LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE IX. — LA FIN DE LA PREMIÈRE ANNÉE DE GUERRE.

 

 

La question de l'alcool. — Les embusqués. — L'état moral au bout d'un an.

 

NUL n'avait pensé au début que la guerre pourrait durer si longtemps ; aussi avait-on laissé sommeiller des questions dont la solution, à mesure que la guerre se prolongeait, apparaissait plus urgente. Au premier rang de celles-ci se plaçait la question de l'alcool dont le péril pour les permissionnaires, pour des femmes de mobilisés, pour les soldats des dépôts était de plus en plus flagrant. Beaucoup de mesures furent étudiées, proposées ; la plupart n'arrivèrent pas à être votées malgré l'insistance continue de l'opinion. Nous avons réuni ici ce qui concerne les principales, pendant ces deux derniers mois de la première année de guerre.

 

LA CROISADE CONTRE L'ALCOOL

Sur la nécessité de réagir contre l'alcoolisme, il n'y a plus qu'une seule opinion. Sur les moyens à employer il y a encore bien des hésitations, mais peu à peu les grandes lignes de l'effort nécessaire se précisent à la lumière de l'expérience. D'abord pourquoi ne pas se servir des lois existantes ? Elles sont incomplètes, insuffisantes, soit, mais elles sont surtout inopérantes faute d'être appliquées. M. Aristide Briand, garde des sceaux, par une circulaire adressée aux procureurs généraux, invite les parquets à rechercher et à poursuivre les infractions à la loi du 23 janvier 1873 sur l'ivresse. Il indique en même temps qu'il appartient aux tribunaux de réprimer énergiquement les contraventions qui leur seront déférées. Il rappelle en particulier que les sanctions prévues n'atteignent pas seulement les individus trouvés en état d'ivresse, mais aussi les débitants qui donnent à boire à des gens qui ont déjà manifestement trop bu, ou à des mineurs de moins de seize ans. Les peines prévues en cas de récidive peuvent aller jusqu'à la fermeture temporaire de l'établissement. Qui s'en doute ? Tout cela paraît tombé dans l'oubli. « Il appartient à qui de droit de sortir la loi de sa torpeur ». Ainsi parle le ministre de la Justice, et il a raison sur toute la ligne.

Nous avons déjà signalé quelques efforts administratifs dans cette bonne voie. Certains préfets ont compris leur rôle. Dans les régions les plus atteintes, en Normandie par exemple, on commence à s'émouvoir sérieusement du danger. Ces jours derniers la Commission régionale des cinq départements normands instituée pour étudier le fléau, ses causes et ses remèdes, a proposé un ensemble de mesures fort bien comprises, qui répondent vraiment aux exigences de la situation. Un commencement d'exécution s'en est suivi. Le préfet de la Seine-Inférieure a pris un arrêté interdisant notamment le colportage et la distribution de boissons alcooliques sur les quais des ports ; celui de l'Eure insiste auprès des maires pour que procès-verbal soit dressé contre les ivrognes et pour que la fermeture des débits où ils se seront enivrés soit proposée d'urgence. Parallèlement le général commandant la troisième région interdit durant la guerre toute vente d'alcool à consommer ou à emporter aux militaires, aux familles de mobilisés bénéficiant de l'allocation, aux femmes et aux mineurs. Rien de mieux.

Le branle est donné, malheureusement c'est au Parlement qu'il est le plus difficile d'aboutir. Toutefois, même là, quelque chose a été fait : la suppression de l'absinthe. Et quelque chose va se faire : la limitation du nombre des débits. Le texte de la loi votée par la Chambre a été accepté tel quel par la Commission du Sénat ; l'excellent rapport de M. Guérin est terminé, et la Haute Assemblée peut en finir dès qu'elle le voudra. Certes le projet n'est ni complet ni radical. Mais il constitue tout de même un progrès. Sans revenir sur ses dispositions, il nous suffit[1] de rappeler qu'il interdit l'ouverture de nouveaux débits de spiritueux, et même la réouverture de ceux qui auraient été fermés durant un an. C'est insuffisant, car nos 482.000 débits ne disparaîtront pas et même ne diminueront pas vite par cette procédure, mais enfin c'est quelque chose. C'est un cran d'arrêt. Eh outre, les Syndicats de défense des intérêts généraux du commerce des boissons et les Ligues antialcooliques reconnues d'utilité publique auront qualité pour surveiller l'exécution de la loi, et pour en poursuivre les infractions. On a fait ainsi pour les fraudes viticoles, et le succès a prouvé que l'idée n'est pas mauvaise.

On peut désirer plus. L'honorable rapporteur ne le cache pas. Ainsi on ne vise que les débits de boissons alcooliques à consommer sur place, alors que les débits de boissons à emporter constituent un péril au moins égal et même pire pour les femmes. De même on ne touche pas à ces innombrables[2] débits annexes que tiennent à côté de leur commerce normal le fruitier du coin, le charbonnier, le marchand de tabac. C'est dans tout cela qu'il faut porter la hache. Mais prenons d'abord ce qu'on nous offre. Un décret de 1901, de M. Jonnart, instituant pour l'Algérie un régime un peu analogue à celui qui est proposé pour la France, a réduit d'un tiers le nombre des débits. On peut donc espérer en France aussi un certain résultat. Le rapport conclut qu'il faut penser non seulement à l'alcoolisme du cabaret, mais aussi à l'alcoolisme familial, à celui des bouilleurs de cru. Remercions la Commission sénatoriale de cette suggestion en attendant que nous puissions féliciter le gouvernement d'avoir eu le courage d'y déférer.

28 mai 1915.

 

LA CROISADE CONTRE L'ALCOOL

Ces jours derniers, les représentants des Syndicats patronaux de l'industrie textile indiquaient aux ministres compétents qu'un des obstacles principaux à la reprise et à la fécondité du travail était l'alcoolisme. La Chambre de commerce de Paris vient également d'adopter un vœu en faveur de la suppression du privilège des bouilleurs de cru, privilège fiscal de moins en moins excusable en présence des nécessités financières, qui est en outre « une des causes premières du développement de l'alcoolisme ». Aujourd'hui le préfet de la Seine, à l'exemple de plusieurs de ses collègues, menace de provoquer le retrait des allocations pour les femmes de mobilisés convaincues de fréquentation abusive des débits. Le gouvernement anglais, de son côté, propose un ensemble de mesures surtout fiscales pour enrayer le fléau. A quand le tour du nôtre ? C'est la question du jour, et c'est la question que pose dans la Revue un vigoureux article de M. Jean Finot qui reprend encore une fois, avec une abondance et une sûreté d'informations impressionnantes, la campagne contre cette plaie universelle. S'il reste encore des sceptiques, ils n'ont qu'à lire cet excellent réquisitoire. L'alcoolisme est la base de tous les dangers qui nous menacent. Il est un des agents de mortalité les plus impitoyables. Les décès dépassent 2 0/0 dans les départements les plus alcoolisés, comme le Calvados ou la Seine-Inférieure : l'alcoolique a des enfants, mais ces enfants meurent comme des mouches et c'est souvent ce qu'ils ont de mieux à faire. L'alcool est pour moitié dans les cas de phtisie, de folie, et pour plus de moitié dans les crimes et délits. On est presque confus d'avoir à signaler toutes ces statistiques dressées par tous les hygiénistes, aliénistes, criminalistes de tous les pays.

Si l'on passe aux considérations économiques, la conclusion est la même. La vente des spiritueux atteint un milliard et demi, fourni en majeure partie par la classe ouvrière et paysanne. Nous osons à peine parler de la perte de travail due aux journées d'absence, ou simplement à la moindre qualité de la main-d'œuvre. Tout cela est énorme et pour ainsi dire incalculable. Et au point de vue militaire, n'est-il pas affligeant de constater les rechutes de convalescents dès que le zinc leur est accessible, ce qui est cause qu'on est forcé de consigner en beaucoup d'endroits les soldats, les éclopés, les convalescents pour éviter les accidents ? A quoi bon insister ? L'heure est passée de prouver les méfaits de l'alcool ; nul ne les conteste, mais, tout en admettant le principe de la lutte antialcoolique, on ne se décide pas à l'entreprendre à fond, parce que trop d'intérêts sont engagés en sens contraire. Le grand malheur pour la France, c'est d'être un pays producteur d'alcool sous toutes ses formes. Les pays qui ont pris des mesures draconiennes sont à cet égard dans une situation moins délicate. Nous avons en France 1.600.000 viticulteurs, 1.100.000 récoltants de cidre, à peu près autant de bouilleurs de cru, 50.000 distillateurs professionnels fixes ou ambulants, 500.000 marchands de vin, plus de 50.000 marchands en gros, auxquels se rattachent encore des centaines de mille de camionneurs, tonneliers, etc. On ne peut charger à la baïonnette contre cette armée fortement organisée, solidement encadrée et profondément terrée dans la tranchée de son égoïsme.

Cependant la guerre permet d'agir et ordonne d'agir. L'Allemagne nous croyait « déjà » perdus par l'alcool. Elle s'est trompée dans ses calculs. Mais son erreur n'était qu'une anticipation. Elle deviendrait une réalité si nous laissions les événements se dérouler. Dès maintenant, il est possible et il est urgent d'aviser au plus pressé. L'absinthe a lâché pied, ce qui ne se serait peut-être jamais vu en temps de paix. C'est un encouragement. L'autorité militaire peut Interdire la vente de spiritueux aux mobilisés, à plus forte raison aux blessés. Elle l'a fait parfois, et le général Franchet d'Esperey en a donné l'exemple excellent. Que ne généralise-t-on son interdiction ? De même les préfets peuvent et doivent tous imiter ceux de leurs collègues qui cherchent à sauver de l'alcoolisme les bénéficiaires d'allocations — accordées certes pour une autre fin. Tout cela est momentané, mais a l'avantage d'être immédiat et préparatoire aux mesures législatives.

Les mesures législatives sont surtout la réduction du nombre des débits, et la suppression du privilège des bouilleurs de cru. Si l'on attend la paix, il sera difficile d'aboutir. Les bouilleurs de cru s'empoisonnent et frustrent le Trésor de plus de 100 millions. En 1903, on avait touché à cette arche sainte, et le nombre des bouilleurs avait diminué des trois quarts (de 1.137.000 à 302.000). Mais les deux Chambres en 1906, à la veille des élections, ont piteusement tourné casaque. Ce manque d'héroïsme est humain et particulièrement parlementaire. Il ne faut donc pas compter trop sur une résolution ferme de ce côté, à moins d'organiser l'utilisation en grand de l'alcool industriel. Autrement dit, il faut que l'alcool se vende sans qu'on soit forcé pour cela de le boire. Il faut qu'il se consomme autrement que par la voie stomacale. C'est toute la question de l'alcool dénaturé. L'Allemagne est arrivée à en tripler la consommation en vingt ans. Nous le payons actuellement 1 fr. 25 le litre, alors qu'il vaut 40 centimes en Allemagne. C'est la voie à suivre. La parfumerie seule userait des quantités formidables d'alcool, si celui qu'elle emploie n'était pas soumis aux droits. La solution du problème demande du soin, de la méthode, de la persévérance, mais l'enjeu, qui est l'avenir — sinon l'existence — de la race française, vaut qu'on fasse un effort. Nous sommes en train de sauver la France d'aujourd'hui au prix de sacrifices en comparaison desquels celui que nous demandons pour sauver la France de demain apparaît bien léger.

1er mai 1915.

 

UNE MESURE DE SALUT PUBLIC

Tout le monde est d'accord sur la nécessité d'augmenter, — « d'intensifier », comme on dit aujourd'hui, — le travail et le rendement de nos usines de guerre. Rien de mieux, et il serait oiseux de rechercher si on n'aurait pas pu prendre plus tôt toutes les dispositions qui sont prises aujourd'hui. Il vaut mieux que le branle-bas précède le combat, mais le combat nous a été imposé, nous n'en avons choisi ni le jour ni l'occasion, il n'est pas étonnant que les peuples pacifiques soient moins prêts que les militaristes à toutes les éventualités d'une guerre sans précédent. Mais une chose reste à faire, une chose sans laquelle nos efforts seront en partie frappés de paralysie. Il faut que l'énergie nationale ne soit pas entravée par la pernicieuse influence de l'alcool.

« C'est une obsession », penseront certains sceptiques, qui ne croient au danger de certaines maladies que lorsque le malade en est mort. C'est une obsession, en effet, mais une obsession que les faits se chargent de rajeunir chaque matin. N'est-il pas affligeant et scandaleux de lire chaque jour aux faits divers les exploits d'ivrognes qui troublent et ensanglantent la voie publique, alors que vraiment notre police a autre chose à faire que de se colleter avec eux ? Avant-hier, un ivrogne de vingt ans blessait trois gardiens au square du Temple ! Si cet énergumène est un réformé, on avouera que son état de santé, qui lui permet de résister à trois agents français, a dû s'améliorer beaucoup depuis le conseil de révision. Sa vigueur aurait sur le front un meilleur emploi. En tout cas, de pareils spectacles sont proprement une honte dans les circonstances actuelles. Il nous revient, d'autre part, de sources sûres et concordantes, que beaucoup d'ouvriers non mobilisés ou non mobilisables refusent de travailler régulièrement parce qu'ils gagnent assez en un jour pour s'enivrer le lendemain, c'est-à-dire le jour où ils se reposent. Allons-nous laisser s'établir ce beau régime dans nos usines de guerre ?

