LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE VIII. — EN ATTENDANT L'ITALIE.

 

 

Chez les écoliers. — Hommage aux blessés. — Témoignages d'Union sacrée. — L'effort militaire et financier. — L'affaire du Lusitania.

 

IL était impossible qu'au milieu de si grands événements il ne se produisît pas quelques défaillances. L'affaire Desclaux en est un exemple. En elle-même elle n'avait pas un grand intérêt, mais le personnage, ancien chef de Cabinet de M. Caillaux aux finances, percepteur à Paris, payeur général aux armées, ne pouvait passer inaperçu.

Il s'agissait de cadeaux faits par Desclaux à son amie, Mme Béchoff, couturière en vue à Paris. Ces cadeaux consistaient en colis de victuailles détournés par le Colonel » dans l'exercice de ses fonctions : « vols de denrées, commis à l'armée, sur territoire français, en présence de l'ennemi », dit l'arrêt final de la Cour de cassation.

 

UN TYPE[1]

M. France Desclaux, percepteur du 1er arrondissement de Paris, officier de la Légion d'honneur, ancien chef de cabinet de M. Caillaux au ministère des Finances, actuellement payeur principal aux armées, est arrêté sur le front pour détournement de denrées et de fournitures militaires. C'est avec une profonde tristesse, mais malheureusement sans beaucoup de surprise, que le public apprendra qu'un haut fonctionnaire, un homme qui a passé par les plus grandes situations, qui a eu la confiance d'un chef de gouvernement, est tombé à ce degré d'avilissement de voler nos soldats en temps de guerre pour subvenir aux besoins de sa maîtresse. Ce personnage d'hier nous reporte à une époque qui paraît déjà lointaine, l'époque où le favoritisme et le passe-droit réservaient aux protégés de la basse politique les places auxquelles le simple mérite et les meilleurs services professionnels ne donnaient plus accès. La démoralisation produite par ces mauvaises pratiques ne pouvait porter d'autres fruits. Comment demander, au nom de quels principes obtenir de pareils dignitaires la probité exigée de leurs modestes subordonnés ? Dans un procès non oublié, mais dont les scandales ont pour ainsi dire disparu devant les réalités tragiques de la guerre, on a vu le prévenu d'aujourd'hui jouer un rôle prépondérant, Nous ne voulons pas réveiller ces souvenirs, mais il nous sera permis de déplorer que la honte nous soit infligée en temps de guerre de voir les galons d'officier supérieur et la rosette de la Légion d'honneur si mal portés. Que cette honte retombe non pas sur le pays, qui vraiment ne la mérite pas, non pas sur l'armée, à laquelle on a imposé de pareilles promiscuités, mais sur ceux dont l'influence toute-puissante a contribué à souiller ainsi l'uniforme et la croix des braves !

28 janvier 1915.

 

UN PITEUX ÉCHANTILLON

L'impression qui se dégage du procès Desclaux est véritablement humiliante. Le personnage manque d'envergure. Il n'a rien d'un Rastignac s'élançant à la conquête de Paris. Il est resté le petit employé platement indélicat et servile, que des complaisances inavouables ont hissé à une situation inespérée, sans que son ambition, ou plutôt son appétit, ait changé de caractère. Les remerciements mêmes que lui écrivait la bénéficiaire de ses cadeaux culinaires ont un relent de basse rapacité qui, dit-elle, était le mieux fait pour lui plaire. C'est à croire en effet. Ce piteux viveur, pour qui la grande fête parisienne s'incarnait en orgies de riz-pain-sel, avait dans le sang la danse du panier. De puissantes influences avaient pu le tirer de sa médiocrité besogneuse, en faire un Monsieur considérable, un chef de cabinet de ministre, un percepteur à Paris, un payeur général à cinq galons, un officier de la Légion d'honneur proposé pour la cravate de commandeur, cette brillante fortune l'avait ébloui sans le décrasser. Aucune corruption n'est belle, mais vraiment les roués de l'ancien régime ou simplement les politiciens d'affaires du second Empire n'avaient pas cet air miteux d'une bonne à tout faire prise la main dans le sac. Ils avaient « la manière », ce qui est peu au point de vue de la morale : ce pauvre tire-laine ne l'a même pas, il a les façons de la cour des miracles.

Tout le monde s'en aperçoit aujourd'hui : par quel sortilège a-t-il pu jusqu'à hier faire illusion à qui que ce soit, non certes sur ses qualités morales — on ne l'avait pas choisi pour elles — mais sur ses aptitudes à jouer un rôle important ? On n'ose se le demander, et le moment ne permet pas de pousser jusqu'au bout certaines études psychologiques, mais il est au moins permis d'espérer que la leçon ne sera pas complètement perdue. On nous citait ces jours-ci des soldats qui économisaient sur leurs vivres de tranchées de quoi alimenter de pauvres vieillards ou de pauvres orphelins. Ce n'est pas à pareille adresse que « le colonel » envoyait ses excédents de rations, rations auxquelles il n'avait d'ailleurs aucun droit, pas plus qu'à son grade. Et c'est ce voleur de bas étage qui arborait sur sa vareuse une rosette que tant d'autres payent de leur vie. Nous croyons traduire le sentiment public des honnêtes gens de tous les partis de demain en demandant que désormais les croix et les galons soient pour ceux qui les méritent, et non pour tant d'autres qui les portent.

24 mars 1915.

 

LA CONDAMNATION

La condamnation qui frappe le « colonel » Desclaux ne surprendra personne[2]. Nous ne reviendrons pas sur ce triste personnage et sur la dame de ses pensées. Ils sont maintenant où ils devaient finir. Ils appartiennent au geôlier, ils ne relèvent plus du journaliste. Mais il faut insister sur la moralité de cette misérable histoire. Desclaux n'est pas un phénomène unique. Il est un des produits du système de favoritisme que nous n'avons cessé pour notre part de dénoncer en dehors de toute préoccupation de parti. Sans doute tous les arrivistes ne vont pas jusqu'à voler l'intendance pour faciliter leurs amours. Mais c'est dans ces milieux corrompus par le spectacle quotidien de l'injustice triomphante, du passe-droit insolent, de la canaillerie couverte par la camaraderie ou par l'amitié d'un grand homme, que se préparent et se recrutent les futurs Desclaux. Le malheureux n'était peut-être pas plus malhonnête au début de sa carrière que la moyenne de ceux qui ne sont plus tout à fait honnêtes ; s'il n'avait été remarqué, puis remorqué par un de ces puissants du jour qui démoralisent presque inconsciemment tout ce qui les environne, il serait arrivé à sa retraite après une carrière obscure, voire extérieurement correcte. Mais les avancements scandaleux font perdre à ceux qui en bénéficient toute notion de la responsabilité. L'impunité leur paraît un droit. La distinction du bien et du mal, forcément étrangère à quiconque ne se refuse rien pour parvenir, a pour dernier support la crainte du gendarme. Ce support une fois disparu, il n'y a aucune raison pour qu'un Desclaux s'arrête à un cran quelconque de l'ignominie. Il n'a même pas cet instinctif respect de sa fonction, de ses galons, de son rang hiérarchique, qui survit chez l'homme de la carrière aux scrupules de la conscience. Un Desclaux n'a aucune règle de conduite, aucun honneur professionnel pour suppléer à l'autre. Il doit donc rouler jusqu'au bout, et, en vertu des lois de toute chute, il tombera d'autant plus bas qu'il tombera de plus haut. Dans la France assainie que nous rêvons tous pour demain, de tels cas doivent disparaître, avec la cause qui les produit.

27 mars 1915.

 

Par contraste avec ces rares et méprisables défaillances, un élan admirable entraînait la jeunesse. En toute matière le même état d'esprit large, dévoué, ouvert à tous les sacrifices se révélait parmi les écoliers de la France et des pays alliés auxquels leurs maîtres savaient d'ailleurs parler un langage digne des circonstances.

 

LE SALUT AUX BLESSÉS

M. Thamin, recteur de l'Académie de Bordeaux, vient de prendre une heureuse initiative qui ne peut être qu'approuvée et suivie. Par une circulaire adressée aux inspecteurs d'académie de son ressort, il leur demande d'inviter les élèves de tous les établissements d'enseignement public à saluer les blessés qu'ils rencontreront, à la ville comme au village. C'est là un hommage pour ainsi dire instinctif qu'une sorte de discrétion — excessive en l'espèce — empêchait peut-être nos enfants et adolescents de rendre à leurs glorieux aînés. L'invitation qui leur est adressée aujourd'hui répond à leur sentiment. Aussi spontanément que les élèves de l'enseignement public, ceux de l'enseignement libre répondront à l'appel de M. Thamin. Et ce n'est pas seulement dans l'Académie de Bordeaux, mais dans toutes les Académies, que ce geste de reconnaissance doit devenir la règle. Les jeunes écoliers s'habitueront ainsi à l'idée du sacrifice que la guerre impose aux générations qui les ont précédées sur les bancs. Ils garderont dans leurs souvenirs d'enfance et de jeunesse la vision virile de la souffrance et de la mutilation courageusement supportées pour la patrie, et d'autre part les victimes auxquelles nous devront notre salut auront le réconfort de sentir autour d'elles la sympathie reconnaissante de ceux pour qui tant de sang généreux a été versé. Thiers, après la défaite, saluait « la noble blessée » ; cette fois, la France ne sortira pas blessée de la lutte ; le salut doit aller à ceux qui auront été blessés pour qu'elle ne' le soit pas. Et ce sera aussi pour les familles douloureusement éprouvées une consolation, presque une réparation, de sentir que les blessures de leurs proches sont un titre de gloire. Comme l'étendard de Jeanne d'Arc, ceux qui ont été à la peine doivent être ensuite à l'honneur.

