte de guerre avec
la violation de la neutralité luxembourgeoise et belge, c'est, constatent les
dissidents, « se laisser aller à une partialité à peine compréhensible ». De même
les dissidents s'étonnent que l'état-major socialiste allemand reproche aux
socialistes des pays alliés leur attitude nationale alors que lui-même leur
en a donné l'exemple. Si les socialistes allemands étaient restés fidèles aux
principes de l'Internationale, s'ils avaient combattu chez eux l'impérialisme
« comme responsable de la conflagration mondiale », s'ils avaient accompli
honnêtement leur devoir de socialistes, ils seraient qualifiés aujourd'hui
pour blâmer les camarades étrangers qui ne les imiteraient pas. Mais rien de
tel ne s'est vu. Les socialistes allemands ont sacrifié « les droits les plus
élémentaires du prolétariat allemand » ; ils se sont mis ainsi hors d'état de
rappeler à l'orthodoxie les socialistes étrangers. Toute cette protestation
n'a rien de ce que les sportifs appellent du « chiqué » : il est malaisé d'y
répondre parce qu'elle n'a pas été calculée pour faciliter la réponse ; c'est
pourquoi, si faible que puisse être son écho, on ne lui permet pas d'arriver
aux oreilles du public allemand. 8 août 1915. Cette
propagande n'était peut-être pas complètement vaine. TENACES ILLUSIONS
La
Confédération générale du travail vient de tenir une conférence nationale où
un certain nombre de Syndicats et de Bourses du travail étaient représentés.
La motion adoptée par cette conférence est publiée aujourd'hui et mérite
qu'on s'y arrête. Elle se
compose d'un exposé rétrospectif et d'un programme d'avenir. L'exposé
rétrospectif insiste sur le rôle pacifiste que la C. G. T. a toujours joué en
toute sincérité et en toute occasion. Il ne semble pas que personne puisse
contester ce point. La propagande syndicaliste en faveur de la paix a été
incessante et vivace chez nous et il est même permis de trouver qu'elle a
souvent dépassé le but, car, en entravant notre préparation militaire, la C.
G. T., sans le vouloir, a encouragé les tendances belliqueuses de nos
adversaires. La C. G. T. se flatte d'avoir créé en France une opinion
pacifique tellement puissante « qu'elle a rendu impossible toute agression
française contre un pays quel qu'il fût. » C'est parfaitement vrai ; la
France n'a attaqué personne ni menacé personne. Son attitude en bien des
occasions a été tout le contraire d'une provocation ; nous avons été jusqu'au
terme des sacrifices qu'un pays indépendant peut faire à la paix.
Malheureusement la propagande de la C. G. T. n'était pas payée de retour.
C'est ce que nous avons toujours fait remarquer aux pacifistes français ; ce
n'est pas de notre côté que la paix était mise en péril, c'est en Allemagne
qu'il y aurait eu lieu de « former une opinion nationale hostile à toute
provocation et à toute guerre », mais les socialistes et syndicalistes
allemands ne s'y sont guère essayés, et il est d'ailleurs certain qu'on ne
les aurait pas laissés faire. La C. G. T. peut donc se rendre le témoignage
de n'avoir jamais manqué à ses principes pacifistes, mais elle n'a pas obtenu
la réciprocité. Voilà
pour le passé. Quant à l'avenir, il apparaît que la C. G. T. l'envisage avec
les mêmes illusions qui ont été si cruellement démenties par le passé. La C.
G. T. fait appel au prolétariat des autres pays pour que la paix future «
soit le triomphe définitif du droit sur la force ». C'est notre vœu le plus
cher à tous. Mais les moyens sur lesquels compte la Confédération générale du
travail nous paraissent bien décevants. Recours à l'arbitrage obligatoire,
suppression de la diplomatie secrète, fin des armements à outrance,
fédération des nations assurant à chacune l'indépendance et la liberté de
disposer librement de son sort, tout cela suppose un monde nouveau, d'où la
mauvaise foi serait bannie et où nul ne songerait à duper ni à dévorer le
voisin. Comment espérer que l'Allemagne, même vaincue, se convertirait à des
idées qui sont le contre-pied exact de tout ce qu'elle pense et de tout ce
qu'elle prône ? Comment se figurer que des engagements à cet égard auraient
la moindre valeur de la part d'un peuple qui se pique de ne respecter les
traités que dans la mesure et pendant le temps où il y trouve intérêt ? La
phrase du « chiffon de papier » est célèbre à juste titre, non pas comme
boutade, mais comme traduction expressive d'un état d'esprit pour longtemps
sinon pour toujours indélébile. La C. G. T. ne peut vraiment se fier à la
signature de l'Allemagne comme garantie de la paix perpétuelle. Nous
entendons bien la riposte qu'elle nous fera. Nous ne comptons pas sur le
gouvernement allemand, mais sur le peuple allemand. C'est le peuple allemand
qui s'engagera à respecter les garanties pacifiques que nous réclamons. On
prévoit même à cet effet un Congrès international des Associations de
prolétaires qui se tiendrait parallèlement à celui des diplomates et dans la
même ville. Les prolétaires allemands y seraient représentés et apporteraient
leur concours à l'établissement de la paix durable pour tous par le respect
du droit de chacun. Nous croyons en effet que les prolétaires allemands
seraient enchantés de venir palabrer avec les nôtres ; nous sommes sûrs
qu'ils prodigueraient toutes les promesses et contresigneraient toutes les
déclarations qu'on leur proposerait. Mais après ? Que vaudrait, que
représenterait ce beau zèle ? Ne nous
payons pas de mots. Même sans révoquer en doute la loyauté des camarades
allemands, — et l'on reconnaîtra que leur attitude dans la genèse et dans le
cours de la guerre actuelle nous en donnerait le droit, — il est au moins
certain que leur puissance est nulle sur le gouvernement féodal et
militariste dont jouit l'Allemagne, en retard de plusieurs siècles sur le
monde actuel. Dira-t-on que l'Allemagne changera de gouvernement ? Nous n'en
savons rien, nous n'y pouvons rien, et un changement imposé — à le supposer
possible — ne serait considéré par les Allemands que comme une atteinte
violente à leur « liberté de disposer d'eux-mêmes », principe proclamé par la
C. G. T. comme par nous. Nous
discutons, on nous rendra cette justice, froidement et posément. Nous aussi,
nous voulons la paix ; nous aussi, nous souhaitons qu'elle soit durable et
juste ; et nous sommes résolus à tout faire pour obtenir qu'elle le soit.
C'est pourquoi nous craignons et combattons une confiance naïve qui nous
paraît grosse de cruelles surprises. Nous n'en contestons a priori ni la
générosité, ni la sincérité. Mais l'histoire que nous vivons ne se passe pas
au pays d'Utopie ; les erreurs se payent en souffrances positives sans que
les bonnes intentions y fassent rien. C'est pourquoi, dans l'intérêt de la
paix elle-même, nous demandons qu'on ne retombe pas dans les illusions qui
nous ont coûté si cher et dont la guerre actuelle devrait nous avoir pour
longtemps guéris. 19 août 1915. De
telles manifestations avaient l'inconvénient grave de répandre au dehors des
idées fausses sur notre état d'esprit. AU DEDANS ET AU DEHORS
On se
trompe parfois sur nous à l'étranger, et cette méconnaissance est une des
causes de la guerre actuelle. C'est parce que l'Allemagne n'a jamais rien
compris à notre état d'esprit qu'elle nous a crus divisés, affaiblis,
démoralisés, mûrs pour la défaite ou l'abdication. Aujourd'hui encore elle
persiste dans son erreur. Elle prend pour des signes de désarroi ou de
désorganisation dans le pays nos petites agitations parlementaires auxquelles
le pays reste profondément étranger. Les journaux allemands attribuent une
grande importance à notre vie politique, ils la suivent de très près, et d'un
œil qui voudrait être narquois, car c'est de ce côté qu'ils espèrent
désespérément, dirait Oronte, trouver le défaut de notre cuirasse. Ils en
seront une fois de plus pour leurs frais d'imagination, car cette
effervescence superficielle, loin d'être un signe d'inquiétude, vient plutôt
d'un sentiment excessif de sécurité. Les parlementaires reviennent peu à peu
à leurs anciennes habitudes parce qu'ils n'ont plus l'idée du danger
pressant. On peut même trouver qu'ils ne l'ont plus assez, mais il n'en est
pas moins certain que c'est de cette robuste confiance dans la victoire
finale que naît le retour prématuré aux pratiques de l'état de paix. L'état
de siège va être supprimé hors de la zone des armées : nos députés se sentent
trop hors de la zone des armées. Nos
amis, heureusement, ont appris à pénétrer notre caractère. Ils savent
discerner à présent, quand il est question de nous, l'apparence, qui est
souvent fâcheuse, du fond, qui est et qui restera excellent. Dans le
télégramme que le roi des Belges vient d'adresser au Président de la
République en rentrant sur son territoire après une visite aux lignes
françaises, il traduit à merveille cette réconfortante impression. «
L'attitude et le moral de vos vaillants soldats m'ont rempli d'admiration et
me donnent une inébranlable confiance dans les glorieuses destinées de
l'armée française. » De la part d'un souverain dont « l'attitude et le
moral » sont justement glorifiés dans le monde entier, le témoignage est
particulièrement précieux et autorisé. On le retrouve à la même heure,
presque en termes identiques, dans la bouche de l'empereur de Russie,
confirmant à M. Cruppi « les sentiments de confiance mutuelle qui animent les
deux nations alliées ». La presse hostile n'arrivera pas à donner le change à
ceux qui nous aiment et qui nous comprennent parce qu'ils nous aiment. La
récompense de la sympathie réciproque, c'est un surcroît de compréhension
mutuelle. Néanmoins, tout en nous consolant de n'être pas intelligibles pour
nos ennemis, il vaudrait mieux ne pas abuser des raisons que nous leur
donnons de se tromper sur notre compte. 27 août 1915. Il y a
un pire danger que celui de n'être pas compris au dehors. C'est de ne pas
comprendre soi-même ce qui s'y passe. C'est pourquoi d'excellentes et très
utiles publications étaient répandues par un comité très autorisé en France
et à l'étranger. UN RECUEIL DE VÉRITÉS
Nous en
sommes encore à nous étonner de l'aplomb avec lequel l'Allemagne assène de
massives contre-vérités à la face de l'univers. Il nous semble que les
neutres les plus lents à se faire une opinion sont tellement fixés
aujourd'hui que toutes les argumentations fantastiques par lesquelles
journaux et hommes politiques d'outre-Rhin essayent d'obscurcir les faits les
mieux établis ne trompent plus personne. Ce n'est pas sûr. D'abord les
Allemands se trompent eux-mêmes. Il y en a certainement beaucoup parmi eux
qui croient au complot de la Belgique et à la longanimité du roi de Prusse.
