Chez les écoliers. —
Hommage aux blessés. — Témoignages d'Union sacrée. — L'effort militaire et
financier. — L'affaire du Lusitania.
IL était impossible qu'au milieu
de si grands événements il ne se produisît pas quelques défaillances.
L'affaire Desclaux en est un exemple. En elle-même elle n'avait pas un grand
intérêt, mais le personnage, ancien chef de Cabinet de M. Caillaux aux finances,
percepteur à Paris, payeur général aux armées, ne pouvait passer inaperçu. Il
s'agissait de cadeaux faits par Desclaux à son amie, Mme Béchoff, couturière
en vue à Paris. Ces cadeaux consistaient en colis de victuailles détournés
par le Colonel » dans l'exercice de ses fonctions : « vols de denrées, commis
à l'armée, sur territoire français, en présence de l'ennemi », dit l'arrêt
final de la Cour de cassation. UN TYPE[1]
M.
France Desclaux, percepteur du 1er arrondissement de Paris, officier de la
Légion d'honneur, ancien chef de cabinet de M. Caillaux au ministère des
Finances, actuellement payeur principal aux armées, est arrêté sur le front
pour détournement de denrées et de fournitures militaires. C'est avec une
profonde tristesse, mais malheureusement sans beaucoup de surprise, que le
public apprendra qu'un haut fonctionnaire, un homme qui a passé par les plus
grandes situations, qui a eu la confiance d'un chef de gouvernement, est
tombé à ce degré d'avilissement de voler nos soldats en temps de guerre pour
subvenir aux besoins de sa maîtresse. Ce personnage d'hier nous reporte à une
époque qui paraît déjà lointaine, l'époque où le favoritisme et le
passe-droit réservaient aux protégés de la basse politique les places
auxquelles le simple mérite et les meilleurs services professionnels ne
donnaient plus accès. La démoralisation produite par ces mauvaises pratiques
ne pouvait porter d'autres fruits. Comment demander, au nom de quels
principes obtenir de pareils dignitaires la probité exigée de leurs modestes
subordonnés ? Dans un procès non oublié, mais dont les scandales ont pour
ainsi dire disparu devant les réalités tragiques de la guerre, on a vu le
prévenu d'aujourd'hui jouer un rôle prépondérant, Nous ne voulons pas
réveiller ces souvenirs, mais il nous sera permis de déplorer que la honte
nous soit infligée en temps de guerre de voir les galons d'officier supérieur
et la rosette de la Légion d'honneur si mal portés. Que cette honte retombe
non pas sur le pays, qui vraiment ne la mérite pas, non pas sur l'armée, à
laquelle on a imposé de pareilles promiscuités, mais sur ceux dont
l'influence toute-puissante a contribué à souiller ainsi l'uniforme et la
croix des braves ! 28 janvier 1915. UN PITEUX ÉCHANTILLON
L'impression
qui se dégage du procès Desclaux est véritablement humiliante. Le personnage
manque d'envergure. Il n'a rien d'un Rastignac s'élançant à la conquête de
Paris. Il est resté le petit employé platement indélicat et servile, que des
complaisances inavouables ont hissé à une situation inespérée, sans que son
ambition, ou plutôt son appétit, ait changé de caractère. Les remerciements
mêmes que lui écrivait la bénéficiaire de ses cadeaux culinaires ont un
relent de basse rapacité qui, dit-elle, était le mieux fait pour lui plaire.
C'est à croire en effet. Ce piteux viveur, pour qui la grande fête parisienne
s'incarnait en orgies de riz-pain-sel, avait dans le sang la danse du panier.
De puissantes influences avaient pu le tirer de sa médiocrité besogneuse, en
faire un Monsieur considérable, un chef de cabinet de ministre, un percepteur
à Paris, un payeur général à cinq galons, un officier de la Légion d'honneur
proposé pour la cravate de commandeur, cette brillante fortune l'avait ébloui
sans le décrasser. Aucune corruption n'est belle, mais vraiment les roués de
l'ancien régime ou simplement les politiciens d'affaires du second Empire
n'avaient pas cet air miteux d'une bonne à tout faire prise la main dans le
sac. Ils avaient « la manière », ce qui est peu au point de vue de la morale
: ce pauvre tire-laine ne l'a même pas, il a les façons de la cour des
miracles. Tout le
monde s'en aperçoit aujourd'hui : par quel sortilège a-t-il pu jusqu'à hier
faire illusion à qui que ce soit, non certes sur ses qualités morales — on ne
l'avait pas choisi pour elles — mais sur ses aptitudes à jouer un rôle
important ? On n'ose se le demander, et le moment ne permet pas de pousser
jusqu'au bout certaines études psychologiques, mais il est au moins permis
d'espérer que la leçon ne sera pas complètement perdue. On nous citait ces
jours-ci des soldats qui économisaient sur leurs vivres de tranchées de quoi
alimenter de pauvres vieillards ou de pauvres orphelins. Ce n'est pas à
pareille adresse que « le colonel » envoyait ses excédents de rations,
rations auxquelles il n'avait d'ailleurs aucun droit, pas plus qu'à son
grade. Et c'est ce voleur de bas étage qui arborait sur sa vareuse une
rosette que tant d'autres payent de leur vie. Nous croyons traduire le
sentiment public des honnêtes gens de tous les partis de demain en demandant
que désormais les croix et les galons soient pour ceux qui les méritent, et
non pour tant d'autres qui les portent. 24 mars 1915. LA CONDAMNATION
La
condamnation qui frappe le « colonel » Desclaux ne surprendra personne[2]. Nous ne reviendrons pas sur ce
triste personnage et sur la dame de ses pensées. Ils sont maintenant où ils
devaient finir. Ils appartiennent au geôlier, ils ne relèvent plus du
journaliste. Mais il faut insister sur la moralité de cette misérable histoire.
Desclaux n'est pas un phénomène unique. Il est un des produits du système de
favoritisme que nous n'avons cessé pour notre part de dénoncer en dehors de
toute préoccupation de parti. Sans doute tous les arrivistes ne vont pas
jusqu'à voler l'intendance pour faciliter leurs amours. Mais c'est dans ces
milieux corrompus par le spectacle quotidien de l'injustice triomphante, du
passe-droit insolent, de la canaillerie couverte par la camaraderie ou par
l'amitié d'un grand homme, que se préparent et se recrutent les futurs
Desclaux. Le malheureux n'était peut-être pas plus malhonnête au début de sa
carrière que la moyenne de ceux qui ne sont plus tout à fait honnêtes ; s'il
n'avait été remarqué, puis remorqué par un de ces puissants du jour qui
démoralisent presque inconsciemment tout ce qui les environne, il serait
arrivé à sa retraite après une carrière obscure, voire extérieurement
correcte. Mais les avancements scandaleux font perdre à ceux qui en
bénéficient toute notion de la responsabilité. L'impunité leur paraît un
droit. La distinction du bien et du mal, forcément étrangère à quiconque ne
se refuse rien pour parvenir, a pour dernier support la crainte du gendarme.
Ce support une fois disparu, il n'y a aucune raison pour qu'un Desclaux
s'arrête à un cran quelconque de l'ignominie. Il n'a même pas cet instinctif
respect de sa fonction, de ses galons, de son rang hiérarchique, qui survit
chez l'homme de la carrière aux scrupules de la conscience. Un Desclaux n'a
aucune règle de conduite, aucun honneur professionnel pour suppléer à
l'autre. Il doit donc rouler jusqu'au bout, et, en vertu des lois de toute
chute, il tombera d'autant plus bas qu'il tombera de plus haut. Dans la
France assainie que nous rêvons tous pour demain, de tels cas doivent
disparaître, avec la cause qui les produit. 27 mars 1915. Par
contraste avec ces rares et méprisables défaillances, un élan admirable
entraînait la jeunesse. En toute matière le même état d'esprit large, dévoué,
ouvert à tous les sacrifices se révélait parmi les écoliers de la France et
des pays alliés auxquels leurs maîtres savaient d'ailleurs parler un langage
digne des circonstances. LE SALUT AUX BLESSÉS
M.
