L'Alsace-Lorraine. —
La session des chambres en décembre. — La campagne contre l'alcool. — Les
allocations. — Enquêtes sur les atrocités allemandes
LES
socialistes allemands continuaient à décevoir les espérances qu'avaient pu
fonder sur leur esprit de paix et de justice les socialistes des pays alliés.
Heureusement ceux-ci mesurent un peu mieux chaque jour le fossé qui les
sépare de leurs coreligionnaires d'outre-Rhin. SOCIALISTES D'OUTRE-RHIN
On
s'est étonné du manque d'esprit critique des intellectuels allemands. On a
été surpris de voir des savants, dont quelques-uns ne sont pas sans valeur
dans leur spécialité, accepter sans examen ni preuves à l'appui les
assertions les plus fantastiques de leur gouvernement. La vérité, et tout le
monde s'en rend compte aujourd'hui, c'est que les intellectuels allemands
sont Allemands avant d'être intellectuels, et admettent que leur liberté de
jugement est suspendue de droit dès que la raison d'Etat intervient.
D'ailleurs les Universités allemandes sont des foyers de pangermanisme et
s'en font gloire ; l'attitude de leurs grands hommes est donc logique, et
tous ceux qui connaissent ce milieu ne se berçaient sur ce point d'aucune
illusion. Au contraire, on trouvait encore en France bien des naïfs, et des
gens haut placés, pour croire à l'indépendance d'esprit des socialistes
d'outre-Rhin. Ceux qui se refusaient de croire à la guerre, et qui même
garantissaient naguère qu'elle n'aurait pas lieu, prenaient des airs
supérieurs pour parler de « l'admirable socialdémocratie » et de l'obstacle
qu'elle mettrait à toute agression impériale. L'obstacle, nous l'avons vu :
les socialistes allemands ont voté comme de simples hobereaux dans la séance
du 4 août, et il ne s'en est trouvé qu'un seul, désavoué aussitôt par les
siens, pour refuser au chancelier un nouveau vote de confiance, les yeux
fermés, après la publication des documents diplomatiques établissant
cruellement la préméditation austro-hongroise. Nous
avons aujourd'hui, sur cette question, une nouvelle communication du plus
haut intérêt. L'Humanité publie un rapport des socialistes belges,
relatant les visites que leur ont rendues depuis la guerre, certains
camarades allemands. Les déclarations les plus caractéristiques leur ont été
faites par le député Wendel, la colonne de l'antimilitarisme au Vorwaerts,
célèbre pour avoir un jour crié : Vive la France ! en plein Reichstag.
Le citoyen Wendel pourrait donc passer à première vue pour un homme indépendant.
Voyons maintenant en quoi consiste son indépendance, d'après le récit même de
ceux qui l'ont reçu à la Maison du Peuple, à Bruxelles. Aux reproches
adressés par les socialistes belges, Wendel répondit, comme s'il eût été
soufflé par le chancelier, « que les socialistes belges étaient mal venus de
se plaindre de l'attitude des sociaux-démocrates d'Allemagne, attendu qu'il
était patent qu'il existait un accord entre la France et la Belgique pour
permettre à la première de passer par ce dernier pays pour attaquer
l'Allemagne, accord qui avait reçu un commencement d'exécution au moment de
la déclaration de guerre par la présence de troupes françaises en Belgique.
Après que les camarades belges eurent protesté avec énergie contre cette
légende infirmée par les faits, et qu'ils ont retrouvée depuis, à maintes
reprises, dans la bouche d'autres socialistes allemands, Hermann Wendel resta
incrédule et répondit qu'au cours d'une réunion secrète que le groupe
socialiste au Reichstag eut avec un membre du gouvernement avant la séance du
4 août, il fut produit des documents qui rendaient le refus du vote
des crédits pour la guerre impossible au groupe socialiste ». Nous
avons tenu à reproduire le passage. Il pourrait du reste se passer de
commentaire. Ainsi les socialistes allemands en sont encore à croire et à
répéter que c'est le lapin qui a commencé. Alors que tous les documents des
chancelleries contiennent l'engagement de la France de ne pas violer la
neutralité belge, alors que le chancelier lui-même a reconnu que cette
violation par l'Allemagne était incontestée, mais justifiée par des raisons
stratégiques, — « on fait comme on peut » — alors que les socialistes belges
attestent à leurs camarades allemands que la France avait tenu sa promesse,
l'affirmation mensongère de leur gouvernement impérial passe, avant tout,
l'emporte sur tout, pour les terribles sociaux-démocrates. En quoi
diffèrent-ils alors de ces hobereaux poméraniens dont ils sont soi-disant les
antipodes ? Faut-il faire remarquer la communication de documents faite en
réunion secrète, et ayant entraîné le vote unanime des crédits ? Belle
garantie ! Le fait est au surplus démenti par Liebknecht : lequel des deux
est mal informé ou de mauvaise foi ? Peu nous importe, à vrai dire ; mais ce
qui importe, et ce qui ressort de la publication commencée par l'Humanité,
c'est que les socialistes allemands ont une manière de comprendre le
socialisme qui ne répond en rien aux sacrifices de leurs camarades des autres
pays. Ecoutons en effet le même Wendel parler de la violation de la
neutralité belge : « En temps de guerre il ne peut être question de
sentimentalité. » C'est toujours du Bethmann-Hollweg. Ni les signatures ne
comptent, ni la morale, quand l'intérêt de la race élue est en jeu. Nous
ignorons si les socialistes belges et français se piqueront de redevenir
internationalistes après la guerre, mais on voit en tout cas quelle
réciprocité ils doivent s'attendre à rencontrer outre-Rhin, dès qu'il s'agira
d'autre chose que de phrases creuses ou de chiffons de papier. 17 décembre 1914. Il est
un point particulièrement sur lequel les socialistes allemands ne voulaient
rien entendre. C'est la question du droit des Alsaciens-Lorrains d'être
maîtres de leurs destinées. Pour eux elle n'existe pas, tandis qu'en France
l'opinion était de plus en plus unanime sur la nécessité de réparer avant
tout la violence infligée en 1871 à toute une population protestataire. Un
grand nombre de publications faisaient du reste connaître l'Alsace et tout ce
qui s'y rapporte au grand public français et étranger. L'ALSACE D'HIER ET DE DEMAIN
Il
n'est pas étonnant que toutes les pensées se portent vers les provinces qu'on
appelait hier encore les provinces perdues. La Revue des Deux-Mondes
publie sur « l'Alsace française » un article des plus substantiels de M.