Le sophisme qui excuse tout à leurs yeux est encore formulé cette semaine par
la Gazette de Voss, un des enfants terribles du pangermanisme. « Retenons que
notre intérêt, c'est l'intérêt de l'humanité elle-même. Comme nous sommes le
peuple suprême, notre devoir est de conduire la marche de l'humanité. C'est
pécher contre notre mission que de ménager les peuples qui nous sont
inférieurs. » Voilà de l'aberration, évidemment, mais de l'aberration
collective et contagieuse. L'erreur la plus grave que nous pourrions
commettre serait de croire que de pareilles affirmations sont des propos
isolés. L'état d'esprit dont elles sont le produit est non pas l'état
d'esprit pangermaniste, mais l'état d'esprit tout simplement allemand. C'est
lui qui confère la grâce d'état en vertu de laquelle les ennemis de
l'Allemagne ont nécessairement tort, puisqu'ils résistent à l'ordre établi
par le vieux Dieu pour la marche future de l'histoire universelle. Ce Dieu,
bien entendu, n'est pas celui de Bossuet ; c'est, tout au plus, celui de dom
Morin[1]. Rien de
plus complet et de plus décisif n'a été écrit sur cette mentalité
extravagante mais immuable de l'Allemagne actuelle que la série des brochures
de propagande publiées par un Comité de hautes personnalités universitaires,
que préside M. Ernest Lavisse. Ces Etudes et documents sur la Guerre,
dont nous avons eu occasion déjà de citer plusieurs[2], ont été traduits en allemand,
en anglais, en danois, en norvégien, en suédois, en espagnol, en italien, en
roumain, en bulgare, et répandus à douze cent mille exemplaires à travers le
monde. Ils y ont porté non seulement la vérité mais un bel exemple de nos
qualités françaises de précision, d'ordre et de probité scientifique.
Quelques-uns ont fait un bruit dont les Allemands n'ont pas eu à se louer et
que leurs maladroites et vaines tentatives de réfutation n'ont fait
qu'accroître : la brochure de M. Bédier, par exemple. Dans toutes on retrouve
— parce que c'est le fond de toute l'âme allemande et l'explication de toutes
ses manifestations autrement inexplicables — l'analyse du délire
pangermaniste, mélange détonant de croyances mystiques et d'appétits positifs.
Il ne faut pas se lasser de pénétrer cette psychologie et d'en dénoncer les
effets délétères. Mais pour le faire utilement, il faut être renseigné de
première main, et c'est pourquoi l'effort considérable du comité Lavisse doit
avoir en France autant d'écho qu'au dehors. Ces petites brochures à 50
centimes ne s'adressent pas à des gens convertis d'avance, ce ne sont pas des
pamphlets de circonstance destinés à perdre tout intérêt quand cesseront les
circonstances qui les ont fait naître, ce sont des monographies qui
mériteront d'être gardées et relues après la paix tout autant que pendant la
guerre. Ce ne sont pas des recueils d'arguments et de textes triés, tronqués
et dénaturés à la manière allemande, ce sont des chapitres d'histoire dont
quelques-uns ont déjà un caractère définitif. Ce n'est pas de la littérature
patriotique. La brochure de M. Andler sur le Pangermanisme, la
dernière parue, n'a rien de phraseur ni d'académique. Elle nous montre, — ce
que les Allemands aujourd'hui ne tiennent plus autant à étaler, — leurs plans
d'asservissement et d'exploitation du monde. M. de Bethmann-Hollweg défend
son pays de toute prétention à l'hégémonie mondiale, il s'agit tout au plus,
explique-t-il, de marcher à la tête des États du monde à la conquête du progrès
et du bonheur universels. Seulement, pour simplifier, l'Allemagne entend
détruire le vieil équilibre des puissances de manière à exercer son rôle
tutélaire sans contrepoids. Il n'y a pas là une tentative d'hégémonie, mais
simplement un mode de bonne organisation du travail commun. Ce
travail commun, M. Andler montre ce qu'il aurait été et au profit de qui il
aurait été exécuté si l'Allemagne avait triomphé de la Triple-Entente ou si
la Triple-Entente avait laissé faire l'Allemagne. Tout était prévu, en Europe
et hors de l'Europe. Il y avait même des plans de rechange, pour le cas où
sur un point quelque obstacle obligerait le flot allemand à faire un détour.
Une union douanière, appelée à se doubler d'une Confédération politique,
devait tout d'abord englober, outre les États de la Triplice, la Belgique, la
Hollande, la Suisse, la Pologne, la Lithuanie et les provinces baltiques.
L'expédition de Russie répond, on le voit, à une partie de ce plan, et M.
Andler fait, la remarque intéressante que plusieurs des personnages notoires
du pangermanisme sont originaires des provinces baltiques, comme Julius von
Eckardt, qui dirigea longtemps le bureau de la presse au ministère des
Affaires étrangères, les célèbres professeurs Harnack et Ostwald, et le non
moins fameux professeur Schiemann, un des familiers de la pensée impériale. Nous ne
suivrons pas cette pensée impériale dans ses rêves démesurés en Asie et en
Afrique. Tout cela est maintenant de l'histoire ancienne, mais de combien
s'en est-il fallu pour que ce fût l'histoire d'aujourd'hui ? Le péril sera
cette fois conjuré, mais au prix de quels sacrifices ! Et l'Allemagne est
tellement intoxiquée de tous ces mauvais gaz mégalomanes qu'elle ne s'en
guérira pas si elle en est quitte pour une simple leçon de modestie
provisoire... 31 août 1915. Les
mêmes idées se retrouvent dans un émouvant appel adressé par le comité
protestant de propagande française à l'étranger aux protestants des
États-Unis. L'APPEL DES PROTESTANTS FRANÇAIS
... A
ceux qui ont pour principe « la liberté d'examen » en matière religieuse, il
serait encore moins permis qu'à d'autres d'abdiquer cette même « liberté
d'examen » en matière politique. La neutralité officielle des États n'ôte
rien au devoir qui incombe à chaque citoyen de rechercher où est la vérité et
le droit en un drame qui met aux prises la plus grande partie du monde
civilisé. Il ne s'agit pas de se prononcer suivant ses affinités ou ses
intérêts, mais suivant sa conscience dûment éclairée. Ce que les éminents
signataires du manifeste français demandent à ceux qui partagent leur foi, ce
n'est pas de les croire sur parole, c'est simplement d'examiner en toute
loyauté les preuves de la justice de notre cause. C'est pour les âmes justes
une obligation morale, car le refus de distinguer entre le bien et le mal
serait une complicité avec ce dernier. Ce serait, en outre, courir au-devant
de nouvelles iniquités, car un triomphe de la force sur le droit en engendre
d'autres indéfiniment. Le sort de la Belgique est un avertissement. Que
chacun en son cœur se demande donc où est le bon droit, qu'il applique sa
raison à le discerner, et que les voix indépendantes et incorruptibles
n'hésitent pas ensuite à rendre témoignage à la vérité démontrée. 1er septembre 1915. L'opinion
publique uniquement préoccupée de la guerre et instinctivement fidèle à
l'Union sacrée jugeait sévèrement certaines séances de la Chambre où un autre
état d'esprit, le mauvais esprit d'avant la guerre, commençait à renaître. CE QUI DOIT PASSER AVANT TOUT
Quand
on lit le compte rendu de certaines séances des Chambres ou le détail des
préoccupations de certains groupements politiques, on ne peut s'empêcher de
penser au mot de Danton : « Est-ce que toutes nos paroles tueront un
Prussien ? » Car il y avait à la Convention des Jacobins, des
phraseurs et des ambitieux, qui faisaient la leçon aux généraux et qui
accusaient Carnot de mollesse : « Toi, je t'attends à la première défaite »,
lui dit un jour Robespierre. Et Saint-Just recommandait à Barrère de ne pas «
faire mousser les victoires ». Danton était au-dessus de ces misères. C'est
pourquoi Danton, le plus réaliste des hommes de la Révolution, est resté,
malgré ses défaillances, l'homme populaire, celui pour lequel la postérité
aura toujours des réserves d'indulgence. On parle de mettre certain buste au
Palais-Bourbon : qu'on y mette plutôt, à titre de signal avertisseur, celui
de Danton, avec, sur le socle, la phrase que nous avons citée. Certes,
nous ne suspectons les bonnes intentions de personne, et nous sommes heureux
de croire que nos députés sont supérieurs aux conventionnels. Mais qu'ils se
résignent, malgré l'ardeur louable qui les dévore, au rôle qui est le leur et
qui, dans les circonstances comme celles que nous traversons, ne peut être
qu'un rôle discret, et d'autant plus utile qu'il sera plus discret. Le
contrôle parlementaire est une chose excellente et dont personne ne conteste
la légitimité, mais n'y a-t-il pas un peu d'exagération à en parler comme
d'une sorte de divinité ? La Révolution a connu l'apothéose de la déesse
Raison, aurons-nous un de ces jours la fête parlementaire de la déesse du
Contrôle, symbolisée non plus par une jolie femme, mais par une sorte de
Diogène cherchant à troquer son tonneau contre un palais ministériel ? Il ne
faut pas que le public ait cette impression d'égoïsme, qui serait fausse,
nous n'en doutons pas, mais qui lui viendrait tout naturellement à l'esprit
si certaines manifestations d'un zèle intempérant n'arrivaient pas à se
contenir. Sans
doute, il y a quelque chose de réconfortant à voir le Parlement délibérer en
ce moment avec la même absence de préoccupations militaires que si l'ennemi
était déjà refoulé hors de nos frontières et assailli sur les siennes. Mais
ce point de vue romain ou Spartiate risque d'échapper à ceux qui sont sur le
front et même à beaucoup qui n'en sont pas loin. Il ne faut pas abuser du
sang-froid qui consiste à tenir la défaite de l'ennemi pour tellement assurée
qu'on agit déjà comme si elle était acquise. Hier, à la Chambre, à l'heure où
chacun s'évertuait à faire rappeler du front tous ceux dont la présence
serait assurément utile à la moisson, aux battages, aux labours et à tous les
travaux agricoles ou généralement annexes, mais dont la présence n'est peut-être
pas inutile non plus dans les tranchées, une réflexion d'un rare bon sens a
été formulée par un député d'une nuance qui n'est pas la nôtre, mais dont la
circonscription est sous le talon de l'ennemi : « N'oublions pas que nous
sommes en présence d'un ennemi formidablement organisé, et que ce n'est pas
en diminuant, sans nécessité absolue, le nombre des combattants que nous
obtiendrons la victoire que nous voulons tous. » L'apostrophe de Danton,
Champenois comme M. Lenoir, est plus saisissante, mais l'idée est la même.
