LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE VI. — LE RETOUR À PARIS.

 

 

L'Alsace-Lorraine. — La session des chambres en décembre. — La campagne contre l'alcool. — Les allocations. — Enquêtes sur les atrocités allemandes

 

LES socialistes allemands continuaient à décevoir les espérances qu'avaient pu fonder sur leur esprit de paix et de justice les socialistes des pays alliés. Heureusement ceux-ci mesurent un peu mieux chaque jour le fossé qui les sépare de leurs coreligionnaires d'outre-Rhin.

 

SOCIALISTES D'OUTRE-RHIN

On s'est étonné du manque d'esprit critique des intellectuels allemands. On a été surpris de voir des savants, dont quelques-uns ne sont pas sans valeur dans leur spécialité, accepter sans examen ni preuves à l'appui les assertions les plus fantastiques de leur gouvernement. La vérité, et tout le monde s'en rend compte aujourd'hui, c'est que les intellectuels allemands sont Allemands avant d'être intellectuels, et admettent que leur liberté de jugement est suspendue de droit dès que la raison d'Etat intervient. D'ailleurs les Universités allemandes sont des foyers de pangermanisme et s'en font gloire ; l'attitude de leurs grands hommes est donc logique, et tous ceux qui connaissent ce milieu ne se berçaient sur ce point d'aucune illusion. Au contraire, on trouvait encore en France bien des naïfs, et des gens haut placés, pour croire à l'indépendance d'esprit des socialistes d'outre-Rhin. Ceux qui se refusaient de croire à la guerre, et qui même garantissaient naguère qu'elle n'aurait pas lieu, prenaient des airs supérieurs pour parler de « l'admirable socialdémocratie » et de l'obstacle qu'elle mettrait à toute agression impériale. L'obstacle, nous l'avons vu : les socialistes allemands ont voté comme de simples hobereaux dans la séance du 4 août, et il ne s'en est trouvé qu'un seul, désavoué aussitôt par les siens, pour refuser au chancelier un nouveau vote de confiance, les yeux fermés, après la publication des documents diplomatiques établissant cruellement la préméditation austro-hongroise.

Nous avons aujourd'hui, sur cette question, une nouvelle communication du plus haut intérêt. L'Humanité publie un rapport des socialistes belges, relatant les visites que leur ont rendues depuis la guerre, certains camarades allemands. Les déclarations les plus caractéristiques leur ont été faites par le député Wendel, la colonne de l'antimilitarisme au Vorwaerts, célèbre pour avoir un jour crié : Vive la France ! en plein Reichstag. Le citoyen Wendel pourrait donc passer à première vue pour un homme indépendant. Voyons maintenant en quoi consiste son indépendance, d'après le récit même de ceux qui l'ont reçu à la Maison du Peuple, à Bruxelles. Aux reproches adressés par les socialistes belges, Wendel répondit, comme s'il eût été soufflé par le chancelier, « que les socialistes belges étaient mal venus de se plaindre de l'attitude des sociaux-démocrates d'Allemagne, attendu qu'il était patent qu'il existait un accord entre la France et la Belgique pour permettre à la première de passer par ce dernier pays pour attaquer l'Allemagne, accord qui avait reçu un commencement d'exécution au moment de la déclaration de guerre par la présence de troupes françaises en Belgique. Après que les camarades belges eurent protesté avec énergie contre cette légende infirmée par les faits, et qu'ils ont retrouvée depuis, à maintes reprises, dans la bouche d'autres socialistes allemands, Hermann Wendel resta incrédule et répondit qu'au cours d'une réunion secrète que le groupe socialiste au Reichstag eut avec un membre du gouvernement avant la séance du 4 août, il fut produit des documents qui rendaient le refus du vote des crédits pour la guerre impossible au groupe socialiste ».

Nous avons tenu à reproduire le passage. Il pourrait du reste se passer de commentaire. Ainsi les socialistes allemands en sont encore à croire et à répéter que c'est le lapin qui a commencé. Alors que tous les documents des chancelleries contiennent l'engagement de la France de ne pas violer la neutralité belge, alors que le chancelier lui-même a reconnu que cette violation par l'Allemagne était incontestée, mais justifiée par des raisons stratégiques, — « on fait comme on peut » — alors que les socialistes belges attestent à leurs camarades allemands que la France avait tenu sa promesse, l'affirmation mensongère de leur gouvernement impérial passe, avant tout, l'emporte sur tout, pour les terribles sociaux-démocrates. En quoi diffèrent-ils alors de ces hobereaux poméraniens dont ils sont soi-disant les antipodes ? Faut-il faire remarquer la communication de documents faite en réunion secrète, et ayant entraîné le vote unanime des crédits ? Belle garantie ! Le fait est au surplus démenti par Liebknecht : lequel des deux est mal informé ou de mauvaise foi ? Peu nous importe, à vrai dire ; mais ce qui importe, et ce qui ressort de la publication commencée par l'Humanité, c'est que les socialistes allemands ont une manière de comprendre le socialisme qui ne répond en rien aux sacrifices de leurs camarades des autres pays. Ecoutons en effet le même Wendel parler de la violation de la neutralité belge : « En temps de guerre il ne peut être question de sentimentalité. » C'est toujours du Bethmann-Hollweg. Ni les signatures ne comptent, ni la morale, quand l'intérêt de la race élue est en jeu. Nous ignorons si les socialistes belges et français se piqueront de redevenir internationalistes après la guerre, mais on voit en tout cas quelle réciprocité ils doivent s'attendre à rencontrer outre-Rhin, dès qu'il s'agira d'autre chose que de phrases creuses ou de chiffons de papier.

17 décembre 1914.

 

Il est un point particulièrement sur lequel les socialistes allemands ne voulaient rien entendre. C'est la question du droit des Alsaciens-Lorrains d'être maîtres de leurs destinées. Pour eux elle n'existe pas, tandis qu'en France l'opinion était de plus en plus unanime sur la nécessité de réparer avant tout la violence infligée en 1871 à toute une population protestataire. Un grand nombre de publications faisaient du reste connaître l'Alsace et tout ce qui s'y rapporte au grand public français et étranger.

 

L'ALSACE D'HIER ET DE DEMAIN

Il n'est pas étonnant que toutes les pensées se portent vers les provinces qu'on appelait hier encore les provinces perdues. La Revue des Deux-Mondes publie sur « l'Alsace française » un article des plus substantiels de M. Edouard Schuré, et le dernier numéro du Correspondant en publiait un autre, « France et Alsace », de M. Paul-Albert Helmer, l'éloquent avocat de Colmar, dont la conférence a si brillamment inauguré la série du Journal des Débats à Bordeaux. Nous ne tomberons pas dans le travers de discuter dès maintenant les détails d'organisation de l'Alsace de demain. Mais il est bon de se rendre compte d'avance de l'état d'esprit de nos compatriotes séparés de la mère-patrie depuis quarante-quatre ans.

Une idée commence à être comprise, qui avait besoin de l'être, et qui ne pouvait l'être que si elle nous était exposée par les intéressés eux-mêmes. L'Alsace, au moment où elle nous fut arrachée de force, jouait entre la France et l'Allemagne le rôle d'un trait d'union intellectuel. L'Université de Strasbourg, — ou plutôt les Facultés qui étaient alors la monnaie de nos actuelles Universités — rapprochait les idées et les méthodes des deux pays, et les faisait connaître à l'élite cultivée des deux rives du Rhin. Gœthe a été étudiant à Strasbourg, dans le Strasbourg français. Les Allemands, ceux du Sud tout au moins, appréciaient ce creuset où les produits des deux cultures subissaient l'épreuve du feu. « Depuis que vous ne résumez plus mes livres, disait un métaphysicien wurtembergeois à un critique alsacien, je ne sais plus exactement ce que je pense. » La France n'avait nullement cherché à couper les ponts du Rhin, elle sentait parfaitement le service que lui rendait cette province bilingue, qui interprétait et s'appropriait « à la française » ce que la science germanique pouvait avoir d'utilisable. « Laissez-les parler allemand, disait Napoléon, ils sabrent en français. » Ils ne servaient pas qu'à sabrer. Il suffisait donc, et la France s'acquittait de ce devoir, de donner à toutes les classes de la population le moyen d'apprendre la langue nationale, sans contrainte, — la contrainte étant d'ailleurs inutile[1].

Depuis l'annexion, l'Allemagne a procédé tout autrement. Ne pouvant gagner les cœurs, elle a tâché d'asservir les esprits. Elle a échoué et c'est là que la jeune génération alsacienne a déjoué tous les calculs et démenti tous les pronostics. L'empire comptait sur sa Kultur, la Kultur a fait faillite là-bas. L'Allemand s'est laissé éblouir par le Prussien. C'est justement parce qu'il n'est pas Allemand que l'Alsacien n'a pas partagé ce sentiment. Il n'a pas été saisi d'admiration ni de respect en face des castes dirigeantes : officiers, professeurs, fonctionnaires. « L'Alsacien indépendant et frondeur, habitué à juger les hommes selon leur valeur intrinsèque, et non selon leur étiquette administrative, trouva les officiers allemands aussi peu cultivés qu'arrogants et lourds. Les professeurs d'Université lui semblèrent érudits, mais pédants, dépourvus d'intuition et de largeur. Quant aux fonctionnaires, il les jugea prétentieux et vides. Il était habitué, dit M. Schuré, à d'autres grâces et à des supériorités plus aimables. » La culture allemande lui parut ce qu'elle est, en effet, très souvent « un mélange de bas servilisme et de morgue insolente ». De là l'impossibilité d'un contact qui ne fût pas un froissement.

Mais d'où vient au fond cette antipathie foncière que les Alsaciens éprouvèrent invinciblement dès le premier jour, sans en pénétrer d'abord les causes ? La vieille génération, celle qui était restée atterrée et comme inanimée sous le coup de la défaite, ne creusa pas le problème. Mais depuis un quart de siècle, depuis que la politique de protestation pure et simple parut ne plus répondre aux nécessités de l'heure, la nouvelle génération prit conscience de ce qui la séparait du vainqueur. C'était la culture française. Elle réclama « l'autonomie », mais sous ce nom il fallait comprendre l'autonomie morale et intellectuelle à l'abri de l'autonomie politique. « La question politique, écrivait M. Schuré au début de cette année, n'est que la surface des choses, mais la question de notre autonomie intellectuelle est une question de vie ou de mort. Elle touche à l'intégrité de notre âme et de notre intelligence. Il s'agit pour nous d'être ou de n'être pas. » C'est pourquoi les Allemands se heurtèrent à une forme de résistance qui déconcerta leur prétention à l'infaillibilité. Ils n'avaient pas prévu que la génération née après l'annexion serait aussi irréductible que la précédente, et en outre mieux armée pour la lutte, plus consciente de l'effort à faire et du terrain où il devait être fait. « Même les ralliés, constate M. Helmer, ont conservé la culture française. » Aussi les Allemands ne se font qu'à moitié illusion sur la sincérité de beaucoup de ralliements.

