La question de
l'alcool. — Les embusqués. — L'état moral au bout d'un an.
NUL n'avait pensé au début que la
guerre pourrait durer si longtemps ; aussi avait-on laissé sommeiller des
questions dont la solution, à mesure que la guerre se prolongeait,
apparaissait plus urgente. Au premier rang de celles-ci se plaçait la
question de l'alcool dont le péril pour les permissionnaires, pour des femmes
de mobilisés, pour les soldats des dépôts était de plus en plus flagrant.
Beaucoup de mesures furent étudiées, proposées ; la plupart n'arrivèrent pas
à être votées malgré l'insistance continue de l'opinion. Nous avons réuni ici
ce qui concerne les principales, pendant ces deux derniers mois de la
première année de guerre. LA CROISADE CONTRE L'ALCOOL
Sur la
nécessité de réagir contre l'alcoolisme, il n'y a plus qu'une seule opinion.
Sur les moyens à employer il y a encore bien des hésitations, mais peu à peu
les grandes lignes de l'effort nécessaire se précisent à la lumière de
l'expérience. D'abord pourquoi ne pas se servir des lois existantes ?
Elles sont incomplètes, insuffisantes, soit, mais elles sont surtout
inopérantes faute d'être appliquées. M. Aristide Briand, garde des sceaux,
par une circulaire adressée aux procureurs généraux, invite les parquets à
rechercher et à poursuivre les infractions à la loi du 23 janvier 1873 sur
l'ivresse. Il indique en même temps qu'il appartient aux tribunaux de
réprimer énergiquement les contraventions qui leur seront déférées. Il
rappelle en particulier que les sanctions prévues n'atteignent pas seulement
les individus trouvés en état d'ivresse, mais aussi les débitants qui donnent
à boire à des gens qui ont déjà manifestement trop bu, ou à des mineurs de
moins de seize ans. Les peines prévues en cas de récidive peuvent aller
jusqu'à la fermeture temporaire de l'établissement. Qui s'en doute ? Tout
cela paraît tombé dans l'oubli. « Il appartient à qui de droit de sortir la
loi de sa torpeur ». Ainsi parle le ministre de la Justice, et il a raison
sur toute la ligne. Nous
avons déjà signalé quelques efforts administratifs dans cette bonne voie.
Certains préfets ont compris leur rôle. Dans les régions les plus atteintes,
en Normandie par exemple, on commence à s'émouvoir sérieusement du danger.
Ces jours derniers la Commission régionale des cinq départements normands
instituée pour étudier le fléau, ses causes et ses remèdes, a proposé un
ensemble de mesures fort bien comprises, qui répondent vraiment aux exigences
de la situation. Un commencement d'exécution s'en est suivi. Le préfet de la
Seine-Inférieure a pris un arrêté interdisant notamment le colportage et la
distribution de boissons alcooliques sur les quais des ports ; celui de
l'Eure insiste auprès des maires pour que procès-verbal soit dressé contre
les ivrognes et pour que la fermeture des débits où ils se seront enivrés
soit proposée d'urgence. Parallèlement le général commandant la troisième
région interdit durant la guerre toute vente d'alcool à consommer ou à
emporter aux militaires, aux familles de mobilisés bénéficiant de
l'allocation, aux femmes et aux mineurs. Rien de mieux. Le
branle est donné, malheureusement c'est au Parlement qu'il est le plus
difficile d'aboutir. Toutefois, même là, quelque chose a été fait : la
suppression de l'absinthe. Et quelque chose va se faire : la limitation du
nombre des débits. Le texte de la loi votée par la Chambre a été accepté tel
quel par la Commission du Sénat ; l'excellent rapport de M. Guérin est
terminé, et la Haute Assemblée peut en finir dès qu'elle le voudra. Certes le
projet n'est ni complet ni radical. Mais il constitue tout de même un
progrès. Sans revenir sur ses dispositions, il nous suffit[1] de rappeler qu'il interdit
l'ouverture de nouveaux débits de spiritueux, et même la réouverture de ceux
qui auraient été fermés durant un an. C'est insuffisant, car nos 482.000
débits ne disparaîtront pas et même ne diminueront pas vite par cette procédure,
mais enfin c'est quelque chose. C'est un cran d'arrêt. Eh outre, les
Syndicats de défense des intérêts généraux du commerce des boissons et les
Ligues antialcooliques reconnues d'utilité publique auront qualité pour
surveiller l'exécution de la loi, et pour en poursuivre les infractions. On a
fait ainsi pour les fraudes viticoles, et le succès a prouvé que l'idée n'est
pas mauvaise. On peut
désirer plus. L'honorable rapporteur ne le cache pas. Ainsi on ne vise que
les débits de boissons alcooliques à consommer sur place, alors que les
débits de boissons à emporter constituent un péril au moins égal et même pire
pour les femmes. De même on ne touche pas à ces innombrables[2] débits annexes que tiennent à
côté de leur commerce normal le fruitier du coin, le charbonnier, le marchand
de tabac. C'est dans tout cela qu'il faut porter la hache. Mais prenons
d'abord ce qu'on nous offre. Un décret de 1901, de M. Jonnart, instituant
pour l'Algérie un régime un peu analogue à celui qui est proposé pour la
France, a réduit d'un tiers le nombre des débits. On peut donc espérer en
France aussi un certain résultat. Le rapport conclut qu'il faut penser non
seulement à l'alcoolisme du cabaret, mais aussi à l'alcoolisme familial, à
celui des bouilleurs de cru. Remercions la Commission sénatoriale de cette
suggestion en attendant que nous puissions féliciter le gouvernement d'avoir
eu le courage d'y déférer. 28 mai 1915. LA CROISADE CONTRE L'ALCOOL
Ces
jours derniers, les représentants des Syndicats patronaux de l'industrie
textile indiquaient aux ministres compétents qu'un des obstacles principaux à
la reprise et à la fécondité du travail était l'alcoolisme. La Chambre de
commerce de Paris vient également d'adopter un vœu en faveur de la
suppression du privilège des bouilleurs de cru, privilège fiscal de moins en
moins excusable en présence des nécessités financières, qui est en outre «
une des causes premières du développement de l'alcoolisme ». Aujourd'hui le
préfet de la Seine, à l'exemple de plusieurs de ses collègues, menace de
provoquer le retrait des allocations pour les femmes de mobilisés convaincues
de fréquentation abusive des débits. Le gouvernement anglais, de son côté,
propose un ensemble de mesures surtout fiscales pour enrayer le fléau. A
quand le tour du nôtre ? C'est la question du jour, et c'est la question que
pose dans la Revue un vigoureux article de M. Jean Finot qui reprend encore
une fois, avec une abondance et une sûreté d'informations impressionnantes,
la campagne contre cette plaie universelle. S'il reste encore des sceptiques,
ils n'ont qu'à lire cet excellent réquisitoire. L'alcoolisme est la base de
tous les dangers qui nous menacent. Il est un des agents de mortalité les
plus impitoyables. Les décès dépassent 2 0/0 dans les départements les plus
alcoolisés, comme le Calvados ou la Seine-Inférieure : l'alcoolique a des
enfants, mais ces enfants meurent comme des mouches et c'est souvent ce
qu'ils ont de mieux à faire. L'alcool est pour moitié dans les cas de
phtisie, de folie, et pour plus de moitié dans les crimes et délits. On est
presque confus d'avoir à signaler toutes ces statistiques dressées par tous
les hygiénistes, aliénistes, criminalistes de tous les pays. Si l'on
passe aux considérations économiques, la conclusion est la même. La vente des
spiritueux atteint un milliard et demi, fourni en majeure partie par la
classe ouvrière et paysanne. Nous osons à peine parler de la perte de travail
due aux journées d'absence, ou simplement à la moindre qualité de la
main-d'œuvre. Tout cela est énorme et pour ainsi dire incalculable. Et au
point de vue militaire, n'est-il pas affligeant de constater les rechutes de
convalescents dès que le zinc leur est accessible, ce qui est cause qu'on est
forcé de consigner en beaucoup d'endroits les soldats, les éclopés, les
convalescents pour éviter les accidents ? A quoi bon insister ? L'heure est
passée de prouver les méfaits de l'alcool ; nul ne les conteste, mais, tout
en admettant le principe de la lutte antialcoolique, on ne se décide pas à
l'entreprendre à fond, parce que trop d'intérêts sont engagés en sens
contraire. Le grand malheur pour la France, c'est d'être un pays producteur
d'alcool sous toutes ses formes. Les pays qui ont pris des mesures
draconiennes sont à cet égard dans une situation moins délicate. Nous avons
en France 1.600.000 viticulteurs, 1.100.000 récoltants de cidre, à peu près
autant de bouilleurs de cru, 50.000 distillateurs professionnels fixes ou
ambulants, 500.000 marchands de vin, plus de 50.000 marchands en gros,
auxquels se rattachent encore des centaines de mille de camionneurs,
tonneliers, etc. On ne peut charger à la baïonnette contre cette armée
fortement organisée, solidement encadrée et profondément terrée dans la
tranchée de son égoïsme. Cependant
la guerre permet d'agir et ordonne d'agir. L'Allemagne nous croyait
« déjà » perdus par l'alcool. Elle s'est trompée dans ses calculs. Mais
son erreur n'était qu'une anticipation. Elle deviendrait une réalité si nous
laissions les événements se dérouler. Dès maintenant, il est possible et il
est urgent d'aviser au plus pressé. L'absinthe a lâché pied, ce qui ne se
serait peut-être jamais vu en temps de paix. C'est un encouragement.
L'autorité militaire peut Interdire la vente de spiritueux aux mobilisés, à
plus forte raison aux blessés. Elle l'a fait parfois, et le général Franchet
d'Esperey en a donné l'exemple excellent. Que ne généralise-t-on son
interdiction ? De même les préfets peuvent et doivent tous imiter ceux de
leurs collègues qui cherchent à sauver de l'alcoolisme les bénéficiaires
d'allocations — accordées certes pour une autre fin. Tout cela est momentané,
mais a l'avantage d'être immédiat et préparatoire aux mesures législatives. Les
mesures législatives sont surtout la réduction du nombre des débits, et la
suppression du privilège des bouilleurs de cru. Si l'on attend la paix, il
sera difficile d'aboutir. Les bouilleurs de cru s'empoisonnent et frustrent
le Trésor de plus de 100 millions. En 1903, on avait touché à cette arche
sainte, et le nombre des bouilleurs avait diminué des trois quarts (de 1.137.000 à
302.000). Mais les
deux Chambres en 1906, à la veille des élections, ont piteusement tourné
casaque. Ce manque d'héroïsme est humain et particulièrement parlementaire.
Il ne faut donc pas compter trop sur une résolution ferme de ce côté, à moins
d'organiser l'utilisation en grand de l'alcool industriel. Autrement dit, il
faut que l'alcool se vende sans qu'on soit forcé pour cela de le boire. Il
faut qu'il se consomme autrement que par la voie stomacale. C'est toute la
question de l'alcool dénaturé. L'Allemagne est arrivée à en tripler la
consommation en vingt ans. Nous le payons actuellement 1 fr. 25 le litre,
alors qu'il vaut 40 centimes en Allemagne. C'est la voie à suivre. La
parfumerie seule userait des quantités formidables d'alcool, si celui qu'elle
emploie n'était pas soumis aux droits. La solution du problème demande du
soin, de la méthode, de la persévérance, mais l'enjeu, qui est l'avenir —
sinon l'existence — de la race française, vaut qu'on fasse un effort. Nous
sommes en train de sauver la France d'aujourd'hui au prix de sacrifices en
comparaison desquels celui que nous demandons pour sauver la France de demain
apparaît bien léger. 1er mai 1915. UNE MESURE DE SALUT PUBLIC
Tout le
monde est d'accord sur la nécessité d'augmenter, — « d'intensifier », comme
on dit aujourd'hui, — le travail et le rendement de nos usines de guerre.
Rien de mieux, et il serait oiseux de rechercher si on n'aurait pas pu
prendre plus tôt toutes les dispositions qui sont prises aujourd'hui. Il vaut
mieux que le branle-bas précède le combat, mais le combat nous a été imposé,
nous n'en avons choisi ni le jour ni l'occasion, il n'est pas étonnant que
les peuples pacifiques soient moins prêts que les militaristes à toutes les
éventualités d'une guerre sans précédent. Mais une chose reste à faire, une
chose sans laquelle nos efforts seront en partie frappés de paralysie. Il
faut que l'énergie nationale ne soit pas entravée par la pernicieuse
influence de l'alcool. « C'est
une obsession », penseront certains sceptiques, qui ne croient au danger de
certaines maladies que lorsque le malade en est mort. C'est une obsession, en
effet, mais une obsession que les faits se chargent de rajeunir chaque matin.