Il ne suffit pas de répondre que les ouvriers des usines de guerre, étant en grande partie mobilisés, seront tenus en main. D'abord il y a des ouvriers non militarisés, et en outre un homme peut être présent à l'usine et ne faire qu'une médiocre besogne. Ce n'est pas de la présence qu'il nous faut, c'est de la production. L'alcoolique perd une notable partie de sa valeur comme main-d'œuvre. Même si sa bonne volonté reste entière, — et nous ne doutons pas qu'en ce moment on puisse compter sur elle, — sa capacité est réduite. Il faut donc que des mesures préventives sérieuses et efficaces soient appliquées. Sans aller jusqu'à la prohibition pure et simple de la vente de l'alcool pendant la durée de la guerre, — à laquelle nous ne pensons pas qu'on ose recourir, — il faudrait au moins user rigoureusement des moyens d'action existants. Nous avons déjà indiqué les mesures prises par certains préfets et par certains commandants de régions militaires pour préserver au moins les soldats, les mineurs, les femmes bénéficiaires d'allocations. De telles prescriptions doivent être généralisées, et les ouvriers militarisés doivent en ce cas être traités sur le même pied que leurs camarades présents sous les drapeaux. C'est bien le moins, en échange de l'exemption de danger dont ils bénéficient.

De plus, la loi actuelle sur l'ivresse, qui est considérée comme périmée à force de n'être pas appliquée, doit être remise en pleine vigueur. Une circulaire de M. Aristide Briand a déjà appelé sur ce point l'attention des parquets. On se figure volontiers que les sanctions de cette bonne vieille loi sont insignifiantes. C'est qu'on le veut bien. Il en est une au moins qui ne paraîtrait pas dérisoire ni inefficace si on y recourait impitoyablement. C'est la fermeture de l'établissement où un ivrogne a trouvé la matière première de son ivresse. Nous ne sommes pas, qu'on veuille bien le comprendre une fois pour toutes, dans une de ces périodes de relâchement épicurien où le respect de la loi et le souci de la santé morale et matérielle du pays paraissent manquer d'actualité. Rien n'est au contraire d'une plus poignante actualité que de supprimer tout ce qui nous affaiblit, tout ce qui nous met en état d'infériorité, tout ce qui amoindrit notre résistance physique et morale.

La nation, dit-on, ne doit plus être qu'une immense armée approvisionnée par un gigantesque arsenal. Soit, mais il en résulte qu'il est aussi criminel de laisser l'alcool contaminer l'usine que la caserne puisqu'il est, ici comme là, une cause identique de déchéance, c'est-à-dire, une égale menace d'infériorité dans la lutte pour la vie à laquelle nous nous devons tous et tout entiers, ceux de l'arrière comme ceux du front.

11 juin 1915.

 

CONTRE L'ALCOOL

Le Sénat a commencé hier la discussion du projet de loi voté par la Chambre concernant la limitation du nombre des débits. Ce projet est manifestement insuffisant, et c'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, mais ne vaut-il pas mieux le voter tel quel, à titre d'à-compte, que de le remanier, le renvoyer au Palais-Bourbon, et aboutir ainsi au néant ? M. Cazeneuve et M. Jonnart qui ont ouvert le débat, et qui sont particulièrement qualifiés pour mener campagne contre l'alcoolisme, ont montré l'insignifiance du résultat à espérer en regard de l'énormité du péril à conjurer, mais ils ont cependant conclu l'un et l'autre à l'adoption du texte proposé, parce que le désir du mieux ne doit pas empêcher d'accomplir tout de suite un minimum de progrès. C'est le bon sens même. Le projet serait désastreux s'il devait dispenser d'un effort sérieux, mais s'il n'est qu'une mise en train, un commencement d'action contre l'ennemi intérieur, on peut et on doit même le voter sans hésitation ni retard. Toutes les armes ne seront pas de trop dans cette lutte, même celles qui sont à faible portée rendront service : en attendant l'artillerie lourde, celle qui démolira la formidable tranchée des bouilleurs de cru et qui fera sauter l'alambic des distillateurs clandestins, il ne nous est pas permis de dédaigner la grenade à main qui nous est offerte. Si peu que diminue le nombre des débits, ce sera toujours autant de gagné.

Il diminuera peu, c'est évident, par le simple jeu de l'extinction naturelle, tel qu'elle est prévue. Les femmes de mobilisés, dont on a encore ramassé hier quatre d'un seul tas, ivres jusqu'au scandale, trouveront encore où s'adresser. Mais au moins les pouvoirs publics auront fait un geste de protestation, geste annonciateur d'une action plus efficace. Ce geste pourrait, par exemple, encourager le gouvernement, les municipalités et le parquet à faire leur devoir. Il y a les débits mal famés, les bouges doublement redoutables qui sont la honte de nos garnisons ; ils tombent sous le coup des lois existantes. Pourquoi les tolère-t-on ? Et tous ces débits clandestins, chez l'épicier, chez le marchand de bois, chez le fruitier du coin, qui sont la tentation permanente des ménagères, sont-ils en règle avec la législation et les règlements ? Ils prospèrent insolemment, ils encaissent le plus clair des allocations militaires, on en évalue le chiffre à 100.000 ; quand se décidera-t-on à porter la hache dans ce maquis d'abus superposés ?

M. Jonnart a insisté sur ce vieux défaut qui nous fait réclamer des lois nouvelles alors que nous n'appliquons pas celles qui existent. Il a rappelé les dispositions tutélaires de la loi sur l'ivresse de 1873. Elles sont lettre morte. Bien rares sont les procès-verbaux dressés pour ivresse publique ; plus rares encore les procès-verbaux contre les débitants qui ont servi des clients déjà en état d'ébriété. Les maires, les agents de la police locale n'osent ni ne veulent rien voir. Les uns ménagent une influence électorale, les autres une source de menus profits. M. Jonnart voudrait que tout procès-verbal contre un ivrogne fût accompagné d'un procès-verbal contre le débitant responsable, et que la fermeture du débit fût de droit au bout d'un certain nombre de récidives. Une pareille mesure ne serait pas platonique, surtout si on renforçait le zèle des autorités locales en confiant aux membres ou aux représentants des Sociétés antialcooliques reconnues le droit d'intervenir eux-mêmes, comme l'a obtenu sur son terrain la Société protectrice des animaux. La loi en cours de discussion a du reste déjà une disposition, l'article 17, conçue dans cet esprit. Il n'est pas douteux que des mesures pratiques de cette espèce agiraient promptement et efficacement...

9 juin 1915.

 

Les pouvoirs publics ont l'air disposés à faire leur devoir. La Sénat va reprendre demain la discussion de la loi tendant à limiter et à diminuer le nombre des débits, et l'idée de la voter sans délai ni changement, telle qu'elle est sortie du Palais-Bourbon, semble devoir triompher. Les améliorations et amendements seront réservés avec raison pour un autre projet de loi, de portée plus générale, qui est en instance à la Chambre, et que la Conférence des présidents des grandes Commissions, réunie hier, propose de mettre en troisième ligne à l'ordre du jour. Il s'agit d'un projet de loi déposé par le gouvernement le 11 juillet dernier, en vue de renforcer la loi de 1873 sur la répression de l'ivresse publique. Ce projet de loi, amalgamé avec certains amendements, a fait l'objet d'un rapport de M. Delaroue, récemment distribué, qui en précise très nettement le but : « Prévenir l'alcoolisme, réprimer l'ivresse publique, et régler la police des débits... »

24 juin 1915.

 

Le Sénat a continué la discussion générale de la loi limitant le nombre des débits de boissons. Une fois de plus tout le monde s'est montré et déclaré d'accord sur la nécessité d'agir — et d'agir vite — contre l'alcoolisme. M. Eugène Guérin a rappelé les origines du projet actuellement soumis au Sénat. C'est tout simplement la transformation en projet de loi d'un décret rendu le 7 janvier dernier pour interdire l'ouverture de nouveaux débits. La légalité de ce décret pouvant être attaquée, le gouvernement, dès le 14 janvier, déposa son projet, qui ne comprenait d'ailleurs que le texte de son décret. C'est la Chambre qui, dans une excellente intention, crut devoir saisir l'occasion de faire quelque chose de plus. Le texte voté par elle interdit non seulement l'ouverture de nouveaux établissements, sauf pour ceux qui se bornent à la vente des boissons hygiéniques, mais prépare en outre une diminution du nombre des débits existants en interdisant la réouverture de ceux qui auraient été fermés durant un an...

Si peu qu'on obtienne par la limitation des débits, c'est autant de pris sur l'ennemi. Il ne faut rien dédaigner. M. Guérin a excellemment soutenu cette thèse, il a montré que nous nous sommes enrichis depuis un tiers de siècle de 4.500 débits par an, ce qui nous met à la tête de toutes les nations comme proportion du nombre des débits au chiffre de la population. Nous avons un débit par 80 habitants ; l'Allemagne n'en a que 1 per 246 habitants. Ce n'est pas une supériorité qu'elle nous envie. M. Malvy, en quelques mots, a vigoureusement appuyé les conclusions du rapporteur, et a insisté, au nom du gouvernement, pour le vote immédiat du projet tel qu'il est. Il a fait justice en passant de cette théorie chère aux Ponce Pilate parlementaires qui consiste à prétendre que le nombre des débits n'influe en rien sur la consommation de l'alcool, comme si la tentation n'était pas en toute matière une des plus fréquentes raisons de la faute. Il semble, après la séance d'hier, que tout a été dit et bien dit sur le sujet et que le Sénat aurait pu passer au vote. Il ne l'a pas fait, et la suite du débat a été renvoyée à la semaine prochaine. Il faut espérer que, cette fois, la Haute Assemblée, dont le sentiment ne paraît pas douteux, traduira ce sentiment par un acte.

27 juin 1915.

 

Un de nos lecteurs nous signale l'activité dévorante que déploient en ce moment les bouilleurs de cru pour faire leurs provisions d'alcool indemne de droits avant la suppression éventuelle de leur privilège. « Les immenses alambics ambulants travaillent nuit et jour, circulent de l'un chez l'autre, sans trêve ni repos. La récolte de pommes s'annonçant très belle, on fait bouillir tous les vieux cidres. Les Normands ne seront pas pris au dépourvu, ils auront du calvados derrière les fagots pour plusieurs années. » Et notre correspondant déplore avec raison que nul député ne se soit avisé, en attendant la grande réforme d'ensemble du régime des boissons, de proposer tout de suite, ne fût-ce qu'à titre provisoire, la suspension du privilège des bouilleurs de cru au moins pendant la guerre. De toutes les mesures exceptionnelles prises jusqu'ici pour la durée des hostilités, ce serait peut-être la seule qui serait avantageuse pour le Trésor en même temps que pour le pays. Nous ne pouvons que partager l'étonnement et le regret exprimés avec tant de bon sens par notre « fidèle abonné ».

30 juin 1915.

 

Beaucoup parlent, quelques-uns agissent. Le général Galliéni, gouverneur de Paris, est de ces derniers. « Paris sera défendu », disait-il lors de son entrée en fonctions. Paris aujourd'hui est plus menacé par l'alcool que par les Allemands, c'est donc contre l'alcool, contre l'autre ennemi, qu'il faut le défendre. Le gouverneur militaire a pris un arrêté interdisant dans le camp retranché la vente aux militaires de tous grades des boissons alcooliques. Et la liste des boissons ainsi prohibées est dressée avec assez de précision et de rigueur pour qu'aucune confusion intéressée ne puisse se produire. Quant aux sanctions, elles sont également catégoriques et immédiates : le Conseil de guerre pour les délinquants militaires, et la consignation à la troupe pour les débits qui passeraient outre à l'interdiction. Il est permis de croire que l'arrêté du général Galliéni ne restera pas lettre morte, comme il est arrivé en partie à des arrêtés analogues pris à Rouen, d'accord avec le préfet, par le général commandant la région. Par suite d'interventions dont on devine la nature, ces arrêtés excellents furent en effet à peu près annihilés par des « dispositions d'application » qui revenaient à ne pas les appliquer. Ainsi, parmi les « boissons hygiéniques » permises à Rouen figurèrent les vins de liqueur, les fruits à l'eau-de-vie, et même le vermouth et le byrrh, qui sont au contraire en bonne et due place sur la liste des boissons alcooliques interdites dans le camp de Paris.