Thamin, recteur de l'Académie de Bordeaux, vient de prendre une heureuse
initiative qui ne peut être qu'approuvée et suivie. Par une circulaire
adressée aux inspecteurs d'académie de son ressort, il leur demande d'inviter
les élèves de tous les établissements d'enseignement public à saluer les
blessés qu'ils rencontreront, à la ville comme au village. C'est là un
hommage pour ainsi dire instinctif qu'une sorte de discrétion — excessive en
l'espèce — empêchait peut-être nos enfants et adolescents de rendre à leurs
glorieux aînés. L'invitation qui leur est adressée aujourd'hui répond à leur
sentiment. Aussi spontanément que les élèves de l'enseignement public, ceux
de l'enseignement libre répondront à l'appel de M. Thamin. Et ce n'est pas
seulement dans l'Académie de Bordeaux, mais dans toutes les Académies, que ce
geste de reconnaissance doit devenir la règle. Les jeunes écoliers
s'habitueront ainsi à l'idée du sacrifice que la guerre impose aux
générations qui les ont précédées sur les bancs. Ils garderont dans leurs
souvenirs d'enfance et de jeunesse la vision virile de la souffrance et de la
mutilation courageusement supportées pour la patrie, et d'autre part les
victimes auxquelles nous devront notre salut auront le réconfort de sentir
autour d'elles la sympathie reconnaissante de ceux pour qui tant de sang
généreux a été versé. Thiers, après la défaite, saluait « la noble blessée »
; cette fois, la France ne sortira pas blessée de la lutte ; le salut doit
aller à ceux qui auront été blessés pour qu'elle ne' le soit pas. Et ce sera
aussi pour les familles douloureusement éprouvées une consolation, presque
une réparation, de sentir que les blessures de leurs proches sont un titre de
gloire. Comme l'étendard de Jeanne d'Arc, ceux qui ont été à la peine doivent
être ensuite à l'honneur. Il faut
même, et M. Thamin a raison de nous y faire songer dès maintenant, que ce
respect pour les blessés de « la guerre », — car ce n'est plus celle de 1870
qu'on appellera ainsi désormais — les accompagne dans toute leur vie. Il ne
faut pas que les générations plus heureuses, auxquelles le dévouement de
celle-ci rêve d'épargner de pareilles épreuves, paraissent jamais oublier
ceux qui auront connu l'envers de la victoire. Non seulement les blessés, les
mutilés devront avoir leur sort matériel dignement assuré, ce qui de la
reconnaissance nationale n'est que « l'orthographe s, mais ils devront
partout, dans les cérémonies publiques comme dans les fêtes familiales, tenir
le premier rang. « Les blessures reçues à la guerre, écrit M, Thamin,
ont toujours été une parure. » C'est de même une parure pour un pays que ses
blessés. Et plus la paix paraîtra assurée, plus la trace des ruines tendra à
s'effacer, plus il conviendra d'entourer d'égards et d'affection les
survivants de l'épopée, et surtout les survivants qui en garderont les
glorieux « stigmates. » En les saluant aujourd'hui, les jeunes graveront au
fond de leur conscience un engagement d'honneur auquel ils ne failliront pas
dans l'âge mûr. 26 novembre 1914. AUX ÉCOLIERS DES PAYS ALLIÉS
Le Bulletin
de l'Instruction publique va reproduire une circulaire du secrétaire
d'État de l'instruction publique en Angleterre, M. Joseph Pease, qui insiste
en termes on ne peut plus heureux sur la nécessité de ne rien relâcher du
travail scolaire au milieu de la crise que nous traversons. C'est même une
occasion pour certains jeunes gens, auxquels le besoin de gagner le pain
quotidien fait d'ordinaire quitter l'école trop tôt, de pousser un peu plus
leur instruction, puisque l'arrêt partiel du travail ne leur permet pas
toujours de s'employer. L'essentiel est, en effet, de préparer pour le
lendemain de la guerre une génération apte aux tâches et aux devoirs qui
l'attendent. « Quand le conflit aura pris fin, écrit le ministre britannique,
nous n'aurons pas seulement à reconstruire l'édifice matériel de la
civilisation, mais aussi l'armature morale qui le soutient. » Il ne faut pas
que l'attentat commis par la barbarie germanique contre la civilisation
contemporaine laisse des pertes intellectuelles à côté des ruines
matérielles. Il faut donc élever pour le monde et la société de demain de
bons ouvriers de la réparation : ce sont les enfants et adolescents qui vont
avoir à assurer « les lignes de communication entre le présent et l'avenir ». Les
adultes se sacrifient maintenant pour que ceux qui les suivent grandissent et
vivent dans une atmosphère plus saine et plus sereine ; les jeunes doivent
s'en rendre compte et se tenir prêts à tirer les fruits de la victoire. «
C'est à eux, conclut M. Pease, que nous remettons l'ordre social et l'ordre
international qui se dégageront de ce conflit — une société, nous l'espérons,
plus large et mieux assurée, libérée de l'héritage séculaire de haines et
d'ambitions que l'Europe expie en ce moment, mais aussi plus exigeante,
demandant à ses membres une intelligence plus claire, des capacités plus
sûres, une vue plus nette de la tâche et de la destinée communes à tous les
hommes. Veillons à ce que ces sept millions d'enfants, et ceux qui les
suivront sur les bancs de l'école, arrivent à l'âge de l'action, bien armés
pour l'action. Leur œuvre sera la justification de nos efforts ; leur
bien-être la mesure de notre succès. » Ces belles paroles, dites pour les
écoliers de l'empire britannique, n'iront pas moins au cœur des nôtres. Dans
cette « course au flambeau » qui est la vie d'un peuple, les coureurs
d'aujourd'hui font glorieusement leur étape : que leurs cadets se mettent en
mesure de faire non moins bien la leur. 13 décembre 1914. L'UNION NATIONALE
On se
souvient à peine aujourd'hui de l'époque reculée, — il y a quatre mois et
demi, — où l'on déplorait qu'il y eût deux France et deux jeunesses. C'est
loin, tellement loin, qu'on peut parler à présent en philosophes de questions
qui paraissaient brûlantes. M. Boutroux publie dans le Daily News un article
où se retrouve sa haute et sereine pensée et qui ne craint pas de rappeler la
déchirure qui paraissait s'être faite entre Français après la fameuse
Affaire, et qu'on était porté à croire irréparable. En réalité, des deux
parts, on était inspiré par un égal sentiment de patriotisme, mais dans la
poussière du combat on ne se rend pas compte du sens des opérations et encore
moins du mobile des combattants. M. Boutroux nous le montre clairement. «
Certains Français comptaient rendre à la France son rôle glorieux dans le
monde en s'attachant surtout à revenir aux traditions ; les autres,
considérant la justice et l'humanité comme le patrimoine de la France
mettaient leur foi dans le triomphe de cet idéal. Les nationalistes se
réclamaient de l'histoire, leurs contradicteurs de la philosophie. » Mais en
somme les uns et les autres agissaient et raisonnaient en Français ; ils
avaient les uns et les autres la même grande idée de leur pays, de son rôle
et de son honneur, et c'est pourquoi la jeunesse née ou grandie à cette
époque de crise, au lieu de se trouver spécialement divisée et sectaire comme
on aurait pu le supposer, a donné au contraire le spectacle réconfortant que
nous voyons maintenant. En présence de l'agression, il n'y a eu ni
hésitation, ni double courant ; il n'y a eu ni deux France, ni deux jeunesses
; le curé et le maître d'école, l'ouvrier et le patron, ont gagné le front,
coude à coude, et se sont conduits, — peut-être à leur surprise réciproque —
en aussi bons citoyens les uns que les autres. Et ce spectacle est maintenant
considéré comme si naturel qu'on ne le remarque même plus, qu'on ne se
souvient plus d'un temps où beaucoup craignaient qu'il n'en fût autrement.
Nous avions fini par nous méprendre sur le fond de notre caractère, et cette
méprise, nos ennemis l'ont sûrement commise, et elle est une des causes «
impondérables » de leur échec. Les
manifestations du patriotisme français diffèrent suivant les circonstances,
mais le fond n'en dépend pas et n'en est pas atteint ; c'est le même « qui
inspira Jeanne d'Arc et Danton, qui soutint Louis XIV en 1709 et qui anima
les armées de la première République ». Le miracle français, c'est sa
réapparition soudaine, spontanée et universelle dès que l'ennemi est aux
portes. 9 décembre 1914. L'UNIVERSITÉ ET LA GUERRE
Certes
l'Université n'est pas seule à faire son devoir et toutes les catégories
sociales ont des Livres d'Or qui les honorent. Mais le rôle de l'Université
est plus particulièrement mis en évidence parce qu'il compte double. Les
professeurs et instituteurs se battent aux côtés de leurs élèves d'hier, et
ils peuvent se dire, sans trop de vanité, qu'ils sont pour quelque chose dans
la belle tenue morale de ceux qu'ils ont vus sur les bancs. Ceux-ci
d'ailleurs mettent leur coquetterie à le reconnaître avec une bonne grâce qui
ajoute à leur héroïsme, et on ferait un touchant recueil de toutes les
lettres adressées à d'anciens maîtres par cette belle jeunesse qui réalise et
dépasse leurs espérances. L'École normale « est un coin de France qui se
porte bien », disait Bersot au ministre Bardoux qui la visitait aux
lendemains de l'Année terrible. M. Thamin, recteur de Bordeaux, rappelle ce
mot et l'applique à toute l'Université dans les circonstances actuelles. Sous
la forme d'une lettre adressée au personnel mobilisé de son Académie, M.
Thamin exprime ce que pensent de leurs jeunes collègues les vieux qui sont
restés, et ce qu'ils font pour que, faute de beaucoup d'abeilles, la ruche ne
chôme pas. a On est récompensé quand arrive une lettre de vous ; on se la
passe, on est fier, on se croit un peu au feu. » Certes
il est douloureux d'assister à des hécatombes de victimes choisies parmi la
fleur du printemps universitaire. Les dernières promotions de normaliens et
d'agrégés sont fauchées à l'heure de la floraison intellectuelle. Beaucoup de
nos amis à l'étranger, constate M. Thamin, s'étonnent de la prodigalité avec
laquelle nous envoyons au minotaure nos écrivains, nos savants, nos artistes,
« sacrifiant ainsi les moissons futures et offrant à la balle stupide de
jeunes fronts déjà ceints de lauriers ». Mais ce sacrifice est lui-même une
semaille. L'exemple donné par ces cœurs, ces intelligences, ces âmes d'élite,
entraîne les autres. « L'héroïsme grave propre aux lettrés », comme
disait Victor Hugo, est plus que tout autre contagieux. Il est contagieux parce
qu'il est riche de réflexion, de pensée, de volonté, de conscience
historique. Ce mot d'intellectuels, qui avait en temps de paix connu
et parfois mérité l'impopularité, est en train de reconquérir sa noblesse.
Ceux de l'avant, ceux de l'arrière, tous se sentent mobilisés. « Pourvu
qu'ils tiennent, les civils ! » disait un Forain. Ils tiendront, et tous ceux
qui disposent d'une plume, d'une chaire ou d'une tribune travaillent pour
qu'on tienne. Ils oublient leurs inquiétudes personnelles, leurs anxiétés
familiales pour prêcher et pratiquer les grandes vertus civiques du temps
présent, la confiance, la patience et le sang-froid. L'Université,
le monde enseignant tout entier, a eu quelque mérite après tout à élever dans
la foi aux destinées de la patrie une France nouvelle née dans la diminution
morale et matérielle de la défaite. Certains croyaient, et se reprochaient de
croire, que le rôle de la France dans le monde était désormais sans grandeur
et sans horizon. Des gens pratiques ou qui se flattaient de l'être,
déclaraient que tout idéal nous était désormais fermé, que l'égoïsme était
notre seule chance de salut, et que seule une existence nationale rétrécie,
dénaturée et précaire nous était permise. Il y avait là de quoi démoraliser
et abattre à jamais un pays où les idées sont une force et l'idéal un besoin.