Songeons d'abord à l'ennemi et subordonnons tout à la nécessité de vaincre,
comme le pays nous en donne l'exemple. En
dehors de cette règle de conduite, il pourra se produire des initiatives
intéressantes, des bonnes volontés très sincères, mais tout cela ne fera que
perdre du temps et disperser notre effort. Écoutez le révolutionnaire russe
Bourtzef, qui vient d'être remis en liberté. A peine revenu de Sibérie, il
écrit à un de ses amis qu'il est fermement résolu, avec tous ses amis, à
hâter avant tout la revanche russe : « Je crois, dit-il, que toutes les
autres questions doivent passer au deuxième rang. La politique de Guillaume
II doit être détruite dans ses racines. Le triomphe, même relatif, des armées
du kaiser serait un désastre énorme pour l'humanité. » Ainsi parle ce
révolutionnaire, qui aurait après tout des raisons d'être aigri que n'ont pas
bien des hommes politiques moins sages que lui. 14 août 1915. À QUOI PENSENT-ILS ?
La
Chambre continue à ne pas suivre le magnifique exemple que lui donne le pays.
A propos des crédits demandés pour les nouveaux sous-secrétariats de la
guerre, un débat sans dignité et aussi sans utilité s'est engagé et poursuivi
dans une atmosphère dont on peut dire, puisqu'il s'agissait de questions
sanitaires, qu'elle n'est certainement pas antiseptique. Le microbe de la
basse politique a donné des signes inquiétants de virulence, et il a fallu
que M. Paul Deschanel évoquât l'image de ceux qui sont au feu et de ceux qui
sont en deuil pour ramener l'assemblée au sentiment de la situation. Ce
n'est pas que les critiques adressées au service de santé paraissent de tout
point injustifiées. Dans la hâte de l'improvisation, dans le désarroi des
premières batailles où le chiffre des blessés dépassait toutes les prévisions
basées sur le passé, il s'est révélé des insuffisances d'organisation, de
personnel et de matériel dont le souvenir restera cruel. On a peut-être eu
tort, à ce moment, de ne pas permettre à la presse de parler de ces
défectuosités. Elle ne demandait à le faire qu'avec le souci ardent des
nécessités de la défense nationale ; ses avertissements auraient pu rendre
des services ; en tout cas, des critiques mesurées et immédiates auraient
fait l'effet de soupapes de sûreté à un mécontentement qui s'est exacerbé par
la consigne du silence. Des diatribes sans critique et sans équité comme
celles d'hier auraient eu tous leurs effets coupés d'avance si la part de
vérité qu'elles contiennent avait été connue du public depuis longtemps. Mais
laissons le passé aux historiens de l'avenir. A l'heure où nous sommes, les
fautes — évitables ou non — du début de la campagne ont été patiemment
réparées. Les hommes et les choses ont été remis à leur place, et toutes les
ressources médicales et chirurgicales du pays ont été de mieux en mieux
employées[3]. On ne voit donc pas quel
avantage peut résulter de récriminations qui ont pour la plupart perdu toute
actualité ; on ne voit pas quel but peuvent viser des redresseurs de torts
qui s'attaquent à des torts depuis longtemps redressés. Il est vrai qu'un des orateurs d'hier n'a
pas hésité à confesser son véritable dessein. « C'est le procès du ministre de la Guerre que
vous faites », lui criait-on. « Assurément et je ne m'en cache pas », répondit M. Navarre, élu au ballottage, grâce au désistement de M. Ferdinand
Buisson. Voilà
donc la grande idée de certains représentants du pays, au milieu d'une crise
où notre existence nationale est en jeu. Ils en sont encore aux questions de
portefeuilles. Ils sont incapables de renoncer même momentanément à leurs
rancunes misérables, à leurs petites vengeances de solliciteur évincé ou de
candidat blackboulé. L'ennemi est à nos portes, et ce n'est pas une
métaphore, c'est la réalité la plus cruelle, la plus instante, la plus
poignante pour tous les bons citoyens. L'union sacrée s'est établie
d'elle-même en face du danger, d'un bout à l'autre de ce territoire dont une
partie est sous la botte de l'oppresseur, et cependant il reste en France un
[îlot réfractaire, une enceinte où pénètrent à peines les émotions
patriotiques du début, une réunion d'hommes qui ne vibrent pas à l'unisson de
leurs concitoyens. Qui pourrait croire que cet îlot est le Palais-Bourbon,
que cette enceinte est la Chambre des députés, que ces hommes étrangers aux
préoccupations de tous, sont les représentants de tous ?] Eh !
nous savons bien, nous le répétons tous les jours, que la Chambre ne pèche
pas par manque de patriotisme, mais plutôt par manque d'esprit politique, ou
plus simplement par manque de grand air. [Elle vit entre des œillères, elle
perd peu à peu le contact avec l'opinion, elle prend ses couloirs pour des
tranchées civiles, où elle se figure sauver le pays. Y a-t-il rien de plus
extraordinaire, quand on y réfléchit que cette âpreté à vouloir siéger
toujours et quand même, alors que tant de besognes plus urgentes réclament
toutes les forces et toutes les bonnes volontés.] Et ce travers n'est pas
l'apanage de quelques énergumènes ou de quelques brouillons qui savent le peu
qu'ils sont et la petite figure qu'ils font dès qu'ils rentrent dans la vie
commune. Ce qui est grave, c'est que la majorité les suit, les approuve, ou
tout au moins les subit. [Quand il a fallu fixer la date de la prochaine
séance, c'est la plus rapprochée qui l'a emporté. Malgré le peu d'urgence
qu'il y a à recommencer et à poursuivre une séance comme celle d'hier, la
Chambre ne s'est ajournée que pour huit jours. Si le pays avait eu à voter
sur cette question, on peut être sûr qu'il aurait prié ses mandataires de
prendre de plus longues vacances. N'y a-t-il pas là, pour les défenseurs du
régime parlementaire dont nous sommes un indice fâcheux du fossé qui se
creuse de plus en plus entre la masse du pays et ceux qui la représentent si
mal ?] 15 août 1915. POUR LE RÉGIME PARLEMENTAIRE
Il ne
nous a pas été permis de commenter la dernière séance de la Chambre[4]. La Chambre n'admet pas le
droit de critique à son égard. Nous sommes de trop fidèles défenseurs du
régime parlementaire pour ne pas protester contre cette fausse compréhension
d'un système de gouvernement qui n'est pas parfait, mais qui est à nos yeux le
meilleur pour un pays libre. C'est précisément parce que nous ne voulons pas
voir ce régime perdre son crédit légitime en même temps que sa raison d'être,
que nous nous efforçons de le ramener à sa véritable nature. Le régime
parlementaire repose sur deux principes : le droit de contrôle des
représentants de la nation sur le gouvernement, et le droit de contrôle de la
nation sur ses représentants. Les Chambres exercent le premier, la presse est
un des moyens par lesquels s'exerce le second. Nous n'avons garde d'oublier
que les circonstances où nous sommes imposent des restrictions à la liberté
d'appréciation de chacun. Nous comprenons que toute critique, que toute
information capables de nuire à la défense nationale doivent être interdites
; beaucoup d'actes du gouvernement échappent pour cette raison à la
compétence de la presse, et ceux mêmes qui n'ont pas de titre à y échapper
entièrement ne sauraient être jugés qu'avec des ménagements de nature à
sauvegarder l'autorité du pouvoir exécutif dont l'affaiblissement serait un
malheur public. Mais le
droit de contrôle de l'opinion sur ses représentants est autre chose. Si le
contrôle parlementaire s'exerce sur le gouvernement sans que le contrôle du
pays s'exerce sur le Parlement, nous ne sommes plus dans la pratique du
parlementarisme ; nous courons à l'empiétement fatal à brève échéance du
pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif. C'est la suppression de toute
responsabilité, c'est la négation même du postulat sur lequel repose notre
Constitution, car le contrôle d'une assemblée non contrôlée aboutit au
despotisme anonyme et collectif, pire que l'absolutisme turc, disait
Mirabeau. C'est pourquoi nous revendiquons hautement le droit de juger
l'attitude du Parlement, même à une époque où la liberté de la presse doit
savoir accepter ou s'imposer des limites à l'égard des actes du gouvernement. Si le
Parlement veut se soustraire aux critiques, il en a le moyen bien simple et
parfaitement parlementaire. Rien ne force les Chambres à siéger en ce moment,
et il y a même de bonnes raisons pour qu'elles ne restent pas en permanence.