Il faut même, et M. Thamin a raison de nous y faire songer dès maintenant, que ce respect pour les blessés de « la guerre », — car ce n'est plus celle de 1870 qu'on appellera ainsi désormais — les accompagne dans toute leur vie. Il ne faut pas que les générations plus heureuses, auxquelles le dévouement de celle-ci rêve d'épargner de pareilles épreuves, paraissent jamais oublier ceux qui auront connu l'envers de la victoire. Non seulement les blessés, les mutilés devront avoir leur sort matériel dignement assuré, ce qui de la reconnaissance nationale n'est que « l'orthographe s, mais ils devront partout, dans les cérémonies publiques comme dans les fêtes familiales, tenir le premier rang. « Les blessures reçues à la guerre, écrit M, Thamin, ont toujours été une parure. » C'est de même une parure pour un pays que ses blessés. Et plus la paix paraîtra assurée, plus la trace des ruines tendra à s'effacer, plus il conviendra d'entourer d'égards et d'affection les survivants de l'épopée, et surtout les survivants qui en garderont les glorieux « stigmates. » En les saluant aujourd'hui, les jeunes graveront au fond de leur conscience un engagement d'honneur auquel ils ne failliront pas dans l'âge mûr.

26 novembre 1914.

 

AUX ÉCOLIERS DES PAYS ALLIÉS

Le Bulletin de l'Instruction publique va reproduire une circulaire du secrétaire d'État de l'instruction publique en Angleterre, M. Joseph Pease, qui insiste en termes on ne peut plus heureux sur la nécessité de ne rien relâcher du travail scolaire au milieu de la crise que nous traversons. C'est même une occasion pour certains jeunes gens, auxquels le besoin de gagner le pain quotidien fait d'ordinaire quitter l'école trop tôt, de pousser un peu plus leur instruction, puisque l'arrêt partiel du travail ne leur permet pas toujours de s'employer. L'essentiel est, en effet, de préparer pour le lendemain de la guerre une génération apte aux tâches et aux devoirs qui l'attendent. « Quand le conflit aura pris fin, écrit le ministre britannique, nous n'aurons pas seulement à reconstruire l'édifice matériel de la civilisation, mais aussi l'armature morale qui le soutient. » Il ne faut pas que l'attentat commis par la barbarie germanique contre la civilisation contemporaine laisse des pertes intellectuelles à côté des ruines matérielles. Il faut donc élever pour le monde et la société de demain de bons ouvriers de la réparation : ce sont les enfants et adolescents qui vont avoir à assurer « les lignes de communication entre le présent et l'avenir ».

Les adultes se sacrifient maintenant pour que ceux qui les suivent grandissent et vivent dans une atmosphère plus saine et plus sereine ; les jeunes doivent s'en rendre compte et se tenir prêts à tirer les fruits de la victoire. « C'est à eux, conclut M. Pease, que nous remettons l'ordre social et l'ordre international qui se dégageront de ce conflit — une société, nous l'espérons, plus large et mieux assurée, libérée de l'héritage séculaire de haines et d'ambitions que l'Europe expie en ce moment, mais aussi plus exigeante, demandant à ses membres une intelligence plus claire, des capacités plus sûres, une vue plus nette de la tâche et de la destinée communes à tous les hommes. Veillons à ce que ces sept millions d'enfants, et ceux qui les suivront sur les bancs de l'école, arrivent à l'âge de l'action, bien armés pour l'action. Leur œuvre sera la justification de nos efforts ; leur bien-être la mesure de notre succès. » Ces belles paroles, dites pour les écoliers de l'empire britannique, n'iront pas moins au cœur des nôtres. Dans cette « course au flambeau » qui est la vie d'un peuple, les coureurs d'aujourd'hui font glorieusement leur étape : que leurs cadets se mettent en mesure de faire non moins bien la leur.

13 décembre 1914.

 

L'UNION NATIONALE

On se souvient à peine aujourd'hui de l'époque reculée, — il y a quatre mois et demi, — où l'on déplorait qu'il y eût deux France et deux jeunesses. C'est loin, tellement loin, qu'on peut parler à présent en philosophes de questions qui paraissaient brûlantes. M. Boutroux publie dans le Daily News un article où se retrouve sa haute et sereine pensée et qui ne craint pas de rappeler la déchirure qui paraissait s'être faite entre Français après la fameuse Affaire, et qu'on était porté à croire irréparable. En réalité, des deux parts, on était inspiré par un égal sentiment de patriotisme, mais dans la poussière du combat on ne se rend pas compte du sens des opérations et encore moins du mobile des combattants. M. Boutroux nous le montre clairement. « Certains Français comptaient rendre à la France son rôle glorieux dans le monde en s'attachant surtout à revenir aux traditions ; les autres, considérant la justice et l'humanité comme le patrimoine de la France mettaient leur foi dans le triomphe de cet idéal. Les nationalistes se réclamaient de l'histoire, leurs contradicteurs de la philosophie. »

Mais en somme les uns et les autres agissaient et raisonnaient en Français ; ils avaient les uns et les autres la même grande idée de leur pays, de son rôle et de son honneur, et c'est pourquoi la jeunesse née ou grandie à cette époque de crise, au lieu de se trouver spécialement divisée et sectaire comme on aurait pu le supposer, a donné au contraire le spectacle réconfortant que nous voyons maintenant. En présence de l'agression, il n'y a eu ni hésitation, ni double courant ; il n'y a eu ni deux France, ni deux jeunesses ; le curé et le maître d'école, l'ouvrier et le patron, ont gagné le front, coude à coude, et se sont conduits, — peut-être à leur surprise réciproque — en aussi bons citoyens les uns que les autres. Et ce spectacle est maintenant considéré comme si naturel qu'on ne le remarque même plus, qu'on ne se souvient plus d'un temps où beaucoup craignaient qu'il n'en fût autrement. Nous avions fini par nous méprendre sur le fond de notre caractère, et cette méprise, nos ennemis l'ont sûrement commise, et elle est une des causes « impondérables » de leur échec.

 

Les manifestations du patriotisme français diffèrent suivant les circonstances, mais le fond n'en dépend pas et n'en est pas atteint ; c'est le même « qui inspira Jeanne d'Arc et Danton, qui soutint Louis XIV en 1709 et qui anima les armées de la première République ». Le miracle français, c'est sa réapparition soudaine, spontanée et universelle dès que l'ennemi est aux portes.

9 décembre 1914.

 

L'UNIVERSITÉ ET LA GUERRE

Certes l'Université n'est pas seule à faire son devoir et toutes les catégories sociales ont des Livres d'Or qui les honorent. Mais le rôle de l'Université est plus particulièrement mis en évidence parce qu'il compte double. Les professeurs et instituteurs se battent aux côtés de leurs élèves d'hier, et ils peuvent se dire, sans trop de vanité, qu'ils sont pour quelque chose dans la belle tenue morale de ceux qu'ils ont vus sur les bancs. Ceux-ci d'ailleurs mettent leur coquetterie à le reconnaître avec une bonne grâce qui ajoute à leur héroïsme, et on ferait un touchant recueil de toutes les lettres adressées à d'anciens maîtres par cette belle jeunesse qui réalise et dépasse leurs espérances. L'École normale « est un coin de France qui se porte bien », disait Bersot au ministre Bardoux qui la visitait aux lendemains de l'Année terrible. M. Thamin, recteur de Bordeaux, rappelle ce mot et l'applique à toute l'Université dans les circonstances actuelles. Sous la forme d'une lettre adressée au personnel mobilisé de son Académie, M. Thamin exprime ce que pensent de leurs jeunes collègues les vieux qui sont restés, et ce qu'ils font pour que, faute de beaucoup d'abeilles, la ruche ne chôme pas. a On est récompensé quand arrive une lettre de vous ; on se la passe, on est fier, on se croit un peu au feu. »

Certes il est douloureux d'assister à des hécatombes de victimes choisies parmi la fleur du printemps universitaire. Les dernières promotions de normaliens et d'agrégés sont fauchées à l'heure de la floraison intellectuelle. Beaucoup de nos amis à l'étranger, constate M. Thamin, s'étonnent de la prodigalité avec laquelle nous envoyons au minotaure nos écrivains, nos savants, nos artistes, « sacrifiant ainsi les moissons futures et offrant à la balle stupide de jeunes fronts déjà ceints de lauriers ». Mais ce sacrifice est lui-même une semaille. L'exemple donné par ces cœurs, ces intelligences, ces âmes d'élite, entraîne les autres. « L'héroïsme grave propre aux lettrés », comme disait Victor Hugo, est plus que tout autre contagieux. Il est contagieux parce qu'il est riche de réflexion, de pensée, de volonté, de conscience historique. Ce mot d'intellectuels, qui avait en temps de paix connu et parfois mérité l'impopularité, est en train de reconquérir sa noblesse. Ceux de l'avant, ceux de l'arrière, tous se sentent mobilisés. « Pourvu qu'ils tiennent, les civils ! » disait un Forain. Ils tiendront, et tous ceux qui disposent d'une plume, d'une chaire ou d'une tribune travaillent pour qu'on tienne. Ils oublient leurs inquiétudes personnelles, leurs anxiétés familiales pour prêcher et pratiquer les grandes vertus civiques du temps présent, la confiance, la patience et le sang-froid.

L'Université, le monde enseignant tout entier, a eu quelque mérite après tout à élever dans la foi aux destinées de la patrie une France nouvelle née dans la diminution morale et matérielle de la défaite. Certains croyaient, et se reprochaient de croire, que le rôle de la France dans le monde était désormais sans grandeur et sans horizon. Des gens pratiques ou qui se flattaient de l'être, déclaraient que tout idéal nous était désormais fermé, que l'égoïsme était notre seule chance de salut, et que seule une existence nationale rétrécie, dénaturée et précaire nous était permise. Il y avait là de quoi démoraliser et abattre à jamais un pays où les idées sont une force et l'idéal un besoin. Ceux qui ont réagi, qui ont sauvé l'âme française, ont bien mérité de la patrie. Grâce à eux, grâce aussi à la merveilleuse, souplesse d'une race qui n'a jamais voulu croire à sa fin prochaine parce qu'elle avait le sentiment instinctif de sa vitalité, ce cauchemar est écarté. La France se bat pour elle-même, et en même temps pour une cause plus large et plus humaine, la cause de la civilisation. « C'est la même histoire qui continue, de Marathon et de Salamine, aux batailles de la Marne et de l'Yser. » Il faut cela pour que la France se batte bien, de tout son effort, de tout son cœur. Ceux mêmes qui ne connaissent ni Marathon, ni Salamine, savent qu'ils luttent pour quelque chose de grand. En cela ils sont intellectuels dans le meilleur sens du mot. Qu'on se rappelle la phrase, sublime dans sa simplicité, de ce cuisinier tué à l'ennemi, écrivant à sa femme la veille : « Quand mon fils sera grand, tu lui diras que son père est mort pour lui, ou tout au moins pour une cause qui lui profitera à lui et à toutes les générations à venir. »

28 février 1915.