Ceux qui ont réagi, qui ont sauvé l'âme française, ont bien mérité de la
patrie. Grâce à eux, grâce aussi à la merveilleuse, souplesse d'une race qui
n'a jamais voulu croire à sa fin prochaine parce qu'elle avait le sentiment
instinctif de sa vitalité, ce cauchemar est écarté. La France se bat pour
elle-même, et en même temps pour une cause plus large et plus humaine, la
cause de la civilisation. « C'est la même histoire qui continue, de Marathon
et de Salamine, aux batailles de la Marne et de l'Yser. » Il faut cela pour
que la France se batte bien, de tout son effort, de tout son cœur. Ceux mêmes
qui ne connaissent ni Marathon, ni Salamine, savent qu'ils luttent pour
quelque chose de grand. En cela ils sont intellectuels dans le meilleur sens
du mot. Qu'on se rappelle la phrase, sublime dans sa simplicité, de ce
cuisinier tué à l'ennemi, écrivant à sa femme la veille : « Quand mon fils
sera grand, tu lui diras que son père est mort pour lui, ou tout au moins
pour une cause qui lui profitera à lui et à toutes les générations à venir.
» 28 février 1915. L'ÉCOLE DE DEMAIN
Ce ne
sont pas de vaines phrases que M. Paul Deschanel et M. Ferdinand Buisson ont
prononcées hier à l'Hôtel de la Ligue de l'enseignement. Et ils nous en
voudraient de louer leurs paroles, alors que tant d'actes sollicitent notre
admiration, si leurs paroles n'avaient la valeur d'un acte, étant de celles
qui sont destinées à exercer une action. Tout le monde a célébré l'attitude
de l'École dans la guerre actuelle. Les maîtres et les élèves se sont
retrouvés côte à côte sous le drapeau, et cette belle leçon civique
collective ne s'oubliera pas. Seulement ce qui ne s'oubliera pas non plus, ce
qui en tout cas ne doit pas s'oublier tout à fait, c'est le danger que
pouvaient faire courir au pays les illusions généreuses mais aveugles dont
une partie du corps enseignant primaire acceptait sans critique la séduction.
Certes, il n'y avait dans cette attitude ni antipatriotisme ni crainte du
sacrifice, et l'événement l'a bien prouvé, mais elle supposait une telle
méconnaissance des réalités qu'elle équivalait à un suicide si un sursaut
d'indignation en face de l'agresseur n'avait chassé tous ces nuages délétères
dans un grand coup de vent d'héroïsme. Certes, la guerre est une terrible
épreuve, et la raison pure proteste contre le déchaînement de misères et de
cruautés qu'elle entraîne. Mais, suivant le mot de M. Deschanel, « il faut
voir les Allemands tels qu'ils sont, et ne pas leur prêter nos manières de
penser et de sentir ». L'idéal assurément serait que le droit et la justice
fussent la règle des relations internationales, mais il faut d'abord pour
cela que les soldats du droit apparaissent comme capables de le défendre
autrement que par des palabres et par des Congrès. Nous savons maintenant à
qui nous avons affaire, nous savons ce que pèsent toutes les considérations
morales et métaphysiques auprès de certains peuples ; il ne faudra pas croire
au lendemain de la paix que la mentalité de gens ainsi déformés par une école
qui n'est pas au service des mêmes idées que la nôtre se haussera tout d'un
coup à nos conceptions civilisées. Si nous voulons que la civilisation ne
succombe pas, si nous voulons que l'espoir de temps meilleurs ne soit pas
fauché, il nous faudra rester prêts à des éventualités qu'on ne conjure pas
en refusant de les prévoir. M.
Buisson lui-même, tout en faisant plus large la part de la confiance en la
force des idées dans ses rêves d'avenir, n'a pas dissimulé que les plus
généreuses espérances deviendraient un crime si elles détournaient l'un de
nous une minute des grands devoirs du présent. « Vous vous dites les soldats
du droit, les soldats de la liberté, les soldats de la paix. Vous ne serez
rien de tout cela si vous n'êtes d'abord des soldats, — et les soldats de la
France. » Et rien n'est plus juste. Le monde ne deviendra meilleur — dans la
mesure où il est permis d'augurer qu'il puisse s'améliorer — que si les
meilleurs sont d'abord les plus forts. Nul ne prétend qu'il soit consolant,
agréable et reposant d'être obligé de lutter contre la barbarie et de lui
emprunter pour cela une partie au moins de ses moyens ; mais cette barbarie
existe, elle guette l'occasion de régner sur le monde, et il ne dépend pas de
nous qu'elle cesse d'exister, tandis qu'il dépend de nous en une certaine
mesure de lui ôter la chance de l'emporter. Il n'y a pas d'autre façon de la
décourager. C'est ce que l'école d'hier tendait parfois à perdre de vue.
L'école de demain ne sera ni une école de barbarie, ni une école de haine
contre quiconque n'est pas né du même côté de la frontière ; personne de sensé
ne demande qu'elle devienne une école à la prussienne, mais elle tiendra
compte des réalités, elle se gardera de la crédulité aux formules, elle se
méfiera des déclarations pacifiques venant des pays qui prêchent à autrui le
désarmement et qui entassent la poudre sèche. 31 mars 1915. RELATIONS INTELLECTUELLES FUTURES
Et
après ? Après la guerre, quelles seront les relations intellectuelles entre
la science allemande et les savants des autres pays ? La question est sans
doute prématurée, mais on peut y répondre puisqu'elle est posée. La tentative
ébauchée par deux professeurs suisses, mieux intentionnés qu'inspirés, pour
renouer dès maintenant des liens intellectuels entre l'Allemagne et le monde
civilisé est en tout cas vouée à l'insuccès. M. Lanson a dit pourquoi en fort
bons termes. Il n'y a pas à insister. Les intellectuels allemands ont tenu à
montrer qu'ils n'étaient en ce moment que des Allemands dénués de tout souci
intellectuel. Il n'y a qu'à leur en donner acte. Restent les relations
futures. Que pourront-elles être ? Que seront-elles ? Certains se figurent
déjà que tout reprendra naturellement son ancien cours et que notre
hospitalité intellectuelle se retrouvera intacte. D'autres, au contraire,
bondissent d'avance à la seule idée qu'on citera encore en Sorbonne les
travaux allemands. Ces deux attitudes nous paraissent également exagérées. Le non
possumus de M. Lavisse ne s'applique qu'au présent. Nous croyons
cependant qu'il survivra en grande partie à la guerre. Nous n'avons ni à nier
ni à ignorer la valeur de tel ou tel spécialiste d'outre-Rhin. Et c'est
pourquoi il serait puéril et fâcheux de ne pas suivre ce qui se fera chez nos
voisins. Mais il est une autre forme de puérilité non moins fâcheuse dont il
faut espérer que nous serons débarrassés. C'est celle qui consiste à prêter
une valeur singulière à tout ce qui vient d'un « érudit » allemand. C'est
entrer dans l'état d'esprit des Allemands eux-mêmes, c'est leur reconnaître
ce rôle de peuple élu, prédestiné, inspiré d'en haut, qu'il s'agisse d'armée,
de physique ou de philologie, auquel ils prétendent. Un tel état d'esprit est
antiscientifique au premier chef, il gâte la plupart des travaux de la
science allemande, il ne peut que gâter les nôtres, et on en peut citer
beaucoup qu'il a effectivement gâtés. Ce genre de snobisme est condamné. Nous
utiliserons, quand il y aura lieu, les travaux allemands, mais sans
fétichisme, en les appréciant à leur juste valeur qui est fort au-dessous de
celle qu'ils s'attribuent et sur laquelle nous n'avons pas à les en croire
sur parole. Telles seront nos relations intellectuelles. Quant à un
rapprochement moral, nous n'en voyons ni l'utilité ni le terrain, tant que
l'Allemagne sera ce qu'elle est — et il ne dépend pas de nous assurément
qu'elle soit autre. 2 avril 1915. Un des
spectacles qui peuvent le mieux rehausser les esprits et les cœurs c'est
l'hommage rendu aux glorieux blessés. Un double gala spécialement donné à
leur intention au Trocadéro fournit à M. Viviani, président du Conseil, et à
M. Deschanel, président de la Chambre, l'occasion de leur témoigner les
sentiments qu'éprouve à leur égard la France tout entière. AUX BLESSÉS
M.