On nous permettra un souvenir personnel. Un jeune Strasbourgeois nous exposait la thèse des ralliés, leur lassitude de ne voir rien venir, leur découragement en présence de nos divisions intérieures et il ne dissimulait pas que cette thèse était un peu la sienne. « Très bien, lui dis-je. Mais enfin si un jour les clairons français apparaissaient sur le Broglie ? — Oh, alors !... »

Nous ne causâmes point plus avant ce jour-là.

2 décembre 1914.

 

UNE MESURE RÉVÉLATRICE

Les Allemands s'étaient plu à répandre l'idée que les succès des socialistes en Alsace étaient forcément des échecs pour l'idée française, et c'est pourquoi la pression gouvernementale s'était exercée maintes fois en faveur de leurs candidats. Mais depuis la guerre, il a fallu déchanter. A Mulhouse, le député socialiste, M. Jean Martin, a été emprisonné. Aujourd'hui, c'est le député socialiste de Colmar, M. Peirotes, qui est interné en Allemagne. Nous avons ainsi l'aveu qu'en Alsace tous les cœurs battent à l'unisson dès qu'il s'agit du retour à la mère-patrie. Nous n'en avons jamais douté. Les Alsaciens, comme les Français des autres provinces, peuvent être divisés en matière politique, religieuse ou sociale, mais ils se retrouvent toujours unis sur le terrain national. Les Allemands, en dépit de leur confiance en soi, ne pouvaient guère se faire d'illusion sur ce point, mais ils jugeaient évidemment habile de paraître convaincus des progrès de la germanisation dans les masses ouvrières. Sous la pression des circonstances, ils sont obligés de reconnaître maintenant qu'ils se sont trompés ou qu'ils ont cherché à tromper la galerie. C'est une constatation que nous faisons sans surprise, mais qu'il n'est pas mauvais tout de même de souligner.

5 mai 1915.

 

Malheureusement dans la pratique quotidienne, étant donnée la situation officiellement fausse des Alsaciens-Lorrains, il était difficile en France de les traiter toujours comme ils auraient dû l'être. Des erreurs furent d'abord commises, dont il fallait avant tout éviter le retour.

 

LES ALSACIENS-LORRAINS EN FRANCE

Rien n'est plus douloureux assurément pour un Alsacien-Lorrain que d'être considéré et traité en France comme un Allemand. Il semble véritablement que la question ne devrait pas se poser. Les provinces perdues vont rentrer dans la famille française ; leur libération est pour nous le principal enjeu de l'effort sans précédent qui nous est imposé ; c'est en pensant à cette suprême revanche du droit que toute notre jeunesse affronte avec un joyeux entrain une épreuve d'où elle sortira décimée. Et, pendant ce temps, on continue trop souvent à faire subir à nos malheureux compatriotes, arrachés de nos bras par la force il y a quarante-quatre ans, et non par leur faute assurément, l'ignominie de l'étiquette allemande. Rien n'est plus contraire au sentiment public, à la justice et à l'intérêt national, de quelque côté qu'on envisage la question.

Il y a deux cas en présence. D'abord les prisonniers de guerre alsaciens doivent — et on l'a promis dès le début, — ne pas être confondus avec les prisonniers allemands. La promesse n'a pas toujours été tenue, et nous ne contestons pas qu'il y eut parfois une certaine difficulté à discerner un Alsacien authentique d'un Allemand né en Alsace. Mais c'est l'affaire d'un peu de doigté ; nous ne manquons pas en France de juges experts en la matière, et il suffit de laisser ces experts faire un tour dans les cantonnements de prisonniers pour éviter les erreurs. D'ailleurs, une erreur ne serait pas mortelle puisqu'il ne s'agit pas de remettre en liberté, pour le moment, même les prisonniers reconnus Alsaciens. Ce premier problème est donc simple, facile à résoudre, et il semble qu'il soit en voie de bonne solution.

Le second est plus complexe. Il s'agit des Alsaciens-Lorrains domiciliés ou séjournant en France à l'ouverture de la guerre, ou de ceux qui ont pu s'y réfugier. On les envoie en principe dans les camps de concentration avec les Austro-Allemands, sauf le cas où ils acceptent de contracter un engagement dans l'armée française. C'est les traiter plus mal que les neutres, auxquels des permis de séjour sont libéralement accordés, sans condition de ce genre. Est-il admissible que nos frères d'hier et nos concitoyens de demain soient traités plus sévèrement que des neutres, ou même que des sujets ottomans de nationalité non turque ? Quiconque a accepté de servir dans l'armée allemande est suspect, aurait dit un préfet. Ce préfet n'est pas un lettré. Il n'a pas lu : Au service de l'Allemagne, de M. Maurice Barrès. Ce préfet n'est pas non plus un patriote, car il aurait senti spontanément ce que M. Barrès a si bien approfondi. Un Alsacien ne pouvait rester en Alsace sans subir le service militaire allemand, et si tous avaient émigré pour éviter cette odieuse nécessité, l'Alsace serait devenue purement prussienne parce que les immigrés y seraient demeurés seuls. C'est ce que l'Allemagne désirait ; mais est-ce à nous de regretter qu'elle n'ait pas réussi ?

Sans doute il y a une grave difficulté, la même d'ailleurs que pour les prisonniers. Il y a des Alsaciens mauvais teint, des Alsaciens fils d'Allemands, ou même des ralliés sujets à caution. Qu'on y regarde de près, rien de plus naturel, mais avec des dispositions sympathiques et non dans un esprit d'hostilité bureaucratique. Exiger un engagement, on n'en a pas le droit, d'autant plus que l'Alsacien, porté d'office déserteur en Allemagne, court un risque très précis et très spécial au cas où il tomberait entre les mains de l'ennemi. En outre, la garantie est illusoire. Une foule d'Austro-Allemands ont contracté l'engagement qu'on demande aux Alsaciens, simplement pour sauveur leurs maisons de commerce — ou voir ce qui se passe dans notre armée — sans risque aucun, car ils sont versés dans la Légion, exempts de servir en Europe, et nullement dirigés sur l'Afrique. Ils encombrent les dépôts sans aucun profit, au contraire.

De quelque côté qu'on se retourne, il apparaît donc que la seule solution est de séparer les prisonniers de guerre alsaciens des autres et de traiter les résidents alsaciens au moins comme les neutres les plus favorisés. C'est là un minimum provisoire, dont nos compatriotes alsaciens comprennent les restrictions parce qu'ils sont trop bons Français pour ne pas faire passer avant tout l'intérêt national ; mais tout ce qui va au-delà est inique pour eux et indigne de nous.

20 décembre 1914.

 

LES ALSACIENS-LORRAINS EN FRANCE

La situation douloureuse et imméritée que la précipitation du premier moment avait infligée à beaucoup d'Alsaciens-Lorrains, confondus dans les camps de concentration avec les Austro-Allemands, traités comme eux et méconnus parfois par les autorités comme par les populations, va être enfin réglée conformément à la justice et à la raison. Une double commission a procédé à des inspections et à des enquêtes sur place et le travail de sélection qui s'imposait dans l'intérêt des annexés comme dans l'intérêt de la France est à peu près terminé. Tout d'abord on a séparé les Alsaciens-Lorrains des Austro-Allemands, première mesure à prendre, qu'on aurait peut-être pu prendre plus vite, mais qui demandait évidemment un certain soin. Cette distinction a eu pour premier effet bienfaisant de faire comprendre au public qu'il ne suffit pas de parler allemand pour être Allemand, et que nos compatriotes des pays annexés ne doivent pas être jugés sur leur langage. Du reste, des cours de français ont été organisés aussitôt pour permettre aux Alsaciens-Lorrains de combler cette lacune de leur éducation, dont on ne saurait les rendre responsables, car si la génération actuelle en Alsace-Lorraine n'a pu apprendre le français, ce n'est pas faute de l'avoir désiré et réclamé.

En second lieu, les Alsaciens-Lorrains authentiques, contre lesquels aucune défiance n'était justifiée, ont été autorisés à quitter à leur convenance les camps de concentration. Mais il ne faut pas non plus les jeter sur le pavé. Des Comités locaux tâchant de leur procurer de l'ouvrage ; à ceux qui n'en trouveront pas, on donnera la même allocation qu'aux réfugiés français des départements envahis. Ils seront donc traités en citoyens français. Ils comprendront ainsi que les mesures dont ils ont souffert au début étaient dictées par des considérations nationales impérieuses. Ceux qu'on a ramenés d'Alsace ont été ainsi soustraits à l'enrôlement dans l'armée allemande et garantis contre les représailles de l'ennemi. Après ces explications et rectifications nécessaires, « aucune mauvaise humeur, aucune rancune n'est restée », constate M. Helmer, l'avocat de Colmar bien connu, qui, avec l'abbé Wetterlé et quelques autres patriotes alsaciens, a prêté son concours à cette œuvre. Certes, le retour au pays natal ne s'opère pas pour nos malheureux frères de provinces annexées, sans crise ni souffrances, mais au moins sont-ils sûrs que nous les accueillons les mains tendues et les bras ouverts. C'est déjà trop que certaines gaucheries administratives leur aient donné parfois la tentation d'en douter.

19 janvier 1915.

 

De ces gaucheries administratives, voici un cas vraiment peu excusable et qui fut sévèrement jugé.