Véritablement c'est une pitié de voir avec quelle hésitation les pouvoirs publics croient pouvoir s'engager dans la voie du salut, — car c'est de cela qu'il s'agit, — et avec quelle docilité ils lâchent pied aux premières récriminations des intéressés. L'opinion, du moins celle qui compte et qui réfléchit, est pourtant faite sur la question. Cette semaine encore, l'Académie de Médecine est revenue à la charge et a voté « à l'unanimité » les conclusions du rapport déposé par M. Gilbert Ballet. Ces conclusions sont très nettes et très mesurées en même temps : elles ne demandent pas la prohibition pure et simple de toute boisson alcoolique, elles se bornent à demander la réduction du fléau à des bornes relativement inoffensives. Des propositions aussi modérées, soucieuses de ménager tous les intérêts avouables, ne sauraient vraiment être combattues en face par personne. Comment se fait-il alors qu'elles ne soient pas tout de suite transformées en décret pour la durée de la guerre et en loi pour l'après-guerre ?

Dira-t-on que le grand public, que les masses populaires sont réfractaires à cette répression d'un vice qui tend à devenir le grand vice national ? D'abord ce ne serait pas une excuse pour ne rien faire, car on impose au public, quand l'hygiène l'exige, bien d'autres prescriptions, dont l'urgence n'est peut-être pas toujours aussi démontrée. Et on n'oserait pas le faire quand il s'agit de l'épidémie la plus destructive qu'on puisse concevoir ! Mais l'excuse n'est pas seulement mauvaise, elle constitue une véritable calomnie à l'égard du pays. Le public, et le public populaire en particulier, demande qu'on agisse. C'est faire outrage au monde ouvrier que de se le figurer comme prêt à dresser des barricades pour sauver la caisse de ceux, qui s'enrichissent de sa misère et qui édifient leur fortune sur les tombes de leurs clients. Hier encore, la Confédération générale du travail a publié un manifeste qui « approuve hautement toute campagne menée contre les méfaits individuels et sociaux causés par l'alcool ». Et les raisons sur lesquelles s'appuie cette décision sont excellentes et excellemment exprimées. La C. G. T. va même beaucoup plus loin que l'Académie de Médecine : elle demande la suppression de tout alcool de consommation et « l'emploi exclusif de l'alcool pour les besoins industriels »[3]. On est peu fondé après cela pour se refuser à prendre les mesures moins draconiennes dont se contenteraient les antialcooliques non intransigeants, qui demandent seulement le minimum nécessaire au salut du pays.

La responsabilité du gouvernement et du Parlement serait gravement engagée si tant de volontés concordantes et issues de milieux tout différents n'obtenaient aucune satisfaction substantielle. La loi sur la limitation des débits — si insuffisante qu'elle pût être — n'a été acceptée au Sénat qu'avec remaniement, ce qui l'oblige à revenir devant la Chambre. Certes, la modification introduite par le Sénat part d'un bon sentiment, mais elle a l'inconvénient de tout remettre sur le lent métier parlementaire. C'est pourquoi nous la regrettons, à moins que la Chambre n'accepte sans désemparer, dans un bon mouvement de courage et de patriotisme, le texte voté au Luxembourg. Car le tout est d'aboutir. « Faire mieux » est aisé et souhaitable, mais soyons modestes : commençons par faire quelque chose, et tout de suite.

18 juillet 1915.

 

Peu d'hommes, surtout peu d'hommes politiques, ont combattu l'alcoolisme avec autant de courage, de ténacité et de vigueur que M. Joseph Reinach. Au moment où la campagne antialcoolique commence à donner des résultats, il est juste de rendre hommage aux ouvriers de la première heure, qui ont connu bien des déboires et subi bien des échecs immérités. C'est pourquoi nous sommes heureux de signaler à l'attention l'excellente petite brochure, vendue au profit de la Ligue nationale contre l'alcoolisme, qui contient la récente conférence faite par M. Reinach à la Ligue française de l'Enseignement. On n'a jamais résumé en termes plus saisissants les méfaits de l'alcoolisme, et spécialement ses méfaits actuels, ni montré avec plus de bon sens et de vigueur les mesures à prendre. Ces mesures sont d'ailleurs celles que le général Galliéni vient d'adopter pour le camp retranché de Paris, et elles sont tellement justifiées, leur nécessité est tellement évidente que l'Union syndicale des restaurateurs et limonadiers proteste de son loyal désir de s'y conformer scrupuleusement, — sentiment qui lui fait du reste grand honneur et dont les antialcooliques seront les premiers à la complimenter. Il faut prendre les hommes comme ils sont et ne pas tenter même les braves gens. Comme disait un soldat russe, à qui on demandait son avis sur la suppression de la vodka : « Si tu as un quart de rouble dans ta poche et que tu voies ouverte la porte d'un débit, impossible pour toi de ne pas y entrer. » Et il se félicitait d'être exempt désormais de la tentation. Les nôtres ne sont pas plus inaccessibles à la séduction que leurs camarades russes : qu'on leur rende le même service. Quant aux débitants qui contreviendraient à l'interdiction, leurs confrères seront les premiers à ne pas les plaindre s'ils sont frappés de sanctions. Evidemment, on ne peut leur appliquer la sanction spirituelle que vient de prononcer un de nos tribunaux de l'Alsace française, qui a envoyé dans un camp de concentration un débitant pour avoir enfreint deux fois les arrêtés antialcooliques du front. C'est un mauvais Français ; on l'envoie avec les Allemands. Ici on se contentera de consigner son débit à la troupe, ou de le fermer par application de la loi sur l'ivresse publique ; — mais qu'il sache bien et qu'on le lui dise, qu'il est aussi un « mauvais Français ».

21 juillet 1915.

 

CONTRE L'ALCOOL

Le projet de loi Malvy

Il faut d'abord courir au plus pressé. En attendant le projet général réformant toute notre législation de l'alcool, dont le dépôt prochain est annoncé, le gouvernement a eu raison de penser qu'il fallait tout de suite s'occuper du régime qu'exige l'état de guerre. C'est l'objet auquel répond le texte soumis hier à la Chambre. On ne peut laisser un moment de plus l'intérêt de la défense nationale compromis par les méfaits de l'alcoolisme. Il ne suffit pas de mettre les soldats proprement dits à l'abri de la contamination alcoolique au moyen d'arrêtés émanant de l'autorité militaire comme ceux du général Galliéni pour le camp de Paris, car, dans une guerre qui met en œuvre toutes les ressources matérielles et morales des nations belligérantes, la population civile a aussi son rôle à jouer et son devoir à remplir. C'est pourquoi les autorités administratives ont pris en certains endroits des arrêtés analogues à ceux des généraux commandants de région, destinés à en compléter l'effet. Mais toute cette réglementation improvisée a le double inconvénient d'être d'une part incohérente, hésitante, parfois contradictoire, et d'autre part d'être d'une légalité contestable ou en tout cas contestée. Un arrêt tout nouveau de la Cour de cassation vient, il est vrai, de proclamer la validité des arrêtés préfectoraux en cette matière, au moins dans certains cas, mais cette jurisprudence est encore incomplètement acquise, elle s'applique à des circonstances qui peuvent ne pas se rencontrer toujours, et le gouvernement a raison de réclamer du Parlement « une arme dont la valeur légale ne puisse être discutée ».

Le projet de M. Malvy a la double qualité d'être à la fois restreint et précis. Il est restreint en ce sens qu'il ne vise que « la durée des hostilités », il est précis en ce sens qu'il ne laisse guère d'échappatoires à la fraude.

Voyons, en effet, quel sera le fonctionnement du régime prévu. Les préfets pourront « réglementer, limiter ou même interdire la vente et la consommation de l'alcool et de toutes les boissons alcooliques autres que le vin, la bière, le cidre, le poiré et l'hydromel non additionnés d'alcool. » Cette rédaction est excellente, car au lieu de s'évertuer à donner une liste de boissons interdites, liste qui prêtera toujours à des abus, elle donne la liste limitative des seules boissons alcooliques autorisées. Et ces boissons alcooliques elles-mêmes, vin, bière et cidre, ne pourront pas être artificiellement alcoolisées. Ainsi se trouve d'avance déjouée la manœuvre qui consisterait à vendre sous le nom de malaga, de madère, de porto et autres vins de haut degré, des apéritifs tout aussi nocifs que ceux d'aujourd'hui. On pourra évidemment vendre des vins de liqueurs, mais naturels et non renforcés, c'est-à-dire qu'ils seront nécessairement chers et rarement dangereux. Le service des fraudes aura à dépister, le cas échéant, les vins de ce genre qui seraient additionnés d'alcool : c'est une tâche qui ne dépasse pas les moyens de la science.

La seconde raison qui simplifiera l'application du système, c'est qu'il n'est plus question de prohibitions spéciales aux militaires et ne concernant pas les civils. Il n'y aura pas deux poids et deux mesures, combinaison bâtarde qui rend illusoire et inefficace toute surveillance. Tout le monde étant au même régime, il n'y aura ni à épiloguer, ni à chicaner. Et du même coup la question des ouvriers non mobilisés, des femmes, des mineurs, se trouve réglée. La consommation clandestine hors des débits, sous le couvert d'intermédiaires civils sera enrayée. L'épicier, le charbonnier, le buraliste ne seront plus autant d'empoisonneurs embusqués à tous les coins. On n'aura plus le spectacle d'enfants charriant des litres d'eau-de-vie à l'usage de blessés ou de convalescents, alcoolisés à domicile par des « hôtes » complaisants, mais non désintéressés. Il n'y aura plus à menacer de retraits d'allocations, — rares, illusoires et d'ailleurs parfois inhumains, — les femmes qui boivent leur allocation et laissent leurs enfants à l'abandon. La plupart se ressaisiront, ce qui vaudra mieux pour elles, pour leurs petits, pour leurs maris et pour le pays.

Reste la question des sanctions. La seule, la vraie, c'est la fermeture du débit. L'autorité judiciaire pourra la prononcer à titre temporaire, comme peine accessoire, dès la première infraction, et devra la prononcer en cas de récidive. En ce cas, la fermeture pourra se prolonger jusqu'à la fin des hostilités. Et cette fermeture sera en tout cas « exécutoire par provision, nonobstant appel ou opposition ». Peut-être ici souhaiterait-on un peu plus de rigueur et de décision : la fermeture temporaire, à la première contravention, et la fermeture définitive — jusqu'à la fin de la guerre — en cas de récidive, devraient être obligatoires, si l'on veut écarter d'avance toutes les interventions qui chercheront à énerver dans le détail une loi ferme dans son principe.

Nous n'avons pas parlé du dernier point, ou plutôt du premier. Quelles sont les parties du territoire où les arrêtés des préfets pourront s'exercer ? Le texte de la loi les laisse à leur appréciation, mais l'exposé des motifs les indique : les abords des locaux militaires, des usines de guerre, et des centres de travail « où se manipule tout ce qui est nécessaire à la vie matérielle et économique du pays ». Autrement dit, il faut soustraire à l'influence délétère de -l'alcool tout le pays qui combat ou qui travaille. La définition permet de tailler largement, l'intérêt public exige qu'on interprète cette définition non moins largement. Mais avant de songer à l'application de cette loi de salut public, demandons d'abord au Parlement de la voter sans perdre un temps dont chaque minute cause des ravages irréparables. Le gouvernement a compris son devoir ; il ne reste aux Chambres qu'à faire le leur.

22 juillet 1915.

 

La prolongation de la guerre rendait également le public plus susceptible à l'égard de ceux qu'on appelait les « embusqués ». Pour en finir la Chambre aborda la discussion d'une proposition de loi déposée par M. Dalbiez et qui cherchait à mettre un terme à cet abus. La Chambre éprouvait d'autant plus le besoin de faire acte de bonne volonté en cette matière que l'opinion rendait responsables de beaucoup d'abus les députés eux-mêmes.

 

LES EMBUSQUEURS

Le Cri de Paris risque ce néologisme, dont le besoin actuel n'est que trop évident. Car enfin, fait remarquer notre confrère, il n'y aurait pas d'embusqués, ou en tout cas il y en aurait infiniment moins, sans les recommandations toutes-puissantes de tels ou tels personnages. On est bien rarement embusqué malgré soi, ou même d'office : l'embusqué naît de l'embusqueur. C'est pourquoi M. Clemenceau, qui mène avec tant de zèle la campagne contre les uns, ferait peut-être œuvre utile en s'occupant un peu des autres. Les autres, il n'aurait pas loin à les chercher. Il lui suffirait de faire ce qu'a fait un rédacteur du Cri de Paris. Il s'est posté, — nous allions dire embusqué, — à la porte du ministère de la Guerre, un beau matin, et il a vu défiler sous ses yeux, de neuf heures à midi, quarante-deux sénateurs ou députés. Qu'allaient-ils demander au ministre, à son cabinet et à ses bureaux ? Dira-t-on qu'ils allaient se livrer à des démarches d'intérêt général, qu'ils avaient à faire part de secrets concernant la défense nationale ? M. Clemenceau, qui a été ministre, ne le croirait pas. Ces honorables allaient — neuf fois sur dix, pour mettre les choses au mieux — demander une faveur, c'est-à-dire préparer une embuscade pour un fils, neveu, frère ou allié d'un électeur influent. Mais tous les députés n'assiègent pas l'antichambre ministérielle ! En effet, beaucoup se contentent d'écrire, à preuve qu'il y a au ministère trente-six secrétaires uniquement employés à leur répondre. Ces employés appartiennent d'ailleurs au service auxiliaire, et ils pourraient être utilisés plus utilement ailleurs, où leur travail normal est exécuté par des embusqués. Comme les mêmes influences s'exercent auprès des préfets, généraux, chefs de dépôts, majors et autres dignitaires de tout ordre susceptibles « d'embusquer » de par leur fonction, on comprend que les circulaires ne rendent pas tout ce que M. Clemenceau en attend. Qu'il braque un peu sa lanterne de ce côté, autour de lui.