N'est-il pas affligeant et scandaleux de lire chaque jour aux faits divers
les exploits d'ivrognes qui troublent et ensanglantent la voie publique,
alors que vraiment notre police a autre chose à faire que de se colleter avec
eux ? Avant-hier, un ivrogne de vingt ans blessait trois gardiens au
square du Temple ! Si cet énergumène est un réformé, on avouera que son état
de santé, qui lui permet de résister à trois agents français, a dû
s'améliorer beaucoup depuis le conseil de révision. Sa vigueur aurait sur le
front un meilleur emploi. En tout cas, de pareils spectacles sont proprement
une honte dans les circonstances actuelles. Il nous revient, d'autre part, de
sources sûres et concordantes, que beaucoup d'ouvriers non mobilisés ou non
mobilisables refusent de travailler régulièrement parce qu'ils gagnent assez
en un jour pour s'enivrer le lendemain, c'est-à-dire le jour où ils se
reposent. Allons-nous laisser s'établir ce beau régime dans nos usines de
guerre ? Il ne
suffit pas de répondre que les ouvriers des usines de guerre, étant en grande
partie mobilisés, seront tenus en main. D'abord il y a des ouvriers non
militarisés, et en outre un homme peut être présent à l'usine et ne faire
qu'une médiocre besogne. Ce n'est pas de la présence qu'il nous faut, c'est
de la production. L'alcoolique perd une notable partie de sa valeur comme
main-d'œuvre. Même si sa bonne volonté reste entière, — et nous ne doutons
pas qu'en ce moment on puisse compter sur elle, — sa capacité est réduite. Il
faut donc que des mesures préventives sérieuses et efficaces soient
appliquées. Sans aller jusqu'à la prohibition pure et simple de la vente de
l'alcool pendant la durée de la guerre, — à laquelle nous ne pensons pas
qu'on ose recourir, — il faudrait au moins user rigoureusement des moyens
d'action existants. Nous avons déjà indiqué les mesures prises par certains
préfets et par certains commandants de régions militaires pour préserver au
moins les soldats, les mineurs, les femmes bénéficiaires d'allocations. De
telles prescriptions doivent être généralisées, et les ouvriers militarisés
doivent en ce cas être traités sur le même pied que leurs camarades présents
sous les drapeaux. C'est bien le moins, en échange de l'exemption de danger
dont ils bénéficient. De
plus, la loi actuelle sur l'ivresse, qui est considérée comme périmée à force
de n'être pas appliquée, doit être remise en pleine vigueur. Une circulaire
de M. Aristide Briand a déjà appelé sur ce point l'attention des parquets. On
se figure volontiers que les sanctions de cette bonne vieille loi sont
insignifiantes. C'est qu'on le veut bien. Il en est une au moins qui ne
paraîtrait pas dérisoire ni inefficace si on y recourait impitoyablement.
C'est la fermeture de l'établissement où un ivrogne a trouvé la matière
première de son ivresse. Nous ne sommes pas, qu'on veuille bien le comprendre
une fois pour toutes, dans une de ces périodes de relâchement épicurien où le
respect de la loi et le souci de la santé morale et matérielle du pays
paraissent manquer d'actualité. Rien n'est au contraire d'une plus poignante
actualité que de supprimer tout ce qui nous affaiblit, tout ce qui nous met
en état d'infériorité, tout ce qui amoindrit notre résistance physique et
morale. La
nation, dit-on, ne doit plus être qu'une immense armée approvisionnée par un
gigantesque arsenal. Soit, mais il en résulte qu'il est aussi criminel de
laisser l'alcool contaminer l'usine que la caserne puisqu'il est, ici comme
là, une cause identique de déchéance, c'est-à-dire, une égale menace
d'infériorité dans la lutte pour la vie à laquelle nous nous devons tous et
tout entiers, ceux de l'arrière comme ceux du front. 11 juin 1915. CONTRE L'ALCOOL
Le
Sénat a commencé hier la discussion du projet de loi voté par la Chambre
concernant la limitation du nombre des débits. Ce projet est manifestement
insuffisant, et c'est un point sur lequel tout le monde est d'accord, mais ne
vaut-il pas mieux le voter tel quel, à titre d'à-compte, que de le remanier,
le renvoyer au Palais-Bourbon, et aboutir ainsi au néant ? M. Cazeneuve et M.
Jonnart qui ont ouvert le débat, et qui sont particulièrement qualifiés pour
mener campagne contre l'alcoolisme, ont montré l'insignifiance du résultat à
espérer en regard de l'énormité du péril à conjurer, mais ils ont cependant
conclu l'un et l'autre à l'adoption du texte proposé, parce que le désir du
mieux ne doit pas empêcher d'accomplir tout de suite un minimum de progrès. C'est
le bon sens même. Le projet serait désastreux s'il devait dispenser d'un
effort sérieux, mais s'il n'est qu'une mise en train, un commencement
d'action contre l'ennemi intérieur, on peut et on doit même le voter sans
hésitation ni retard. Toutes les armes ne seront pas de trop dans cette
lutte, même celles qui sont à faible portée rendront service : en attendant
l'artillerie lourde, celle qui démolira la formidable tranchée des bouilleurs
de cru et qui fera sauter l'alambic des distillateurs clandestins, il ne nous
est pas permis de dédaigner la grenade à main qui nous est offerte. Si peu
que diminue le nombre des débits, ce sera toujours autant de gagné. Il
diminuera peu, c'est évident, par le simple jeu de l'extinction naturelle,
tel qu'elle est prévue. Les femmes de mobilisés, dont on a encore ramassé
hier quatre d'un seul tas, ivres jusqu'au scandale, trouveront encore où
s'adresser. Mais au moins les pouvoirs publics auront fait un geste de
protestation, geste annonciateur d'une action plus efficace. Ce geste
pourrait, par exemple, encourager le gouvernement, les municipalités et le
parquet à faire leur devoir. Il y a les débits mal famés, les bouges doublement
redoutables qui sont la honte de nos garnisons ; ils tombent sous le coup des
lois existantes. Pourquoi les tolère-t-on ? Et tous ces débits clandestins,
chez l'épicier, chez le marchand de bois, chez le fruitier du coin, qui sont
la tentation permanente des ménagères, sont-ils en règle avec la législation
et les règlements ? Ils prospèrent insolemment, ils encaissent le plus clair
des allocations militaires, on en évalue le chiffre à 100.000 ; quand se
décidera-t-on à porter la hache dans ce maquis d'abus superposés ? M.
Jonnart a insisté sur ce vieux défaut qui nous fait réclamer des lois
nouvelles alors que nous n'appliquons pas celles qui existent. Il a rappelé
les dispositions tutélaires de la loi sur l'ivresse de 1873. Elles sont
lettre morte. Bien rares sont les procès-verbaux dressés pour ivresse
publique ; plus rares encore les procès-verbaux contre les débitants qui ont
servi des clients déjà en état d'ébriété. Les maires, les agents de la police
locale n'osent ni ne veulent rien voir. Les uns ménagent une influence
électorale, les autres une source de menus profits. M. Jonnart voudrait que
tout procès-verbal contre un ivrogne fût accompagné d'un procès-verbal contre
le débitant responsable, et que la fermeture du débit fût de droit au bout
d'un certain nombre de récidives. Une pareille mesure ne serait pas
platonique, surtout si on renforçait le zèle des autorités locales en
confiant aux membres ou aux représentants des Sociétés antialcooliques
reconnues le droit d'intervenir eux-mêmes, comme l'a obtenu sur son terrain
la Société protectrice des animaux. La loi en cours de discussion a du reste
déjà une disposition, l'article 17, conçue dans cet esprit. Il n'est pas
douteux que des mesures pratiques de cette espèce agiraient promptement et
efficacement... 9 juin 1915. Les
pouvoirs publics ont l'air disposés à faire leur devoir. La Sénat va
reprendre demain la discussion de la loi tendant à limiter et à diminuer le
nombre des débits, et l'idée de la voter sans délai ni changement, telle
qu'elle est sortie du Palais-Bourbon, semble devoir triompher. Les
améliorations et amendements seront réservés avec raison pour un autre projet
de loi, de portée plus générale, qui est en instance à la Chambre, et que la
Conférence des présidents des grandes Commissions, réunie hier, propose de
mettre en troisième ligne à l'ordre du jour. Il s'agit d'un projet de loi
déposé par le gouvernement le 11 juillet dernier, en vue de renforcer la loi
de 1873 sur la répression de l'ivresse publique. Ce projet de loi, amalgamé
avec certains amendements, a fait l'objet d'un rapport de M. Delaroue,
récemment distribué, qui en précise très nettement le but : « Prévenir
l'alcoolisme, réprimer l'ivresse publique, et régler la police des
débits... » 24 juin 1915. Le
Sénat a continué la discussion générale de la loi limitant le nombre des
débits de boissons. Une fois de plus tout le monde s'est montré et déclaré
d'accord sur la nécessité d'agir — et d'agir vite — contre l'alcoolisme. M.
Eugène Guérin a rappelé les origines du projet actuellement soumis au Sénat.
C'est tout simplement la transformation en projet de loi d'un décret rendu le
7 janvier dernier pour interdire l'ouverture de nouveaux débits. La légalité
de ce décret pouvant être attaquée, le gouvernement, dès le 14 janvier,
déposa son projet, qui ne comprenait d'ailleurs que le texte de son décret.
C'est la Chambre qui, dans une excellente intention, crut devoir saisir
l'occasion de faire quelque chose de plus. Le texte voté par elle interdit
non seulement l'ouverture de nouveaux établissements, sauf pour ceux qui se
bornent à la vente des boissons hygiéniques, mais prépare en outre une
diminution du nombre des débits existants en interdisant la réouverture de
ceux qui auraient été fermés durant un an... Si peu
qu'on obtienne par la limitation des débits, c'est autant de pris sur
l'ennemi. Il ne faut rien dédaigner. M. Guérin a excellemment soutenu cette
thèse, il a montré que nous nous sommes enrichis depuis un tiers de siècle de
4.500 débits par an, ce qui nous met à la tête de toutes les nations comme
proportion du nombre des débits au chiffre de la population. Nous avons un
débit par 80 habitants ; l'Allemagne n'en a que 1 per 246 habitants. Ce n'est
pas une supériorité qu'elle nous envie. M. Malvy, en quelques mots, a
vigoureusement appuyé les conclusions du rapporteur, et a insisté, au nom du
gouvernement, pour le vote immédiat du projet tel qu'il est. Il a fait
justice en passant de cette théorie chère aux Ponce Pilate parlementaires qui
consiste à prétendre que le nombre des débits n'influe en rien sur la
consommation de l'alcool, comme si la tentation n'était pas en toute matière
une des plus fréquentes raisons de la faute. Il semble, après la séance
d'hier, que tout a été dit et bien dit sur le sujet et que le Sénat aurait pu
passer au vote. Il ne l'a pas fait, et la suite du débat a été renvoyée à la
semaine prochaine. Il faut espérer que, cette fois, la Haute Assemblée, dont
le sentiment ne paraît pas douteux, traduira ce sentiment par un acte. 27 juin 1915. Un de
nos lecteurs nous signale l'activité dévorante que déploient en ce moment les
bouilleurs de cru pour faire leurs provisions d'alcool indemne de droits
avant la suppression éventuelle de leur privilège. « Les immenses alambics
ambulants travaillent nuit et jour, circulent de l'un chez l'autre, sans
trêve ni repos. La récolte de pommes s'annonçant très belle, on fait bouillir
tous les vieux cidres. Les Normands ne seront pas pris au dépourvu, ils
auront du calvados derrière les fagots pour plusieurs années. » Et notre
correspondant déplore avec raison que nul député ne se soit avisé, en
attendant la grande réforme d'ensemble du régime des boissons, de proposer
tout de suite, ne fût-ce qu'à titre provisoire, la suspension du privilège
des bouilleurs de cru au moins pendant la guerre. De toutes les mesures
exceptionnelles prises jusqu'ici pour la durée des hostilités, ce serait
peut-être la seule qui serait avantageuse pour le Trésor en même temps que
pour le pays. Nous ne pouvons que partager l'étonnement et le regret exprimés
avec tant de bon sens par notre « fidèle abonné ». 30 juin 1915. Beaucoup
parlent, quelques-uns agissent. Le général Galliéni, gouverneur de Paris, est
de ces derniers. « Paris sera défendu », disait-il lors de son entrée en
fonctions. Paris aujourd'hui est plus menacé par l'alcool que par les
Allemands, c'est donc contre l'alcool, contre l'autre ennemi, qu'il faut le
défendre. Le gouverneur militaire a pris un arrêté interdisant dans le camp
retranché la vente aux militaires de tous grades des boissons alcooliques. Et
la liste des boissons ainsi prohibées est dressée avec assez de précision et
de rigueur pour qu'aucune confusion intéressée ne puisse se produire. Quant
aux sanctions, elles sont également catégoriques et immédiates : le Conseil
de guerre pour les délinquants militaires, et la consignation à la troupe pour
les débits qui passeraient outre à l'interdiction. Il est permis de croire
que l'arrêté du général Galliéni ne restera pas lettre morte, comme il est
arrivé en partie à des arrêtés analogues pris à Rouen, d'accord avec le
préfet, par le général commandant la région. Par suite d'interventions dont
on devine la nature, ces arrêtés excellents furent en effet à peu près
annihilés par des « dispositions d'application » qui revenaient à ne pas les
appliquer. Ainsi, parmi les « boissons hygiéniques » permises à Rouen
figurèrent les vins de liqueur, les fruits à l'eau-de-vie, et même le
vermouth et le byrrh, qui sont au contraire en bonne et due place sur la
liste des boissons alcooliques interdites dans le camp de Paris. Véritablement
c'est une pitié de voir avec quelle hésitation les pouvoirs publics croient
pouvoir s'engager dans la voie du salut, — car c'est de cela qu'il s'agit, —
et avec quelle docilité ils lâchent pied aux premières récriminations des
intéressés. L'opinion, du moins celle qui compte et qui réfléchit, est
pourtant faite sur la question. Cette semaine encore, l'Académie de Médecine
est revenue à la charge et a voté « à l'unanimité » les conclusions du
rapport déposé par M. Gilbert Ballet. Ces conclusions sont très nettes et
très mesurées en même temps : elles ne demandent pas la prohibition pure et
simple de toute boisson alcoolique, elles se bornent à demander la réduction
du fléau à des bornes relativement inoffensives. Des propositions aussi
modérées, soucieuses de ménager tous les intérêts avouables, ne sauraient
vraiment être combattues en face par personne. Comment se fait-il alors
qu'elles ne soient pas tout de suite transformées en décret pour la durée de
la guerre et en loi pour l'après-guerre ? Dira-t-on
que le grand public, que les masses populaires sont réfractaires à cette
répression d'un vice qui tend à devenir le grand vice national ? D'abord ce
ne serait pas une excuse pour ne rien faire, car on impose au public, quand
l'hygiène l'exige, bien d'autres prescriptions, dont l'urgence n'est
peut-être pas toujours aussi démontrée. Et on n'oserait pas le faire quand il
s'agit de l'épidémie la plus destructive qu'on puisse concevoir ! Mais
l'excuse n'est pas seulement mauvaise, elle constitue une véritable calomnie
à l'égard du pays. Le public, et le public populaire en particulier, demande
qu'on agisse. C'est faire outrage au monde ouvrier que de se le figurer comme
prêt à dresser des barricades pour sauver la caisse de ceux, qui
s'enrichissent de sa misère et qui édifient leur fortune sur les tombes de
leurs clients. Hier encore, la Confédération générale du travail a publié un
manifeste qui « approuve hautement toute campagne menée contre les méfaits
individuels et sociaux causés par l'alcool ». Et les raisons sur lesquelles
s'appuie cette décision sont excellentes et excellemment exprimées. La C. G.