Viviani a tenu à nos glorieux blessés le langage qu'ils sont dignes
d'entendre, le seul qu'ils veuillent entendre. Il a rendu l'hommage qui leur
est dû à tous les fils de France qui portent le poids de la lutte, à tous
ceux qui en ont été stoïquement victimes, à ceux qu'une guérison a rendus à
leur poste de combat, à ceux qui attendent sur la terre ennemie l'heure de la
libération victorieuse, à ceux aussi, à ceux-là avant tous les autres, qui
sont tombés face au danger, « offrant sans un regret de leur splendide
jeunesse la rançon du sang, tandis que leurs mères payent encore la rançon
des larmes ». Dans tous les foyers anxieux de l'avenir ou déjà dévastés par
un arrêt du destin les paroles du président du Conseil éveilleront un long
écho. M. Viviani est de ceux que le sort n'a pas épargnés, il est de ceux qui
ont le droit de considérer que le découragement ou l'abandon seraient une
trahison à l'égard des êtres chers dont le sacrifice deviendrait la plus
amère des dérisions s'il ne devait empêcher le retour de pareilles
épouvantes. Ce
n'est pas pour la gloire que se battent et succombent les héros anonymes dont
la mémoire, et ils le savent bien, ne pourra jamais rayonner que dans le
cercle de la famille ou du village natal. « Le piédestal de marbre n'attend
que de rares privilégiés. » Les autres passeront inaperçus dans la masse
obscure des héroïsmes ignorés, de même que leurs noms se perdront dans les
longues listes gravées sur la pierre des monuments collectifs. Mais ces
jeunes hommes ont conscience de travailler à une œuvre plus durable que la
gloire et plus précieuse que la vie. « Ils savent que par eux les générations
qui se lèveront demain sous le soleil seront affranchies des angoisses et des
servitudes ; ils savent que par eux la patrie demain rassemblera sur la terre
agrandie tous ses enfants. » Certes, ils ont toutes les raisons de vivre et
d'aimer la vie, dont ils n'ont connu encore que les enchantements, mais une
vie sans idéal ne suffit pas à une race héritière d'un grand passé. Et c'est
pourquoi la France d'aujourd'hui met au-dessus de tout, non pas son orgueil,
non pas la prétention folle de dominer l'univers, mais son honneur national
et le ferme propos de fixer un terme à la tyrannie d'autrui. Nul chez nous ne
chante : Frankreich über Alles, mais chacun sait tout souffrir et tout
endurer pour que, dans le monde de demain, la France ait sa place légitime
comme toutes les nations civilisées auront la leur. Et
c'est toujours à cette conclusion qu'il faut revenir. La France veut la paix,
et elle n'a pas cessé de la vouloir avec la même unanimité qu'elle apporte
aujourd'hui à soutenir la guerre. L'unité morale dont nous donnons le
spectacle n'est pas un miracle, en ce sens qu'elle devait fatalement se
produire en cas de brutale agression. Le miracle, c'est qu'il se soit produit
une agression dont la brutalité n'ait laissé place à aucun doute. La France,
tout entière aux préoccupations de la paix, trop oublieuse même de la menace
qui planait sur sa frontière béante, se laissait aller à son génie humain et
artiste, dont nous n'avons pas à louer nous-mêmes le charme communicatif et
hospitalier. De ce rêve nous avons été tirés par un empire de proie, qui
avait tout préparé de longue main pour nous terrasser sans nous laisser le
temps de nous ressaisir. Le coup a échoué, grâce à un concours de
circonstances favorables dont l'agresseur n'avait pas tenu compte parce qu'il
se croyait trop fort pour avoir à tenir compte de quoi que ce soit. Mais nous
serions coupables, nous serions indignes des concours qui sont venus à nous,
nous serions ingrats envers nos morts de la Marne et de l'Yser si nous
permettions qu'une telle atteinte à la paix du monde civilisé pût se renouveler. La paix
de demain, dans la mesure où la prévision humaine peut avoir prise sur
l'avenir, doit donc être une paix solide, honnête et durable. Nul ne peut se
méprendre sur nos intentions, que nous n'avons pas à dissimuler, parce
qu'elles ne s'inspirent d'aucun mobile égoïste ou inavouable. M. Viviani les
a une fois encore éloquemment exprimées en face de nos blessés qui n'ont rien
à cacher ni à ignorer de la cause pour laquelle ils ont combattu. La France
ne traitera pas sans ses alliés, et elle ne traitera pas sans avoir obtenu ce
que la justice et le droit réclament. La Belgique avant tout doit être
libérée et reconstituée : c'est ce que l'empereur de Russie appelait ces
jours derniers le « serment d'Annibal » des Alliés. La France de son côté
doit « restaurer l'intégralité de son unité territoriale », sans
laquelle elle ne jouira jamais d'une réelle sécurité, car il n'y en a pas en
dehors d'une frontière fondée sur la volonté des peuples. Enfin l'Europe doit
être libérée du « militarisme prussien », ce militarisme dont le général von
Bernhardi, un de ses prophètes, dément aujourd'hui l'existence comme parti
allemand, sans doute parce que c'est un dogme commun à tous les partis
allemands. Telles sont, en ce qui nous concerne, les bases de la seule paix
possible, la seule qui puisse non pas justifier, mais compenser dignement
tant d'hécatombes... 16 avril 1915. NOBLE LANGAGE
C'est
M. Paul Deschanel qui a salué hier les blessés auxquels était offert le
second gala du Trocadéro. Ils ont entendu de mâles et éloquentes paroles, qui
ont produit une de ces fortes émotions où se retrempe le patriotisme. Le
président de la Chambre a mis en relief le caractère particulier, nouveau,
angoissant de la guerre actuelle, qui met aux prises non plus des armées,
mais des nations entières, mobilisées jusque dans leurs profondeurs. Certes
dans les guerres antérieures, la masse de la population partageait les
angoisses et les souffrances des combattants, mais pour la première fois
cette masse est jetée au front ; le père de famille quadragénaire prend place
dans la tranchée avec le conscrit de vingt ans, et subit tous les périls et
toutes les fatigues avec la même inflexible résolution que les jeunes
recrues. C'est là un spectacle qui ne s'était pas vu depuis les guerres des
temps barbares, et qu'on ne croyait pas revoir à notre époque d'extrême
civilisation... 3 mai 1915. L'hommage
aux blessés prit bientôt une forme plus concrète, dont le besoin se faisait
sentir. L'INSIGNE DES BLESSÉS
Les
amputés et encore plus peut-être les réformés dont l'infirmité n'est pas
apparente au premier coup d'œil, ont manifesté le désir de recevoir au moins
un insigne, un signe distinctif, qui permît au public de les reconnaître et
surtout de ne pas les méconnaître. Il est évidemment cruel, quand on est une
victime de la guerre, d'être traité d'embusqué ou simplement d'être confondu
avec une victime d'un vulgaire accident d'automobile. Le ministre de la
Guerre s'est montré défavorable à la création d'un emblème particulier[3]. Il préfère attribuer aux
grands blessés une des décorations existantes le plus souvent possible, et
pour ceux dont la blessure — honorable assurément, mais simplement fortuite,
— ne mérite pas une récompense spéciale, il s'est rallié à une idée simple et
juste : c'est de leur conférer dès maintenant la médaille commémorative qui
sera naturellement donnée à tous les combattants après la guerre. Cette
solution nous paraît la solution élégante. Elle évite de créer encore un
nouvel insigne, alors qu'on a déjà bien de la peine à se retrouver dans la
multiplicité de nos rubans et médailles, et elle atteint en droite ligne le
but qui était visé. Il n'y a donc plus qu'à instituer — ce qui peut être fait
rapidement, car un tel projet ne comporte vraiment aucune discussion — la
médaille de la guerre 1914-1915, et à la donner dès maintenant à tous les
réformés pour blessures reçues ou maladies contractées au cours de la
campagne. Cette médaille suffira à éviter tout malentendu : sur la poitrine
d'un infirme, elle indiquera l'origine de son infirmité, sur la poitrine d'un
réformé sans infirmité apparente, elle empêchera des méprises aussi pénibles
pour ceux qui les commettent que pour ceux qui en sont l'objet. Puisque tout
le monde est d'accord, M. Millerand n'a plus qu'à traduire immédiatement cet
accord par un acte. 23 juillet 1915. Le
besoin de rendre hommage aux morts n'était pas moins naturel que celui
d'honorer les blessés. On y pense, parfois même avec une bonne volonté qui a
besoin d'être un peu éclairée. LES MONUMENTS AUX MORTS
On se
préoccupe déjà des monuments à ériger aux morts de la grande guerre. Tout le
monde est d'accord sur la nécessité de rendre aux vainqueurs de 1914-1915
l'hommage que nous avons rendu aux vaincus de 1870-1871. Et comme le nombre
de ceux à qui s'adresse cet hommage sera malheureusement plus grand cette
fois, il est naturel que le nombre des monuments soit lui-même plus grand.
Chaque village a ses deuils, chaque village tiendra à honneur de les
commémorer. Mais ici apparaît un danger. Dans le désir de faciliter, de
simplifier, de hâter le payement de cette dette sacrée, il est question,
paraît-il, de demander au gouvernement de faire établir un projet officiel de
monument qui serait exécuté en formats différents, à des prix appropriés aux
ressources de chacun, en matériaux plus ou moins coûteux suivant les goûts ou
les moyens locaux. On donne pour défendre cette idée des raisons
sentimentales, dont une au moins peut paraître séduisante au premier abord. A
sacrifice uniforme commémoration uniforme. Une impression puissante
frapperait tous les esprits à l'aspect de ce mémento obsédant qui surgirait,
partout le même, de la moindre bourgade à la plus orgueilleuse cité. Sans
doute, mais cette obsession ne risquerait-elle pas de produire, à la longue
et même bien vite, un effet tout différent de celui qu'on en espère ? Quel
objet d'art, si haute et si originale qu'en puisse être l'inspiration
première, résisterait à cette impitoyable vulgarisation ? Un de nos confrères
de la Petite Gironde, M. Paul Berthelot, proteste avec beaucoup de bon
sens et de sens artistique contre ce modèle omnibus qui serait campé en tous
lieux sans qu'il fût tenu compte ni des circonstances, ni du milieu, ni des
traditions, ni des souvenirs spéciaux à tel ou tel endroit. Le monument
d'Arras ou de Reims n'aura-t-il pas des motifs de différer de ceux de
Bordeaux ou de Nice ? La vie c'est justement la diversité, la diversité dans
la traduction d'un sentiment commun. Nous avons quelque peine à croire que le
Comité de l'Alliance républicaine démocratique ait appuyé sans réserve, comme
le dit la Petite Gironde, cette idée d'un projet passe-partout. En tout cas,
nous ne doutons pas qu'à la réflexion les hommes de haute culture et d'esprit
délicat qui ne manquent pas dans cette grande Association, ne partagent notre
défiance envers cette nouvelle forme de centralisation esthétique. Nos
cathédrales, elles aussi, répondent toutes au même idéal : regrette-t-on
qu'elles ne soient pas toutes construites sur le même modèle ? 2 juin 1915. LES MONUMENTS AUX MORTS
Nous
pensions bien que l'Alliance républicaine démocratique n'insisterait pas sur
l'uniformité à imposer ou même à recommander pour « les Monuments aux morts »
de la grande guerre. Dans son prochain Bulletin on trouvera une
réponse conciliante du secrétaire général, M. Pallu de La Barrière, à nos
critiques sur ce point. « Cette uniformité, dit M. Pallu de La Barrière, est
une question secondaire : elle n'a été proposée que pour faciliter aux
communes pauvres ou ruinées par la guerre l'acquisition du monument, dont les
moulages fidèles pourraient être fournis sans leur imposer de trop lourdes
charges. Mais il n'est jamais venu à notre esprit de limiter l'initiative et
la générosité des communes riches et l'inspiration des artistes. Il ne peut y
avoir sur ce point aucun malentendu. » Réduite à ces proportions, l'idée du
modèle commun est assurément moins menaçante, ce qui ne veut pas dire
d'ailleurs qu'elle soit à encourager, surtout si c'est l'État qui se charge
d'assurer le caractère esthétique du type officiel. 7 juin 1915. Après
les morts leurs orphelins. L'idée que l'État a une dette à leur égard était
juste et admise par tous. Mais deux tendances étaient en présence : les
mettre entre les mains de l'État, ou s'appuyer le plus possible sur
l'initiative privée. Un petit incident révéla ce désaccord. Il s'agissait
d'une « journée » des orphelins dont le bénéfice eût été réservé à une des
œuvres et non à toutes. LES ORPHELINS SACRÉS
Certes
les orphelins de la guerre ont droit, non seulement à être secourus, mais à
être en quelque sorte adoptés par la nation. L'initiative privée ne peut ici
se passer du concours matériel de l'État, et l'immensité de la tâche à
accomplir ne permet pas d'espérer que des quêtes ou des subventions
charitables suffiront à soulager toutes les détresses de cette nature. Mais
le rôle des œuvres n'en restera pas moins éminent et précieux. Il y a dans
l'infortune spéciale dont il s'agit tout un côté humain auquel l'État ne peut
répondre. Avec des crédits officiels on rebâtit des maisons, on ne refait pas
des familles. Des œuvres privées au contraire, surtout si elles ont un
caractère corporatif, ou régional, ou moral, peuvent panser des plaies qui ne
sont pas que des plaies d'argent, et suppléer en une certaine mesure à
l'absence des protecteurs naturels du foyer. Les « bureaux » n'ont pas d'âme
; les sociétés en auront pour eux. C'est pourquoi la création des orphelinats
de la guerre répond à une idée généreuse, à laquelle toutes les sympathies
sont acquises. Seulement,
il ne faut pas oublier que les œuvres de cet ordre doivent se garder de tout
exclusivisme. Non seulement elles doivent s'en garder, mais elles doivent
éviter d'en présenter la moindre apparence. Nous ne suspectons les intentions
de personne et nous sommes convaincus que toutes les bonnes volontés qui se
sont manifestées sont pures d'arrière-pensée. Il n'en est pas moins vrai que
les meilleures intentions ne suffisent pas, si elles se traduisent par des
gestes précipités ou irréfléchis. Lancer pour dimanche prochain une « journée
des orphelins » au profit exclusif d'un seul des orphelinats, c'eût été un
geste de ce genre. Les Sociétés de la Croix-Rouge ont refusé leur concours à
cette « journée » quand elles ont vu à quelles susceptibilités
légitimes la procédure adoptée venait se heurter. Elles ont eu raison et ne
pouvaient faire autrement, sous peine de manquer à toutes leurs traditions.
