LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE VII. — LA STAGNATION DU FRONT ET DE L'ARRIÈRE.

 

 

L'attitude du Saint-Siège. — Congrès socialiste. — La croix de guerre. — La surveillance des étrangers.

 

EN l'absence de grands événements militaires que ne compte pas la nouvelle forme de guerre, — la guerre de tranchées, qui fait du pays tout entier une immense place assiégée, — l'attention se portait sur la conduite des Allemands en Belgique et sur l'attitude des neutres à cette occasion. L'archevêque de Malines, Primat de Belgique, le cardinal Mercier, était en lutte aux mauvais traitements du gouverneur allemand, le général de Bissing, qui prétendait le tenir en captivité ou tout au moins le condamner au silence. Une lettre pastorale du cardinal, dont la lecture au prône fut interdite par le gouverneur, mit aux prises leurs allégations contradictoires et le dernier mot, comme on va en juger, ne resta pas à l'homme d'épée.

 

CONTRADICTION

Il y a contradiction formelle, absolue, dans les termes comme dans l'esprit, entre les déclarations du général de Bissing, gouverneur de la Belgique, et celles du cardinal Mercier, primat de Belgique, au sujet de la lettre pastorale de ce dernier. Le général affirme, dans un communiqué aux journaux, que le cardinal avait consenti à ce que le clergé ajournât la lecture de sa lettre et il s'appuie sur ce prétendu consentement pour renouveler son interdiction de la lire ou de la propager. « Si les prêtres, écrit-il, enfreignent cette interdiction, ils n'obéiront pas aux intentions du cardinal que celui-ci m'a confirmées par écrit. » Voilà qui est net. Voici maintenant qui ne l'est pas moins. Le doyen de Sainte-Gudule, dans une lettre que reproduisent également les journaux, déclare que « le cardinal désire que lecture soit donnée de sa lettre pastorale ». Et, pour qu'aucun doute ni malentendu ne soit possible, le doyen reproduit l'affirmation suivante que lui a dictée le cardinal : « Ni verbalement, ni par écrit je n'ai révoqué ni ne révoque quoi que ce soit de mes premières instructions. » Et le cardinal ajoute : « On a tout fait pour obtenir que je signasse une modification à ma lettre, mais je ne signai point. »

La contradiction est flagrante. Au général de Bissing, le cardinal Mercier donne un démenti. Remarquez que nous écartons du débat tout ce qui peut prêter à querelles d'Allemand. Le général prussien par exemple, conteste la captivité du cardinal, qui déclare de son côté avoir été empêché de se rendre à Anvers pour officier. Il faut croire que le fait d'être gardé aux arrêts dans son palais ne constitue pas pour un prince de l'Église une captivité, d'après l'opinion du général. Laissons ce point pour le moment. La question pendante est de savoir si le cardinal a donné son consentement à la suppression par l'autorité militaire de sa lettre pastorale. Il l'a donné non seulement verbalement, mais « par écrit », prétend le général de Bissing. Je ne l'ai donné « ni verbalement, ni par écrit », réplique le cardinal. Même un savant allemand admettra que le général n'a qu'une façon de prouver son dire, c'est de produire le papier « écrit » par le cardinal. C'est simple, et ce serait péremptoire.

S'il ne produit pas ce document, tous les hommes de bonne foi seront forcés de préférer l'affirmation du cardinal à celle de son contradicteur, car on ne peut demander au cardinal de prouver le fait négatif qu'il n'a pas écrit ce qu'on lui prête, tandis qu'on a le droit d'exiger du général qu'il prouve le fait positif qu'il a reçu la lettre invoquée par lui. Les 93 intellectuels allemands combinés ne sauraient contester ce raisonnement. Il est rigoureusement conforme à la saine méthode historique, à celle dont on est si féru outre-Rhin. Nous ne voulons même pas tenir compte, par excès d'impartialité, de la valeur morale des deux témoignages en présence. La parole est donc au général de Bissing : il n'a qu'un geste à faire pour démontrer sa véracité, mais s'il ne peut faire ce geste, le seul concluant en l'espèce, il ne s'étonnera pas de n'être pas cru sur parole, — fût-elle d'honneur[1].

23 janvier 1915.

 

LES CARDINAUX FRANÇAIS AU PRIMAT DE BELGIQUE

L'adresse collective que les cinq cardinaux français ont envoyée au cardinal archevêque de Malines exprime avec une sobriété et une dignité souveraines les sentiments qu'inspire à toutes les âmes catholiques, — et à tous les cœurs généreux, — le traitement infligé au peuple belge et à son vénéré primat. Toutes les forfaitures dont le gouvernement et l'armée germaniques se sont rendus coupables sont rappelées et dénoncées à l'humanité en quelques mots. L'injuste invasion d'un pays pacifique, neutre par la volonté de l'Europe et par sa propre volonté, la ruine des cités et le massacre des populations non combattantes, la destruction systématique des églises et des établissements catholiques comme l'Université de Louvain, les bas outrages à une vaillante armée et à un noble souverain qui n'ont commis d'autre crime que de défendre leur droit, confondu en l'espèce avec le Droit universel, enfin l'entrave mise à la liberté personnelle et à la liberté pastorale d'un prince de l'Église exposant à ses fidèles que la soumission à l'autorité matérielle n'implique pas la légitimité de cette autorité, tout cela devait être flétri au nom de la morale divine et humaine dont l'Eglise a le dépôt. Les cardinaux français ont parlé en bons Français, mais ce serait amoindrir la portée et la signification de leur langage que de ne pas y voir l'écho d'une pensée plus générale. Ils ont parlé en hauts dignitaires de l'Eglise, responsables de sa doctrine pour une part éminente : on pourrait dire d'eux ce que La Bruyère a dit de Bossuet : « Parlons d'avance le langage de la postérité, c'est un Père de l'Eglise. » Les cardinaux français ont précisément tenu le langage qu'un Chrysostome n'a pas hésité à tenir devant la tyrannie.

31 janvier 1915.

 

Cependant l'autorité suprême dont le jugement en pareille affaire n'aurait pas dû être douteux paraissait singulièrement hésitante.

 

L'IMPARTIALITÉ DU SAINT-SIÈGE

L'allocution prononcée par le Pape au Consistoire d'hier contient deux passages qui seront particulièrement commentés. Le Saint Père explique l'attitude impartiale qu'il se croit tenu d'observer dans le conflit présent, et il fait appel à l'humanité des envahisseurs pour que les horreurs de la guerre soient réduites au minimum dans les régions occupées.

Sur le premier on peut dire que les paroles pontificales sont assurées de rencontrer partout une respectueuse adhésion. Le Pape n'est pas un souverain temporel ; il exerce une autorité morale devant laquelle s'incline une grande partie du monde civilisé, et qui n'est pas indifférente même aux peuples dont il n'est pas le chef spirituel. Tous les belligérants apprécient les efforts faits par le Vatican en vue de la paix, et tous comprennent que le père commun des fidèles ne s'enrôle pas en l'un ou l'autre des camps ennemis puisqu'il compte des fils également chers dans tous les deux. La neutralité, l'impartialité sont la condition même de l'action modératrice que se propose le Saint-Siège, et sur le terrain politique personne n'attend ni ne sollicite — du moins du côté de la Triple-Entente — une autre attitude de sa part.

Sur le second point, il est moins certain que les paroles du Saint-Père donnent entière satisfaction à ceux qui se font une haute idée du rôle moral que peut jouer la papauté dans le monde moderne. Il y a, dans la guerre actuelle, autre chose que le conflit traditionnel de deux peuples ou de deux coalitions se disputant certains avantages matériels. Il y a lutte entre deux civilisations, c'est-à-dire entre deux façons de concevoir les rapports réciproques des hommes et des nations. Une de ces conceptions repose sur la justice, le respect des engagements, la valeur des signatures échangées, sur cet ensemble de principes qu'on appelle le droit des gens, ou plus simplement le Droit. L'autre fait bon marché de ces antiquailles, qualifie les traités les plus solennels de « chiffons de papier », et professe que « nécessité ne connaît pas de loi », autrement dit, que la fin justifie les moyens. Il semble qu'entre ces deux conceptions l'impartialité ne soit pas la seule attitude permise au représentant le plus auguste de la force morale dans le monde.

Et en effet, le Saint-Père a témoigné particulièrement sa sympathie au peuple belge, qui est la plus éclatante victime du droit que l'histoire ait saluée. La Belgique est livrée à la ruine, au meurtre, au sacrilège parce qu'elle n'a pas voulu renier son honneur. Ce pays de foi a été en même temps un pays de bonne foi internationale : c'est de cela qu'il souffre, il souffre pour une cause qui touche l'humanité tout entière et qui ne peut être considérée comme indifférente par l'interprète de la Justice suprême sur la terre. Si encore l'envahisseur, tout en violant les droits les plus sacrés, avait observé ce minimum de civilisation qu'on appelle les lois de la guerre, son agression, tout aussi criminelle au point de vue du droit strict, serait au moins atténuée au point de vue matériel. Mais il n'en est rien. Les atrocités commises en Belgique ont révolté l'univers civilisé. Au point de vue plus spécialement catholique, les exécutions de prêtres, les destructions d'églises ont pris un caractère systématique. C'est contre tout cela que proteste évidemment le Pape en demandant aux envahisseurs « que les régions envahies ne soient pas dévastées plus qu'il n'est strictement exigé par les nécessités de l'occupation militaire ». Est-ce trop réclamer ? Le Saint Père demande aussi « qu'on ne blesse pas, sans une réelle nécessité » les sentiments religieux des habitants envahis, tout en recommandant à ces habitants eux-mêmes de « ne pas entraver le maintien de l'ordre public », ce qui aggraverait « par suite, de beaucoup leur position ». Certes ce n'est pas trop, ce n'est pas beaucoup demander, et les Allemands eux-mêmes seront forcés de reconnaître que l'impartialité entre ceux qui ont commis les atrocités et ceux qui les ont subies est rigoureusement maintenue.

24 janvier 1915.

 

Un congrès socialiste des pays neutres qui se tint au même moment à Copenhague, ne se montra pas beaucoup plus catégorique.