Le Sénat l'a d'ailleurs partiellement compris. Si la Chambre avait pris ses
vacances habituelles, sauf à se réunir aussitôt en cas de besoin, nul
n'aurait à s'occuper de ses faits et gestes. Mais du moment qu'elle est en
session, que ses séances sont publiques, que le Journal Officiel en donne le
compte rendu, il n'y a aucun motif d'intérêt national pour qu'elle soit
au-dessus du contrôle de l'opinion. Elle n'est pas forcée de siéger, mais
elle est forcée d'accepter les critiques de l'opinion si elle siège. Il y a
une jolie fable de Fénelon — servons-nous des apologues, puisqu'il n'est pas
aisé de s'exprimer directement, — où l'on voit le jeune Bacchus froissé parce
qu'un vieux faune se permet de sourire de ses solécismes. « Comment oses-tu
te moquer du fils de Jupiter ? » Et l'autre de répondre : « Comment le fils
de Jupiter ose-t-il faire des fautes ? » Le fils de Jupiter peut ne pas
apprendre le grec, mais s'il prétend le parler, il est justiciable de la
galerie. Quand la Chambre délibère, nous sommes la galerie, et nous avons le
droit, nous autres vieux parlementaires, de marquer les solécismes. 16 août 1915. POUR LE RÉGIME PARLEMENTAIRE
«
Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » s'écriait Mme Roland au pied
de l'échafaud. Et Mme Roland ne reniait par-là ni ne désavouait la Liberté ;
c'est au contraire parce qu'elle entendait la glorifier et la proclamer
jusqu'au bout qu'elle s'élevait contre ceux qui en souillaient le principe et
en compromettaient l'avenir. De même les partisans les plus convaincus du
régime parlementaire ne peuvent se défendre d'une légitime inquiétude quand
ils constatent à quel point son fonctionnement actuel, au cours de la guerre,
est loin de satisfaire l'opinion. Nous ne pensons pas que personne puisse
nous taxer d'exagération ou de pessimisme sur ce point. Nous ne croyons pas
qu'il existe un seul membre du Parlement qui ait l'impression que le prestige
du parlementarisme ait grandi depuis que les Chambres siègent en permanence.
On peut admettre que le discrédit dont souffrent nos Assemblées est excessif
et en partie immérité ; on peut rendre hommage au travail utile et discret de
certaines commissions ; on peut — et nous avons été heureux de le faire
chaque fois que l'occasion nous en a été offerte — applaudir au spectacle que
nous ont donné certaines séances historiques. Mais,
malgré tout, il faut voir les choses comme elles sont. Le pays estime, non
sans quelques raisons, que la bonne volonté déréglée du Parlement a plus
souvent paralysé que secondé l'activité du gouvernement. La rapidité de
décision, que tout le monde réclame, suppose le temps de la réflexion et le
recueillement nécessaire à cette réflexion. Où et quand les ministres,
peuvent-ils réfléchir et travailler, alors qu'ils passent leur vie en séances
des Chambres, en séances des commissions, en réceptions de délégations, et
surtout en audiences individuelles d'hommes politiques ? Même les procédures
imaginées à bonne intention pour soulager l'ordre du jour aboutissent à une
surcharge pour le gouvernement. La substitution des questions écrites aux
questions posées en séance était excellente en principe : elle a abouti en
fait à l'éclosion d'une telle quantité de questions écrites que le soin d'y
répondre absorbe une part énorme et croissante du travail des bureaux. Si
encore cet échange de questions et de réponses n'avait que l'inconvénient —
déjà si fâcheux — du temps perdu ! Mais il en a un autre. Ces questions
et ces réponses sont insérées au Journal Officiel, elles portent sur
une infinité de points qui intéressent pour la plupart les affaires
militaires. Malgré toute la réserve que s'imposent ou essayent de s'imposer
les questionneurs et les questionnés, il se glisse dans toute cette
littérature des renseignements dont l'ennemi n'est pas sans faire son profit.
On trouve là maints détails que la censure biffe dans les journaux, mais que
les yeux ennemis savent très bien découvrir dans les profondeurs de l'Officiel.
« Méfiez-vous, taisez-vous », répète-t-on, mais comment amener à se taire des
hommes dont la profession est de parler, et qui jugent en conscience que leur
« devoir de contrôle » consiste à se renseigner et à renseigner leurs
commettants ? Il en va de même des rapports parlementaires. Le désir naturel
et honorable de « se documenter » entraîne souvent leurs auteurs à réclamer,
à obtenir et à publier des « précisions » dont le secret de la défense n'a
pas lieu de se féliciter. Et il va sans dire que nos « documents
parlementaires » n'ont jamais été épluchés avec autant de soin par ceux
auxquels ils ne sont pas destinés, mais auxquels ils ne parviennent que
mieux. C'est
tout cela qui fait tort dans l'esprit des masses au régime parlementaire, qui
n'y est pour rien, et qui même est positivement contraire à de telles
pratiques surtout en temps de guerre. Le public ne voit pas de raisons pour
que les sessions de nos assemblées soient permanentes en temps de guerre, et
il croit en voir pour qu'elles siègent au contraire moins longtemps qu'en
temps de paix. Il est porté à attribuer cette continuité de session à des
considérations qui ne sont pas exclusivement d'ordre national. Nous voulons
bien admettre qu'il exagère, qu'il se trompe volontiers sur la valeur
relative des différents mobiles auxquels obéissent nos hommes politiques,
mais l'effet n'en est pas moins produit, et cet effet n'est pas heureux.
Croire qu'on rend service au régime parlementaire en dissimulant cette
désagréable vérité, c'est un enfantillage. Il convient au contraire que les
partisans du régime parlementaire ne se lassent pas de le défendre loyalement
en le rappelant à son essence et à sa raison d'être. La pays
natal et classique du régime parlementaire, l'Angleterre, n'est pas tombé
dans notre exagération de parlementarisme à jet continu. Voici onze mois que
nos Chambres sont en session. Ce zèle sans précédent a-t-il donné des
résultats dignes de l'effort ? On aura beau dire et beau faire, le public
n'en est pas et n'en sera pas aisément convaincu. Autant il comprend la
nécessité du contrôle parlementaire sur les actes du gouvernement, autant il
se défie de l'initiative quotidienne et irresponsable des Chambres en matière
de gouvernement. C'est précisément parce que le pays tient au régime
parlementaire, parce qu'il tient à rester maître de ses destinées, parce
qu'il tient à sauvegarder les libertés politiques conquises par tant de
luttes, qu'il est sévère pour ceux qui dénaturent ce régime, l'affaiblissent
à l'heure de l'action, lui impriment un caractère de verbiage et de vaine
agitation qui lui fait injure. Que cette sévérité aille parfois trop loin, il
est possible et nous le déplorons, mais le péril que recèle cette
désaffection n'en est pas moins grave, et les meilleurs amis du régime
parlementaire, dont nous avons toujours été, demandent qu'on ne leur rende
pas trop difficile la tâche de le conjurer. 29 novembre 1915. Les
attaques dont le ministre de la Guerre était l'objet prenaient de plus en
plus un caractère systématique qui choquait le public. Que certaines de ces
attaques fussent fondées dans le détail[5], nul ne le contestait, pas même
le ministre visé, mais il devenait manifeste qu'il s'agissait de quelque
chose de plus dans l'esprit d'un certain nombre des assaillants. Le ministre
était visé, mais derrière lui était visé le haut commandement. LES MARCHÉS DE LA GUERRE AU SÉNAT
A
propos d'une demande de crédits supplémentaires l'honorable et laborieux
rapporteur, M. Milliès-Lacroix, a présenté, au nom de la Commission des
finances, des observations très intéressantes sur certaines erreurs commises
par les bureaux de la guerre. Dans la hâte et la précipitation inhérentes aux
improvisations, des marchés ont été passés avec des fournisseurs peu
qualifiés ou parfois peu scrupuleux. La personnalité du ministre est
au-dessus du débat, et M. Milliès-Lacroix a tenu, dès le début, à rendre un
hommage éclatant aux immenses services rendus par M. Millerand. Mais le
ministre ne peut évidemment donner qu'une direction générale, et il a été le
premier à reconnaître que son administration ne pouvait pas être et n'avait
pas la prétention d'avoir été toujours infaillible. On a eu parfois recours à
des intermédiaires qui, n'étant eux-mêmes ni fabricants ni commerçants, se
sont contentés de transmettre à d'autres, après prélèvement d'une commission
peu justifiée, les commandes dont ils avaient assumé la responsabilité et sur
lesquelles même il est arrivé qu'ils eussent touché des avances. L'État a
subi de ce chef des prix majorés et le Sénat est bien dans son rôle de
mandataire des contribuables en défendant sur ce point les intérêts du
Trésor. Tout gaspillage est un crime de lèse-patrie, surtout à un moment où
la nécessité de tenir jusqu'au bout est une des conditions essentielles de la
victoire. M. Millerand n'a pas soutenu à tout prix ses bureaux. Il a rappelé
que des sanctions avaient été déjà prises au point de vue disciplinaire, et
que d'autres étaient en cours au point de vue judiciaire. Mais il a rappelé
avec raison que le travail à accomplir avait été formidable, que le nombre
des marchés passés avait été immense, que le travail de l'administration
avait été d'une intensité sans exemple, et que les renseignements demandés
sans cesse au ministère, non seulement par M. Milliès-Lacroix, mais par
beaucoup d'autres moins qualifiés et moins discrets, prenaient beaucoup de
temps. C'est ce qui excuse le retard de certaines réponses où nul ne saurait
voir un manque d'égards envers le Sénat ni un désir enfantin d'esquiver les
difficultés. Sur le fond, tout le monde est donc d'accord, et le Sénat l'a
bien montré en votant les crédits demandés à l'unanimité. Il ne faut pas voir
des fautes partout, mais il faut voir celles qui existent et leur appliquer
le châtiment qu'elles méritent. « Il est une chose, a dit M. Millerand, que
le Parlement a droit absolu d'exiger du ministre de la guerre, c'est que des
sanctions impitoyables soient prises contre tous ceux qui profitent des
difficultés de l'heure présente pour s'enrichir au détriment du pays. » Il ne
peut y avoir sur ce point ni hésitation ni réserve ; c'est pourquoi sur tous
les bancs cette déclaration du ministre a été applaudie sans arrière-pensée. 12 août 1915. DEMAIN
C'est
demain que continuera le débat, laissé en suspens il y a une semaine, dont
les crédits relatifs aux nouveaux sous-secrétariats d'État ont été le
prétexte. Le pays ne partage ni ne comprend l'agitation qui s'est manifestée
à ce propos dans les milieux politiciens ; il a un tranquille mépris pour ces
piètres intrigues qui paraissent être devenues un besoin pour certains
habitués des couloirs, dont la courte vue, même en temps de guerre, ne porte
pas au-delà de la grille du Palais-Bourbon. La session des Conseils généraux
a donné aux représentants du pays les plus rapprochés du pays même l'occasion
d'exprimer le sentiment des masses profondes de la nation, sentiment de
confiance raisonnée dans l'issue de la guerre actuelle et de solidarité non
moins raisonnée avec ceux qui ont aujourd'hui la charge de porter le drapeau
sur le front comme à l'arrière. » Il ne
s'agit pas, bien entendu, de nier les fautes commises ou d'absoudre à
l'aveuglette ceux qui en ont la responsabilité. Mais nous n'en sommes pas
encore à l'heure du règlement des comptes, nous sommes à l'heure du danger.