T. va même beaucoup plus loin que l'Académie de Médecine : elle demande la
suppression de tout alcool de consommation et « l'emploi exclusif de l'alcool
pour les besoins industriels »[3]. On est peu fondé après cela
pour se refuser à prendre les mesures moins draconiennes dont se
contenteraient les antialcooliques non intransigeants, qui demandent
seulement le minimum nécessaire au salut du pays. La
responsabilité du gouvernement et du Parlement serait gravement engagée si
tant de volontés concordantes et issues de milieux tout différents
n'obtenaient aucune satisfaction substantielle. La loi sur la limitation des
débits — si insuffisante qu'elle pût être — n'a été acceptée au Sénat qu'avec
remaniement, ce qui l'oblige à revenir devant la Chambre. Certes, la
modification introduite par le Sénat part d'un bon sentiment, mais elle a
l'inconvénient de tout remettre sur le lent métier parlementaire. C'est
pourquoi nous la regrettons, à moins que la Chambre n'accepte sans
désemparer, dans un bon mouvement de courage et de patriotisme, le texte voté
au Luxembourg. Car le tout est d'aboutir. « Faire mieux » est aisé et
souhaitable, mais soyons modestes : commençons par faire quelque chose, et
tout de suite. 18 juillet 1915. Peu
d'hommes, surtout peu d'hommes politiques, ont combattu l'alcoolisme avec
autant de courage, de ténacité et de vigueur que M. Joseph Reinach. Au moment
où la campagne antialcoolique commence à donner des résultats, il est juste
de rendre hommage aux ouvriers de la première heure, qui ont connu bien des
déboires et subi bien des échecs immérités. C'est pourquoi nous sommes
heureux de signaler à l'attention l'excellente petite brochure, vendue au
profit de la Ligue nationale contre l'alcoolisme, qui contient la récente
conférence faite par M. Reinach à la Ligue française de l'Enseignement. On
n'a jamais résumé en termes plus saisissants les méfaits de l'alcoolisme, et
spécialement ses méfaits actuels, ni montré avec plus de bon sens et de
vigueur les mesures à prendre. Ces mesures sont d'ailleurs celles que le
général Galliéni vient d'adopter pour le camp retranché de Paris, et elles
sont tellement justifiées, leur nécessité est tellement évidente que l'Union
syndicale des restaurateurs et limonadiers proteste de son loyal désir de s'y
conformer scrupuleusement, — sentiment qui lui fait du reste grand honneur et
dont les antialcooliques seront les premiers à la complimenter. Il faut
prendre les hommes comme ils sont et ne pas tenter même les braves gens. Comme
disait un soldat russe, à qui on demandait son avis sur la suppression de la
vodka : « Si tu as un quart de rouble dans ta poche et que tu voies ouverte
la porte d'un débit, impossible pour toi de ne pas y entrer. » Et il se
félicitait d'être exempt désormais de la tentation. Les nôtres ne sont pas
plus inaccessibles à la séduction que leurs camarades russes : qu'on leur
rende le même service. Quant aux débitants qui contreviendraient à
l'interdiction, leurs confrères seront les premiers à ne pas les plaindre
s'ils sont frappés de sanctions. Evidemment, on ne peut leur appliquer la
sanction spirituelle que vient de prononcer un de nos tribunaux de l'Alsace
française, qui a envoyé dans un camp de concentration un débitant pour
avoir enfreint deux fois les arrêtés antialcooliques du front. C'est un
mauvais Français ; on l'envoie avec les Allemands. Ici on se contentera de
consigner son débit à la troupe, ou de le fermer par application de la loi
sur l'ivresse publique ; — mais qu'il sache bien et qu'on le lui dise, qu'il
est aussi un « mauvais Français ». 21 juillet 1915. CONTRE L'ALCOOL
Le projet de loi Malvy
Il faut
d'abord courir au plus pressé. En attendant le projet général réformant toute
notre législation de l'alcool, dont le dépôt prochain est annoncé, le
gouvernement a eu raison de penser qu'il fallait tout de suite s'occuper du
régime qu'exige l'état de guerre. C'est l'objet auquel répond le texte soumis
hier à la Chambre. On ne peut laisser un moment de plus l'intérêt de la
défense nationale compromis par les méfaits de l'alcoolisme. Il ne suffit pas
de mettre les soldats proprement dits à l'abri de la contamination alcoolique
au moyen d'arrêtés émanant de l'autorité militaire comme ceux du général
Galliéni pour le camp de Paris, car, dans une guerre qui met en œuvre toutes
les ressources matérielles et morales des nations belligérantes, la
population civile a aussi son rôle à jouer et son devoir à remplir. C'est
pourquoi les autorités administratives ont pris en certains endroits des
arrêtés analogues à ceux des généraux commandants de région, destinés à en
compléter l'effet. Mais toute cette réglementation improvisée a le double
inconvénient d'être d'une part incohérente, hésitante, parfois
contradictoire, et d'autre part d'être d'une légalité contestable ou en tout
cas contestée. Un arrêt tout nouveau de la Cour de cassation vient, il est
vrai, de proclamer la validité des arrêtés préfectoraux en cette matière, au
moins dans certains cas, mais cette jurisprudence est encore incomplètement
acquise, elle s'applique à des circonstances qui peuvent ne pas se rencontrer
toujours, et le gouvernement a raison de réclamer du Parlement « une
arme dont la valeur légale ne puisse être discutée ». Le
projet de M. Malvy a la double qualité d'être à la fois restreint et précis.
Il est restreint en ce sens qu'il ne vise que « la durée des hostilités », il
est précis en ce sens qu'il ne laisse guère d'échappatoires à la fraude. Voyons,
en effet, quel sera le fonctionnement du régime prévu. Les préfets pourront «
réglementer, limiter ou même interdire la vente et la
consommation de l'alcool et de toutes les boissons alcooliques autres que le
vin, la bière, le cidre, le poiré et l'hydromel non additionnés d'alcool.
» Cette rédaction est excellente, car au lieu de s'évertuer à donner une
liste de boissons interdites, liste qui prêtera toujours à des abus, elle
donne la liste limitative des seules boissons alcooliques autorisées. Et ces
boissons alcooliques elles-mêmes, vin, bière et cidre, ne pourront pas être
artificiellement alcoolisées. Ainsi se trouve d'avance déjouée la manœuvre
qui consisterait à vendre sous le nom de malaga, de madère, de porto et
autres vins de haut degré, des apéritifs tout aussi nocifs que ceux
d'aujourd'hui. On pourra évidemment vendre des vins de liqueurs, mais
naturels et non renforcés, c'est-à-dire qu'ils seront nécessairement chers et
rarement dangereux. Le service des fraudes aura à dépister, le cas échéant,
les vins de ce genre qui seraient additionnés d'alcool : c'est une tâche qui
ne dépasse pas les moyens de la science. La
seconde raison qui simplifiera l'application du système, c'est qu'il n'est
plus question de prohibitions spéciales aux militaires et ne concernant pas
les civils. Il n'y aura pas deux poids et deux mesures, combinaison bâtarde
qui rend illusoire et inefficace toute surveillance. Tout le monde étant au
même régime, il n'y aura ni à épiloguer, ni à chicaner. Et du même coup la
question des ouvriers non mobilisés, des femmes, des mineurs, se trouve
réglée. La consommation clandestine hors des débits, sous le couvert
d'intermédiaires civils sera enrayée. L'épicier, le charbonnier, le buraliste
ne seront plus autant d'empoisonneurs embusqués à tous les coins. On n'aura
plus le spectacle d'enfants charriant des litres d'eau-de-vie à l'usage de
blessés ou de convalescents, alcoolisés à domicile par des « hôtes »
complaisants, mais non désintéressés. Il n'y aura plus à menacer de retraits
d'allocations, — rares, illusoires et d'ailleurs parfois inhumains, — les
femmes qui boivent leur allocation et laissent leurs enfants à l'abandon. La
plupart se ressaisiront, ce qui vaudra mieux pour elles, pour leurs petits,
pour leurs maris et pour le pays. Reste
la question des sanctions. La seule, la vraie, c'est la fermeture du débit.
L'autorité judiciaire pourra la prononcer à titre temporaire, comme peine
accessoire, dès la première infraction, et devra la prononcer en cas de
récidive. En ce cas, la fermeture pourra se prolonger jusqu'à la fin des
hostilités. Et cette fermeture sera en tout cas « exécutoire par provision,
nonobstant appel ou opposition ». Peut-être ici souhaiterait-on un peu plus
de rigueur et de décision : la fermeture temporaire, à la première
contravention, et la fermeture définitive — jusqu'à la fin de la guerre — en
cas de récidive, devraient être obligatoires, si l'on veut écarter d'avance
toutes les interventions qui chercheront à énerver dans le détail une loi
ferme dans son principe. Nous
n'avons pas parlé du dernier point, ou plutôt du premier. Quelles sont les
parties du territoire où les arrêtés des préfets pourront s'exercer ? Le
texte de la loi les laisse à leur appréciation, mais l'exposé des motifs les
indique : les abords des locaux militaires, des usines de guerre, et des
centres de travail « où se manipule tout ce qui est nécessaire à la vie
matérielle et économique du pays ». Autrement dit, il faut soustraire à
l'influence délétère de -l'alcool tout le pays qui combat ou qui travaille.