 

LES SOCIALISTES ET LA PAIX

Le Congrès socialiste qui vient de se tenir à Copenhague ne comptait que des représentants des petits pays neutres du Nord : la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande. Les résolutions qui y ont été adoptées sont publiées par l'Humanité de ce matin. Elles répondent à peu près à ce qu'on pouvait prévoir. Les socialistes commencent par déclarer que la responsabilité de la guerre actuelle et des désastres qu'elle entraîne incombe au « capitalisme ». C'est là une formule consacrée et conventionnelle. Le capitalisme a bon dos. L'Humanité elle-même fait remarquer que cette explication est un peu incomplète et simpliste. Les congressistes de Copenhague s'en sont d'ailleurs aperçus eux-mêmes. Ils ont compris que la condamnation vague du capitalisme serait en l'espèce, sous couleur d'impartialité, l'absolution des vrais coupables. Le Congrès a donc précisé qu'il s'agit du capitalisme, « sous sa forme impérialiste, se manifestant par l'accroissement constant des armements, par la pratique sans scrupule d'une politique d'agrandissement, et par l'acte d'une diplomatie secrète irresponsable ». A ce signalement, où personne n'est nommé, mais qui s'applique si exactement au rôle de l'Austro-Allemagne, on ne peut qu'acquiescer. Le capitalisme n'est là que pour les besoins du parti : les responsables de la guerre ce sont bien les gouvernements qui se sont toujours opposés à la moindre tentative de limitation des armements, qui ont toujours à grand bruit aiguisé leur épée, tenu leur poudre sèche, renforcé leurs effectifs et menacé leurs voisins de la foudre à chaque difficulté diplomatique. Ce sont ceux-là, et ceux-là seuls, qui ont prémédité et rendu inévitable la guerre actuelle en se refusant aux conversations, en lançant des ultimatums, en mobilisant avant toute discussion, en brusquant finalement la déclaration de guerre de peur que les concessions de la partie adverse ne la rendissent impossible. Qui a fait tout cela ? Qui a envahi ensuite le Luxembourg et la Belgique, en avouant que cette violation était injustifiable en droit, mais qu'elle était avantageuse au point de vue militaire ? Les socialistes de Copenhague, sans nommer personne, ont désigné quelqu'un : leur impartialité, et il convient de les en louer, n'a pas été jusqu'à envelopper dans la même formule neutre les victimes et les coupables, les défenseurs du droit et ceux qui l'ont violé.

Dont acte. Le Congrès a de même pris une attitude honorable et nette au sujet de la Belgique. Il proteste contre l'agression commise à son préjudice et exprime l'espoir que la démocratie socialiste de tous les pays belligérants s'opposera à une annexion violente contraire au libre arbitre des peuples. Cet espoir ne sera certes pas déçu en ce qui touche les Alliés, mais les congressistes de Copenhague doivent savoir à quoi s'en tenir sur l'énergie de la socialdémocratie d'outre-Rhin quand il s'agit de défendre la liberté des peuples contre l'appétit insatiable du militarisme prussien. Les socialistes allemands ont-ils eu un cri du cœur en faveur de la Belgique ? Ils s'associent sans hésitation ni réserve à la comédie de l'annexion décrétée d'ores et déjà par l'état-major. Il n'y a pas à compter sur eux, — sauf en cas de défaite, — pour désavouer leurs pangermanistes. Si demain ils disposaient du pouvoir dans leur pays, rien ne serait changé à la politique extérieure de l'Allemagne, et ils ne s'en cachent pas. Les camarades Scandinaves hésitent à le dire, mais ils ne peuvent pas ne pas le savoir, car le Vorwaerts n'y met même pas beaucoup d'hypocrisie. C'est un devoir, proclame-t-on à Copenhague, de faire une paix durable, une paix « qui ne contienne aucun germe de guerres nouvelles ». C'est un devoir, en effet, et les Alliés sont bien résolus à n'y pas manquer, mais c'est précisément pour cela que la guerre ne pourra finir que par la mise hors d'état de nuire de l'organisme monstrueux qui opprime le monde depuis un demi-siècle.

Quoi qu'en pensent ou disent les socialistes neutres, les « travailleurs » sur ce point n'ont pas à se séparer de leurs compatriotes. Ce n'est pas une classe, c'est toutes les classes qui ont à cœur de mettre fin à cette guerre désastreuse par une paix solide et juste. Mais pour y arriver, il faut voir la réalité en face et appeler les choses et les hommes par leur nom. Pour la paix, les socialistes font des vœux, le Saint Père prescrit des prières. C'est le même sentiment, sentiment généreux et humain auquel tout le monde s'associe. Mais « la paix » n'est pas une chose abstraite. Elle doit revêtir la forme concrète d'un traité. Ce traité doit être imposé par les défenseurs du droit à ceux qui l'ont violé, sans quoi la paix ne serait qu'une abdication de la justice et une humiliation du droit. Ce n'est pas assurément ce que veulent ceux qui espèrent en la justice, qu'elle soit divine ou sociale. La fin de la guerre n'est qu'un mot, si elle n'est, en même temps, la fin de l'état de choses qui a provoqué la guerre.

1er février 1915.

 

Un congrès socialiste plus important est celui des alliés qui se tint à Londres le 14 février. Il souleva avant, pendant et après sa réunion, de nombreuses polémiques.

 

L'ATTITUDE DES SOCIALISTES

La Conférence qui va se tenir à Londres dimanche prochain entre représentants socialistes des pays alliés a déjà donné l'occasion à MM. Guesde et Sembat d'indiquer nettement la ligne de conduite qui s'impose aux socialistes dans les circonstances présentes. Les déclarations qu'ils ont faites au cours de la Conférence nationale de dimanche dernier sont évidemment celles qu'ils se proposent de renouveler à la Conférence internationale de dimanche prochain, où ils figureront non à titre de ministres, mais à titre de délégués du parti socialiste français, comme M. Vandervelde au nom de ses coreligionnaires belges. Il faut évidemment des circonstances comme celles que nous traversons pour rendre possible ce dédoublement, qui paraîtrait difficile à concevoir en temps normal. L'essentiel, pour le moment, c'est que chacun, dans sa sphère et dans son milieu, s'emploie au mieux pour la cause commune, qui est la cause nationale.

« Qu'allons-nous faire, qu'allons-nous dire à Londres ? », s'est demandé M. Guesde. Nous allons, a-t-il dit en substance, proclamer le devoir d'aujourd'hui et le devoir de demain. Le devoir d'aujourd'hui, c'est l'écrasement de l'impérialisme allemand ; le devoir de demain, c'est de dicter une paix qui repose sur des bases justes, et qui délivre ainsi l'humanité des cauchemars sanglants auxquels nous condamne la mégalomanie germanique. Et M. Guesde a insisté sur cette idée que la France et ses alliés n'ont pas la prétention illusoire de détruire la nation allemande, mais seulement l'organisme de proie dont elle est l'instrument et même la victime. Nous n'avons pas cherché cette guerre, nous l'avons subie, et nous n'en rendons la nation allemande responsable que dans la mesure où elle se solidarise avec son gouvernement de reîtres et de hobereaux. M. Guesde se déclare même tout prêt à « tendre une main fraternelle » à la démocratie allemande « dès qu'elle en aura fini avec son kaiser et avec l'impérialisme prussien ». Nous craignons que M. Guesde ne s'abuse un peu sur la possibilité ou même sur le désir d'une révolution de ce genre de la part de la socialdémocratie d'outre-Rhin ; mais il a raison, en tout cas, de subordonner prudemment la reprise de ses bonnes relations avec elle à un changement préalable de régime en Allemagne.

M. Sembat a du reste été plus précis, plus catégorique et plus pratique que son collègue. Il a souligné ce point, — qui est le point capital, — que « socialistes français et socialistes allemands ne sont pas, au point de vue de la justice, sur le même plan ». Les socialistes allemands n'ont pas trouvé un mot de réprobation contre la violation « monstrueuse » de la neutralité belge. Après cela, ils sont des gens avec qui « on n'entre pas en conversation ». Il est manifeste que leur éducation socialiste, et même simplement morale, est à refaire. Conclure une paix boiteuse avec un gouvernement qui s'est opposé à tout désarmement, qui ne tient compte d'aucun engage ment, qui ne songe qu'à la domination universelle, ce serait « la plus dangereuse des trêves » pour prendre le mot de M. Jules Guesde. Or, il n'y a pas à espérer que la paix durable et conforme au droit puisse être signée sans un succès décisif ; en parler avant, ce serait donc en parler trop tôt. L'Allemagne, qui comptait naguère sur nos divisions, escompte aujourd'hui notre lassitude. Ce second calcul est aussi erroné que le premier. Les socialistes le diront à Londres. Quand on défend le droit, on n'a pas celui de se lasser moralement. Quant à la lassitude matérielle, elle n'a aucune raison de se produire chez les Alliés, car les ressources de toute espèce dont ils disposent leur permettent de ménager les hommes et de sérier les efforts.

M. Sembat, à ce propos, a saisi l'occasion de rendre hommage à « l'immense effort accompli par la Grande-Bretagne », et au concours infiniment précieux de l'alliée russe. « Dites sans crainte que sans la Russie nous aurions été débordés. Réfléchissez à cela chaque fois que vous êtes heurtés par quelque conséquence du régime intérieur de ce grand pays. N'oubliez pas que les Alliés tous ensemble combattent pour la cause du droit. » Il convient de féliciter M. Sembat d'avoir tenu ce langage. C'est le langage de la raison, mais leurs chefs ne l'ont pas toujours fait entendre aux socialistes. L'union morale entre citoyens et entre alliés sera d'autant plus étroite et indestructible que se répandra le courage de dire certaines vérités, et de renoncer à certains préjugés. Nos socialistes ont trop longtemps suivi les lourdes traces de ceux de Berlin ; ils gagnent à voler de leurs propres ailes.

11 février 1915.

 

LA CONFÉRENCE SOCIALISTE DE LONDRES

Les résolutions votées par la Conférence que les délégués socialistes des pays alliés viennent de tenir à Londres sont avant tout des résolutions socialistes. Etant donné le caractère de la Conférence, c'est un résultat dont on a peut-être tort de s'étonner. Même au milieu de la crise sans précédent que traverse le monde, l'union des cœurs et des esprits sur le point capital ne va pas jusqu'au sacrifice de toutes les opinions d'hier ou de demain. Les socialistes font leur devoir national avec la même conscience que leurs compatriotes de partis différents, mais ils tiennent à rappeler leur Credo à l'heure même où les événements donnent un démenti si brutal à toutes leurs illusions. C'est un trait humain. Les socialistes sont des hommes comme nous tous. Ils ont tenu une fois de plus à ressasser les formules sacramentelles sur la guerre des classes, les antagonismes de la société capitaliste, les provocations des impérialismes concurrents : tout cela, qui est évidemment démodé, qui ne répond à rien en l'espèce et qui sonne creux même dans leur bouche, leur paraît rituel et indispensable. Voyons les socialistes comme ils sont, faisons de leur phraséologie le cas qui lui est dû, mais ne prenons pas au tragique des dissonances qui ne les empêchent pas de jouer utilement leur partie dans le concert des Alliés.