 

L'ÉCOLE DE DEMAIN

Ce ne sont pas de vaines phrases que M. Paul Deschanel et M. Ferdinand Buisson ont prononcées hier à l'Hôtel de la Ligue de l'enseignement. Et ils nous en voudraient de louer leurs paroles, alors que tant d'actes sollicitent notre admiration, si leurs paroles n'avaient la valeur d'un acte, étant de celles qui sont destinées à exercer une action. Tout le monde a célébré l'attitude de l'École dans la guerre actuelle. Les maîtres et les élèves se sont retrouvés côte à côte sous le drapeau, et cette belle leçon civique collective ne s'oubliera pas. Seulement ce qui ne s'oubliera pas non plus, ce qui en tout cas ne doit pas s'oublier tout à fait, c'est le danger que pouvaient faire courir au pays les illusions généreuses mais aveugles dont une partie du corps enseignant primaire acceptait sans critique la séduction. Certes, il n'y avait dans cette attitude ni antipatriotisme ni crainte du sacrifice, et l'événement l'a bien prouvé, mais elle supposait une telle méconnaissance des réalités qu'elle équivalait à un suicide si un sursaut d'indignation en face de l'agresseur n'avait chassé tous ces nuages délétères dans un grand coup de vent d'héroïsme. Certes, la guerre est une terrible épreuve, et la raison pure proteste contre le déchaînement de misères et de cruautés qu'elle entraîne. Mais, suivant le mot de M. Deschanel, « il faut voir les Allemands tels qu'ils sont, et ne pas leur prêter nos manières de penser et de sentir ». L'idéal assurément serait que le droit et la justice fussent la règle des relations internationales, mais il faut d'abord pour cela que les soldats du droit apparaissent comme capables de le défendre autrement que par des palabres et par des Congrès. Nous savons maintenant à qui nous avons affaire, nous savons ce que pèsent toutes les considérations morales et métaphysiques auprès de certains peuples ; il ne faudra pas croire au lendemain de la paix que la mentalité de gens ainsi déformés par une école qui n'est pas au service des mêmes idées que la nôtre se haussera tout d'un coup à nos conceptions civilisées. Si nous voulons que la civilisation ne succombe pas, si nous voulons que l'espoir de temps meilleurs ne soit pas fauché, il nous faudra rester prêts à des éventualités qu'on ne conjure pas en refusant de les prévoir.

M. Buisson lui-même, tout en faisant plus large la part de la confiance en la force des idées dans ses rêves d'avenir, n'a pas dissimulé que les plus généreuses espérances deviendraient un crime si elles détournaient l'un de nous une minute des grands devoirs du présent. « Vous vous dites les soldats du droit, les soldats de la liberté, les soldats de la paix. Vous ne serez rien de tout cela si vous n'êtes d'abord des soldats, — et les soldats de la France. » Et rien n'est plus juste. Le monde ne deviendra meilleur — dans la mesure où il est permis d'augurer qu'il puisse s'améliorer — que si les meilleurs sont d'abord les plus forts. Nul ne prétend qu'il soit consolant, agréable et reposant d'être obligé de lutter contre la barbarie et de lui emprunter pour cela une partie au moins de ses moyens ; mais cette barbarie existe, elle guette l'occasion de régner sur le monde, et il ne dépend pas de nous qu'elle cesse d'exister, tandis qu'il dépend de nous en une certaine mesure de lui ôter la chance de l'emporter. Il n'y a pas d'autre façon de la décourager. C'est ce que l'école d'hier tendait parfois à perdre de vue. L'école de demain ne sera ni une école de barbarie, ni une école de haine contre quiconque n'est pas né du même côté de la frontière ; personne de sensé ne demande qu'elle devienne une école à la prussienne, mais elle tiendra compte des réalités, elle se gardera de la crédulité aux formules, elle se méfiera des déclarations pacifiques venant des pays qui prêchent à autrui le désarmement et qui entassent la poudre sèche.

31 mars 1915.

 

RELATIONS INTELLECTUELLES FUTURES

Et après ? Après la guerre, quelles seront les relations intellectuelles entre la science allemande et les savants des autres pays ? La question est sans doute prématurée, mais on peut y répondre puisqu'elle est posée. La tentative ébauchée par deux professeurs suisses, mieux intentionnés qu'inspirés, pour renouer dès maintenant des liens intellectuels entre l'Allemagne et le monde civilisé est en tout cas vouée à l'insuccès. M. Lanson a dit pourquoi en fort bons termes. Il n'y a pas à insister. Les intellectuels allemands ont tenu à montrer qu'ils n'étaient en ce moment que des Allemands dénués de tout souci intellectuel. Il n'y a qu'à leur en donner acte. Restent les relations futures. Que pourront-elles être ? Que seront-elles ? Certains se figurent déjà que tout reprendra naturellement son ancien cours et que notre hospitalité intellectuelle se retrouvera intacte. D'autres, au contraire, bondissent d'avance à la seule idée qu'on citera encore en Sorbonne les travaux allemands. Ces deux attitudes nous paraissent également exagérées.

Le non possumus de M. Lavisse ne s'applique qu'au présent. Nous croyons cependant qu'il survivra en grande partie à la guerre. Nous n'avons ni à nier ni à ignorer la valeur de tel ou tel spécialiste d'outre-Rhin. Et c'est pourquoi il serait puéril et fâcheux de ne pas suivre ce qui se fera chez nos voisins. Mais il est une autre forme de puérilité non moins fâcheuse dont il faut espérer que nous serons débarrassés. C'est celle qui consiste à prêter une valeur singulière à tout ce qui vient d'un « érudit » allemand. C'est entrer dans l'état d'esprit des Allemands eux-mêmes, c'est leur reconnaître ce rôle de peuple élu, prédestiné, inspiré d'en haut, qu'il s'agisse d'armée, de physique ou de philologie, auquel ils prétendent. Un tel état d'esprit est antiscientifique au premier chef, il gâte la plupart des travaux de la science allemande, il ne peut que gâter les nôtres, et on en peut citer beaucoup qu'il a effectivement gâtés. Ce genre de snobisme est condamné. Nous utiliserons, quand il y aura lieu, les travaux allemands, mais sans fétichisme, en les appréciant à leur juste valeur qui est fort au-dessous de celle qu'ils s'attribuent et sur laquelle nous n'avons pas à les en croire sur parole. Telles seront nos relations intellectuelles. Quant à un rapprochement moral, nous n'en voyons ni l'utilité ni le terrain, tant que l'Allemagne sera ce qu'elle est — et il ne dépend pas de nous assurément qu'elle soit autre.

2 avril 1915.

 

Un des spectacles qui peuvent le mieux rehausser les esprits et les cœurs c'est l'hommage rendu aux glorieux blessés. Un double gala spécialement donné à leur intention au Trocadéro fournit à M. Viviani, président du Conseil, et à M. Deschanel, président de la Chambre, l'occasion de leur témoigner les sentiments qu'éprouve à leur égard la France tout entière.

 

AUX BLESSÉS

M. Viviani a tenu à nos glorieux blessés le langage qu'ils sont dignes d'entendre, le seul qu'ils veuillent entendre. Il a rendu l'hommage qui leur est dû à tous les fils de France qui portent le poids de la lutte, à tous ceux qui en ont été stoïquement victimes, à ceux qu'une guérison a rendus à leur poste de combat, à ceux qui attendent sur la terre ennemie l'heure de la libération victorieuse, à ceux aussi, à ceux-là avant tous les autres, qui sont tombés face au danger, « offrant sans un regret de leur splendide jeunesse la rançon du sang, tandis que leurs mères payent encore la rançon des larmes ». Dans tous les foyers anxieux de l'avenir ou déjà dévastés par un arrêt du destin les paroles du président du Conseil éveilleront un long écho. M. Viviani est de ceux que le sort n'a pas épargnés, il est de ceux qui ont le droit de considérer que le découragement ou l'abandon seraient une trahison à l'égard des êtres chers dont le sacrifice deviendrait la plus amère des dérisions s'il ne devait empêcher le retour de pareilles épouvantes.

Ce n'est pas pour la gloire que se battent et succombent les héros anonymes dont la mémoire, et ils le savent bien, ne pourra jamais rayonner que dans le cercle de la famille ou du village natal. « Le piédestal de marbre n'attend que de rares privilégiés. » Les autres passeront inaperçus dans la masse obscure des héroïsmes ignorés, de même que leurs noms se perdront dans les longues listes gravées sur la pierre des monuments collectifs. Mais ces jeunes hommes ont conscience de travailler à une œuvre plus durable que la gloire et plus précieuse que la vie. « Ils savent que par eux les générations qui se lèveront demain sous le soleil seront affranchies des angoisses et des servitudes ; ils savent que par eux la patrie demain rassemblera sur la terre agrandie tous ses enfants. » Certes, ils ont toutes les raisons de vivre et d'aimer la vie, dont ils n'ont connu encore que les enchantements, mais une vie sans idéal ne suffit pas à une race héritière d'un grand passé. Et c'est pourquoi la France d'aujourd'hui met au-dessus de tout, non pas son orgueil, non pas la prétention folle de dominer l'univers, mais son honneur national et le ferme propos de fixer un terme à la tyrannie d'autrui. Nul chez nous ne chante : Frankreich über Alles, mais chacun sait tout souffrir et tout endurer pour que, dans le monde de demain, la France ait sa place légitime comme toutes les nations civilisées auront la leur.