Et dès maintenant on cherche de tous côtés — voire à la Chambre — une
solution équitable, honorable et avantageuse pour tous, de cet incident. Quoi
qu'il arrive, il faut que cette « Journée » soit reportée à une date qui
permette de s'entendre, et il faut ensuite que l'entente soit complète et
loyale. L'idée de remettre au « Secours national » le soin de répartir le
produit de la quête entre toutes les œuvres compétentes sans distinction,
d'après l'importance des services qu'elles paraissent capables de rendre,
paraît la plus naturelle. Le « Secours national » a fait ses preuves de
tolérance, de libéralisme et d'impartialité. Il compte dans son Comité des
personnalités éminentes de tous les partis, — si tant est qu'on puisse parler
de partis en face d'une mission aussi haute. Il est donc permis d'espérer que
toutes les œuvres sérieuses qui s'occupent des orphelins de la guerre se
rallieront à cette solution. Une première réunion, encore malheureusement
incomplète, s'est déclarée dès hier prête à entrer dans cette voie de l'Union
sacrée. Un effort loyal et cordial doit être fait pour obtenir l'unanimité.
Le public ne veut pas d'exclusivisme ; il risquerait d'autre part de ne pas
comprendre des abstentions si elles n'avaient pas de raison éclatante. Cet
incident n'est pas seulement significatif et intéressant en soi ; il ne l'est
pas moins par les aperçus qu'il nous ouvre sur la France de demain.
L'attitude de l'opinion montre bien que le lendemain de la guerre ne
ressemblera pas à la veille de la guerre. Toute tentative pour violer la
justice et l'égalité offensera gravement le sentiment populaire et sera vouée
à l'insuccès. C'est sur ce terrain surtout que l'Union sacrée se maintiendra,
et c'est sur ce terrain qu'il importe d'ailleurs le plus qu'elle se
maintienne. La liberté et la diversité des opinions seront peut-être demain
aussi grandes que jamais ; mais chacun sent qu'il n'y aura plus moyen d'avoir
deux poids et deux mesures quand il s'agira d'un droit. Ceux qui voudront
s'en tenir au vieux favoritisme, au régime des fiches et des suspects en
matière d'assistance, seront l'objet d'une réprobation qui les forcera à
réfléchir. Et tout le monde devra s'habituer à l'idée que tous les Français
ont les mêmes droits aussi bien que les mêmes devoirs. Les orphelins ne
seront pas les seuls à avoir besoin de justice égale, de protection
impartiale, de sympathies désintéressées. Il est presque heureux que leur cas
se soit présenté le premier à l'attention du public, parce que c'est celui où
toute inégalité paraîtrait le plus scandaleuse, mais il faut que l'état
d'esprit dont nous constatons à ce propos la toute-puissante fermeté ne
craigne pas de s'affirmer toutes les fois que le vilain bout de l'oreille
commencera à pointer. 18 juin 1915. La
journée fut remise et eut lieu peu après au profit de tous, comme le voulait
la justice. La paix
dont parlaient si éloquemment nos hommes d'État n'est pas celle dont
l'Allemagne essayait, dès ce moment, de propager le désir chez les alliés. Sa
propagande revêtait parfois d'ailleurs des formes naïves. LA PROPAGANDE ALLEMANDE POUR LA PAIX
On a
déjà signalé à maintes reprises la propagande intensive à laquelle se livrent
les Allemands sous forme de lettres personnelles adressées aux neutres ou aux
Français avec lesquels ils ont été en relations. Un de nos amis, professeur
dans un lycée de Paris, nous en communique un nouveau et curieux témoignage.
Il vient de recevoir la lettre suivante, qui lui est parvenue par
l'intermédiaire d'une officine établie à Zurich à cet effet. Une naïveté du
directeur de cette officine trahit même le caractère officiel de cette
organisation. Au bas de la lettre elle-même, il a ajouté en français ses
offres de service, ce qui prouve que la lettre lui a été adressée ouverte, de
manière que l'orthodoxie du contenu pût être vérifiée au passage. Voici
la traduction de ce document, qui montre bien l'immense besoin de paix qu'on
éprouve en Allemagne. Les mots soulignés le sont dans l'original. « Monsieur et honoré professeur « M'autorisant
des relations que nous avons eues lors de votre visite en l'année 1912, je
vous écris, car je vous juge trop intelligent pour ne pas voir ce que veut
l'Angleterre, les deux côtés de la Manche ! C'est dans ce but qu'elle a
occupé Calais, qu'elle a eu déjà environ deux cents ans — depuis 1347
jusqu'en 1558. L'Angleterre ne quittera jamais Calais de bon gré ! ! Qui
avait avantage au bombardement des Dardanelles ? L'Angleterre seule ! elle a
occupé Lemnos, qui peut devenir la clef des Dardanelles et qui est très
importante pour la navigation. Qu'a reçu la France ? Rien ! C'est ainsi
qu'agit toujours la « perfide Albion » ! Poussez à une paix séparée avec
l'Allemagne, autrement la France se saigne pour la perfide Albion. — C'est
l'Allemagne qui tiendra le plus longtemps de tous les Etats belligérants,
croyez-m'en ! Notre organisation, en guerre et en paix, fonctionne
irréprochablement, grâce à notre militarisme, à notre discipline militaire et
civile. On ne pourra jamais nous anéantir !! C'est par sympathie pour vous et
pour les vôtres que je vous écris cette lettre, et j'espère que la guerre n'a
pas atteint trop profondément votre famille. Ici, tout suit, comme dans la
paix la plus profonde, son cours habituel ; il n'y a ni disette ni
renchérissement. Nous avons trouvé 9 milliards 600 millions, dont 6 milliards
400 millions déjà versés ! Nous pouvons encore trouver 20 milliards, si
c'est nécessaire. — Aujourd'hui, tout le monde est d'accord en Allemagne,
tous les partis. — Liebknecht et consorts sont des braillards et des niais,
leurs camarades ne les écoutent pas — ; même les sociaux-démocrates sont
d'accord avec les autres partis. Jetez l'Angleterre à la mer ! Là est
votre salut. Votre dévoué F..., forestier en chef. On voit
que le thème a été consciencieusement traité, avec cette forte
« discipline » dont le signataire fait compliment à son pays. Seulement,
il semble avoir été un peu loin en niant toute espèce de disette ou même de
renchérissement, puisque les journaux allemands ne parlent que de
rationnement, de recensement des vivres, de monopole de toutes les denrées
susceptibles de simuler du pain. De même il est un peu imprudent en affirmant
que l'Allemagne est encore capable de trouver vingt milliards avec la plus
grande facilité. C'est rassurant pour l'indemnité de guerre. Quant au péril
anglais, l'Allemagne est bien bonne de nous le signaler. Nous ne doutons pas
que des lettres analogues, écrites à des Anglais, ne dénoncent de même à nos
alliés le péril français ou le péril russe et ne leur conseillent aussi une
paix séparée. Toutes ces « finesses » sont bien allemandes ; c'est pourquoi
elles ne trompent personne, et leurs auteurs n'arrivent pas à comprendre
pourquoi. 22 avril 1915. Nous
citions ces jours-ci une lettre d'un Allemand conseillant aux Français de
faire la paix avec l'Allemagne pour jeter l'Angleterre à la mer. Jamais,
disait cet ami désintéressé de notre pays, la perfide Albion ne s'en ira
volontairement de Calais qu'elle occupe en ce moment. Aujourd'hui, c'est dans
une bouche autorisée que nous trouvons le même thème. M. Paasche,
vice-président du Reichstag, dans une conférence publique, a déclaré : « Les
Anglais tiennent non seulement Douvres, mais Calais. Qui sait si les Français
réussiront jamais, à moins que nous ne les aidions, à chasser de Calais leurs
amis les Anglais ! » On voit que c'est le mot d'ordre. Ce qui nous étonne,
c'est que l'Allemagne n'ait pas encore cherché à alarmer l'Angleterre sur le
sort de l'Egypte, occupée présentement par les troupes françaises. « Qui
sait, pourrait dire M. Paasche, si les Anglais réussiront jamais, à moins que
nous ne les aidions, à chasser d'Alexandrie leurs amis les Français! » 25 avril 1915. L'unanimité
du sentiment national est à peine troublée par quelques attaques contre
l'état de siège et contre la censure. Une de ces attaques se produisit même à
la Chambre avec aussi peu de succès qu'elle en méritait. CONTRE-ATTAQUE HEUREUSE
A
l'heure où les poilus regagnent la tranchée de première ligne, il arrive
parfois qu'une attaque sournoise essaye de les étrangler dans « le boyau ».