Edouard Schuré, et le dernier numéro du Correspondant en publiait un
autre, « France et Alsace », de M. Paul-Albert Helmer, l'éloquent avocat de
Colmar, dont la conférence a si brillamment inauguré la série du Journal
des Débats à Bordeaux. Nous ne tomberons pas dans le travers de discuter
dès maintenant les détails d'organisation de l'Alsace de demain. Mais il est
bon de se rendre compte d'avance de l'état d'esprit de nos compatriotes
séparés de la mère-patrie depuis quarante-quatre ans. Une
idée commence à être comprise, qui avait besoin de l'être, et qui ne pouvait
l'être que si elle nous était exposée par les intéressés eux-mêmes. L'Alsace,
au moment où elle nous fut arrachée de force, jouait entre la France et
l'Allemagne le rôle d'un trait d'union intellectuel. L'Université de
Strasbourg, — ou plutôt les Facultés qui étaient alors la monnaie de nos
actuelles Universités — rapprochait les idées et les méthodes des deux pays,
et les faisait connaître à l'élite cultivée des deux rives du Rhin. Gœthe a
été étudiant à Strasbourg, dans le Strasbourg français. Les Allemands, ceux
du Sud tout au moins, appréciaient ce creuset où les produits des deux
cultures subissaient l'épreuve du feu. « Depuis que vous ne résumez plus mes
livres, disait un métaphysicien wurtembergeois à un critique alsacien, je ne
sais plus exactement ce que je pense. » La France n'avait nullement cherché à
couper les ponts du Rhin, elle sentait parfaitement le service que lui
rendait cette province bilingue, qui interprétait et s'appropriait « à la
française » ce que la science germanique pouvait avoir d'utilisable. «
Laissez-les parler allemand, disait Napoléon, ils sabrent en français. » Ils
ne servaient pas qu'à sabrer. Il suffisait donc, et la France s'acquittait de
ce devoir, de donner à toutes les classes de la population le moyen
d'apprendre la langue nationale, sans contrainte, — la contrainte étant
d'ailleurs inutile[1]. Depuis
l'annexion, l'Allemagne a procédé tout autrement. Ne pouvant gagner les
cœurs, elle a tâché d'asservir les esprits. Elle a échoué et c'est là que la
jeune génération alsacienne a déjoué tous les calculs et démenti tous les
pronostics. L'empire comptait sur sa Kultur, la Kultur a fait
faillite là-bas. L'Allemand s'est laissé éblouir par le Prussien. C'est
justement parce qu'il n'est pas Allemand que l'Alsacien n'a pas partagé ce
sentiment. Il n'a pas été saisi d'admiration ni de respect en face des castes
dirigeantes : officiers, professeurs, fonctionnaires. « L'Alsacien
indépendant et frondeur, habitué à juger les hommes selon leur valeur
intrinsèque, et non selon leur étiquette administrative, trouva les officiers
allemands aussi peu cultivés qu'arrogants et lourds. Les professeurs
d'Université lui semblèrent érudits, mais pédants, dépourvus d'intuition et
de largeur. Quant aux fonctionnaires, il les jugea prétentieux et vides. Il
était habitué, dit M. Schuré, à d'autres grâces et à des supériorités plus
aimables. » La culture allemande lui parut ce qu'elle est, en effet, très
souvent « un mélange de bas servilisme et de morgue insolente ». De là
l'impossibilité d'un contact qui ne fût pas un froissement. Mais
d'où vient au fond cette antipathie foncière que les Alsaciens éprouvèrent
invinciblement dès le premier jour, sans en pénétrer d'abord les causes ? La
vieille génération, celle qui était restée atterrée et comme inanimée sous le
coup de la défaite, ne creusa pas le problème. Mais depuis un quart de
siècle, depuis que la politique de protestation pure et simple parut ne plus
répondre aux nécessités de l'heure, la nouvelle génération prit conscience de
ce qui la séparait du vainqueur. C'était la culture française. Elle réclama «
l'autonomie », mais sous ce nom il fallait comprendre l'autonomie morale et
intellectuelle à l'abri de l'autonomie politique. « La question politique,
écrivait M. Schuré au début de cette année, n'est que la surface des choses,
mais la question de notre autonomie intellectuelle est une question de vie ou
de mort. Elle touche à l'intégrité de notre âme et de notre intelligence. Il
s'agit pour nous d'être ou de n'être pas. » C'est pourquoi les Allemands se
heurtèrent à une forme de résistance qui déconcerta leur prétention à
l'infaillibilité. Ils n'avaient pas prévu que la génération née après
l'annexion serait aussi irréductible que la précédente, et en outre mieux
armée pour la lutte, plus consciente de l'effort à faire et du terrain où il