Ce qui importe, ce qui compte dans les résolutions de Londres, ce sont précisément les déclarations qui ne sont pas de style. Les socialistes alliés ont reconnu à l'unanimité que « la victoire de l'impérialisme germanique serait la défaite et l'écrasement de la démocratie et de la liberté en Europe ». Les socialistes des petits États neutres avaient déjà employé à peu près la même formule à Copenhague. Voilà donc une idée fondamentale qui n'est plus mise en question. Tous les efforts des socialistes impériaux enrégimentés par le pangermanisme n'ont pu empêcher cette vérité de s'imposer à tous les socialistes non austro-allemands. Qu'on ne croie pas que ce résultat était acquis d'avance. Il y avait, en Angleterre notamment, des socialistes de marque qui jusqu'ici se tenaient sur la réserve : l'unanimité, réalisée sur ce point, « est un fait nouveau précieux qu'il faut enregistrer avant toute autre chose », constate l'Humanité avec raison.

Qu'à côté de cela on retrouve la trace des tenaces et décevantes chimères sur le prolétariat allemand, c'est fâcheux, mais inévitable. Les Allemands s'appliquent d'ailleurs à prolonger cette complaisante erreur en dispensant M. Liebknecht de faire le « pas de parade » avec les camarades. Il représente chez eux le socialisme pour l'exportation. Que quelques étrangers s'y soient d'abord laissé tromper, ce n'est pas surprenant : ce qui importe c'est que la Conférence, — à l'unanimité ici encore, — s'est déclarée quand même « inflexiblement décidée à lutter jusqu'à la victoire pour accomplir là tâche de libération » des populations annexées par la force de l'Alsace-Lorraine aux Balkans. Evidemment elle ajoute bien vite « qu'elle ne poursuit pas l'écrasement politique et économique de l'Allemagne ». Mais ce qu'il nous faut, c'est en effet « l'écrasement militaire » de cette organisation de proie, et à cela les socialistes sont prêts à collaborer énergiquement. Nous n'avons pas, nous qui ne sommes pas socialistes, à leur demander davantage...

17 février 1915.

 

En dépit de toutes les explications qu'on en pouvait donner la présence d'un ministre, M. Sembat, à un congrès dont les résolutions paraissaient un peu flottantes, amena une question posée au président du Conseil, à la Chambre. M. Viviani, sans entrer dans les détails du congrès, insista sur la ferme résolution du gouvernement de mener la guerre jusqu'à une paix digne de la France, avec le concours de tous ses alliés, sur quoi l'incident fut déclaré clos.

 

L'INCIDENT EST CLOS

C'est par cette formule que pourrait se traduire l'impression donnée par le discours de M. Viviani. L'incident du Congrès socialiste de Londres n'est pas de ceux que l'intérêt patriotique conseille de prolonger. Il est assurément regrettable qu'il y ait encore des socialistes incomplètement convaincus du bon droit des Alliés. Mais ce n'est pas en France qu'on les trouve, et c'est au contraire à l'intervention des socialistes français qu'on doit attribuer l'adhésion de certains socialistes anglais, germanisants jusqu'ici, à la condamnation formulée contre l'impérialisme prussien. Il ne dépend pas de notre gouvernement, ni même des gouvernements alliés, de modifier du jour au lendemain certaines mentalités attardées. Les socialistes des pays alliés ne sont pas embrigadés au service du militarisme comme ceux de l'Allemagne ; qu'ils conservent leurs idées, et même une trop grande partie de leurs illusions, c'est un phénomène fâcheux à beaucoup d'égards, mais naturel dans des pays où la liberté n'est pas un vain mot et où les droits de l'homme ne sont pas un « chiffon de papier ». Ce qui importe, c'est qu'ils collaborent sincèrement avec leurs concitoyens à l'œuvre de défense nationale contre l'ennemi commun, et la déclaration de Londres proclame sans réserve cette résolution.

Le reste est l'affaire, non des socialistes, mais des gouvernements, et M. Viviani a pu déclarer, en présence et avec l'assentiment de tous ses collaborateurs, que le gouvernement français était unanime dans la poursuite du but à atteindre. Nul en France, nul au gouvernement, ne songe à imputer aux pays alliés la plus petite part de responsabilité dans les origines de la guerre actuelle. Si la Conférence de Londres ne s'est pas exprimée sur ce point avec toute la fermeté désirable, la faute en est aux scrupules puritains de quelques rares socialistes anglosaxons, dont la rapidité de compréhension n'est pas la qualité dominante. A-t-on eu tort, a-t-on eu raison de ménager leur sentiment, ce n'est pas à nous que les socialistes viendront le demander. Il nous suffit de constater que le gouvernement tout entier pense comme nous sur ce point, et qu'il entend poursuivre la lutte jusqu'à la victoire finale, d'accord avec les gouvernements alliés. La Conférence de Londres a, d'ailleurs, proclamé cette même nécessité de tenir jusqu'au bout. Et « le bout » est précisé par M. Viviani dans les termes mêmes où, depuis le début de la guerre ; tous les hommes d'Etat l'ont toujours indiqué. Le bout, le but à atteindre pour nous, c'est la libération morale de l'Europe, la libération matérielle de la Belgique, la reprise de l'Alsace-Lorraine. Cela, c'est notre programme, auquel s'ajouteront, dans le même esprit et en parfaite communion d'idées, les conditions non moins légitimes de nos alliés.

En ce qui touche l'Alsace-Lorraine, la déclaration de M. Viviani n'a, il est bon de s'en rendre compte, rien de contraire aux résolutions de la Conférence de Londres. Ce n'est certes pas une conquête que la rentrée au foyer national des provinces qui en ont été brutalement arrachées. « Qu'on nous gare notre place au foyer, disait en substance la belle protestation des députés alsaciens-lorrains à l'Assemblée de Bordeaux. Nous viendrons la réclamer et la reprendre. » C'est ce qui se passe aujourd'hui. L'Alsace et le Lorraine vont retrouver dans notre unité nationale leurs frontières historiques et politiques, celles qu'un premier abus de la force avait déjà légèrement entamées il y a un siècle. Le Français le plus pacifique, le socialiste le plus hostile à toute idée de conquête, ne peuvent qu'applaudir des deux mains à cette revanche du droit, à cette haute satisfaction donnée à la liberté des peuples de disposer de leur sort. Sacrifions, a dit M. Viviani, nos préférences politiques, nos opinions de parti au bien de la patrie. Dieu merci, sur ce terrain, aucun de nous n'a rien à sacrifier, et c'est pourquoi la déclaration du président du Conseil a été unanimement applaudie dans les deux Chambres comme elle va l'être dans le pays.

20 février 1915.

 

Les ménagements des socialistes neutres ou même alliés à l'égard des socialistes allemands n'avaient d'ailleurs aucune action sur ces derniers. Leurs sentiments impérialistes s'affichaient en toute occasion sans aucune espèce d'hypocrisie.

 

LES SOCIALISTES ALLEMANDS ET L'EMPIRE

Nous n'avons pas attendu la guerre pour exprimer nôtre scepticisme à l'égard des sentiments internationalistes et révolutionnaires des socialistes allemands. Nous n'avons jamais cru qu'ils fussent disposés à faire le moindre effort pour empêcher le militarisme prussien de choisir son heure, pas plus que nous n'avons jamais cru à leur désir de renverser ou même de transformer leur empire féodal. Il fallait un aveuglement ou une méconnaissance singulière du caractère allemand pour ne pas voir que l'Allemagne tout entière faisait corps, même en temps de paix, derrière son kaiser et ses hobereaux. Et de même aujourd'hui, ceux qui songent déjà à tendre une main fraternelle après la guerre à l'Allemagne affranchie et libérée de son pangermanisme, se bercent d'une grossière illusion. Personne en Allemagne, dans le parti socialiste comme dans tous les autres, n'a envie de désavouer un gouvernement de proie qui répond admirablement aux besoins et à l'idéal du peuple allemand. En veut-on une attestation solennelle ? L'Humanité nous la donne ce matin.

Notre confrère reproduit le texte d'un discours prononcé à Stuttgart ces jours derniers par le camarade Wolfgang Heine, un des chefs du parti au Reichstag. Rien de plus net, de plus franc, de plus tranchant. Ceux qui ne comprendront pas, ceux qui continueront à chevaucher la chimère, ne pourront vraiment s'en prendre qu'à eux. M. Heine explique de façon fort sage que les ouvriers ont une patrie comme les bourgeois, que les intérêts de cette patrie sont les leurs, et que si elle était détruite « les travailleurs souffriraient comme les patrons, et même plus qu'eux ». On ne peut mieux dire, mais les socialistes avaient justement l'habitude de dire tout le contraire. Nous ne sommes pas fâchés d'apprendre que ceux d'outre-Rhin ne pensaient pas un mot de ce qu'ils croyaient devoir répéter dans les Congrès internationaux pour duper les camarades. Ceci n'est qu'un détail, et qui concerne le passé. Voyons l'avenir.

Comment la social-démocratie envisage-t-elle le lendemain de la guerre ? Aspire-t-elle à une révolution qui la débarrasserait de son empire militariste, de ses hobereaux rétrogrades, de la poudre sèche et de l'épée aiguisée ? Pas le moins du monde. « Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, déclare le leader socialiste, vouloir briser l'état actuel par une révolution violente. » Et le Polyeucte gouvernemental insiste. C'est dans le cadre de l'empire que notre action doit s'exercer, c'est l'empire que nous devons considérer comme « le champ de notre travail et de nos luttes politiques ». Et il y en a des colonnes sur ce ton : « Toute parole est funeste qui est la négation de l'empire. » Les menaces révolutionnaires ne sont que « de grands mots qui ne répondent à aucune réalité ». Dira-t-on que l'empire allemand de demain sera un empire démocratisé, modernisé, orienté vers la civilisation pacifique ? M. Heine ne permet pas cette échappatoire. Il parle des sentiments pacifiques de l'empereur avec autant de componction que la Gazette de la Croix ; son admiration s'étend même à toutes les familles princières qui font le bonheur des socialistes allemands. Il s'extasie sur le fait que les princes allemands servent dans l'armée comme les autres Allemands, et que même les balles ne les épargnent pas toujours.

Tous ces bons sentiments font honneur assurément au loyalisme impérial, royal et seigneurial des socialistes allemands. Nous n'avons pas à les leur reprocher ; mais, si nous étions socialistes croyants et pratiquants, nous serions tout de même un peu déconcertés de voir à quel point les camarades allemands s'écartent du programme officiel de l'internationale ouvrière. Remercions l'Humanité qui fournit à ses lecteurs un aussi bon thème à salutaires réflexions.