La définition permet de tailler largement, l'intérêt public exige qu'on
interprète cette définition non moins largement. Mais avant de songer à
l'application de cette loi de salut public, demandons d'abord au Parlement de
la voter sans perdre un temps dont chaque minute cause des ravages
irréparables. Le gouvernement a compris son devoir ; il ne reste aux Chambres
qu'à faire le leur. 22 juillet 1915. La
prolongation de la guerre rendait également le public plus susceptible à
l'égard de ceux qu'on appelait les « embusqués ». Pour en finir la Chambre
aborda la discussion d'une proposition de loi déposée par M. Dalbiez et qui
cherchait à mettre un terme à cet abus. La Chambre éprouvait d'autant plus le
besoin de faire acte de bonne volonté en cette matière que l'opinion rendait
responsables de beaucoup d'abus les députés eux-mêmes. LES EMBUSQUEURS
Le Cri
de Paris risque ce néologisme, dont le besoin actuel n'est que trop
évident. Car enfin, fait remarquer notre confrère, il n'y aurait pas
d'embusqués, ou en tout cas il y en aurait infiniment moins, sans les
recommandations toutes-puissantes de tels ou tels personnages. On est bien
rarement embusqué malgré soi, ou même d'office : l'embusqué naît de
l'embusqueur. C'est pourquoi M. Clemenceau, qui mène avec tant de zèle la
campagne contre les uns, ferait peut-être œuvre utile en s'occupant un peu
des autres. Les autres, il n'aurait pas loin à les chercher. Il lui suffirait
de faire ce qu'a fait un rédacteur du Cri de Paris. Il s'est posté, — nous
allions dire embusqué, — à la porte du ministère de la Guerre, un beau matin,
et il a vu défiler sous ses yeux, de neuf heures à midi, quarante-deux
sénateurs ou députés. Qu'allaient-ils demander au ministre, à son cabinet et
à ses bureaux ? Dira-t-on qu'ils allaient se livrer à des démarches d'intérêt
général, qu'ils avaient à faire part de secrets concernant la défense
nationale ? M. Clemenceau, qui a été ministre, ne le croirait pas. Ces
honorables allaient — neuf fois sur dix, pour mettre les choses au mieux —
demander une faveur, c'est-à-dire préparer une embuscade pour un fils, neveu,
frère ou allié d'un électeur influent. Mais tous les députés n'assiègent pas
l'antichambre ministérielle ! En effet, beaucoup se contentent d'écrire,
à preuve qu'il y a au ministère trente-six secrétaires uniquement employés à
leur répondre. Ces employés appartiennent d'ailleurs au service auxiliaire,
et ils pourraient être utilisés plus utilement ailleurs, où leur travail
normal est exécuté par des embusqués. Comme les mêmes influences s'exercent
auprès des préfets, généraux, chefs de dépôts, majors et autres dignitaires
de tout ordre susceptibles « d'embusquer » de par leur fonction, on
comprend que les circulaires ne rendent pas tout ce que M. Clemenceau en
attend. Qu'il braque un peu sa lanterne de ce côté, autour de lui. 17 avril 1915. La loi
Dalbiez vint en discussion au commencement de juin. CHACUN À SA PLACE
La
Chambre a commencé hier la discussion de la proposition Dalbiez « tendant à
assurer la juste répartition et une meilleure utilisation des hommes
mobilisés ou mobilisables ». Ce titre officiel un peu long désigne en réalité
une nouvelle tentative de « chasse aux embusqués ». C'est pourquoi la
question intéresse le public, qui est peut-être un peu trop porté à voir
partout des embusqués, mais qui en a tout de même sous les yeux un certain
nombre qui ne sont pas imaginaires. Pour le populaire, tout homme qui n'est
pas au feu est un embusqué. Cette définition simpliste répond à l'idée
instinctive que l'égalité devant la loi militaire, c'est l'égalité devant le
danger. Mais le danger n'est ni le seul ni le plus sûr critérium du devoir
patriotique. En réalité, ce qu'il faut demander et exiger de chacun, c'est le
maximum d'utilisation en vue de la défense nationale. Il faut que, dans cet
immense camp assiégé que représente la France aujourd'hui, chacun soit à la
place où il rendra le plus grand service. Cette place est au feu pour les
uns, dans les usines de guerre ou dans certains services publics pour les
autres. Le seul principe à observer, c'est que nul ne soit retiré de la ligne
du feu pour une raison de convenance personnelle : seul le salut public doit
déterminer la place et le rôle de chacun. L'embusqué, c'est celui qui n'est
pas à la place où l'appellent ses aptitudes et qui s'est arrangé pour se
faire mettre à une autre où le sentiment de la conversation individuelle
trouve avantage. Cet
embusqué, ainsi défini et précisé, il existe assurément. Il existe hors de
l'armée, et il existe à l'intérieur de l'armée. Il s'est glissé dans les
usines des métallurgistes improvisés, dont la vocation et la compétence n'ont
d'autre fondement que le désir d'éviter la tranchée ; on a vu également se
multiplier les conducteurs d'automobiles au-delà de tous les besoins
présents, passés et futurs ; on constate enfin dans les dépôts la permanence
invincible de gaillards fort bien en point qui font des besognes dont le plus
gringalet des auxiliaires s'acquitterait sans inconvénient pour la défense
nationale. Mais est-il besoin d'une loi nouvelle pour mettre fin à ces abus ?
M. Joseph Thierry, avec beaucoup de bon sens et d'esprit pratique, a montré
que la chasse aux embusqués véritables était une affaire de vigilance
quotidienne, que les mesures déjà prises jusqu'ici avaient donné des
résultats dont l'auteur et le rapporteur de la proposition étaient les
premiers à se féliciter, que rien n'empêchait le gouvernement de continuer
dans cette voie en usant de toutes les indications que la Commission pourrait
lui suggérer, tandis qu'un nouveau texte législatif, ajouté à tant d'autres,
ne servirait pas à grand'chose et serait plutôt une manifestation qu'un acte,
à l'heure où tout le monde réclame des actes et non des paroles. M. Thierry a
fait impression sur la Chambre. Le débat a été renvoyé à jeudi, pour laisser
au gouvernement et à la Commission le temps d'associer plus étroitement leurs
efforts en vue d'un but poursuivi en commun et avec une égale bonne foi. « C'est
l'enterrement de la proposition », s'est écrié le général Pédoya. Il ne
s'agit ici ni d'enterrer une proposition ni de s'en faire gloire. Ces petites
préoccupations parlementaires sont hors de saison. Il s'agit d'arriver à un
résultat positif, et le reste ne saurait entrer en ligne de compte. Du reste,
qu'elle soit votée ou qu'elle ne le soit pas, le dépôt de la proposition
Dalbiez, le travail dont elle a été l'objet de la part de la Commission et le
débat dont elle a été l'occasion, n'auront pas été inutiles. L'attention a
été appelée sur un point où il y avait manifestement quelque chose à faire,
des décisions ont été prises qui n'ont pas été stériles, des relâchements ont
été signalés, d'autres pourront l'être encore et tout le monde est d'accord
pour demander et espérer que les sanctions requises seront appliquées sans
faiblesse ni intermittence. Ajouterons-nous que les influences
parlementaires, qui ne sont pas étrangères à l'extension de l'industrie des
embusqués, auront peut-être un peu plus de pudeur à s'exercer après la
répudiation solennelle de cette vilaine pratique par tous les partis ?
Ce serait déjà beaucoup. 6 juin 1915. La
discussion de la proposition Dalbiez a permis au ministre de la Guerre de
faire entendre à la Chambre et au pays un certain nombre de vérités sur
lesquelles l'accord ne pouvait manquer de s'établir. C'est déjà un grand
point de savoir sur quoi porte un débat parlementaire. M. Léon Bérard, avec
la séduisante clarté d'esprit et de parole qui lui permet d'aller au fond des
choses en peu de mots, avait d'abord ramené la question à ses termes
essentiels : mettre chacun à la place où il peut rendre les plus utiles
services, déloger sans faiblesse ceux qui s'insinuent frauduleusement où ils
n'ont que faire, mais ne pas croire que tout ce qui n'est pas au front est
embusqué, et ne pas jeter un discrédit injuste sur une foule de postes qui
sont de première nécessité, encore qu'ils n'exposent pas ceux qui les
occupent au feu de l'ennemi. L'égalité devant l'impôt du sang n'est pas
l'égalité de danger, mais l'égalité de sacrifice. Chacun doit accepter et
remplir en toute conscience la tâche que lui assignent son âge, son état
physique, ses aptitudes reconnues. Cette tâche peut être plus ou moins
dangereuse comme elle peut être plus ou moins brillante, mais c'est à
l'intérêt public d'en décider, et à chacun de nous d'obéir aux décisions
inspirées par cette seule et unique considération. A la
question ainsi posée, M. Millerand a apporté sa réponse, et cette réponse a
été d'une franchise et d'une précision parfaites. Le ministre de la guerre a
démontré avec pièces à l'appui que tout ce qui est bon et pratique dans la
proposition Dalbiez se trouve déjà dans les circulaires ministérielles
antérieures à cette proposition, et que tout ce qui s'y trouve en plus paraît
de nature à compromettre le bon fonctionnement de nos administrations
publiques et de nos usines de guerre. Cette démonstration a désarmé peu à peu
le parti pris de certains bancs de la Chambre, bien que M. Millerand n'ait
cherché ni à escamoter les difficultés de la situation ni à dissimuler les
hésitations du début. Il a prononcé, à ce propos, une phrase d'homme d'État,
une phrase qui résume toute la politique des hommes d'action : « En tout
temps, mais en temps de guerre surtout, il faut subordonner le secondaire au
principal. » C'est ce que sont parfois tentés d'oublier les théoriciens, les
ergoteurs, les tacticiens de couloirs qui cherchent la petite bête alors
qu'il s'agit de chasser la grosse. Certes, l'abus peut se glisser partout.
Quand le ministre de la Guerre, pour remettre en marche nos usines dépeuplées
et désorganisées par la mobilisation, a autorisé les industriels, dont le
concours lui était indispensable, à réclamer leur personnel déjà sous les
drapeaux, il y a eu des abus de confiance : des chefs d'orchestre et des
clercs de notaire ont été improvisés ouvriers métallurgistes par des
complaisances ou des complicités déplorables. Mais mieux valait encore
risquer cet inconvénient que de se résigner à manquer de munitions. Depuis
lors, les abus ont été redressés, on continuera à les détruire, et la
collaboration du Parlement y contribue utilement. Et, en attendant, les usines
ont fonctionné et nous avons été sauvés. N'est-ce
pas le but qu'il fallait atteindre avant tout ? Certes, les nouvelles mesures
qui vont être prises seront plus efficaces encore que les précédentes, et
leur application pourra être contrôlée plus énergiquement, ce dont tout le
monde se félicite, mais si un temps précieux avait été perdu à poursuivre la
perfection dès le premier jour, rien n'aurait été fait à l'heure où il n'y
avait pas une minute à perdre, et le contrôle du Parlement n'aurait à
s'exercer aujourd'hui que sur des ruines. Nos ennemis y comptaient un peu.
Ils nous croyaient — et s'évertuent encore à nous croire — incapables d'un
effort prolongé et méthodique ; leurs journaux nous représentent le plus
qu'ils peuvent comme une nation d'embusqués et de « tire-au-flanc » ; des
débats comme celui d'hier sont outre-Rhin perfidement dénaturés dans leur
sens et dans leur ton pour donner l'impression d'une France divisée sur
l'étendue et la nature de l'effort à accomplir. Mais tout cela tombera dans
le vide, parce que la France tout entière, y compris ceux qui la
représentent, est unanime dans la confiance, dans la volonté de vaincre et
dans la virile résolution de faire tout le nécessaire pour y arriver... 12 juin 1915. Cette
discussion, malgré son apparence purement technique, couvrait certaines
préoccupations politiques. AU PALAIS-BOURBON
Nous ne
croyons pas que certaines intrigues de couloirs aient aucune chance
d'aboutir, mais nous ne voyons pas d'utilité à en nier l'existence. C'est au
contraire le grand jour qui est mortel pour les combinaisons malsaines, car
le pays, qui fait son devoir, ne pardonnerait jamais à ceux qui, dans une
crise où il s'agit de notre existence nationale, songeraient à faire tout
autre chose. Quant aux étrangers, ils savent à quoi s'en tenir sur ce qui se
passe au sein de telle ou telle Commission, et le Journal de Genève a publié
un remarquable article qui lève le voile beaucoup plus franchement qu'il ne
nous serait permis de le faire. Notre confrère, parfaitement informé, ne
ménage pas sa sévérité aux mouches du coche parlementaire ; nous n'irions pas
aussi loin que lui, nous nous refusons à penser qu'il y ait des hommes
politiques au cœur assez bas placé pour ne pas s'élever au-dessus de la
question de portefeuilles, et nous sommes sûrs, en tout cas, que cet état
d'esprit ne trouvera pas d'écho si jamais il ose se manifester. Le
succès remporté hier par le président du Conseil en est la meilleure preuve.
Certes, M. Viviani en doit une partie à un talent de parole que rehaussait
encore la médiocrité de l'agresseur (M. Accambray), mais il ne s'agit pas en ce
moment de joutes académiques, et le plus grand mérite du président du Conseil
est encore d'avoir parlé en chef de gouvernement. Le gouvernement a pu faire
des fautes, et M. Viviani, non plus que M. Millerand, n'ont pas la présomption
de les avoir toutes évitées ; mais ceux qui les leur reprochent sont-ils sûrs
de leur infaillibilité ? Et s'ils en sont sûrs, c'est une assurance qui leur
est personnelle et que nul n'est forcé ni peut-être tenté de partager. Le
Parlement se plaît à croire que sa présence, son contrôle, sa collaboration,
sont une force pour le gouvernement. M. Viviani n'a pas dit le contraire ; il
a même rendu au concours des Chambres et de leurs Commissions un hommage
qu'on ne taxera pas d'insuffisant. Loin de chercher à se dérober au contrôle
des représentants du pays, M. Viviani a répété une fois de plus que la
session ne serait pas close par lui à la date ordinaire, et que le Parlement
resterait libre de prendre sur ce point telle décision qui lui agréerait. Le
gouvernement n'a pas le droit de renoncer à ses prérogatives
constitutionnelles incontestées, mais il se déclare résolu à n'en pas user. La
Chambre a été satisfaite des explications du gouvernement, puisqu'elle a voté
sans opposition les crédits du sous-secrétariat de la guerre, qui étaient le
prétexte de cette petite passe d'armes. Le public les approuvera également,
sans être peut-être aussi enthousiaste de la prolongation indéfinie de la
session. Même ceux qui ont toujours défendu le régime parlementaire et qui
estiment que son fonctionnement n'est pas incompatible avec l'état de guerre,
sont tentés de trouver peu justifiée une prolongation anormale de la session
ordinaire. Ce n'est pas porter atteinte aux droits des Chambres que de
trouver suffisant qu'elles les exercent dans les conditions normales. Est-il
bien nécessaire, bien indiqué, que la session dépasse cette année son terme
réglementaire ? Est-il absolument souhaitable que des débats comme celui
d'hier se renouvellent ? Toutes les paroles ne sont pas pesées et tous les
orateurs ne sont pas capables de les peser. Il semble bien que les retouches
faites à la sténographie tendent à prendre de l'extension, — et nous n'avons
garde de nous en plaindre, — mais est-il bien indispensable qu'on tienne à la
tribune des propos qu'il vaut mieux que la France n'entende pas ? C'est à
la Chambre d'en juger elle-même, et nous ne lui faisons pas l'injure de
supposer qu'elle restera insensible à la voix du bon sens et du patriotisme.