devait être fait. « Même les ralliés, constate M. Helmer, ont conservé la
culture française. » Aussi les Allemands ne se font qu'à moitié illusion sur
la sincérité de beaucoup de ralliements. On nous
permettra un souvenir personnel. Un jeune Strasbourgeois nous exposait la
thèse des ralliés, leur lassitude de ne voir rien venir, leur découragement
en présence de nos divisions intérieures et il ne dissimulait pas que cette
thèse était un peu la sienne. « Très bien, lui dis-je. Mais enfin si un jour
les clairons français apparaissaient sur le Broglie ? — Oh, alors !... » Nous ne
causâmes point plus avant ce jour-là. 2 décembre 1914. UNE MESURE RÉVÉLATRICE
Les
Allemands s'étaient plu à répandre l'idée que les succès des socialistes en
Alsace étaient forcément des échecs pour l'idée française, et c'est pourquoi
la pression gouvernementale s'était exercée maintes fois en faveur de leurs
candidats. Mais depuis la guerre, il a fallu déchanter. A Mulhouse, le député
socialiste, M. Jean Martin, a été emprisonné. Aujourd'hui, c'est le député
socialiste de Colmar, M. Peirotes, qui est interné en Allemagne. Nous avons
ainsi l'aveu qu'en Alsace tous les cœurs battent à l'unisson dès qu'il s'agit
du retour à la mère-patrie. Nous n'en avons jamais douté. Les Alsaciens,
comme les Français des autres provinces, peuvent être divisés en matière
politique, religieuse ou sociale, mais ils se retrouvent toujours unis sur le
terrain national. Les Allemands, en dépit de leur confiance en soi, ne
pouvaient guère se faire d'illusion sur ce point, mais ils jugeaient
évidemment habile de paraître convaincus des progrès de la germanisation dans
les masses ouvrières. Sous la pression des circonstances, ils sont obligés de
reconnaître maintenant qu'ils se sont trompés ou qu'ils ont cherché à tromper
la galerie. C'est une constatation que nous faisons sans surprise, mais qu'il
n'est pas mauvais tout de même de souligner. 5 mai 1915. Malheureusement
dans la pratique quotidienne, étant donnée la situation officiellement fausse
des Alsaciens-Lorrains, il était difficile en France de les traiter toujours
comme ils auraient dû l'être. Des erreurs furent d'abord commises, dont il
fallait avant tout éviter le retour. LES ALSACIENS-LORRAINS EN FRANCE
Rien
n'est plus douloureux assurément pour un Alsacien-Lorrain que d'être
considéré et traité en France comme un Allemand. Il semble véritablement que
la question ne devrait pas se poser. Les provinces perdues vont rentrer dans
la famille française ; leur libération est pour nous le principal enjeu de
l'effort sans précédent qui nous est imposé ; c'est en pensant à cette
suprême revanche du droit que toute notre jeunesse affronte avec un joyeux
entrain une épreuve d'où elle sortira décimée. Et, pendant ce temps, on
continue trop souvent à faire subir à nos malheureux compatriotes, arrachés
de nos bras par la force il y a quarante-quatre ans, et non par leur faute
assurément, l'ignominie de l'étiquette allemande. Rien n'est plus contraire
au sentiment public, à la justice et à l'intérêt national, de quelque côté
qu'on envisage la question. Il y a
deux cas en présence. D'abord les prisonniers de guerre alsaciens doivent —
et on l'a promis dès le début, — ne pas être confondus avec les prisonniers
allemands. La promesse n'a pas toujours été tenue, et nous ne contestons pas
qu'il y eut parfois une certaine difficulté à discerner un Alsacien
authentique d'un Allemand né en Alsace. Mais c'est l'affaire d'un peu de
doigté ; nous ne manquons pas en France de juges experts en la matière, et il
suffit de laisser ces experts faire un tour dans les cantonnements de
prisonniers pour éviter les erreurs. D'ailleurs, une erreur ne serait pas
mortelle puisqu'il ne s'agit pas de remettre en liberté, pour le moment, même
les prisonniers reconnus Alsaciens. Ce premier problème est donc simple,
facile à résoudre, et il semble qu'il soit en voie de bonne solution. Le
second est plus complexe. Il s'agit des Alsaciens-Lorrains domiciliés ou
séjournant en France à l'ouverture de la guerre, ou de ceux qui ont pu s'y
réfugier. On les envoie en principe dans les camps de concentration avec les
Austro-Allemands, sauf le cas où ils acceptent de contracter un engagement
dans l'armée française. C'est les traiter plus mal que les neutres, auxquels
des permis de séjour sont libéralement accordés, sans condition de ce genre.