Et c'est toujours à cette conclusion qu'il faut revenir. La France veut la paix, et elle n'a pas cessé de la vouloir avec la même unanimité qu'elle apporte aujourd'hui à soutenir la guerre. L'unité morale dont nous donnons le spectacle n'est pas un miracle, en ce sens qu'elle devait fatalement se produire en cas de brutale agression. Le miracle, c'est qu'il se soit produit une agression dont la brutalité n'ait laissé place à aucun doute. La France, tout entière aux préoccupations de la paix, trop oublieuse même de la menace qui planait sur sa frontière béante, se laissait aller à son génie humain et artiste, dont nous n'avons pas à louer nous-mêmes le charme communicatif et hospitalier. De ce rêve nous avons été tirés par un empire de proie, qui avait tout préparé de longue main pour nous terrasser sans nous laisser le temps de nous ressaisir. Le coup a échoué, grâce à un concours de circonstances favorables dont l'agresseur n'avait pas tenu compte parce qu'il se croyait trop fort pour avoir à tenir compte de quoi que ce soit. Mais nous serions coupables, nous serions indignes des concours qui sont venus à nous, nous serions ingrats envers nos morts de la Marne et de l'Yser si nous permettions qu'une telle atteinte à la paix du monde civilisé pût se renouveler.

La paix de demain, dans la mesure où la prévision humaine peut avoir prise sur l'avenir, doit donc être une paix solide, honnête et durable. Nul ne peut se méprendre sur nos intentions, que nous n'avons pas à dissimuler, parce qu'elles ne s'inspirent d'aucun mobile égoïste ou inavouable. M. Viviani les a une fois encore éloquemment exprimées en face de nos blessés qui n'ont rien à cacher ni à ignorer de la cause pour laquelle ils ont combattu. La France ne traitera pas sans ses alliés, et elle ne traitera pas sans avoir obtenu ce que la justice et le droit réclament. La Belgique avant tout doit être libérée et reconstituée : c'est ce que l'empereur de Russie appelait ces jours derniers le « serment d'Annibal » des Alliés. La France de son côté doit « restaurer l'intégralité de son unité territoriale », sans laquelle elle ne jouira jamais d'une réelle sécurité, car il n'y en a pas en dehors d'une frontière fondée sur la volonté des peuples. Enfin l'Europe doit être libérée du « militarisme prussien », ce militarisme dont le général von Bernhardi, un de ses prophètes, dément aujourd'hui l'existence comme parti allemand, sans doute parce que c'est un dogme commun à tous les partis allemands. Telles sont, en ce qui nous concerne, les bases de la seule paix possible, la seule qui puisse non pas justifier, mais compenser dignement tant d'hécatombes...

16 avril 1915.

 

NOBLE LANGAGE

C'est M. Paul Deschanel qui a salué hier les blessés auxquels était offert le second gala du Trocadéro. Ils ont entendu de mâles et éloquentes paroles, qui ont produit une de ces fortes émotions où se retrempe le patriotisme. Le président de la Chambre a mis en relief le caractère particulier, nouveau, angoissant de la guerre actuelle, qui met aux prises non plus des armées, mais des nations entières, mobilisées jusque dans leurs profondeurs. Certes dans les guerres antérieures, la masse de la population partageait les angoisses et les souffrances des combattants, mais pour la première fois cette masse est jetée au front ; le père de famille quadragénaire prend place dans la tranchée avec le conscrit de vingt ans, et subit tous les périls et toutes les fatigues avec la même inflexible résolution que les jeunes recrues. C'est là un spectacle qui ne s'était pas vu depuis les guerres des temps barbares, et qu'on ne croyait pas revoir à notre époque d'extrême civilisation...

3 mai 1915.

 

L'hommage aux blessés prit bientôt une forme plus concrète, dont le besoin se faisait sentir.

 

L'INSIGNE DES BLESSÉS

Les amputés et encore plus peut-être les réformés dont l'infirmité n'est pas apparente au premier coup d'œil, ont manifesté le désir de recevoir au moins un insigne, un signe distinctif, qui permît au public de les reconnaître et surtout de ne pas les méconnaître. Il est évidemment cruel, quand on est une victime de la guerre, d'être traité d'embusqué ou simplement d'être confondu avec une victime d'un vulgaire accident d'automobile. Le ministre de la Guerre s'est montré défavorable à la création d'un emblème particulier[3]. Il préfère attribuer aux grands blessés une des décorations existantes le plus souvent possible, et pour ceux dont la blessure — honorable assurément, mais simplement fortuite, — ne mérite pas une récompense spéciale, il s'est rallié à une idée simple et juste : c'est de leur conférer dès maintenant la médaille commémorative qui sera naturellement donnée à tous les combattants après la guerre. Cette solution nous paraît la solution élégante. Elle évite de créer encore un nouvel insigne, alors qu'on a déjà bien de la peine à se retrouver dans la multiplicité de nos rubans et médailles, et elle atteint en droite ligne le but qui était visé. Il n'y a donc plus qu'à instituer — ce qui peut être fait rapidement, car un tel projet ne comporte vraiment aucune discussion — la médaille de la guerre 1914-1915, et à la donner dès maintenant à tous les réformés pour blessures reçues ou maladies contractées au cours de la campagne. Cette médaille suffira à éviter tout malentendu : sur la poitrine d'un infirme, elle indiquera l'origine de son infirmité, sur la poitrine d'un réformé sans infirmité apparente, elle empêchera des méprises aussi pénibles pour ceux qui les commettent que pour ceux qui en sont l'objet. Puisque tout le monde est d'accord, M. Millerand n'a plus qu'à traduire immédiatement cet accord par un acte.

23 juillet 1915.

 

Le besoin de rendre hommage aux morts n'était pas moins naturel que celui d'honorer les blessés. On y pense, parfois même avec une bonne volonté qui a besoin d'être un peu éclairée.

 

LES MONUMENTS AUX MORTS

On se préoccupe déjà des monuments à ériger aux morts de la grande guerre. Tout le monde est d'accord sur la nécessité de rendre aux vainqueurs de 1914-1915 l'hommage que nous avons rendu aux vaincus de 1870-1871. Et comme le nombre de ceux à qui s'adresse cet hommage sera malheureusement plus grand cette fois, il est naturel que le nombre des monuments soit lui-même plus grand. Chaque village a ses deuils, chaque village tiendra à honneur de les commémorer. Mais ici apparaît un danger. Dans le désir de faciliter, de simplifier, de hâter le payement de cette dette sacrée, il est question, paraît-il, de demander au gouvernement de faire établir un projet officiel de monument qui serait exécuté en formats différents, à des prix appropriés aux ressources de chacun, en matériaux plus ou moins coûteux suivant les goûts ou les moyens locaux. On donne pour défendre cette idée des raisons sentimentales, dont une au moins peut paraître séduisante au premier abord. A sacrifice uniforme commémoration uniforme. Une impression puissante frapperait tous les esprits à l'aspect de ce mémento obsédant qui surgirait, partout le même, de la moindre bourgade à la plus orgueilleuse cité.

Sans doute, mais cette obsession ne risquerait-elle pas de produire, à la longue et même bien vite, un effet tout différent de celui qu'on en espère ? Quel objet d'art, si haute et si originale qu'en puisse être l'inspiration première, résisterait à cette impitoyable vulgarisation ? Un de nos confrères de la Petite Gironde, M. Paul Berthelot, proteste avec beaucoup de bon sens et de sens artistique contre ce modèle omnibus qui serait campé en tous lieux sans qu'il fût tenu compte ni des circonstances, ni du milieu, ni des traditions, ni des souvenirs spéciaux à tel ou tel endroit. Le monument d'Arras ou de Reims n'aura-t-il pas des motifs de différer de ceux de Bordeaux ou de Nice ? La vie c'est justement la diversité, la diversité dans la traduction d'un sentiment commun. Nous avons quelque peine à croire que le Comité de l'Alliance républicaine démocratique ait appuyé sans réserve, comme le dit la Petite Gironde, cette idée d'un projet passe-partout. En tout cas, nous ne doutons pas qu'à la réflexion les hommes de haute culture et d'esprit délicat qui ne manquent pas dans cette grande Association, ne partagent notre défiance envers cette nouvelle forme de centralisation esthétique. Nos cathédrales, elles aussi, répondent toutes au même idéal : regrette-t-on qu'elles ne soient pas toutes construites sur le même modèle ?

2 juin 1915.

 

LES MONUMENTS AUX MORTS

Nous pensions bien que l'Alliance républicaine démocratique n'insisterait pas sur l'uniformité à imposer ou même à recommander pour « les Monuments aux morts » de la grande guerre. Dans son prochain Bulletin on trouvera une réponse conciliante du secrétaire général, M. Pallu de La Barrière, à nos critiques sur ce point. « Cette uniformité, dit M. Pallu de La Barrière, est une question secondaire : elle n'a été proposée que pour faciliter aux communes pauvres ou ruinées par la guerre l'acquisition du monument, dont les moulages fidèles pourraient être fournis sans leur imposer de trop lourdes charges. Mais il n'est jamais venu à notre esprit de limiter l'initiative et la générosité des communes riches et l'inspiration des artistes. Il ne peut y avoir sur ce point aucun malentendu. » Réduite à ces proportions, l'idée du modèle commun est assurément moins menaçante, ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'elle soit à encourager, surtout si c'est l'État qui se charge d'assurer le caractère esthétique du type officiel.

7 juin 1915.

 

Après les morts leurs orphelins. L'idée que l'État a une dette à leur égard était juste et admise par tous. Mais deux tendances étaient en présence : les mettre entre les mains de l'État, ou s'appuyer le plus possible sur l'initiative privée. Un petit incident révéla ce désaccord. Il s'agissait d'une « journée » des orphelins dont le bénéfice eût été réservé à une des œuvres et non à toutes.