Elle a applaudi à l'unanimité l'appel de M. Viviani à l'union, à la
confiance, à la persévérance. La France « ira jusqu'au bout », parce que
chacun saura tenir au poste qui est le sien. Ceux du front ont leur tâche
héroïque et grandiose, dont ils s'acquittent sans défaillance ; ceux de
l'arrière ont un rôle plus modeste, qui est de faire confiance à ceux du
front. Le pays tout entier pratique ce devoir : que la Chambre ne donne pas
aux adversaires du régime démocratique et parlementaire un spectacle qui
puisse le déconsidérer ; qu'elle ne donne pas surtout à l'ennemi une occasion
d'escompter le retour de nos discordes passées ! 26 juin 1915. Finalement
la loi fut votée à la Chambre après avoir été sérieusement remaniée. LA LOI DALBIEZ
Le
texte transactionnel de la loi Dalbiez a été voté par la Chambre à
l'unanimité. Cette unanimité prouve que les principaux défauts de la
proposition primitive ont été corrigés par la collaboration du ministre de la
Guerre et de la Commission de l'armée. Il n'y a donc pas à revenir
rétrospectivement sur ce long débat. Du reste M. Millerand a précisé le sens
des dispositions sur lesquelles le public pourrait se méprendre. Il ne faut
pas croire, par exemple, que tous les ouvriers vont être de droit renvoyés dans
les usines et qu'il leur suffit de s'inscrire sur les registres ouverts dans
les dépôts pour être rappelés. Il ne faut pas croire non plus qu'ils vont
reprendre automatiquement leur place dans les usines où ils étaient occupés.
Ils ne seront rappelés que si l'on a besoin d'eux, et ils seront dirigés sur
les usines où l'on aura besoin d'eux, qui ne seront pas nécessairement celles
où ils travaillaient avant la guerre. Ce ne sont pas les convenances
personnelles qu'il s'agit de satisfaire, mais uniquement l'intérêt général.
Les commissions mixtes d'ouvriers et de patrons désigneront dans chaque
région les hommes qu'il conviendra de faire revenir et les hommes inutiles
qu'il y aura lieu de renvoyer dans le rang. On peut espérer que, de cette
façon, les abus qui ont été signalés ne pourront ni se maintenir, ni se
renouveler, d'autant plus que les embusqués — et avec eux les embusqueurs de
toute espèce — seront passibles du Conseil de guerre. Enfin, les circulaires
ministérielles concernant le départ pour le front de tous les soldats on
gradés aptes à faire campagne, qui ont été maintenus dans les dépôts, sont
confirmées et renforcées, par une prescription formelle n'admettant aucune
exception. Si la loi, ainsi réduite à ses éléments fondamentaux, est appliquée
dans son esprit comme dans sa lettre, elle aura ses avantages sans les
inconvénients qu'elle présentait d'abord. Il reste à obtenir l'approbation du
Sénat, mais elle est plus que probable, après le vote unanime de la Chambre. 28 juin 1915. M.
Millerand, ministre de la Guerre, avait été très vivement attaqué. Il saisit
l'occasion d'un vote de douzièmes provisoires pour s'expliquer au Sénat sur
les reproches qu'on lui adressait plus ou moins ouvertement. AU SÉNAT
Le
Sénat a voté hier à l'unanimité les trois douzièmes provisoires correspondant
au prochain trimestre. Il ne pouvait pas y avoir de débat sur le fond de la
question, mais le gouvernement a profité de l'occasion pour insister sur la
collaboration sincère et loyale qui doit exister entre le Parlement et le
ministère dans une crise comme celle que nous traversons. M. Viviani a
développé cette idée, qui lui est chère, avec sa netteté habituelle. Il s'est
félicité des améliorations qui ont pu être réalisées dans certains services,
des remèdes qui ont pu être apportés à certaines défectuosités, grâce aux
travaux des grandes Commissions. La confiance qui doit régner, entre le
pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, c'est-à-dire entre l'autorité qui
agit et celle qui contrôle, doit reposer, non sur un optimisme béat et
aveugle, mais sur un examen réfléchi du travail accompli et des résultats
obtenus. Cette confiance, faite d'union et de dévouement absolu à la même
tâche sacrée, le public ne l'a pas marchandée à ceux qui dirigent l'effort
national. Les anciennes divisions ont spontanément disparu devant le grand
devoir commun ; le pays n'a même pas l'idée qu'elles pourraient survivre chez
ceux qui le représentent. Et sa surprise tournerait vite à l'irritation s'il
avait jamais à constater le contraire. M.
Millerand a cru devoir ajouter quelques explications techniques aux
déclarations du président du Conseil. Bien qu'il ne fût ni interpellé, ni
même questionné, il a jugé utile de répondre à certaines critiques qui, pour
n'avoir pas été formulées à la tribune, n'en ont pas moins trouvé plus ou
moins d'écho dans les couloirs. Le ministre de la Guerre n'a pas prétendu que
son administration, placée en face d'une œuvre sans précédent, dont une
partie devait être improvisée, n'a commis aucune erreur ni laissé apparaître
aucun point faible. Certes, nous serions tous heureux de n'avoir à décerner
que des éloges, mais le rôle utile, c'est de signaler ce qui cloche et de le
corriger. M. Millerand a montré qu'il n'avait pas hésité à s'acquitter de ce
devoir, et que toutes les branches de son administration avaient profité des
critiques justes dont elles ont été parfois l'objet. Il a fallu sextupler la
production des obus de l'artillerie de campagne et, pour y arriver, une
véritable « mobilisation industrielle » a dû suivre et compléter la
mobilisation militaire. Il a fallu créer une artillerie lourde. La production
de ce matériel, si l'on désigne par 100 la production initiale, a monté à 800
à la date du 1er mai. La fabrication des munitions, entravée au début par la
question des explosifs, a pris le même essor. Les difficultés sont résolues
aujourd'hui. Le service sanitaire a de même utilisé de mieux en mieux le
personnel d'élite qui était à sa disposition. De grands praticiens se sont
trouvés tout d'abord occuper des fonctions subalternes où leur maîtrise
restait insuffisamment employée, parce qu'ils n'avaient pas suivi, en temps
de paix, les périodes d'instruction acceptées par d'autres. Toutes ces
erreurs fatales de mise en train ont été peu à peu réparées, elles continuent
de l'être, et on peut espérer qu'il ne s'en commettra plus de nouvelles. Les
insuffisances de commandement ont également fait l'objet de sanctions
appropriées : dans les directions des ministères, huit mutations ont été
opérées sur douze postes supérieurs ; dans la zone de l'intérieur, 138
officiers généraux, 400 officiers supérieurs, 8 officiers supérieurs des
services ont été rendus à la vie civile. Tout cela suppose une volonté
inflexible de tout subordonner à la victoire finale. M.
Millerand ne demande pas, au surplus, qu'on couvre de fleurs tout ce qui a
été fait chez nous, mais il n'a pas tort de demander qu'on ne pousse pas le
souci du mieux jusqu'au dénigrement pessimiste de ce qui est. Il éprouve le
besoin, en ce qui le concerne, de se sentir soutenu et réconforté par la
confiance entière du Parlement. Cette confiance n'est pas seulement une force
pour lui, c'est une force pour le pays. Il faut que nulle arrière-pensée,
nulle réserve dans le concours de toutes les bonnes volontés, ne puisse se
laisser deviner. Cette conclusion du discours de M. Millerand dépasse un peu
l'enceinte du Luxembourg ; elle répond au sentiment du pays, qui ne
s'intéresse pas présentement aux menus incidents qui agitent parfois la
surface du monde politique et dont les ennemis du parlementarisme seraient
seuls tentés d'exagérer l'importance. 1er juillet 1915. D'autre
part, il avait créé pour donner satisfaction à certaines critiques justifiées
concernant particulièrement le service de santé, deux nouveaux
sous-secrétaires d'État à la Guerre, préposés l'un à l'Intendance, M. Joseph
Thierry, l'autre, au service de santé, M. Justin Godart. Il avait même été
question de créer un ministère de la santé publique. POUR LA SANTÉ PUBLIQUE
Une
proposition de loi a été déposée pour créer un ministre de la santé publique.
En dehors des parlementaires qui se croient des chances de décrocher le
nouveau portefeuille, l'idée ne semble pas appelée à un grand écho. Nous
n'avons nul besoin d'un ministre de plus, et s'il y a des mesures à prendre
pour protéger la santé publique, nous pensons qu'elles seront prises sans
qu'il soit besoin pour cela de mobiliser une Excellence. Parmi celles qui
paraissent urgentes, il en est une sur laquelle nous espérons bien que les
services compétents ont déjà dirigé leur attention. L'approche de l'été donne
à craindre que l'hygiène sur la ligne du front ne laisse à désirer si des
désinfections et autres précautions analogues ne sont pas pratiquées à bref
délai. « Les chevaux crevés, le fumier et malheureusement aussi les cadavres
mal enterrés ou pas enterrés du tout, nous écrit un combattant, dégagent
depuis quelques jours des odeurs pestilentielles... » Avant l'hiver on sait
que les champs de bataille de la Marne ont été assainis avec méthode et
succès. C'est quelque chose d'analogue qui est réclamé sur la ligne de feu,
avec la difficulté supplémentaire qu'il n'est pas partout possible d'opérer
directement, entre tranchées ennemies par exemple. Nous ne doutons pas que la
situation à cet égard ne préoccupe l'autorité compétente. Il est certain que
la lutte incessante, et même la seule présence de millions d'hommes
troglodytes depuis six ou sept mois, ont préparé des foyers d'infection que
l'arrivée des chaleurs pourront rendre dangereux. Le public serait heureux
d'apprendre que le nécessaire a été fait pour conjurer toute menace
d'épidémie. 8 mai 1915. Le
gouvernement, avec raison, n'était pas entré dans cette voie et avait préféré
la création de deux sous-secrétaires d'État. LES NOUVEAUX SOUS-SECRÉTARIATS
Il
n'est pas douteux que le ministère de la Guerre est en ce moment une charge
écrasante. Cette charge, M. Millerand la supporte depuis dix mois avec une
puissance de travail et une force de caractère auxquelles le pays ne saurait
trop rendre hommage. Cependant on a paru croire, dans les milieux politiques,
que le ministre de la Guerre aurait avantage, dans les circonstances
exceptionnelles que nous traversons, à s'entourer d'un nombre de
collaborateurs non moins exceptionnel. Déjà gratifié depuis peu d'un premier
sous-secrétaire d'État préposé aux munitions, M. Millerand va l'être
désormais d'un second sous-secrétaire d'État préposé à l'intendance et d'un
troisième préposé au service sanitaire. Certains hommes publics encore plus
prodigues en désiraient même davantage. L'opinion, qui est prête à tout
approuver de ce qui peut être utile à la défense nationale, acceptera cette
multiplication des sous-secrétariats comme elle a accepté beaucoup d'autres
mesures dont le besoin ne lui paraissait pas toujours évident. Elle ne
comprendra peut-être pas très bien pourquoi des parlementaires sont plus
qualifiés que des spécialistes pour diriger des services spéciaux, et elle se
demandera jusqu'où menace d'aller cette prolifération des ministres et des
sous-ministres. Mais l'essentiel, pour le moment, est que la machine
gouvernementale fonctionne sans heurts ni accidents, et s'il a paru
nécessaire pour cela d'augmenter le nombre des mécaniciens, ce n'est pas le
cas de trop épiloguer sur les détails. Souhaitons seulement que cet effectif
de guerre ne soit pas maintenu après la paix. Le
choix de M. Joseph Thierry est d'ailleurs de ceux qui s'expliquent
parfaitement, sous réserve de la question de principe. M. Joseph Thierry, qui
a déjà été ministre, ne sera pas accusé d'ambition effrénée pour avoir
accepté un sous-secrétariat. Il est de ceux dont la présence sur les bancs du
gouvernement eût paru indiquée dès le premier jour. Il y arrive aujourd'hui
dans des conditions qui font honneur à son dévouement ; il a écarté toute
question d'amour-propre pour assumer un poste plus modeste que celui auquel
sa situation parlementaire eût paru l'appeler. Son expérience pratique des
affaires est un gage d'activité féconde. Le service de l'intendance a
fonctionné très honorablement depuis le début de la guerre, il a répondu sans
défaillance à des besoins sans précédent. Mais on lui a parfois reproché de
dédaigner les économies ; espérons que le nouveau sous-secrétaire d'État
saura et pourra réaliser de ce côté des progrès, sans sacrifier l'essentiel,
qui est d'assurer avant tout le ravitaillement quotidien de l'armée. Nos
ressources financières, comme toutes les autres, doivent être jalousement
ménagées dans cette lutte d'usure où le succès ira infailliblement à qui
tiendra le plus longtemps. M. Joseph Thierry répondra à l'espoir qu'on met en
lui. On voit moins nettement, il est permis de l'avouer, les qualités qui ont
fait mettre M. Justin Godart à la tête du service de santé. C'est à lui de
justifier son choix en corrigeant les défectuosités qui n'ont pu l'être
encore. Nous ne voulons pas lui refuser d'avance le crédit dû aujourd'hui à
tout débutant de bonne volonté. Ce qui
importe maintenant, c'est que l'agitation qui troublait depuis quelques jours
les milieux parlementaires prenne fin. Cette agitation, en quelque sorte
professionnelle, n'est ni comprise ni partagée par la masse du pays, dont
l'attention est uniquement fixée sur le but à atteindre. Tout ce qui est en
dehors de cette préoccupation seule est considéré avec raison comme une
dispersion du grand effort collectif d'où sortira la victoire finale. Nous
sommes bien persuadés que le Parlement sur ce point ne pense pas autrement
que la nation, mais il ne faut même pas qu'il puisse en avoir l'air. 3 juillet 1915. Ce qui
rendait la Chambre un peu nerveuse, c'était l'impression qu'elle n'était pas
populaire. De là, chez beaucoup de ses membres, un besoin de se montrer (ne
fût-ce qu'à la tribune) et d'exercer « le droit de contrôle » qui était
devenu la tarte à la crème des parlementaires. Une proposition fantastique,
mais répondant bien à cet état d'esprit, avait même été formulée. 902 ENQUÊTEURS
Parmi
les plus récentes propositions de loi soumises, à la Chambre, il s'en trouve
une que son auteur qualifie lui-même d'extraordinaire, et qui mérite
assurément cette épithète. Elle est ainsi conçue : « Tous les membres du
Parlement ont, sur le vu de leurs insignes et la justification de leur
qualité de représentants du peuple, le droit permanent de contrôler toutes
les dépenses publiques et d'enquêter sur tous les services de la nation, dans
toute l'étendue de la France et des colonies. » Un second paragraphe ajoute,
il est vrai, une restriction. Il permet au ministre de la Guerre, d'accord
avec le général en chef, mais pour la zone des opérations seulement, de fixer
les règles du contrôle parlementaire. Partout ailleurs, le député ou le
sénateur, revêtu de son écharpe, a ses grandes entrées et son droit
d'investigation est absolu. « N'oublions pas, Messieurs, dit l'Exposé des
motifs, qu'après la guerre, lors du règlement des comptes, nous porterons
seuls le poids des malversations et des gaspillages qui se seront produits.