Est-il admissible que nos frères d'hier et nos concitoyens de demain soient
traités plus sévèrement que des neutres, ou même que des sujets ottomans de
nationalité non turque ? Quiconque a accepté de servir dans l'armée allemande
est suspect, aurait dit un préfet. Ce préfet n'est pas un lettré. Il
n'a pas lu : Au service de l'Allemagne, de M. Maurice Barrès. Ce
préfet n'est pas non plus un patriote, car il aurait senti spontanément ce
que M. Barrès a si bien approfondi. Un Alsacien ne pouvait rester en Alsace
sans subir le service militaire allemand, et si tous avaient émigré pour
éviter cette odieuse nécessité, l'Alsace serait devenue purement prussienne
parce que les immigrés y seraient demeurés seuls. C'est ce que l'Allemagne
désirait ; mais est-ce à nous de regretter qu'elle n'ait pas réussi ? Sans
doute il y a une grave difficulté, la même d'ailleurs que pour les
prisonniers. Il y a des Alsaciens mauvais teint, des Alsaciens fils
d'Allemands, ou même des ralliés sujets à caution. Qu'on y regarde de près,
rien de plus naturel, mais avec des dispositions sympathiques et non dans un
esprit d'hostilité bureaucratique. Exiger un engagement, on n'en a pas le
droit, d'autant plus que l'Alsacien, porté d'office déserteur en Allemagne,
court un risque très précis et très spécial au cas où il tomberait entre les
mains de l'ennemi. En outre, la garantie est illusoire. Une foule
d'Austro-Allemands ont contracté l'engagement qu'on demande aux Alsaciens,
simplement pour sauveur leurs maisons de commerce — ou voir ce qui se passe
dans notre armée — sans risque aucun, car ils sont versés dans la Légion,
exempts de servir en Europe, et nullement dirigés sur l'Afrique. Ils
encombrent les dépôts sans aucun profit, au contraire. De
quelque côté qu'on se retourne, il apparaît donc que la seule solution est de
séparer les prisonniers de guerre alsaciens des autres et de traiter les
résidents alsaciens au moins comme les neutres les plus favorisés. C'est là
un minimum provisoire, dont nos compatriotes alsaciens comprennent les
restrictions parce qu'ils sont trop bons Français pour ne pas faire passer
avant tout l'intérêt national ; mais tout ce qui va au-delà est inique pour
eux et indigne de nous. 20 décembre 1914. LES ALSACIENS-LORRAINS EN FRANCE
La
situation douloureuse et imméritée que la précipitation du premier moment
avait infligée à beaucoup d'Alsaciens-Lorrains, confondus dans les camps de
concentration avec les Austro-Allemands, traités comme eux et méconnus
parfois par les autorités comme par les populations, va être enfin réglée
conformément à la justice et à la raison. Une double commission a procédé à
des inspections et à des enquêtes sur place et le travail de sélection qui
s'imposait dans l'intérêt des annexés comme dans l'intérêt de la France est à
peu près terminé. Tout d'abord on a séparé les Alsaciens-Lorrains des
Austro-Allemands, première mesure à prendre, qu'on aurait peut-être pu
prendre plus vite, mais qui demandait évidemment un certain soin. Cette
distinction a eu pour premier effet bienfaisant de faire comprendre au public
qu'il ne suffit pas de parler allemand pour être Allemand, et que nos
compatriotes des pays annexés ne doivent pas être jugés sur leur langage. Du
reste, des cours de français ont été organisés aussitôt pour permettre aux
Alsaciens-Lorrains de combler cette lacune de leur éducation, dont on ne
saurait les rendre responsables, car si la génération actuelle en
Alsace-Lorraine n'a pu apprendre le français, ce n'est pas faute de l'avoir
désiré et réclamé. En
second lieu, les Alsaciens-Lorrains authentiques, contre lesquels aucune
défiance n'était justifiée, ont été autorisés à quitter à leur convenance les
camps de concentration. Mais il ne faut pas non plus les jeter sur le pavé.
Des Comités locaux tâchant de leur procurer de l'ouvrage ; à ceux qui n'en
trouveront pas, on donnera la même allocation qu'aux réfugiés français des
départements envahis. Ils seront donc traités en citoyens français. Ils
comprendront ainsi que les mesures dont ils ont souffert au début étaient
dictées par des considérations nationales impérieuses. Ceux qu'on a ramenés
d'Alsace ont été ainsi soustraits à l'enrôlement dans l'armée allemande et
garantis contre les représailles de l'ennemi. Après ces explications et
rectifications nécessaires, « aucune mauvaise humeur, aucune rancune n'est
restée », constate M. Helmer, l'avocat de Colmar bien connu, qui, avec l'abbé
Wetterlé et quelques autres patriotes alsaciens, a prêté son concours à cette
œuvre. Certes, le retour au pays natal ne s'opère pas pour nos malheureux
frères de provinces annexées, sans crise ni souffrances, mais au moins
sont-ils sûrs que nous les accueillons les mains tendues et les bras ouverts.
C'est déjà trop que certaines gaucheries administratives leur aient donné parfois
la tentation d'en douter. 19 janvier 1915. De ces
gaucheries administratives, voici un cas vraiment peu excusable et qui fut
sévèrement jugé. PLAINTE LÉGITIME
M. Paul
Helmer proteste avec raison, au nom des Alsaciens, contre des paroles très
malheureuses prononcées par un substitut devant une des chambres
correctionnelles de la Seine. Nous nous excusons de les reproduire, mais nous
sommes forcés de mettre les pièces sous les yeux du lecteur : « ... On
vous a dit que les Alsaciens avaient reçu, de récents décrets, les mêmes
droits que les Français. S'il est exact qu'on leur a donné les mêmes
privilèges et les mêmes faveurs il y a deux choses qu'on ne pouvait leur procurer
: la qualité de Français qu'ils ne pouvaient obtenir qu'en la sollicitant
alors qu'ils étaient à même de le faire, et surtout le sentiment français,
dont on ne saurait se prévaloir quand on a fait tout son service militaire
dans l'armée allemande... » On n'est pas forcé d'être un lettré pour devenir
substitut, et nous ne reprochons pas à l'auteur de ces déclarations de
n'avoir pas lu Au service de l'Allemagne, où il aurait vu que le
devoir et le sentiment des Alsaciens n'étaient pas, depuis le traité de
Francfort, si faciles à concilier que se l'imaginent les esprits simplistes.