L'essentiel, pour l'instant, c'est que l'union des cœurs, des esprits et des
volontés se maintienne intacte en vue du but commun et jusqu'à ce que ce but
soit atteint. Les récriminations sur le passé ne sont de mise que dans la
mesure où elles peuvent avoir un effet utile : or, il est manifeste que la
plupart de celles que nous avons entendues répondent à un état de choses qui
n'existe plus, à des abus ou à des erreurs dont le redressement a été déjà
opéré, et que ceux qui les formulent ne veulent tenir compte ni des
conditions où nous nous sommes trouvés au début d'une guerre à improviser, ni
des progrès qui ont été accomplis dès que nous avons eu le temps de parer à
des défectuosités en partie inévitables. L'œuvre
à poursuivre aujourd'hui n'est pas une œuvre de rancune ou de jalousie. C'est
une œuvre de concorde et de coopération désintéressée. Croit-on que
nous-mêmes, qui avons si souvent et si vainement montré avant la guerre
l'abîme où l'insuffisance de préparation militaire risquait de nous
entraîner, croit-on que nous n'aurions rien à dire ? Croit-on que nous avons
oublié certaines faiblesses, certaines capitulations, certaines désertions du
devoir civique ? N'aurions-nous pas le droit — plus peut-être que beaucoup de
ceux qui se plaignent aujourd'hui — de protester contre bien des organismes
et bien des hommes que nous avons combattus quand la polémique pouvait avoir
une sanction pratique, mais dont nous nous ferions un crime d'entraver
aujourd'hui l'action alors qu'il ne s'agit plus que d'en tirer le meilleur
rendement dans les conditions défavorables où nous ont jetés ceux qui n'ont
voulu tenir compte, au moment voulu, ni de nos critiques ni de nos conseils ? Mais
nous considérons, et le pays considère avec nous, que « l'union
sacrée » n'est pas une formule banale et une figure de rhétorique. Elle
doit exister au fond du cœur et inspirer toute la conduite à tenir par chacun
de nous, dans la sphère et à la place où chacun de nous peut agir. C'est
pourquoi nous nous abstenons de toute parole dont la défense nationale
pourrait pâtir, ne fût-ce que par l'écho défavorable que le moindre bruit de
dissension éveille au dehors. Ceux qui ne se sentent pas capables de cette
abnégation patriotique manquent, sans le vouloir, au premier des devoirs
présents. C'est pourquoi il faut les avertir de leur erreur, les rappeler au
sentiment des nécessités de l'heure, et c'est ce que nous faisons patiemment,
sans parti pris, sans aigreur malveillante, sans suspecter les intentions
même quand elles nous paraissent pratiquement déplorables. Et nous
sommes persuadés, quoi qu'on en dise, que la force de la vérité et de la
raison l'emportera demain une fois de plus. Le grand complot de ceux qui
croient que le gouvernement serait en meilleures mains s'il était dans les
leurs, n'aboutira pas, si tant est seulement qu'il ose s'affirmer au grand
jour de la tribune. Ils réfléchiront, ou du moins leurs amis politiques
réfléchiront pour eux, aux considérations que nous venons de rappeler, et qui
leur sont rappelées aussi par des voix non suspectes de modérantisme, celle
de M. Gustave Hervé dans la Guerre sociale, par exemple. La journée de demain
sera une journée des dupes, si l'assaut est donné, ou — ce qui est à la fois
plus probable et plus souhaitable — elle se terminera sans effusion de sang,
dans un bon mouvement dont la Chambre a montré plusieurs fois qu'elle n'est
pas incapable. Seulement, en ce cas, le pays exige — et il fait assez de
sacrifices pour en exiger un de ses représentants — que cette crise latente,
mais tenace, qui débilite à la fois les Chambres et le gouvernement, prenne
fin une fois pour toutes et ne pèse plus sur une situation déjà assez lourde
sans cela. 20 août 1915. À LA CHAMBRE
M.
Millerand a prononcé hier un discours qui semble n'avoir pas eu devant la
Chambre tous le succès qu'il aura dans le pays, peut-être parce qu'il a donné
l'impression de dépasser l'enceinte parlementaire. Le ministre de la Guerre a
fait justice des critiques formulées contre son administration, il a même
d'un mot montré l'inanité du reproche qu'on lui adresse le plus communément,
celui d'être prisonnier de ses bureaux. II a rappelé en effet qu'en un an il
avait remplacé les deux tiers du personnel, mais sans bruit, sans tapage
inutile, comme il convient quand on se soucie' uniquement de mettre chacun et
chaque chose à sa place. Quant aux fautes qui ont pu être commises, et que M.
Millerand ne met aucun puéril amour-propre à contester, elles étaient inévitables
au milieu de l'immense travail d'improvisation qu'il fallait mener à bien en
quelques jours, et si le service de santé a été particulièrement attaqué,
c'est qu'il était celui où l'absence de préparation était le plus flagrante.
L'essentiel c'est que tout se soit arrangé au fur et à mesure des
possibilités, beaucoup plus vite et plus complètement d'ailleurs qu'on ne
paraît le croire. Si M.
Millerand s'en était tenu à cette stricte défense de ses actes, il semble que
le débat aurait pu se terminer dès hier, et qu'il se serait terminé à
l'avantage du ministre de la Guerre. La Chambre avait d'ailleurs montré son
sentiment en applaudissant unanimement le bel hommage rendu par M. Millerand
aux talents et au loyalisme du généralissime, et c'est assurément de toute la
séance le moment qui lui fait le plus d'honneur. Mais le ministre, désireux
de ne rien esquiver, a fait allusion à un récent changement de personnes dans
le haut commandement et aux commentaires politiques dont ce changement avait
été l'inopportune occasion. Il a montré « le dangereux précédent » qu'on
créerait en se plaçant sur ce pied de juger les chefs d'armée sur d'autres titres
que des titres militaires. Rien de plus juste, nous pourrions presque dire de
plus banal, et la façon dont M. Millerand a exposé les rapports de l'autorité
militaire et du pouvoir parlementaire est inattaquable. Mais certains membres
de l'Assemblée ont pris la leçon pour eux, et, bien qu'elle fût excellente en
soi, ont voulu y voir une sorte de contre-attaque dirigée personnellement
contre eux. On sait combien une partie de la Chambre est ombrageuse dès qu'on
touche, même de loin, à la question sacro-sainte du contrôle parlementaire.
On en a eu la preuve hier une fois de plus, et le débat a été renvoyé à jeudi
pour donner au président du Conseil le temps de trouver un moyen pratique
d'assurer à la Chambre l'exercice intégral de ce droit d'ailleurs incontesté.
Ce moyen, c'est le Comité secret, c'est-à-dire une séance non publique, et le
Conseil des ministres de ce matin ne l'accepte qu'avec les précautions
indispensables pour en réduire au minimum les dangers. Nous ne
voulons rien prendre au tragique. Nous ne doutons pas des bonnes intentions
de ceux qui se croient plus compétents, plus actifs ou plus infaillibles que
M. Millerand. Mais il ne devrait pas leur échapper que la confiance ne se
commande pas et ne se conquiert même pas de haute lutte. Le pays a confiance
en M. Millerand, l'armée aussi, tandis que le mérite de ceux qui pensent à
tort ou à raison en avoir plus que lui est encore pour le moins ignoré.
L'effet produit par une crise ministérielle en plein champ de bataille ne
serait certainement pas heureux. On peut être sûr que ce n'est pas dans la
tranchée allemande qu'une nouvelle de ce genre porterait le découragement, et
ce n'est pas pour aboutir à des compétitions de portefeuilles que le pays a
voulu s'imposer l'Union sacrée. Chacun a le droit de se croire plus habile
que les hommes qui sont présentement à la barre, et nous voulons même bien
admettre que cette confiance en soi n'est pas nécessairement un défaut chez
un homme politique. Mais l'intérêt public doit pour l'instant passer avant
tout. C'est ce qu'exprime ce matin encore, dans l'Humanité, M. Compère-Morel,
en termes très nets, qu'on nous saura gré de reproduire et que chacun gagnera
à méditer : « Tant qu'il y aura l'ombre d'un danger pour la patrie,
sacrifiant pour elle le meilleur de nous-mêmes, nous tairons nos légitimes
revendications, nous ferons silence sur notre idéal, et si nous nous voyons
obligés et contraints de faire allusion aux intrigues politiques de
quelques-uns, ce sera plutôt pour les dénoncer au pays que pour les discuter.
L'heure des polémiques, comme celle des sanctions, n'est pas encore
sonnée ! » 22 août 1915. Jusqu'ici
le débat public avait toujours tourné à l'avantage du gouvernement et du
ministre de la Guerre, aussi vit-on apparaître l'idée de traiter la question
en comité secret, où la discussion serait plus libre puisque les
indiscrétions dommageables à la défense nationale ne seraient pas à craindre.