 

PLAINTE LÉGITIME

M. Paul Helmer proteste avec raison, au nom des Alsaciens, contre des paroles très malheureuses prononcées par un substitut devant une des chambres correctionnelles de la Seine. Nous nous excusons de les reproduire, mais nous sommes forcés de mettre les pièces sous les yeux du lecteur : « ... On vous a dit que les Alsaciens avaient reçu, de récents décrets, les mêmes droits que les Français. S'il est exact qu'on leur a donné les mêmes privilèges et les mêmes faveurs il y a deux choses qu'on ne pouvait leur procurer : la qualité de Français qu'ils ne pouvaient obtenir qu'en la sollicitant alors qu'ils étaient à même de le faire, et surtout le sentiment français, dont on ne saurait se prévaloir quand on a fait tout son service militaire dans l'armée allemande... » On n'est pas forcé d'être un lettré pour devenir substitut, et nous ne reprochons pas à l'auteur de ces déclarations de n'avoir pas lu Au service de l'Allemagne, où il aurait vu que le devoir et le sentiment des Alsaciens n'étaient pas, depuis le traité de Francfort, si faciles à concilier que se l'imaginent les esprits simplistes. Mais, sans être un lettré, on peut avoir un certain sens des réalités. Comment peut-on reprocher à nos frères d'Alsace, livrés par nous pour le salut commun, soumis à un joug dont il ne dépendait pas d'eux de se débarrasser, d'avoir dû se plier aux exigences impitoyables du vainqueur ? Ils pouvaient opter pour la France et s'expatrier, dira-t-on. C'est facile à dire et à conseiller du haut du siège du ministère public. Beaucoup de bons Français ont dû rester au pays annexé, parce « qu'on n'emporte pas la patrie — la petite pas plus que la grande — à la semelle de ses souliers ». Et ils ont bien fait. Il eût été déplorable que toute la population alsacienne, sacrifiant ses intérêts, ses souvenirs de famille, son passé national, eût abandonnera place à l'envahisseur, à l'ennemi. C'est alors que l'Alsace-Lorraine serait devenue allemande, non plus sur la carte, mais en réalité. Il faut saluer bien bas les vieux Français qui sont restés là-bas, sous la botte de l'ennemi, qui ont dû subir toutes ses exigences — dont la plus dure a été certes d'endosser un uniforme exécré — et qui ont conservé ainsi à la France le seul patrimoine alsacien qu'il leur fût permis de défendre, le cœur de la population. II est douloureux de penser que ces vérités élémentaires ne sont pas familières à tous les Français, et plus douloureux encore de constater qu'elles peuvent être officiellement inconnues ou incomprises d'un magistrat, qui ne saurait réclamer l'indulgence due à l'ignorance du premier venu.

20 octobre 1915.

 

Cependant la session des Chambres qui ne pouvait être reculée au-delà de la fin de l'année s'était ouverte le 22 décembre. Elle ne dura d'ailleurs que deux jours. Elle débuta par une déclaration ministérielle à l'occasion de laquelle s'affirma de nouveau l'unanimité de l'Union Sacrée.

 

LA DÉCLARATION DU GOUVERNEMENT

L'heure n'est pas aux discours. La Déclaration que le gouvernement vient de lire aux Chambres est brève. En outre, elle est ferme, et cette seconde qualité n'est pas moins de saison que la première. L'union nationale ne repose pas sur une équivoque, mais sur la volonté énergique de tout sacrifier à la victoire. C'est pourquoi les différents partis n'ont eu rien à renier de leurs programmes pour se trouver d'accord, car leur accord porte sur la seule question qui compte actuellement. Tous les Français sont résolus, d'un même cœur et d'un même élan, à libérer leur pays et l'Europe tout entière d'une paix armée qui n'était qu'un « système de provocations et de menaces méthodiques » et d'une guerre sauvage qui n'est qu'un « système de meurtres et de pillages collectifs ». Sur ce point, il y a unanimité en France, on pourrait presque dire dans le monde, car l'opinion universelle n'a pu être captée par le réseau savant du mensonge allemand. Nul n'ignore aujourd'hui à qui incombe la responsabilité de la rupture qui a mis l'Europe en feu. La diplomatie et la presse allemandes n'ont pu arriver à obscurcir les faits et les dates. Alors que les nations en présence, et spécialement la France et la Russie, avaient consenti, sur la suggestion de l'Angleterre, à suspendre leurs préparatifs et instituer une négociation à Londres, le 31 juillet, c'est l'Allemagne, et l'Allemagne seule, qui a brusqué le dénouement, en déclarant la guerre à la Russie. Tous les intellectuels du monde germanique, toutes les Universités austro-allemandes, ne pourront contester ce fait, textes en main, et leurs manifestes les plus audacieux se sont bien gardés d'esquisser un commencement d'argumentation.

Mais tout cela c'est déjà l'histoire d'hier. Le gouvernement a eu grandement raison de préciser une fois de plus le point de départ avant de s'expliquer sur le point d'arrivée, qui est l'histoire de demain. Il ne nous appartient pas, sans doute, de disposer des événements ; nous n'avons pas la prétention de représenter la volonté divine ni d'être un peuple prédestiné. Mais il nous est permis sans forfanterie ni mégalomanie morbide d'attester hautement notre décision de ne pas poser les armes avant que le cauchemar qui pèse sur l'humanité depuis près d'un demi-siècle soit définitivement conjuré. Nous irons « jusqu'au bout », répète la Déclaration ; nous resterons étroitement et immuablement fidèles à notre engagement de ne pas signer la paix sans nos alliés. Ils sont sûrs de nous comme nous sommes sûrs d'eux, car nos signatures ne sont pas de celles qu'on renie et les accords qui en sont revêtus ne deviendront pas des « chiffons de papier ». Le sang précieux et héroïque de nos jeunes générations ne sera pas versé en vain ; ceux qui sont dans la tranchée comme ceux qui sont au foyer entendent éviter le retour de pareilles épreuves. Si nos qualités traditionnelles et incontestées de bravoure et d'offensive apparaissent aujourd'hui doublées des qualités d'endurance et de patience qui paraissaient nous être moins naturelles, c'est que la gravité même de l'enjeu a remué la race jusqu'aux profondeurs insoupçonnées où se concentrent les suprêmes énergies. Ni une paix boiteuse, qui ne serait qu'une trêve ni une victoire incomplète, qui ne nous donnerait qu'un sursis, ne nous suffiront. Le droit ne se morcelle pas. Nous combattons pour le droit, pour le droit des faibles à l'existence, pour le droit des peuples à vivre leur vie nationale, pour le droit des annexés malgré eux à rejoindre leurs mères patries.

En attendant que sonne l'heure des grandes réparations, il est une question d'ordre pratique qui préoccupe à juste titre ceux de nos compatriotes qu'a touchés l'invasion des Barbares. Nul ne doute que le pays tout entier ne se sente solidaire de leurs deuils et de leurs ruines ! mais sous quelle forme se traduira cette solidarité nationale ? Un secours aurait un caractère précaire et peut-être insuffisamment fraternel. La Déclaration reconnaît que les victimes des atrocités allemandes ont un droit, un droit à la réparation, et un premier crédit de 300 millions sanctionne la reconnaissance de ce droit. Le reste ne peut venir qu'en temps et lieu. La France se proclame tenue d'indemniser les départements envahis, au moyen de la contribution de guerre due par les auteurs de toutes les ruines, et en attendant par une contribution de la nation tout entière. Il n'y a à cet engagement positif d'autre limite que les possibilités financières, limite qu'il est impossible assurément de tracer dès maintenant. C'est le rôle d'une loi, qui ne pourra venir en discussion utile qu'après la bataille gagnée, et qui fixera également les conditions requises pour écarter toute chance d'erreur et tout soupçon d'arbitraire. Pour l'instant, il suffit de poser le principe, et il ne pouvait l'être avec plus de franchise et d'équité.

Le Parlement s'associera par ses votes aux déclarations du gouvernement. Aucun débat ne saurait être utilement soulevé sur aucun des projets qui lui sont soumis. Ils ne touchent que des problèmes d'intérêt national. Il n'y a même pas besoin pour être unanimes en pareil matière de faire aucune preuve d'abnégation. La Déclaration parle avec respect de la « liberté volontairement enchaînée de nos opinions » jusqu'à la fin de la crise. Rien de plus nécessaire, en effet ; mais l'ordre du jour de cette session extraordinaire « n'enchaîne » même personne, car il n'y a ici qu'une seule opinion.

23 décembre 1914.

 

Les discours émouvants des deux Présidents eurent le même succès que la déclaration et les Chambres votèrent à l'unanimité le projet de douzièmes provisoires pour les six premiers mois de l'exercice 1915. Le montant s'en élevait à près de neuf milliards et encore fallait-il s'attendre à bien des crédits supplémentaires.

Le parti socialiste qui s'était joint étroitement à tous les autres publia un manifeste faisant un heureux contraste avec ceux des socialistes allemands.

 

LE MANIFESTE SOCIALISTE

La déclaration que vient de publier le parti socialiste français est une nouvelle preuve de l'unanimité faite dans le pays par la guerre actuelle. Nos socialistes, sans renoncer évidemment à l'ensemble de leurs doctrines, sans rien abdiquer de leurs espérances, marchent la main dans la main avec leurs compatriotes, convaincus comme nous tous que notre cause est celle de la justice et du droit, et que le triomphe d'un militarisme barbare serait la négation de tout progrès social. Même ceux qui rêvent encore d'une Internationale fraternelle sont bien forcés de reconnaître qu'elle ne pourrait jamais être qu'une fédération volontaire de peuples libres. Les socialistes français se plaisent encore à espérer que les socialistes allemands finiront par entendre la vérité et qu'ils aboutiront à une république allemande. Rien ne nous autorise à partager cette illusion, et l'exclusion prononcée par la social-démocratie contre le camarade Weill, député de Metz, engagé dans l'armée française, montre que les socialistes allemands ont exactement la même conception des droits des peuples que leur gouvernement. Ils sont même en régression sur Bebel et Liebknecht, — qui n'ont pour disciple présentement que le fils de ce dernier, mobilisé, du reste, à l'improviste depuis qu'il s'est écarté du troupeau.

Quoi qu'il en soit de l'avenir du socialisme international et des prévisions que peuvent émettre à ce sujet les socialistes français, nous sommes heureux, mais non surpris de constater qu'ils comprennent et pratiquent « le devoir présent » à la manière de tout le monde. Nous nous associons comme eux de grand cœur à « l'accord délibéré de tous les Français ». Et même il nous sera permis de relever, et de tenir pour un gage de bonne volonté, une décision récente du parti radical et radical-socialiste de la rue de Valois. Le Comité exécutif a supprimé la fonction de président, fonction exercée actuellement par M. Caillaux. On ne peut que se féliciter de voir ainsi disparaître ou du moins s'effacer momentanément dans une pensée commune d'union nationale tout ce qui rappelle ou pourrait raviver nos misérables discordes d'hier. Il restera, après la paix, à conserver un peu de cet esprit de tolérance et de justice réciproque que la leçon de la guerre nous a spontanément enseigné.

26 décembre 1914.