3 mars 1915.

 

Il se trouvait pourtant un petit groupe de socialistes allemands qui se piquaient d'être restés plus fidèles aux vieilles idées internationales. Ils publièrent à part un manifeste en faveur de la paix.

 

SOCIALISTES D'OUTRE-RHIN ET D'OUTRE-MANCHE

Les quelques socialistes allemands qui ont reçu ou assumé la mission de représenter l'internationalisme aux yeux de l'étranger viennent de publier un manifeste en faveur de la paix. Ce document, réservé à l'usage externe, nous arrive de Hollande. Le gouvernement allemand ne le laisse pas paraître en Allemagne, sans doute pour lui maintenir un caractère d'opposition, car il n'a rien dont la politique allemande ne puisse tirer profit. Il s'inspire en effet de deux préoccupations très visibles. D'abord accréditer l'idée que le socialisme allemand' est toujours prêt à pratiquer l'internationalisme, et que ses représentants officiels ne traduisent pas sa pensée en abondant dans le pangermanisme, le militarisme et l'impérialisme. De cette façon l'Empire bénéficie de l'appui et des votes des socialistes, tout en laissant à ceux-ci la possibilité de berner les socialistes des autres pays par de vains simulacres de résistance. Pour arriver à ce but éminemment désirable, et qui a été atteint si longtemps, les socialistes dissidents demandent aux camarades français, anglais, russes et belges de faire campagne contre la guerre, après quoi les camarades allemands suivront le mouvement. C'est toujours le même procédé. On nous disait avant la guerre : « Que la France désarme pendant que l'Allemagne augmente ses effectifs, et elle n'aura rien à craindre. » On nous dit aujourd'hui : « De l'attitude de nos camarades socialistes de France, d'Angleterre et de Belgique dépend pour nous la possibilité d'une action contre la guerre. » Le bon billet ! Le bon chiffon de papier ! Nous n'avons pas à parler pour les socialistes français, ni pour les « camarades ministres Sembat et Guesde », mais nous ne leur ferons pas un instant l'injure de les croire assez naïfs pour tomber dans ce piège un peu grossier.

La seconde préoccupation des dissidents allemands, c'est de nous faire croire que l'Allemagne est victorieuse, et que si elle souhaite la paix, c'est par pure générosité. Citons le texte : « Un fait incontestable, c'est notre situation militaire favorable, le fait que nos frontières sont en sûreté et que nous faisons la guerre sur le sol étranger. » C'est, en effet, l'opinion rassurante que l'Allemagne voudrait bien propager. Les dissidents font leur partie dans le concert ; ils jouent le même morceau, ils obéissent comme les autres à la baguette, invisible mais présente, du chef d'orchestre. Ils nous offrent, après ce que nous avons subi, le statu quo. Leur générosité proteste contre l'idée qu'on pourrait nous démembrer. Pas d'annexions, indépendance garantie, désarmement : qui n'est ému en présence d'une pareille magnanimité ! M. Karl Liebknecht nous comble. Il faut vraiment que la légèreté française soit bien incurable pour ne pas saisir l'avantage d'une paix ainsi offerte par « le vainqueur » !

Mais en Angleterre il ne semble pas que les chants de la sirène aient grand succès. Le parti des travaillistes, l'Independent Labour Party éprouve lui-même le besoin de justifier son attitude équivoque. Au Congrès qu'il tient présentement à Norwich, ses chefs ont atténué leurs précédentes déclarations. Nous aussi, a déclaré un d'entre eux, M. Jowett, député de Bradford, nous désirons la ruine du militarisme prussien, mais nous croyons que « c'est le peuple allemand seul qui peut en finir avec lui ». Il y a là une idée très juste, qui est une réponse au manifeste des dissidents allemands. Ce n'est pas de nos socialistes que dépend la chute du militarisme allemand, c'est des Allemands eux-mêmes. M. Liebknecht transpose habilement les termes du problème ; à nous de les rétablir. Si la fraction pacifiste à outrance du socialisme anglais commence à comprendre cette élémentaire vérité, elle est en route vers la solution. Les socialistes allemands ne font rien, n'ont jamais rien fait pour propager chez eux les idées de paix, de désarmement, de liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes, qu'ils se piquent d'enseigner aux autres. Ces idées sont justement celles qui ont uni le monde civilisé contre le bloc de la barbarie austro-allemande ; nous ne désespérons pas de les faire accepter — sinon comprendre — en Allemagne, mais la persuasion seule n'y réussirait pas. Nul ne renoncera là-bas au dogme du Deutschland über Alles sans une démonstration matérielle de son inanité, et c'est cette démonstration que MM. Liebknecht et autres voudraient épargner à leur pays. Ils jouent leur jeu, ils ne s'étonneront pas que nous jouions le nôtre.

9 avril 1915.

 

LA RÉPONSE DES SOCIALISTES FRANÇAIS

Les socialistes français, par la plume de M. Compère-Morel, font au manifeste des dissidents allemands la réponse que nous attendions d'eux. Premièrement, ils précisent les conditions de toute paix digne de ce nom, et ces conditions sont bien celles sans lesquelles tout serait à recommencer, et peut-être dans des circonstances moins favorables, dès que l'empire allemand aurait réorganisé ses moyens d'attaque. « Il nous plaît de redire une fois de plus, écrit M. Compère-Morel, au nom de tous nos camarades socialistes des villes et des campagnes, qu'il n'y aura pour nous de paix possible, de paix désirable et de paix finale qu'autant qu'il ne sera plus possible au militarisme prussien de provoquer les tueries sans nom dont il est le seul et unique responsable. » Ce n'est pas nous qui soulignons le passage essentiel, qui est d'ailleurs conforme à ce que nous avons toujours dit et répété et à ce qu'ont toujours dit et répété de même les gouvernements alliés.

En second lieu, les socialistes français font observer que ce n'est pas à nous qu'il convient de prêcher la paix, mais à ceux qui ont déchaîné la guerre. C'est au peuple allemand, c'est aux socialistes allemands qu'il appartient de faire entendre leurs protestations auprès de qui de droit. « Que le peuple allemand parle enfin, qu'il agisse surtout, et quand il aura fait justice lui-même des auteurs responsables du plus grand crime du siècle, nous verrons s'il est possible d'en finir avec une guerre que nous n'avons ni voulue, ni recherchée, mais à laquelle il était de notre devoir de républicains, de Français et de socialistes de participer, si nous ne voulions pas voir sombrer la République, démembrer la France et déshonorer le socialisme. »

Cette argumentation est d'autant plus irréfutable qu'un des chefs du socialisme allemand, M. Bernstein, reconnaît dans un journal de Brême que la question se pose en effet sous cette forme et non sous celle que M. Liebknecht et son manifeste essayent de lui donner. « Les socialistes français, dit-il, sont dans une situation tout autre que les socialistes allemands. La guerre a été déclarée à leur pays, et des parties importantes de leur territoire national sont occupées par les troupes allemandes. Aussi est-il évident qu'ils ne pouvaient, sans porter atteinte à l'avenir de la France, exprimer le moindre vœu pour la paix. » La conclusion s'impose d'elle-même. La paix doit être réclamée par les socialistes allemands auprès de leur gouvernement qui est responsable de ce qui se passe, et elle doit être telle que leur gouvernement ne soit plus en état d'imposer à eux et aux autres de pareilles épreuves.

11 avril 1915.

 

Les socialistes allemands ne se laissent pas décourager. Ils reviendront bientôt à la charge.

 

LES BONS APÔTRES

La censure allemande s'est bien gardée d'interdire la publication du manifeste pacifique et rassurant des socialistes dissidents. Cette tolérance insolite s'explique facilement. Ce manifeste ne saurait avoir aucun effet au point de vue germanique, et on espère en haut lieu qu'il pourra créer chez les neutres ou même chez les Alliés une illusion avantageuse pour l'Allemagne. Il est utile pour le gouvernement allemand que les ambitions pangermanistes soient désavouées par des voix allemandes ; on compte que les pacifistes, comme M. Bryan, par exemple, se laisseront prendre une fois de plus aux déclarations lénitives de quelques socialdémocrates sans influence sur leurs concitoyens. On espère même que certains socialistes en France ou en Angleterre se hâteront de tendre la main aux camarades internationalistes de Berlin et affaibliront ainsi la force de résistance de leur pays. Ce machiavélisme n'est pas très raffiné, mais il est classique outre-Rhin. Nous ne disons pas d'ailleurs que MM. Bernstein, Haase et Kautsky jouent cette comédie d'accord avec le gouvernement impérial. Peu importe. Qu'ils soient de bonne foi ou non, le résultat est identique : ils font le jeu de l'empereur, et leur bonne foi est même un atout de plus dans ce jeu. Le gouvernement allemand a besoin d'Allemands qui dissimulent ses ambitions jusqu'au moment où elles pourront être satisfaites. Quand ce moment sera venu, le reste ne pèsera pas une once dans la balance de ses décisions.

Au surplus, les signataires du manifeste ne paraissent pas s'abuser beaucoup. « On permet à la social-démocratie, disent-ils, de voter les crédits de la guerre, mais on passe froidement sur elle lorsqu'il s'agit de décisions dont les conséquences seront des plus sérieuses pour l'avenir de notre peuple. » En effet, quand il s'agit de délimiter les convoitises de l'Allemagne, ce sont les hobereaux, les conservateurs, les piétistes, les nationalistes de toute étiquette qui sont écoutés. Le roi de Bavière nous a fait connaître leur programme, et une pétition des Associations agrariennes et industrielles, que publie l'Humanité, nous le développe éloquemment : annexion de la Belgique, de la France jusqu'à la Meuse et à la Somme, des provinces baltiques, d'un large empire colonial. Tout cela est un programme minimum qui rallie plus de sympathies en Allemagne, même chez les socialistes, que le programme abstentionniste des dissidents internationalistes...

25 juin 1915.

 

Les Chambres étaient rentrées en session à la date normale de leur session ordinaire (12 janvier), et, à ce propos, quelques critiques s'étaient produites contre l'action du Parlement qui prétendait avoir à exercer un contrôle, non seulement sur' les actes du gouvernement, mais sur le détail des services publics. C'est pour répondre à ces critiques que le président de la Chambre, M. Deschanel, dans son discours de rentrée en fonctions, avait fait l'éloge du rôle du Parlement.

