L'attitude du
Saint-Siège. — Congrès socialiste. — La croix de guerre. — La surveillance
des étrangers.
EN l'absence de grands événements
militaires que ne compte pas la nouvelle forme de guerre, — la guerre de
tranchées, qui fait du pays tout entier une immense place assiégée, —
l'attention se portait sur la conduite des Allemands en Belgique et sur
l'attitude des neutres à cette occasion. L'archevêque de Malines, Primat de
Belgique, le cardinal Mercier, était en lutte aux mauvais traitements du
gouverneur allemand, le général de Bissing, qui prétendait le tenir en
captivité ou tout au moins le condamner au silence. Une lettre pastorale du
cardinal, dont la lecture au prône fut interdite par le gouverneur, mit aux
prises leurs allégations contradictoires et le dernier mot, comme on va en
juger, ne resta pas à l'homme d'épée. CONTRADICTION
Il y a
contradiction formelle, absolue, dans les termes comme dans l'esprit, entre
les déclarations du général de Bissing, gouverneur de la Belgique, et celles
du cardinal Mercier, primat de Belgique, au sujet de la lettre pastorale de
ce dernier. Le général affirme, dans un communiqué aux journaux, que le
cardinal avait consenti à ce que le clergé ajournât la lecture de sa lettre
et il s'appuie sur ce prétendu consentement pour renouveler son interdiction
de la lire ou de la propager. « Si les prêtres, écrit-il, enfreignent cette
interdiction, ils n'obéiront pas aux intentions du cardinal que celui-ci m'a
confirmées par écrit. » Voilà qui est net. Voici maintenant qui ne l'est pas
moins. Le doyen de Sainte-Gudule, dans une lettre que reproduisent également
les journaux, déclare que « le cardinal désire que lecture soit donnée de sa
lettre pastorale ». Et, pour qu'aucun doute ni malentendu ne soit possible,
le doyen reproduit l'affirmation suivante que lui a dictée le cardinal
: « Ni verbalement, ni par écrit je n'ai révoqué ni ne révoque quoi que ce
soit de mes premières instructions. » Et le cardinal ajoute : « On a tout
fait pour obtenir que je signasse une modification à ma lettre, mais je ne
signai point. » La
contradiction est flagrante. Au général de Bissing, le cardinal Mercier donne
un démenti. Remarquez que nous écartons du débat tout ce qui peut prêter à
querelles d'Allemand. Le général prussien par exemple, conteste la captivité
du cardinal, qui déclare de son côté avoir été empêché de se rendre à Anvers
pour officier. Il faut croire que le fait d'être gardé aux arrêts dans son
palais ne constitue pas pour un prince de l'Église une captivité, d'après
l'opinion du général. Laissons ce point pour le moment. La question pendante
est de savoir si le cardinal a donné son consentement à la suppression par
l'autorité militaire de sa lettre pastorale. Il l'a donné non seulement
verbalement, mais « par écrit », prétend le général de Bissing. Je ne l'ai
donné « ni verbalement, ni par écrit », réplique le cardinal. Même un savant
allemand admettra que le général n'a qu'une façon de prouver son dire, c'est
de produire le papier « écrit » par le cardinal. C'est simple, et ce serait
péremptoire. S'il ne
produit pas ce document, tous les hommes de bonne foi seront forcés de
préférer l'affirmation du cardinal à celle de son contradicteur, car on ne
peut demander au cardinal de prouver le fait négatif qu'il n'a pas écrit ce
qu'on lui prête, tandis qu'on a le droit d'exiger du général qu'il prouve le
fait positif qu'il a reçu la lettre invoquée par lui. Les 93 intellectuels
allemands combinés ne sauraient contester ce raisonnement. Il est
rigoureusement conforme à la saine méthode historique, à celle dont on est si
féru outre-Rhin. Nous ne voulons même pas tenir compte, par excès
d'impartialité, de la valeur morale des deux témoignages en présence. La
parole est donc au général de Bissing : il n'a qu'un geste à faire pour
démontrer sa véracité, mais s'il ne peut faire ce geste, le seul concluant en
l'espèce, il ne s'étonnera pas de n'être pas cru sur parole, — fût-elle
d'honneur[1]. 23 janvier 1915. LES CARDINAUX FRANÇAIS AU PRIMAT DE BELGIQUE
L'adresse
collective que les cinq cardinaux français ont envoyée au cardinal archevêque
de Malines exprime avec une sobriété et une dignité souveraines les
sentiments qu'inspire à toutes les âmes catholiques, — et à tous les cœurs
généreux, — le traitement infligé au peuple belge et à son vénéré primat.
Toutes les forfaitures dont le gouvernement et l'armée germaniques se sont
rendus coupables sont rappelées et dénoncées à l'humanité en quelques mots.
L'injuste invasion d'un pays pacifique, neutre par la volonté de l'Europe et
par sa propre volonté, la ruine des cités et le massacre des populations non
combattantes, la destruction systématique des églises et des établissements
catholiques comme l'Université de Louvain, les bas outrages à une vaillante
armée et à un noble souverain qui n'ont commis d'autre crime que de défendre
leur droit, confondu en l'espèce avec le Droit universel, enfin l'entrave
mise à la liberté personnelle et à la liberté pastorale d'un prince de
l'Église exposant à ses fidèles que la soumission à l'autorité matérielle
n'implique pas la légitimité de cette autorité, tout cela devait être flétri
au nom de la morale divine et humaine dont l'Eglise a le dépôt. Les cardinaux
français ont parlé en bons Français, mais ce serait amoindrir la portée et la
signification de leur langage que de ne pas y voir l'écho d'une pensée plus
générale. Ils ont parlé en hauts dignitaires de l'Eglise, responsables de sa
doctrine pour une part éminente : on pourrait dire d'eux ce que La Bruyère a
dit de Bossuet : « Parlons d'avance le langage de la postérité, c'est un Père
de l'Eglise. » Les cardinaux français ont précisément tenu le langage qu'un
Chrysostome n'a pas hésité à tenir devant la tyrannie. 31 janvier 1915. Cependant
l'autorité suprême dont le jugement en pareille affaire n'aurait pas dû être
douteux paraissait singulièrement hésitante. L'IMPARTIALITÉ DU SAINT-SIÈGE
L'allocution
prononcée par le Pape au Consistoire d'hier contient deux passages qui seront
particulièrement commentés. Le Saint Père explique l'attitude impartiale
qu'il se croit tenu d'observer dans le conflit présent, et il fait appel à
l'humanité des envahisseurs pour que les horreurs de la guerre soient
réduites au minimum dans les régions occupées. Sur le
premier on peut dire que les paroles pontificales sont assurées de rencontrer
partout une respectueuse adhésion. Le Pape n'est pas un souverain temporel ;
il exerce une autorité morale devant laquelle s'incline une grande partie du
monde civilisé, et qui n'est pas indifférente même aux peuples dont il n'est
pas le chef spirituel. Tous les belligérants apprécient les efforts faits par
le Vatican en vue de la paix, et tous comprennent que le père commun des
fidèles ne s'enrôle pas en l'un ou l'autre des camps ennemis puisqu'il compte
des fils également chers dans tous les deux. La neutralité, l'impartialité
sont la condition même de l'action modératrice que se propose le Saint-Siège,
et sur le terrain politique personne n'attend ni ne sollicite — du moins du
côté de la Triple-Entente — une autre attitude de sa part. Sur le
second point, il est moins certain que les paroles du Saint-Père donnent
entière satisfaction à ceux qui se font une haute idée du rôle moral que peut
jouer la papauté dans le monde moderne. Il y a, dans la guerre actuelle,
autre chose que le conflit traditionnel de deux peuples ou de deux coalitions
se disputant certains avantages matériels. Il y a lutte entre deux
civilisations, c'est-à-dire entre deux façons de concevoir les rapports
réciproques des hommes et des nations. Une de ces conceptions repose sur la
justice, le respect des engagements, la valeur des signatures échangées, sur
cet ensemble de principes qu'on appelle le droit des gens, ou plus simplement
le Droit. L'autre fait bon marché de ces antiquailles, qualifie les traités
les plus solennels de « chiffons de papier », et professe que « nécessité ne
connaît pas de loi », autrement dit, que la fin justifie les moyens. Il
semble qu'entre ces deux conceptions l'impartialité ne soit pas la seule
attitude permise au représentant le plus auguste de la force morale dans le
monde. Et en
effet, le Saint-Père a témoigné particulièrement sa sympathie au peuple
belge, qui est la plus éclatante victime du droit que l'histoire ait saluée.
La Belgique est livrée à la ruine, au meurtre, au sacrilège parce qu'elle n'a
pas voulu renier son honneur. Ce pays de foi a été en même temps un pays de
bonne foi internationale : c'est de cela qu'il souffre, il souffre pour une
cause qui touche l'humanité tout entière et qui ne peut être considérée comme
indifférente par l'interprète de la Justice suprême sur la terre. Si encore
l'envahisseur, tout en violant les droits les plus sacrés, avait observé ce
minimum de civilisation qu'on appelle les lois de la guerre, son agression,
tout aussi criminelle au point de vue du droit strict, serait au moins atténuée
au point de vue matériel. Mais il n'en est rien. Les atrocités commises en
Belgique ont révolté l'univers civilisé. Au point de vue plus spécialement
catholique, les exécutions de prêtres, les destructions d'églises ont pris un
caractère systématique. C'est contre tout cela que proteste évidemment le
Pape en demandant aux envahisseurs « que les régions envahies ne soient pas
dévastées plus qu'il n'est strictement exigé par les nécessités de
l'occupation militaire ». Est-ce trop réclamer ? Le Saint Père demande aussi
« qu'on ne blesse pas, sans une réelle nécessité » les sentiments
religieux des habitants envahis, tout en recommandant à ces habitants
eux-mêmes de « ne pas entraver le maintien de l'ordre public », ce qui
aggraverait « par suite, de beaucoup leur position ». Certes ce n'est pas
trop, ce n'est pas beaucoup demander, et les Allemands eux-mêmes seront
forcés de reconnaître que l'impartialité entre ceux qui ont commis les
atrocités et ceux qui les ont subies est rigoureusement maintenue. 24 janvier 1915. Un
congrès socialiste des pays neutres qui se tint au même moment à Copenhague,
ne se montra pas beaucoup plus catégorique. LES SOCIALISTES ET LA PAIX
Le
Congrès socialiste qui vient de se tenir à Copenhague ne comptait que des
représentants des petits pays neutres du Nord : la Suède, la Norvège, le
Danemark et la Hollande. Les résolutions qui y ont été adoptées sont publiées
par l'Humanité de ce matin. Elles répondent à peu près à ce qu'on
pouvait prévoir. Les socialistes commencent par déclarer que la
responsabilité de la guerre actuelle et des désastres qu'elle entraîne
incombe au « capitalisme ». C'est là une formule consacrée et conventionnelle.