Mais, sans être un lettré, on peut avoir un certain sens des réalités.
Comment peut-on reprocher à nos frères d'Alsace, livrés par nous pour le
salut commun, soumis à un joug dont il ne dépendait pas d'eux de se
débarrasser, d'avoir dû se plier aux exigences impitoyables du vainqueur ?
Ils pouvaient opter pour la France et s'expatrier, dira-t-on. C'est facile à
dire et à conseiller du haut du siège du ministère public. Beaucoup de bons
Français ont dû rester au pays annexé, parce « qu'on n'emporte pas la
patrie — la petite pas plus que la grande — à la semelle de ses souliers ».
Et ils ont bien fait. Il eût été déplorable que toute la population
alsacienne, sacrifiant ses intérêts, ses souvenirs de famille, son passé
national, eût abandonnera place à l'envahisseur, à l'ennemi. C'est alors que
l'Alsace-Lorraine serait devenue allemande, non plus sur la carte, mais en
réalité. Il faut saluer bien bas les vieux Français qui sont restés là-bas,
sous la botte de l'ennemi, qui ont dû subir toutes ses exigences — dont la
plus dure a été certes d'endosser un uniforme exécré — et qui ont conservé
ainsi à la France le seul patrimoine alsacien qu'il leur fût permis de
défendre, le cœur de la population. II est douloureux de penser que ces
vérités élémentaires ne sont pas familières à tous les Français, et plus
douloureux encore de constater qu'elles peuvent être officiellement inconnues
ou incomprises d'un magistrat, qui ne saurait réclamer l'indulgence due à
l'ignorance du premier venu. 20 octobre 1915. Cependant
la session des Chambres qui ne pouvait être reculée au-delà de la fin de
l'année s'était ouverte le 22 décembre. Elle ne dura d'ailleurs que deux
jours. Elle débuta par une déclaration ministérielle à l'occasion de laquelle
s'affirma de nouveau l'unanimité de l'Union Sacrée. LA DÉCLARATION DU GOUVERNEMENT
L'heure
n'est pas aux discours. La Déclaration que le gouvernement vient de lire aux
Chambres est brève. En outre, elle est ferme, et cette seconde qualité n'est
pas moins de saison que la première. L'union nationale ne repose pas sur une
équivoque, mais sur la volonté énergique de tout sacrifier à la victoire.
C'est pourquoi les différents partis n'ont eu rien à renier de leurs
programmes pour se trouver d'accord, car leur accord porte sur la seule
question qui compte actuellement. Tous les Français sont résolus, d'un même
cœur et d'un même élan, à libérer leur pays et l'Europe tout entière d'une
paix armée qui n'était qu'un « système de provocations et de menaces
méthodiques » et d'une guerre sauvage qui n'est qu'un « système de meurtres
et de pillages collectifs ». Sur ce point, il y a unanimité en France, on
pourrait presque dire dans le monde, car l'opinion universelle n'a pu être
captée par le réseau savant du mensonge allemand. Nul n'ignore aujourd'hui à
qui incombe la responsabilité de la rupture qui a mis l'Europe en feu. La
diplomatie et la presse allemandes n'ont pu arriver à obscurcir les faits et
les dates. Alors que les nations en présence, et spécialement la France et la
Russie, avaient consenti, sur la suggestion de l'Angleterre, à suspendre leurs
préparatifs et instituer une négociation à Londres, le 31 juillet, c'est
l'Allemagne, et l'Allemagne seule, qui a brusqué le dénouement, en déclarant
la guerre à la Russie. Tous les intellectuels du monde germanique, toutes les
Universités austro-allemandes, ne pourront contester ce fait, textes en main,
et leurs manifestes les plus audacieux se sont bien gardés d'esquisser un
commencement d'argumentation. Mais
tout cela c'est déjà l'histoire d'hier. Le gouvernement a eu grandement
raison de préciser une fois de plus le point de départ avant de s'expliquer
sur le point d'arrivée, qui est l'histoire de demain. Il ne nous appartient
pas, sans doute, de disposer des événements ; nous n'avons pas la prétention
de représenter la volonté divine ni d'être un peuple prédestiné. Mais il nous
est permis sans forfanterie ni mégalomanie morbide d'attester hautement notre
décision de ne pas poser les armes avant que le cauchemar qui pèse sur
l'humanité depuis près d'un demi-siècle soit définitivement conjuré. Nous
irons « jusqu'au bout », répète la Déclaration ; nous resterons
étroitement et immuablement fidèles à notre engagement de ne pas signer la
paix sans nos alliés. Ils sont sûrs de nous comme nous sommes sûrs d'eux, car
nos signatures ne sont pas de celles qu'on renie et les accords qui en sont
revêtus ne deviendront pas des « chiffons de papier ». Le sang précieux et
héroïque de nos jeunes générations ne sera pas versé en vain ; ceux qui sont
dans la tranchée comme ceux qui sont au foyer entendent éviter le retour de
pareilles épreuves. Si nos qualités traditionnelles et incontestées de
bravoure et d'offensive apparaissent aujourd'hui doublées des qualités
d'endurance et de patience qui paraissaient nous être moins naturelles, c'est
que la gravité même de l'enjeu a remué la race jusqu'aux profondeurs
insoupçonnées où se concentrent les suprêmes énergies. Ni une paix boiteuse,
qui ne serait qu'une trêve ni une victoire incomplète, qui ne nous donnerait
qu'un sursis, ne nous suffiront. Le droit ne se morcelle pas. Nous combattons
pour le droit, pour le droit des faibles à l'existence, pour le droit des