 

INTERPRÉTATION

Il est une phrase du discours de M. Paul Deschanel qui soulève chez certains commentateurs un enthousiasme évidemment intéressé. « Si le Parlement avait osé a dit l'éminent président de la Chambre, s'il avait su davantage, la France aujourd'hui s'en trouverait mieux. » M. Clémenceau et l'Humanité voient là une apologie de ce qu'on appelle maintenant le contrôle parlementaire renforcé. L'interprétation est subtile, mais le public ne s'y ralliera pas. Certes la Chambre avant la guerre n'a pas montré l'esprit de décision et d'abnégation patriotique qui aurait permis de parer à plusieurs insuffisances de notre préparation militaire qui se sont révélées depuis. On comprend, on admet volontiers que son président l'en excuse discrètement en plaidant pour elle l'ignorance de la gravité de la situation. Mais il ne faut pas serrer l'argument de trop près. On obligerait le public à se rappeler — et il ne l'a pas oublié — que les politiciens de certains partis ne voulaient rien entendre quand on leur signalait cette gravité de la situation qu'ils regrettent aujourd'hui de n'avoir pas connue. Ils ne l'ont pas connue parce qu'ils n'ont pas voulu la connaître. Ceux qui combattaient la loi de trois ans, ceux qui refusaient les crédits pour l'artillerie lourde, ceux qui acceptaient les déclarations pacifiques des socialistes allemands, auraient tort aujourd'hui de chercher à déplacer les responsabilités, On est d'accord, dans l'intérêt national immédiat, pour ne pas se livrer à des polémiques stériles, mais les responsabilités n'en sont pas moins connues, et on arriverait à un tout autre effet qu'à celui de redonner à certains parlementaires un regain de popularité si l'on prétendait dénaturer des événements trop rapprochés. M. Deschanel a dit ce qu'il devait dire, mais à forcer le sens de ses paroles on ne ferait qu'en affaiblir la portée. Le régime parlementaire reste pour nous la garantie et la condition essentielle de tout gouvernement dans un pays libre, mais qu'on ne nous demande pas et qu'on ne demande pas au pays, d'en admirer le fonctionnement récent dans notre démocratie. Ce n'est pas seulement le Parlement qui a sauvé la France, c'est la France qui s'est sauvée elle-même — et elle le sait.

La modestie est la première vertu qu'on attend aujourd'hui du Parlement, et dans l'intérêt même de nos hommes politiques, on ne saurait trop la leur recommander. L'Humanité voit déjà le Parlement se livrer à une action vigilante et féconde. Elle trouve que l'ordre du jour ne répond pas à l'ampleur du programme qui s'impose dès maintenant aux deux Chambres. Libre à elle de le penser, mais le pays demande à être sauvé de l'invasion et non pas à être en proie aux grands réformateurs sociaux. Même après la guerre, le grand travail auquel le Parlement et la nation auront à se livrer sera un travail de réparation, de labeur ordonné, de relèvement patient des forces productrices et économiques de la France. Ici encore, certains affectent d'interpréter au gré de leurs préoccupations de parti les paroles de M. Deschanel. Certes, il y aura beaucoup à faire pour ranimer notre vie économique ; il faudra assurer « la reconstitution nationale », et pour cela apporter à notre régime douanier, à notre crédit, à nos instruments de travail tous les soins qui pourront relever notre richesse publique et privée. Mais cette œuvre de piété filiale n'a rien de commun avec un bouleversement. Au contraire, c'est en utilisant, en fortifiant, en aménageant le plus pratiquement possible les ressources et les organismes dont nous disposons, et qui ont fait leurs preuves, qu'on obtiendra ce résultat, — qu'on obtiendra en tout cas le résultat que réclame la France de demain.

17 janvier 1915.

 

Le Sénat, de son côté, entendait ne pas demeurer en reste.

 

LES COMMISSIONS DU SÉNAT

L'activité parlementaire se manifeste surtout dans les Commissions, où elle peut être utile, et dans les groupes où il n'en est pas de même. C'est là que les vieux routiers étudient ou préparent de petites combinaisons, dont la défense nationale n'est pas toujours le seul but. On a vu que la gauche démocratique du Sénat, présidée par M. Combes, n'a rien trouvé de mieux, de plus pressé, de plus adapté à la situation, que de demander l'augmentation du nombre des membres dans les grandes Commissions. Au lieu de vingt-sept membres, elles en compteraient trente-six. En quoi leur travail en serait-il amélioré ? On ne nous le dit pas. Nous voyons seulement qu'il y aurait plus d'appelés, plus de « gradés », mais l'effectif des travailleurs resterait le même. De deux choses l'une : ou les incompétents négligeraient les séances, et alors on ne voit pas pourquoi les y convier, ou ils les encombreraient de leur verbeuse nullité, et ils retarderaient ainsi les solutions. Dans les deux cas, l'innovation n'est pas justifiée.

Si le Sénat tient à augmenter ses moyens de contrôle, pour employer le mot à la mode, mieux vaudrait pour lui augmenter le nombre de ses Commissions que l'effectif de celles qui existent. Il n'y a, en effet, au Sénat, ni Commission des affaires étrangères, ni Commission de l'agriculture. La Haute Assemblée pourrait, sur ces deux points, suivre l'exemple de la Chambre. L'agriculture, dans un pays où elle occupe la moitié de la population, mérite toute sollicitude. Actuellement, ses intérêts sont confiés à la Commission des douanes, ce qui est assez symptomatique ; c'est avouer que le protectionnisme est le seul avantage que l'État se croie capable de faire à notre industrie fondamentale. C'est une idée pour le moins étroite et, à nos yeux, aussi fausse que funeste. Une Commission de l'agriculture aurait un caractère plus général, plus ouvert. Quant aux affaires étrangères, il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre qu'à toute époque, et à ce moment plus que jamais, le Sénat a le droit et le devoir de les suivre de près. La Chambre est moins riche en hommes d'expérience et d'autorité sur ce terrain ; pourquoi le Sénat lui laisse-t-il un privilège que rien ne justifie ? Une Commission des affaires étrangères, composée comme elle pourrait l'être si on le veut bien, pourrait rendre d'utiles services et faire honneur à l'Assemblée du Luxembourg.

21 janvier 1915.

 

Toutes ces apologies intéressées du travail parlementaires faites par les parlementaires eux-mêmes, laissaient l'opinion sceptique. Au contraire, elle était sensible au travail utile et, à ce titre, l'adoption sans trop de délai du projet sur la croix de guerre fit honneur à la Chambre.

 

LA CROIX DE GUERRE

La Chambre a voté hier, à l'unanimité, la création de la « Croix de Guerre », destinée à récompenser les héroïsmes quotidiens dont il importe de consacrer et de conserver le souvenir. La nouvelle décoration est uniquement réservée à la guerre actuelle, la grande guerre, dont notre génération espère épargner à celles qui suivront le terrible renouvellement. Son attribution est étroitement limitée aux combattants de tout grade ayant eu l'honneur d'une citation individuelle « à l'ordre de l'armée, des corps d'armée, des divisions, des brigades et des régiments ». La Croix de Guerre est complètement indépendante de la Croix d'Honneur et de la Médaille militaire ; elle peut s'y ajouter, mais elle ne s'y ajoutera pas de droit comme on l'avait demandé sans raison. Son caractère est parfaitement déterminé, elle sera l'étoile des braves par excellence, et ne pourra être autre chose. Là sera son originalité, sa valeur propre, qui sera comprise et hautement appréciée de tous.

L'accord était unanime et fait d'avance sur le fond. Il n'y a eu débat, — si même on peut appeler « débat » un échange d'idées où chacun n'apporte que la préoccupation d'adopter la meilleure solution, — il n'y a eu hésitation momentanée que sur un point. La Commission avait d'abord proposé de prendre pour titre minimum à la croix de guerre la citation à l'ordre d'une division. Le généralissime, consulté par le ministre, aurait préféré s'arrêter à la citation à l'ordre d'une armée. En présence de cette opinion autorisée, la Commission s'était arrêtée finalement au corps d'armée, moyen terme entre l'armée et la division. Il ne s'agissait là, suivant le mot de M. Millerand, que d'un détail d'application. La Chambre a voulu se montrer plus large que le généralissime, plus large même que sa Commission. Elle est allée jusqu'au régiment. On comprend les raisons qui pouvaient être invoquées en faveur des diverses solutions proposées. Le général Joffre craignait avant tout de vulgariser, et de rabaisser par suite, la nouvelle médaille dont il importe que rien ne diminue le prestige. Et cette préoccupation est à la fois légitime et honorable. Par contre, la Chambre tenait surtout à ne pas décourager d'avance les héros obscurs et subalternes, trop éloignés du soleil pour qu'un commandant d'armée eût l'occasion de connaître leurs hauts faits ou le loisir de les signaler. Et cette préoccupation s'explique aussi, car c'est la somme de ces dévouements quotidiens sur un théâtre restreint qui fait la force morale incomparable d'une armée nationale comme la nôtre, qui combat pour ses foyers, mais qui a conscience de combattre aussi pour la justice et pour le droit, c'est-à-dire pour l'honneur.

Reste le danger d'une trop grande prodigalité. Le rapporteur, M. Driant, a donné des chiffres rassurants à cet égard. La guerre dure depuis six mois. Eh bien ! le total des citations donnant droit rétroactif à la Croix de Guerre n'est encore que de 6.300, ce qui, pour un effectif moyen de deux millions de combattants, ne représente que 3 pour 1.000. Et de ces trois, il faut déduire malheureusement un mort, de sorte qu'il reste en définitive deux ayants droit à la Croix de Guerre par bataillon. Il n'y a donc à redouter, même si la guerre se prolonge, aucun abus. L'Allemagne a déjà distribué 150.000 Croix de Fer : il n'y a rien à prévoir de tel chez nous et aucune comparaison ne sera possible entre les deux insignes. Le seul inconvénient de la base adoptée, c'est qu'il pourra se produire des différences sensibles entre régiments, du fait que tel colonel se montre plus large que tel autre en matière de citations, mais il s'établira naturellement une sorte de jurisprudence, et le grand état-major pourrait même, dès maintenant, donner quelques instructions générales pour la fixer. Parlerons-nous d'un dernier danger ? Le danger des faveurs, des passe-droits, de l'influence de la politique et des politiciens ? Ce serait faire gratuitement injure à nos colonels que de les réputer d'avance accessibles à certaines « recommandations ». D'ailleurs, sur place, dans le rang, en présence des témoins, il y a moins de chance que partout ailleurs pour que des injustices se commettent. Ajoutons que les influences illicites ont moins de facilité peut-être pour intervenir auprès d'un colonel qui est sur le front, dans sa tranchée, à l'abri des démarches indiscrètes, qu'auprès d'un supérieur que son élévation même désigne aux batteries des politiciens. Il est donc permis de croire que la Croix de Guerre telle qu'elle sort du vote de la Chambre, répond à l'objet pour lequel elle a été proposée, et qu'elle rencontrera chez les braves auxquels elle est destinée, et dans le public auquel on permettra ainsi de les reconnaître et de les saluer, l'accueil qui lui est dû...