Le capitalisme a bon dos. L'Humanité elle-même fait remarquer que
cette explication est un peu incomplète et simpliste. Les congressistes de
Copenhague s'en sont d'ailleurs aperçus eux-mêmes. Ils ont compris que la
condamnation vague du capitalisme serait en l'espèce, sous couleur d'impartialité,
l'absolution des vrais coupables. Le Congrès a donc précisé qu'il s'agit du
capitalisme, « sous sa forme impérialiste, se manifestant par l'accroissement
constant des armements, par la pratique sans scrupule d'une politique
d'agrandissement, et par l'acte d'une diplomatie secrète irresponsable ». A
ce signalement, où personne n'est nommé, mais qui s'applique si exactement au
rôle de l'Austro-Allemagne, on ne peut qu'acquiescer. Le capitalisme n'est là
que pour les besoins du parti : les responsables de la guerre ce sont bien
les gouvernements qui se sont toujours opposés à la moindre tentative de
limitation des armements, qui ont toujours à grand bruit aiguisé leur épée,
tenu leur poudre sèche, renforcé leurs effectifs et menacé leurs voisins de
la foudre à chaque difficulté diplomatique. Ce sont ceux-là, et ceux-là
seuls, qui ont prémédité et rendu inévitable la guerre actuelle en se
refusant aux conversations, en lançant des ultimatums, en mobilisant avant
toute discussion, en brusquant finalement la déclaration de guerre de peur
que les concessions de la partie adverse ne la rendissent impossible. Qui a
fait tout cela ? Qui a envahi ensuite le Luxembourg et la Belgique, en
avouant que cette violation était injustifiable en droit, mais qu'elle était
avantageuse au point de vue militaire ? Les socialistes de Copenhague, sans
nommer personne, ont désigné quelqu'un : leur impartialité, et il convient de
les en louer, n'a pas été jusqu'à envelopper dans la même formule neutre les
victimes et les coupables, les défenseurs du droit et ceux qui l'ont violé. Dont
acte. Le Congrès a de même pris une attitude honorable et nette au sujet de
la Belgique. Il proteste contre l'agression commise à son préjudice et
exprime l'espoir que la démocratie socialiste de tous les pays belligérants
s'opposera à une annexion violente contraire au libre arbitre des peuples.
Cet espoir ne sera certes pas déçu en ce qui touche les Alliés, mais les
congressistes de Copenhague doivent savoir à quoi s'en tenir sur l'énergie de
la socialdémocratie d'outre-Rhin quand il s'agit de défendre la liberté des
peuples contre l'appétit insatiable du militarisme prussien. Les socialistes
allemands ont-ils eu un cri du cœur en faveur de la Belgique ? Ils
s'associent sans hésitation ni réserve à la comédie de l'annexion décrétée
d'ores et déjà par l'état-major. Il n'y a pas à compter sur eux, — sauf en
cas de défaite, — pour désavouer leurs pangermanistes. Si demain ils
disposaient du pouvoir dans leur pays, rien ne serait changé à la politique
extérieure de l'Allemagne, et ils ne s'en cachent pas. Les camarades
Scandinaves hésitent à le dire, mais ils ne peuvent pas ne pas le savoir, car
le Vorwaerts n'y met même pas beaucoup d'hypocrisie. C'est un devoir,
proclame-t-on à Copenhague, de faire une paix durable, une paix « qui ne
contienne aucun germe de guerres nouvelles ». C'est un devoir, en effet, et
les Alliés sont bien résolus à n'y pas manquer, mais c'est précisément pour
cela que la guerre ne pourra finir que par la mise hors d'état de nuire de
l'organisme monstrueux qui opprime le monde depuis un demi-siècle. Quoi
qu'en pensent ou disent les socialistes neutres, les « travailleurs » sur ce
point n'ont pas à se séparer de leurs compatriotes. Ce n'est pas une classe,
c'est toutes les classes qui ont à cœur de mettre fin à cette guerre
désastreuse par une paix solide et juste. Mais pour y arriver, il faut voir
la réalité en face et appeler les choses et les hommes par leur nom. Pour la
paix, les socialistes font des vœux, le Saint Père prescrit des prières.
C'est le même sentiment, sentiment généreux et humain auquel tout le monde
s'associe. Mais « la paix » n'est pas une chose abstraite. Elle doit revêtir
la forme concrète d'un traité. Ce traité doit être imposé par les défenseurs
du droit à ceux qui l'ont violé, sans quoi la paix ne serait qu'une
abdication de la justice et une humiliation du droit. Ce n'est pas assurément
ce que veulent ceux qui espèrent en la justice, qu'elle soit divine ou
sociale. La fin de la guerre n'est qu'un mot, si elle n'est, en même temps,
la fin de l'état de choses qui a provoqué la guerre. 1er février 1915. Un
congrès socialiste plus important est celui des alliés qui se tint à Londres
le 14 février. Il souleva avant, pendant et après sa réunion, de nombreuses
polémiques. L'ATTITUDE DES SOCIALISTES
La
Conférence qui va se tenir à Londres dimanche prochain entre représentants
socialistes des pays alliés a déjà donné l'occasion à MM. Guesde et Sembat
d'indiquer nettement la ligne de conduite qui s'impose aux socialistes dans
les circonstances présentes. Les déclarations qu'ils ont faites au cours de
la Conférence nationale de dimanche dernier sont évidemment celles qu'ils se
proposent de renouveler à la Conférence internationale de dimanche prochain,
où ils figureront non à titre de ministres, mais à titre de délégués du parti
socialiste français, comme M. Vandervelde au nom de ses coreligionnaires
belges. Il faut évidemment des circonstances comme celles que nous traversons
pour rendre possible ce dédoublement, qui paraîtrait difficile à concevoir en
temps normal. L'essentiel, pour le moment, c'est que chacun, dans sa sphère
et dans son milieu, s'emploie au mieux pour la cause commune, qui est la
cause nationale. « Qu'allons-nous
faire, qu'allons-nous dire à Londres ? », s'est demandé M. Guesde. Nous
allons, a-t-il dit en substance, proclamer le devoir d'aujourd'hui et le
devoir de demain. Le devoir d'aujourd'hui, c'est l'écrasement de
l'impérialisme allemand ; le devoir de demain, c'est de dicter une paix qui
repose sur des bases justes, et qui délivre ainsi l'humanité des cauchemars
sanglants auxquels nous condamne la mégalomanie germanique. Et M. Guesde a
insisté sur cette idée que la France et ses alliés n'ont pas la prétention
illusoire de détruire la nation allemande, mais seulement l'organisme de
proie dont elle est l'instrument et même la victime. Nous n'avons pas cherché
cette guerre, nous l'avons subie, et nous n'en rendons la nation allemande
responsable que dans la mesure où elle se solidarise avec son gouvernement de
reîtres et de hobereaux. M. Guesde se déclare même tout prêt à « tendre
une main fraternelle » à la démocratie allemande « dès qu'elle en
aura fini avec son kaiser et avec l'impérialisme prussien ». Nous
craignons que M. Guesde ne s'abuse un peu sur la possibilité ou même sur le
désir d'une révolution de ce genre de la part de la socialdémocratie
d'outre-Rhin ; mais il a raison, en tout cas, de subordonner prudemment la
reprise de ses bonnes relations avec elle à un changement préalable de régime
en Allemagne. M.
Sembat a du reste été plus précis, plus catégorique et plus pratique que son
collègue. Il a souligné ce point, — qui est le point capital, — que «
socialistes français et socialistes allemands ne sont pas, au point de vue de
la justice, sur le même plan ». Les socialistes allemands n'ont pas trouvé un
mot de réprobation contre la violation « monstrueuse » de la neutralité
belge. Après cela, ils sont des gens avec qui « on n'entre pas en
conversation ». Il est manifeste que leur éducation socialiste, et même
simplement morale, est à refaire. Conclure une paix boiteuse avec un
gouvernement qui s'est opposé à tout désarmement, qui ne tient compte d'aucun
engage ment, qui ne songe qu'à la domination universelle, ce serait « la plus
dangereuse des trêves » pour prendre le mot de M. Jules Guesde. Or, il n'y a
pas à espérer que la paix durable et conforme au droit puisse être signée
sans un succès décisif ; en parler avant, ce serait donc en parler trop tôt.
L'Allemagne, qui comptait naguère sur nos divisions, escompte aujourd'hui
notre lassitude. Ce second calcul est aussi erroné que le premier. Les
socialistes le diront à Londres. Quand on défend le droit, on n'a pas celui
de se lasser moralement. Quant à la lassitude matérielle, elle n'a aucune
raison de se produire chez les Alliés, car les ressources de toute espèce
dont ils disposent leur permettent de ménager les hommes et de sérier les
efforts. M.
Sembat, à ce propos, a saisi l'occasion de rendre hommage à « l'immense
effort accompli par la Grande-Bretagne », et au concours infiniment précieux
de l'alliée russe. « Dites sans crainte que sans la Russie nous aurions été
débordés. Réfléchissez à cela chaque fois que vous êtes heurtés par quelque
conséquence du régime intérieur de ce grand pays. N'oubliez pas que les
Alliés tous ensemble combattent pour la cause du droit. » Il convient de
féliciter M. Sembat d'avoir tenu ce langage. C'est le langage de la raison,
mais leurs chefs ne l'ont pas toujours fait entendre aux socialistes. L'union
morale entre citoyens et entre alliés sera d'autant plus étroite et
indestructible que se répandra le courage de dire certaines vérités, et de
renoncer à certains préjugés. Nos socialistes ont trop longtemps suivi les
lourdes traces de ceux de Berlin ; ils gagnent à voler de leurs propres
ailes. 11 février 1915. LA CONFÉRENCE SOCIALISTE DE LONDRES
Les
résolutions votées par la Conférence que les délégués socialistes des pays
alliés viennent de tenir à Londres sont avant tout des résolutions
socialistes. Etant donné le caractère de la Conférence, c'est un résultat
dont on a peut-être tort de s'étonner. Même au milieu de la crise sans
précédent que traverse le monde, l'union des cœurs et des esprits sur le
point capital ne va pas jusqu'au sacrifice de toutes les opinions d'hier ou
de demain. Les socialistes font leur devoir national avec la même conscience
que leurs compatriotes de partis différents, mais ils tiennent à rappeler
leur Credo à l'heure même où les événements donnent un démenti si
brutal à toutes leurs illusions. C'est un trait humain. Les socialistes sont
des hommes comme nous tous. Ils ont tenu une fois de plus à ressasser les
formules sacramentelles sur la guerre des classes, les antagonismes de la
société capitaliste, les provocations des impérialismes concurrents : tout
cela, qui est évidemment démodé, qui ne répond à rien en l'espèce et qui
sonne creux même dans leur bouche, leur paraît rituel et indispensable.