Cette idée souleva beaucoup d'objections. LE COMITÉ SECRET
L'expédient
d'une séance fermée où la Chambre pourrait prendre connaissance des
explications que le gouvernement ne peut donner en public, sous peine de
compromettre la défense nationale, n'est en soi ni incorrect, ni illogique.
Si la Constitution a prévu cette procédure, c'est qu'il est des cas où elle
peut avoir son avantage. Le tout est de savoir si nous sommes présentement
dans un de ces cas, et c'est sur quoi la Chambre aura d'abord à se prononcer
par un vote public. Les députés ont donc une responsabilité à prendre sur
laquelle il n'est peut-être pas inutile d'appeler doucement leur attention.
Cette responsabilité, ce n'est pas le gouvernement qui peut ou qui doit
l'assumer à leur place. Le Conseil des ministres déclare qu'il « accepte »
cette manière de faire, mais il en décline l'initiative, et il ne dissimule
pas qu'il aurait préféré être entendu simplement par les commissions. Il est
clair, en effet, que des secrets d'État divulgués devant une Assemblée de six
cents membres, qui ne sont pas discrets par nature et que la politique n'a
pas habitués à cultiver cette vertu, ont beaucoup de chances de se répandre.
Même si le secret est bien gardé, il n'en restera pas moins que cette séance
extraordinaire préoccupera l'opinion, fera travailler les imaginations et
développera l'industrie des fausses nouvelles. Y
a-t-il en jeu une raison de salut public qui oblige à passer outre à ces
graves dangers ? Nous ne croyons pas que nul de ceux qui sont partisans du
Comité secret ait jamais dit rien de pareil. Ils éprouvent le désir d'obtenir
certains éclaircissements, de dissiper certains doutes qui persistent dans
leur esprit, de donner eux-mêmes certaines indications qu'ils jugent utiles,
mais ils seraient les premiers à protester si on leur attribuait l'idée que
tout est perdu à moins que la Chambre ne siège en Comité secret. Il leur
paraît — à tort ou à raison — qu'on aurait pu faire mieux dès le début, qu'on
peut encore, même aujourd'hui, ajouter aux progrès acquis, mais ils n'ont pas
et ne veulent pas donner l'impression que nous courons aux abîmes si l'on ne
recourt pas à leurs conseils ou à leur collaboration dans le mystère du huis
clos. Qu'ils se demandent alors si cet extraordinaire appareil d'une séance
secrète ne risque pas d'exagérer la nature ou l'étendue de leurs inquiétudes
patriotiques et d'avoir sur l'opinion, par un contre-coup involontaire mais
certain, une action débilitante. Le contrôle parlementaire s'exerce depuis
six mois par les commissions compétentes des deux Chambres dans des
conditions normales dont on nous a vanté les bienfaits. Y a-t-il des raisons
majeures d'agir aujourd'hui autrement ? Et si l'on entre dans cette voie des
mesures extraordinaires, pourquoi s'arrêterait-on et où s'arrêterait-on
aujourd'hui ou demain ? Que répondra-t-on à ceux qui réclameront une autre
fois le Comité secret ? Qui empêchera le Sénat de s'offrir le même privilège
? Car il n'y a pas de bonne raison pour que les membres de la Chambre Haute
ignorent ce que sauront leurs collègues de la Chambre Basse. Eux aussi sont
les représentants de la nation, chargés, conjointement avec les députés, de
contrôler les actes du pouvoir exécutif. Nous ne
voulons pas insister plus longuement. Nous nous bornerons à signaler aux
députés la gravité de la responsabilité qu'on les invite à prendre. Nous leur
demandons de voir les choses comme elles sont. Une seule question compte pour
le moment à nos yeux comme aux leurs : la défense nationale. Tout ce qui
favorise cette œuvre sacrée, tout ce qui la rend plus efficace et plus
prompte, est bon et doit être tenté. Le pays ne semble pas très convaincu
qu'une séance secrète soit appelée à rendre ce service : si ses représentants
en jugent autrement, sous leur propre responsabilité, ils peuvent avoir leurs
raisons, mais il leur faudra les faire comprendre à leurs électeurs. 23 août 1915. La
Chambre votera-t-elle le Comité secret ? Il n'y a pas à se dissimuler que cet
expédient n'est pas populaire. Il semble même que la défiance instinctive
qu'il avait éveillée dès le premier moment dans la masse du pays ne fait que
se renforcer et s'étendre. A la réflexion, les avantages de ce huis clos
parlementaire apparaissent de plus en plus problématiques et ses dangers de
plus en plus évidents. Il est remarquable que dans la presse on ne trouve à
peu près aucun article franchement favorable : les journaux et les groupes
qui le sont hésitent à le dire tout haut, sans doute parce qu'ils ont
conscience de n'être pas en communauté de sentiment avec l'opinion, peut-être
aussi parce qu'il y a du flottement dans leur volonté. Du moment qu'un vote
préalable doit avoir lieu, et que chacun devra prendre ainsi sa part d'une
responsabilité qui peut devenir singulièrement lourde, l'idée ne paraît plus
aussi séduisante. On connaîtra ceux qui auront demandé le secret. Ce secret
ne commencera qu'à partir de là, et c'est une circonstance à laquelle
probablement tout le monde n'avait pas songé. Dans
ces conditions, il n'est pas encore certain que la Chambre prenne sur elle de
décider le Comité secret. En tout cas, il est indispensable qu'une décision
aussi grave ne soit pas prise à la légère. C'est bien le moins d'exiger un
scrutin solennel, un scrutin à la tribune, de manière à éviter toutes les
obscurités, toutes les rectifications, toutes les palinodies. Il faut que
tous les députés soient à leur banc, que les absents réintègrent leur poste,
que ceux du front viennent déposer leur bulletin et faire entendre leur voix,
qui n'est pas en l'espèce la moins autorisée. La publicité des débats est la
garantie des assemblées, ou plutôt de leurs membres : il est essentiel, si la
Chambre entend renoncer à cette garantie, qu'on sache les noms de ceux qui
auront créé un tel précédent. Le pays est certes moins curieux que ses
représentants ; il admet fort sagement que les nécessités de la Défense
nationale ne permettent pas de gouverner sur la place publique, mais ce qu'il
admettra beaucoup moins volontiers, parce que la raison ne lui en apparaît
pas, c'est que la Chambre, qui n'a pas à gouverner, qui n'a par conséquent
aucun secret d'État à cacher, cherche à dissimuler les procédés par lesquels
elle exerce son contrôle normal. Il faut toujours en revenir au point de
départ. Tous « nous ne devons avoir en vue absolument rien autre chose que la
défense efficace du territoire ». C'est ce que rappelle ce matin même M.
Clemenceau, qui n'est pas suspect de tendresse pour le ministère, mais qui a
au moins la logique de ne pas réclamer à cor et à cri des séances secrètes,
alors qu'il trouve qu'il y a déjà trop de choses secrètes. Si l'on se réunit
à huis clos pour une sorte de lessive en famille, le linge sale ne sera lavé
qu'après beaucoup de caquetages, de médisances et de vains propos, comme il
arrive dans tous les lavoirs, mais avec cette circonstance aggravante que le
contrôle de la galerie ne sera plus là pour obliger les intempérants à
surveiller un peu leur langue. Comme, en dépit du secret, tout le monde se
flattera de savoir ce qui se sera passé, — car on peut être sûr que cette
séance secrète fera plus parler d'elle que toutes les séances publiques, —
nous avons bien des chances d'aboutir à une cacophonie dont l'Union sacrée
fera les frais, et dont l'écho propagera tout autre chose que la confiance
chez nous et le découragement chez l'ennemi. Toutes
ces considérations n'échappent pas à un grand nombre de députés. Nous les
leur rappelons sans autre pensée que de servir l'intérêt de la défense
nationale et aussi de la défense parlementaire, car nous ne sommes pas de
ceux qui se réjouissent de tout ce qui leur paraît de nature à déconsidérer
le parlementarisme. Nous comprenons très bien le sentiment qui agite la
Chambre. Elle a peur de ne pas paraître jouer, dans la crise où nous sommes,
le rôle de premier plan qui est le sien en temps de paix. De là cette
attitude défiante, tatillonne, hargneuse parfois, qu'elle considère comme la
revendication de son droit. Mais cette préoccupation d'ordre psychologique et
professionnel doit céder le pas à la préoccupation nationale et militaire
quand l'ennemi est à nos portes, quand toute la France est devenue un vaste
camp retranché dont le peuple entier est la garnison, quand la moindre erreur
d'optique peut amener des catastrophes. Il y a temps pour tout ; le temps
actuel n'est pas l'âge d'or pour les politiciens. Ils peuvent attendre. Leur
tour reviendra assez tôt. 25 août 1915. L'accord
se fait au moins sur un point, L'Humanité déclare qu'elle réclame comme nous
le scrutin public, et une réunion de députés qui a eu lieu hier a pris à
l'unanimité la résolution de l'exiger si la proposition d'une séance secrète
est déposée. Nous sommes heureux de ce premier résultat, mais comment
expliquer que l'Humanité, en s'associant à notre demande, le fasse
avec une aigreur dont il n'y a certes aucune trace sous notre plume ? Nous
avons accumulé, paraît-il, contre le Parlement « le maximum d'injures
possibles ». Et notre confrère se demande obligeamment si nous en avons
conscience. « Le Journal des Débats s'en doute-t-il ? »
Notre proposition de scrutin à la tribune est en effet, au dire de M.
Renaudel, une « menace » à l'égard de la représentation nationale, car si
nous voulons faire connaître au pays les noms des députés qui auront, réclamé
le huis clos, c'est pour les signaler comme des « traîtres ». Nous sommes
sûrs de n'avoir jamais exprimé une pareille idée, ni même rien d'approchant.