 

LES ORPHELINS SACRÉS

Certes les orphelins de la guerre ont droit, non seulement à être secourus, mais à être en quelque sorte adoptés par la nation. L'initiative privée ne peut ici se passer du concours matériel de l'État, et l'immensité de la tâche à accomplir ne permet pas d'espérer que des quêtes ou des subventions charitables suffiront à soulager toutes les détresses de cette nature. Mais le rôle des œuvres n'en restera pas moins éminent et précieux. Il y a dans l'infortune spéciale dont il s'agit tout un côté humain auquel l'État ne peut répondre. Avec des crédits officiels on rebâtit des maisons, on ne refait pas des familles. Des œuvres privées au contraire, surtout si elles ont un caractère corporatif, ou régional, ou moral, peuvent panser des plaies qui ne sont pas que des plaies d'argent, et suppléer en une certaine mesure à l'absence des protecteurs naturels du foyer. Les « bureaux » n'ont pas d'âme ; les sociétés en auront pour eux. C'est pourquoi la création des orphelinats de la guerre répond à une idée généreuse, à laquelle toutes les sympathies sont acquises.

Seulement, il ne faut pas oublier que les œuvres de cet ordre doivent se garder de tout exclusivisme. Non seulement elles doivent s'en garder, mais elles doivent éviter d'en présenter la moindre apparence. Nous ne suspectons les intentions de personne et nous sommes convaincus que toutes les bonnes volontés qui se sont manifestées sont pures d'arrière-pensée. Il n'en est pas moins vrai que les meilleures intentions ne suffisent pas, si elles se traduisent par des gestes précipités ou irréfléchis. Lancer pour dimanche prochain une « journée des orphelins » au profit exclusif d'un seul des orphelinats, c'eût été un geste de ce genre. Les Sociétés de la Croix-Rouge ont refusé leur concours à cette « journée » quand elles ont vu à quelles susceptibilités légitimes la procédure adoptée venait se heurter. Elles ont eu raison et ne pouvaient faire autrement, sous peine de manquer à toutes leurs traditions. Et dès maintenant on cherche de tous côtés — voire à la Chambre — une solution équitable, honorable et avantageuse pour tous, de cet incident.

Quoi qu'il arrive, il faut que cette « Journée » soit reportée à une date qui permette de s'entendre, et il faut ensuite que l'entente soit complète et loyale. L'idée de remettre au « Secours national » le soin de répartir le produit de la quête entre toutes les œuvres compétentes sans distinction, d'après l'importance des services qu'elles paraissent capables de rendre, paraît la plus naturelle. Le « Secours national » a fait ses preuves de tolérance, de libéralisme et d'impartialité. Il compte dans son Comité des personnalités éminentes de tous les partis, — si tant est qu'on puisse parler de partis en face d'une mission aussi haute. Il est donc permis d'espérer que toutes les œuvres sérieuses qui s'occupent des orphelins de la guerre se rallieront à cette solution. Une première réunion, encore malheureusement incomplète, s'est déclarée dès hier prête à entrer dans cette voie de l'Union sacrée. Un effort loyal et cordial doit être fait pour obtenir l'unanimité. Le public ne veut pas d'exclusivisme ; il risquerait d'autre part de ne pas comprendre des abstentions si elles n'avaient pas de raison éclatante.

Cet incident n'est pas seulement significatif et intéressant en soi ; il ne l'est pas moins par les aperçus qu'il nous ouvre sur la France de demain. L'attitude de l'opinion montre bien que le lendemain de la guerre ne ressemblera pas à la veille de la guerre. Toute tentative pour violer la justice et l'égalité offensera gravement le sentiment populaire et sera vouée à l'insuccès. C'est sur ce terrain surtout que l'Union sacrée se maintiendra, et c'est sur ce terrain qu'il importe d'ailleurs le plus qu'elle se maintienne. La liberté et la diversité des opinions seront peut-être demain aussi grandes que jamais ; mais chacun sent qu'il n'y aura plus moyen d'avoir deux poids et deux mesures quand il s'agira d'un droit. Ceux qui voudront s'en tenir au vieux favoritisme, au régime des fiches et des suspects en matière d'assistance, seront l'objet d'une réprobation qui les forcera à réfléchir. Et tout le monde devra s'habituer à l'idée que tous les Français ont les mêmes droits aussi bien que les mêmes devoirs. Les orphelins ne seront pas les seuls à avoir besoin de justice égale, de protection impartiale, de sympathies désintéressées. Il est presque heureux que leur cas se soit présenté le premier à l'attention du public, parce que c'est celui où toute inégalité paraîtrait le plus scandaleuse, mais il faut que l'état d'esprit dont nous constatons à ce propos la toute-puissante fermeté ne craigne pas de s'affirmer toutes les fois que le vilain bout de l'oreille commencera à pointer.

18 juin 1915.

 

La journée fut remise et eut lieu peu après au profit de tous, comme le voulait la justice.

 

La paix dont parlaient si éloquemment nos hommes d'État n'est pas celle dont l'Allemagne essayait, dès ce moment, de propager le désir chez les alliés. Sa propagande revêtait parfois d'ailleurs des formes naïves.

 

LA PROPAGANDE ALLEMANDE POUR LA PAIX

On a déjà signalé à maintes reprises la propagande intensive à laquelle se livrent les Allemands sous forme de lettres personnelles adressées aux neutres ou aux Français avec lesquels ils ont été en relations. Un de nos amis, professeur dans un lycée de Paris, nous en communique un nouveau et curieux témoignage. Il vient de recevoir la lettre suivante, qui lui est parvenue par l'intermédiaire d'une officine établie à Zurich à cet effet. Une naïveté du directeur de cette officine trahit même le caractère officiel de cette organisation. Au bas de la lettre elle-même, il a ajouté en français ses offres de service, ce qui prouve que la lettre lui a été adressée ouverte, de manière que l'orthodoxie du contenu pût être vérifiée au passage.

Voici la traduction de ce document, qui montre bien l'immense besoin de paix qu'on éprouve en Allemagne. Les mots soulignés le sont dans l'original.

« Monsieur et honoré professeur

 

« M'autorisant des relations que nous avons eues lors de votre visite en l'année 1912, je vous écris, car je vous juge trop intelligent pour ne pas voir ce que veut l'Angleterre, les deux côtés de la Manche ! C'est dans ce but qu'elle a occupé Calais, qu'elle a eu déjà environ deux cents ans — depuis 1347 jusqu'en 1558. L'Angleterre ne quittera jamais Calais de bon gré ! ! Qui avait avantage au bombardement des Dardanelles ? L'Angleterre seule ! elle a occupé Lemnos, qui peut devenir la clef des Dardanelles et qui est très importante pour la navigation. Qu'a reçu la France ? Rien ! C'est ainsi qu'agit toujours la « perfide Albion » ! Poussez à une paix séparée avec l'Allemagne, autrement la France se saigne pour la perfide Albion. — C'est l'Allemagne qui tiendra le plus longtemps de tous les Etats belligérants, croyez-m'en ! Notre organisation, en guerre et en paix, fonctionne irréprochablement, grâce à notre militarisme, à notre discipline militaire et civile. On ne pourra jamais nous anéantir !! C'est par sympathie pour vous et pour les vôtres que je vous écris cette lettre, et j'espère que la guerre n'a pas atteint trop profondément votre famille. Ici, tout suit, comme dans la paix la plus profonde, son cours habituel ; il n'y a ni disette ni renchérissement. Nous avons trouvé 9 milliards 600 millions, dont 6 milliards 400 millions déjà versés ! Nous pouvons encore trouver 20 milliards, si c'est nécessaire. — Aujourd'hui, tout le monde est d'accord en Allemagne, tous les partis. — Liebknecht et consorts sont des braillards et des niais, leurs camarades ne les écoutent pas — ; même les sociaux-démocrates sont d'accord avec les autres partis. Jetez l'Angleterre à la mer ! Là est votre salut.

Votre dévoué F...,

forestier en chef.

 

On voit que le thème a été consciencieusement traité, avec cette forte « discipline » dont le signataire fait compliment à son pays. Seulement, il semble avoir été un peu loin en niant toute espèce de disette ou même de renchérissement, puisque les journaux allemands ne parlent que de rationnement, de recensement des vivres, de monopole de toutes les denrées susceptibles de simuler du pain. De même il est un peu imprudent en affirmant que l'Allemagne est encore capable de trouver vingt milliards avec la plus grande facilité. C'est rassurant pour l'indemnité de guerre. Quant au péril anglais, l'Allemagne est bien bonne de nous le signaler. Nous ne doutons pas que des lettres analogues, écrites à des Anglais, ne dénoncent de même à nos alliés le péril français ou le péril russe et ne leur conseillent aussi une paix séparée. Toutes ces « finesses » sont bien allemandes ; c'est pourquoi elles ne trompent personne, et leurs auteurs n'arrivent pas à comprendre pourquoi.

22 avril 1915.

 

Nous citions ces jours-ci une lettre d'un Allemand conseillant aux Français de faire la paix avec l'Allemagne pour jeter l'Angleterre à la mer. Jamais, disait cet ami désintéressé de notre pays, la perfide Albion ne s'en ira volontairement de Calais qu'elle occupe en ce moment. Aujourd'hui, c'est dans une bouche autorisée que nous trouvons le même thème. M. Paasche, vice-président du Reichstag, dans une conférence publique, a déclaré : « Les Anglais tiennent non seulement Douvres, mais Calais. Qui sait si les Français réussiront jamais, à moins que nous ne les aidions, à chasser de Calais leurs amis les Anglais ! » On voit que c'est le mot d'ordre. Ce qui nous étonne, c'est que l'Allemagne n'ait pas encore cherché à alarmer l'Angleterre sur le sort de l'Egypte, occupée présentement par les troupes françaises. « Qui sait, pourrait dire M. Paasche, si les Anglais réussiront jamais, à moins que nous ne les aidions, à chasser d'Alexandrie leurs amis les Français! »

25 avril 1915.

 

L'unanimité du sentiment national est à peine troublée par quelques attaques contre l'état de siège et contre la censure. Une de ces attaques se produisit même à la Chambre avec aussi peu de succès qu'elle en méritait.