Voyons les socialistes comme ils sont, faisons de leur phraséologie le cas
qui lui est dû, mais ne prenons pas au tragique des dissonances qui ne les
empêchent pas de jouer utilement leur partie dans le concert des Alliés. Ce qui
importe, ce qui compte dans les résolutions de Londres, ce sont précisément
les déclarations qui ne sont pas de style. Les socialistes alliés ont reconnu
à l'unanimité que « la victoire de l'impérialisme germanique serait la
défaite et l'écrasement de la démocratie et de la liberté en Europe ». Les
socialistes des petits États neutres avaient déjà employé à peu près la même
formule à Copenhague. Voilà donc une idée fondamentale qui n'est plus mise en
question. Tous les efforts des socialistes impériaux enrégimentés par le
pangermanisme n'ont pu empêcher cette vérité de s'imposer à tous les
socialistes non austro-allemands. Qu'on ne croie pas que ce résultat était
acquis d'avance. Il y avait, en Angleterre notamment, des socialistes de
marque qui jusqu'ici se tenaient sur la réserve : l'unanimité, réalisée sur
ce point, « est un fait nouveau précieux qu'il faut enregistrer avant toute
autre chose », constate l'Humanité avec raison. Qu'à
côté de cela on retrouve la trace des tenaces et décevantes chimères sur le
prolétariat allemand, c'est fâcheux, mais inévitable. Les Allemands
s'appliquent d'ailleurs à prolonger cette complaisante erreur en dispensant
M. Liebknecht de faire le « pas de parade » avec les camarades. Il représente
chez eux le socialisme pour l'exportation. Que quelques étrangers s'y soient
d'abord laissé tromper, ce n'est pas surprenant : ce qui importe c'est que la
Conférence, — à l'unanimité ici encore, — s'est déclarée quand même «
inflexiblement décidée à lutter jusqu'à la victoire pour accomplir là tâche
de libération » des populations annexées par la force de l'Alsace-Lorraine
aux Balkans. Evidemment elle ajoute bien vite « qu'elle ne poursuit pas
l'écrasement politique et économique de l'Allemagne ». Mais ce qu'il nous
faut, c'est en effet « l'écrasement militaire » de cette organisation de
proie, et à cela les socialistes sont prêts à collaborer énergiquement. Nous
n'avons pas, nous qui ne sommes pas socialistes, à leur demander davantage... 17 février 1915. En
dépit de toutes les explications qu'on en pouvait donner la présence d'un
ministre, M. Sembat, à un congrès dont les résolutions paraissaient un peu
flottantes, amena une question posée au président du Conseil, à la Chambre.
M. Viviani, sans entrer dans les détails du congrès, insista sur la ferme
résolution du gouvernement de mener la guerre jusqu'à une paix digne de la
France, avec le concours de tous ses alliés, sur quoi l'incident fut déclaré
clos. L'INCIDENT EST CLOS
C'est
par cette formule que pourrait se traduire l'impression donnée par le
discours de M. Viviani. L'incident du Congrès socialiste de Londres n'est pas
de ceux que l'intérêt patriotique conseille de prolonger. Il est assurément
regrettable qu'il y ait encore des socialistes incomplètement convaincus du
bon droit des Alliés. Mais ce n'est pas en France qu'on les trouve, et c'est
au contraire à l'intervention des socialistes français qu'on doit attribuer
l'adhésion de certains socialistes anglais, germanisants jusqu'ici, à la
condamnation formulée contre l'impérialisme prussien. Il ne dépend pas de
notre gouvernement, ni même des gouvernements alliés, de modifier du jour au
lendemain certaines mentalités attardées. Les socialistes des pays alliés ne
sont pas embrigadés au service du militarisme comme ceux de l'Allemagne ;
qu'ils conservent leurs idées, et même une trop grande partie de leurs
illusions, c'est un phénomène fâcheux à beaucoup d'égards, mais naturel dans
des pays où la liberté n'est pas un vain mot et où les droits de l'homme ne
sont pas un « chiffon de papier ». Ce qui importe, c'est qu'ils collaborent
sincèrement avec leurs concitoyens à l'œuvre de défense nationale contre
l'ennemi commun, et la déclaration de Londres proclame sans réserve cette
résolution. Le
reste est l'affaire, non des socialistes, mais des gouvernements, et M.
Viviani a pu déclarer, en présence et avec l'assentiment de tous ses
collaborateurs, que le gouvernement français était unanime dans la poursuite
du but à atteindre. Nul en France, nul au gouvernement, ne songe à imputer
aux pays alliés la plus petite part de responsabilité dans les origines de la
guerre actuelle. Si la Conférence de Londres ne s'est pas exprimée sur ce
point avec toute la fermeté désirable, la faute en est aux scrupules
puritains de quelques rares socialistes anglosaxons, dont la rapidité de
compréhension n'est pas la qualité dominante. A-t-on eu tort, a-t-on eu
raison de ménager leur sentiment, ce n'est pas à nous que les socialistes
viendront le demander. Il nous suffit de constater que le gouvernement tout
entier pense comme nous sur ce point, et qu'il entend poursuivre la lutte
jusqu'à la victoire finale, d'accord avec les gouvernements alliés. La
Conférence de Londres a, d'ailleurs, proclamé cette même nécessité de tenir
jusqu'au bout. Et « le bout » est précisé par M. Viviani dans les termes
mêmes où, depuis le début de la guerre ; tous les hommes d'Etat l'ont
toujours indiqué. Le bout, le but à atteindre pour nous, c'est la libération
morale de l'Europe, la libération matérielle de la Belgique, la reprise de
l'Alsace-Lorraine. Cela, c'est notre programme, auquel s'ajouteront, dans le
même esprit et en parfaite communion d'idées, les conditions non moins
légitimes de nos alliés. En ce
qui touche l'Alsace-Lorraine, la déclaration de M. Viviani n'a, il est bon de
s'en rendre compte, rien de contraire aux résolutions de la Conférence de
Londres. Ce n'est certes pas une conquête que la rentrée au foyer national
des provinces qui en ont été brutalement arrachées. « Qu'on nous gare notre
place au foyer, disait en substance la belle protestation des députés
alsaciens-lorrains à l'Assemblée de Bordeaux. Nous viendrons la réclamer et
la reprendre. » C'est ce qui se passe aujourd'hui. L'Alsace et le Lorraine
vont retrouver dans notre unité nationale leurs frontières historiques et
politiques, celles qu'un premier abus de la force avait déjà légèrement
entamées il y a un siècle. Le Français le plus pacifique, le socialiste le
plus hostile à toute idée de conquête, ne peuvent qu'applaudir des deux mains
à cette revanche du droit, à cette haute satisfaction donnée à la liberté des
peuples de disposer de leur sort. Sacrifions, a dit M. Viviani, nos
préférences politiques, nos opinions de parti au bien de la patrie. Dieu
merci, sur ce terrain, aucun de nous n'a rien à sacrifier, et c'est pourquoi
la déclaration du président du Conseil a été unanimement applaudie dans les
deux Chambres comme elle va l'être dans le pays. 20 février 1915. Les
ménagements des socialistes neutres ou même alliés à l'égard des socialistes
allemands n'avaient d'ailleurs aucune action sur ces derniers. Leurs
sentiments impérialistes s'affichaient en toute occasion sans aucune espèce
d'hypocrisie. LES SOCIALISTES ALLEMANDS ET L'EMPIRE
Nous
n'avons pas attendu la guerre pour exprimer nôtre scepticisme à l'égard des
sentiments internationalistes et révolutionnaires des socialistes allemands.
Nous n'avons jamais cru qu'ils fussent disposés à faire le moindre effort
pour empêcher le militarisme prussien de choisir son heure, pas plus que nous
n'avons jamais cru à leur désir de renverser ou même de transformer leur
empire féodal. Il fallait un aveuglement ou une méconnaissance singulière du
caractère allemand pour ne pas voir que l'Allemagne tout entière faisait
corps, même en temps de paix, derrière son kaiser et ses hobereaux. Et de
même aujourd'hui, ceux qui songent déjà à tendre une main fraternelle après
la guerre à l'Allemagne affranchie et libérée de son pangermanisme, se
bercent d'une grossière illusion. Personne en Allemagne, dans le parti
socialiste comme dans tous les autres, n'a envie de désavouer un gouvernement
de proie qui répond admirablement aux besoins et à l'idéal du peuple
allemand. En veut-on une attestation solennelle ? L'Humanité nous
la donne ce matin. Notre
confrère reproduit le texte d'un discours prononcé à Stuttgart ces jours
derniers par le camarade Wolfgang Heine, un des chefs du parti au Reichstag.
Rien de plus net, de plus franc, de plus tranchant. Ceux qui ne comprendront
pas, ceux qui continueront à chevaucher la chimère, ne pourront vraiment s'en
prendre qu'à eux. M. Heine explique de façon fort sage que les ouvriers ont
une patrie comme les bourgeois, que les intérêts de cette patrie sont les
leurs, et que si elle était détruite « les travailleurs souffriraient comme
les patrons, et même plus qu'eux ». On ne peut mieux dire, mais les
socialistes avaient justement l'habitude de dire tout le contraire. Nous ne
sommes pas fâchés d'apprendre que ceux d'outre-Rhin ne pensaient pas un mot
de ce qu'ils croyaient devoir répéter dans les Congrès internationaux pour
duper les camarades. Ceci n'est qu'un détail, et qui concerne le passé.
Voyons l'avenir. Comment
la social-démocratie envisage-t-elle le lendemain de la guerre ?
Aspire-t-elle à une révolution qui la débarrasserait de son empire
militariste, de ses hobereaux rétrogrades, de la poudre sèche et de l'épée
aiguisée ? Pas le moins du monde. « Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas,
déclare le leader socialiste, vouloir briser l'état actuel par une révolution
violente. » Et le Polyeucte gouvernemental insiste. C'est dans le cadre de
l'empire que notre action doit s'exercer, c'est l'empire que nous devons
considérer comme « le champ de notre travail et de nos luttes politiques ».