6 février 1915.

 

Il restait, il est vrai, à la faire voter au Sénat et à en régler les détails d'application.

 

LA CROIX DE GUERRE

Ce n'est pas par mauvaise volonté, assurément, que le Sénat n'a pas encore mis à son ordre du jour la proposition concernant la Croix de Guerre votée par la Chambre il y a déjà six semaines. Personne ne supposera que la Haute Assemblée hésite à créer une récompense dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne sera donnée qu'à bon escient, ce qui n'est peut-être pas toujours le cas pour certaines décorations civiles. Il n'est pas permis de croire et personne ne croira, même un instant, qu'il puisse se trouver au Luxembourg des hommes politiques de compréhension assez étriquée et de patriotisme assez conditionnel pour se laisser influencer en pareille matière par des considérations électorales d'un autre âge, alors que le pays tout entier a fait trêve à toutes les querelles susceptibles d'affaiblir l'union sacrée devant l'ennemi. C'est donc par simple désir de bien faire que la Commission sénatoriale a remanié le texte de la Chambre, et c'est sans doute par le même scrupule que le rapporteur nous laisse attendre son œuvre. Mais c'est le cas ou jamais de rappeler le vieil axiome : le mieux est l'ennemi du bien. Il importe avant tout d'aboutir. Les braves qui méritent et qui espèrent depuis sept mois, des mois de campagne qui comptent double, la récompense de leurs merveilleux exploits, n'ont pas le temps d'attendre. Beaucoup déjà sont tombés au champ d'honneur ; il ne faut pas que la Croix de Guerre ne soit déposée que sur des tombes...

19 mars 1915.

 

Le Sénat s'est prononcé hier sur la question de la « Croix de Guerre ». Il s'est rallié au texte voté par la Chambre qui attribue cette distinction, non plus seulement, comme le proposait la Commission sénatoriale, aux soldats cités à l'ordre du jour de l'armée, mais à tous ceux qui auront été l'objet d'une citation à l'ordre soit de l'armée, soit du corps d'armée, de la division, de la brigade ou du régiment. La tournure du débat avait convaincu la Commission que son système, qui avait déjà échoué devant la Chambre, n'était pas accueilli avec plus de faveur par le Sénat, et elle s'est décidée spontanément à modifier, sa rédaction primitive. Son rapporteur M. Jeanneney, a motivé ce changement par le désir louable d'obtenir en pareille matière un vote unanime. C'est également le moyen le plus sûr d'aboutir rapidement, ce qui est tout à fait désirable. Le projet devra revenir devant la Chambre en raison de l'adoption par le Sénat de l'amendement Delahaye qui étend à l'armée de mer le bénéfice de la nouvelle loi. C'est une simple omission, que le Sénat a heureusement réparée et qui ne saurait évidemment susciter de difficulté.

28 mars 1915.

 

POUR FAITS DE GUERRE

La Croix de Guerre doit être donnée « uniquement pour faits de guerre ». Tout le monde est d'accord sur ce point, et le texte de la loi adopté par le Sénat ne permet pas de s'y tromper. Il spécifie expressément que la Croix de Guerre est « destinée à commémorer les citations individuelles pour faits de guerre ». Il nous revient pourtant qu'une confusion paraît se faire et que, sur le front, on craint que toutes les citations n'entraînent de droit la nouvelle étoile des braves. Ce serait certes contraire à l'esprit en même temps qu'à la lettre de la loi. Il y a des citations fort méritées, nous n'en doutons pas, — fort dignes de récompense, nous n'y contredisons pas, — mais auxquelles la Croix de Guerre ne convient pas. Un de nos amis, officier supérieur, qui est en première ligne, nous en communique quelques-unes fort typiques. Voici, par exemple, un « commandant de service automobile d'un quartier général » cité à l'ordre pour avoir « organisé ce service dans des conditions difficiles ». C'est fort bien, mais nous ne sommes pas là en face d'un fait de guerre glorieux ou héroïque. Tel autre a dirigé excellemment « la construction d'un port ». Encore un mérite indiscutable, mais qui appelle, s'il y a lieu, une autre récompense que la Croix de Guerre. Tel est aussi le cas d'un autre « directeur des services automobiles » qui « tire un excellent rendement de sa section ». On a raison de l'en féliciter, il fait son devoir brillamment, mais son mérite n'a rien de commun avec la Croix de Guerre. Tel a bien entretenu des routes, tel autre « proposé une réglementation qui mérite de fixer l'attention pour accélérer l'évacuation des blessés » ; tout cela peut comporter une citation et chacun y applaudit, mais la Croix de Guerre est autre chose. Voilà encore un « fonctionnaire d'une énergie et d'une activité inlassable : a surmonté de réelles difficultés pour assurer toujours son service avec une parfaite précision ». Il y a des décorations pour ce genre de services professionnels, mais non celle de la Croix de Guerre.

Nous n'insistons pas. Nous comprenons la susceptibilité de ceux qui sont au danger jour et nuit, et leur légitime désir de voir la « Croix de Guerre » réservée aux combattants. Mais il est aisé de les rassurer. Le texte de la loi est explicite. Celui du décret qui en réglera l'application peut et doit l'être encore davantage. Il serait même bon que l'attention du ministre fût appelée sur ce point quand la question reviendra devant la Chambre, un de ces jours, pour la ratification du texte sénatorial. Nous ne demandons pas qu'on modifie ce texte pour le mieux préciser, puisqu'il est en somme suffisant et qu'il faut éviter tout prétexte à nouveaux retards. Mais un mot du rapporteur et du ministre dissiperait utilement les inquiétudes dont nous recevons l'écho. Quant aux bénéficiaires de citations non admis à la Croix de Guerre, il ne manque pas de distinctions et de rubans pour récompenser ceux d'entre eux dont les mérites sont réellement hors de pair. La justice veut que chacun soit récompensé selon ses œuvres, et que chaque œuvre le soit selon son caractère.

1er avril 1915.

 

Le projet fut définitivement voté par la Chambre le 2 avril.

 

Depuis le début de la guerre, certaines mesures de précaution avaient été prises contre les étrangers et spécialement contre les ressortissants des pays belligérants. Néanmoins des faits d'espionnage se produisaient très souvent et l'opinion publique réclamait des mesures plus complètes et plus efficaces. On n'y arriva que par étapes et après nombre de tâtonnements.

 

LES PERMIS DE SÉJOUR

Le public n'arrive pas à comprendre pourquoi un si grand nombre d'Allemands et d'Autrichiens ont pu obtenir des permis de séjour, notamment à Paris. Les camps de concentration les réclament, et il y a d'autant moins de raison d'hésiter que, s'il s'agit de femmes, d'enfants ou d'hommes de plus de soixante ans, le rapatriement dans leur pays d'origine se fait maintenant par la Suisse régulièrement. A une question posée par M. Pugliesi-Conti, le ministre de l'Intérieur a répondu que ses instructions aux préfets, dès le début de la guerre, ne prévoyaient de permis de séjour que pour les Alsaciens-Lorrains, — les Polonais, Tchèques, Serbes, Croates, Trentins, Bosniaques et Roumains de nationalité austro-hongroise offrant des garanties — ou les Austro-Allemands ayant des fils dans l'armée française. Cette circulaire, dont l'application stricte demandait des précautions, mais répondait à tous les cas intéressants, a été parfois appliquée avec mollesse. On s'est adressé aux Sociétés amicales d'indigènes constituées à Paris pour avoir des renseignements, en ce qui concerne la seconde catégorie surtout, et il y a eu, semble-t-il, des attestations complaisantes ou délivrées à la légère. C'est ainsi qu'on a pu voir des Alsaciens-Lorrains internés dans les camps tandis que des Austro-Allemands, sous le couvert d'un pavillon qui n'était pas le leur, continuaient à circuler sur nos boulevards, Le ministre a invité les préfets à s'en tenir à la lettre comme à l'esprit de ses instructions. Les permis de séjour non justifiés devront être rapportés, Certes, il nous est pénible de déroger à nos séculaires traditions d'hospitalité, mais le réseau d'espionnage tendu sur notre pays n'est pas encore complètement déchiré ; tranchons toutes les mailles qui sont encore visibles et ne laissons pas continuer leur criminelle industrie, sous un faux nez polonais ou slave, à tant de Parisiens des deux sexes pour le moins indésirables.

8 février 1915.

 

Les permis de séjour ainsi prévus devinrent obligatoires à dater du 20 mars, et devaient être munis d'une photographie.

 

FAUX BRUITS ET FAUX VISAGES

Les étrangers résidant en France devront être munis, à dater du 20 mars, d'un permis de séjour avec photographie timbrée par le maire ou le commissaire de police. Espérons qu'on exigera une photographie récente et ressemblante. On comprend le mobile qui a inspiré cette nouvelle mesure d'identification. Il y a encore en France de dangereux restes de l'admirable service d'espionnage allemand, et il est permis de croire que certains étrangers en font partie. On espère les démasquer ou les gêner quelque peu par cette précaution supplémentaire, mais il ne faut pas oublier que les mesures générales ne suffisent pas en pareille matière. Les espions les plus dangereux sont toujours en règle. Pour les dépister, il faut les surveiller individuellement. Les faux bruits qui ont recommencé à courir ces derniers jours pourraient peut-être donner l'occasion d'en saisir quelques-uns si l'enquête promise remonte jusqu'à la source N'est-il pas incroyable qu'une directrice d'école communale se soit crue autorisée à annoncer à ses élèves la fermeture de l'école ? Il ne doit pas être impossible de la mettre en demeure de faire connaître de quelle source elle a tiré ce renseignement. Pour qu'elle l'ait considéré comme quasi officiel, il faut que ce renseignement lui ait été communiqué par quelqu'un de plus qualifié que la concierge d'un député ou la cuisinière de la cousine d'un officier attaché aux bureaux du ministère. A moins qu'elle ne soit elle-même une simple bavarde, dénuée de toute réflexion, auquel cas le rôle de directrice est évidemment supérieur à ses aptitudes. De même pour la prétendue suppression de toute correspondance entre le front et les familles durant trois semaines ; d'où sort cette invention ? Ce qui est sûr, c'est qu'elle a fait son chemin dans les tranchées comme dans les moindres villages. Evidemment le public devrait être assez éduqué ou assez intelligent pour ne pas accepter bouche bée tout ce qu'il plaît au premier venu de raconter. Malheureusement, depuis que les journaux n'ont pas la liberté de tout dire, le public en conclut que tout ce qu'ils ne disent pas est vrai. Tâchons d'être un peu moins gobe-mouches et le rôle réel ou supposé des espions ou propagateurs intéressés de faux bruits perdra beaucoup de son intérêt.