 

CONTRE-ATTAQUE HEUREUSE

A l'heure où les poilus regagnent la tranchée de première ligne, il arrive parfois qu'une attaque sournoise essaye de les étrangler dans « le boyau ». C'est ce qui s'est produit hier à la Chambre. M. Paul-Meunier a mené' l'offensive avec une vigueur qui n'a pas suffi à lui assurer le succès, parce que M. Viviani, président du Conseil, a opéré aussitôt une contre-attaque à la baïonnette devant laquelle l'ennemi a lâché pied. Il s'agissait de l'état de siège proclamé par la loi du 5 août 1914 dont M. Paul-Meunier proposait la suppression. M. Paul-Meiuner invoquait en faveur de sa motion l'argument le plus propre à la faire rejeter. Il rappelait l'exemple de 1870 où l'état de siège ne fut que partiel. Nous ne le savons que trop, et nous savons aussi les beaux résultats donnés par ce régime de tout laisser faire et de tout laisser dire. M. Paul-Meunier, seul, les a oubliés. Il est le seul à regretter sans doute les meetings quotidiens, les polémiques à la Félix Pyat, les émeutes d'octobre et de janvier, qui ont achevé de paralyser le malheureux gouvernement de la Défense nationale. « Le premier imbécile venu, a répété M.Paul-Meunier avec une humilité louable chez un candidat ministre, peut gouverner avec l'état de siège. » M. Cavour l'avait dit avant lui, mais non à l'occasion d'une guerre. En tout cas, les hommes de 1870, qui étaient, certes, aussi intelligents que M. Paul-Meunier, n'ont pas pu gouverner sans l'état de siège, et c'est la France qui a payé, à un prix dont elle a gardé le souvenir, les frais de l'expérience que M. Paul-Meunier et ses amis voudraient renouveler...

6 mars 1915.

 

Non seulement le pays entendait pratiquer l'Union sacrée pendant la guerre, mais les voix les plus diverses attestaient la nécessité d'en conserver quelque chose, — le plus possible, — après la guerre.

 

L'UNION SACRÉE APRÈS LA GUERRE

Que restera-t-il après la guerre de l'Union sacrée acceptée par tous les partis pour obtenir la victoire ? M. Sembat, dans le discours qu'il a prononcé hier à la Chambre de commerce de Marseille, a exprimé l'espoir qu'il en resterait quelque chose. C'est un espoir et un vœu auquel le pays tout entier s'associe de grand cœur. Même avant la crise terrible qui a tout emporté dans un vaste souffle de patriotisme on sentait déjà dans les masses profondes de la nation un immense désir de pacification des esprits et des cœurs. La popularité qui s'était attachée à certains hommes politiques, l'impopularité dont certains autres étaient atteints, s'expliquaient par leur attitude sur ce point fondamental. Les politiciens et les partis qui refusaient de s'associer au généreux mouvement d'apaisement voyaient le sentiment public se détourner d'eux ; par contre, ceux qui témoignaient un esprit de justice et de conciliation à l'égard de quiconque ne pensait pas comme eux trouvaient partout un accueil sympathique. Nous ne voulons nommer personne, et il est superflu de citer des noms, mais nul ne contestera cette remarque. Cette aspiration vers l'union nationale n'a fait que se renforcer, et M. Sembat a raison d'espérer qu'il en restera une bonne volonté générale toutes les fois qu'il s'agira de l'intérêt supérieur de la patrie. Un champ d'action commun devra être réservé où chacun pourra collaborer au bien public.

Est-ce à dire qu'il n'y aura plus ni partis, ni luttes politiques, ni polémiques de presse ou de parole ? Ce n'est ni possible, ni même souhaitable. La liberté produit la diversité, mais doit exclure la haine. L'Humanité paraît craindre ce matin que des polémiques rétrospectives sur les responsabilités d'hier ne soient le grand objectif des modérés pour le lendemain de la guerre. Certes, il n'y a pas à passer l'éponge sur toutes les fautes commises, ni à déverser un égal satisfecit sur tous ceux qui ont joué un rôle dans les événements passés. Mais, d'une manière générale, les récriminations et les rancunes ne sont pas une politique pratique. C'est à l'histoire de fixer et de juger les responsabilités passées. La politique, c'est l'art de prévoir. C'est pourquoi la France de demain ne s'attardera pas en récriminations vaines et aigries, et ne suivra pas ceux qui s'y complairaient. Elle demandera surtout à ses gouvernants de ne pas oublier la grande leçon d'union patriotique que nous donnent les événements, de ne pas frapper d'ostracisme en temps de paix des concitoyens dont on célèbre les services en temps de guerre, de ne pas stériliser par de vaines tracasseries des forces dont le faisceau a été tout juste suffisant pour nous tirer de l'abîme. Voilà ce qui importe. Au lendemain d'une guerre étrangère, un peuple victorieux ne se résignera pas à une mentalité de lendemain de guerre civile.

10 avril 1915.

 

L'UNION SACRÉE APRÈS LA GUERRE

Nul ne conteste la nécessité de l'Union sacrée durant la guerre ; c'est la condition première de la victoire, et quiconque romprait la nouvelle « trêve de Dieu » ferait, même à notre époque laïque, l'effet d'un sacrilège. Mais, après la guerre, que deviendra l'Union sacrée ? Peut-on espérer qu'elle se maintiendra, doit-on s'efforcer de la prolonger, est-ce perdre son temps que de songer à transformer l'armistice des partis en une paix perpétuelle ? Ce sont là des questions qu'il n'est pas prématuré d'aborder, car le grand souffle de concorde qui a traversé le pays et qui en a purifié l'atmosphère politique permet de les traiter présentement avec une franchise et une objectivité dont il faut bien vite profiter.

M. Ferdinand Buisson n'a donc pas eu tort de penser qu'un grand organe pédagogique comme celui dont il est le directeur, le Manuel pédagogique, rendrait service en ouvrant sur ce sujet une consultation très large, où chacun dirait son mot en toute liberté et de tout cœur. Sans se bercer de l'illusion enfantine que les Français de demain seront tous du même parti et qu'un immense baiser Lamourette résoudra tous les problèmes qui les divisent, M. Buisson estime qu'il restera de la fraternité d'armes qui unit sur le front les camarades les plus disparates une bonne volonté universelle et un esprit de conciliation capables non seulement d'adoucir le ton des polémiques futures, mais aussi d'en limiter le terrain. Nous faisons tous en ce moment des découvertes intéressantes dans le tréfond inconscient de notre pensée et de celle des autres. Nous nous apercevons qu'il y a plus de contact qu'il ne nous plaisait de le croire entre des hommes qui se combattaient avec acharnement, et qui se figuraient de bonne foi n'avoir en commun ni une idée ni un sentiment. De cette constatation, rien ne doit-il résulter ?

M. Maurice Barrès, qui a répondu le premier à la question posée par M. Ferdinand Buisson, est optimiste et catégorique. « Si j'approuve l'Union sacrée ? Mais, depuis neuf mois, je n'ai pas écrit une ligne qui n'allât à la magnifier, à la propager. Sous quelles réserves je l'approuve ? Mais sans une ombre de réserve. A mon gré, elle ne sera jamais assez universelle, assez impérieuse. Aujourd'hui, demain, après-demain, je veux que sur son autel on sacrifie tout, même ses idées intimes, si, par malheur, il reste au fond de ces idées un ferment de division et de haine. » Ainsi parle M. Barrés, et il cite des lettres émouvantes d'instituteurs et d'institutrices, dont il est heureux de louer le dévouement et la largeur d'esprit, pour bien montrer que ses sévérités d'antan contre les « Aliborons » n'ont jamais visé qu'un petit nombre d'égarés. Il « compte bien ne jamais rouvrir » les dossiers périmés où son indignation avait trouvé juste matière à s'exercer. Bien des propos impies ont été démentis par l'héroïsme de ceux qui les avaient proférés dans des minutes de folle exaltation, « le sang a effacé ces mauvaises taches d'encre ». Tel est le son clair, franc et bien français, que rend la cloche de M. Barrès. « Je sais bien, ajoute-t-il, qu'il y a encore par-ci par-là quelques cloches retardataires, têtues, grinçantes, auxquelles se cramponnent désespérément ce qui nous reste d'énergumènes. Mais, si nous le voulons, les angelus de l'Union sacrée étoufferont ces bruits discordants. »

M. Herriot, sénateur et maire de Lyon, n'est pas moins favorable au maintien de l'Union sacrée, mais il pose ses conditions. Il demande aux adversaires de l'école laïque, non seulement de lui rendre justice, mais de « ne pas lui demander de modifier sa définition ». Ceci fait, le reste ira de soi. Les partis subsisteront, mais dépouillés de l'intolérance, de l'exclusivisme, de l'injustice qui les rabaissent tous plus ou moins aujourd'hui. « Il faudra, demain, que tous ceux pour qui la politique n'est point une industrie s'efforcent à relever le ton du débat permanent nécessaire à la vie d'un grand peuple ; il n'est rien d'aussi imbécile, au sens vrai du mot, que la violence ou la haine. » Et le parti vainqueur, celui de M. Herriot, ne se refusera pas à donner le bon exemple, car il a trop longtemps donné le mauvais. « Il semble aux esprits soucieux de son avenir que, dans la première grande période de son développement, celle qui a été terminée par la guerre, la République ait été encore trop dominée par les procédés de lutte qui avaient servi à la fonder. » On pourra alors entreprendre l'étude des grandes questions nationales, qui sont au-dessus des questions de parti et qui rapprochent au lieu de diviser : lutte contre la dépopulation, contre l'alcoolisme, contre la tuberculose, contre tous les fléaux de la vie « auxquels nous n'accordions guère jusqu'ici qu'une attention courtoise ». Une pareille œuvre a par elle-même une valeur morale favorable à l'Union sacrée, et sans demander à personne ni renoncement, ni sacrifice. Qui refuserait de se grouper autour d'un programme dont la devise est : « France avant tout. »

Le dernier médecin consultant de l'enquête de M. Buisson est à vrai dire moins encourageant. C'est M. Camille Pelletan, dont l'article, paru aujourd'hui même, est déjà posthume. M. Pelletan, tout aussi catégorique que quiconque tant qu'il s'agit de l'Union sacrée en temps de guerre, n'en veut pas entendre parler en temps de paix. L'Union sacrée à perpétuité lui paraît un non-sens. Et ce non-sens lui est « suspect ». M. Pelletan voit là une manœuvre de la réaction pour endormir ou paralyser la France démocratique. La méfiance de M. Pelletan repose, il est vrai, sur une conception excessive de ce que désirent les partisans de l'Union sacrée prolongée. Il ne s'agit nullement, et M. Buisson l'a dit tout le premier en excellents termes non équivoques, d'obtenir que les onze millions d'électeurs français votent et pensent comme un seul homme. Ce serait « fou », en effet, et M. Pelletan triomphe trop facilement d'une absurdité que personne n'a exprimée. Ne dépasse-t-il pas aussi les limites de la suspicion légitime quand il voit dans cette aspiration — chimérique peut-être mais assurément noble — vers l'union des cœurs et des esprits sur un fonds d'idée et de sentiments communs, une sorte de manœuvre jésuitique ? « La France, dit-il, lutte héroïquement contre le militarisme et le despotisme du kaiser. Ce n'est assurément pas pour subir un militarisme bigot, et le despotisme du Vatican. » Qui vraiment pense à cela, de M. Buisson à M. Herriot, même en passant par M. Barrès ! Et si par impossible un parti attardé était capable de ce calcul naïf, à quelle colossale déception ne serait-il pas voué d'avance ?