peuples à vivre leur vie nationale, pour le droit des annexés malgré eux à
rejoindre leurs mères patries. En
attendant que sonne l'heure des grandes réparations, il est une question
d'ordre pratique qui préoccupe à juste titre ceux de nos compatriotes qu'a
touchés l'invasion des Barbares. Nul ne doute que le pays tout entier ne se
sente solidaire de leurs deuils et de leurs ruines ! mais sous quelle forme
se traduira cette solidarité nationale ? Un secours aurait un caractère
précaire et peut-être insuffisamment fraternel. La Déclaration reconnaît que
les victimes des atrocités allemandes ont un droit, un droit à la réparation,
et un premier crédit de 300 millions sanctionne la reconnaissance de ce
droit. Le reste ne peut venir qu'en temps et lieu. La France se proclame
tenue d'indemniser les départements envahis, au moyen de la contribution de
guerre due par les auteurs de toutes les ruines, et en attendant par une
contribution de la nation tout entière. Il n'y a à cet engagement positif
d'autre limite que les possibilités financières, limite qu'il est impossible
assurément de tracer dès maintenant. C'est le rôle d'une loi, qui ne pourra
venir en discussion utile qu'après la bataille gagnée, et qui fixera
également les conditions requises pour écarter toute chance d'erreur et tout
soupçon d'arbitraire. Pour l'instant, il suffit de poser le principe, et il
ne pouvait l'être avec plus de franchise et d'équité. Le
Parlement s'associera par ses votes aux déclarations du gouvernement. Aucun
débat ne saurait être utilement soulevé sur aucun des projets qui lui sont
soumis. Ils ne touchent que des problèmes d'intérêt national. Il n'y a même
pas besoin pour être unanimes en pareil matière de faire aucune preuve
d'abnégation. La Déclaration parle avec respect de la « liberté
volontairement enchaînée de nos opinions » jusqu'à la fin de la crise. Rien
de plus nécessaire, en effet ; mais l'ordre du jour de cette session extraordinaire
« n'enchaîne » même personne, car il n'y a ici qu'une seule opinion. 23 décembre 1914. Les
discours émouvants des deux Présidents eurent le même succès que la
déclaration et les Chambres votèrent à l'unanimité le projet de douzièmes
provisoires pour les six premiers mois de l'exercice 1915. Le montant s'en
élevait à près de neuf milliards et encore fallait-il s'attendre à bien des
crédits supplémentaires. Le
parti socialiste qui s'était joint étroitement à tous les autres publia un
manifeste faisant un heureux contraste avec ceux des socialistes allemands. LE MANIFESTE SOCIALISTE
La
déclaration que vient de publier le parti socialiste français est une
nouvelle preuve de l'unanimité faite dans le pays par la guerre actuelle. Nos
socialistes, sans renoncer évidemment à l'ensemble de leurs doctrines, sans
rien abdiquer de leurs espérances, marchent la main dans la main avec leurs
compatriotes, convaincus comme nous tous que notre cause est celle de la
justice et du droit, et que le triomphe d'un militarisme barbare serait la
négation de tout progrès social. Même ceux qui rêvent encore d'une
Internationale fraternelle sont bien forcés de reconnaître qu'elle ne
pourrait jamais être qu'une fédération volontaire de peuples libres. Les
socialistes français se plaisent encore à espérer que les socialistes
allemands finiront par entendre la vérité et qu'ils aboutiront à une république
allemande. Rien ne nous autorise à partager cette illusion, et
l'exclusion prononcée par la social-démocratie contre le camarade Weill,
député de Metz, engagé dans l'armée française, montre que les socialistes allemands
ont exactement la même conception des droits des peuples que leur
gouvernement. Ils sont même en régression sur Bebel et Liebknecht, — qui
n'ont pour disciple présentement que le fils de ce dernier, mobilisé, du
reste, à l'improviste depuis qu'il s'est écarté du troupeau. Quoi
qu'il en soit de l'avenir du socialisme international et des prévisions que
peuvent émettre à ce sujet les socialistes français, nous sommes heureux,
mais non surpris de constater qu'ils comprennent et pratiquent « le devoir
présent » à la manière de tout le monde. Nous nous associons comme eux de
grand cœur à « l'accord délibéré de tous les Français ». Et même il nous sera
permis de relever, et de tenir pour un gage de bonne volonté, une décision
récente du parti radical et radical-socialiste de la rue de Valois. Le Comité
exécutif a supprimé la fonction de président, fonction exercée actuellement
par M. Caillaux. On ne peut que se féliciter de voir ainsi disparaître ou du
moins s'effacer momentanément dans une pensée commune d'union nationale tout
ce qui rappelle ou pourrait raviver nos misérables discordes d'hier. Il
restera, après la paix, à conserver un peu de cet esprit de tolérance et de
justice réciproque que la leçon de la guerre nous a spontanément enseigné. 26 décembre 1914. En
somme, l'année 1914 laissait en France l'impression que, le premier moment de
surprise une fois passé, le gros danger était conjuré. On savait que la
guerre était loin d'être terminée, et qu'une machine militaire comme celle de
l'Allemagne, constamment mise au point et tenue sous pression depuis un
demi-siècle, ne pouvait être paralysée en un jour, mais le succès final,
étant donné le gros effort anglais, ne pouvait paraître désormais douteux.