13 mars 1915.

 

Il parut bientôt nécessaire d'aller plus loin, car beaucoup d'étrangers ayant été naturalisés échappaient aux mesures prises contre les étrangers non naturalisés. En certains cas nombre d'entre eux avaient parlé ou agi d'une manière qui les rendait à bon droit fort suspects. De là naquit l'idée de retirer leur naturalisation à ceux qui en paraissaient indignes, question fort délicate et dont la solution se fera longtemps attendre.

 

LE RETRAIT DES NATURALISATIONS

Il est difficile, sans doute, de traiter froidement et juridiquement certaines questions. C'est cependant le rôle et le devoir d'une Assemblée politique comme le Sénat de savoir résister aux entraînements irréfléchis. M. Maurice Colin, avec l'autorité juridique qui lui est propre, a essayé de faire entendre hier à ses collègues le langage ingrat de la raison et du droit. Il s'agissait d'un amendement de M. Jenouvrier enlevant le bénéfice de la naturalisation aux sujets allemands, austro-hongrois et ottomans qui l'ont obtenue depuis le 1er janvier 1913. La Commission proposait une rédaction beaucoup plus prudente, n'atteignant que les naturalisations d'Allemands, et seulement depuis le 22 juillet 1913, date de la promulgation de la fameuse loi Delbruck, qui maintient leur nationalité aux Allemands ou Allemandes naturalisés. Hâtons-nous d'ajouter que dans les deux textes, le cas des Alsaciens-Lorrains d'origine française était mis à part. Le Sénat — et on ne saurait trop le regretter — ne s'est pas rangé à l'opinion de sa Commission. Il a obéi à un sentiment très naturel et très respectable, mais les institutions d'un grand pays ne sauraient être à la merci d'une question de sentiment. Il y a de mauvais naturalisés, de faux citoyens qui usent de leur titre pour se livrer à l'espionnage et pour trahir le pays trop hospitalier qui leur a ouvert les bras. Il faut s'en débarrasser. Qui le nie ? La disposition acceptée par la Commission y suffisait, et même elle allait déjà au-delà du nécessaire. Pourquoi remonter plus haut que la loi Delbrück, laquelle n'est même entrée en vigueur que le 1er janvier 1914 ? Pourquoi viser aussi les sujets austro-hongrois et ottomans en bloc, alors qu'il n'y a pas chez eux de loi analogue, et qu'il se trouve parmi eux tant de sujets involontaires, Slaves d'Autriche, chrétiens d'Orient, etc., qu'il est injuste et impolitique de suspecter a priori ? C'est tellement vrai, que l'amendement Jenouvrier s'est cru forcé d'accorder une dérogation au principe posé par lui. Le gouvernement pourrait maintenir les naturalisations qui lui paraîtraient motivées, par décrets insérés à l'Officiel avec les raisons les justifiant. Cette concession, qui aboutit à un arbitraire, ne suffit pas à rendre acceptable l'amendement. Il a été une fois encore renvoyé à la Commission. Nous voulons espérer que la nuit aura porté conseil, et que le Sénat, ou la Chambre à son défaut, se ralliera à un texte transactionnel, donnant garantie à nos légitimes défiances contre les fausses naturalisations sans porter atteinte aux droits acquis, à la signature de la France, et à notre intérêt national qui est de suppléer, comme nous l'avons toujours fait depuis qu'il y a une France, à l'insuffisance de notre natalité par de bonnes et loyales naturalisations.

7 mars 1915.

 

Le projet de loi sur le retrait des naturalisations a été voté hier par le Sénat en seconde lecture. Le texte adopté est mieux coordonné que celui qui était sorti des improvisations du débat en séance publique. M. Jenouvrier lui-même a constaté que son amendement « avait été mis quelque peu à mal ». Cet amendement enlevait, en effet, obligatoirement le bénéfice de la naturalisation aux sujets allemands, austro-hongrois et ottomans qui l'auraient obtenue après le 1er janvier 1913. Il concédait seulement que le gouvernement pourrait faire certaines exceptions par une citation à l'Officiel avec motifs à l'appui. Le retrait était donc la loi, le maintien, l'exception. Le nouvel article premier est moins catégorique. Il retourne pour ainsi dire les termes du problème. Il indique que les naturalisations dont il s'agit seront « révisées » ; elles ne seront donc pas obligatoirement réputées caduques, sauf exceptions motivées. Un état nominatif de toutes les naturalisations en question paraîtra dans l'Officiel, dans le délai d'une quinzaine après la publication du décret réglant l'application de la loi, et, dans les trois mois suivants, une nouvelle insertion fera connaître les naturalisations qui seront annulées et celles qui seront mainte nues, avec motifs à l'appui pour ces dernières. C'est le fond de l'amendement Jenouvrier, mais dans un esprit plus libéral.

Tel quel, le projet va retourner à la Chambre. Elle le trouvera sensiblement différent de celui qu'elle avait voté, mais non au point d'être méconnaissable. L'essentiel s'y retrouve. Le gouvernement est armé contre les naturalisés équivoques, puisqu'il pourra toujours retirer leur naturalisation même à ceux qui étaient naturalisés avant 1913, s'ils ont conservé, concurremment avec la nôtre, leur nationalité primitive ou le bénéfice d'une naturalisation antérieure dans un autre pays. Quant aux naturalisés depuis le 1er janvier 1913, leur naturalisation sera révisée de droit et sera annulée s'il n'y a pas de raison de la maintenir. Il y a plutôt redondance de garanties, certes, qu'insuffisance de garanties.

14 mars 1915.

 

La loi finalement votée par les deux Chambres décidait que les naturalisations accordées depuis le 1er janvier 1913 à des sujets ou à d'anciens sujets de puissances en guerre contre la France seraient révisées de droit. Un règlement d'administration publique et un décret ministériel précisèrent la procédure qui devait être adoptée. La liste nominative des naturalisations postérieures au 1er janvier 1913 devait paraître au Journal officiel et dans les quinze jours les intéressés avaient le droit de présenter au ministre de la Justice leurs observations écrites. Pour les naturalisations antérieures à cette date et que le ministre avait l'intention d'annuler, il devait avertir l'intéressé, lequel avait quinze jours pour présenter ses observations. Dans les trois mois suivants, le ministre devait faire connaître pour la première catégorie de naturalisations celles qui seraient maintenues avec les motifs de leur maintien, et pour les autres les rapporter par décret. Pour celles de la seconde catégorie l'avis du Conseil d'État et le décret d'annulation devaient être rendus dans les trois mois.

 

Toutes ces préoccupations n'empêchaient pas l'attention publique de se porter sur les finances. Les finances allemandes se soutenaient par de nombreux artifices qui ne trompaient pas les initiés, mais par lesquels on essayait de donner l'impression qu'elles étaient en meilleur état que les nôtres.

 

UN SATISFAIT

M. Hellfferich, secrétaire d'État des finances allemandes, est un homme heureux. Il a fait au Reichstag un exposé de l'état financier de l'empire qui s'inspire des bonnes méthodes de la science allemande. Il en ressort que « l'année financière donnera probablement un excédent de 38 millions », ce qui n'empêche pas, bien entendu, qu'un nouveau crédit de dix milliards soit nécessaire pour mener la guerre jusqu'en octobre. Aucun impôt nouveau n'est prévu au budget, puisque tous les frais de la guerre seront alimentés par l'emprunt. Et cet emprunt lui-même ne peut manquer d'être un succès, car la situation financière de l'Allemagne est magnifique. Au surplus, « une paix honorable apportera une ample récompense pour tous les sacrifices acceptés ».

Si M. Helfferich s'en était tenu à cette réclame un peu grosse, mais excusable à la veille d'un emprunt, il n'y aurait guère à relever ses paroles. Son collègue d'Autriche en dit tout autant. Mais M. Helfferich a donné aussi son appréciation sur la situation financière de l'Angleterre et de la France. On sait que les Allemands se piquent d'objectivité. Leurs spécialistes se vantent d'être seuls en possession de la vérité. Ecoutons donc la vérité sur ce qui nous concerne. « L'impuissance de la France à réaliser une opération financière décisive est étonnante. Il paraît que la France n'a pu se procurer plus de deux milliards. La politique française consiste, la plupart du temps, à convertir du papier en papier par d'éclatants artifices. » Et voilà ! M. Helfferich n'hésite pas à parler de corde dans la maison d'un pendu. Il parle de combinaisons de crédit qui ne sont que des transformations de papier ! Il doit s'y connaître, en effet, seulement le papier français fait prime chez les neutres, tandis que le sien se déprécie de jour en jour. Par quel « éclatant artifice » explique-t-il ce phénomène ? Et les Bons de la Défense, et les obligations nouvelles, dans quelle statistique allemande en a-t-il trouvé le montant ? Il faut qu'elle soit bien arriérée pour en être restée à deux milliards alors que les quatre sont dépassés. La science allemande n'est pas au courant. Nous ne sommes pas de ceux qui crient chaque matin à la banqueroute de l'adversaire ; quand on a réellement confiance, on n'a pas besoin de fausser les faits. Il faut que M. Helfferich soit au fond bien peu rassuré pour recourir à ce pauvre moyen.

12 mars 1915.

 

La meilleure réponse à cette argumentation fantaisiste fut faite par un lumineux exposé de M. Ribot à la Chambre.

 

L'ŒUVRE FINANCIÈRE DE M. RIBOT

La Chambre a voté d'un élan unanime l'affichage du discours de M. Ribot. Il faut, en effet, que tout le monde puisse lire ce lumineux exposé de notre situation financière. Ceux même qui n'ont pas l'habitude ni le goût de ce genre de questions seront tout étonnés de comprendre aussi aisément le mécanisme des sages opérations grâce auxquelles notre crédit national traverse sans en être ébranlé la plus formidable crise que le monde ait jamais subie. Cette clarté est la conséquence et la récompense à la fois de la loyauté que le ministre des Finances a prise pour règle de sa politique financière. Tout est net et limpide dans nos comptes parce qu'aucun artifice n'a été employé pour les embrouiller. Nos ressources sont liquides parce qu'elles ne proviennent ni d'un tour de passe-passe ni d'un jeu d'écritures, ni d'une fallacieuse cascade de valeurs fiduciaires se garantissant les unes les autres sans garantie initiale pour aucune. De tout cela, M. Ribot n'a pas voulu, et, grâce au bas de laine français, il n'en a pas eu besoin.