14 juin 1915.

 

La session de Pâques des conseils généraux permit aux assemblées départementales de montrer que pays tout entier, dont les conseils généraux sont l'expression la plus immédiate, s'associait à ces sentiments.

 

DEVANT LES CONSEILS GÉNÉRAUX

La session de Pâques des Conseils généraux a fourni aux présidents de nos assemblées départementales une excellente occasion d'exprimer une fois de plus les sentiments qui animent toutes les régions de la France sans distinction de partis. Partout s'est affirmée éloquemment la même volonté de pousser la guerre jusqu'à la victoire finale, de sacrifier toutes les querelles politiques à l'Union sacrée, de prolonger autant qu'il sera nécessaire le crédit de confiance accordé depuis le premier jour au haut commandement. M. Emile Combes, M. Antonin Dubost, M. Georges Trouillot, M. Bienvenu-Martin rendent le même hommage à la valeur de notre armée et assignent à notre effort le même terme. Ceux qui se refusaient jusqu'au dernier moment à croire à la menace allemande, ceux qui ne se prêtaient qu'avec regret ou avec restrictions aux mesures de salut national dont les armements du voisin nous imposaient l'obligation, ont aujourd'hui le même sentiment que leurs adversaires d'hier. Il n'y a plus ni dissidences ni fausses notes dans le concert patriotique, et s'il y en a eu dans le passé, il est inutile de les rappeler, puisqu'il n'en reste plus trace.

Néanmoins l'opinion ne saurait s'empêcher d'être plus particulièrement sensible aux paroles de ceux qui n'ont pas eu besoin de changer pour se trouver à l'unisson. A ce titre le beau discours de M. Maginot, qui a contresigné de son sang ses votes de député, sera particulièrement remarqué. Mais ce qui le sera encore davantage, surtout à l'étranger, ce sont les fortes déclarations de M. Viviani. Le président du Conseil a tenu à occuper sa place de membre du Conseil général de la Creuse. Et il a adressé à ses collègues une allocution destinée à dépasser les limites de l'enceinte où elle a été prononcée. Certes il ne s'y trouve rien de nouveau. M. Viviani a répété ce qu'il avait dit à la tribune de la Chambre lors de la rentrée du Parlement, mais c'est justement cette répétition, cette persistance dans la ligne une fois tracée, qui sont de nature à accentuer l'impression. Autant la France et ses alliées ont fait effort pour éviter le déchaînement de la guerre, autant elles sont maintenant résolues à la mener jusqu'à son terme nécessaire. Toutes les propositions conciliantes de la France, de la Russie, de l'Angleterre, se sont heurtées à la mauvaise volonté préconçue de l'Autriche d'abord, — de l'Allemagne ensuite, — quand l'Autriche a paru sur le point d'entendre un commencement de raison. C'est l'Allemagne qui, en déclarant spontanément la guerre à la Russie le 1er août, a rendu inutile la suprême démarche de la France et de la Russie, qui proposaient la suspension — réciproque — de tous les préparatifs militaires. La paix du monde eût été sauvée ; mais l'Allemagne ne l'a pas permis, parce qu'elle se croyait sûre de la victoire à bref délai.

La situation n'est plus la même. L'Allemagne avait tout prévu au point de vue matériel ; mais elle n'avait pas tenu compte des « impondérables ». Elle n'avait pas prévu le courant de patriotisme qui allait rallier toute la France autour du drapeau attaqué. Elle n'avait pas prévu non plus l'héroïque révolte de l'honneur belge, en face d'une violation de neutralité déclarée « injustifiable » par le chancelier lui-même. Elle n'avait pas prévu enfin que l'Angleterre ferait la guerre pour un « chiffon de papier » revêtu de sa signature. Tout cela l'Allemagne ne l'avait pas prévu, parce qu'elle ne pouvait pas le comprendre...

14 avril 1915.

 

On remarqua de même que le parti socialiste révolutionnaire renonça à célébrer à son ordinaire l'anniversaire de la semaine sanglante, décision à laquelle l'opinion de tous les partis se plut à rendre hommage.

 

ABSTENTION JUSTIFIÉE

Le parti socialiste révolutionnaire a décidé de ne pas commémorer cette année l'anniversaire de la « Semaine sanglante ». Il n'y aura pas de cortège au Mur des Fédérés et les morts du Père-Lachaise dormiront en paix du 21 au 28 mai. Cette décision est conforme au sentiment général qui écarte spontanément tous les sujets de désaccord entre citoyens tendus vers un même but, dans un même effort collectif. Les dirigeants du parti socialiste réservent l'avenir et protestent de leur ferme propos de ne pas oublier leurs morts de la Commune. Nul ne leur contestera ce droit ; nul ne songera même, dans les circonstances présentes, à discuter les événements de 1871. Tout cela s'éloigne de nous ; derrière le formidable écran de la crise présente, les questions qui nous divisaient et qui nous passionnaient hier tendent à s'estomper dans cette brume impartiale qu'on appelle le recul de l'Histoire. Bien des faits et bien des hommes ont terriblement vieilli depuis neuf mois. Ceux d'entre nous s'il en existe, qui en sont restés à l'état d'esprit d'avant la guerre se sentiront bien dépaysés le jour où ils tenteront de reprendre le cours de leurs précédentes préoccupations politiques. Le parti socialiste n'a pas renoncé à ses espérances, et chez un peuple libre aucun parti n'est tenu d'abdiquer ses idées, mais il a eu raison de penser que l'exploitation de souvenirs de guerre civile n'est plus de saison, — nous voudrions pouvoir dire : ne sera plus jamais de saison.

20 mai 1915.

 

La situation militaire, sans évoluer rapidement puisque le front occidental était déjà presque stabilisé, se présentait cependant au commencement du printemps sous des auspices favorables. La bataille d'Arras commencée le 9 mai avait pour but de soulager les Russes fortement attaqués en Galicie, mais elle donna en outre un résultat plus direct et ses débuts furent salués par un télégramme de félicitations adressé au généralissime par le ministre de la Guerre, M. Millerand.

 

LE TÉLÉGRAMME DU MINISTRE DE LA GUERRE

Nous n'abusons en France ni des illuminations ni des compliments. C'est pourquoi le télégramme de félicitations adressé par le ministre de la Guerre au généralissime a été hautement remarqué. Il a un sens, il a une portée, il a une valeur sur lesquels le public ne s'est pas mépris. Nul ne se fait d'illusions sur l'immensité de l'effort que nous avons à accomplir ; nous sommes en face de la plus formidable organisation militaire que le monde ait jamais connue. Tout ce que la préparation la plus savante pouvait accumuler de ressources matérielles, nous l'avons devant nous ; tout ce que peut entreprendre une audace dégagée de scrupules a été mis en œuvre contre nous. Et néanmoins nous avons d'abord arrêté le courant, et nous sommes maintenant en train de le remonter. Les « résultats obtenus », pour reprendre la modeste formule de M. Millerand, sont un « présage » dont l'ennemi lui-même hésite à contester la signification. Et ces résultats ne sont dus ni à un heureux hasard ni à l'emploi de procédés déshonorants ; ils sont dus à « l'excellence de la préparation » et à la vigueur de l'exécution. Le commandement et la troupe se montrent dignes l'un de l'autre. On voit se développer une pensée sûre d'elle-même, servie par une volonté collective de la réaliser. L'histoire certes ne se répète jamais exactement : la guerre actuelle ne ressemble en rien aux triomphales campagnes de l'épopée révolutionnaire et napoléonienne, et cependant ce sont les mêmes qualités de la race qui nous assurent le succès. La sûreté du coup d'œil, la rapidité de décision à l'heure propice, et avant tout l'inflexible résolution d'attendre cette heure sans chercher à la brusquer par de vaines témérités, tels sont les mérites souverains de ceux qui ont aujourd'hui en main les destinées de la France...

15 mai 1915.

 

Cette attaque confirma l'importance de plus en plus manifeste du matériel et des munitions dans la guerre telle qu'elle résultait du système de défense adopté par les Allemands. Pour donner une impulsion plus vigoureuse à la fabrication, le gouvernement nomma sous-secrétaire d'État de la guerre, préposé aux munitions, M. Albert Thomas, député socialiste, qui depuis quelque temps s'était spécialisé dans l'étude de cette question (20 mai 1915).

 

Malheureusement les dépenses augmentaient formidablement et la diminution considérable de nos exportations rendait difficiles nos paiements à l'étranger. Le ministre des Finances, M. Ribot, conclut avec M. Lloyd George un accord par lequel le gouvernement anglais ouvrait au gouvernement français un crédit d'un milliard et demi pour le règlement de nos achats aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. En échange la France envoyait à Londres 500 millions en or. A cette occasion, M. Ribot exposa les résultats du système d'emprunts temporaires (Bons de la Défense nationale) auquel l'État français avait recouru jusqu'alors. Il apprit à la Chambre que le montant des souscriptions pour le mois d'avril atteignait presque un milliard et conclut que, quelle que fût la durée de la guerre, le gouvernement et le pays étaient prêts à faire tous les sacrifices nécessaires pour la conduire jusqu'au bout. Quelques jours plus tard le ministre des Finances eut l'occasion de refaire les mêmes déclarations et avec le même succès devant le Sénat. Il y traita en même temps la question de la réquisition du blé à laquelle on venait de recourir.