 

En somme, l'année 1914 laissait en France l'impression que, le premier moment de surprise une fois passé, le gros danger était conjuré. On savait que la guerre était loin d'être terminée, et qu'une machine militaire comme celle de l'Allemagne, constamment mise au point et tenue sous pression depuis un demi-siècle, ne pouvait être paralysée en un jour, mais le succès final, étant donné le gros effort anglais, ne pouvait paraître désormais douteux. Les Allemands eux-mêmes en dépit du terrain occupé, de la « carte de guerre », comme aimait à dire le chancelier, se rendaient bien compte que leurs ambitions du début n'étaient plus réalisables. Dès ce moment ils amorcent cette campagne compliquée d'intrigues en apparence contradictoires dont le but, par des moyens divers, est toujours de fatiguer le moral de leurs adversaires.

 

LES DERNIÈRES CARTOUCHES

L'espionnage allemand n'est pas seulement une vaste agence de renseignements, c'est aussi un puissant organe de démoralisation. En ce moment, c'est de ce côté que portent visiblement les efforts de l'ennemi chez nous. La contenance ferme, résolue et unanime de la France a déçu l'adversaire. On ne peut ni vaincre ni fatiguer un pays animé d'un tel état d'esprit. C'est pourquoi l'Allemagne cherche à l'affaiblir. Des bruits sont lancés, dont l'origine est insaisissable, mais dont le but n'a rien de mystérieux ; on parle, paraît-il, du mécontentement des femmes françaises que la prolongation de la guerre entraînera peu à peu à des démarches qui permettraient aux Allemands de rassurer les leurs ; on entend dire à mots couverts que la guerre de tranchées est une école de découragement pour nos troupes ; on glisse même sous les portes de petits papiers qui plaident la thèse de l'Allemagne, qui rejettent sur les Alliés la responsabilité des hostilités et qui invitent les mères et les épouses à manifester pour la paix. Tout cela évidemment aura le même sort que les précédentes habiletés de même source. La marque de fabrique est visible : Made in Germany. Tantôt la France est accablée de protestations d'amitié de la part des journaux à la solde de l'état-major allemand » tantôt elle est accusée de provocation pour ne pas se laisser prendre aux larmes de crocodile versées par les criminels de Louvain ou de Reims sur les ruines accumulées par eux-mêmes. Nous ne savons de quoi nous serons accusés demain, mais nous savons que les agents provocateurs en seront cette fois encore pour leurs frais. La France n'ignore pas que l'agression où elle a failli périr nous impose des sacrifices sans précédent ; les enfants même le savent, et les femmes le savent comme tout le monde ; mais nous ne voulons pas repasser par de pareilles épreuves, et le seul moyen de les épargner aux futures générations est de ne pas lâcher prise au moment même où la prise est bonne. Que l'Allemagne, ou du moins ceux qui la mènent à la ruine, essayent de fausser l'opinion chez nous comme ils ont réussi à la tromper chez eux, nous n'en sommes ni surpris ni effrayés. Ils jouent leur jeu, mais ils ne trouveront personne en France pour s'y associer.

4 janvier 1915.

 

La confiance générale s'appuyait d'ailleurs sur le sentiment que l'Italie tôt ou tard ferait cause commune avec nous. Parmi les nombreux étrangers qui s'étaient enrôlés au début de la guerre pour servir sous nos drapeaux figuraient beaucoup d'Italiens.

 

LES VOLONTAIRES ÉTRANGERS

Les milliers de volontaires étrangers qui demandent à servir sous notre drapeau contre les barbares font à la France un honneur dont elle n'a pas à s'excuser d'être fière. Ils rendent ainsi le plus bel hommage à l'hospitalité qu'ils ont trouvée à notre foyer, ils rendent hommage aussi au caractère éminemment humain de notre patriotisme. Dans la guerre actuelle, la France et ses alliés défendent la cause du droit, de la civilisation, de la paix, contre une ambition dénuée de mesure comme de scrupules. Le succès de la coalition des civilisés ouvrira pour le monde une ère de prospérité et de confiance ; celui de la coalition austro-germanique alourdirait le joug brutal et ruineux qui pèse sur le monde depuis près d'un demi-siècle. Ces étrangers de toute race, de toute nationalité, de toute langue, de toute religion, qui nous offrent le concours de leurs bras savent qu'ils s'associent à une œuvre de libération et de progrès. Nul ne songe à s'enrôler sous le drapeau prussien, qui ne représente aucun idéal et qui n'a jamais été au service d'une grande cause, ni d'une pensée généreuse.

L'heure n'est plus malheureusement où des corps francs pouvaient jouer un rôle utile. Les nécessités de la guerre moderne obligent toutes les bonnes volontés à s'astreindre à la discipline commune de l'armée régulière. La subordination étroite de tous les efforts à une direction d'ensemble, condition essentielle de la victoire dans ces chocs formidables qui mettent aux prises des millions d'hommes, ne permet plus les belles initiatives et les exploits romanesques. Ceux qui se sentent l'étoffe des héros aventureux d'autrefois seront les premiers à comprendre le devoir d'entrer dans le rang et de plier leur bravoure aux conditions du vaste anonymat d'aujourd'hui. C'est un sacrifice de plus, et non le moins méritoire, qu'ils font à l'âpre désir de donner à leur concours son maximum d'efficacité. Dans cette campagne sans précédent par l'ampleur des effectifs et l'immensité de l'enjeu, les servants de l'idéal resteront chevaleresques par les sentiments, mais l'épopée à laquelle ils vont participer ne comportera pas les brillants épisodes dus au caprice de l'inspiration, qui firent si longtemps de la guerre le noble sport par excellence. L'amateur, ici comme ailleurs, doit s'astreindre aux règles austères du professionnel.

23 août 1914.

 

Le corps italien comptait dans ses rangs plusieurs petits-fils de l'illustre Garibaldi, qui se signalèrent particulièrement. Un d'eux fut même tué, et sa mort fut l'occasion de grandes démonstrations de sympathie réciproque.

 

GARIBALDI

Porteur d'un nom glorieux, dont la popularité n'a fait que croître avec le recul apaisant des années, le jeune Bruno Garibaldi est mort glorieusement sur la terre française où il combattait avec nous, comme son père et son aïeul le firent il y a quarante-quatre ans, et contre le même ennemi. L'échange de télégrammes provoqué par ce deuil entre le Président de la République et le général Riccioti Garibaldi rappelle éloquemment la communauté de sentiments et la tradition qui associe spontanément les deux sœurs latines en face du flot de barbarie qui menace l'humanité. La foule émue qui s'est portée hier au pied de la statue monumentale de Garibaldi sur le Janicule obéissait à l'instinct puissant de solidarité qui anime les peuples libres et généreux en présence des violations du droit national. « Un de mes enfants est tombé, écrit le général Ricciotti Garibaldi, il en reste cinq, et après eux il reste encore le vieux chef de la 4e brigade, et avec lui le cœur de l'Italie. » La politique évidemment s'inspire plus souvent de l'intérêt que du cœur, mais quand les deux raisons se renforcent, comme c'est le cas aujourd'hui, le rôle de chacun est plus clair et plus aisé. C'est pourquoi le sacrifice du jeune brave, qui « a trouvé sa destinée sur la terre si bien aimée de France et sous l'uniforme glorieux et honoré de l'armée française » ne sera pas inutile. Il est mort au seuil de la revanche, dans l'aube de la victoire, et il faut cette certitude pour arracher à une âme de père, dans une telle épreuve, ce cri héroïque digne des héros de Plutarque : « Je suis bien heureux d'avoir vécu jusqu'aujourd'hui ! »

6 janvier 1915.

 

Un second fut également tué en Argonne et le malheureux père vint faire en France et en Angleterre un voyage au cours duquel il recueillit les marques d'une ardente sympathie.

 

LE VOYAGE DU GÉNÉRAL GARIBALDI

Paris a fait au général Garibaldi l'accueil chaleureux et ému qui lui est dû. L'héritage d'un nom populaire est parfois lourd à porter. Tout le monde rendra cet hommage aux descendants du grand Garibaldi qu'ils ont porté le leur avec un héroïsme sans défaillance. La cruelle épreuve qui vient de frapper à deux reprises le général Ricciotti Garibaldi ne l'a pas abattu. Les frères de ceux qui sont tombés sur le champ de bataille de l'Argonne, en pleine jeunesse, en plein rêve de gloire et de revanche, sont fermes à leur poste, au premier rang, à la tête de cette légion italienne qui est comme l'avant-garde prestigieuse de la Rome de demain. Et le père, sans s'arrêter à la douleur personnelle qui l'étreint sans l'accabler, poursuit à travers ses jours de deuil l'œuvre de libération des peuples opprimés, à laquelle de l'aïeul aux petits-fils cette famille de paladins modernes s'est vouée sans réserve depuis trois quarts de siècle.

Le général Garibaldi n'est pas venu en France et n'est pas allé en Angleterre pour se faire acclamer. Il a voulu se rendre compte, dit-il lui-même, de la situation chez les Alliés, il a voulu fortifier et préciser les raisons pour lesquelles son pays doit prendre part à la lutte et jouer le rôle qui lui appartient dans le grand drame d'où le vieux monde va sortir rajeuni et transformé. Le général Garibaldi compte rapporter à ses compatriotes, non pas de nouvelles raisons d'agir, mais de nouvelles raisons d'agir sans délai. Il est de ceux dont la voix mérite d'être entendue, parce qu'elle n'a jamais été au service d'aucune préoccupation inférieure ou égoïste. Les destinées des peuples doivent être préparées avec sang-froid et mûre réflexion, mais ces qualités n'auraient qu'une action négative et décevante si elles entravaient aux heures décisives l'élan irrésistible de l'instinct national, dont le nom de Garibaldi a toujours été le symbole.

19 février 1915.

 

Depuis le commencement de la guerre les ravages de l'alcool et ses dangers au point de vue civil et militaire avaient été maintes fois dénoncés par les voix les plus autorisées, mais les Chambres, pour des raisons qui n'échappaient à personne, suivaient sans entrain le mouvement.

 

CONTRE L'ALCOOLISME

L'état de siège a permis pour la première fois de prendre des mesures effectives contre l'alcoolisme. Grâce à la prohibition de l'absinthe[2], à la fermeture des cafés dès huit heures du soir, et même à l'interdiction de la vente de l'eau-de-vie dans certains cas, la santé physique et morale du pays s'est merveilleusement affirmée. Les chirurgiens et médecins des hôpitaux ont eu la surprise et la joie de constater que les malades et les blessés présentaient de plus en plus rarement ces symptômes d'alcoolisme qui rendaient beaucoup d'opérations délicates et les meilleurs soins inefficaces. D'autre part, l'état d'esprit des populations a mérité tous les éloges. Cette cure doit être durable. Il ne faut pas qu'après la guerre nous retombions dans le misérable état physiologique et mental que tant de cris d'alarme avaient vainement signalé. C'est pourquoi l'Académie des Sciences a repris, avec la haute autorité qui lui appartient, des vœux bien des fois exprimés déjà par l'Académie de Médecine : limitation du nombre des débits, prohibition définitive de l'absinthe et des produits similaires, suppression du privilège des bouilleurs de cru.