C'est ce qui s'est produit hier à la Chambre. M. Paul-Meunier a mené'
l'offensive avec une vigueur qui n'a pas suffi à lui assurer le succès, parce
que M. Viviani, président du Conseil, a opéré aussitôt une contre-attaque à
la baïonnette devant laquelle l'ennemi a lâché pied. Il s'agissait de l'état
de siège proclamé par la loi du 5 août 1914 dont M. Paul-Meunier proposait la
suppression. M. Paul-Meiuner invoquait en faveur de sa motion l'argument le
plus propre à la faire rejeter. Il rappelait l'exemple de 1870 où l'état de
siège ne fut que partiel. Nous ne le savons que trop, et nous savons aussi
les beaux résultats donnés par ce régime de tout laisser faire et de tout
laisser dire. M. Paul-Meunier, seul, les a oubliés. Il est le seul à
regretter sans doute les meetings quotidiens, les polémiques à la Félix Pyat,
les émeutes d'octobre et de janvier, qui ont achevé de paralyser le
malheureux gouvernement de la Défense nationale. « Le premier imbécile venu,
a répété M.Paul-Meunier avec une humilité louable chez un candidat ministre,
peut gouverner avec l'état de siège. » M. Cavour l'avait dit avant lui, mais
non à l'occasion d'une guerre. En tout cas, les hommes de 1870, qui étaient,
certes, aussi intelligents que M. Paul-Meunier, n'ont pas pu gouverner sans
l'état de siège, et c'est la France qui a payé, à un prix dont elle a gardé
le souvenir, les frais de l'expérience que M. Paul-Meunier et ses amis
voudraient renouveler... 6 mars 1915. Non
seulement le pays entendait pratiquer l'Union sacrée pendant la guerre, mais
les voix les plus diverses attestaient la nécessité d'en conserver quelque
chose, — le plus possible, — après la guerre. L'UNION SACRÉE APRÈS LA GUERRE
Que
restera-t-il après la guerre de l'Union sacrée acceptée par tous les
partis pour obtenir la victoire ? M. Sembat, dans le discours qu'il a
prononcé hier à la Chambre de commerce de Marseille, a exprimé l'espoir qu'il
en resterait quelque chose. C'est un espoir et un vœu auquel le pays tout
entier s'associe de grand cœur. Même avant la crise terrible qui a tout
emporté dans un vaste souffle de patriotisme on sentait déjà dans les masses
profondes de la nation un immense désir de pacification des esprits et des
cœurs. La popularité qui s'était attachée à certains hommes politiques,
l'impopularité dont certains autres étaient atteints, s'expliquaient par leur
attitude sur ce point fondamental. Les politiciens et les partis qui
refusaient de s'associer au généreux mouvement d'apaisement voyaient le
sentiment public se détourner d'eux ; par contre, ceux qui témoignaient un
esprit de justice et de conciliation à l'égard de quiconque ne pensait pas
comme eux trouvaient partout un accueil sympathique. Nous ne voulons nommer
personne, et il est superflu de citer des noms, mais nul ne contestera cette
remarque. Cette aspiration vers l'union nationale n'a fait que se renforcer,
et M. Sembat a raison d'espérer qu'il en restera une bonne volonté générale
toutes les fois qu'il s'agira de l'intérêt supérieur de la patrie. Un champ
d'action commun devra être réservé où chacun pourra collaborer au bien
public. Est-ce
à dire qu'il n'y aura plus ni partis, ni luttes politiques, ni polémiques de
presse ou de parole ? Ce n'est ni possible, ni même souhaitable. La liberté
produit la diversité, mais doit exclure la haine. L'Humanité paraît craindre
ce matin que des polémiques rétrospectives sur les responsabilités d'hier ne
soient le grand objectif des modérés pour le lendemain de la guerre. Certes,
il n'y a pas à passer l'éponge sur toutes les fautes commises, ni à déverser
un égal satisfecit sur tous ceux qui ont joué un rôle dans les événements
passés. Mais, d'une manière générale, les récriminations et les rancunes ne
sont pas une politique pratique. C'est à l'histoire de fixer et de juger les
responsabilités passées. La politique, c'est l'art de prévoir. C'est pourquoi
la France de demain ne s'attardera pas en récriminations vaines et aigries,
et ne suivra pas ceux qui s'y complairaient. Elle demandera surtout à ses
gouvernants de ne pas oublier la grande leçon d'union patriotique que nous
donnent les événements, de ne pas frapper d'ostracisme en temps de paix des
concitoyens dont on célèbre les services en temps de guerre, de ne pas
stériliser par de vaines tracasseries des forces dont le faisceau a été tout
juste suffisant pour nous tirer de l'abîme. Voilà ce qui importe. Au
lendemain d'une guerre étrangère, un peuple victorieux ne se résignera pas à
une mentalité de lendemain de guerre civile. 10 avril 1915. L'UNION SACRÉE APRÈS LA GUERRE
Nul ne
conteste la nécessité de l'Union sacrée durant la guerre ; c'est la condition
première de la victoire, et quiconque romprait la nouvelle « trêve de
Dieu » ferait, même à notre époque laïque, l'effet d'un sacrilège. Mais,
après la guerre, que deviendra l'Union sacrée ? Peut-on espérer qu'elle se
maintiendra, doit-on s'efforcer de la prolonger, est-ce perdre son temps que
de songer à transformer l'armistice des partis en une paix perpétuelle ? Ce
sont là des questions qu'il n'est pas prématuré d'aborder, car le grand
souffle de concorde qui a traversé le pays et qui en a purifié l'atmosphère
politique permet de les traiter présentement avec une franchise et une
objectivité dont il faut bien vite profiter. M.
Ferdinand Buisson n'a donc pas eu tort de penser qu'un grand organe
pédagogique comme celui dont il est le directeur, le Manuel pédagogique,
rendrait service en ouvrant sur ce sujet une consultation très large, où
chacun dirait son mot en toute liberté et de tout cœur. Sans se bercer de
l'illusion enfantine que les Français de demain seront tous du même parti et
qu'un immense baiser Lamourette résoudra tous les problèmes qui les divisent,
M. Buisson estime qu'il restera de la fraternité d'armes qui unit sur le
front les camarades les plus disparates une bonne volonté universelle et un
esprit de conciliation capables non seulement d'adoucir le ton des polémiques
futures, mais aussi d'en limiter le terrain. Nous faisons tous en ce moment
des découvertes intéressantes dans le tréfond inconscient de notre pensée et
de celle des autres. Nous nous apercevons qu'il y a plus de contact qu'il ne
nous plaisait de le croire entre des hommes qui se combattaient avec
acharnement, et qui se figuraient de bonne foi n'avoir en commun ni une idée
ni un sentiment. De cette constatation, rien ne doit-il résulter ? M.
Maurice Barrès, qui a répondu le premier à la question posée par M. Ferdinand
Buisson, est optimiste et catégorique. « Si j'approuve l'Union sacrée ?
Mais, depuis neuf mois, je n'ai pas écrit une ligne qui n'allât à la
magnifier, à la propager. Sous quelles réserves je l'approuve ? Mais sans une
ombre de réserve. A mon gré, elle ne sera jamais assez universelle, assez
impérieuse. Aujourd'hui, demain, après-demain, je veux que sur son autel on
sacrifie tout, même ses idées intimes, si, par malheur, il reste au fond de
ces idées un ferment de division et de haine. » Ainsi parle M. Barrés, et il
cite des lettres émouvantes d'instituteurs et d'institutrices, dont il est
heureux de louer le dévouement et la largeur d'esprit, pour bien montrer que
ses sévérités d'antan contre les « Aliborons » n'ont jamais visé qu'un petit
nombre d'égarés. Il « compte bien ne jamais rouvrir » les dossiers périmés où
son indignation avait trouvé juste matière à s'exercer. Bien des propos
impies ont été démentis par l'héroïsme de ceux qui les avaient proférés dans
des minutes de folle exaltation, « le sang a effacé ces mauvaises taches
d'encre ». Tel est le son clair, franc et bien français, que rend la cloche
de M. Barrès. « Je sais bien, ajoute-t-il, qu'il y a encore par-ci par-là
quelques cloches retardataires, têtues, grinçantes, auxquelles se cramponnent
désespérément ce qui nous reste d'énergumènes. Mais, si nous le voulons, les
angelus de l'Union sacrée étoufferont ces bruits discordants. » M.
Herriot, sénateur et maire de Lyon, n'est pas moins favorable au maintien de
l'Union sacrée, mais il pose ses conditions. Il demande aux adversaires de
l'école laïque, non seulement de lui rendre justice, mais de « ne pas lui
demander de modifier sa définition ». Ceci fait, le reste ira de soi. Les
partis subsisteront, mais dépouillés de l'intolérance, de l'exclusivisme, de
l'injustice qui les rabaissent tous plus ou moins aujourd'hui. « Il faudra,
demain, que tous ceux pour qui la politique n'est point une industrie
s'efforcent à relever le ton du débat permanent nécessaire à la vie d'un
grand peuple ; il n'est rien d'aussi imbécile, au sens vrai du mot, que la
violence ou la haine. » Et le parti vainqueur, celui de M. Herriot, ne se
refusera pas à donner le bon exemple, car il a trop longtemps donné le
mauvais. « Il semble aux esprits soucieux de son avenir que, dans la première
grande période de son développement, celle qui a été terminée par la guerre,
la République ait été encore trop dominée par les procédés de lutte qui
avaient servi à la fonder. » On pourra alors entreprendre l'étude des grandes
questions nationales, qui sont au-dessus des questions de parti et qui
rapprochent au lieu de diviser : lutte contre la dépopulation, contre
l'alcoolisme, contre la tuberculose, contre tous les fléaux de la vie «
auxquels nous n'accordions guère jusqu'ici qu'une attention courtoise ». Une
pareille œuvre a par elle-même une valeur morale favorable à l'Union sacrée,
et sans demander à personne ni renoncement, ni sacrifice. Qui refuserait de
se grouper autour d'un programme dont la devise est : « France avant tout. » Le
dernier médecin consultant de l'enquête de M. Buisson est à vrai dire moins
encourageant. C'est M. Camille Pelletan, dont l'article, paru aujourd'hui
même, est déjà posthume. M. Pelletan, tout aussi catégorique que quiconque
tant qu'il s'agit de l'Union sacrée en temps de guerre, n'en veut pas
entendre parler en temps de paix. L'Union sacrée à perpétuité lui paraît un
non-sens. Et ce non-sens lui est « suspect ». M. Pelletan voit là une
manœuvre de la réaction pour endormir ou paralyser la France démocratique. La
méfiance de M. Pelletan repose, il est vrai, sur une conception excessive de
ce que désirent les partisans de l'Union sacrée prolongée. Il ne s'agit
nullement, et M. Buisson l'a dit tout le premier en excellents termes non
équivoques, d'obtenir que les onze millions d'électeurs français votent et
pensent comme un seul homme. Ce serait « fou », en effet, et M. Pelletan
triomphe trop facilement d'une absurdité que personne n'a exprimée. Ne
dépasse-t-il pas aussi les limites de la suspicion légitime quand il voit
dans cette aspiration — chimérique peut-être mais assurément noble — vers
l'union des cœurs et des esprits sur un fonds d'idée et de sentiments
communs, une sorte de manœuvre jésuitique ? « La France, dit-il,
lutte héroïquement contre le militarisme et le despotisme du kaiser. Ce n'est
assurément pas pour subir un militarisme bigot, et le despotisme du Vatican.