Si l'on peut nous adresser un reproche, ce n'est certes pas d'avoir été trop
sévères pour le Parlement. Nous n'avons jamais fait mystère de l'objet de nos
craintes : nous croyons que les députés qui prendront la responsabilité de la
séance secrète seront bien imprudents, et nous avons essayé de leur faire
toucher du doigt leur imprudence. Nous n'avons dit rien de plus et nous ne
pouvons assurément dire rien de moins. Mais, objecte M. Renaudel, nous
supposons qu'il pourrait se trouver des parlementaires « capables de trahir
le secret qu'ils auront réclamé pour traiter de la Défense nationale ». Nous
n'attribuons nullement ce noir dessein à qui que ce soit. Mais nous ne
croyons pas formuler un jugement téméraire en admettant que des
indiscrétions, dont chacune se flattera d'être anodine mais dont l'ensemble
risquerait bien ne pas l'être, se produiront inévitablement. Il s'en produit
déjà à la suite des séances secrètes des grandes commissions, qui ne se
composent pourtant que de quarante-quatre membres au maximum : comment se
flatter de mettre six cents bœufs sur la langue de six cents hommes
politiques que chacun obsédera de questions, et dont on interprétera même le
silence ? Comment l'Humanité, qui compte dans sa rédaction tant de
députés, peut-elle se figurer que le public ne lira pas entre les lignes,
même s'il n'y a rien entre les lignes ? Tout le monde se piquera d'être
renseigné : tout le monde vous glissera le « bon tuyau », comme aux courses ;
on ne parlera que de la séance secrète durant des semaines, et par suite
l'atmosphère de doute, de suspicion, de malaise qui règne dans les couloirs
se répandra dans le pays tout entier. C'est exactement le contraire de ce que
se proposent les partisans du Comité secret, et nous ne mettons pas en doute
leurs bonnes intentions, mais ce qui compte, c'est le résultat. Telles
sont les raisons, qui font de plus en plus leur chemin dans l'esprit public,
pour lesquelles nous envisageons avec inquiétude la procédure du Comité
secret. Cet expédient ne nous paraît pas utile, attendu que les commissions
compétentes s'acquittent avec efficacité de leur mission de contrôle et
qu'elles ont à leur disposition tous les renseignements que le gouvernement
pourrait révéler en Comité secret. Et, d'autre part, il nous paraît
dangereux, parce que, sans aucun parti pris ni suspicion injurieuse à l'égard
de ceux qui le prônent, nous estimons qu'il ouvrira la porte à des
indiscrétions — ou à des imaginations — qui ébranleront le moral admirable du
pays et qui réconforteront celui de l'ennemi qui en a besoin. Espérons que
cette fois nous serons assez heureux pour nous faire bien comprendre. 26 août 1915. Finalement
le comité secret fut enterré au moins pour un temps. L'UNION POUR LE SEUL BUT
Nous le
savions bien que la Chambre se retrouverait en communion de sentiment avec le
pays et avec le gouvernement, dès que le débat serait placé au grand jour et
sans ambages sur le terrain national. La journée d'hier a justifié notre
espérance : la Chambre a eu le bon mouvement dont nous ne la jugions pas
incapable ; elle a enterré le Comité secret qui n'aurait fait qu'ajouter à la
confusion et au malaise, et elle a donné au ministère intégralement maintenu
un unanime témoignage de confiance qui coupe court à toute équivoque. Une
fois de plus est mise en défaut la courte psychologie allemande, qui n'arrive
ni à comprendre, ni encore bien moins à prévoir notre état d'esprit. Le
discours du président du Conseil est un de ceux qui font le plus d'honneur à
son talent et, ce qui importe davantage dans les circonstances actuelles, à
son sens politique. La Chambre en a voté l'affichage et l'insertion au Bulletin
des Armées, et ce double honneur est doublement mérité. M. Viviani n'a
pas cherché à louvoyer, à contourner l'obstacle, à escamoter à la Chambre un
vote de surprise et de confusion qui n'aurait pas de lendemain. Il a réclamé,
et il a obtenu, dans un élan d'enthousiasme qui rappelle les grandes scènes
de notre histoire, « non pas un ordre du jour qui passe, mais l'adhésion
permanente des cœurs et des esprits ». Pourquoi ? Parce qu'il a montré
clairement à la Chambre l'œuvre accomplie et le rôle qui est le sien dans
cette tâche commune. Ce qu'on a parfois à blâmer dans la Chambre, ce n'est
pas la prétention de contrôler les actes du gouvernement, c'est la tendance à
se substituer au gouvernement lui-même en lui dictant sa conduite. Tout le
monde — et M. Paul Beauregard l'a fait hier en termes très remarqués — rend
hommage au labeur des grandes commissions parlementaires qui se poursuit sans
bruit et sans vaine publicité, et qui a donné des résultats souvent pratiques
et toujours louables. Cette méthode de travail, adoptée d'un commun accord il
y a quelques mois, qui consiste à raréfier les séances publiques, mais à
multiplier celles des commissions compétentes, est en soi parfaitement
adaptée aux convenances de l'heure présente. Il n'y a qu'à s'y tenir, et la
confiance du pays, que l'agitation brouillonne des séances et surtout des
couloirs risquait d'effaroucher, reviendra tout naturellement au régime
parlementaire, ce dont nous nous réjouirons plus que personne. M.
Varenne, qui a parlé au nom des socialistes en termes que tous les partis ont
été heureux de pouvoir applaudir, a eu un mot qui résume la situation. Il
réclamait le Comité secret, sans illusion et d'ailleurs sans insistance
excessive. Mais, ajouta-t-il, si vous ne le votez pas, si vous renoncez à ce
moyen de liquider toutes les vieilles histoires, soit, « j'accepte, mais à
une condition : c'est que la guerre des couloirs cesse et que nous ne
pensions plus qu'à l'autre ». Voilà le mot à dire et voilà la chose à faire.
Que les semeurs de panique et de discorde ne viennent plus promener dans les
petits coins du Palais-Bourbon leurs mauvaises nouvelles incontrôlées et
incontrôlables. Que tout l'effort, que toutes les volontés, que toutes les
sympathies se tendent vers le but à atteindre, vers l'armée qui suit sa
formidable route sans défaillance, vers son chef dont le nom a été l'objet
hier d'une nouvelle manifestation de confiante gratitude. Quant au but
lui-même, M. Viviani l'a indiqué avec cette immutabilité dont l'ennemi
n'arrive pas à comprendre le caractère inexorable, c'est d'arriver, d'accord
avec nos alliés, à une paix qui garantisse les peuples pacifiques contre le
retour d'une pareille agression, « qui restaure dans son intégrité
territoriale l'héroïque Belgique et qui nous rende à nous notre Alsace et
notre Lorraine ». On peut être sûr que ce programme sera acclamé d'un même
cri par tous les Français qui liront demain le discours de M. Viviani, comme
il l'a été hier par tous les députés qui l'ont entendu. C'est aujourd'hui
notre Serment du Jeu de Paume. La
Chambre a complété sa manifestation de confiance en s'ajournant au 16
septembre. Elle n'a pas voulu, en se refusant toutes vacances, se donner
l'apparence d'un reste de suspicion. Elle a eu en cela le sens exact et sûr
du geste à faire. Les députés ont du reste besoin de voir leurs électeurs ;
une partie de leur rôle, et non la moins utile, c'est de soutenir, de guider,
d'éclairer l'opinion de ceux qui leur ont confié l'honneur de les
représenter. Le pays, dira-t-on, n'a pas besoin de ce réconfort ; il n'est ni
inquiet ni troublé, ou il ne l'est que lorsque ses mandataires lui donnent
eux-mêmes des inquiétudes par le spectacle de leurs troubles. Raison de plus
alors pour que les élus et les électeurs aient l'occasion de reprendre
contact et de constater qu'ils sont pleinement d'accord. M. Viviani a terminé
par un mot émouvant, dont on retrouve l'équivalent chez Henri IV : «
Continuons à penser au pays et tout nous sera léger. » Le Béarnais avait dit,
ou à peu près : « La violente amour que je porte à mes sujets me fait trouver
tout aisé et honorable. » C'est ainsi que les bons Français de tous les temps
se reconnaissent aux heures de crise ; un ministre de la troisième
République, s'adressant à notre Chambre démocratique, sent naturellement mi
monter du cœur aux lèvres les mêmes paroles qui venaient à un roi absolu
haranguant ses Notables. C'est cela qui échappe aux savants allemands. 28 août 1915. A
travers tout cela les échanges de notes continuaient au sujet de la guerre
sous-marine entre les Etats-Unis et l'Allemagne. Cette dernière s'obstinait à
croire qu'en gagnant du temps et avec certaines précautions oratoires, elle
pourrait continuer des pratiques condamnées académiquement au nom du droit
international par M. Wilson, spécialiste en la matière. LES ÉTATS-UNIS ET L'ALLEMAGNE
L'Allemagne
a-t-elle compris que la longanimité des États-Unis n'était pas un signe de
faiblesse ? A-t-elle simplement l'intention de gagner du temps à la faveur de
promesses vagues qu'elle se réserve de tenir à sa façon, c'est-à-dire
jusqu'au jour où elle jugera plus utile d'y manquer ? A-t-elle craint
qu'une rupture avec les Etats-Unis eût sa répercussion dans les Balkans et
chez les derniers neutres ? L'explication de sa volte-face reste indécise,
mais le fait acquis est qu'elle cède pour le moment. Une double démarche
concomitante a eu lieu hier à Washington et à Berlin, d'où il résulte, en
termes plus clairs à Washington qu'à Berlin, que les commandants de
sous-marins allemands ont reçu l'ordre de ne plus couler les vaisseaux
marchands sans avertissement. C'est un premier pas dans la voie qui ramène au
droit des gens, et ce premier pas est d'autant plus significatif que toutes
les notes précédentes de l'Allemagne avaient refusé de le faire.