Tous les hommes de bonne foi sont d'accord sur le danger alcoolique, tous sont également d'accord sur l'efficacité des remèdes indiqués. Il n'existe qu'un milieu où l'on se montre hésitant quand il s'agit de faire quelque chose. Malheureusement c'est celui dont tout dépend. C'est le Palais-Bourbon. Seuls les députés sont sourds à la voix de la raison, aux démonstrations de la science, aux appels de la patrie en danger. N'a-t-on pas vu la Chambre voter, en fait de réforme antialcoolique, la suppression de la licence pour les débitants ? Ce crime contre le pays a été évité cette fois grâce au Sénat, mais comment espérer un bon mouvement de gens qui en ont si instinctivement un mauvais ? La Chambre s'étonne parfois du discrédit dont elle est atteinte. Ii n'y a qu'elle à s'en étonner. Il est assurément douloureux de constater que le public la croit incapable d'un acte de courage patriotique ; mais à qui la faute ?

11 décembre 1914.

 

Malgré l'insistance de l'opinion les mesures décisives continuent à se faire attendre et même les fabricants d'absinthe, rassurés par l'apathie des pouvoirs publics, commencent à réclamer.

 

LES DOLÉANCES DE L'ABSINTHE

Une délégation des fabricants et débitants d'absinthe a fait hier une démarche intéressante — et encore plus intéressée — auprès du groupe des députés de Paris et de la Seine. Il s'agissait d'apitoyer le cœur de nos élus sur le préjudice que va causer aux producteurs et vendeurs de notre grand poison national l'interdiction dont il est frappé. Chacun a le droit de défendre sa caisse, et nous ne reprochons pas aux marchands de vin et à leurs fournisseurs de ne penser qu'à leurs bénéfices. Mais ils ne s'étonneront pas de n'être pas suivis sur ce terrain. D'autres industries que celle de l'absinthe, et non moins dignes d'égards, ont été parfois gênées par des lois restrictives ou prohibitives. Le salut public a passé avant tout. Il est d'ailleurs permis de croire que les distillateurs et les limonadiers seront moins touchés que d'autres, et beaucoup moins à plaindre, en tous cas, qu'ils ne veulent bien le dire. A défaut d'absinthe, leurs clients prendront telle ou telle consommation, non moins profitable pour ceux qui la fabriqueront et qui la vendront, tout en étant moins funeste à ceux qui l'ingurgiteront. Chacun y trouvera donc finalement son compte, et le Syndicat de l'alimentation tout le premier. Le groupe des députés parisiens, sans le déclarer expressément parce que le parlementarisme n'est pas une école de franchise civique, paraît bien avoir été de notre avis, car il a simplement pris bonne note des doléances qui lui étaient soumises, sans s'engager à rien de plus qu'à les transmettre aux pouvoirs publics. Espérons que ceux-ci ne les prendront pas davantage au tragique.

11 janvier 1915.

 

Au fond la cause était entendue. Malgré les doléances des intéressés la suppression définitive de l'absinthe fut enfin votée par les deux Chambres et devint irrévocable le 21 février.

 

UNE VICTIME DE LA GUERRE

Le mot est joli, et il est d'ailleurs d'un de nos plus spirituels députés : « L'absinthe est une victime de la guerre » a dit M. Bérard. C'est une victime comme il y en a malheureusement peu, une victime nullement intéressante, dont le convoi ne sera accompagné d'aucun pleur. Même M. Girod, qui était chargé de l'oraison funèbre au nom de la famille, n'a pas trouvé beaucoup de bien à dire de la défunte. Il a fait comme le prédicateur à qui on demandait de rendre ce suprême hommage au cardinal Dubois : « J'accepte, à condition de n'être pas forcé de parler des Vertus du défunt. » M. Girod n'a pas beaucoup défendu l'absinthe, il a plaidé plutôt la cause des producteurs d'absinthe, ce qui est d'autant plus légitime que ces braves gens sont ses électeurs et qu'ils ont en outre le mérite d'abuser moins que beaucoup d'autres du poison qu'ils fabriquent. Le département le plus atteint n'est pas celui du Doubs, mais celui des Bouches-du-Rhône, où l'absinthe représente 60 % de l'alcool consommé.

La cause de l'absinthe est certainement perdue. Ceux mêmes que l'habitude rend tributaires de l'apéritif ne contestent pas les mauvais effets de la liqueur qui leur est chère. Ils cherchent seulement à rejeter les ravages de l'absinthisme sur la mauvaise qualité de certaines absinthes. « L'absinthe paye pour les contrefaçons dont elle est l'objet », a soutenu M. Girod. Cette argumentation nous rappelle un peu les réclames connues en faveur de telle ou telle marque qualifiée d'hygiénique, pour que les marques rivales endossent tous les méfaits qu'il serait trop difficile de nier. Le rapporteur, M. Henri Schmidt, auquel on reprochait de n'avoir pas accumulé dans son rapport assez de preuves de la nocivité de l'absinthe, a fourni toutes celles qu'on pouvait désirer. Il a notamment apporté à la tribune les chiffres d'une enquête ordonnée par M. Clemenceau en 1907, pour établir la part des diverses boissons alcooliques dans l'aliénation mentale. Sur 10.000 cas relevés dans les asiles le 1er janvier 1908, la bière en représentait 1, le vin 4, le cidre 32, les eaux-de-vie 77, les liqueurs 143, les apéritifs autres que l'absinthe 170, l'absinthe 246. Evidemment on peut toujours épiloguer sur une statistique, mais toutes les statistiques ont ceci de commun qu'elles font toutes la première place à l'absinthe, qu'il s'agisse de folie, de criminalité ou de dégénérescence de la race.

La question de l'interdiction de l'absinthe nous paraît tranchée. Est-ce le dernier mot ? Un député socialiste, M. Voilin, a déclaré au nom de son groupe que les socialistes voteraient non seulement l'interdiction de l'absinthe, mais toutes les autres mesures complémentaires qui pourraient être proposées contre le fléau de l'alcoolisme en général, dont l'absinthisme n'est qu'une forme, à la vérité la plus redoutable. On ne saurait mieux dire, et il est certain que le problème de l'alcoolisme ne sera pas résolu par la seule interdiction de l'absinthe. Mais c'est le premier pas, et le plus décisif, vers une meilleure hygiène morale et sociale. Précisément parce que ce n'est qu'un premier pas, il importe de procéder avec méthode, A quel titre, dans quelle mesure devront être indemnisés les fabricants, producteurs de matières premières nécessaires à la fabrication, débitants et commissionnaires de toute espèce, c'est un point à ne pas traiter à la légère, car on risquerait ainsi de créer des précédents dangereux. Le gouvernement s'est engagé à déposer un projet de loi sur ce sujet pour le 1er mai. Il sera temps alors d'en discuter le détail.

Dès maintenant, M. Andrieux considère qu'il n'y a pas lieu d'abuser du principe des indemnités. On l'invoquera aussi, dit-il, si vous supprimez le privilège des bouilleurs du cru. Il est certain en effet que les intéressés ne manquent jamais de bonnes raisons pour réclamer une part de la manne budgétaire. M. Ribot a paru estimer que les fabricants, n'ayant pas été pris au dépourvu, ne sont pas si lésés qu'ils veulent bien le dire. Les employés ou agriculteurs seront peut-être, au moins momentanément, plus dans l'embarras. Tout cela est à étudier, avec le double souci d'éviter tout ce qui pourrait être une atteinte gratuite au principe de la propriété et aussi toute libéralité qui grèverait sans nécessité un budget appelé à pourvoir à tant d'autres besoins vitaux pour le pays. En attendant, dès maintenant, le Parlement s'associera à la mesure de défense nationale dont le gouvernement a pris la louable initiative. Nous lui devons pour une part notable le calme, le sang-froid, la bonne santé physique et morale dont la France donne le spectacle depuis six mois. L'ennemi comptait sur certains alliés de l'intérieur : l'alcool, sous l'uniforme vert de l'absinthe, paraissait un des plus sûrs. Continuons à le tenir en échec et même en déroute pour la plus grande déconvenue de l'état-major impérial.

13 février 1915.

 

Une question non moins grave, et qui, depuis le début, avait soulevé d'infinies difficultés, est celle des allocations attribuées aux familles des mobilisés. Les plaintes se multipliaient, à la fois contre les femmes qui recevaient des allocations sans en avoir besoin, et au sujet d'allocations refusées à d'autres qui y avaient plus réellement droit. On créa une commission supérieure chargée de régler en dernier ressort toutes ces contestations.

 

LES ALLOCATIONS

La Commission supérieure chargée de réviser en dernier ressort l'attribution des allocations aux familles des mobilisés a tenu hier sa première séance. D'excellentes choses y ont été dites et qui permettent d'espérer que d'excellente besogne y sera accomplie. Deux ordres de recours lui seront soumis. D'abord les recours formés par les intéressés eux-mêmes quand ils estiment que le refus qui leur a été opposé n'est pas justifié. En second lieu, les recours qui seront formés par les préfets et sous-préfets contre les décisions des Commissions d'appel de chaque arrondissement qui leur paraîtront mal fondées. Dans les deux cas, la Commission supérieure statuera souverainement, et elle fixera peu à peu la jurisprudence uniforme dont devront s'inspirer par la suite les Commissions locales. Au surplus, une circulaire de M. Malvy rappelle aux préfets les principes directeurs de la loi et la procédure à suivre par les réclamants. Les réclamations devront être adressées au sous-préfet, soit directement, soit par l'intermédiaire du maire. Le sous-préfet — ou le préfet dans l'arrondissement chef-lieu — transmettra la réclamation, avec son avis motivé, dans un délai qui n'est pas prévu, mais « le plus bref possible ». A ce propos, nous ne ferons pas aux préfets et aux sous-préfets l'injure de croire qu'il pourra s'en trouver parmi eux pour retarder systématiquement ou même oublier de transmettre les réclamations qui n'auraient pas leur approbation. Il serait bon cependant de donner au public la certitude que rien de tel n'est à craindre, et la circulaire ministérielle aurait gagné à être plus explicite.