C'est contre nous que le peuple se retournera en nous demandant, à nous qu'il
a investis de sa confiance, ce que nous avons fait de ce pouvoir souverain
qu'il nous a donné. » On ne reprochera pas à ce député d'avoir une trop
mesquine idée de sa mission, de ses devoirs et de ses responsabilités. Mais
vraiment il les exagère un peu. Ce serait dommage d'ailleurs si sa motion
passait entièrement inaperçue. Elle ne fait que reproduire, en la grossissant
jusqu'à la caricature, une conception du régime parlementaire qui ne laisse
pas d'être assez répandue dans les couloirs du Palais-Bourbon. Le métier de
législateur deviendrait bien laborieux, et celui de ministre bien
intolérable, si elle était adoptée. Mais elle a peu de chances de l'être. Elle
en a d'autant moins qu'on peut la considérer comme inconstitutionnelle, et
qu'il faudrait probablement aller à Versailles pour la voter. 24 mai 1915. Le
principal inconvénient de cette nervosité parlementaire était d'entretenir
chez l'ennemi l'idée que la France était à bout, sinon de force, du moins de
patience. L'ERREUR PSYCHOLOGIQUE
Un
voyageur neutre, qui arrive des pays ennemis, raconte que les Allemands
comptent pour vaincre sur un « quatrième allié » : l'impatience française. Il
est probable, en effet, que les Allemands, ayant décrété une fois pour toutes
que le Français est de sa nature léger, prompt au découragement et incapable
de persévérance, partent de cette définition comme d'un dogme. Ils ont
coutume de ne pas douter d'eux-mêmes, c'est pourquoi leurs erreurs de
jugement sont irréformables. Il n'y a pas de peuple aujourd'hui qui se montre
plus fermé aux leçons de l'expérience psychologique. On dirait que Bacon a
prédit la mentalité pangermaniste quand il a donné une place prépondérante
dans son tableau des causes d'erreurs aux erreurs dues au préjugé national.
C'est ce qu'il appelle en son latin digne des Universités allemandes : les idola
tribus, les fétiches de la tribu. La tribu germanique en a une collection
plus riche qu'aucun peuple civilisé : c'est même pour cela que sa Kultur
fait contraste avec la civilisation commune. Nous
aurions du reste mauvaise grâce à nous en plaindre. L'histoire de la présente
guerre est proprement l'histoire des erreurs psychologiques de la diplomatie
et du gouvernement de l'Allemagne. Autant la partie matérielle et mécanique
de la guerre a été bien menée et bien préparée par le Saint-Empire, autant
tout le reste a été manqué, faute de psychologie. Et l'on sait, par l'espoir
dont se berce encore l'opinion allemande, que « l'idole de la tribu » est
toujours sur son piédestal. Que les Allemands nous aient mal jugés, mal
compris avant la guerre, on ne saurait s'en étonner. Même nos amis se
laissaient prendre à certaines apparences qui ne nous étaient pas favorables.
En Angleterre, aux États-Unis, on ne nous supposait pas les qualités
d'endurance, de sang-froid, de froide résolution que la crise actuelle a
révélées. Nous-mêmes étions fort tentés de nous les refuser. Mais aujourd'hui
nous savons que nous pouvons compter sur nous-mêmes, nos amis ont eu la joie
de constater que le cœur était sain sous la frivole écorce, et nos ennemis,
s'ils basent leurs calculs sur les vieux clichés, auront une déception de
plus. L'impatience française se traduira peut-être çà et là par quelques
boutades, parce que nous n'aimons pas à avoir l'air trop sages — même quand nous
sommes parfaitement décidés à l'être et à le rester — mais la science
allemande se prépare une faillite de plus si elle suppute une défaillance. Il
n'y aura pas de « quatrième allié ». 5 juillet 1915. Non
moins que celle de l'ennemi, l'opinion des neutres continuait à nous
préoccuper, et à nous surprendre souvent. Celle du Saint-Siège surtout, telle
qu'elle s'exprimait par la parole du pape, ne répondait pas à ce que l'on se
croyait en droit d'attendre du plus haut représentant de la justice idéale en
ce monde. Une interview publiée dans la Liberté par M. Latapie
accentua cette sorte de malaise. LA PAROLE DU PAPE
L'interview
que le Saint-Père a accordée à un de nos confrères a évidemment pour objet de
combattre certaines impressions dont l'écho n'a pu échapper au Saint-Siège.
Il est à craindre que ce but ne soit pas atteint. Le Pape a exprimé avec
beaucoup de force et d'émotion les sentiments de réprobation que les horreurs
de la guerre ne peuvent manquer de susciter chez le père commun de tous les
fidèles. Il a déploré en termes touchants son impuissance à mettre un terme à
la guerre inexpiable qui ravage le monde civilisé. Et il a rappelé les
efforts qu'il a prodigués, et dont quelques-uns ont donné des « résultats
appréciables », pour amener l'échange des blessés impropres au service
militaire. Nul n'hésite à rendre au Souverain Pontife les hommages qui sont
dus à ses bonnes intentions. Mais l'humilité avec laquelle le plus haut
représentant de la morale en ce monde se refuse le droit de juger certains
crimes risque de n'être pas comprise, sinon d'être interprétée comme un excès
d'indulgence pour leurs auteurs. La
préoccupation du Saint-Siège est avant tout de tenir la balance égale entre
les deux groupes de belligérants. Cette préoccupation est naturelle, et nul
chez les Alliés ne demande au Vatican de prendre politiquement parti dans les
querelles temporelles de l'Europe ; mais ceux qui ont pour tradition de
révérer chez le chef de l'Église un magistère spirituel consacré par les
siècles continuent à s'étonner d'une « neutralité » qui paraît ne pas
distinguer entre ceux qui sont victimes de l'injustice et ceux qui la
commettent. La situation du Saint-Père est délicate, peut-être est-on porté à
attendre trop de lui dans une crise où la force matérielle tient peu de
compte des forces morales ; mais ceux qui lui attribuent le rôle de Grand
Juge des atrocités lui font en tout cas plus d'honneur et lui témoignent plus
de respect que ceux dont tout l'art se borne à brouiller autour de lui la
notion de la vérité, de la justice et du droit. 23 juin 1915. En
présence de l'effet produit, le Saint-Siège déclara l'interview inexacte en
partie. Ce désaveu fut complété par une nouvelle interview que publia dans le
Figaro M. Fernand Laudet et dont le ton était quelque peu différent. LA PAROLE DU PAPE
La
récente interview du Saint-Père avait été très bien accueillie en Allemagne.
Les journaux de toutes nuances ont vanté là-bas la sagesse et l'objectivité
du Vatican, dont la neutralité avait su percer à jour les vaines calomnies
des ennemis de l'empire. Ces compliments compromettants ne paraissent pas
devoir se renouveler au sujet d'une nouvelle interview, que publie le Figaro,
et qui se présente du reste avec des garanties d'exactitude plus assurées que
celle dont la Liberté avait eu communication. M. Fernand Laudet, qui en prend
la responsabilité, a appartenu à la diplomatie avant d'être directeur de la Revue
hebdomadaire ; il a été secrétaire de l'ambassade française auprès du
Vatican et il a connu Benoît XV alors qu'il était sous-secrétaire d'État du
Saint-Siège. La visite qu'il a rendue au Pape se défend d'être une interview,
mais elle a donné lieu à des déclarations qui ne sont pas des propos en
l'air. Le Souverain Pontife a mis une insistance à laquelle on ne saurait
attacher trop de prix à préciser sa conception de la neutralité et ses
sentiments envers la France. « La neutralité, dit-il, n'est pas
l'indifférence... J'aime la France catholique, sans doute, mais je dis plus :
j'aime la France tout court. » L'idée que ses dispositions ont pu être
méconnues l'a ému. Il a toujours condamné les atrocités commises, et « non
pas seulement en principe, mais concrètement » ; et il n'attend que
l'occasion pour « convaincre la France de ses sympathies ». Les paroles
recueillies par M, Laudet répondent assurément mieux que les précédentes à ce
que le monde catholique, — disons plus : le monde tout court, — attend
du représentant le plus haut de la Justice et du Droit sur la terre ; elles
répondent aussi à ce que l'on croyait connaître des sympathies personnelles
du cardinal della Chiesa. Elles auront assurément pour effet de dissiper en
France un malaise qu'il n'y a pas à dissimuler. La neutralité du père commun
de tous les fidèles quand il s'agit des affaires temporelles de l'Europe est
parfaitement comprise ici, mais beaucoup voyaient avec peine cette
neutralité, confiner à l'indifférence sur le terrain de la morale et du bon
droit. 4 juillet 1915. La fin
de l'année scolaire, qui coïncidait à peu près avec la fin de la première
année de guerre, va donner l'occasion d'attester à nouveau le sentiment
national dans les discours de distributions de prix. Il avait d'abord été
question, de supprimer ces solennités ou tout au moins de supprimer les
livres de prix, cette idée ne fut pas prise en considération. LES DISTRIBUTIONS DE PRIX
Doit-on
cette année donner des prix, doit-on les donner suivant le cérémonial
accoutumé ? Dans une excellente intention, à laquelle tout le monde rend
hommage, il avait été question de verser aux Œuvres de guerre les sommes
consacrées d'ordinaire aux achats de volumes. De divers côtés des pétitions
avaient été signées par les écoliers ou lycéens pour offrir ce sacrifice.