Et il y en a des colonnes sur ce ton : « Toute parole est funeste qui est la
négation de l'empire. » Les menaces révolutionnaires ne sont que « de
grands mots qui ne répondent à aucune réalité ». Dira-t-on que l'empire
allemand de demain sera un empire démocratisé, modernisé, orienté vers la
civilisation pacifique ? M. Heine ne permet pas cette échappatoire. Il parle
des sentiments pacifiques de l'empereur avec autant de componction que la Gazette
de la Croix ; son admiration s'étend même à toutes les familles
princières qui font le bonheur des socialistes allemands. Il s'extasie sur le
fait que les princes allemands servent dans l'armée comme les autres
Allemands, et que même les balles ne les épargnent pas toujours. Tous
ces bons sentiments font honneur assurément au loyalisme impérial, royal et
seigneurial des socialistes allemands. Nous n'avons pas à les leur reprocher
; mais, si nous étions socialistes croyants et pratiquants, nous serions tout
de même un peu déconcertés de voir à quel point les camarades allemands
s'écartent du programme officiel de l'internationale ouvrière. Remercions
l'Humanité qui fournit à ses lecteurs un aussi bon thème à salutaires
réflexions. 3 mars 1915. Il se
trouvait pourtant un petit groupe de socialistes allemands qui se piquaient
d'être restés plus fidèles aux vieilles idées internationales. Ils publièrent
à part un manifeste en faveur de la paix. SOCIALISTES D'OUTRE-RHIN ET D'OUTRE-MANCHE
Les
quelques socialistes allemands qui ont reçu ou assumé la mission de
représenter l'internationalisme aux yeux de l'étranger viennent de publier un
manifeste en faveur de la paix. Ce document, réservé à l'usage externe, nous
arrive de Hollande. Le gouvernement allemand ne le laisse pas paraître en
Allemagne, sans doute pour lui maintenir un caractère d'opposition, car il
n'a rien dont la politique allemande ne puisse tirer profit. Il s'inspire en
effet de deux préoccupations très visibles. D'abord accréditer l'idée que le
socialisme allemand' est toujours prêt à pratiquer l'internationalisme, et
que ses représentants officiels ne traduisent pas sa pensée en abondant dans
le pangermanisme, le militarisme et l'impérialisme. De cette façon l'Empire
bénéficie de l'appui et des votes des socialistes, tout en laissant à ceux-ci
la possibilité de berner les socialistes des autres pays par de vains
simulacres de résistance. Pour arriver à ce but éminemment désirable, et qui
a été atteint si longtemps, les socialistes dissidents demandent aux
camarades français, anglais, russes et belges de faire campagne contre la
guerre, après quoi les camarades allemands suivront le mouvement. C'est
toujours le même procédé. On nous disait avant la guerre : « Que la France
désarme pendant que l'Allemagne augmente ses effectifs, et elle n'aura rien à
craindre. » On nous dit aujourd'hui : « De l'attitude de nos camarades
socialistes de France, d'Angleterre et de Belgique dépend pour nous la
possibilité d'une action contre la guerre. » Le bon billet ! Le bon chiffon
de papier ! Nous n'avons pas à parler pour les socialistes français, ni
pour les « camarades ministres Sembat et Guesde », mais nous ne leur
ferons pas un instant l'injure de les croire assez naïfs pour tomber dans ce
piège un peu grossier. La
seconde préoccupation des dissidents allemands, c'est de nous faire croire
que l'Allemagne est victorieuse, et que si elle souhaite la paix, c'est par
pure générosité. Citons le texte : « Un fait incontestable, c'est notre
situation militaire favorable, le fait que nos frontières sont en sûreté et
que nous faisons la guerre sur le sol étranger. » C'est, en effet, l'opinion
rassurante que l'Allemagne voudrait bien propager. Les dissidents font leur
partie dans le concert ; ils jouent le même morceau, ils obéissent comme les
autres à la baguette, invisible mais présente, du chef d'orchestre. Ils nous
offrent, après ce que nous avons subi, le statu quo. Leur générosité
proteste contre l'idée qu'on pourrait nous démembrer. Pas d'annexions,
indépendance garantie, désarmement : qui n'est ému en présence d'une pareille
magnanimité ! M. Karl Liebknecht nous comble. Il faut vraiment que la
légèreté française soit bien incurable pour ne pas saisir l'avantage d'une
paix ainsi offerte par « le vainqueur » ! Mais en
Angleterre il ne semble pas que les chants de la sirène aient grand succès.
Le parti des travaillistes, l'Independent Labour Party éprouve
lui-même le besoin de justifier son attitude équivoque. Au Congrès qu'il
tient présentement à Norwich, ses chefs ont atténué leurs précédentes
déclarations. Nous aussi, a déclaré un d'entre eux, M. Jowett, député de
Bradford, nous désirons la ruine du militarisme prussien, mais nous croyons
que « c'est le peuple allemand seul qui peut en finir avec lui ». Il y a là
une idée très juste, qui est une réponse au manifeste des dissidents
allemands. Ce n'est pas de nos socialistes que dépend la chute du militarisme
allemand, c'est des Allemands eux-mêmes. M. Liebknecht transpose habilement
les termes du problème ; à nous de les rétablir. Si la fraction pacifiste à
outrance du socialisme anglais commence à comprendre cette élémentaire
vérité, elle est en route vers la solution. Les socialistes allemands ne font
rien, n'ont jamais rien fait pour propager chez eux les idées de paix, de
désarmement, de liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, qu'ils se piquent
d'enseigner aux autres. Ces idées sont justement celles qui ont uni le monde
civilisé contre le bloc de la barbarie austro-allemande ; nous ne désespérons
pas de les faire accepter — sinon comprendre — en Allemagne, mais la
persuasion seule n'y réussirait pas. Nul ne renoncera là-bas au dogme du Deutschland
über Alles sans une démonstration matérielle de son inanité, et c'est
cette démonstration que MM. Liebknecht et autres voudraient épargner à leur
pays. Ils jouent leur jeu, ils ne s'étonneront pas que nous jouions le nôtre. 9 avril 1915. LA RÉPONSE DES SOCIALISTES FRANÇAIS
Les
socialistes français, par la plume de M. Compère-Morel, font au manifeste des
dissidents allemands la réponse que nous attendions d'eux. Premièrement, ils
précisent les conditions de toute paix digne de ce nom, et ces conditions
sont bien celles sans lesquelles tout serait à recommencer, et peut-être dans
des circonstances moins favorables, dès que l'empire allemand aurait
réorganisé ses moyens d'attaque. « Il nous plaît de redire une fois de plus,
écrit M. Compère-Morel, au nom de tous nos camarades socialistes des villes
et des campagnes, qu'il n'y aura pour nous de paix possible, de paix
désirable et de paix finale qu'autant qu'il ne sera plus possible au
militarisme prussien de provoquer les tueries sans nom dont il est le seul et
unique responsable. » Ce n'est pas nous qui soulignons le passage
essentiel, qui est d'ailleurs conforme à ce que nous avons toujours dit et
répété et à ce qu'ont toujours dit et répété de même les gouvernements
alliés. En
second lieu, les socialistes français font observer que ce n'est pas à nous
qu'il convient de prêcher la paix, mais à ceux qui ont déchaîné la guerre.
C'est au peuple allemand, c'est aux socialistes allemands qu'il appartient de
faire entendre leurs protestations auprès de qui de droit. « Que le peuple
allemand parle enfin, qu'il agisse surtout, et quand il aura fait justice
lui-même des auteurs responsables du plus grand crime du siècle, nous verrons
s'il est possible d'en finir avec une guerre que nous n'avons ni voulue, ni
recherchée, mais à laquelle il était de notre devoir de républicains, de
Français et de socialistes de participer, si nous ne voulions pas voir
sombrer la République, démembrer la France et déshonorer le socialisme. » Cette
argumentation est d'autant plus irréfutable qu'un des chefs du socialisme
allemand, M. Bernstein, reconnaît dans un journal de Brême que la question se
pose en effet sous cette forme et non sous celle que M. Liebknecht et son
manifeste essayent de lui donner. « Les socialistes français, dit-il, sont
dans une situation tout autre que les socialistes allemands. La guerre a été
déclarée à leur pays, et des parties importantes de leur territoire national
sont occupées par les troupes allemandes. Aussi est-il évident qu'ils ne
pouvaient, sans porter atteinte à l'avenir de la France, exprimer le moindre
vœu pour la paix. » La conclusion s'impose d'elle-même. La paix doit être
réclamée par les socialistes allemands auprès de leur gouvernement qui est
responsable de ce qui se passe, et elle doit être telle que leur gouvernement
ne soit plus en état d'imposer à eux et aux autres de pareilles épreuves. 11 avril 1915. Les
socialistes allemands ne se laissent pas décourager. Ils reviendront bientôt
à la charge. LES BONS APÔTRES
La
censure allemande s'est bien gardée d'interdire la publication du manifeste
pacifique et rassurant des socialistes dissidents. Cette tolérance insolite
s'explique facilement. Ce manifeste ne saurait avoir aucun effet au point de
vue germanique, et on espère en haut lieu qu'il pourra créer chez les neutres
ou même chez les Alliés une illusion avantageuse pour l'Allemagne. Il est
utile pour le gouvernement allemand que les ambitions pangermanistes soient
désavouées par des voix allemandes ; on compte que les pacifistes, comme M.
Bryan, par exemple, se laisseront prendre une fois de plus aux déclarations
lénitives de quelques socialdémocrates sans influence sur leurs concitoyens.
On espère même que certains socialistes en France ou en Angleterre se hâteront
de tendre la main aux camarades internationalistes de Berlin et affaibliront
ainsi la force de résistance de leur pays. Ce machiavélisme n'est pas très
raffiné, mais il est classique outre-Rhin. Nous ne disons pas d'ailleurs que
MM. Bernstein, Haase et Kautsky jouent cette comédie d'accord avec le
gouvernement impérial. Peu importe. Qu'ils soient de bonne foi ou non, le
résultat est identique : ils font le jeu de l'empereur, et leur bonne foi est
même un atout de plus dans ce jeu. Le gouvernement allemand a besoin
d'Allemands qui dissimulent ses ambitions jusqu'au moment où elles pourront
être satisfaites. Quand ce moment sera venu, le reste ne pèsera pas une once
dans la balance de ses décisions. Au
surplus, les signataires du manifeste ne paraissent pas s'abuser beaucoup.