La Commission supérieure, nous n'en doutons nullement, est fermement résolue à opérer en toute équité. M. Compère-Morel, qui en fait partie, écrit ce matin dans l'Humanité : « Les mobilisés peuvent combattre avec tranquillité et ne songer qu'à l'intérêt supérieur de leur pays. La Commission supérieure des allocations, gardienne vigilante et attentive de la volonté du législateur, saura faire respecter la loi du 5 août 1914 contre les politiciens de village, les satrapes d'arrondissement et les ronds-de-cuir arrogants et prétentieux dont les décisions brutales, souvent inhumaines, ont provoqué tant de protestations dans le public. »

La circulaire de M. Malvy rappelle de même aux préfets que les Commissions locales « ne doivent jamais être guidées par des considérations d'ordre politique ou confessionnel ; tous les Français ont accepté avec patriotisme les charges de la loi, tous doivent participer à ses avantages ». Ce sont là des indications qu'il devrait être superflu de formuler, surtout dans les circonstances actuelles. Mais les mauvaises mœurs politiques ne se réforment pas en un jour ; les préfets eux-mêmes ont trop souvent donné le mauvais exemple pour que leurs administrés les croient d'office sur parole quand ils prêchent la justice. C'est pourquoi il faudra à la Commission supérieure non seulement beaucoup de bonne volonté, — mais surtout beaucoup de volonté, ce qui est plus rare, — pour mener à bien sa lourde tâche.

Un point épineux, sur lequel M. Malvy a eu raison d'insister, est celui de l'abandon du travail par beaucoup d'allocataires. On l'a remarqué partout, la main-d'œuvre tend à se dérober à la ville comme à la campagne à mesure que se multiplient les allocations. Les bénéficiaires ne cherchent plus de travail ou même le refusent, tantôt par simple paresse, tantôt par crainte de perdre leur allocation s'ils paraissent gagner autrement leur vie. Rien ne serait plus inquiétant et plus démoralisant que la propagation d'un pareil état d'esprit. Nous deviendrions un peuple de mendiants, vivant misérablement de la sportule de l'État, si l'habitude de ne compter que sur les secours publics venait à se généraliser. M. Malvy a grandement raison d'attirer l'attention des préfets de ce côté. Il faut non seulement faire comprendre aux intéressés le peu de dignité d'une pareille attitude, mais aussi les rassurer contre l'éventualité qui les préoccupé. » Le fait de se procurer par le travail un supplément de ressources n'est pas, constate le ministre, une cause suffisante de suppression de l'allocation. » Une femme de mobilisé qui travaille honorablement n'est pas déchue de son droit. Ce n'est pas ce travail et la rémunération normale qui en résulte que l'article 20 de la première circulaire entend par un changement survenu dans la situation d'une famille. Sans doute des abus ne sont pas impossibles, mais ils supposent autre chose que ce genre de ressources. Ajoutons avec M. Malvy que le doute, ici comme partout, « doit profiter au pétitionnaire ».

Espérons que cette irritante question va enfin être résolue dans l'esprit d'équité, de dignité, de fraternité et d'union qui avait inspiré le législateur. Rien n'était plus pénible — tranchons le mot, plus scandaleux — que de voir des femmes ou des enfants de mobilisés faisant bravement leur devoir en face de l'ennemi, menacés de mourir de faim ou rejetés à la charité publique par suite des" vengeances politiques ou des rancunes électorales des tyranneaux de village et des embusqués de la politique.

13 janvier 1915.

 

Il fallut encore une circulaire du 10 mars pour préciser et améliorer le système d'après lequel les allocations étaient accordées.

 

ALLOCATIONS

Le Journal officiel publie ce matin une nouvelle circulaire sur le fonctionnement des Commissions cantonales et départementales chargées de statuer sur les demandes d'allocations. D'après la circulaire du 22 août, les Commissions départementales avaient la faculté, avant d'annuler une décision cantonale, d'entendre les intéressés. En fait, elles n'ont guère usé de cette faculté, et la garantie qu'on avait cru assurer ainsi aux familles des mobilisés est restée fort insuffisante. La nouvelle circulaire, datée du 5 février, donne aux familles le droit de soutenir leur réclamation sur leur propre demande, et non sur une invitation qu'il ne leur appartenait pas jusqu'ici de provoquer. Elles pourront donc se présenter d'elles-mêmes, non seulement devant la Commission départementale, mais aussi devant la Commission cantonale. Elles pourront aussi, si elles le préfèrent, se faire représenter à ce effet par des mandataires, à condition que ces mandataires ne soient pas rémunérés, restriction qui s'explique par le légitime désir d'écarter l'intervention peu désirable d'hommes d'affaires toujours prêts à pousser aux réclamations. Ce premier avantage donné aux familles est appréciable, car une lettre ne peut entrer dans tous les détails qui sont parfois nécessaires pour éclairer la Commission.

Seconde innovation : les décisions des Commissions cantonales et départementales devront être motivées. Déjà il était prescrit par la circulaire du 8 janvier que les décisions des Commissions d'appel départementales, lesquelles étaient déférées à la Commission supérieure nationale, devaient être jointes au dossier avec motifs à l'appui. C'est cette mesure qui est présentement généralisée. Désormais, donc, le dossier de chaque demande se constituera automatiquement et en pleine connaissance de cause du haut en bas. La Commission cantonale, édifiée par la comparution des demandeurs, motivera facilement sa décision. La Commission départementale, si cette décision lui est soumise, aura déjà une base d'appréciation, à laquelle se joindra une nouvelle audition des intéressés quand ceux-ci le jugeront bon. Sa décision d'appel sera donc, elle aussi, facile à motiver. Il est infiniment probable que les abus seront dès lors moins nombreux et que, par suite, les appels à la Commission supérieure deviendront plus rares. Pour ceux qui se produiront quand même, la Commission supérieure sera en état de rendre son jugement avec toutes les pièces du débat sous les yeux, et aucune famille ne pourra plus se plaindre d'avoir été éconduite a priori, pour des motifs inavouables, et sans avoir été entendue. C'est un grand point d'acquis, et c'est justement celui qu'il fallait obtenir.

11 mars 1915.

 

La même question du cumul de l'allocation avec le salaire d'un travail régulier se posait à propos des réfugiés des régions envahies. Elle finit par être réglée de même.

 

LES ALLOCATIONS ET LA MAIN-D'OEUVRE

Une circulaire de M. Malvy, au moment où fut constituée la Commission supérieure des allocations militaires, insistait sur le grave danger moral et social qui résulte du refus de travailler qu'opposent beaucoup d'allocataires aux offres de travail. Et il ne s'agit pas seulement des femmes de mobilisés. La même constatation est faite journellement en ce qui concerne les réfugiés de la Belgique et des départements envahis. Non seulement la plupart d'entre eux ne cherchent pas de travail, mais beaucoup n'osent pas en accepter de peur de perdre leur droit à l'allocation qui leur est accordée, et surtout par crainte de ne pas en obtenir facilement le rétablissement une fois qu'elle leur aurait été enlevée. Il y a là une question de la plus haute gravité. En ce qui touche les femmes de mobilisés, M. Malvy a pris le soin d'indiquer aux préfets qu'il fallait les rassurer sur ce point. « Le fait de se procurer par le travail un supplément de ressources n'est pas, a déclaré le ministre, une cause suffisante de suppression de l'allocation. » Il a précisé que le fait de travailler et de recevoir une rémunération normale pour ce travail ne constitue pas un changement survenu dans la situation d'une famille, changement qui, seul, justifie le retrait de l'allocation. Il a même ajouté que dans les cas sujets à discussion, le doute doit profiter à l'allocataire qui demande le maintien de son allocation.

Mais il ne s'agit ici que de l'allocation militaire. Or, il y aurait lieu, à en juger par les doléances qui nous parviennent sur la difficulté de recruter de la main-d'œuvre parmi les réfugiés, de songer aussi à leur cas. Beaucoup seraient disposés à travailler, mais ne veulent pas encourir, pour une occupation parfois momentanée et aléatoire, le risque d'être déchus de leur allocation. Ne pourrait-on appliquer à cette catégorie d'allocataires la même règle qu'aux femmes de mobilisés ? Si l'on ne peut aller jusque-là, il faudrait au moins qu'il fût bien entendu et spécifié que la suppression de l'allocation en cas de travail n'est qu'une suspension, et que l'allocation sera rétablie sans délai ni formalités rébarbatives, si le travail cesse. De cette façon les allocataires auraient intérêt à travailler, et ils ne pourraient en aucun cas éprouver ou simuler la crainte de lâcher la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain...

1er mars 1915.

 

LA MAIN-D'OEUVRE ET LES ALLOCATIONS

Nous avons déjà signalé l'obstacle que fait à la reprise du travail la crainte de perdre les allocations. Toute allocation est considérée par ceux qui en bénéficient comme un titre de rente dont il ne faut en aucun cas se dessaisir. « Je ne peux pas travailler car je perdrais mon allocation », est une phrase qu'entendent à chaque offre d'emploi tous ceux qui s'occupent de procurer du travail aux chômeurs ou de la main-d'œuvre aux industries qui en réclament. A la demande du ministre de l'Agriculture, le ministre de l'Intérieur vient d'adresser aux préfets une circulaire indiquant que les allocations attribuées aux femmes de mobilisés ou aux réfugiés ne pourront pas être retirées aux familles qui se procureront un supplément de ressources en travaillant aux champs. On peut espérer que le recrutement de la main-d'œuvre va se trouver ainsi grandement facilité. Il serait à souhaiter que quelque chose d'analogue pût être fait même pour les travaux moins urgents que ceux de la terre. On nous citait ces jours-ci le cas d'un père de sept enfants, renvoyé à ce titre dans ses foyers, mais qui se garde de rien faire, car il touche comme allocations de chômage pour lui et ses enfants à peu près l'équivalent de ce qu'il pourrait gagner. On comprend ce calcul, mais ce n'est pourtant pas pour lui verser une allocation de chômage, qui l'empêche de travailler, qu'on a renvoyé chez lui ce père de famille. Il y a dans les habitudes qui se prennent ainsi quelque chose de pire que le gaspillage financier. On se demande comment tant de gens habitués à vivre d'un secours assuré reviendront à la conception du travail et des risques de chômage sans allocation. Mieux vaudrait encore donner une allocation abusive à un homme qui travaille qu'à un homme qui ne fait rien. Ce serait paradoxal, mais moins dangereux à coup sûr pour l'avenir que de faire de l'allocation une obligation d'oisiveté.

10 mai 1915.

 

D'autre part le gouvernement français, fatigué de protester vainement contre les horreurs commises par l'ennemi, procède à une enquête méthodique et publique.