» Qui vraiment pense à cela, de M. Buisson à M. Herriot, même en passant par
M. Barrès ! Et si par impossible un parti attardé était capable de ce
calcul naïf, à quelle colossale déception ne serait-il pas voué d'avance ? 14 juin 1915. La
session de Pâques des conseils généraux permit aux assemblées départementales
de montrer que pays tout entier, dont les conseils généraux sont l'expression
la plus immédiate, s'associait à ces sentiments. DEVANT LES CONSEILS GÉNÉRAUX
La
session de Pâques des Conseils généraux a fourni aux présidents de nos
assemblées départementales une excellente occasion d'exprimer une fois de
plus les sentiments qui animent toutes les régions de la France sans
distinction de partis. Partout s'est affirmée éloquemment la même volonté de
pousser la guerre jusqu'à la victoire finale, de sacrifier toutes les
querelles politiques à l'Union sacrée, de prolonger autant qu'il sera
nécessaire le crédit de confiance accordé depuis le premier jour au haut commandement.
M. Emile Combes, M. Antonin Dubost, M. Georges Trouillot, M. Bienvenu-Martin
rendent le même hommage à la valeur de notre armée et assignent à notre
effort le même terme. Ceux qui se refusaient jusqu'au dernier moment à croire
à la menace allemande, ceux qui ne se prêtaient qu'avec regret ou avec
restrictions aux mesures de salut national dont les armements du voisin nous
imposaient l'obligation, ont aujourd'hui le même sentiment que leurs
adversaires d'hier. Il n'y a plus ni dissidences ni fausses notes dans le
concert patriotique, et s'il y en a eu dans le passé, il est inutile de les
rappeler, puisqu'il n'en reste plus trace. Néanmoins
l'opinion ne saurait s'empêcher d'être plus particulièrement sensible aux
paroles de ceux qui n'ont pas eu besoin de changer pour se trouver à
l'unisson. A ce titre le beau discours de M. Maginot, qui a contresigné de
son sang ses votes de député, sera particulièrement remarqué. Mais ce qui le
sera encore davantage, surtout à l'étranger, ce sont les fortes déclarations
de M. Viviani. Le président du Conseil a tenu à occuper sa place de membre du
Conseil général de la Creuse. Et il a adressé à ses collègues une allocution
destinée à dépasser les limites de l'enceinte où elle a été prononcée. Certes
il ne s'y trouve rien de nouveau. M. Viviani a répété ce qu'il avait dit à la
tribune de la Chambre lors de la rentrée du Parlement, mais c'est justement
cette répétition, cette persistance dans la ligne une fois tracée, qui sont
de nature à accentuer l'impression. Autant la France et ses alliées ont fait
effort pour éviter le déchaînement de la guerre, autant elles sont maintenant
résolues à la mener jusqu'à son terme nécessaire. Toutes les propositions
conciliantes de la France, de la Russie, de l'Angleterre, se sont heurtées à
la mauvaise volonté préconçue de l'Autriche d'abord, — de l'Allemagne
ensuite, — quand l'Autriche a paru sur le point d'entendre un commencement de
raison. C'est l'Allemagne qui, en déclarant spontanément la guerre à la
Russie le 1er août, a rendu inutile la suprême démarche de la France et de la
Russie, qui proposaient la suspension — réciproque — de tous les préparatifs
militaires. La paix du monde eût été sauvée ; mais l'Allemagne ne l'a pas
permis, parce qu'elle se croyait sûre de la victoire à bref délai. La
situation n'est plus la même. L'Allemagne avait tout prévu au point de vue
matériel ; mais elle n'avait pas tenu compte des « impondérables ». Elle
n'avait pas prévu le courant de patriotisme qui allait rallier toute la
France autour du drapeau attaqué. Elle n'avait pas prévu non plus l'héroïque
révolte de l'honneur belge, en face d'une violation de neutralité déclarée «
injustifiable » par le chancelier lui-même. Elle n'avait pas prévu enfin que
l'Angleterre ferait la guerre pour un « chiffon de papier » revêtu de sa
signature. Tout cela l'Allemagne ne l'avait pas prévu, parce qu'elle ne
pouvait pas le comprendre... 14 avril 1915. On
remarqua de même que le parti socialiste révolutionnaire renonça à célébrer à
son ordinaire l'anniversaire de la semaine sanglante, décision à laquelle
l'opinion de tous les partis se plut à rendre hommage. ABSTENTION JUSTIFIÉE
Le
parti socialiste révolutionnaire a décidé de ne pas commémorer cette année
l'anniversaire de la « Semaine sanglante ». Il n'y aura pas de cortège au Mur
des Fédérés et les morts du Père-Lachaise dormiront en paix du 21 au 28 mai.
Cette décision est conforme au sentiment général qui écarte spontanément tous
les sujets de désaccord entre citoyens tendus vers un même but, dans un même
effort collectif. Les dirigeants du parti socialiste réservent l'avenir et
protestent de leur ferme propos de ne pas oublier leurs morts de la Commune.
Nul ne leur contestera ce droit ; nul ne songera même, dans les circonstances
présentes, à discuter les événements de 1871. Tout cela s'éloigne de nous ;
derrière le formidable écran de la crise présente, les questions qui nous
divisaient et qui nous passionnaient hier tendent à s'estomper dans cette
brume impartiale qu'on appelle le recul de l'Histoire. Bien des faits et bien
des hommes ont terriblement vieilli depuis neuf mois. Ceux d'entre nous s'il
en existe, qui en sont restés à l'état d'esprit d'avant la guerre se
sentiront bien dépaysés le jour où ils tenteront de reprendre le cours de
leurs précédentes préoccupations politiques. Le parti socialiste n'a pas
renoncé à ses espérances, et chez un peuple libre aucun parti n'est tenu
d'abdiquer ses idées, mais il a eu raison de penser que l'exploitation de
souvenirs de guerre civile n'est plus de saison, — nous voudrions pouvoir
dire : ne sera plus jamais de saison. 20 mai 1915. La
situation militaire, sans évoluer rapidement puisque le front occidental
était déjà presque stabilisé, se présentait cependant au commencement du
printemps sous des auspices favorables. La bataille d'Arras commencée le 9
mai avait pour but de soulager les Russes fortement attaqués en Galicie, mais
elle donna en outre un résultat plus direct et ses débuts furent salués par
un télégramme de félicitations adressé au généralissime par le ministre de la
Guerre, M. Millerand. LE TÉLÉGRAMME DU MINISTRE DE LA GUERRE
Nous
n'abusons en France ni des illuminations ni des compliments. C'est pourquoi
le télégramme de félicitations adressé par le ministre de la Guerre au
généralissime a été hautement remarqué. Il a un sens, il a une portée, il a
une valeur sur lesquels le public ne s'est pas mépris. Nul ne se fait
d'illusions sur l'immensité de l'effort que nous avons à accomplir ; nous
sommes en face de la plus formidable organisation militaire que le monde ait
jamais connue. Tout ce que la préparation la plus savante pouvait accumuler
de ressources matérielles, nous l'avons devant nous ; tout ce que peut
entreprendre une audace dégagée de scrupules a été mis en œuvre contre nous.
Et néanmoins nous avons d'abord arrêté le courant, et nous sommes maintenant
en train de le remonter. Les « résultats obtenus », pour reprendre la
modeste formule de M. Millerand, sont un « présage » dont l'ennemi lui-même
hésite à contester la signification. Et ces résultats ne sont dus ni à un
heureux hasard ni à l'emploi de procédés déshonorants ; ils sont dus à «
l'excellence de la préparation » et à la vigueur de l'exécution. Le
commandement et la troupe se montrent dignes l'un de l'autre. On voit se
développer une pensée sûre d'elle-même, servie par une volonté collective de
la réaliser. L'histoire certes ne se répète jamais exactement : la guerre
actuelle ne ressemble en rien aux triomphales campagnes de l'épopée
révolutionnaire et napoléonienne, et cependant ce sont les mêmes qualités de
la race qui nous assurent le succès. La sûreté du coup d'œil, la rapidité de
décision à l'heure propice, et avant tout l'inflexible résolution d'attendre
cette heure sans chercher à la brusquer par de vaines témérités, tels sont
les mérites souverains de ceux qui ont aujourd'hui en main les destinées de
la France... 15 mai 1915. Cette
attaque confirma l'importance de plus en plus manifeste du matériel et des
munitions dans la guerre telle qu'elle résultait du système de défense adopté
par les Allemands. Pour donner une impulsion plus vigoureuse à la
fabrication, le gouvernement nomma sous-secrétaire d'État de la guerre,
préposé aux munitions, M. Albert Thomas, député socialiste, qui depuis
quelque temps s'était spécialisé dans l'étude de cette question (20 mai 1915). Malheureusement
les dépenses augmentaient formidablement et la diminution considérable de nos
exportations rendait difficiles nos paiements à l'étranger. Le ministre des
Finances, M. Ribot, conclut avec M. Lloyd George un accord par lequel le
gouvernement anglais ouvrait au gouvernement français un crédit d'un milliard
et demi pour le règlement de nos achats aux États-Unis, au Canada et en
Angleterre. En échange la France envoyait à Londres 500 millions en or. A
cette occasion, M. Ribot exposa les résultats du système d'emprunts
temporaires (Bons de la Défense nationale) auquel l'État français avait recouru jusqu'alors.