« On permet à la social-démocratie, disent-ils, de voter les crédits de
la guerre, mais on passe froidement sur elle lorsqu'il s'agit de décisions
dont les conséquences seront des plus sérieuses pour l'avenir de notre
peuple. » En effet, quand il s'agit de délimiter les convoitises de
l'Allemagne, ce sont les hobereaux, les conservateurs, les piétistes, les
nationalistes de toute étiquette qui sont écoutés. Le roi de Bavière nous a
fait connaître leur programme, et une pétition des Associations agrariennes
et industrielles, que publie l'Humanité, nous le développe éloquemment :
annexion de la Belgique, de la France jusqu'à la Meuse et à la Somme, des
provinces baltiques, d'un large empire colonial. Tout cela est un programme
minimum qui rallie plus de sympathies en Allemagne, même chez les
socialistes, que le programme abstentionniste des dissidents
internationalistes... 25 juin 1915. Les
Chambres étaient rentrées en session à la date normale de leur session
ordinaire (12 janvier),
et, à ce propos, quelques critiques s'étaient produites contre l'action du
Parlement qui prétendait avoir à exercer un contrôle, non seulement sur' les
actes du gouvernement, mais sur le détail des services publics. C'est pour
répondre à ces critiques que le président de la Chambre, M. Deschanel, dans
son discours de rentrée en fonctions, avait fait l'éloge du rôle du
Parlement. INTERPRÉTATION
Il est
une phrase du discours de M. Paul Deschanel qui soulève chez certains
commentateurs un enthousiasme évidemment intéressé. « Si le Parlement avait
osé a dit l'éminent président de la Chambre, s'il avait su davantage, la
France aujourd'hui s'en trouverait mieux. » M. Clémenceau et l'Humanité
voient là une apologie de ce qu'on appelle maintenant le contrôle
parlementaire renforcé. L'interprétation est subtile, mais le public ne s'y
ralliera pas. Certes la Chambre avant la guerre n'a pas montré l'esprit de
décision et d'abnégation patriotique qui aurait permis de parer à plusieurs
insuffisances de notre préparation militaire qui se sont révélées depuis. On
comprend, on admet volontiers que son président l'en excuse discrètement en
plaidant pour elle l'ignorance de la gravité de la situation. Mais il ne faut
pas serrer l'argument de trop près. On obligerait le public à se rappeler —
et il ne l'a pas oublié — que les politiciens de certains partis ne voulaient
rien entendre quand on leur signalait cette gravité de la situation qu'ils
regrettent aujourd'hui de n'avoir pas connue. Ils ne l'ont pas connue parce
qu'ils n'ont pas voulu la connaître. Ceux qui combattaient la loi de trois
ans, ceux qui refusaient les crédits pour l'artillerie lourde, ceux qui acceptaient
les déclarations pacifiques des socialistes allemands, auraient tort
aujourd'hui de chercher à déplacer les responsabilités, On est d'accord, dans
l'intérêt national immédiat, pour ne pas se livrer à des polémiques stériles,
mais les responsabilités n'en sont pas moins connues, et on arriverait à un
tout autre effet qu'à celui de redonner à certains parlementaires un regain
de popularité si l'on prétendait dénaturer des événements trop rapprochés. M.
Deschanel a dit ce qu'il devait dire, mais à forcer le sens de ses paroles on
ne ferait qu'en affaiblir la portée. Le régime parlementaire reste pour nous
la garantie et la condition essentielle de tout gouvernement dans un pays
libre, mais qu'on ne nous demande pas et qu'on ne demande pas au pays, d'en
admirer le fonctionnement récent dans notre démocratie. Ce n'est pas
seulement le Parlement qui a sauvé la France, c'est la France qui s'est
sauvée elle-même — et elle le sait. La
modestie est la première vertu qu'on attend aujourd'hui du Parlement, et dans
l'intérêt même de nos hommes politiques, on ne saurait trop la leur
recommander. L'Humanité voit déjà le Parlement se livrer à une action
vigilante et féconde. Elle trouve que l'ordre du jour ne répond pas à
l'ampleur du programme qui s'impose dès maintenant aux deux Chambres. Libre à
elle de le penser, mais le pays demande à être sauvé de l'invasion et non pas
à être en proie aux grands réformateurs sociaux. Même après la guerre, le
grand travail auquel le Parlement et la nation auront à se livrer sera un
travail de réparation, de labeur ordonné, de relèvement patient des forces
productrices et économiques de la France. Ici encore, certains affectent
d'interpréter au gré de leurs préoccupations de parti les paroles de M.
Deschanel. Certes, il y aura beaucoup à faire pour ranimer notre vie
économique ; il faudra assurer « la reconstitution nationale », et pour cela
apporter à notre régime douanier, à notre crédit, à nos instruments de
travail tous les soins qui pourront relever notre richesse publique et
privée. Mais cette œuvre de piété filiale n'a rien de commun avec un
bouleversement. Au contraire, c'est en utilisant, en fortifiant, en
aménageant le plus pratiquement possible les ressources et les organismes
dont nous disposons, et qui ont fait leurs preuves, qu'on obtiendra ce
résultat, — qu'on obtiendra en tout cas le résultat que réclame la France de
demain. 17 janvier 1915. Le
Sénat, de son côté, entendait ne pas demeurer en reste. LES COMMISSIONS DU SÉNAT
L'activité
parlementaire se manifeste surtout dans les Commissions, où elle peut être
utile, et dans les groupes où il n'en est pas de même. C'est là que les vieux
routiers étudient ou préparent de petites combinaisons, dont la défense
nationale n'est pas toujours le seul but. On a vu que la gauche démocratique
du Sénat, présidée par M. Combes, n'a rien trouvé de mieux, de plus pressé,
de plus adapté à la situation, que de demander l'augmentation du nombre des
membres dans les grandes Commissions. Au lieu de vingt-sept membres, elles en
compteraient trente-six. En quoi leur travail en serait-il amélioré ? On
ne nous le dit pas. Nous voyons seulement qu'il y aurait plus d'appelés, plus
de « gradés », mais l'effectif des travailleurs resterait le même. De deux
choses l'une : ou les incompétents négligeraient les séances, et alors on ne
voit pas pourquoi les y convier, ou ils les encombreraient de leur verbeuse
nullité, et ils retarderaient ainsi les solutions. Dans les deux cas,
l'innovation n'est pas justifiée. Si le
Sénat tient à augmenter ses moyens de contrôle, pour employer le mot à la
mode, mieux vaudrait pour lui augmenter le nombre de ses Commissions que
l'effectif de celles qui existent. Il n'y a, en effet, au Sénat, ni
Commission des affaires étrangères, ni Commission de l'agriculture. La Haute
Assemblée pourrait, sur ces deux points, suivre l'exemple de la Chambre.
L'agriculture, dans un pays où elle occupe la moitié de la population, mérite
toute sollicitude. Actuellement, ses intérêts sont confiés à la Commission
des douanes, ce qui est assez symptomatique ; c'est avouer que le
protectionnisme est le seul avantage que l'État se croie capable de faire à
notre industrie fondamentale. C'est une idée pour le moins étroite et, à nos
yeux, aussi fausse que funeste. Une Commission de l'agriculture aurait un
caractère plus général, plus ouvert. Quant aux affaires étrangères, il n'est
pas besoin d'insister pour faire comprendre qu'à toute époque, et à ce moment
plus que jamais, le Sénat a le droit et le devoir de les suivre de près. La
Chambre est moins riche en hommes d'expérience et d'autorité sur ce terrain ;
pourquoi le Sénat lui laisse-t-il un privilège que rien ne justifie ? Une
Commission des affaires étrangères, composée comme elle pourrait l'être si on
le veut bien, pourrait rendre d'utiles services et faire honneur à
l'Assemblée du Luxembourg. 21 janvier 1915. Toutes
ces apologies intéressées du travail parlementaires faites par les
parlementaires eux-mêmes, laissaient l'opinion sceptique. Au contraire, elle
était sensible au travail utile et, à ce titre, l'adoption sans trop de délai
du projet sur la croix de guerre fit honneur à la Chambre. LA CROIX DE GUERRE
La
Chambre a voté hier, à l'unanimité, la création de la « Croix de Guerre »,
destinée à récompenser les héroïsmes quotidiens dont il importe de consacrer
et de conserver le souvenir. La nouvelle décoration est uniquement réservée à
la guerre actuelle, la grande guerre, dont notre génération espère épargner à
celles qui suivront le terrible renouvellement. Son attribution est
étroitement limitée aux combattants de tout grade ayant eu l'honneur d'une
citation individuelle « à l'ordre de l'armée, des corps d'armée, des
divisions, des brigades et des régiments ». La Croix de Guerre est
complètement indépendante de la Croix d'Honneur et de la Médaille militaire ;
elle peut s'y ajouter, mais elle ne s'y ajoutera pas de droit comme on
l'avait demandé sans raison. Son caractère est parfaitement déterminé, elle
sera l'étoile des braves par excellence, et ne pourra être autre chose. Là
sera son originalité, sa valeur propre, qui sera comprise et hautement
appréciée de tous. L'accord
était unanime et fait d'avance sur le fond. Il n'y a eu débat, — si même on
peut appeler « débat » un échange d'idées où chacun n'apporte que la
préoccupation d'adopter la meilleure solution, — il n'y a eu hésitation
momentanée que sur un point. La Commission avait d'abord proposé de prendre
pour titre minimum à la croix de guerre la citation à l'ordre d'une division.