 

LE DOSSIER DES ATROCITÉS ALLEMANDES

La Belgique a déjà publié les premiers résultats de son enquête sur les atrocités allemandes, et cette publication n'a pas peu contribué à éclairer et à fixer la religion des neutres de bonne foi. Depuis longtemps on réclamait de toutes parts un travail analogue sur les faits de même nature qui se sont passés en France ; il ne suffit pas en effet des récits de journaux, forcément hâtifs, incomplets et dépourvus du caractère d'authenticité requis en pareil cas. La Commission nommée par le gouvernement français pour procéder à une enquête donnant toutes garanties a accompli son œuvre dans des conditions qui répondent à toutes les exigences de la critique des témoignages ; son rapport est terminé, et M. Viviani a décidé de le faire paraître incessamment au Journal officiel, pour aller plus vite. Les dépositions, qui forment le recueil des pièces justificatives, seront publiées plus tard, en annexe du volume dont le rapport actuel ne peut être que la préface et la première partie. L'enquête n'est d'ailleurs pas close, car on conçoit qu'elle n'a pu se poursuivre dans les régions encore occupées par l'ennemi, où la liste des atrocités commises sera justement la plus longue.

La procédure adoptée est évidemment la meilleure. Le Journal officiel n'est pas par lui-même un moyen de publicité très puissant ; mais les autres journaux ne manqueront pas d'en reproduire de larges extraits. Malgré tout, il reste indispensable que le volume annoncé ne se fasse pas trop attendre et surtout qu'on lui assure, quand il paraîtra, une large expansion. On cherche souvent le moyen de répondre efficacement à la propagation des mensonges allemands. Il n'y en a pas de plus sûr que de leur opposer la vérité toute nue. Mais il faut bien avouer que nous paraissons peu habiles dans cet art. Nous rédigeons par exemple un excellent Livre Jaune, mais nous ne savons pas faire le nécessaire pour le laisser arriver au public. On se rappelle qu'il a fallu rectifier après coup un faux départ pour la traduction anglaise ; pour le texte français, on n'en est même pas encore là. Rien de plus difficile que de se procurer notre Livre Jaune. On le demande vainement aux marchands de journaux, on le réclame sans succès dans les bibliothèques des gares, les librairies en obtiennent péniblement quelques exemplaires de temps à autre. Dans telle grande gare, on n'en trouve qu'en anglais ; c'est déjà quelque chose, mais il est tout de même surprenant qu'il faille être polyglotte pour lire un document français en France.

7 janvier 1915.

 

LE RAPPORT SUR LES ATROCITÉS ALLEMANDES

Cette fois, on ne dira pas qu'il s'agit de racontars non vérifiés, ou de faits dénaturés par la passion. Le rapport rédigé par la commission chargée de procéder à une enquête précise sur les violations du droit des gens commises par les armées allemandes est d'une implacable documentation. La composition même de la Commission assure au résultat de ses recherches une valeur difficile à contester. Les quatre membres appelés à en faire partie sont de ceux que leur autorité morale et professionnelle ne permet pas de récuser à l'avance. M. Payelle, premier président de la Cour des Comptes, président de la Commission ; M. Paillot, conseiller à la Cour de cassation rapporteur ; M. Maringer, conseiller d'État, et M. Mollard, ministre plénipotentiaire, se sont acquittés de leur mission avec une conscience à laquelle il sera impossible de ne pas rendre hommage. Ils n'apportent pas des affirmations, ils ne donnent pas des impressions, ils ne procèdent pas comme les intellectuels allemands par des dénégations ou des assertions gratuites, fondées sur une infaillibilité préconçue. Tous les faits cités ont été soumis à « une critique sévère et à un contrôle rigoureux » ; ceux-là seuls ont été retenus qui sont « irréfragablement établis », c'est-à-dire établis dans les formes légales par des documents photographiques, par des témoignages accueillis sous la foi du serment. Les enquêteurs se sont transportés sur place ; ils ont vu eux-mêmes les lieux les témoins, et celles des victimes qui ont survécu. Ils n'ont pas cherché à corser leur dossier, non plus qu'à dramatiser leur style. Ils ont fait la part la plus large à tout ce qui peut s'excuser ou s'expliquer, si peu que ce soit, par les nécessités de la guerre ou par le déchaînement de la brutalité individuelle. Et malgré cette sélection, leur moisson est telle qu'on demeure accablé, comme sous le coup d'un déshonneur collectif de l'humanité, à la simple énumération de tous ces actes de bestialité préméditée, de sadisme organisé, de rapt méthodique, qui apparaissent comme la vie courante de l'armée allemande.

Le Journal officiel publiera demain, et nous reproduisons dès aujourd'hui, ce rapport qui fera époque dans les annales de l'histoire du crime. Il n'est pas complet, car un certain nombre de départements n'ont pu encore être visités par la Commission, mais ce qui manque ne saurait différer beaucoup de ce que nous avons. Partout les troupes allemandes sont les mêmes, et le dossier belge nous apporte la confirmation. De ces atrocités, bien peu sont imputables à l'initiative individuelle : elles sont le fruit d'un système, la discipline allemande a codifié les horreurs de la guerre, l'ordre règne dans la barbarie et les quelques soldats allemands qui ont eu parfois un sursaut de-révolte ou de dégoût en face du métier qu'on leur demandait de faire ont été châtiés par leurs chefs suivant leurs propres déclarations. Il faudra, en dépit de la nausée qu'inspire cette monotone collection de monstruosités, avoir le courage d'en lire jusqu'au bout le détail. Il faudra que les honnêtes gens de tous les pays prennent sur eux de se plonger dans cette fange sanglante, car il est indispensable qu'on sache partout jusqu'où peut descendre la bête humaine dès qu'on lui lâche la bride. Il n'y a plus là ni civilisation, ni Kultur en présence : c'est le crime tel que tous les codes le punissent, tel que toutes les religions le condamnent, tel que toutes les sociétés le réprouvent.

Nous osons à peine donner une idée de ce formidable rapport. Il faut, pour évoquer certaines choses, l'objectivité et le style juridiques. Comment parler des attentats contre les femmes de tout âge et contre les jeunes filles qui n'ont même pas encore d'âge ! Ils ont été, dit le rapport, « d'une fréquence inouïe », et dans des conditions telles le plus souvent qu'on ne saurait les évoquer. Quant aux assassinats de blessés et d'habitants inoffensifs, ils marquent toutes les étapes des armées allemandes. Renvoyons, pour les scènes les plus significatives aux villages de Nomeny et de Gerbéviller. Avec les arrestations d'otages et les incendies scientifiquement exécutés, c'est la base du règlement en campagne de l'armée allemande. L'enquête, par un surcroît de scrupules, n'a pas retenu les actes de ce genre qui ont pu paraître, en quoi que ce soit, une représaille. Elle n'a consigné que les cas où le prétexte ordinaire d'un coup de feu tiré par des civils n'a aucune apparence de raison. Ce sont des atrocités préventives, pour nous mettre dans l'état d'esprit de l'état-major allemand. Dans quel pays autre que l'Allemagne, dans quel droit des gens autre que celui de M. de Bethmann-Hollweg a-t-on jamais imaginé de pareilles doctrines ? Le vol, le vol qualifié, le vol en grand avec wagons spéciaux, rentre dans cette même spécialité germanique. Le tout se passe au grand jour : les coffres-forts sont éventrés ostensiblement, l'argenterie emballée avec soin, les objets d'art expédiés à domicile, sans doute en franchise. Les grands voleurs laissent même parfois leur signature. Au château de Baye, artistement déménagé, une inscription à la craie souligne la qualité de l'illustre occupant : J.-K. Hoheit. C'est une altesse.

Les enquêteurs ont eu soin, et avec raison, d'identifier ainsi, toutes les fois qu'ils l'ont pu, les coupables et les responsables, tant les chefs que les corps de troupes. Tout cela servira pour le règlement des comptes. Il est bon, par exemple, qu'on connaisse nos anciens hôtes, amis ou clients de la veille, revenus pour diriger les opérations de pillage, comme à Lunéville. Il est bon aussi qu'on sache ce que pèse « le vieux Dieu allemand » en face d'un butin en espérance. A Gerbéviller, des Allemands ne pouvant crocheter le tabernacle de l'église, tirent dans la porte et perforent le ciboire ; et les Allemands qui sont là sont surtout des Bavarois !...

8 janvier 1915.

 

En outre des rapports officiels publiés par le gouvernement il parut une brochure donnant des témoignages extraits des carnets de guerre d'un certain nombre de soldats allemands. Rien n'était évidemment plus probant que ces aveux spontanés, datés et localisés des coupables.

 

PEINTS PAR EUX-MÊMES

Le gouvernement allemand trouve que le rapport sur les atrocités commises par son armée manque de documentation. Il n'aura pas longtemps à attendre la publication détaillée des témoignages sur lesquels le rapport est fondé. En attendant, voici une petite brochure de M. Joseph Bédier, professeur au Collège de France, qu'on pourra lire avec intérêt en Allemagne, car elle ne fait état que de témoignages allemands. Le texte en a paru déjà dans la Revue des Deux-Mondes, mais il est accompagné cette fois de la reproduction photographique des documents cités. La publication fait d'ailleurs partie d'une série « d'études et documents sur la guerre », entreprise par un Comité dont M. Ernest Lavisse est le président, et dont la composition offre toute garantie, même aux Allemands, car on y trouve certains noms qui étaient naguère fort en honneur chez eux, à l'époque de la campagne contre les trois ans.

M. Bédier établir les crimes allemands d'après des témoignages allemands ; c'est le titre même de sa brochure Ce n'est pas que les témoignages français, soigneusement recueillis, contrôlés et vérifiés, soient considérés par lui comme suspects Mais il est clair que pour les Allemands il est toujours possible de les contester, surtout tant que le débat n'est pas contradictoire Au contraire, les preuves tirées de témoignages purement allemands doivent être pour eux irrécusables Aussi peut-on prévoir que la brochure de M. Bédier ne passera pas la frontière austro-allemande Elle y aurait trop de succès Elle utilise particulièrement ces « journaux de guerre », que tiennent presque tous les soldats allemands et que leur « règlement de service en campagne » leur recommande de tenir (art. 75). Un grand nombre ont été saisis sur des prisonniers, saisie parfaitement légitime et autorisée expressément par l'article 4 de la convention de La Haye de 1897.