17 avril 1915.

 

La loi Dalbiez vint en discussion au commencement de juin.

 

CHACUN À SA PLACE

La Chambre a commencé hier la discussion de la proposition Dalbiez « tendant à assurer la juste répartition et une meilleure utilisation des hommes mobilisés ou mobilisables ». Ce titre officiel un peu long désigne en réalité une nouvelle tentative de « chasse aux embusqués ». C'est pourquoi la question intéresse le public, qui est peut-être un peu trop porté à voir partout des embusqués, mais qui en a tout de même sous les yeux un certain nombre qui ne sont pas imaginaires. Pour le populaire, tout homme qui n'est pas au feu est un embusqué. Cette définition simpliste répond à l'idée instinctive que l'égalité devant la loi militaire, c'est l'égalité devant le danger. Mais le danger n'est ni le seul ni le plus sûr critérium du devoir patriotique. En réalité, ce qu'il faut demander et exiger de chacun, c'est le maximum d'utilisation en vue de la défense nationale. Il faut que, dans cet immense camp assiégé que représente la France aujourd'hui, chacun soit à la place où il rendra le plus grand service. Cette place est au feu pour les uns, dans les usines de guerre ou dans certains services publics pour les autres. Le seul principe à observer, c'est que nul ne soit retiré de la ligne du feu pour une raison de convenance personnelle : seul le salut public doit déterminer la place et le rôle de chacun. L'embusqué, c'est celui qui n'est pas à la place où l'appellent ses aptitudes et qui s'est arrangé pour se faire mettre à une autre où le sentiment de la conversation individuelle trouve avantage.

Cet embusqué, ainsi défini et précisé, il existe assurément. Il existe hors de l'armée, et il existe à l'intérieur de l'armée. Il s'est glissé dans les usines des métallurgistes improvisés, dont la vocation et la compétence n'ont d'autre fondement que le désir d'éviter la tranchée ; on a vu également se multiplier les conducteurs d'automobiles au-delà de tous les besoins présents, passés et futurs ; on constate enfin dans les dépôts la permanence invincible de gaillards fort bien en point qui font des besognes dont le plus gringalet des auxiliaires s'acquitterait sans inconvénient pour la défense nationale. Mais est-il besoin d'une loi nouvelle pour mettre fin à ces abus ? M. Joseph Thierry, avec beaucoup de bon sens et d'esprit pratique, a montré que la chasse aux embusqués véritables était une affaire de vigilance quotidienne, que les mesures déjà prises jusqu'ici avaient donné des résultats dont l'auteur et le rapporteur de la proposition étaient les premiers à se féliciter, que rien n'empêchait le gouvernement de continuer dans cette voie en usant de toutes les indications que la Commission pourrait lui suggérer, tandis qu'un nouveau texte législatif, ajouté à tant d'autres, ne servirait pas à grand'chose et serait plutôt une manifestation qu'un acte, à l'heure où tout le monde réclame des actes et non des paroles. M. Thierry a fait impression sur la Chambre. Le débat a été renvoyé à jeudi, pour laisser au gouvernement et à la Commission le temps d'associer plus étroitement leurs efforts en vue d'un but poursuivi en commun et avec une égale bonne foi.

« C'est l'enterrement de la proposition », s'est écrié le général Pédoya. Il ne s'agit ici ni d'enterrer une proposition ni de s'en faire gloire. Ces petites préoccupations parlementaires sont hors de saison. Il s'agit d'arriver à un résultat positif, et le reste ne saurait entrer en ligne de compte. Du reste, qu'elle soit votée ou qu'elle ne le soit pas, le dépôt de la proposition Dalbiez, le travail dont elle a été l'objet de la part de la Commission et le débat dont elle a été l'occasion, n'auront pas été inutiles. L'attention a été appelée sur un point où il y avait manifestement quelque chose à faire, des décisions ont été prises qui n'ont pas été stériles, des relâchements ont été signalés, d'autres pourront l'être encore et tout le monde est d'accord pour demander et espérer que les sanctions requises seront appliquées sans faiblesse ni intermittence. Ajouterons-nous que les influences parlementaires, qui ne sont pas étrangères à l'extension de l'industrie des embusqués, auront peut-être un peu plus de pudeur à s'exercer après la répudiation solennelle de cette vilaine pratique par tous les partis ? Ce serait déjà beaucoup.

6 juin 1915.

 

La discussion de la proposition Dalbiez a permis au ministre de la Guerre de faire entendre à la Chambre et au pays un certain nombre de vérités sur lesquelles l'accord ne pouvait manquer de s'établir. C'est déjà un grand point de savoir sur quoi porte un débat parlementaire. M. Léon Bérard, avec la séduisante clarté d'esprit et de parole qui lui permet d'aller au fond des choses en peu de mots, avait d'abord ramené la question à ses termes essentiels : mettre chacun à la place où il peut rendre les plus utiles services, déloger sans faiblesse ceux qui s'insinuent frauduleusement où ils n'ont que faire, mais ne pas croire que tout ce qui n'est pas au front est embusqué, et ne pas jeter un discrédit injuste sur une foule de postes qui sont de première nécessité, encore qu'ils n'exposent pas ceux qui les occupent au feu de l'ennemi. L'égalité devant l'impôt du sang n'est pas l'égalité de danger, mais l'égalité de sacrifice. Chacun doit accepter et remplir en toute conscience la tâche que lui assignent son âge, son état physique, ses aptitudes reconnues. Cette tâche peut être plus ou moins dangereuse comme elle peut être plus ou moins brillante, mais c'est à l'intérêt public d'en décider, et à chacun de nous d'obéir aux décisions inspirées par cette seule et unique considération.

A la question ainsi posée, M. Millerand a apporté sa réponse, et cette réponse a été d'une franchise et d'une précision parfaites. Le ministre de la guerre a démontré avec pièces à l'appui que tout ce qui est bon et pratique dans la proposition Dalbiez se trouve déjà dans les circulaires ministérielles antérieures à cette proposition, et que tout ce qui s'y trouve en plus paraît de nature à compromettre le bon fonctionnement de nos administrations publiques et de nos usines de guerre. Cette démonstration a désarmé peu à peu le parti pris de certains bancs de la Chambre, bien que M. Millerand n'ait cherché ni à escamoter les difficultés de la situation ni à dissimuler les hésitations du début. Il a prononcé, à ce propos, une phrase d'homme d'État, une phrase qui résume toute la politique des hommes d'action : « En tout temps, mais en temps de guerre surtout, il faut subordonner le secondaire au principal. » C'est ce que sont parfois tentés d'oublier les théoriciens, les ergoteurs, les tacticiens de couloirs qui cherchent la petite bête alors qu'il s'agit de chasser la grosse. Certes, l'abus peut se glisser partout. Quand le ministre de la Guerre, pour remettre en marche nos usines dépeuplées et désorganisées par la mobilisation, a autorisé les industriels, dont le concours lui était indispensable, à réclamer leur personnel déjà sous les drapeaux, il y a eu des abus de confiance : des chefs d'orchestre et des clercs de notaire ont été improvisés ouvriers métallurgistes par des complaisances ou des complicités déplorables. Mais mieux valait encore risquer cet inconvénient que de se résigner à manquer de munitions. Depuis lors, les abus ont été redressés, on continuera à les détruire, et la collaboration du Parlement y contribue utilement. Et, en attendant, les usines ont fonctionné et nous avons été sauvés.

N'est-ce pas le but qu'il fallait atteindre avant tout ? Certes, les nouvelles mesures qui vont être prises seront plus efficaces encore que les précédentes, et leur application pourra être contrôlée plus énergiquement, ce dont tout le monde se félicite, mais si un temps précieux avait été perdu à poursuivre la perfection dès le premier jour, rien n'aurait été fait à l'heure où il n'y avait pas une minute à perdre, et le contrôle du Parlement n'aurait à s'exercer aujourd'hui que sur des ruines. Nos ennemis y comptaient un peu. Ils nous croyaient — et s'évertuent encore à nous croire — incapables d'un effort prolongé et méthodique ; leurs journaux nous représentent le plus qu'ils peuvent comme une nation d'embusqués et de « tire-au-flanc » ; des débats comme celui d'hier sont outre-Rhin perfidement dénaturés dans leur sens et dans leur ton pour donner l'impression d'une France divisée sur l'étendue et la nature de l'effort à accomplir. Mais tout cela tombera dans le vide, parce que la France tout entière, y compris ceux qui la représentent, est unanime dans la confiance, dans la volonté de vaincre et dans la virile résolution de faire tout le nécessaire pour y arriver...

12 juin 1915.

 

Cette discussion, malgré son apparence purement technique, couvrait certaines préoccupations politiques.

 

AU PALAIS-BOURBON

Nous ne croyons pas que certaines intrigues de couloirs aient aucune chance d'aboutir, mais nous ne voyons pas d'utilité à en nier l'existence. C'est au contraire le grand jour qui est mortel pour les combinaisons malsaines, car le pays, qui fait son devoir, ne pardonnerait jamais à ceux qui, dans une crise où il s'agit de notre existence nationale, songeraient à faire tout autre chose. Quant aux étrangers, ils savent à quoi s'en tenir sur ce qui se passe au sein de telle ou telle Commission, et le Journal de Genève a publié un remarquable article qui lève le voile beaucoup plus franchement qu'il ne nous serait permis de le faire. Notre confrère, parfaitement informé, ne ménage pas sa sévérité aux mouches du coche parlementaire ; nous n'irions pas aussi loin que lui, nous nous refusons à penser qu'il y ait des hommes politiques au cœur assez bas placé pour ne pas s'élever au-dessus de la question de portefeuilles, et nous sommes sûrs, en tout cas, que cet état d'esprit ne trouvera pas d'écho si jamais il ose se manifester.

Le succès remporté hier par le président du Conseil en est la meilleure preuve. Certes, M. Viviani en doit une partie à un talent de parole que rehaussait encore la médiocrité de l'agresseur (M. Accambray), mais il ne s'agit pas en ce moment de joutes académiques, et le plus grand mérite du président du Conseil est encore d'avoir parlé en chef de gouvernement. Le gouvernement a pu faire des fautes, et M. Viviani, non plus que M. Millerand, n'ont pas la présomption de les avoir toutes évitées ; mais ceux qui les leur reprochent sont-ils sûrs de leur infaillibilité ? Et s'ils en sont sûrs, c'est une assurance qui leur est personnelle et que nul n'est forcé ni peut-être tenté de partager. Le Parlement se plaît à croire que sa présence, son contrôle, sa collaboration, sont une force pour le gouvernement. M. Viviani n'a pas dit le contraire ; il a même rendu au concours des Chambres et de leurs Commissions un hommage qu'on ne taxera pas d'insuffisant. Loin de chercher à se dérober au contrôle des représentants du pays, M. Viviani a répété une fois de plus que la session ne serait pas close par lui à la date ordinaire, et que le Parlement resterait libre de prendre sur ce point telle décision qui lui agréerait. Le gouvernement n'a pas le droit de renoncer à ses prérogatives constitutionnelles incontestées, mais il se déclare résolu à n'en pas user.

La Chambre a été satisfaite des explications du gouvernement, puisqu'elle a voté sans opposition les crédits du sous-secrétariat de la guerre, qui étaient le prétexte de cette petite passe d'armes. Le public les approuvera également, sans être peut-être aussi enthousiaste de la prolongation indéfinie de la session. Même ceux qui ont toujours défendu le régime parlementaire et qui estiment que son fonctionnement n'est pas incompatible avec l'état de guerre, sont tentés de trouver peu justifiée une prolongation anormale de la session ordinaire. Ce n'est pas porter atteinte aux droits des Chambres que de trouver suffisant qu'elles les exercent dans les conditions normales. Est-il bien nécessaire, bien indiqué, que la session dépasse cette année son terme réglementaire ? Est-il absolument souhaitable que des débats comme celui d'hier se renouvellent ? Toutes les paroles ne sont pas pesées et tous les orateurs ne sont pas capables de les peser. Il semble bien que les retouches faites à la sténographie tendent à prendre de l'extension, — et nous n'avons garde de nous en plaindre, — mais est-il bien indispensable qu'on tienne à la tribune des propos qu'il vaut mieux que la France n'entende pas ?