Cette générosité part d'un sentiment qui honore la jeunesse scolaire, mais
d'autre part des objections ont été soulevées. Est-il utile, est-il opportun
d'ajouter aux conséquences inévitables de la guerre ? N'y a-t-il pas
avantage, au contraire, à respecter de la vie normale tout ce qui peut
survivre ? On parle de la reprise des affaires, on encourage tous les efforts
pour ranimer le commerce, est-il logique d'entraver les formes de commerce
qui subsistent naturellement ? Croit-on,
d'autre part, qu'il ne sera pas d'un excellent effet que, d'un bout à l'autre
du territoire, des paroles de patriotisme et d'union soient adressées au pays
et à la jeunesse par des bouches autorisées ? On rappellera, on louera les
absents, ceux qui sont tombés au champ d'honneur et ceux qui y tiennent le
drapeau ; on saluera les glorieux blessés ou convalescents qui, dans bien des
cas, auront à cœur de prendre place sur l'estrade ; on distribuera des
volumes plus spécialement appropriés aux circonstances. L'histoire de
Belgique, l'histoire de Serbie, l'histoire d'Alsace, gagneraient à être mieux
connues ; nos Sénégalais, nos turcos, ont un passé militaire qui a déjà
fourni bien des pages épiques. C'est le moment de répandre dans le public des
familles tous ces récits et beaucoup d'autres analogues. Ces raisons semblent
avoir prévalu, puisque le ministre de l'Instruction publique a déclaré à la
délégation de la Société des Gens de Lettres que les distributions de prix
auraient lieu comme d'ordinaire. 2 mai 1915. LIVRES DE PRIX
Les
distributions des prix auront lieu, comme l'a décidé le grand maître de
l'Université, et les raisons qui ont fait prévaloir cette solution ont été
généralement approuvées. Mais la Commission de l'enseignement du Conseil
municipal de Paris a décidé, tout en maintenant les cérémonies, de supprimer
les livres, qui seraient remplacés par une gravure commémorative ; l'économie
ainsi réalisée serait versée aux Œuvres de guerre. Nul ne contestera la
générosité du sentiment auquel ont cru devoir céder les membres de la
Commission, mais il faut voir les choses dans leur réalité. Nous avons
remarqué, et la circulaire de M. Sarraut le rappelle, que l'industrie et le
commerce du livre seraient gravement atteints par cette mesure, sans parler
des hommes de lettres. La Commission municipale ne va pas jusqu'à le nier, et
elle témoigne de sa sollicitude pour ceux qu'elle va frapper. Elle fait appel
à leur abnégation patriotique, elle espère que la commande des gravures sera
une relative compensation à leur déconvenue, elle promet qu'on achètera tout
de même des manuels scolaires et même d'avance. Tout cela est saturé de
bonnes intentions, mais reste à côté de la question. La Commission appartient
à cette catégorie nombreuse de braves gens qui prônent la reprise du travail
en paralysant ce qui reste de travail normal, qui s'évertuent à distribuer
des secours de chômage au lieu de laisser chacun faire régulièrement son
métier et qui, de la meilleure foi du monde, font passer « les œuvres » avant
« l'œuvre » fondamentale, qui est l'activité économique. Les idées
claires s'expriment clairement. La note de la Commission est filandreuse et
contradictoire. Si les gravures coûtent cher, assez cher pour que leur
commande entre en ligne de compte, où est l'économie ? Et à quoi rime l'achat
« par avance » de livres scolaires ? Vous offrez une béquille à des
patients à qui vous coupez gracieusement la jambe. Laissez-leur la jambe. Et
que signifie cet espoir que « les élèves garderont plus précieusement
une gravure qu'un livre » ? Dans beaucoup de familles populaires,
les livres de prix sont presque la seule bibliothèque. Qu'on donne des livres
qui vaillent la peine d'être lus et gardés. Il y a déjà progrès de ce côté,
qu'on y persévère, et surtout qu'on se garde d'ajouter à la crise économique
inévitable des complications gratuites. Il est bien de soulager les misères,
il est mieux et plus sûr de ne pas les provoquer. 7 mai 1915. LES LIVRES DE PRIX
La
quatrième Commission du Conseil municipal, malgré la circulaire du ministre
de l'Instruction publique, a maintenu la suppression des livres de prix dans
les écoles communales de la ville. Une gravure-diplôme en tiendra lieu, et
l'économie ainsi réalisée sera versée aux œuvres de guerre parisiennes. Nous
ne voulons pas revenir sur le fond de la question, mais une résolution
subsidiaire de la Commission prouve à quel point nos observations précédentes
étaient fondées. Elle a décidé de verser 15.000 à la caisse de secours de la
Fédération du livre comme " marque de sympathie ». Nous ne pouvons que
déplorer une fois de plus cette tendance trop répandue qui consiste à
entraver le travail normal et à remplacer les salaires légitimement gagnés
par des aumônes... 3 juin 1915. ...
Nous signalions hier la protestation motivée du Syndicat central des
industries du livre. La Fédération française des travailleurs du livre
s'adresse à son tour au Conseil municipal pour lui demander, au profit d'une
des industries qui sont « le plus sacrifiées par les tristes événements
actuels », le rétablissement du crédit destiné à l'achat des livres de prix.
Le Comité central de la Fédération, dans la lettre qu'il adresse aux
conseillers, rappelle opportunément la circulaire du ministre de l'Instruction
publique aux recteurs sur le même projet d'affecter à des œuvres de guerre
les sommes consacrées à l'achat des livres de prix. Cette « pensée
généreuse », disait le ministre, « créerait des infortunes, alors qu'elle
veut en soulager ; la guerre n'a fermé déjà que trop de portes devant ceux ou
celles qui vivent de leur labeur ». Les travailleurs du livre s'inquiètent à
juste titre de la mesure qui menace leurs intérêts et surtout de la
répercussion qu'elle peut avoir dans d'autres villes, puisque déjà plusieurs
grandes communes du département de la Seine se disposent à suivre l'exemple
donné par la ville de Paris. On ne peut qu'applaudir le Comité central de la
Fédération quand il déclare : « Il est infiniment préférable d'épargner les
deniers publics et plus digne pour les ouvriers de travailler que d'élever
les dépenses de l'État par l'attribution de secours de chômage qu'il est
toujours pénible de recevoir. » C'est l'évidence même et l'on ne veut pas
douter que, mieux informé, le Conseil municipal donnera satisfaction à des
protestataires qui témoignent de sentiments si dignes d'être encouragés. 14 juin 1915. C'est
en effet à cette solution que le conseil municipal se rallia et les
distributions de prix eurent lieu comme à l'ordinaire dans tous les ordres de
l'enseignement et même avec un éclat particulier. La session du Conseil
supérieur de l'Instruction publique avait d'ailleurs fourni peu avant à M.
Sarraut l'occasion de rendre un solennel hommage à l'effort de l'Université. AU CONSEIL DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Le
ministre de l'Instruction publique a tenu à honneur d'ouvrir en personne la
session du Conseil supérieur. Il a rendu l'hommage qui s'imposait aux
nombreux membres de l'enseignement dont les noms remplissent les longues
listes du Livre d'or de l'Université. Certes, tout le monde a fait son
devoir et l'Université ne prétend pas à une sorte de prix d'excellence, mais
l'opinion a été particulièrement frappée des effrayantes hécatombes qui ont
ravagé les dernières promotions de jeunes normaliens. La France de demain a
perdu son printemps intellectuel. C'est une raison de plus pour ne pas
laisser amoindrir notre culture et notre esprit. M. Albert Sarraut a insisté
en termes excellents sur la nécessité de développer, de préciser,
d'approfondir l'étude de notre langue et de notre littérature classiques.
C'est un devoir plus étroit et plus impérieux que jamais, et notre
enseignement secondaire, dont les protestations n'avaient pu empêcher un
certain relâchement de se produire, sera heureux et fier de l'appel qui est
fait à son zèle, à son expérience, a sa bonne volonté. La part du patrimoine
national qui lui est confiée est en bonnes mains ; il reste seulement à
souhaiter que la même tendance se manifeste dans certaines branches trop
lourdement germanisées de l'enseignement supérieur. M. Denis, professeur à la
Sorbonne, avouait dans son récent volume sur « la Guerre », qu'il n'avait
jamais compris l'admiration dévote souvent témoignée à l'école historique
allemande, la plus incapable du monde d'étudier et de juger un fait
quelconque en dehors de tout parti pris nationaliste. M. Denis n'est pas le
seul à n'avoir pas compris ni partagé cet excès de naïveté. M. Sarraut a de
même indiqué en passant la nécessité de songer à deux problèmes de demain. Il
faudra trouver le moyen de ne pas faire tort aux jeunes étudiants dont les
examens et concours ont été brusquement interrompus par la mobilisation. Pour
quelques-uns c'est chose faite, et même très largement. Pour d'autres, au
contraire, le préjudice est patent, et en quelque sorte aggravé par les
mesures de faveur dont ont bénéficié leurs camarades. Le Conseil aura plus
tard à examiner les mesures à prendre pour ne pas entraver la carrière de
ceux qui reviendront du front, peu aptes à recommencer certaines préparations
; il faudra concilier la justice qui leur est due avec le juste souci de ne
pas abaisser le niveau des professions libérales. Y aura-t-il lieu aussi de
remanier une fois de plus les programmes pour les « adapter aux besoins
nés de la guerre » ? Si cette refonte est entreprise, qu'elle s'inspire des
considérations exprimées par le ministre dans la première partie de son
discours : qu'elle parte de cette idée que l'essentiel de l'éducation
française est de former des Français, c'est-à-dire des hommes de civilisation
générale et d'esprit ouvert, au rebours de la fameuse Kultur, destinée
à fabriquer des Allemands, c'est-à-dire des « surhommes » étrangers à tout ce
qui élargit le cœur et élève la pensée. 2 juillet 1915. Les
discours de prix des grands lycées eurent un écho qui dépassa l'enceinte où
ils étaient prononcés. LA JEUNESSE FRANÇAISE NE DOIT PAS OUBLIER
Ce
n'est pas le « discours d'usage » que nos collégiens attendent cette année.
Cette année scolaire, qui s'est déroulée dans la fièvre de l'invasion, ne
peut se terminer sur l'académique impression d'un discours pédagogique. Les
jeunes gens qui arrivent maintenant au terme de leurs études et qui vont
passer sans transition du lycée à la caserne ont magnifiquement conscience de
leur devoir. Ce serait se tromper grossièrement que de leur appliquer le mot
célèbre du cardinal de Retz sur Anne d'Autriche : « Brave comme un soldat qui
ne connaît pas le danger. » Ils connaissent parfaitement le danger ; on leur
lit la longue liste de leurs aînés, de leurs frères, de leurs camarades de
l'an dernier qui ont payé un large tribut au minotaure ; les lycées
cohabitent souvent d'ailleurs avec des ambulances, et les écoliers voisinent
et fraternisent avec les blessés. Ce n'est donc ni par ignorance du péril, ni
par entraînement irréfléchi que toute cette belle génération court au drapeau
: c'est par une conviction à la fois réfléchie et instinctive du rôle qui lui
appartient. Disons plus Ces jeunes gens admirent moins que nous autres,
vétérans inutiles, les exploits auxquels ils assistent et ceux qu'ils
accomplissent. Ils ne s'en étonnent pas, ils s'en émerveillent à peine, ils
les trouvent naturels. Chacun d'entre eux a la tranquille certitude qu'il
n'en pouvait être autrement, que chacun en fera tout autant lorsque son tour
sera venu, et en effet les héros d'aujourd'hui étaient hier des enfants
rieurs, parfois légers, voire insouciants, et ils n'ont pas eu besoin de
changer au fond du cœur. Seulement, les forces latentes qui couvaient en eux,
forces accumulées par le travail du temps et de la race, ont fait explosion à
l'heure voulue, « comme ces fleurs, dit éloquemment M. Liard, qui, après
s'être lentement chargées de sève, s'épanouissent, totales, en un instant ». Les
plus hautes autorités universitaires ont tenu à honneur, cette année, de
présider les distributions de prix. Le ministre — auquel a manqué plus
manifestement que jamais l'incomparable tribune du concours général — a parlé
au vieux lycée Louis-le-Grand, glorieuse maison qui était une des grandes
fournisseuses de lauréats. Le recteur, M. Liard, s'est réservé la présidence
de Condorcet, et leurs deux discours, prononcés hier, se complètent et se
rencontrent dans un même sentiment, qu'il est bon de souligner. Tous deux
prémunissent la jeunesse, c'est-à-dire la France de demain, contre un de nos
défauts nationaux, d'autant plus redoutable qu'il a l'aspect séduisant d'une
vertu. Ils nous défendent d'oublier. Certes, la rancune n'est pas dans notre
caractère, mais aussi bien ce n'est pas de rancune qu'il s'agit. Nous ne
sommes pas de ceux qui cultivent, qui remâchent, qui recuisent indéfiniment
les haines même les plus justifiées. Nous ne sommes pas de ceux qui
collectionnent dans l'histoire les vieux griefs et qui vengent indéfiniment
les millénaires affronts. Nous laissons à d'autres cette conception sauvage
de l'enseignement civique qui consiste à agiter sans cesse le spectre des
anciennes rivalités de peuples pour perpétuer des querelles sans objet. Mais il
ne faut pas glisser de cette absence de rancunes vaines à l'oubli des leçons
du présent. N'ayons pas cette fois l'oubli trop facile. L'excès d'une qualité
n'est plus une qualité. Souvenons-nous de la mauvaise foi de l'agression, de
la violation des traités les plus solennels, de la monstruosité des méthodes
de guerre, du dérèglement d'esprit qui a permis à un peuple d'apparence
civilisée une telle débauche de barbarie. Disons-nous bien qu'il ne faut pas
juger à notre mesure et avec nos habitudes de large humanité un peuple dont
la mentalité a été pétrie et pervertie par un siècle de mégalomanie
collective. « Ce serait trahir les victimes que d'oublier leurs supplices »,
ce serait aussi trahir l'avenir, exposé à revoir de telles atrocités si le
souvenir n'en est pas pieusement conservé pour suggérer à l'égard de ceux qui
les ont commises une incurable et salutaire défiance. Parler ainsi contre
l'oubli, ce n'est pas jeter une semence de mauvais sentiments, un germe de
haine inféconde, c'est simplement prémunir la France de demain contre une
indolence molle et coupable, qui serait une désertion du Droit. L'oubli est
comme la neutralité ; il tournerait à la complicité quand il est question de
faits que la vulgaire morale, celle des peuples qui ne se piquent pas d'être
« surhumains », ne permet pas d'absoudre 14 juillet 1915. La fête
nationale qui fut marquée à Paris par le transfert des cendres de Rouget de
Lisle à la chapelle des Invalides eut dans toute la France et chez nos alliés
un caractère grave, solennel et réconfortant qui fut partout remarqué. LA FÊTE NATIONALE
C'est
une idée simple et grande, digne des circonstances, que l'hommage rendu en ce
jour de Fête nationale aux cendres de Rouget de Lisle. C'est bien le genre de
revue qui convenait à la Fête nationale, à la veille de l'anniversaire de la
première année de guerre. La Marseillaise n'est réellement et pleinement
l'hymne national qu'en des temps comme ceux que nous vivons :
l'accompagnement du canon tonnant sur la frontière est la seule orchestration
qui lui convienne, et les paroles elles-mêmes perdent ce qu'elles ont de
suranné quand elles s'élèvent du champ de bataille. La sublime traduction
sculpturale de Rude indique magiquement comment doit être compris « le chant
de guerre de l'armée du Rhin » ; c'est le cri de la Patrie en danger, et ce
cri ne trouve un écho digne de lui que lorsque l'ennemi est aux portes. Nous
comprenons maintenant beaucoup mieux certaines choses dont la paix ne donne
pas la clef. La guerre et la menace de l'ennemi ouvrent des horizons. Nous
étions portés à taxer de vaines et théâtrales les grandes fêtes patriotiques
chères à la Révolution, parce que l'état d'esprit qui leur donnait la vie et
la sincérité était trop éloigné du nôtre. La foule qui se presse aujourd'hui
sur le passage du cercueil de Rouget de Lisle est, au contraire, de
plain-pied avec celles qui acclamaient les volontaires de 92. Elle est à
l'unisson des figures frémissantes de l'Arc de Triomphe devant lesquelles a
défilé le cortège, et il semble même qu'on aurait dû associer au poète, dans
le même hommage, l'artiste qui en a si bien illustré les strophes tragiques. Il y a
bien un peu, il est permis de l'avouer, une nuance de réparation dans les
honneurs prodigués aujourd'hui à l'auteur de la Marseillaise. Il n'a
pas été beaucoup récompensé de sa géniale inspiration. Il était suspect
d'incivisme au moment où son souffle entraînait nos armées, et le maire de
Strasbourg, Dietrich, dont le salon gardera la gloire d'avoir été le berceau
de l'hymne immortel, a même fini sur l'échafaud. Pour comble d'infortune, les
érudits ont accusé Rouget de Lisle de plagiat. C'est la rançon des
improvisations de génie ; mais la foule, qui ne juge que par le sentiment,
est meilleur juge, en matière de sentiment, que les hypercritiques. Elle a
été conquise du premier coup et pour toujours par ces accents jaillis du
cœur. Dans une de ces intuitions étincelantes dont il a le secret, Michelet a
dit sur la Marseillaise le mot définitif : « Tous reconnurent ce
chant, entendu pour la première fois. » Si les
journaux allemands gardent encore, comme il leur plaît parfois de s'en
vanter, leurs correspondants parisiens, ils auront aujourd'hui une excellente
occasion d'être renseignés sur le moral du pays. Le discours du Président de
la République est vraiment dicté par la France. Ceux qui s'efforcent de semer
le doute ou l'inquiétude ne récoltent que le dédain tranquille d'une nation
sûre d'elle-même. Les jeunes ne songent qu'à l'heure prochaine où ils iront
retrouver leurs aînés. Les soldats qui reviennent du front, grâce aux
permissions nouvellement inaugurées, sont d'excellents propagateurs de force
morale et de foi invincible. Ils donnent à la fois l'exemple de la patience,
qui ne fait défaut à personne, et celui de la bonne humeur, qui manque
peut-être plus à l'arrière que sur le front, parce que rien ne pèse plus que
l'inaction aux heures d'épreuves. A tous ces sentiments la Fête nationale
permet de se manifester. Les réjouissances vulgaires n'auraient été du goût
de personne, un silence résigné n'eût pas été de saison, une grande cérémonie
nationale, d'un caractère grave, recueilli et réconfortant, convenait
admirablement... 15 juillet 1916. PENSÉE COMMUNE
Ce
n'est pas seulement à Paris, ce n'est pas seulement en France que la Fête
nationale a permis à l'unanimité nationale de s'attester une fois de plus.