Le généralissime, consulté par le ministre, aurait préféré s'arrêter à la
citation à l'ordre d'une armée. En présence de cette opinion autorisée, la
Commission s'était arrêtée finalement au corps d'armée, moyen terme entre
l'armée et la division. Il ne s'agissait là, suivant le mot de M. Millerand,
que d'un détail d'application. La Chambre a voulu se montrer plus large que
le généralissime, plus large même que sa Commission. Elle est allée jusqu'au
régiment. On comprend les raisons qui pouvaient être invoquées en faveur des
diverses solutions proposées. Le général Joffre craignait avant tout de
vulgariser, et de rabaisser par suite, la nouvelle médaille dont il importe
que rien ne diminue le prestige. Et cette préoccupation est à la fois
légitime et honorable. Par contre, la Chambre tenait surtout à ne pas
décourager d'avance les héros obscurs et subalternes, trop éloignés du soleil
pour qu'un commandant d'armée eût l'occasion de connaître leurs hauts faits
ou le loisir de les signaler. Et cette préoccupation s'explique aussi, car
c'est la somme de ces dévouements quotidiens sur un théâtre restreint qui
fait la force morale incomparable d'une armée nationale comme la nôtre, qui
combat pour ses foyers, mais qui a conscience de combattre aussi pour la
justice et pour le droit, c'est-à-dire pour l'honneur. Reste
le danger d'une trop grande prodigalité. Le rapporteur, M. Driant, a donné
des chiffres rassurants à cet égard. La guerre dure depuis six mois. Eh
bien ! le total des citations donnant droit rétroactif à la Croix de
Guerre n'est encore que de 6.300, ce qui, pour un effectif moyen de deux
millions de combattants, ne représente que 3 pour 1.000. Et de ces trois, il
faut déduire malheureusement un mort, de sorte qu'il reste en définitive deux
ayants droit à la Croix de Guerre par bataillon. Il n'y a donc à redouter,
même si la guerre se prolonge, aucun abus. L'Allemagne a déjà distribué
150.000 Croix de Fer : il n'y a rien à prévoir de tel chez nous et aucune
comparaison ne sera possible entre les deux insignes. Le seul inconvénient de
la base adoptée, c'est qu'il pourra se produire des différences sensibles
entre régiments, du fait que tel colonel se montre plus large que tel autre
en matière de citations, mais il s'établira naturellement une sorte de
jurisprudence, et le grand état-major pourrait même, dès maintenant, donner
quelques instructions générales pour la fixer. Parlerons-nous d'un dernier
danger ? Le danger des faveurs, des passe-droits, de l'influence de la
politique et des politiciens ? Ce serait faire gratuitement injure à nos
colonels que de les réputer d'avance accessibles à certaines «
recommandations ». D'ailleurs, sur place, dans le rang, en présence des
témoins, il y a moins de chance que partout ailleurs pour que des injustices
se commettent. Ajoutons que les influences illicites ont moins de facilité
peut-être pour intervenir auprès d'un colonel qui est sur le front, dans sa
tranchée, à l'abri des démarches indiscrètes, qu'auprès d'un supérieur que
son élévation même désigne aux batteries des politiciens. Il est donc permis
de croire que la Croix de Guerre telle qu'elle sort du vote de la Chambre,
répond à l'objet pour lequel elle a été proposée, et qu'elle rencontrera chez
les braves auxquels elle est destinée, et dans le public auquel on permettra
ainsi de les reconnaître et de les saluer, l'accueil qui lui est dû... 6 février 1915. Il
restait, il est vrai, à la faire voter au Sénat et à en régler les détails
d'application. LA CROIX DE GUERRE
Ce
n'est pas par mauvaise volonté, assurément, que le Sénat n'a pas encore mis à
son ordre du jour la proposition concernant la Croix de Guerre votée par la
Chambre il y a déjà six semaines. Personne ne supposera que la Haute
Assemblée hésite à créer une récompense dont le moins qu'on puisse dire est
qu'elle ne sera donnée qu'à bon escient, ce qui n'est peut-être pas toujours
le cas pour certaines décorations civiles. Il n'est pas permis de croire et
personne ne croira, même un instant, qu'il puisse se trouver au Luxembourg
des hommes politiques de compréhension assez étriquée et de patriotisme assez
conditionnel pour se laisser influencer en pareille matière par des
considérations électorales d'un autre âge, alors que le pays tout entier a
fait trêve à toutes les querelles susceptibles d'affaiblir l'union sacrée
devant l'ennemi. C'est donc par simple désir de bien faire que la Commission
sénatoriale a remanié le texte de la Chambre, et c'est sans doute par le même
scrupule que le rapporteur nous laisse attendre son œuvre. Mais c'est le cas
ou jamais de rappeler le vieil axiome : le mieux est l'ennemi du bien. Il
importe avant tout d'aboutir. Les braves qui méritent et qui espèrent depuis
sept mois, des mois de campagne qui comptent double, la récompense de leurs
merveilleux exploits, n'ont pas le temps d'attendre. Beaucoup déjà sont
tombés au champ d'honneur ; il ne faut pas que la Croix de Guerre ne soit
déposée que sur des tombes... 19 mars 1915. Le
Sénat s'est prononcé hier sur la question de la « Croix de Guerre ». Il s'est
rallié au texte voté par la Chambre qui attribue cette distinction, non plus
seulement, comme le proposait la Commission sénatoriale, aux soldats cités à
l'ordre du jour de l'armée, mais à tous ceux qui auront été l'objet d'une
citation à l'ordre soit de l'armée, soit du corps d'armée, de la division, de
la brigade ou du régiment. La tournure du débat avait convaincu la Commission
que son système, qui avait déjà échoué devant la Chambre, n'était pas
accueilli avec plus de faveur par le Sénat, et elle s'est décidée
spontanément à modifier, sa rédaction primitive. Son rapporteur M. Jeanneney,
a motivé ce changement par le désir louable d'obtenir en pareille matière un
vote unanime. C'est également le moyen le plus sûr d'aboutir rapidement, ce
qui est tout à fait désirable. Le projet devra revenir devant la Chambre en
raison de l'adoption par le Sénat de l'amendement Delahaye qui étend à
l'armée de mer le bénéfice de la nouvelle loi. C'est une simple omission, que
le Sénat a heureusement réparée et qui ne saurait évidemment susciter de
difficulté. 28 mars 1915. POUR FAITS DE GUERRE
La
Croix de Guerre doit être donnée « uniquement pour faits de guerre ». Tout le
monde est d'accord sur ce point, et le texte de la loi adopté par le Sénat ne
permet pas de s'y tromper. Il spécifie expressément que la Croix de Guerre
est « destinée à commémorer les citations individuelles pour faits de
guerre ». Il nous revient pourtant qu'une confusion paraît se faire et
que, sur le front, on craint que toutes les citations n'entraînent de droit
la nouvelle étoile des braves. Ce serait certes contraire à l'esprit
en même temps qu'à la lettre de la loi. Il y a des citations fort méritées,
nous n'en doutons pas, — fort dignes de récompense, nous n'y contredisons
pas, — mais auxquelles la Croix de Guerre ne convient pas. Un de nos amis,
officier supérieur, qui est en première ligne, nous en communique
quelques-unes fort typiques. Voici, par exemple, un « commandant de service
automobile d'un quartier général » cité à l'ordre pour avoir « organisé ce
service dans des conditions difficiles ». C'est fort bien, mais nous ne
sommes pas là en face d'un fait de guerre glorieux ou héroïque. Tel autre a
dirigé excellemment « la construction d'un port ». Encore un mérite
indiscutable, mais qui appelle, s'il y a lieu, une autre récompense que la
Croix de Guerre. Tel est aussi le cas d'un autre « directeur des services
automobiles » qui « tire un excellent rendement de sa section ». On a raison
de l'en féliciter, il fait son devoir brillamment, mais son mérite n'a rien
de commun avec la Croix de Guerre. Tel a bien entretenu des routes, tel autre
« proposé une réglementation qui mérite de fixer l'attention pour accélérer
l'évacuation des blessés » ; tout cela peut comporter une citation et chacun
y applaudit, mais la Croix de Guerre est autre chose. Voilà encore un «
fonctionnaire d'une énergie et d'une activité inlassable : a surmonté de
réelles difficultés pour assurer toujours son service avec une parfaite
précision ». Il y a des décorations pour ce genre de services professionnels,
mais non celle de la Croix de Guerre. Nous
n'insistons pas. Nous comprenons la susceptibilité de ceux qui sont au danger
jour et nuit, et leur légitime désir de voir la « Croix de Guerre » réservée
aux combattants. Mais il est aisé de les rassurer. Le texte de la loi est
explicite. Celui du décret qui en réglera l'application peut et doit l'être
encore davantage. Il serait même bon que l'attention du ministre fût appelée
sur ce point quand la question reviendra devant la Chambre, un de ces jours,
pour la ratification du texte sénatorial. Nous ne demandons pas qu'on modifie
ce texte pour le mieux préciser, puisqu'il est en somme suffisant et qu'il
faut éviter tout prétexte à nouveaux retards. Mais un mot du rapporteur et du
ministre dissiperait utilement les inquiétudes dont nous recevons l'écho.
Quant aux bénéficiaires de citations non admis à la Croix de Guerre, il ne
manque pas de distinctions et de rubans pour récompenser ceux d'entre eux
dont les mérites sont réellement hors de pair. La justice veut que chacun
soit récompensé selon ses œuvres, et que chaque œuvre le soit selon son
caractère. 1er avril 1915. Le
projet fut définitivement voté par la Chambre le 2 avril. Depuis
le début de la guerre, certaines mesures de précaution avaient été prises
contre les étrangers et spécialement contre les ressortissants des pays
belligérants. Néanmoins des faits d'espionnage se produisaient très souvent
et l'opinion publique réclamait des mesures plus complètes et plus efficaces.
On n'y arriva que par étapes et après nombre de tâtonnements. LES PERMIS DE SÉJOUR
Le
public n'arrive pas à comprendre pourquoi un si grand nombre d'Allemands et
d'Autrichiens ont pu obtenir des permis de séjour, notamment à Paris. Les
camps de concentration les réclament, et il y a d'autant moins de raison
d'hésiter que, s'il s'agit de femmes, d'enfants ou d'hommes de plus de
soixante ans, le rapatriement dans leur pays d'origine se fait maintenant par
la Suisse régulièrement. A une question posée par M. Pugliesi-Conti, le
ministre de l'Intérieur a répondu que ses instructions aux préfets, dès le
début de la guerre, ne prévoyaient de permis de séjour que pour les
Alsaciens-Lorrains, — les Polonais, Tchèques, Serbes, Croates, Trentins,
Bosniaques et Roumains de nationalité austro-hongroise offrant des garanties
— ou les Austro-Allemands ayant des fils dans l'armée française. Cette
circulaire, dont l'application stricte demandait des précautions, mais
répondait à tous les cas intéressants, a été parfois appliquée avec mollesse.
On s'est adressé aux Sociétés amicales d'indigènes constituées à Paris pour
avoir des renseignements, en ce qui concerne la seconde catégorie surtout, et
il y a eu, semble-t-il, des attestations complaisantes ou délivrées à la
légère. C'est ainsi qu'on a pu voir des Alsaciens-Lorrains internés dans les
camps tandis que des Austro-Allemands, sous le couvert d'un pavillon qui
n'était pas le leur, continuaient à circuler sur nos boulevards, Le ministre
a invité les préfets à s'en tenir à la lettre comme à l'esprit de ses
instructions. Les permis de séjour non justifiés devront être rapportés,
Certes, il nous est pénible de déroger à nos séculaires traditions
d'hospitalité, mais le réseau d'espionnage tendu sur notre pays n'est pas
encore complètement déchiré ; tranchons toutes les mailles qui sont encore
visibles et ne laissons pas continuer leur criminelle industrie, sous un faux
nez polonais ou slave, à tant de Parisiens des deux sexes pour le moins
indésirables. 8 février 1915. Les
permis de séjour ainsi prévus devinrent obligatoires à dater du 20 mars, et
devaient être munis d'une photographie. FAUX BRUITS ET FAUX VISAGES
Les
étrangers résidant en France devront être munis, à dater du 20 mars, d'un
permis de séjour avec photographie timbrée par le maire ou le commissaire de
police. Espérons qu'on exigera une photographie récente et ressemblante. On
comprend le mobile qui a inspiré cette nouvelle mesure d'identification. Il y
a encore en France de dangereux restes de l'admirable service d'espionnage
allemand, et il est permis de croire que certains étrangers en font partie.
On espère les démasquer ou les gêner quelque peu par cette précaution
supplémentaire, mais il ne faut pas oublier que les mesures générales ne
suffisent pas en pareille matière. Les espions les plus dangereux sont
toujours en règle. Pour les dépister, il faut les surveiller
individuellement. Les faux bruits qui ont recommencé à courir ces derniers
jours pourraient peut-être donner l'occasion d'en saisir quelques-uns si
l'enquête promise remonte jusqu'à la source N'est-il pas incroyable qu'une
directrice d'école communale se soit crue autorisée à annoncer à ses élèves
la fermeture de l'école ? Il ne doit pas être impossible de la mettre en
demeure de faire connaître de quelle source elle a tiré ce renseignement.