C'est à la Chambre d'en juger elle-même, et nous ne lui faisons pas l'injure de supposer qu'elle restera insensible à la voix du bon sens et du patriotisme. Elle a applaudi à l'unanimité l'appel de M. Viviani à l'union, à la confiance, à la persévérance. La France « ira jusqu'au bout », parce que chacun saura tenir au poste qui est le sien. Ceux du front ont leur tâche héroïque et grandiose, dont ils s'acquittent sans défaillance ; ceux de l'arrière ont un rôle plus modeste, qui est de faire confiance à ceux du front. Le pays tout entier pratique ce devoir : que la Chambre ne donne pas aux adversaires du régime démocratique et parlementaire un spectacle qui puisse le déconsidérer ; qu'elle ne donne pas surtout à l'ennemi une occasion d'escompter le retour de nos discordes passées !

26 juin 1915.

 

Finalement la loi fut votée à la Chambre après avoir été sérieusement remaniée.

 

LA LOI DALBIEZ

Le texte transactionnel de la loi Dalbiez a été voté par la Chambre à l'unanimité. Cette unanimité prouve que les principaux défauts de la proposition primitive ont été corrigés par la collaboration du ministre de la Guerre et de la Commission de l'armée. Il n'y a donc pas à revenir rétrospectivement sur ce long débat. Du reste M. Millerand a précisé le sens des dispositions sur lesquelles le public pourrait se méprendre. Il ne faut pas croire, par exemple, que tous les ouvriers vont être de droit renvoyés dans les usines et qu'il leur suffit de s'inscrire sur les registres ouverts dans les dépôts pour être rappelés. Il ne faut pas croire non plus qu'ils vont reprendre automatiquement leur place dans les usines où ils étaient occupés. Ils ne seront rappelés que si l'on a besoin d'eux, et ils seront dirigés sur les usines où l'on aura besoin d'eux, qui ne seront pas nécessairement celles où ils travaillaient avant la guerre. Ce ne sont pas les convenances personnelles qu'il s'agit de satisfaire, mais uniquement l'intérêt général. Les commissions mixtes d'ouvriers et de patrons désigneront dans chaque région les hommes qu'il conviendra de faire revenir et les hommes inutiles qu'il y aura lieu de renvoyer dans le rang. On peut espérer que, de cette façon, les abus qui ont été signalés ne pourront ni se maintenir, ni se renouveler, d'autant plus que les embusqués — et avec eux les embusqueurs de toute espèce — seront passibles du Conseil de guerre. Enfin, les circulaires ministérielles concernant le départ pour le front de tous les soldats on gradés aptes à faire campagne, qui ont été maintenus dans les dépôts, sont confirmées et renforcées, par une prescription formelle n'admettant aucune exception. Si la loi, ainsi réduite à ses éléments fondamentaux, est appliquée dans son esprit comme dans sa lettre, elle aura ses avantages sans les inconvénients qu'elle présentait d'abord. Il reste à obtenir l'approbation du Sénat, mais elle est plus que probable, après le vote unanime de la Chambre.

28 juin 1915.

 

M. Millerand, ministre de la Guerre, avait été très vivement attaqué. Il saisit l'occasion d'un vote de douzièmes provisoires pour s'expliquer au Sénat sur les reproches qu'on lui adressait plus ou moins ouvertement.

 

AU SÉNAT

Le Sénat a voté hier à l'unanimité les trois douzièmes provisoires correspondant au prochain trimestre. Il ne pouvait pas y avoir de débat sur le fond de la question, mais le gouvernement a profité de l'occasion pour insister sur la collaboration sincère et loyale qui doit exister entre le Parlement et le ministère dans une crise comme celle que nous traversons. M. Viviani a développé cette idée, qui lui est chère, avec sa netteté habituelle. Il s'est félicité des améliorations qui ont pu être réalisées dans certains services, des remèdes qui ont pu être apportés à certaines défectuosités, grâce aux travaux des grandes Commissions. La confiance qui doit régner, entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, c'est-à-dire entre l'autorité qui agit et celle qui contrôle, doit reposer, non sur un optimisme béat et aveugle, mais sur un examen réfléchi du travail accompli et des résultats obtenus. Cette confiance, faite d'union et de dévouement absolu à la même tâche sacrée, le public ne l'a pas marchandée à ceux qui dirigent l'effort national. Les anciennes divisions ont spontanément disparu devant le grand devoir commun ; le pays n'a même pas l'idée qu'elles pourraient survivre chez ceux qui le représentent. Et sa surprise tournerait vite à l'irritation s'il avait jamais à constater le contraire.

M. Millerand a cru devoir ajouter quelques explications techniques aux déclarations du président du Conseil. Bien qu'il ne fût ni interpellé, ni même questionné, il a jugé utile de répondre à certaines critiques qui, pour n'avoir pas été formulées à la tribune, n'en ont pas moins trouvé plus ou moins d'écho dans les couloirs. Le ministre de la Guerre n'a pas prétendu que son administration, placée en face d'une œuvre sans précédent, dont une partie devait être improvisée, n'a commis aucune erreur ni laissé apparaître aucun point faible. Certes, nous serions tous heureux de n'avoir à décerner que des éloges, mais le rôle utile, c'est de signaler ce qui cloche et de le corriger. M. Millerand a montré qu'il n'avait pas hésité à s'acquitter de ce devoir, et que toutes les branches de son administration avaient profité des critiques justes dont elles ont été parfois l'objet. Il a fallu sextupler la production des obus de l'artillerie de campagne et, pour y arriver, une véritable « mobilisation industrielle » a dû suivre et compléter la mobilisation militaire. Il a fallu créer une artillerie lourde. La production de ce matériel, si l'on désigne par 100 la production initiale, a monté à 800 à la date du 1er mai. La fabrication des munitions, entravée au début par la question des explosifs, a pris le même essor. Les difficultés sont résolues aujourd'hui. Le service sanitaire a de même utilisé de mieux en mieux le personnel d'élite qui était à sa disposition. De grands praticiens se sont trouvés tout d'abord occuper des fonctions subalternes où leur maîtrise restait insuffisamment employée, parce qu'ils n'avaient pas suivi, en temps de paix, les périodes d'instruction acceptées par d'autres. Toutes ces erreurs fatales de mise en train ont été peu à peu réparées, elles continuent de l'être, et on peut espérer qu'il ne s'en commettra plus de nouvelles. Les insuffisances de commandement ont également fait l'objet de sanctions appropriées : dans les directions des ministères, huit mutations ont été opérées sur douze postes supérieurs ; dans la zone de l'intérieur, 138 officiers généraux, 400 officiers supérieurs, 8 officiers supérieurs des services ont été rendus à la vie civile. Tout cela suppose une volonté inflexible de tout subordonner à la victoire finale.

M. Millerand ne demande pas, au surplus, qu'on couvre de fleurs tout ce qui a été fait chez nous, mais il n'a pas tort de demander qu'on ne pousse pas le souci du mieux jusqu'au dénigrement pessimiste de ce qui est. Il éprouve le besoin, en ce qui le concerne, de se sentir soutenu et réconforté par la confiance entière du Parlement. Cette confiance n'est pas seulement une force pour lui, c'est une force pour le pays. Il faut que nulle arrière-pensée, nulle réserve dans le concours de toutes les bonnes volontés, ne puisse se laisser deviner. Cette conclusion du discours de M. Millerand dépasse un peu l'enceinte du Luxembourg ; elle répond au sentiment du pays, qui ne s'intéresse pas présentement aux menus incidents qui agitent parfois la surface du monde politique et dont les ennemis du parlementarisme seraient seuls tentés d'exagérer l'importance.

1er juillet 1915.

 

D'autre part, il avait créé pour donner satisfaction à certaines critiques justifiées concernant particulièrement le service de santé, deux nouveaux sous-secrétaires d'État à la Guerre, préposés l'un à l'Intendance, M. Joseph Thierry, l'autre, au service de santé, M. Justin Godart. Il avait même été question de créer un ministère de la santé publique.

 

POUR LA SANTÉ PUBLIQUE

Une proposition de loi a été déposée pour créer un ministre de la santé publique. En dehors des parlementaires qui se croient des chances de décrocher le nouveau portefeuille, l'idée ne semble pas appelée à un grand écho. Nous n'avons nul besoin d'un ministre de plus, et s'il y a des mesures à prendre pour protéger la santé publique, nous pensons qu'elles seront prises sans qu'il soit besoin pour cela de mobiliser une Excellence. Parmi celles qui paraissent urgentes, il en est une sur laquelle nous espérons bien que les services compétents ont déjà dirigé leur attention. L'approche de l'été donne à craindre que l'hygiène sur la ligne du front ne laisse à désirer si des désinfections et autres précautions analogues ne sont pas pratiquées à bref délai. « Les chevaux crevés, le fumier et malheureusement aussi les cadavres mal enterrés ou pas enterrés du tout, nous écrit un combattant, dégagent depuis quelques jours des odeurs pestilentielles... » Avant l'hiver on sait que les champs de bataille de la Marne ont été assainis avec méthode et succès. C'est quelque chose d'analogue qui est réclamé sur la ligne de feu, avec la difficulté supplémentaire qu'il n'est pas partout possible d'opérer directement, entre tranchées ennemies par exemple. Nous ne doutons pas que la situation à cet égard ne préoccupe l'autorité compétente. Il est certain que la lutte incessante, et même la seule présence de millions d'hommes troglodytes depuis six ou sept mois, ont préparé des foyers d'infection que l'arrivée des chaleurs pourront rendre dangereux. Le public serait heureux d'apprendre que le nécessaire a été fait pour conjurer toute menace d'épidémie.

8 mai 1915.

 

Le gouvernement, avec raison, n'était pas entré dans cette voie et avait préféré la création de deux sous-secrétaires d'État.

 

LES NOUVEAUX SOUS-SECRÉTARIATS

Il n'est pas douteux que le ministère de la Guerre est en ce moment une charge écrasante. Cette charge, M. Millerand la supporte depuis dix mois avec une puissance de travail et une force de caractère auxquelles le pays ne saurait trop rendre hommage. Cependant on a paru croire, dans les milieux politiques, que le ministre de la Guerre aurait avantage, dans les circonstances exceptionnelles que nous traversons, à s'entourer d'un nombre de collaborateurs non moins exceptionnel. Déjà gratifié depuis peu d'un premier sous-secrétaire d'État préposé aux munitions, M. Millerand va l'être désormais d'un second sous-secrétaire d'État préposé à l'intendance et d'un troisième préposé au service sanitaire. Certains hommes publics encore plus prodigues en désiraient même davantage. L'opinion, qui est prête à tout approuver de ce qui peut être utile à la défense nationale, acceptera cette multiplication des sous-secrétariats comme elle a accepté beaucoup d'autres mesures dont le besoin ne lui paraissait pas toujours évident. Elle ne comprendra peut-être pas très bien pourquoi des parlementaires sont plus qualifiés que des spécialistes pour diriger des services spéciaux, et elle se demandera jusqu'où menace d'aller cette prolifération des ministres et des sous-ministres. Mais l'essentiel, pour le moment, est que la machine gouvernementale fonctionne sans heurts ni accidents, et s'il a paru nécessaire pour cela d'augmenter le nombre des mécaniciens, ce n'est pas le cas de trop épiloguer sur les détails. Souhaitons seulement que cet effectif de guerre ne soit pas maintenu après la paix.

Le choix de M. Joseph Thierry est d'ailleurs de ceux qui s'expliquent parfaitement, sous réserve de la question de principe. M. Joseph Thierry, qui a déjà été ministre, ne sera pas accusé d'ambition effrénée pour avoir accepté un sous-secrétariat. Il est de ceux dont la présence sur les bancs du gouvernement eût paru indiquée dès le premier jour. Il y arrive aujourd'hui dans des conditions qui font honneur à son dévouement ; il a écarté toute question d'amour-propre pour assumer un poste plus modeste que celui auquel sa situation parlementaire eût paru l'appeler. Son expérience pratique des affaires est un gage d'activité féconde. Le service de l'intendance a fonctionné très honorablement depuis le début de la guerre, il a répondu sans défaillance à des besoins sans précédent. Mais on lui a parfois reproché de dédaigner les économies ; espérons que le nouveau sous-secrétaire d'État saura et pourra réaliser de ce côté des progrès, sans sacrifier l'essentiel, qui est d'assurer avant tout le ravitaillement quotidien de l'armée. Nos ressources financières, comme toutes les autres, doivent être jalousement ménagées dans cette lutte d'usure où le succès ira infailliblement à qui tiendra le plus longtemps. M. Joseph Thierry répondra à l'espoir qu'on met en lui. On voit moins nettement, il est permis de l'avouer, les qualités qui ont fait mettre M. Justin Godart à la tête du service de santé. C'est à lui de justifier son choix en corrigeant les défectuosités qui n'ont pu l'être encore. Nous ne voulons pas lui refuser d'avance le crédit dû aujourd'hui à tout débutant de bonne volonté.