Les Allemands eux-mêmes en dépit du terrain occupé, de la « carte de guerre
», comme aimait à dire le chancelier, se rendaient bien compte que leurs
ambitions du début n'étaient plus réalisables. Dès ce moment ils amorcent
cette campagne compliquée d'intrigues en apparence contradictoires dont le
but, par des moyens divers, est toujours de fatiguer le moral de leurs
adversaires. LES DERNIÈRES CARTOUCHES
L'espionnage
allemand n'est pas seulement une vaste agence de renseignements, c'est aussi
un puissant organe de démoralisation. En ce moment, c'est de ce côté que
portent visiblement les efforts de l'ennemi chez nous. La contenance ferme,
résolue et unanime de la France a déçu l'adversaire. On ne peut ni vaincre ni
fatiguer un pays animé d'un tel état d'esprit. C'est pourquoi l'Allemagne
cherche à l'affaiblir. Des bruits sont lancés, dont l'origine est
insaisissable, mais dont le but n'a rien de mystérieux ; on parle, paraît-il,
du mécontentement des femmes françaises que la prolongation de la guerre
entraînera peu à peu à des démarches qui permettraient aux Allemands de
rassurer les leurs ; on entend dire à mots couverts que la guerre de
tranchées est une école de découragement pour nos troupes ; on glisse même
sous les portes de petits papiers qui plaident la thèse de l'Allemagne, qui
rejettent sur les Alliés la responsabilité des hostilités et qui invitent les
mères et les épouses à manifester pour la paix. Tout cela évidemment aura le
même sort que les précédentes habiletés de même source. La marque de fabrique
est visible : Made in Germany. Tantôt la France est accablée de protestations
d'amitié de la part des journaux à la solde de l'état-major allemand » tantôt
elle est accusée de provocation pour ne pas se laisser prendre aux larmes de
crocodile versées par les criminels de Louvain ou de Reims sur les ruines
accumulées par eux-mêmes. Nous ne savons de quoi nous serons accusés demain,
mais nous savons que les agents provocateurs en seront cette fois encore pour
leurs frais. La France n'ignore pas que l'agression où elle a failli périr
nous impose des sacrifices sans précédent ; les enfants même le savent, et
les femmes le savent comme tout le monde ; mais nous ne voulons pas repasser
par de pareilles épreuves, et le seul moyen de les épargner aux futures
générations est de ne pas lâcher prise au moment même où la prise est bonne.
Que l'Allemagne, ou du moins ceux qui la mènent à la ruine, essayent de fausser
l'opinion chez nous comme ils ont réussi à la tromper chez eux, nous n'en
sommes ni surpris ni effrayés. Ils jouent leur jeu, mais ils ne trouveront
personne en France pour s'y associer. 4 janvier 1915. La
confiance générale s'appuyait d'ailleurs sur le sentiment que l'Italie tôt ou
tard ferait cause commune avec nous. Parmi les nombreux étrangers qui
s'étaient enrôlés au début de la guerre pour servir sous nos drapeaux
figuraient beaucoup d'Italiens. LES VOLONTAIRES ÉTRANGERS
Les
milliers de volontaires étrangers qui demandent à servir sous notre drapeau
contre les barbares font à la France un honneur dont elle n'a pas à s'excuser
d'être fière. Ils rendent ainsi le plus bel hommage à l'hospitalité qu'ils
ont trouvée à notre foyer, ils rendent hommage aussi au caractère éminemment
humain de notre patriotisme. Dans la guerre actuelle, la France et ses alliés
défendent la cause du droit, de la civilisation, de la paix, contre une
ambition dénuée de mesure comme de scrupules. Le succès de la coalition des
civilisés ouvrira pour le monde une ère de prospérité et de confiance ; celui
de la coalition austro-germanique alourdirait le joug brutal et ruineux qui
pèse sur le monde depuis près d'un demi-siècle. Ces étrangers de toute race,
de toute nationalité, de toute langue, de toute religion, qui nous offrent le
concours de leurs bras savent qu'ils s'associent à une œuvre de libération et
de progrès. Nul ne songe à s'enrôler sous le drapeau prussien, qui ne
représente aucun idéal et qui n'a jamais été au service d'une grande cause,
ni d'une pensée généreuse. L'heure
n'est plus malheureusement où des corps francs pouvaient jouer un rôle utile.
Les nécessités de la guerre moderne obligent toutes les bonnes volontés à
s'astreindre à la discipline commune de l'armée régulière. La subordination
étroite de tous les efforts à une direction d'ensemble, condition essentielle
de la victoire dans ces chocs formidables qui mettent aux prises des millions
d'hommes, ne permet plus les belles initiatives et les exploits romanesques.