Prenons au hasard quelques exemples d'atrocités racontés en toute simplicité par leurs auteurs « Creil. On a fait sauter le pont de fer. A cause de quoi rues incendiées, civils fusillés. » C'est bref, mais clair. On n'allègue même pas, comme il arrive d'ordinaire, que ce sont des civils qui ont fait sauter le pont, et en effet ils n'y sont pour rien. Peu importe, le pont a sauté et les civils ont été fusillés — 3-9-1914 — c'est-à-dire 3 septembre 1914, note le soldat consciencieux —. En voici un qui émet un scrupule. « 26 août. L'admirable village du Gué d'Hossus doit avoir été livré aux flammes tout à fait sans l'avoir mérité (Ganz unschuldig). On dit qu'un cycliste est tombé de sa machine et que dans sa chute son fusil est parti tout seul. Alors on a fait feu sur lui. On a tout simplement jeté dans les flammes des habitants mâles. Espérons que de telles horreurs ne se renouvelleront pas. » Ainsi parle un officier saxon du 178e régiment, XIIe corps d'armée, 1er corps saxon. A Dinant, il a vu bien pis. Ce carnet d'officier, très caractéristique, sera du reste publié intégralement. Pour cette même région, un autre carnet complète le tableau. Deux cents bourgeois ont été fusillés dans la nuit. « Femmes et enfants, la lampe à la main, ont été forcés d'assister à cet horrible spectacle. »

Le texte est souligné par endroits, tant cette scène a impressionné le soldat Philipp, de Kamen (Saxe), qui nous la raconte.

Les femmes ne sont pas épargnées. A la première page d'un carnet on lit : « Trois femmes pendues aux arbres, les premiers morts que j'ai vus. » Bon début. Huit jours plus tard, le même soldat en a vu d'autres : « Nous avons détruit huit maisons, avec leurs habitants. Dans une furent passés à la baïonnette deux hommes avec leurs femmes et une jeune fille de 18 ans. La petite a failli m'attendrir, car elle faisait un regard tellement innocent, mais, on ne pouvait plus maîtriser la bande excitée, car alors on n'est plus des hommes, mais des bêtes. » A Orchies, une femme est fusillée pour n'avoir pas fait halte au commandement, et là-dessus on brûle toute la localité. Mais une femme, c'est peu ; un chasseur de Marbourg fait mieux : « Ayant placé trois femmes l'une derrière l'autre, il les abattit du même coup de feu. » Ceci se passait en Belgique. Les rapports belges sur les atrocités pourraient du reste être corroborés d'un bout à l'autre rien qu'avec les aveux des coupables. Essayez seulement d'approfondir le sens de ces trois mots laconiques sur un village : « Là, il y eut feu, femmes, et tout. »

Ces monstruosités paraissent si naturelles que les journaux allemands en reproduisent volontiers le récit sans la moindre réserve, et même avec complaisance. Ce sont les Münchner Neueste Nachrichten qui donnent la lettre d'un lieutenant racontant qu'à Saint-Dié des civils ont été mis sur des chaises dans la rue pour paralyser le tir des Français. M. Bédier reproduit ici, comme pour les carnets, la photographie du texte, avec l'indication exacte du numéro. Il est bon aussi d'avoir la photographie sous les yeux pour croire à certaines horreurs répugnantes qui arrivent même parfois à révolter le narrateur, et dont nous devons renoncer à donner l'idée. Les massacres de prisonniers, comme ceux qu'ordonnait le fameux ordre du jour du général Stenger, sont impossibles à nier puisque des journaux allemands les racontent avec détails et comme des faits glorieux. Relisez l'article, signé et certifié exact par un lieutenant, publié par le Jauersches Tagblatt, sous ce titre : « Une journée d'honneur pour notre régiment. » Il y a là 200 lignes que le gouvernement allemand ne pourra tout de même pas déclarer fausses.

On a presque honte d'insister, tant l'opinion doit être maintenant édifiée sur cette question. Mais les chefs de l'armée allemande n'ont pas le démenti moins facile que la fusillade. C'est pourquoi il convient de remercier les savants comme M. Bédier qui mettent au service de la vérité historique sur les atrocités allemandes les méthodes impeccables de la critique scientifique. L'épaisse couche d'aveuglement ou d'ignorance derrière laquelle essaye encore de se cacher le déshonneur allemand a besoin d'être râclée vigoureusement, et par des procédés perfectionnés. C'est fait ici de main de maître.

16 janvier 1915.

 

L'effet produit par ces révélations fut tel que les Allemands durent essayer de se disculper. De simples dénégations ne suffisaient plus en présence de tant de preuves. L'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord, après deux mois de réflexion, publia une longue réplique à la brochure de M. Bédier. Tout ce qu'elle put trouver à contester ce fut la traduction de quelques bouts de phrases insignifiantes, qui, en aucun cas, ne constituait une altération ni une aggravation du texte allemand mis d'ailleurs en regard par M. Bédier. La plus importante de ces chicanes permettra de juger des autres. Un soldat allemand raconte que des femmes et des enfants « furent contraints » (mussten) d'assister à l'exécution de plusieurs civils. La feuille allemande reproche à M. Bédier de n'avoir pas traduit par « durent » assister... Elle lui reproche également d'avoir traduit granaten par grenades incendiaires, alors qu'il s'agit d'obus. On n'est pas bien frappé de la gravité d'une pareille rectification. M. Bédier répondit d'ailleurs à cette réponse en publiant un certain nombre de textes nouveaux qui confirmaient les témoignages écrasants déjà recueillis.

La presse neutre germanophile se fit naturellement l'écho complaisant de la thèse allemande.

 

L'EXCUSE

Il faut croire que la publication des rapports sur les atrocités allemandes en Belgique et en France produit un certain effet, car les Allemands éprouvent — enfin ! — le besoin de s'excuser. Un journal de Zurich explique que, dans une armée de quatre millions d'hommes, il se trouve fatalement « des natures grossières, portées à user de la force brutale et même à commettre des crimes », et que « la guerre, en leur fournissant des occasions, cherchées ou non, déchaîne, jusqu'à le rendre effréné, leur instinct sauvage ». Cet avocat germain calomnie ses compatriotes. Ce qu'il y a de nouveau, de monstrueux, de particulièrement révoltant dans les atrocités allemandes, c'est leur caractère officiel. Les horreurs commises par les soldats ne sont que rarement spontanées. Le soldat allemand est strictement plié à la discipline, et l'Allemagne s'en vante assez haut. Quand il massacre, incendie, pille et viole, c'est en service commandé. On lui lâche la bride en vertu d'un système préconçu et avoué : celui d'effrayer l'adversaire et de l'amener à la paix par l'excès de la souffrance. C'est donc le gouvernement, et non le soldat, qui est responsable du martyre de la Belgique, comme il est responsable de l'envahissement de son territoire. Ne laissons pas déplacer complaisamment les responsabilités à la veille des sanctions. Le Times publie encore ce matin un document qui confirme cette culpabilité d'en haut. C'est le carnet d'un soldat dont le nom, la compagnie et le régiment sont indiqués — car la censure anglaise permet heureusement ce genre de précisions — où se trouve cette note : « Nous avons reçu un ordre de brigade d'après lequel tous les Français, blessés ou non, qui tombent entre nos mains doivent être fusillés. Nous ne devons faire aucun prisonnier. » Ceci se passait en Lorraine, on nous dit le jour et l'endroit. On voit que le fameux général Stengel n'est pas un isolé. Nous n'avons pas évidemment à prendre la défense des soldats allemands, mais la justice exige qu'on rende à chacun ce qui lui est dû, et les atrocités allemandes sont dues — sauf de rares exceptions — beaucoup moins à « l'instinct sauvage » des hommes qu'aux ordres « sauvages » de leurs chefs.

5 février 1915.

 

Ce qui rend toutes les justifications des Allemands incompréhensibles pour quiconque n'est pas Allemand c'est qu'elles partent toujours d'un état d'esprit diamétralement contraire aux sentiments modernes des peuples civilisés. Même entre eux, et même en dehors de la guerre, les Allemands ignorent ce qu'on appelle l'humanité, et commettent sans paraître en avoir conscience des actes dignes des sauvages primitifs. En voici un exemple significatif.

 

EN PAIX COMME EN GUERRE

Quand on reproche aux Allemands leurs cruautés, ils répondent régulièrement : « Que voulez-vous, c'est la guerre : Krieg ist Krieg. » Et leurs amis et défenseurs officieux n'oublient pas d'ajouter que si l'Allemand a la poigne un peu rude en temps de guerre, il n'a plus rien d'un barbare en temps de paix. Une fois les armes déposées, l'humanité reprend ses droits, la Kultur se rapproche de la civilisation, et l'Allemand applique ses qualités d'organisation aux œuvres d'assistance en temps de paix avec la même conscience qu'aux œuvres de mort en temps de guerre. Un petit fait, qui vient d'être découvert aux Etats-Unis, permet d'apprécier ce que vaut ce plaidoyer. Une enquête a révélé que dans un hospice allemand de vieillards, huit de ces malheureux avaient été supprimés par leurs infirmiers parce qu'ils étaient trop encombrants. Un des coupables a, d'ailleurs, avoué sa complicité, sans trop se faire prier : « Ces vieillards, a-t-il dit, étaient si âgés qu'ils étaient une calamité, et nous pensions qu'il était préférable de les délivrer de la vie. » C'était dans leur intérêt qu'on les endormait au chloroforme pour l'éternité.

On reconnaît ici la méthode scientifique d'outre-Rhin. C'est dans l'intérêt des pays envahis qu'on les détruit, on les détruit pour leur épargner les horreurs d'une guerre prolongée ; c'est de même dans l'intérêt des vieillards qu'on les assassine pour les débarrasser des misères de la vie. Et, dans les deux cas, l'opération s'accomplit par des moyens techniques dignes de la science allemande : bombes spécialement préparées pour les incendies, tubes de chloroforme chimiquement pur pour les meurtres. Il n'y a pas à s'étonner de l'affaire de l'hospice allemand. Ce serait une grande naïveté de croire qu'on peut impunément cultiver les instincts de brutalité, glorifier le triomphe de la force sur le droit, propager la morale du surhomme indifférent au sort des faibles, sans qu'il en résulte une perversion profonde du cœur et de l'esprit. Les sauvages appliquaient autrefois, sans faire tant de métaphysique, le système des infirmiers allemands, quand ils massacraient les vieillards incapables de se cramponner à l'arbre dont leurs fils chéris secouaient vigoureusement le tronc...

10 février 1915.

 

 

 



[1] On peut citer à ce sujet deux articles de la Reçue des Deux-Mondes qui furent l'objet d'une discussion à l'Académie des Sciences morales : Comment l'Alsace est devenue française, de M. Albert-Petit (1er mai 1915), et Les affinités françaises de l'Alsace, de M. Jacques Flach (1er juillet 1915).

[2] Le décret interdisant la vente de l'absinthe est du 15 août 1914.