Ce qui importe maintenant, c'est que l'agitation qui troublait depuis quelques jours les milieux parlementaires prenne fin. Cette agitation, en quelque sorte professionnelle, n'est ni comprise ni partagée par la masse du pays, dont l'attention est uniquement fixée sur le but à atteindre. Tout ce qui est en dehors de cette préoccupation seule est considéré avec raison comme une dispersion du grand effort collectif d'où sortira la victoire finale. Nous sommes bien persuadés que le Parlement sur ce point ne pense pas autrement que la nation, mais il ne faut même pas qu'il puisse en avoir l'air.

3 juillet 1915.

 

Ce qui rendait la Chambre un peu nerveuse, c'était l'impression qu'elle n'était pas populaire. De là, chez beaucoup de ses membres, un besoin de se montrer (ne fût-ce qu'à la tribune) et d'exercer « le droit de contrôle » qui était devenu la tarte à la crème des parlementaires. Une proposition fantastique, mais répondant bien à cet état d'esprit, avait même été formulée.

 

902 ENQUÊTEURS

Parmi les plus récentes propositions de loi soumises, à la Chambre, il s'en trouve une que son auteur qualifie lui-même d'extraordinaire, et qui mérite assurément cette épithète. Elle est ainsi conçue : « Tous les membres du Parlement ont, sur le vu de leurs insignes et la justification de leur qualité de représentants du peuple, le droit permanent de contrôler toutes les dépenses publiques et d'enquêter sur tous les services de la nation, dans toute l'étendue de la France et des colonies. » Un second paragraphe ajoute, il est vrai, une restriction. Il permet au ministre de la Guerre, d'accord avec le général en chef, mais pour la zone des opérations seulement, de fixer les règles du contrôle parlementaire. Partout ailleurs, le député ou le sénateur, revêtu de son écharpe, a ses grandes entrées et son droit d'investigation est absolu. « N'oublions pas, Messieurs, dit l'Exposé des motifs, qu'après la guerre, lors du règlement des comptes, nous porterons seuls le poids des malversations et des gaspillages qui se seront produits. C'est contre nous que le peuple se retournera en nous demandant, à nous qu'il a investis de sa confiance, ce que nous avons fait de ce pouvoir souverain qu'il nous a donné. » On ne reprochera pas à ce député d'avoir une trop mesquine idée de sa mission, de ses devoirs et de ses responsabilités. Mais vraiment il les exagère un peu. Ce serait dommage d'ailleurs si sa motion passait entièrement inaperçue. Elle ne fait que reproduire, en la grossissant jusqu'à la caricature, une conception du régime parlementaire qui ne laisse pas d'être assez répandue dans les couloirs du Palais-Bourbon. Le métier de législateur deviendrait bien laborieux, et celui de ministre bien intolérable, si elle était adoptée. Mais elle a peu de chances de l'être. Elle en a d'autant moins qu'on peut la considérer comme inconstitutionnelle, et qu'il faudrait probablement aller à Versailles pour la voter.

24 mai 1915.

 

Le principal inconvénient de cette nervosité parlementaire était d'entretenir chez l'ennemi l'idée que la France était à bout, sinon de force, du moins de patience.

 

L'ERREUR PSYCHOLOGIQUE

Un voyageur neutre, qui arrive des pays ennemis, raconte que les Allemands comptent pour vaincre sur un « quatrième allié » : l'impatience française. Il est probable, en effet, que les Allemands, ayant décrété une fois pour toutes que le Français est de sa nature léger, prompt au découragement et incapable de persévérance, partent de cette définition comme d'un dogme. Ils ont coutume de ne pas douter d'eux-mêmes, c'est pourquoi leurs erreurs de jugement sont irréformables. Il n'y a pas de peuple aujourd'hui qui se montre plus fermé aux leçons de l'expérience psychologique. On dirait que Bacon a prédit la mentalité pangermaniste quand il a donné une place prépondérante dans son tableau des causes d'erreurs aux erreurs dues au préjugé national. C'est ce qu'il appelle en son latin digne des Universités allemandes : les idola tribus, les fétiches de la tribu. La tribu germanique en a une collection plus riche qu'aucun peuple civilisé : c'est même pour cela que sa Kultur fait contraste avec la civilisation commune.

Nous aurions du reste mauvaise grâce à nous en plaindre. L'histoire de la présente guerre est proprement l'histoire des erreurs psychologiques de la diplomatie et du gouvernement de l'Allemagne. Autant la partie matérielle et mécanique de la guerre a été bien menée et bien préparée par le Saint-Empire, autant tout le reste a été manqué, faute de psychologie. Et l'on sait, par l'espoir dont se berce encore l'opinion allemande, que « l'idole de la tribu » est toujours sur son piédestal. Que les Allemands nous aient mal jugés, mal compris avant la guerre, on ne saurait s'en étonner. Même nos amis se laissaient prendre à certaines apparences qui ne nous étaient pas favorables. En Angleterre, aux États-Unis, on ne nous supposait pas les qualités d'endurance, de sang-froid, de froide résolution que la crise actuelle a révélées. Nous-mêmes étions fort tentés de nous les refuser. Mais aujourd'hui nous savons que nous pouvons compter sur nous-mêmes, nos amis ont eu la joie de constater que le cœur était sain sous la frivole écorce, et nos ennemis, s'ils basent leurs calculs sur les vieux clichés, auront une déception de plus. L'impatience française se traduira peut-être çà et là par quelques boutades, parce que nous n'aimons pas à avoir l'air trop sages — même quand nous sommes parfaitement décidés à l'être et à le rester — mais la science allemande se prépare une faillite de plus si elle suppute une défaillance. Il n'y aura pas de « quatrième allié ».

5 juillet 1915.

 

Non moins que celle de l'ennemi, l'opinion des neutres continuait à nous préoccuper, et à nous surprendre souvent. Celle du Saint-Siège surtout, telle qu'elle s'exprimait par la parole du pape, ne répondait pas à ce que l'on se croyait en droit d'attendre du plus haut représentant de la justice idéale en ce monde. Une interview publiée dans la Liberté par M. Latapie accentua cette sorte de malaise.

 

LA PAROLE DU PAPE

L'interview que le Saint-Père a accordée à un de nos confrères a évidemment pour objet de combattre certaines impressions dont l'écho n'a pu échapper au Saint-Siège. Il est à craindre que ce but ne soit pas atteint. Le Pape a exprimé avec beaucoup de force et d'émotion les sentiments de réprobation que les horreurs de la guerre ne peuvent manquer de susciter chez le père commun de tous les fidèles. Il a déploré en termes touchants son impuissance à mettre un terme à la guerre inexpiable qui ravage le monde civilisé. Et il a rappelé les efforts qu'il a prodigués, et dont quelques-uns ont donné des « résultats appréciables », pour amener l'échange des blessés impropres au service militaire. Nul n'hésite à rendre au Souverain Pontife les hommages qui sont dus à ses bonnes intentions. Mais l'humilité avec laquelle le plus haut représentant de la morale en ce monde se refuse le droit de juger certains crimes risque de n'être pas comprise, sinon d'être interprétée comme un excès d'indulgence pour leurs auteurs.

La préoccupation du Saint-Siège est avant tout de tenir la balance égale entre les deux groupes de belligérants. Cette préoccupation est naturelle, et nul chez les Alliés ne demande au Vatican de prendre politiquement parti dans les querelles temporelles de l'Europe ; mais ceux qui ont pour tradition de révérer chez le chef de l'Église un magistère spirituel consacré par les siècles continuent à s'étonner d'une « neutralité » qui paraît ne pas distinguer entre ceux qui sont victimes de l'injustice et ceux qui la commettent. La situation du Saint-Père est délicate, peut-être est-on porté à attendre trop de lui dans une crise où la force matérielle tient peu de compte des forces morales ; mais ceux qui lui attribuent le rôle de Grand Juge des atrocités lui font en tout cas plus d'honneur et lui témoignent plus de respect que ceux dont tout l'art se borne à brouiller autour de lui la notion de la vérité, de la justice et du droit.

23 juin 1915.

 

En présence de l'effet produit, le Saint-Siège déclara l'interview inexacte en partie. Ce désaveu fut complété par une nouvelle interview que publia dans le Figaro M. Fernand Laudet et dont le ton était quelque peu différent.

 

LA PAROLE DU PAPE

La récente interview du Saint-Père avait été très bien accueillie en Allemagne. Les journaux de toutes nuances ont vanté là-bas la sagesse et l'objectivité du Vatican, dont la neutralité avait su percer à jour les vaines calomnies des ennemis de l'empire. Ces compliments compromettants ne paraissent pas devoir se renouveler au sujet d'une nouvelle interview, que publie le Figaro, et qui se présente du reste avec des garanties d'exactitude plus assurées que celle dont la Liberté avait eu communication. M. Fernand Laudet, qui en prend la responsabilité, a appartenu à la diplomatie avant d'être directeur de la Revue hebdomadaire ; il a été secrétaire de l'ambassade française auprès du Vatican et il a connu Benoît XV alors qu'il était sous-secrétaire d'État du Saint-Siège. La visite qu'il a rendue au Pape se défend d'être une interview, mais elle a donné lieu à des déclarations qui ne sont pas des propos en l'air. Le Souverain Pontife a mis une insistance à laquelle on ne saurait attacher trop de prix à préciser sa conception de la neutralité et ses sentiments envers la France. « La neutralité, dit-il, n'est pas l'indifférence... J'aime la France catholique, sans doute, mais je dis plus : j'aime la France tout court. » L'idée que ses dispositions ont pu être méconnues l'a ému. Il a toujours condamné les atrocités commises, et « non pas seulement en principe, mais concrètement » ; et il n'attend que l'occasion pour « convaincre la France de ses sympathies ». Les paroles recueillies par M, Laudet répondent assurément mieux que les précédentes à ce que le monde catholique, — disons plus : le monde tout court, — attend du représentant le plus haut de la Justice et du Droit sur la terre ; elles répondent aussi à ce que l'on croyait connaître des sympathies personnelles du cardinal della Chiesa. Elles auront assurément pour effet de dissiper en France un malaise qu'il n'y a pas à dissimuler. La neutralité du père commun de tous les fidèles quand il s'agit des affaires temporelles de l'Europe est parfaitement comprise ici, mais beaucoup voyaient avec peine cette neutralité, confiner à l'indifférence sur le terrain de la morale et du bon droit.

4 juillet 1915.

 

La fin de l'année scolaire, qui coïncidait à peu près avec la fin de la première année de guerre, va donner l'occasion d'attester à nouveau le sentiment national dans les discours de distributions de prix. Il avait d'abord été question, de supprimer ces solennités ou tout au moins de supprimer les livres de prix, cette idée ne fut pas prise en considération.

 

LES DISTRIBUTIONS DE PRIX

Doit-on cette année donner des prix, doit-on les donner suivant le cérémonial accoutumé ? Dans une excellente intention, à laquelle tout le monde rend hommage, il avait été question de verser aux Œuvres de guerre les sommes consacrées d'ordinaire aux achats de volumes. De divers côtés des pétitions avaient été signées par les écoliers ou lycéens pour offrir ce sacrifice. Cette générosité part d'un sentiment qui honore la jeunesse scolaire, mais d'autre part des objections ont été soulevées. Est-il utile, est-il opportun d'ajouter aux conséquences inévitables de la guerre ? N'y a-t-il pas avantage, au contraire, à respecter de la vie normale tout ce qui peut survivre ? On parle de la reprise des affaires, on encourage tous les efforts pour ranimer le commerce, est-il logique d'entraver les formes de commerce qui subsistent naturellement ?

Croit-on, d'autre part, qu'il ne sera pas d'un excellent effet que, d'un bout à l'autre du territoire, des paroles de patriotisme et d'union soient adressées au pays et à la jeunesse par des bouches autorisées ? On rappellera, on louera les absents, ceux qui sont tombés au champ d'honneur et ceux qui y tiennent le drapeau ; on saluera les glorieux blessés ou convalescents qui, dans bien des cas, auront à cœur de prendre place sur l'estrade ; on distribuera des volumes plus spécialement appropriés aux circonstances. L'histoire de Belgique, l'histoire de Serbie, l'histoire d'Alsace, gagneraient à être mieux connues ; nos Sénégalais, nos turcos, ont un passé militaire qui a déjà fourni bien des pages épiques. C'est le moment de répandre dans le public des familles tous ces récits et beaucoup d'autres analogues. Ces raisons semblent avoir prévalu, puisque le ministre de l'Instruction publique a déclaré à la délégation de la Société des Gens de Lettres que les distributions de prix auraient lieu comme d'ordinaire.

2 mai 1915.