L'argumentation de la diplomatie allemande avait toujours été la même. Les
vieilles règles du droit des gens n'avaient pas prévu les sous-marins ;
ceux-ci ne peuvent pas, de par leur nature propre, s'y conformer, sous peine
de perdre l'avantage de leur invisibilité ; en conséquence, l'Allemagne,
prise entre l'alternative de ne pas respecter le droit des gens ou de se
priver d'une arme qu'elle considère comme capitale, n'entend pas renoncer à
cette arme. L'attitude
des États-Unis, en dépit des formes ultra-conciliantes et patientes dont le
gouvernement américain ne s'est jamais départi, n'était pas moins
catégorique. Le gouvernement américain n'avait pas à examiner en principe si,
entre belligérants, les représailles pouvaient se traduire par des mesures
contraires au droit des gens, mais il attestait fermement que les neutres ne
pouvaient en aucun cas être victimes de ces infractions. La note du 24
juillet résume nettement ce point de vue. Elle précise d'abord les règles
classiques que doivent observer les navires de guerre et les navires
marchands en haute mer, règles dont les sous-marins ne peuvent être autorisés
à s'affranchir sous prétexte de commodité : « il faut d'abord constater le
caractère et la cargaison d'un navire marchand avant qu'il puisse être
légalement saisi ou détruit, et les vies des non combattants ne doivent, en
aucune circonstance, être mises en péril, à moins que le navire ne résiste ou
ne cherche à s'échapper après avoir été sommé de se soumettre à une visite ».
Tel est le principe. En fait, même si l'on admet qu'entre belligérants les
représailles plus ou moins justifiées puissent entraîner à violer ce
principe, « ces actes illégaux sont manifestement indéfendables lorsqu'ils
privent les neutres de leurs droits reconnus, par-dessus tout lorsqu'ils
violent le droit à la vie même, et si le belligérant ne peut exercer de
représailles contre l'ennemi sans nuire à des existences neutres ». Rien de
plus solide que ce terrain de discussion, ou, pour mieux dire, il n'y a pas
de discussion possible sur un pareil terrain. Le gouvernement américain a
refusé énergiquement de se prononcer sur le bienfondé des plaintes allemandes
à l'égard des Anglais, de même qu'il se serait refusé à discuter avec
l'Angleterre ses griefs contre les pratiques allemandes. Les illégalités
entre belligérants ne sont pas de son ressort, mais quand elles touchent ses
nationaux, il est de son rôle et de son devoir de ne pas les tolérer, et de
les considérer, si elles se renouvellent, comme acte « délibérément
inamical ». Voilà
ce que demandent les États-Unis, ni plus ni moins. Il reste à savoir si les
promesses de l'Allemagne répondent exactement et complètement à cette
exigence minime mais inexorable des États-Unis. C'est se tromper du tout au
tout sur le caractère du président Wilson et de ses protestations que de
croire à la possibilité d'un marchandage sur le principe formel posé par lui.
Les Allemands ont pu s'en rendre compte quand ils ont proposé une sorte de
sauf-conduit pour certains navires spécialement chargés de transporter les
passagers américains. Cette procédure aurait peut-être garanti les passagers
américains, mais son acceptation aurait été une consécration des pratiqués et
des prétentions condamnables des sous-marins allemands. C'est pourquoi elle a
été rejetée. « Un pareil accord, répondit la note américaine, assujettirait
implicitement d'autres vaisseaux à une attaque illégale, et serait
l'amoindrissement et même l'abandon des principes que soutient notre
gouvernement. » La réponse serait la même aujourd'hui, immuablement courtoise
et inflexible, si l'Allemagne se réservait quelque nouvelle combinaison
équivoque. D'autre part, si elle impose réellement à ses sous-marins le
respect des conditions posées à Washington, que vont dire tous les coryphées
de la Ligue maritime qui ont proclamé tant de fois et à si hauts cris que
l'Allemagne ne saurait, par égard pour qui que ce soit, renoncer à une arme
dont ils se promettaient — bien vainement d'ailleurs — l'anéantissement du
commerce britannique ? 29 août 1915. Les
promesses de l'Allemagne, si vagues et conditionnelles qu'elles fussent, ne
furent même pas tenues. Le 4 septembre, un grand paquebot, l'Hesperian,
qui se rendait de Liverpool à Montréal avec 314 passagers, fut torpillé sans
avertissement, non loin de l'endroit où avait péri le Lusitania. Le
navire heureusement ne fut pas coulé et il n'y eut pas de victimes.
Néanmoins, cette tentative était contraire aux promesses transmises par
l'ambassadeur allemand, le comte Bernstorff au gouvernement américain ; il s'y
trouvait en effet le passage suivant : « Les transatlantiques ne doivent pas
être coulés par nos sous-marins sans avertissement et sans qu'on ait pourvu à
la conservation de l'existence des non-combattants, sauf dans le cas où le
transatlantique essaie d'échapper ou offre une résistance. » Dans le cas
présent rien de tel ne s'était produit. L'effet fut d'autant plus fâcheux aux
États-Unis que l'affaire précédents de l'Arabic n'était pas réglée et
qu'une note de l'Allemagne essayait de rejeter la responsabilité du
torpillage sur le commandant de l'Arabic. Le commandant du sous-marin
voyant venir l'Arabic sur lui crut, dit la note allemande, que l'Arabic
voulait l'attaquer. En conséquence l'Allemagne offrait ses regrets pour toute
réparation. L'Allemagne
comptait d'ailleurs sur ses succès en Pologne pour compenser l'effet que
pourraient produire les protestations américaines. Les Russes, qui avaient
d'abord occupé presque toute la Galicie y compris Lemberg et Przemysl (3 juin), avaient été refoulés par une
fougueuse offensive du maréchal Hindenburg. Mal ravitaillés ils reperdirent
tout le terrain conquis, puis la Pologne elle-même fut envahie et Varsovie
tomba le 6 août. Dès ce
moment l'empereur parla de refaire avec l'ancienne Pologne russe le vieux
royaume de Pologne. Mais les choses n'allèrent pas si vite. La Chambre, après de courtes vacances, rentra en session le 16 septembre. Le ministre des Finances, M. Ribot, déposa le projet de douzièmes provisoires pour le dernier trimestre dont le montant dépassait 6 milliards. A cette occasion il annonça que le gouvernement, malgré le succès persistant des Bons de la Défense nationale, préparait un projet d'emprunt pour l'automne. L'attention publique se portait d'ailleurs presque exclusivement sur les affaires d'Orient. L'attitude de la Bulgarie, longtemps qualifiée de mystérieuse par ceux qui s'obstinaient à ne pas voir les faits ne permettait plus guère d'illusions. Elle commença par signer avec la Turquie un traité par lequel cette dernière lui cédait le tronçon du chemin de fer allant à Dédéagatch avec la gare et les faubourgs d'Andrinople. Une pareille concession avait un sens des plus clairs. La Bulgarie avait attendu d'être prête et avait prolongé les négociations pour indisposer la Grèce a laquelle l'Entente demandait de concéder aux Bulgares le district de Cavalla s'ils voulaient intervenir. N'ayant plus de ménagements à garder, la Bulgarie jeta le masque au commencement d'octobre. Le 5, elle refusait satisfaction à un ultimatum russe et les représentants de l'Entente à Sofia demandaient leurs passeports. Par une coïncidence non accidentelle, le roi Constantin congédiait pour la seconde fois le ministère Venizélos hostile à la Bulgarie, parce qu'il restait fidèle à l'hellénisme. Une nouvelle ère s'ouvrait pour les affaires d'Orient. |
[1]
Bénédictin français, resté à Munich depuis la guerre, qui publia dans la Theologische
Revue du 2 août un désaveu de la campagne menée auprès des neutres par
notre Comité catholique de propagande française à l'étranger.
[2]
Qui a voulu la guerre ? Les origines de la guerre d'après les documents
diplomatiques, par E. DURKHEIM et E. DENIS, de l'Université de Paris. — La Violation de la
neutralité belge et luxembourgeoise par l'Allemagne, par A. WEISS de l'Université
de Paris. — Les Crimes allemands, et Comment l'Allemagne essaye de
justifier ses crimes, par J. BÉDIER, du Collège de France. — Comment les
Austro-Hongrois ont fait la guerre en Serbie, par. R.-A. REISS, de l'Université
de Lausanne. — Pratique et doctrine allemandes de la guerre, par E. LAVISSE et CH. ANDLER, de l'Université
de Paris. — L'Allemagne au-dessus de tout ; la Mentalité allemande et la
guerre, par E. DURKHEIM.
— 1815-1915 : Du Congrès de Vienne à la guerre de 1914, par CH. SEIGNOBOS, de
l'Université de Paris. — Le Pangermanisme : ses plans d'expansion allemande
dans le monde, par CH.
ANDLER.
[3]
Il faudra pourtant attendre encore quelques mois pour arriver à une solution
définitive. On est d'accord pour réclamer la meilleure utilisation possible des
compétences. En ce qui concerne le service de santé, le décret que vient de
signer le Président de la République au sujet des médecins militaires répond
exactement à ce désir. De toutes parts on avait signalé et déploré l'anomalie
en vertu de laquelle des savants justement réputés se trouvaient sous les
ordres de praticiens moins qualifiés auxquels un galon de plus comme majors
conférait un rôle et des responsabilités parfois au-dessus de leurs forces. Il
ne s'agit pas de contester le dévouement et le zèle des uns ou des autres, mais
il s'agit simplement d'empêcher toute déperdition de forces dans le service
sanitaire comme ailleurs. C'est pourquoi il convient — dans l'intérêt général
et non pour une vaine satisfaction d'amour-propre — de donner aux maîtres
éminents dans la vie civile le minimum de galons permettant de les utiliser
suivant leur valeur comme médecins militaires. C'est chose faite aujourd'hui.
Les professeurs des Facultés de Médecine pourront être promus d'emblée, pendant
la durée des hostilités, au grade de major de 1re classe, et les agrégés au
grade de major de seconde classe. Des dispositions analogues règlent dans le
même esprit le sort des pharmaciens, chirurgiens et médecins des hôpitaux.
C'est là une mesure dont on ne peut attendre que de bons effets, et beaucoup de
critiques que notre organisation sanitaire a provoquées auraient été évitées si
elle avait pu être prise dès le début.
[4]
Allusion aux passages censures de l'article précédent.
[5]
L'aviation particulièrement ne donnait pas toute satisfaction. Le remède qui y
fut apporté n'en donna pas davantage ; c'est la création d'un sous-secrétariat
de l'Aéronautique qui fut confié à M. René Besnard, député (15 septembre 1915).