 

AU SÉNAT

... Ces mesures ont été prises après entente avec la Commission du budget de la Chambre, mais sans que la Commission des finances du Sénat ait été consultée. Cette dernière s'en est émue, et M. Ribot, qui n'était pas directement en cause, mais qui a parlé au nom du gouvernement, a déclaré que le gouvernement se rendrait devant la Commission sénatoriale pour lui donner les explications qu'elle peut désirer. Il est évident que personne n'a eu l'intention de manquer de déférence envers la Haute Assemblée. C'est l'urgence qui a, paraît-il, motivé la procédure précipitée suivie par le gouvernement. Il fallait empêcher certaines spéculations d'abuser du déficit de blé qui se présentait momentanément dans quelques régions. On a procédé par voie de réquisitions militaires, mais par l'intermédiaire des préfets. Des arrêtés uniformes fixent à 32 francs le prix maximum du quintal de blé. Le commerce reste libre dans les limites de ce prix, mais le détenteur qui refuserait de vendre à ce prix verrait son stock réquisitionné. M. Ribot n'a pas méconnu le caractère « délicat » de certaines questions soulevées par cette manière de faire. Il est visible, par exemple, que cette extension des réquisitions militaires en vue d'assurer l'alimentation des populations civiles est un peu discutable. Mais le gouvernement a agi sous sa responsabilité, en vue de nécessités qui lui ont paru impérieuses ; il est là dans son rôle, comme le Sénat reste dans le sien en demandant des éclaircissements...

20 mai 1915.

 

Ce n'est pas seulement sur terre que les Allemands affectaient de violer toutes les lois de la guerre. Leurs sous-marins avaient déjà inauguré leur campagne de torpillage et plusieurs catastrophes avaient commencé à émouvoir les neutres lorsque le torpillage d'un grand paquebot anglais, le Lusitania, coulé sur la côte d'Irlande, le 7 mai, vint porter au comble l'indignation universelle. Il n'y avait cette fois-ci ni erreur ni malentendu. Avant même le départ du navire, à New-York, le comte Bernstorff, ambassadeur d'Allemagne aux États-Unis, avait fait publier dans les journaux une note comminatoire indiquant que les passagers qui se confieraient à un paquebot portant le pavillon britannique le feraient « à leurs risques et périls ». Le nombre des victimes fut considérable (1.500 environ) dont beaucoup de femmes et d'enfants.

Une centaine de victimes étant américaines, l'émotion fut particulièrement vive aux États-Unis. Dès le 13 mai, le président Wilson envoya à l'Allemagne une note rappelant les précédents torpillages et soulignant la gravité du dernier. Il rappelait aussi qu'il avait déjà, dans une note antérieure (11 février), avisé le gouvernement allemand que de telles mesures ne pouvaient être acceptées, le droit des citoyens américains à voyager comme passagers sur des navires de commerce, même appartenant à des belligérants, étant au-dessus de toute contestation. La note indiquait également que les sous-marins, par suite même de leurs conditions de navigation, ne pouvaient respecter le droit des gens et que, par conséquent, leur emploi contre un navire marchand était en lui-même « une violation inévitable des principes sacrés de justice et d'humanité ». La note se terminait par l'espoir que le gouvernement allemand désavouerait de pareils actes, en donnerait réparation, et prendrait des « mesures immédiates » pour en empêcher le retour. Cette note, très précise, n'a jamais obtenu de l'Allemagne que des réponses dilatoires, mais elle est le point de départ de la lente évolution qui a fait passer les États-Unis de la neutralité à l'état de guerre. Le banquet de la Chambre de commerce américaine, quelques semaines plus tard, permit de se rendre compte du chemin parcouru.

 

FRATERNITÉ FRANCO-AMÉRICAINE

Le banquet annuel offert par la Chambre de commerce américaine à l'occasion de la Fête nationale des États-Unis a emprunté aux circonstances un intérêt particulier. L'assistance et les orateurs ont souligné les sentiments de fraternité qui règnent entre les deux républiques sœurs, dont la plus jeune se fait gloire de témoigner une gratitude impérissable à ceux qui l'aidèrent jadis à conquérir son indépendance. Le pèlerinage au tombeau de La Fayette n'est pas un rite sans portée, un geste archéologique, c'est bien la manifestation imposante d'une sorte de piété filiale chez un grand peuple qui aime à songer à son berceau.

Tout le monde devra lire avec l'attention qu'ils méritent les discours qui ont été prononcés. Le président de la Chambre de commerce américaine a trouvé des paroles magnifiques pour traduire l'état d'esprit de la grande majorité de ses compatriotes au cours de la crise qui ravage le vieux monde. L'amitié américaine a éprouvé tout d'abord une fraternelle « inquiétude » dont elle n'a pas à s'excuser. Nous n'avions pas nous-mêmes la présomption de nous croire au-dessus du danger. Il nous a fallu faire « des miracles d'improvisation », dit M. Peixotto, et la façon dont nous avons paré le coup fourré qui nous était porté « a forcé l'admiration » des bons connaisseurs en énergie humaine que sont les Américains. Souhaitons, avec l'éminent président de la Chambre de commerce américaine, que nous sachions déployer après la paix les mêmes qualités pour reconstituer notre puissance industrielle et commerciale. En tout cas, nous sommes heureux de constater que nos amis d'Amérique s'engagent à nous prêter sur ce terrain leur actif concours.

M. William G. Sharp, ambassadeur des Etats-Unis, avec l'autorité de sa parole et de sa fonction, a insisté sur le caractère particulier des préoccupations américaines cette année. Il ne s'agit plus seulement, comme d'ordinaire, du développement des relations commerciales franco-américaines : « ce sujet n'est pas la note dominante dans nos pensées, ce soir ». Et sans sortir de la réserve commandée par sa situation officielle, le représentant du gouvernement américain a laissé parler « les douces voix de la sympathie et de l'encouragement ». « Au milieu de la détresse qui nous entoure, devant les épreuves que supporte le noble peuple français, nous n'avons qu'à suivre les sentiments de notre cœur pour être réunis dans une même pensée. » Et cette pensée n'est pas la pensée des bénéfices économiques immédiats à recueillir de telle ou telle attitude, mais quelque chose de plus haut et de plus désintéressé. L'immense et admirable effort accompli par la générosité américaine en faveur des blessés, des victimes de la ruine et de la famine, tant en France qu'en Belgique, ne saurait être trop célébré : ce que la délicatesse de l'ambassadeur l'a empêché de dire sur ce point, il nous plaît d'y insister.

Ce serait une grande faute que de vouloir résumer la pénétrante analyse psychologique et historique de M. J. Mark Baldwin, un de ces illustres membres correspondants de l'Institut, qui ajoutent à ce grand corps autant de lustre qu'ils en reçoivent. Il faudrait pouvoir lire et retenir cette page maîtresse où est mise en belle lumière cette transformation idéale de tout un peuple, ce qu'on a appelé le miracle français, « magnifique poussée de caractère faite de l'or le plus, pur, venant des profondeurs intimes de la personnalité nationale et individuelle ». Ce serait affaiblir de telles déclarations que de les commenter. M. Mark Baldwin ne biaise pas avec la vérité. Il juge les atrocités, il les condamne « publiquement et sans restriction », il estime que pour un Américain ce serait manquer à son propre patriotisme que d'agir autrement. M. Baldwin ne croit pas permise une « neutralité morale » en présence de certains actes, il ne croit même pas suffisant de panser les maux de la guerre telle que nous la voyons : « Il vaut mieux se débarrasser des bandits que de soigner leurs victimes. » Et, pour ceux qui affectent de dire que les Américains ne songent dans une telle crise qu'à gagner de l'argent en profitant des circonstances, il ajoute que pas un des grands négociants qui sont à la tête des plus grandes entreprises n'hésiterait à « préférer une diminution de ses affaires au silence ou à une indigne indifférence officielle ». La tâche des orateurs français était rendue presque plus difficile par l'atmosphère sympathique qui les entourait. M. Thomson ne pouvait que traiter le côté commercial, mais il en a profité pour saluer M. Pierpont Morgan, frappé par un Allemand parce qu'il entendait comprendre son rôle de neutre et d'Américain autrement que le pangermanisme ne voulait le lui permettre. Quant à M. Viviani, il a prononcé une courte et brillante allocution où il a montré le rôle de la France dans le drame actuel, les raisons qui l'ont amenée à le jouer et la manière dont elle entend le jouer jusqu'au bout. Ceux qui nous estimaient capables d'un emportement héroïque, mais escomptaient à la suite un abattement soudain, ne nous connaissaient pas ou, en tout cas, ne nous reconnaissent plus. Nous subirons tout, nous ferons tout pour la victoire, sauf les monstruosités dont le spectacle est donné au monde par l'ennemi. « Nous ne méprisons pas le jugement de l'humanité et le verdict de l'Histoire. » Et c'est parce que nous n'avons pas oublié qui nous sommes, ce que nous représentons et ce que nous défendons, que notre civilisation se distingue de la Kultur et que le monde est intéressé à ce qu'elle en triomphe.

7 juillet 1915.

 

Cette affaire tombait d'autant plus mal pour l'Allemagne que le gouvernement italien était en train de rompre avec ses anciens alliés. La rupture officielle est du 23 mai, elle se produit sous la forme d'une déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche-Hongrie.

 

 

 



[1] Intitulé dans les Débats : Conséquences.

[2] Desclaux fut condamné à 7 ans de réclusion, à la dégradation militaire et radiation de la Légion d'honneur. Mme Béchoff à 2 ans de prison.

[3] C'est cette solution qui a finalement prévalu.