Certes, les charges de la guerre sont lourdes. Jamais de pareilles dépenses n'avaient été jusqu'ici ni effectuées ni même prévues comme possibles en aucun pays. Ces charges sont encore accrues par le déficit inévitable qui s'est produit dans les recettes. Le ralentissement forcé du commerce et de l'industrie, l'occupation d'une des régions les plus productives du territoire, la réduction de la main-d'œuvre aux champs comme à l'atelier ont causé une diminution du rendement de l'impôt. L'écart entre les recettes et les dépenses a atteint une moyenne mensuelle d'environ 1 milliard 100 millions pour la fin de l'année 1914, et de près de 1 milliard 300 millions pour le début de 1915. La prolongation des hostilités, leur extension à de nouveaux théâtres de guerre, le renchérissement de tout le matériel qu'il faut en partie acheter à l'étranger, les avances aussi que la France n'hésite pas à consentir à ceux qui combattent à ses côtés pour le salut public de l'humanité, enfin les allocations militaires et celles que nous ne ferons pas attendre à nos départements envahis dès qu'ils seront libérés, tout cela ne permet pas d'espérer une réduction des dépenses jusqu'à la paix. M. Ribot ne trompe pas le pays ; il lui fait l'honneur mérité de le croire capable d'entendre la vérité, toute la vérité.

En face de ces charges, quelles sont nos ressources ? D'abord le rendement des impôts est en voie d'amélioration. Les deux premiers mois du nouvel exercice sont en progrès sur ceux qui ont immédiatement suivi la guerre. Les contributions directes rentrent, bien que l'État use de tous les ménagements que réclament certaines situations. Quiconque peut payer ses impôts comprend que son premier devoir est de le faire avec empressement. L'enregistrement, les droits de succession, les douanes tendent à se rapprocher de la normale. Le déficit des contributions indirectes n'est plus dans l'ensemble que de 19 %. Ce sont là de bons symptômes de vitalité économique. Le pays veut vivre et travailler. « Le jour, constate M. Ribot, où nous aurons reconquis notre frontière, il y aura une explosion et un développement d'activité qui nous permettra de regarder l'avenir avec confiance. »

Mais en attendant ? En attendant, le pays apporte ses économies au Trésor sous la double forme des Bons et des Obligations de la Défense nationale. La faveur du public pour ce double mode de souscription s'affirme de jour en jour. Jusqu'au mois de décembre, la Banque de France avait fourni au Trésor les trois quarts de ses ressources extraordinaires ; aujourd'hui, c'est juste l'inverse. La limite d'émission de trois milliards et demi pour les Bons est dépassée, et il a fallu la porter d'urgence à quatre milliards et demi. D'autre part, il y a déjà plus d'un milliard de souscrit en obligations. Ce milliard n'est pas tout en argent liquide, évidemment. Une part est constituée par des titres de l'emprunt à 3 ½ %, une autre par des bons du Trésor. C'était prévu et voulu. C'était en effet un des buts de l'opération que de liquider l'emprunt 3 ½ : c'est une affaire presque réglée. Le peu qui reste en l'air se trouve dans les régions envahies et obtiendra un délai supplémentaire pour jouir du même avantage. Mais en dehors des 375 millions en 3 ½ et des 153 millions en Bons qui ont été convertis en Obligations, il y a déjà 253 millions versés en argent comptant sans que l'émission des Bons se soit ralentie. Et c'est bien de l'argent comptant, apporté par la petite épargne, qui est une des forces profondes de la France, comme le prouve même la quantité d'or qui y figure. L'or ne vient pas des coffres-forts, il sort des bas de laine.

Tout cela n'est pas de la fantasmagorie, du décor à la manière de Law ou de M. Helfferich. C'est solide et de bon aloi, et tout le monde le sait bien. Le crédit de notre billet de banque tient à ce qu'il n'y a pas à côté de lui ou derrière lui d'autre papier-monnaie, du billet d'État, émis sans contrôle et sans limite, à la mode germanique. On ne trompe personne, en dehors de l'Allemagne, par cette figuration. Si le malheur des temps réduisait l'Etat à faire du papier-monnaie, ce qui n'est nullement à craindre pour nous, mieux vaudrait encore le faire directement, ouvertement, qu'au moyen de ces « caisses de prêts » qui ne prêtent que leur nom, et qui ne sont d'ailleurs qu'un nom, puisqu'elles n'ont pas de capital. La manière française est la bonne ; et elle n'est pas à la portée de tout le monde. « Nous ne faisons pas une œuvre de génie », a déclaré M. Ribot. Nul en effet n'accomplit des miracles, sauf les alchimistes. Mais ce que nous avons fait, ce que M. Ribot a réalisé avec une maîtrise, une sûreté de main et un succès où ne se mêle rien de louche « c'est une œuvre de sincérité, de probité et de clarté ». A cette œuvre et à celui qui en a le mérite, la Chambre, le pays et le monde entier rendent aujourd'hui un éclatant hommage.

20 mars 1915.

 

Ce qui encore plus que tout le reste soutenait le moral chez les alliés, c'était la perspective de plus en plus évidente de la prochaine entrée en guerre de l'Italie. Une grande solennité qui avait eu lieu à la Sorbonne peu de temps auparavant (12 février) avait montré la solidarité des peuples latins et avait paru être plus qu'une manifestation oratoire.

 

LE MONDE LATIN

Paris ne connaît plus — et ne veut plus connaître jusqu'à la paix — que les fêtes de l'esprit. Aucune ne pourra revêtir un caractère plus grandiose et plus élevé que celle dont la manifestation des peuples-frères de la famille latine a été hier l'occasion. Il ne s'agissait pas d'exalter une race aux dépens des autres ni de proclamer « au-dessus de tout » une forme de civilisation. Le propre de la civilisation latine est précisément de comprendre et de goûter tout ce qui est humain. Le célèbre vers de Térence — si souvent cité qu'aucun des orateurs d'hier n'a cru nécessaire de le rappeler — est au fond de toutes les civilisations issues de la grande aïeule, la féconde initiatrice, « source de toute lumière », qui sauva de la barbarie asiatique la civilisation naissante, la Grèce radieuse des guerres médiques, — à laquelle M. Paul Deschanel a rendu dès les premiers mots l'hommage liminaire de l'humanité reconnaissante. En un saisissant tableau, où la magnificence du langage n'ôte rien à la justesse du trait le président de la Chambre a présenté les divers membres de la famille latine, depuis les aînés pleins de jours et de gloire jusqu'à ces derniers nés de l'Amérique du Sud « où le sang latin, par-delà les brises marines, se mêle au sang anglo-saxon pour l'épanouissement de nouvelles beautés ». Certes, la civilisation contemporaine n'est pas faite uniquement du riche patrimoine gréco-latin ; le christianisme est venu adoucir la rigidité romaine ; il a introduit dans les conceptions un peu étroites de la Cité antique un sentiment de fraternité entre les hommes et d'égalité devant l'au-delà qui n'est aujourd'hui le monopole d'aucun peuple. Mais il reste vrai, et on peut le dire sans choquer aucune fierté nationale, que la civilisation latine a pour le moins précédé les autres dans la voie où elles ont toutes progressé d'un pas égal dans les temps modernes. Cette ancienneté d'âge et de services mérite d'être célébrée, alors surtout que certains y voyaient un signe de sénilité, et n'hésitaient pas à prédire la fin prochaine des races latines, les races d'hier, au profit d'une race élue, la race de l'avenir.

La très remarquable étude de M. Ferrero sur « la latinité » a fait justice de cette prétention. Jamais le brillant historien de la Rome antique n'a été plus heureusement inspiré que dans ces quelques pages destinées à devenir classiques. Il a dégagé en termes pittoresques la différence qui sépare le barbare du civilisé. Le civilisé, celui qui a été touché par la grâce gréco-latine héréditaire ou acquise, a le sens de la mesure, l'esprit de limitation. Il ne cherche pas à donner la sensation du sublime par le colossal, il ne s'acharne pas à rendre l'infini par l'indéfini. Le civilisé construit le Parthénon, le temple de la Concorde, de Girgenti ; le titan entasse Pélion sur Ossa, il construit des tours de Babel, des temples de Karnak, mais tout cela donne l'impression d'une force orgueilleuse qui n'aboutit qu'à manifester son impuissance artistique. Et le fait est tellement vrai que les civilisations en décadence retournent instinctivement à la manie du colossal. Les derniers empereurs romains construisent les Thermes de Caracalla ou de Dioclétien, la basilique de Constantin, qui sont des mondes, parce qu'ils seraient incapables, avec leurs milliers de bras, de bâtir seulement une minuscule merveille comme le temple de la Victoire sur l'Acropole, Et il en va de même en littérature. L'Illiade et l'Odyssée tiennent peu de place matérielle à côté du Ramayana, mais ce n'est pas la place matérielle qui compte, La barbarie, qu'elle soit asiatique comme autrefois, ou germanique comme aujourd'hui, « c'est la masse, la lourdeur, l'énormité, la répétition, la prolixité ; la Grèce, c'est la proportion, l'harmonie, la légèreté, la clarté, la concision. »

La manie du colossal signe des temps et des empires barbares, prépare la chute des dominations qui ont perdu le sens des réalités. En une analyse poignante, qui met à nu devant l'historien les mobiles qui échappent au passant, M. Ferrero explique l'énigme de l'agression allemande. Il montre la stupéfaction de la postérité devant ce phénomène déconcertant d'un peuple puissant, prospère, en pleine expansion, garanti par sa force incontestée contre toute menace de guerre, et qui, à mesure que grandit sa fortune, se révèle de plus en plus inquiet, de plus en plus soupçonneux, pour finir, en un jour de folie, par provoquer une collision sans exemple, véritable défi au monde civilisé. Ce qui se passe sous nos yeux s'est passé de même à l'époque de Babylone et de Ninive : la passion du colossal, jamais assouvie, conduit à la folie des grandeurs, châtiment providentiel de l'orgueil débridé. « Toutes les civilisations qui ont voulu être colossales, après avoir vécu dans une inquiétude perpétuelle, se sont écroulées dans des catastrophes soudaines et étranges. Et c'est pourquoi, conclut l'historien, nous pouvons nous demander si la destinée ne veut pas nous faire assister une fois encore, à une de ces tragédies. »

14 février 1915.

 

 

 



[1] Le général de Bissing n'a rien produit ni rien répondu, — et pour cause.