 

LIVRES DE PRIX

Les distributions des prix auront lieu, comme l'a décidé le grand maître de l'Université, et les raisons qui ont fait prévaloir cette solution ont été généralement approuvées. Mais la Commission de l'enseignement du Conseil municipal de Paris a décidé, tout en maintenant les cérémonies, de supprimer les livres, qui seraient remplacés par une gravure commémorative ; l'économie ainsi réalisée serait versée aux Œuvres de guerre. Nul ne contestera la générosité du sentiment auquel ont cru devoir céder les membres de la Commission, mais il faut voir les choses dans leur réalité. Nous avons remarqué, et la circulaire de M. Sarraut le rappelle, que l'industrie et le commerce du livre seraient gravement atteints par cette mesure, sans parler des hommes de lettres. La Commission municipale ne va pas jusqu'à le nier, et elle témoigne de sa sollicitude pour ceux qu'elle va frapper. Elle fait appel à leur abnégation patriotique, elle espère que la commande des gravures sera une relative compensation à leur déconvenue, elle promet qu'on achètera tout de même des manuels scolaires et même d'avance. Tout cela est saturé de bonnes intentions, mais reste à côté de la question. La Commission appartient à cette catégorie nombreuse de braves gens qui prônent la reprise du travail en paralysant ce qui reste de travail normal, qui s'évertuent à distribuer des secours de chômage au lieu de laisser chacun faire régulièrement son métier et qui, de la meilleure foi du monde, font passer « les œuvres » avant « l'œuvre » fondamentale, qui est l'activité économique. Les idées claires s'expriment clairement. La note de la Commission est filandreuse et contradictoire. Si les gravures coûtent cher, assez cher pour que leur commande entre en ligne de compte, où est l'économie ? Et à quoi rime l'achat « par avance » de livres scolaires ? Vous offrez une béquille à des patients à qui vous coupez gracieusement la jambe. Laissez-leur la jambe. Et que signifie cet espoir que « les élèves garderont plus précieusement une gravure qu'un livre » ? Dans beaucoup de familles populaires, les livres de prix sont presque la seule bibliothèque. Qu'on donne des livres qui vaillent la peine d'être lus et gardés. Il y a déjà progrès de ce côté, qu'on y persévère, et surtout qu'on se garde d'ajouter à la crise économique inévitable des complications gratuites. Il est bien de soulager les misères, il est mieux et plus sûr de ne pas les provoquer.

7 mai 1915.

 

LES LIVRES DE PRIX

La quatrième Commission du Conseil municipal, malgré la circulaire du ministre de l'Instruction publique, a maintenu la suppression des livres de prix dans les écoles communales de la ville. Une gravure-diplôme en tiendra lieu, et l'économie ainsi réalisée sera versée aux œuvres de guerre parisiennes. Nous ne voulons pas revenir sur le fond de la question, mais une résolution subsidiaire de la Commission prouve à quel point nos observations précédentes étaient fondées. Elle a décidé de verser 15.000 à la caisse de secours de la Fédération du livre comme " marque de sympathie ». Nous ne pouvons que déplorer une fois de plus cette tendance trop répandue qui consiste à entraver le travail normal et à remplacer les salaires légitimement gagnés par des aumônes...

3 juin 1915.

 

... Nous signalions hier la protestation motivée du Syndicat central des industries du livre. La Fédération française des travailleurs du livre s'adresse à son tour au Conseil municipal pour lui demander, au profit d'une des industries qui sont « le plus sacrifiées par les tristes événements actuels », le rétablissement du crédit destiné à l'achat des livres de prix. Le Comité central de la Fédération, dans la lettre qu'il adresse aux conseillers, rappelle opportunément la circulaire du ministre de l'Instruction publique aux recteurs sur le même projet d'affecter à des œuvres de guerre les sommes consacrées à l'achat des livres de prix. Cette « pensée généreuse », disait le ministre, « créerait des infortunes, alors qu'elle veut en soulager ; la guerre n'a fermé déjà que trop de portes devant ceux ou celles qui vivent de leur labeur ». Les travailleurs du livre s'inquiètent à juste titre de la mesure qui menace leurs intérêts et surtout de la répercussion qu'elle peut avoir dans d'autres villes, puisque déjà plusieurs grandes communes du département de la Seine se disposent à suivre l'exemple donné par la ville de Paris. On ne peut qu'applaudir le Comité central de la Fédération quand il déclare : « Il est infiniment préférable d'épargner les deniers publics et plus digne pour les ouvriers de travailler que d'élever les dépenses de l'État par l'attribution de secours de chômage qu'il est toujours pénible de recevoir. » C'est l'évidence même et l'on ne veut pas douter que, mieux informé, le Conseil municipal donnera satisfaction à des protestataires qui témoignent de sentiments si dignes d'être encouragés.

14 juin 1915.

 

C'est en effet à cette solution que le conseil municipal se rallia et les distributions de prix eurent lieu comme à l'ordinaire dans tous les ordres de l'enseignement et même avec un éclat particulier. La session du Conseil supérieur de l'Instruction publique avait d'ailleurs fourni peu avant à M. Sarraut l'occasion de rendre un solennel hommage à l'effort de l'Université.

 

AU CONSEIL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Le ministre de l'Instruction publique a tenu à honneur d'ouvrir en personne la session du Conseil supérieur. Il a rendu l'hommage qui s'imposait aux nombreux membres de l'enseignement dont les noms remplissent les longues listes du Livre d'or de l'Université. Certes, tout le monde a fait son devoir et l'Université ne prétend pas à une sorte de prix d'excellence, mais l'opinion a été particulièrement frappée des effrayantes hécatombes qui ont ravagé les dernières promotions de jeunes normaliens. La France de demain a perdu son printemps intellectuel. C'est une raison de plus pour ne pas laisser amoindrir notre culture et notre esprit. M. Albert Sarraut a insisté en termes excellents sur la nécessité de développer, de préciser, d'approfondir l'étude de notre langue et de notre littérature classiques. C'est un devoir plus étroit et plus impérieux que jamais, et notre enseignement secondaire, dont les protestations n'avaient pu empêcher un certain relâchement de se produire, sera heureux et fier de l'appel qui est fait à son zèle, à son expérience, a sa bonne volonté. La part du patrimoine national qui lui est confiée est en bonnes mains ; il reste seulement à souhaiter que la même tendance se manifeste dans certaines branches trop lourdement germanisées de l'enseignement supérieur. M. Denis, professeur à la Sorbonne, avouait dans son récent volume sur « la Guerre », qu'il n'avait jamais compris l'admiration dévote souvent témoignée à l'école historique allemande, la plus incapable du monde d'étudier et de juger un fait quelconque en dehors de tout parti pris nationaliste. M. Denis n'est pas le seul à n'avoir pas compris ni partagé cet excès de naïveté. M. Sarraut a de même indiqué en passant la nécessité de songer à deux problèmes de demain. Il faudra trouver le moyen de ne pas faire tort aux jeunes étudiants dont les examens et concours ont été brusquement interrompus par la mobilisation. Pour quelques-uns c'est chose faite, et même très largement. Pour d'autres, au contraire, le préjudice est patent, et en quelque sorte aggravé par les mesures de faveur dont ont bénéficié leurs camarades. Le Conseil aura plus tard à examiner les mesures à prendre pour ne pas entraver la carrière de ceux qui reviendront du front, peu aptes à recommencer certaines préparations ; il faudra concilier la justice qui leur est due avec le juste souci de ne pas abaisser le niveau des professions libérales. Y aura-t-il lieu aussi de remanier une fois de plus les programmes pour les « adapter aux besoins nés de la guerre » ? Si cette refonte est entreprise, qu'elle s'inspire des considérations exprimées par le ministre dans la première partie de son discours : qu'elle parte de cette idée que l'essentiel de l'éducation française est de former des Français, c'est-à-dire des hommes de civilisation générale et d'esprit ouvert, au rebours de la fameuse Kultur, destinée à fabriquer des Allemands, c'est-à-dire des « surhommes » étrangers à tout ce qui élargit le cœur et élève la pensée.

2 juillet 1915.

 

Les discours de prix des grands lycées eurent un écho qui dépassa l'enceinte où ils étaient prononcés.

 

LA JEUNESSE FRANÇAISE NE DOIT PAS OUBLIER

Ce n'est pas le « discours d'usage » que nos collégiens attendent cette année. Cette année scolaire, qui s'est déroulée dans la fièvre de l'invasion, ne peut se terminer sur l'académique impression d'un discours pédagogique. Les jeunes gens qui arrivent maintenant au terme de leurs études et qui vont passer sans transition du lycée à la caserne ont magnifiquement conscience de leur devoir. Ce serait se tromper grossièrement que de leur appliquer le mot célèbre du cardinal de Retz sur Anne d'Autriche : « Brave comme un soldat qui ne connaît pas le danger. » Ils connaissent parfaitement le danger ; on leur lit la longue liste de leurs aînés, de leurs frères, de leurs camarades de l'an dernier qui ont payé un large tribut au minotaure ; les lycées cohabitent souvent d'ailleurs avec des ambulances, et les écoliers voisinent et fraternisent avec les blessés. Ce n'est donc ni par ignorance du péril, ni par entraînement irréfléchi que toute cette belle génération court au drapeau : c'est par une conviction à la fois réfléchie et instinctive du rôle qui lui appartient. Disons plus Ces jeunes gens admirent moins que nous autres, vétérans inutiles, les exploits auxquels ils assistent et ceux qu'ils accomplissent. Ils ne s'en étonnent pas, ils s'en émerveillent à peine, ils les trouvent naturels. Chacun d'entre eux a la tranquille certitude qu'il n'en pouvait être autrement, que chacun en fera tout autant lorsque son tour sera venu, et en effet les héros d'aujourd'hui étaient hier des enfants rieurs, parfois légers, voire insouciants, et ils n'ont pas eu besoin de changer au fond du cœur. Seulement, les forces latentes qui couvaient en eux, forces accumulées par le travail du temps et de la race, ont fait explosion à l'heure voulue, « comme ces fleurs, dit éloquemment M. Liard, qui, après s'être lentement chargées de sève, s'épanouissent, totales, en un instant ».

Les plus hautes autorités universitaires ont tenu à honneur, cette année, de présider les distributions de prix. Le ministre — auquel a manqué plus manifestement que jamais l'incomparable tribune du concours général — a parlé au vieux lycée Louis-le-Grand, glorieuse maison qui était une des grandes fournisseuses de lauréats. Le recteur, M. Liard, s'est réservé la présidence de Condorcet, et leurs deux discours, prononcés hier, se complètent et se rencontrent dans un même sentiment, qu'il est bon de souligner. Tous deux prémunissent la jeunesse, c'est-à-dire la France de demain, contre un de nos défauts nationaux, d'autant plus redoutable qu'il a l'aspect séduisant d'une vertu. Ils nous défendent d'oublier. Certes, la rancune n'est pas dans notre caractère, mais aussi bien ce n'est pas de rancune qu'il s'agit. Nous ne sommes pas de ceux qui cultivent, qui remâchent, qui recuisent indéfiniment les haines même les plus justifiées. Nous ne sommes pas de ceux qui collectionnent dans l'histoire les vieux griefs et qui vengent indéfiniment les millénaires affronts. Nous laissons à d'autres cette conception sauvage de l'enseignement civique qui consiste à agiter sans cesse le spectre des anciennes rivalités de peuples pour perpétuer des querelles sans objet.

Mais il ne faut pas glisser de cette absence de rancunes vaines à l'oubli des leçons du présent. N'ayons pas cette fois l'oubli trop facile. L'excès d'une qualité n'est plus une qualité. Souvenons-nous de la mauvaise foi de l'agression, de la violation des traités les plus solennels, de la monstruosité des méthodes de guerre, du dérèglement d'esprit qui a permis à un peuple d'apparence civilisée une telle débauche de barbarie. Disons-nous bien qu'il ne faut pas juger à notre mesure et avec nos habitudes de large humanité un peuple dont la mentalité a été pétrie et pervertie par un siècle de mégalomanie collective. « Ce serait trahir les victimes que d'oublier leurs supplices », ce serait aussi trahir l'avenir, exposé à revoir de telles atrocités si le souvenir n'en est pas pieusement conservé pour suggérer à l'égard de ceux qui les ont commises une incurable et salutaire défiance. Parler ainsi contre l'oubli, ce n'est pas jeter une semence de mauvais sentiments, un germe de haine inféconde, c'est simplement prémunir la France de demain contre une indolence molle et coupable, qui serait une désertion du Droit. L'oubli est comme la neutralité ; il tournerait à la complicité quand il est question de faits que la vulgaire morale, celle des peuples qui ne se piquent pas d'être « surhumains », ne permet pas d'absoudre

14 juillet 1915.

 

La fête nationale qui fut marquée à Paris par le transfert des cendres de Rouget de Lisle à la chapelle des Invalides eut dans toute la France et chez nos alliés un caractère grave, solennel et réconfortant qui fut partout remarqué.