Pour qu'elle l'ait considéré comme quasi officiel, il faut que ce
renseignement lui ait été communiqué par quelqu'un de plus qualifié que la
concierge d'un député ou la cuisinière de la cousine d'un officier attaché
aux bureaux du ministère. A moins qu'elle ne soit elle-même une simple
bavarde, dénuée de toute réflexion, auquel cas le rôle de directrice est
évidemment supérieur à ses aptitudes. De même pour la prétendue suppression
de toute correspondance entre le front et les familles durant trois semaines
; d'où sort cette invention ? Ce qui est sûr, c'est qu'elle a fait son
chemin dans les tranchées comme dans les moindres villages. Evidemment le
public devrait être assez éduqué ou assez intelligent pour ne pas accepter
bouche bée tout ce qu'il plaît au premier venu de raconter. Malheureusement,
depuis que les journaux n'ont pas la liberté de tout dire, le public en
conclut que tout ce qu'ils ne disent pas est vrai. Tâchons d'être un peu
moins gobe-mouches et le rôle réel ou supposé des espions ou propagateurs
intéressés de faux bruits perdra beaucoup de son intérêt. 13 mars 1915. Il
parut bientôt nécessaire d'aller plus loin, car beaucoup d'étrangers ayant
été naturalisés échappaient aux mesures prises contre les étrangers non
naturalisés. En certains cas nombre d'entre eux avaient parlé ou agi d'une
manière qui les rendait à bon droit fort suspects. De là naquit l'idée de
retirer leur naturalisation à ceux qui en paraissaient indignes, question
fort délicate et dont la solution se fera longtemps attendre. LE RETRAIT DES NATURALISATIONS
Il est
difficile, sans doute, de traiter froidement et juridiquement certaines
questions. C'est cependant le rôle et le devoir d'une Assemblée politique
comme le Sénat de savoir résister aux entraînements irréfléchis. M. Maurice
Colin, avec l'autorité juridique qui lui est propre, a essayé de faire
entendre hier à ses collègues le langage ingrat de la raison et du droit. Il
s'agissait d'un amendement de M. Jenouvrier enlevant le bénéfice de la
naturalisation aux sujets allemands, austro-hongrois et ottomans qui l'ont
obtenue depuis le 1er janvier 1913. La Commission proposait une rédaction
beaucoup plus prudente, n'atteignant que les naturalisations d'Allemands, et
seulement depuis le 22 juillet 1913, date de la promulgation de la fameuse
loi Delbruck, qui maintient leur nationalité aux Allemands ou Allemandes
naturalisés. Hâtons-nous d'ajouter que dans les deux textes, le cas des
Alsaciens-Lorrains d'origine française était mis à part. Le Sénat — et on ne
saurait trop le regretter — ne s'est pas rangé à l'opinion de sa Commission.
Il a obéi à un sentiment très naturel et très respectable, mais les
institutions d'un grand pays ne sauraient être à la merci d'une question de
sentiment. Il y a de mauvais naturalisés, de faux citoyens qui usent de leur
titre pour se livrer à l'espionnage et pour trahir le pays trop hospitalier
qui leur a ouvert les bras. Il faut s'en débarrasser. Qui le nie ? La
disposition acceptée par la Commission y suffisait, et même elle allait déjà
au-delà du nécessaire. Pourquoi remonter plus haut que la loi Delbrück,
laquelle n'est même entrée en vigueur que le 1er janvier 1914 ? Pourquoi
viser aussi les sujets austro-hongrois et ottomans en bloc, alors qu'il n'y a
pas chez eux de loi analogue, et qu'il se trouve parmi eux tant de sujets
involontaires, Slaves d'Autriche, chrétiens d'Orient, etc., qu'il est injuste
et impolitique de suspecter a priori ? C'est tellement vrai, que l'amendement
Jenouvrier s'est cru forcé d'accorder une dérogation au principe posé par
lui. Le gouvernement pourrait maintenir les naturalisations qui lui
paraîtraient motivées, par décrets insérés à l'Officiel avec les
raisons les justifiant. Cette concession, qui aboutit à un arbitraire, ne
suffit pas à rendre acceptable l'amendement. Il a été une fois encore renvoyé
à la Commission. Nous voulons espérer que la nuit aura porté conseil, et que
le Sénat, ou la Chambre à son défaut, se ralliera à un texte transactionnel,
donnant garantie à nos légitimes défiances contre les fausses naturalisations
sans porter atteinte aux droits acquis, à la signature de la France, et à
notre intérêt national qui est de suppléer, comme nous l'avons toujours fait
depuis qu'il y a une France, à l'insuffisance de notre natalité par de bonnes
et loyales naturalisations. 7 mars 1915. Le
projet de loi sur le retrait des naturalisations a été voté hier par le Sénat
en seconde lecture. Le texte adopté est mieux coordonné que celui qui était
sorti des improvisations du débat en séance publique. M. Jenouvrier lui-même
a constaté que son amendement « avait été mis quelque peu à mal ». Cet
amendement enlevait, en effet, obligatoirement le bénéfice de la
naturalisation aux sujets allemands, austro-hongrois et ottomans qui
l'auraient obtenue après le 1er janvier 1913. Il concédait seulement que le
gouvernement pourrait faire certaines exceptions par une citation à
l'Officiel avec motifs à l'appui. Le retrait était donc la loi, le maintien,
l'exception. Le nouvel article premier est moins catégorique. Il retourne
pour ainsi dire les termes du problème. Il indique que les naturalisations
dont il s'agit seront « révisées » ; elles ne seront donc pas obligatoirement
réputées caduques, sauf exceptions motivées. Un état nominatif de toutes les
naturalisations en question paraîtra dans l'Officiel, dans le délai
d'une quinzaine après la publication du décret réglant l'application de la
loi, et, dans les trois mois suivants, une nouvelle insertion fera connaître
les naturalisations qui seront annulées et celles qui seront mainte nues,
avec motifs à l'appui pour ces dernières. C'est le fond de l'amendement
Jenouvrier, mais dans un esprit plus libéral. Tel
quel, le projet va retourner à la Chambre. Elle le trouvera sensiblement
différent de celui qu'elle avait voté, mais non au point d'être
méconnaissable. L'essentiel s'y retrouve. Le gouvernement est armé contre les
naturalisés équivoques, puisqu'il pourra toujours retirer leur naturalisation
même à ceux qui étaient naturalisés avant 1913, s'ils ont conservé,
concurremment avec la nôtre, leur nationalité primitive ou le bénéfice d'une
naturalisation antérieure dans un autre pays. Quant aux naturalisés depuis le
1er janvier 1913, leur naturalisation sera révisée de droit et sera annulée
s'il n'y a pas de raison de la maintenir. Il y a plutôt redondance de
garanties, certes, qu'insuffisance de garanties. 14 mars 1915. La loi
finalement votée par les deux Chambres décidait que les naturalisations
accordées depuis le 1er janvier 1913 à des sujets ou à d'anciens sujets de
puissances en guerre contre la France seraient révisées de droit. Un
règlement d'administration publique et un décret ministériel précisèrent la
procédure qui devait être adoptée. La liste nominative des naturalisations
postérieures au 1er janvier 1913 devait paraître au Journal officiel et dans
les quinze jours les intéressés avaient le droit de présenter au ministre de
la Justice leurs observations écrites. Pour les naturalisations antérieures à
cette date et que le ministre avait l'intention d'annuler, il devait avertir
l'intéressé, lequel avait quinze jours pour présenter ses observations. Dans
les trois mois suivants, le ministre devait faire connaître pour la première
catégorie de naturalisations celles qui seraient maintenues avec les motifs
de leur maintien, et pour les autres les rapporter par décret. Pour celles de
la seconde catégorie l'avis du Conseil d'État et le décret d'annulation
devaient être rendus dans les trois mois. Toutes
ces préoccupations n'empêchaient pas l'attention publique de se porter sur
les finances. Les finances allemandes se soutenaient par de nombreux
artifices qui ne trompaient pas les initiés, mais par lesquels on essayait de
donner l'impression qu'elles étaient en meilleur état que les nôtres. UN SATISFAIT
M.
Hellfferich, secrétaire d'État des finances allemandes, est un homme heureux.
Il a fait au Reichstag un exposé de l'état financier de l'empire qui
s'inspire des bonnes méthodes de la science allemande. Il en ressort que
« l'année financière donnera probablement un excédent de 38 millions
», ce qui n'empêche pas, bien entendu, qu'un nouveau crédit de dix milliards
soit nécessaire pour mener la guerre jusqu'en octobre. Aucun impôt nouveau
n'est prévu au budget, puisque tous les frais de la guerre seront alimentés
par l'emprunt. Et cet emprunt lui-même ne peut manquer d'être un succès, car
la situation financière de l'Allemagne est magnifique. Au surplus, « une paix
honorable apportera une ample récompense pour tous les sacrifices acceptés ». Si M.
Helfferich s'en était tenu à cette réclame un peu grosse, mais excusable à la
veille d'un emprunt, il n'y aurait guère à relever ses paroles. Son collègue
d'Autriche en dit tout autant. Mais M. Helfferich a donné aussi son
appréciation sur la situation financière de l'Angleterre et de la France. On
sait que les Allemands se piquent d'objectivité. Leurs spécialistes se
vantent d'être seuls en possession de la vérité. Ecoutons donc la vérité sur
ce qui nous concerne. « L'impuissance de la France à réaliser une
opération financière décisive est étonnante. Il paraît que la France n'a pu
se procurer plus de deux milliards. La politique française consiste, la
plupart du temps, à convertir du papier en papier par d'éclatants artifices.
» Et voilà ! M. Helfferich n'hésite pas à parler de corde dans la maison
d'un pendu. Il parle de combinaisons de crédit qui ne sont que des
transformations de papier ! Il doit s'y connaître, en effet, seulement le
papier français fait prime chez les neutres, tandis que le sien se déprécie
de jour en jour. Par quel « éclatant artifice » explique-t-il ce phénomène ?
Et les Bons de la Défense, et les obligations nouvelles, dans quelle
statistique allemande en a-t-il trouvé le montant ? Il faut qu'elle soit bien
arriérée pour en être restée à deux milliards alors que les quatre sont
dépassés. La science allemande n'est pas au courant. Nous ne sommes pas de
ceux qui crient chaque matin à la banqueroute de l'adversaire ; quand on a
réellement confiance, on n'a pas besoin de fausser les faits. Il faut que M.
Helfferich soit au fond bien peu rassuré pour recourir à ce pauvre moyen. 12 mars 1915. La
meilleure réponse à cette argumentation fantaisiste fut faite par un lumineux
exposé de M. Ribot à la Chambre. L'ŒUVRE FINANCIÈRE DE M. RIBOT
La
Chambre a voté d'un élan unanime l'affichage du discours de M. Ribot. Il
faut, en effet, que tout le monde puisse lire ce lumineux exposé de notre
situation financière. Ceux même qui n'ont pas l'habitude ni le goût de ce
genre de questions seront tout étonnés de comprendre aussi aisément le
mécanisme des sages opérations grâce auxquelles notre crédit national
traverse sans en être ébranlé la plus formidable crise que le monde ait
jamais subie. Cette clarté est la conséquence et la récompense à la fois de
la loyauté que le ministre des Finances a prise pour règle de sa politique
financière. Tout est net et limpide dans nos comptes parce qu'aucun artifice
n'a été employé pour les embrouiller. Nos ressources sont liquides parce
qu'elles ne proviennent ni d'un tour de passe-passe ni d'un jeu d'écritures,
ni d'une fallacieuse cascade de valeurs fiduciaires se garantissant les unes
les autres sans garantie initiale pour aucune. De tout cela, M. Ribot n'a pas
voulu, et, grâce au bas de laine français, il n'en a pas eu besoin. Certes,
les charges de la guerre sont lourdes. Jamais de pareilles dépenses n'avaient
été jusqu'ici ni effectuées ni même prévues comme possibles en aucun pays.