Partout dans le monde s'est affirmée la résolution immuable dont le Président
de la République a été aux Invalides le puissant interprète. Partout nos
représentants ont affirmé, en pleine communion de cœur avec les Français du
dehors, la certitude d'une paix digne des sacrifices consentis et de la
grandeur des intérêts moraux qui sont en question. Cette paix, non pas
précaire, non pas boiteuse, non pas provisoire et subordonnée au caprice
d'une nation de proie, mais fondée sur le respect du droit, sur la religion
des traités, sur la justice due aux plus faibles comme aux plus forts, nous
la devons à ceux qui ont versé leur sang pour épargner à leurs descendants le
retour de pareilles épreuves, nous la devons aussi à nos alliés qui
combattent avec nous d'une même âme pour une cause qui n'est pas seulement la
nôtre et la leur, mais aussi celle de l'humanité. Certes,
la France, la Russie, l'Angleterre, l'Italie, sont des puissances pacifiques.
Nous l'avons montré, et nous avons eu parfois du mérite â le montrer. Certes,
nous aspirons au jour où la pesante armure sera remisée dans les arsenaux. La
guerre n'est pas pour nous une « industrie nationale », comme elle l'est
depuis près de trois siècles pour la Prusse. Nous avons tout fait, tout
essayé — jusqu'à la limite de la dignité — pour conjurer l'épouvantable
conflagration qu'une préméditation de fer a imposée au monde désaccoutumé de
pareilles horreurs. Nous pouvons tous « ranimer nos souvenirs et interroger
nos consciences », les plus scrupuleux n'y trouveront pas un sujet de
remords, ni même d'inquiétude, en ce qui touche la responsabilité du conflit.
Au contraire — et M. Paul Cambon a eu pleinement raison de le faire remarquer
dans son discours à la colonie française de Londres — beaucoup d'entre nous
font leur mea culpa d'avoir obéi au-delà de toute raison aux illusions
généreuses, mais décevantes, d'un pacifisme à courte vue. Nous ne voulions
pas la guerre, et certains allaient jusqu'à refuser de s'y préparer, comme si
la prévoyance avait jamais créé le danger. De cet
état d'esprit rien ne subsiste aujourd'hui que la conviction plus vive, chez
ceux qui s'étaient laissé abuser, qu'il faut amener le règne de la paix par
la victoire complète et que toute autre voie ne conduirait qu'à de nouvelles
surprises auxquelles nous serions peut-être moins en situation de résister.
Nos ennemis n'ont pas encore compris cette transformation de notre caractère
et de nos esprits ; ils comptent toujours, sinon sur notre lassitude, tout au
moins sur notre confiance ingénue aux formules hypocrites dont ils nous ont
si souvent bernés. Mais leur psychologie est comme toujours en défaut parce
qu'elle ne tient jamais compte des faits. Nos alliés nous connaissent mieux,
car la sympathie est, quand il s'agit d'un peuple ouvert comme le nôtre, plus
perspicace que le préjugé haineux. Les témoignages de fraternité qui nous
viennent de Londres, où la « Journée française » a obtenu un succès comme
nulle part ailleurs on ne sait en réaliser, nous touchent jusqu'au fond du
cœur. Les sympathies populaires qui ont fait de notre Fête nationale une
sorte de fête des Alliés à Petrograd comme à Londres ou à Rome, nous en
reportons le mérite, non pas seulement à la confraternité d'armes, mais à la
confraternité d'idéal qui nous unit... 16 juillet 1915. Malgré
toutes les souffrances et les deuils, l'opinion restait confiante, l'Union
sacrée était regardée par tous comme la condition essentielle du succès. LE GRAND DEVOIR
Plus la
guerre se prolonge, plus la nécessité s'impose de maintenir l'Union sacrée.
C'est aujourd'hui le grand devoir, celui qui prime tous les autres, celui
sans lequel tous les autres seraient frappés de stérilité. Il ne s'agit
nullement pour qui que ce soit de sacrifier ses sentiments, de renoncer à son
idéal politique, social ou religieux, il s'agit simplement de subordonner à
la nécessité de vaincre l'ennemi toutes les considérations d'un autre ordre.
L'Union sacrée s'est faite toute seule en présence de l'ennemi, et M. Léon
Bourgeois exposait on ne peut mieux ces jours-ci, dans le Manuel général, ce
qu'elle fut et ce qu'elle doit rester. « Elle ne fut ni le résultat d'un
calcul, ni l'exécution d'un ordre militaire, ni la réponse à de patriotiques
exhortations. Personne n'eut le temps ni de la prêcher ni de la commander.
Elle jaillit du cœur de la France à la minute même de la mobilisation
générale. Ce fut le plus spontané des phénomènes, parce que c'était
l'explosion d'un même et irrésistible sentiment. » Et ce « phénomène
spontané », M. Lanson le définit en termes excellents dans un article qui
fait suite à celui de M. Léon Bourgeois. C'est, dit-il, « un acte de claire
intelligence et de bon sens pratique : par-là les Français affirmaient d'une
volonté unanime qu'ils comprenaient la condition essentielle du salut
national, qu'ils acceptaient la discipline nécessaire, et qu'aussi longtemps
que l'ennemi ne serait pas vaincu il n'y aurait plus pour eux qu'une
question, qu'un souci : organiser la victoire. La nécessité est la même en
juillet 1915. L'ennemi n'a pu nous vaincre ; mais nous ne l'avons pas abattu
encore. Les Français doivent s'attacher à l'Union sacrée du même cœur qu'il y
a un an, écraser du même mépris les sourdes insinuations qui cherchent çà et
là à réveiller les anciennes haines des partis, et celles qui tâchent de
semer la défiance ou l'aigreur entre les alliés. » Le même bon sens
populaire, qui a compris, sans qu'on ait même eu besoin de le catéchiser, la
nécessité de l'Union sacrée, comprend de même sans hésitation la nécessité de
persévérer « jusqu'au bout » dans la même voie. On peut même affirmer que
l'opinion serait très sévère à l'égard de ceux qui laisseraient supposer que
leur volonté de concorde a une tendance à fléchir. M. Lanson le dit sans
ambages : « Peut-être, si cela ne durait pas, ne serait-ce pas sans danger
pour les hommes politiques qui prendraient la responsabilité de recommencer
le jeu d'avant la guerre, comme pour les institutions qui en donneraient la
possibilité. » Nul ne
demande d'ailleurs que le droit de contrôle, de critique utile et discrète,
soit sacrifié sur l'autel de la patrie. Mais ce qu'on demande, ce que
demandent évidemment des hommes comme M. Léon Bourgeois et M. Lanson, c'est
que chacun renonce, non pas à ses idées, mais à la prétention de les imposer
coûte que coûte. Ce n'est pas le moment de mettre en jeu de l'amour-propre
même honorable et légitime. Chacun doit se dire que si tous les passagers
d'un navire en péril de mer entendaient influer sur la direction à suivre, le
navire n'en suivrait plus aucune. Le devoir est avant tout de ne pas
compliquer la manœuvre, de ne pas troubler le sang-froid de ceux qui ont la
responsabilité du salut commun, de ne pas distraire leur attention par des
questions faites à bonne intention sans doute, mais non au bon moment. « Ne
pas parler à l'homme de barre », lit-on sur les bateaux. C'est un bon
principe, même sur la nef métaphorique de l'État. Nous
comprenons, nous sommes tentés d'excuser l'insistance que chacun apporte à
proposer une réforme, une amélioration, un progrès. Tout ne va pas pour le
mieux, des fautes, des erreurs ou des maladresses ont été commises et
pourront l'être encore. Elles ont même été avouées, ce qui est d'un grand
exemple. Le désir d'y remédier est naturel et louable. Mais on y remédiera
avant tout par l'union, la discipline, le travail silencieux et anonyme. Que
chacun de nous fasse son devoir quotidien, à la place qui lui est assignée,
dans la sphère où son activité trouve son emploi normal, c'est là ce qui
importe avant tout. Sachons donner tout notre effort en résistant au besoin
de le faire remarquer. C'est l'état d'âme de la tranchée. Gardons-nous de ces
impatiences qui compromettent la victoire à force de la considérer comme due,
abstenons-nous de ces critiques chagrines qui affaiblissent la confiance au
lieu de fortifier nos éléments de succès. « Ici, disait un chef de corps à un
nouveau venu sur le front, nul ne doute ni du courage ni de la bonne volonté
de personne. Chacun accomplit son devoir, sans le faire remarquer, et sans
faire remarquer les défaillances réelles ou supposées du voisin. Et le
résultat total est bon. » C'est exactement la même chose qu'on nous demande à
nous, gens de l'arrière, et vraiment c'est nous demander moins qu'à ceux de
la ligne de feu. 26 juillet 1915. |
[1]
Les Débats avaient imprimé « offre », au lieu de « suffit ».
[2]
Les Debals avaient imprimé « innommables » au lieu de « innombrables ».
[3]
Voici le texte du vœu émis par le comité de la C. G. T. :
« Convaincu qu'une nation, qu'une classe, ne pourront
atteindre un degré de culture élevé, un stade de civilisation supérieure,
qu'autant que leurs membres se seront débarrassés de la coutume dangereuse de
boire de l'alcool.
« Considérant que l'alcool est un obstacle au
développement des libertés individuelles et sociales, qu'il est au premier chef
un agent de dépression sociale et s'opposant à l'évolution naturelle et normale
des forces du progrès.
« Le comité confédéral réclame impérieusement : 1° La
suppression de l'alcool de consommation, ce qui aurait pour conséquence de
faire disparaître tous les privilèges accordés aux fabricants d'alcool ; 2°
L'emploi exclusif de l'alcool pour les besoins industriels. »