Il apprit à la Chambre que le montant des souscriptions pour le mois d'avril
atteignait presque un milliard et conclut que, quelle que fût la durée de la
guerre, le gouvernement et le pays étaient prêts à faire tous les sacrifices
nécessaires pour la conduire jusqu'au bout. Quelques jours plus tard le
ministre des Finances eut l'occasion de refaire les mêmes déclarations et
avec le même succès devant le Sénat. Il y traita en même temps la question de
la réquisition du blé à laquelle on venait de recourir. AU SÉNAT
... Ces
mesures ont été prises après entente avec la Commission du budget de la
Chambre, mais sans que la Commission des finances du Sénat ait été consultée.
Cette dernière s'en est émue, et M. Ribot, qui n'était pas directement en
cause, mais qui a parlé au nom du gouvernement, a déclaré que le gouvernement
se rendrait devant la Commission sénatoriale pour lui donner les explications
qu'elle peut désirer. Il est évident que personne n'a eu l'intention de
manquer de déférence envers la Haute Assemblée. C'est l'urgence qui a,
paraît-il, motivé la procédure précipitée suivie par le gouvernement. Il
fallait empêcher certaines spéculations d'abuser du déficit de blé qui se
présentait momentanément dans quelques régions. On a procédé par voie de
réquisitions militaires, mais par l'intermédiaire des préfets. Des arrêtés
uniformes fixent à 32 francs le prix maximum du quintal de blé. Le commerce
reste libre dans les limites de ce prix, mais le détenteur qui refuserait de
vendre à ce prix verrait son stock réquisitionné. M. Ribot n'a pas méconnu le
caractère « délicat » de certaines questions soulevées par cette manière de
faire. Il est visible, par exemple, que cette extension des réquisitions
militaires en vue d'assurer l'alimentation des populations civiles est un peu
discutable. Mais le gouvernement a agi sous sa responsabilité, en vue de
nécessités qui lui ont paru impérieuses ; il est là dans son rôle, comme le
Sénat reste dans le sien en demandant des éclaircissements... 20 mai 1915. Ce
n'est pas seulement sur terre que les Allemands affectaient de violer toutes
les lois de la guerre. Leurs sous-marins avaient déjà inauguré leur campagne
de torpillage et plusieurs catastrophes avaient commencé à émouvoir les
neutres lorsque le torpillage d'un grand paquebot anglais, le Lusitania,
coulé sur la côte d'Irlande, le 7 mai, vint porter au comble l'indignation
universelle. Il n'y avait cette fois-ci ni erreur ni malentendu. Avant même
le départ du navire, à New-York, le comte Bernstorff, ambassadeur d'Allemagne
aux États-Unis, avait fait publier dans les journaux une note comminatoire
indiquant que les passagers qui se confieraient à un paquebot portant le
pavillon britannique le feraient « à leurs risques et périls ». Le nombre des
victimes fut considérable (1.500 environ) dont beaucoup de femmes et d'enfants. Une
centaine de victimes étant américaines, l'émotion fut particulièrement vive
aux États-Unis. Dès le 13 mai, le président Wilson envoya à l'Allemagne une
note rappelant les précédents torpillages et soulignant la gravité du
dernier. Il rappelait aussi qu'il avait déjà, dans une note antérieure (11 février), avisé le gouvernement allemand
que de telles mesures ne pouvaient être acceptées, le droit des citoyens
américains à voyager comme passagers sur des navires de commerce, même
appartenant à des belligérants, étant au-dessus de toute contestation. La
note indiquait également que les sous-marins, par suite même de leurs
conditions de navigation, ne pouvaient respecter le droit des gens et que,
par conséquent, leur emploi contre un navire marchand était en lui-même
« une violation inévitable des principes sacrés de justice et d'humanité
». La note se terminait par l'espoir que le gouvernement allemand
désavouerait de pareils actes, en donnerait réparation, et prendrait des «
mesures immédiates » pour en empêcher le retour. Cette note, très précise,
n'a jamais obtenu de l'Allemagne que des réponses dilatoires, mais elle est
le point de départ de la lente évolution qui a fait passer les États-Unis de
la neutralité à l'état de guerre. Le banquet de la Chambre de commerce
américaine, quelques semaines plus tard, permit de se rendre compte du chemin
parcouru. FRATERNITÉ FRANCO-AMÉRICAINE
Le
banquet annuel offert par la Chambre de commerce américaine à l'occasion de
la Fête nationale des États-Unis a emprunté aux circonstances un intérêt
particulier. L'assistance et les orateurs ont souligné les sentiments de
fraternité qui règnent entre les deux républiques sœurs, dont la plus jeune
se fait gloire de témoigner une gratitude impérissable à ceux qui l'aidèrent
jadis à conquérir son indépendance. Le pèlerinage au tombeau de La Fayette
n'est pas un rite sans portée, un geste archéologique, c'est bien la
manifestation imposante d'une sorte de piété filiale chez un grand peuple qui
aime à songer à son berceau. Tout le
monde devra lire avec l'attention qu'ils méritent les discours qui ont été
prononcés. Le président de la Chambre de commerce américaine a trouvé des
paroles magnifiques pour traduire l'état d'esprit de la grande majorité de
ses compatriotes au cours de la crise qui ravage le vieux monde. L'amitié
américaine a éprouvé tout d'abord une fraternelle « inquiétude » dont elle
n'a pas à s'excuser. Nous n'avions pas nous-mêmes la présomption de nous
croire au-dessus du danger. Il nous a fallu faire « des miracles
d'improvisation », dit M. Peixotto, et la façon dont nous avons paré le coup
fourré qui nous était porté « a forcé l'admiration » des bons connaisseurs en
énergie humaine que sont les Américains. Souhaitons, avec l'éminent président
de la Chambre de commerce américaine, que nous sachions déployer après la
paix les mêmes qualités pour reconstituer notre puissance industrielle et
commerciale. En tout cas, nous sommes heureux de constater que nos amis
d'Amérique s'engagent à nous prêter sur ce terrain leur actif concours. M.
William G. Sharp, ambassadeur des Etats-Unis, avec l'autorité de sa parole et
de sa fonction, a insisté sur le caractère particulier des préoccupations
américaines cette année. Il ne s'agit plus seulement, comme d'ordinaire, du
développement des relations commerciales franco-américaines : « ce sujet
n'est pas la note dominante dans nos pensées, ce soir ». Et sans sortir de la
réserve commandée par sa situation officielle, le représentant du
gouvernement américain a laissé parler « les douces voix de la sympathie et
de l'encouragement ». « Au milieu de la détresse qui nous entoure,
devant les épreuves que supporte le noble peuple français, nous n'avons qu'à
suivre les sentiments de notre cœur pour être réunis dans une même pensée. »
Et cette pensée n'est pas la pensée des bénéfices économiques immédiats à
recueillir de telle ou telle attitude, mais quelque chose de plus haut et de
plus désintéressé. L'immense et admirable effort accompli par la générosité
américaine en faveur des blessés, des victimes de la ruine et de la famine,
tant en France qu'en Belgique, ne saurait être trop célébré : ce que la
délicatesse de l'ambassadeur l'a empêché de dire sur ce point, il nous plaît
d'y insister. Ce
serait une grande faute que de vouloir résumer la pénétrante analyse
psychologique et historique de M. J. Mark Baldwin, un de ces illustres
membres correspondants de l'Institut, qui ajoutent à ce grand corps autant de
lustre qu'ils en reçoivent. Il faudrait pouvoir lire et retenir cette page
maîtresse où est mise en belle lumière cette transformation idéale de tout un
peuple, ce qu'on a appelé le miracle français, « magnifique poussée de
caractère faite de l'or le plus, pur, venant des profondeurs intimes de la
personnalité nationale et individuelle ». Ce serait affaiblir de telles
déclarations que de les commenter. M. Mark Baldwin ne biaise pas avec la
vérité. Il juge les atrocités, il les condamne « publiquement et sans
restriction », il estime que pour un Américain ce serait manquer à son propre
patriotisme que d'agir autrement. M. Baldwin ne croit pas permise une «
neutralité morale » en présence de certains actes, il ne croit même pas
suffisant de panser les maux de la guerre telle que nous la voyons : « Il
vaut mieux se débarrasser des bandits que de soigner leurs victimes. » Et,
pour ceux qui affectent de dire que les Américains ne songent dans une telle
crise qu'à gagner de l'argent en profitant des circonstances, il ajoute que
pas un des grands négociants qui sont à la tête des plus grandes entreprises
n'hésiterait à « préférer une diminution de ses affaires au silence ou à
une indigne indifférence officielle ». La tâche des orateurs français était
rendue presque plus difficile par l'atmosphère sympathique qui les entourait.
M. Thomson ne pouvait que traiter le côté commercial, mais il en a profité
pour saluer M. Pierpont Morgan, frappé par un Allemand parce qu'il entendait
comprendre son rôle de neutre et d'Américain autrement que le pangermanisme
ne voulait le lui permettre. Quant à M. Viviani, il a prononcé une courte et
brillante allocution où il a montré le rôle de la France dans le drame
actuel, les raisons qui l'ont amenée à le jouer et la manière dont elle
entend le jouer jusqu'au bout. Ceux qui nous estimaient capables d'un
emportement héroïque, mais escomptaient à la suite un abattement soudain, ne
nous connaissaient pas ou, en tout cas, ne nous reconnaissent plus. Nous
subirons tout, nous ferons tout pour la victoire, sauf les monstruosités dont
le spectacle est donné au monde par l'ennemi. « Nous ne méprisons pas le
jugement de l'humanité et le verdict de l'Histoire. » Et c'est parce que nous
n'avons pas oublié qui nous sommes, ce que nous représentons et ce que nous
défendons, que notre civilisation se distingue de la Kultur et que le
monde est intéressé à ce qu'elle en triomphe. 7 juillet 1915. Cette affaire tombait d'autant plus mal pour l'Allemagne que le gouvernement italien était en train de rompre avec ses anciens alliés. La rupture officielle est du 23 mai, elle se produit sous la forme d'une déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche-Hongrie. |