Ces charges sont encore accrues par le déficit inévitable qui s'est produit
dans les recettes. Le ralentissement forcé du commerce et de l'industrie,
l'occupation d'une des régions les plus productives du territoire, la
réduction de la main-d'œuvre aux champs comme à l'atelier ont causé une
diminution du rendement de l'impôt. L'écart entre les recettes et les
dépenses a atteint une moyenne mensuelle d'environ 1 milliard 100 millions
pour la fin de l'année 1914, et de près de 1 milliard 300 millions pour le
début de 1915. La prolongation des hostilités, leur extension à de nouveaux
théâtres de guerre, le renchérissement de tout le matériel qu'il faut en
partie acheter à l'étranger, les avances aussi que la France n'hésite pas à
consentir à ceux qui combattent à ses côtés pour le salut public de
l'humanité, enfin les allocations militaires et celles que nous ne ferons pas
attendre à nos départements envahis dès qu'ils seront libérés, tout cela ne
permet pas d'espérer une réduction des dépenses jusqu'à la paix. M. Ribot ne
trompe pas le pays ; il lui fait l'honneur mérité de le croire capable
d'entendre la vérité, toute la vérité. En face
de ces charges, quelles sont nos ressources ? D'abord le rendement des impôts
est en voie d'amélioration. Les deux premiers mois du nouvel exercice sont en
progrès sur ceux qui ont immédiatement suivi la guerre. Les contributions
directes rentrent, bien que l'État use de tous les ménagements que réclament
certaines situations. Quiconque peut payer ses impôts comprend que son
premier devoir est de le faire avec empressement. L'enregistrement, les
droits de succession, les douanes tendent à se rapprocher de la normale. Le
déficit des contributions indirectes n'est plus dans l'ensemble que de 19 %.
Ce sont là de bons symptômes de vitalité économique. Le pays veut vivre et
travailler. « Le jour, constate M. Ribot, où nous aurons reconquis notre
frontière, il y aura une explosion et un développement d'activité qui nous
permettra de regarder l'avenir avec confiance. » Mais en
attendant ? En attendant, le pays apporte ses économies au Trésor sous la
double forme des Bons et des Obligations de la Défense nationale. La faveur
du public pour ce double mode de souscription s'affirme de jour en jour.
Jusqu'au mois de décembre, la Banque de France avait fourni au Trésor les
trois quarts de ses ressources extraordinaires ; aujourd'hui, c'est juste
l'inverse. La limite d'émission de trois milliards et demi pour les Bons est
dépassée, et il a fallu la porter d'urgence à quatre milliards et demi.
D'autre part, il y a déjà plus d'un milliard de souscrit en obligations. Ce
milliard n'est pas tout en argent liquide, évidemment. Une part est
constituée par des titres de l'emprunt à 3 ½ %, une autre par des bons du
Trésor. C'était prévu et voulu. C'était en effet un des buts de l'opération
que de liquider l'emprunt 3 ½ : c'est une affaire presque réglée. Le peu
qui reste en l'air se trouve dans les régions envahies et obtiendra un délai
supplémentaire pour jouir du même avantage. Mais en dehors des 375 millions
en 3 ½ et des 153 millions en Bons qui ont été convertis en Obligations, il y
a déjà 253 millions versés en argent comptant sans que l'émission des Bons se
soit ralentie. Et c'est bien de l'argent comptant, apporté par la petite épargne,
qui est une des forces profondes de la France, comme le prouve même la
quantité d'or qui y figure. L'or ne vient pas des coffres-forts, il sort des
bas de laine. Tout
cela n'est pas de la fantasmagorie, du décor à la manière de Law ou de M.
Helfferich. C'est solide et de bon aloi, et tout le monde le sait bien. Le
crédit de notre billet de banque tient à ce qu'il n'y a pas à côté de lui ou
derrière lui d'autre papier-monnaie, du billet d'État, émis sans contrôle et
sans limite, à la mode germanique. On ne trompe personne, en dehors de
l'Allemagne, par cette figuration. Si le malheur des temps réduisait l'Etat à
faire du papier-monnaie, ce qui n'est nullement à craindre pour nous, mieux
vaudrait encore le faire directement, ouvertement, qu'au moyen de ces «
caisses de prêts » qui ne prêtent que leur nom, et qui ne sont d'ailleurs
qu'un nom, puisqu'elles n'ont pas de capital. La manière française est la
bonne ; et elle n'est pas à la portée de tout le monde. « Nous ne faisons pas
une œuvre de génie », a déclaré M. Ribot. Nul en effet n'accomplit des
miracles, sauf les alchimistes. Mais ce que nous avons fait, ce que M. Ribot
a réalisé avec une maîtrise, une sûreté de main et un succès où ne se mêle
rien de louche « c'est une œuvre de sincérité, de probité et de clarté ». A
cette œuvre et à celui qui en a le mérite, la Chambre, le pays et le monde
entier rendent aujourd'hui un éclatant hommage. 20 mars 1915. Ce qui
encore plus que tout le reste soutenait le moral chez les alliés, c'était la
perspective de plus en plus évidente de la prochaine entrée en guerre de
l'Italie. Une grande solennité qui avait eu lieu à la Sorbonne peu de temps
auparavant (12 février)
avait montré la solidarité des peuples latins et avait paru être plus qu'une
manifestation oratoire. LE MONDE LATIN
Paris
ne connaît plus — et ne veut plus connaître jusqu'à la paix — que les fêtes
de l'esprit. Aucune ne pourra revêtir un caractère plus grandiose et plus
élevé que celle dont la manifestation des peuples-frères de la famille latine
a été hier l'occasion. Il ne s'agissait pas d'exalter une race aux dépens des
autres ni de proclamer « au-dessus de tout » une forme de civilisation. Le
propre de la civilisation latine est précisément de comprendre et de goûter
tout ce qui est humain. Le célèbre vers de Térence — si souvent cité qu'aucun
des orateurs d'hier n'a cru nécessaire de le rappeler — est au fond de toutes
les civilisations issues de la grande aïeule, la féconde initiatrice, «
source de toute lumière », qui sauva de la barbarie asiatique la civilisation
naissante, la Grèce radieuse des guerres médiques, — à laquelle M. Paul
Deschanel a rendu dès les premiers mots l'hommage liminaire de l'humanité
reconnaissante. En un saisissant tableau, où la magnificence du langage n'ôte
rien à la justesse du trait le président de la Chambre a présenté les divers
membres de la famille latine, depuis les aînés pleins de jours et de gloire
jusqu'à ces derniers nés de l'Amérique du Sud « où le sang latin, par-delà
les brises marines, se mêle au sang anglo-saxon pour l'épanouissement de
nouvelles beautés ». Certes, la civilisation contemporaine n'est pas faite
uniquement du riche patrimoine gréco-latin ; le christianisme est venu
adoucir la rigidité romaine ; il a introduit dans les conceptions un peu
étroites de la Cité antique un sentiment de fraternité entre les hommes et
d'égalité devant l'au-delà qui n'est aujourd'hui le monopole d'aucun peuple.
Mais il reste vrai, et on peut le dire sans choquer aucune fierté nationale,
que la civilisation latine a pour le moins précédé les autres dans la voie où
elles ont toutes progressé d'un pas égal dans les temps modernes. Cette
ancienneté d'âge et de services mérite d'être célébrée, alors surtout que
certains y voyaient un signe de sénilité, et n'hésitaient pas à prédire la
fin prochaine des races latines, les races d'hier, au profit d'une race élue,
la race de l'avenir. La très
remarquable étude de M. Ferrero sur « la latinité » a fait justice de cette
prétention. Jamais le brillant historien de la Rome antique n'a été plus
heureusement inspiré que dans ces quelques pages destinées à devenir
classiques. Il a dégagé en termes pittoresques la différence qui sépare le
barbare du civilisé. Le civilisé, celui qui a été touché par la grâce
gréco-latine héréditaire ou acquise, a le sens de la mesure, l'esprit de
limitation. Il ne cherche pas à donner la sensation du sublime par le
colossal, il ne s'acharne pas à rendre l'infini par l'indéfini. Le civilisé
construit le Parthénon, le temple de la Concorde, de Girgenti ; le titan
entasse Pélion sur Ossa, il construit des tours de Babel, des temples de
Karnak, mais tout cela donne l'impression d'une force orgueilleuse qui
n'aboutit qu'à manifester son impuissance artistique. Et le fait est
tellement vrai que les civilisations en décadence retournent instinctivement
à la manie du colossal. Les derniers empereurs romains construisent les
Thermes de Caracalla ou de Dioclétien, la basilique de Constantin, qui sont
des mondes, parce qu'ils seraient incapables, avec leurs milliers de bras, de
bâtir seulement une minuscule merveille comme le temple de la Victoire sur
l'Acropole, Et il en va de même en littérature. L'Illiade et l'Odyssée
tiennent peu de place matérielle à côté du Ramayana, mais ce n'est pas
la place matérielle qui compte, La barbarie, qu'elle soit asiatique comme
autrefois, ou germanique comme aujourd'hui, « c'est la masse, la lourdeur,
l'énormité, la répétition, la prolixité ; la Grèce, c'est la proportion,
l'harmonie, la légèreté, la clarté, la concision. » La
manie du colossal signe des temps et des empires barbares, prépare la chute
des dominations qui ont perdu le sens des réalités. En une analyse poignante,
qui met à nu devant l'historien les mobiles qui échappent au passant, M.
Ferrero explique l'énigme de l'agression allemande. Il montre la stupéfaction
de la postérité devant ce phénomène déconcertant d'un peuple puissant,
prospère, en pleine expansion, garanti par sa force incontestée contre toute
menace de guerre, et qui, à mesure que grandit sa fortune, se révèle de plus
en plus inquiet, de plus en plus soupçonneux, pour finir, en un jour de
folie, par provoquer une collision sans exemple, véritable défi au monde
civilisé. Ce qui se passe sous nos yeux s'est passé de même à l'époque de
Babylone et de Ninive : la passion du colossal, jamais assouvie, conduit à la
folie des grandeurs, châtiment providentiel de l'orgueil débridé. « Toutes
les civilisations qui ont voulu être colossales, après avoir vécu dans une
inquiétude perpétuelle, se sont écroulées dans des catastrophes soudaines et
étranges. Et c'est pourquoi, conclut l'historien, nous pouvons nous demander
si la destinée ne veut pas nous faire assister une fois encore, à une de ces
tragédies. » 14 février 1915. |