 

LA FÊTE NATIONALE

C'est une idée simple et grande, digne des circonstances, que l'hommage rendu en ce jour de Fête nationale aux cendres de Rouget de Lisle. C'est bien le genre de revue qui convenait à la Fête nationale, à la veille de l'anniversaire de la première année de guerre. La Marseillaise n'est réellement et pleinement l'hymne national qu'en des temps comme ceux que nous vivons : l'accompagnement du canon tonnant sur la frontière est la seule orchestration qui lui convienne, et les paroles elles-mêmes perdent ce qu'elles ont de suranné quand elles s'élèvent du champ de bataille. La sublime traduction sculpturale de Rude indique magiquement comment doit être compris « le chant de guerre de l'armée du Rhin » ; c'est le cri de la Patrie en danger, et ce cri ne trouve un écho digne de lui que lorsque l'ennemi est aux portes.

Nous comprenons maintenant beaucoup mieux certaines choses dont la paix ne donne pas la clef. La guerre et la menace de l'ennemi ouvrent des horizons. Nous étions portés à taxer de vaines et théâtrales les grandes fêtes patriotiques chères à la Révolution, parce que l'état d'esprit qui leur donnait la vie et la sincérité était trop éloigné du nôtre. La foule qui se presse aujourd'hui sur le passage du cercueil de Rouget de Lisle est, au contraire, de plain-pied avec celles qui acclamaient les volontaires de 92. Elle est à l'unisson des figures frémissantes de l'Arc de Triomphe devant lesquelles a défilé le cortège, et il semble même qu'on aurait dû associer au poète, dans le même hommage, l'artiste qui en a si bien illustré les strophes tragiques.

Il y a bien un peu, il est permis de l'avouer, une nuance de réparation dans les honneurs prodigués aujourd'hui à l'auteur de la Marseillaise. Il n'a pas été beaucoup récompensé de sa géniale inspiration. Il était suspect d'incivisme au moment où son souffle entraînait nos armées, et le maire de Strasbourg, Dietrich, dont le salon gardera la gloire d'avoir été le berceau de l'hymne immortel, a même fini sur l'échafaud. Pour comble d'infortune, les érudits ont accusé Rouget de Lisle de plagiat. C'est la rançon des improvisations de génie ; mais la foule, qui ne juge que par le sentiment, est meilleur juge, en matière de sentiment, que les hypercritiques. Elle a été conquise du premier coup et pour toujours par ces accents jaillis du cœur. Dans une de ces intuitions étincelantes dont il a le secret, Michelet a dit sur la Marseillaise le mot définitif : « Tous reconnurent ce chant, entendu pour la première fois. »

Si les journaux allemands gardent encore, comme il leur plaît parfois de s'en vanter, leurs correspondants parisiens, ils auront aujourd'hui une excellente occasion d'être renseignés sur le moral du pays. Le discours du Président de la République est vraiment dicté par la France. Ceux qui s'efforcent de semer le doute ou l'inquiétude ne récoltent que le dédain tranquille d'une nation sûre d'elle-même. Les jeunes ne songent qu'à l'heure prochaine où ils iront retrouver leurs aînés. Les soldats qui reviennent du front, grâce aux permissions nouvellement inaugurées, sont d'excellents propagateurs de force morale et de foi invincible. Ils donnent à la fois l'exemple de la patience, qui ne fait défaut à personne, et celui de la bonne humeur, qui manque peut-être plus à l'arrière que sur le front, parce que rien ne pèse plus que l'inaction aux heures d'épreuves. A tous ces sentiments la Fête nationale permet de se manifester. Les réjouissances vulgaires n'auraient été du goût de personne, un silence résigné n'eût pas été de saison, une grande cérémonie nationale, d'un caractère grave, recueilli et réconfortant, convenait admirablement...

15 juillet 1916.

 

PENSÉE COMMUNE

Ce n'est pas seulement à Paris, ce n'est pas seulement en France que la Fête nationale a permis à l'unanimité nationale de s'attester une fois de plus. Partout dans le monde s'est affirmée la résolution immuable dont le Président de la République a été aux Invalides le puissant interprète. Partout nos représentants ont affirmé, en pleine communion de cœur avec les Français du dehors, la certitude d'une paix digne des sacrifices consentis et de la grandeur des intérêts moraux qui sont en question. Cette paix, non pas précaire, non pas boiteuse, non pas provisoire et subordonnée au caprice d'une nation de proie, mais fondée sur le respect du droit, sur la religion des traités, sur la justice due aux plus faibles comme aux plus forts, nous la devons à ceux qui ont versé leur sang pour épargner à leurs descendants le retour de pareilles épreuves, nous la devons aussi à nos alliés qui combattent avec nous d'une même âme pour une cause qui n'est pas seulement la nôtre et la leur, mais aussi celle de l'humanité.

Certes, la France, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, sont des puissances pacifiques. Nous l'avons montré, et nous avons eu parfois du mérite â le montrer. Certes, nous aspirons au jour où la pesante armure sera remisée dans les arsenaux. La guerre n'est pas pour nous une « industrie nationale », comme elle l'est depuis près de trois siècles pour la Prusse. Nous avons tout fait, tout essayé — jusqu'à la limite de la dignité — pour conjurer l'épouvantable conflagration qu'une préméditation de fer a imposée au monde désaccoutumé de pareilles horreurs. Nous pouvons tous « ranimer nos souvenirs et interroger nos consciences », les plus scrupuleux n'y trouveront pas un sujet de remords, ni même d'inquiétude, en ce qui touche la responsabilité du conflit. Au contraire — et M. Paul Cambon a eu pleinement raison de le faire remarquer dans son discours à la colonie française de Londres — beaucoup d'entre nous font leur mea culpa d'avoir obéi au-delà de toute raison aux illusions généreuses, mais décevantes, d'un pacifisme à courte vue. Nous ne voulions pas la guerre, et certains allaient jusqu'à refuser de s'y préparer, comme si la prévoyance avait jamais créé le danger.

De cet état d'esprit rien ne subsiste aujourd'hui que la conviction plus vive, chez ceux qui s'étaient laissé abuser, qu'il faut amener le règne de la paix par la victoire complète et que toute autre voie ne conduirait qu'à de nouvelles surprises auxquelles nous serions peut-être moins en situation de résister. Nos ennemis n'ont pas encore compris cette transformation de notre caractère et de nos esprits ; ils comptent toujours, sinon sur notre lassitude, tout au moins sur notre confiance ingénue aux formules hypocrites dont ils nous ont si souvent bernés. Mais leur psychologie est comme toujours en défaut parce qu'elle ne tient jamais compte des faits. Nos alliés nous connaissent mieux, car la sympathie est, quand il s'agit d'un peuple ouvert comme le nôtre, plus perspicace que le préjugé haineux. Les témoignages de fraternité qui nous viennent de Londres, où la « Journée française » a obtenu un succès comme nulle part ailleurs on ne sait en réaliser, nous touchent jusqu'au fond du cœur. Les sympathies populaires qui ont fait de notre Fête nationale une sorte de fête des Alliés à Petrograd comme à Londres ou à Rome, nous en reportons le mérite, non pas seulement à la confraternité d'armes, mais à la confraternité d'idéal qui nous unit...

16 juillet 1915.

 

Malgré toutes les souffrances et les deuils, l'opinion restait confiante, l'Union sacrée était regardée par tous comme la condition essentielle du succès.

 

LE GRAND DEVOIR

Plus la guerre se prolonge, plus la nécessité s'impose de maintenir l'Union sacrée. C'est aujourd'hui le grand devoir, celui qui prime tous les autres, celui sans lequel tous les autres seraient frappés de stérilité. Il ne s'agit nullement pour qui que ce soit de sacrifier ses sentiments, de renoncer à son idéal politique, social ou religieux, il s'agit simplement de subordonner à la nécessité de vaincre l'ennemi toutes les considérations d'un autre ordre. L'Union sacrée s'est faite toute seule en présence de l'ennemi, et M. Léon Bourgeois exposait on ne peut mieux ces jours-ci, dans le Manuel général, ce qu'elle fut et ce qu'elle doit rester. « Elle ne fut ni le résultat d'un calcul, ni l'exécution d'un ordre militaire, ni la réponse à de patriotiques exhortations. Personne n'eut le temps ni de la prêcher ni de la commander. Elle jaillit du cœur de la France à la minute même de la mobilisation générale. Ce fut le plus spontané des phénomènes, parce que c'était l'explosion d'un même et irrésistible sentiment. » Et ce « phénomène spontané », M. Lanson le définit en termes excellents dans un article qui fait suite à celui de M. Léon Bourgeois. C'est, dit-il, « un acte de claire intelligence et de bon sens pratique : par-là les Français affirmaient d'une volonté unanime qu'ils comprenaient la condition essentielle du salut national, qu'ils acceptaient la discipline nécessaire, et qu'aussi longtemps que l'ennemi ne serait pas vaincu il n'y aurait plus pour eux qu'une question, qu'un souci : organiser la victoire. La nécessité est la même en juillet 1915. L'ennemi n'a pu nous vaincre ; mais nous ne l'avons pas abattu encore. Les Français doivent s'attacher à l'Union sacrée du même cœur qu'il y a un an, écraser du même mépris les sourdes insinuations qui cherchent çà et là à réveiller les anciennes haines des partis, et celles qui tâchent de semer la défiance ou l'aigreur entre les alliés. » Le même bon sens populaire, qui a compris, sans qu'on ait même eu besoin de le catéchiser, la nécessité de l'Union sacrée, comprend de même sans hésitation la nécessité de persévérer « jusqu'au bout » dans la même voie. On peut même affirmer que l'opinion serait très sévère à l'égard de ceux qui laisseraient supposer que leur volonté de concorde a une tendance à fléchir. M. Lanson le dit sans ambages : « Peut-être, si cela ne durait pas, ne serait-ce pas sans danger pour les hommes politiques qui prendraient la responsabilité de recommencer le jeu d'avant la guerre, comme pour les institutions qui en donneraient la possibilité. »

Nul ne demande d'ailleurs que le droit de contrôle, de critique utile et discrète, soit sacrifié sur l'autel de la patrie. Mais ce qu'on demande, ce que demandent évidemment des hommes comme M. Léon Bourgeois et M. Lanson, c'est que chacun renonce, non pas à ses idées, mais à la prétention de les imposer coûte que coûte. Ce n'est pas le moment de mettre en jeu de l'amour-propre même honorable et légitime. Chacun doit se dire que si tous les passagers d'un navire en péril de mer entendaient influer sur la direction à suivre, le navire n'en suivrait plus aucune. Le devoir est avant tout de ne pas compliquer la manœuvre, de ne pas troubler le sang-froid de ceux qui ont la responsabilité du salut commun, de ne pas distraire leur attention par des questions faites à bonne intention sans doute, mais non au bon moment. « Ne pas parler à l'homme de barre », lit-on sur les bateaux. C'est un bon principe, même sur la nef métaphorique de l'État.

Nous comprenons, nous sommes tentés d'excuser l'insistance que chacun apporte à proposer une réforme, une amélioration, un progrès. Tout ne va pas pour le mieux, des fautes, des erreurs ou des maladresses ont été commises et pourront l'être encore. Elles ont même été avouées, ce qui est d'un grand exemple. Le désir d'y remédier est naturel et louable. Mais on y remédiera avant tout par l'union, la discipline, le travail silencieux et anonyme. Que chacun de nous fasse son devoir quotidien, à la place qui lui est assignée, dans la sphère où son activité trouve son emploi normal, c'est là ce qui importe avant tout. Sachons donner tout notre effort en résistant au besoin de le faire remarquer. C'est l'état d'âme de la tranchée. Gardons-nous de ces impatiences qui compromettent la victoire à force de la considérer comme due, abstenons-nous de ces critiques chagrines qui affaiblissent la confiance au lieu de fortifier nos éléments de succès. « Ici, disait un chef de corps à un nouveau venu sur le front, nul ne doute ni du courage ni de la bonne volonté de personne. Chacun accomplit son devoir, sans le faire remarquer, et sans faire remarquer les défaillances réelles ou supposées du voisin. Et le résultat total est bon. » C'est exactement la même chose qu'on nous demande à nous, gens de l'arrière, et vraiment c'est nous demander moins qu'à ceux de la ligne de feu.

26 juillet 1915.

 

 

 



[1] Les Débats avaient imprimé « offre », au lieu de « suffit ».

[2] Les Debals avaient imprimé « innommables » au lieu de « innombrables ».

[3] Voici le texte du vœu émis par le comité de la C. G. T. :

« Convaincu qu'une nation, qu'une classe, ne pourront atteindre un degré de culture élevé, un stade de civilisation supérieure, qu'autant que leurs membres se seront débarrassés de la coutume dangereuse de boire de l'alcool.

« Considérant que l'alcool est un obstacle au développement des libertés individuelles et sociales, qu'il est au premier chef un agent de dépression sociale et s'opposant à l'évolution naturelle et normale des forces du progrès.

« Le comité confédéral réclame impérieusement : 1° La suppression de l'alcool de consommation, ce qui aurait pour conséquence de faire disparaître tous les privilèges accordés aux fabricants d'alcool ; 2° L'emploi exclusif de l'alcool pour les besoins industriels. »