Ceux qui se sentent l'étoffe des héros aventureux d'autrefois seront les
premiers à comprendre le devoir d'entrer dans le rang et de plier leur
bravoure aux conditions du vaste anonymat d'aujourd'hui. C'est un sacrifice
de plus, et non le moins méritoire, qu'ils font à l'âpre désir de donner à leur
concours son maximum d'efficacité. Dans cette campagne sans précédent par
l'ampleur des effectifs et l'immensité de l'enjeu, les servants de l'idéal
resteront chevaleresques par les sentiments, mais l'épopée à laquelle ils
vont participer ne comportera pas les brillants épisodes dus au caprice de
l'inspiration, qui firent si longtemps de la guerre le noble sport par
excellence. L'amateur, ici comme ailleurs, doit s'astreindre aux
règles austères du professionnel. 23 août 1914. Le
corps italien comptait dans ses rangs plusieurs petits-fils de l'illustre
Garibaldi, qui se signalèrent particulièrement. Un d'eux fut même tué, et sa
mort fut l'occasion de grandes démonstrations de sympathie réciproque. GARIBALDI
Porteur
d'un nom glorieux, dont la popularité n'a fait que croître avec le recul
apaisant des années, le jeune Bruno Garibaldi est mort glorieusement sur la
terre française où il combattait avec nous, comme son père et son aïeul le
firent il y a quarante-quatre ans, et contre le même ennemi. L'échange de
télégrammes provoqué par ce deuil entre le Président de la République et le
général Riccioti Garibaldi rappelle éloquemment la communauté de sentiments
et la tradition qui associe spontanément les deux sœurs latines en face du
flot de barbarie qui menace l'humanité. La foule émue qui s'est portée hier
au pied de la statue monumentale de Garibaldi sur le Janicule obéissait à
l'instinct puissant de solidarité qui anime les peuples libres et généreux en
présence des violations du droit national. « Un de mes enfants est tombé,
écrit le général Ricciotti Garibaldi, il en reste cinq, et après eux il reste
encore le vieux chef de la 4e brigade, et avec lui le cœur de l'Italie. » La
politique évidemment s'inspire plus souvent de l'intérêt que du cœur, mais
quand les deux raisons se renforcent, comme c'est le cas aujourd'hui, le rôle
de chacun est plus clair et plus aisé. C'est pourquoi le sacrifice du jeune
brave, qui « a trouvé sa destinée sur la terre si bien aimée de France et
sous l'uniforme glorieux et honoré de l'armée française » ne sera pas
inutile. Il est mort au seuil de la revanche, dans l'aube de la victoire, et
il faut cette certitude pour arracher à une âme de père, dans une telle
épreuve, ce cri héroïque digne des héros de Plutarque : « Je suis bien
heureux d'avoir vécu jusqu'aujourd'hui ! » 6 janvier 1915. Un
second fut également tué en Argonne et le malheureux père vint faire en
France et en Angleterre un voyage au cours duquel il recueillit les marques
d'une ardente sympathie. LE VOYAGE DU GÉNÉRAL GARIBALDI
Paris a
fait au général Garibaldi l'accueil chaleureux et ému qui lui est dû.
L'héritage d'un nom populaire est parfois lourd à porter. Tout le monde
rendra cet hommage aux descendants du grand Garibaldi qu'ils ont porté le
leur avec un héroïsme sans défaillance. La cruelle épreuve qui vient de
frapper à deux reprises le général Ricciotti Garibaldi ne l'a pas abattu. Les
frères de ceux qui sont tombés sur le champ de bataille de l'Argonne, en
pleine jeunesse, en plein rêve de gloire et de revanche, sont fermes à leur
poste, au premier rang, à la tête de cette légion italienne qui est comme
l'avant-garde prestigieuse de la Rome de demain. Et le père, sans s'arrêter à
la douleur personnelle qui l'étreint sans l'accabler, poursuit à travers ses
jours de deuil l'œuvre de libération des peuples opprimés, à laquelle de
l'aïeul aux petits-fils cette famille de paladins modernes s'est vouée sans
réserve depuis trois quarts de siècle. Le
général Garibaldi n'est pas venu en France et n'est pas allé en Angleterre
pour se faire acclamer. Il a voulu se rendre compte, dit-il lui-même, de la
situation chez les Alliés, il a voulu fortifier et préciser les raisons pour
lesquelles son pays doit prendre part à la lutte et jouer le rôle qui lui
appartient dans le grand drame d'où le vieux monde va sortir rajeuni et
transformé. Le général Garibaldi compte rapporter à ses compatriotes, non pas
de nouvelles raisons d'agir, mais de nouvelles raisons d'agir sans délai. Il
est de ceux dont la voix mérite d'être entendue, parce qu'elle n'a jamais été
au service d'aucune préoccupation inférieure ou égoïste. Les destinées des
peuples doivent être préparées avec sang-froid et mûre réflexion, mais ces
qualités n'auraient qu'une action négative et décevante si elles entravaient
aux heures décisives l'élan irrésistible de l'instinct national, dont le nom
de Garibaldi a toujours été le symbole. 19 février 1915. Depuis
le commencement de la guerre les ravages de l'alcool et ses dangers au point
de vue civil et militaire avaient été maintes fois dénoncés par les voix les
plus autorisées, mais les Chambres, pour des raisons qui n'échappaient à
personne, suivaient sans entrain le mouvement. CONTRE L'ALCOOLISME
L'état
de siège a permis pour la première fois de prendre des mesures effectives
contre l'alcoolisme. Grâce à la prohibition de l'absinthe[2], à la fermeture des cafés dès
huit heures du soir, et même à l'interdiction de la vente de l'eau-de-vie
dans certains cas, la santé physique et morale du pays s'est merveilleusement
affirmée. Les chirurgiens et médecins des hôpitaux ont eu la surprise et la
joie de constater que les malades et les blessés présentaient de plus en plus
rarement ces symptômes d'alcoolisme qui rendaient beaucoup d'opérations
délicates et les meilleurs soins inefficaces. D'autre part, l'état d'esprit
des populations a mérité tous les éloges. Cette cure doit être durable. Il ne
faut pas qu'après la guerre nous retombions dans le misérable état
physiologique et mental que tant de cris d'alarme avaient vainement signalé.
C'est pourquoi l'Académie des Sciences a repris, avec la haute autorité qui
lui appartient, des vœux bien des fois exprimés déjà par l'Académie de
Médecine : limitation du nombre des débits, prohibition définitive de
l'absinthe et des produits similaires, suppression du privilège des
bouilleurs de cru. Tous
les hommes de bonne foi sont d'accord sur le danger alcoolique, tous sont
également d'accord sur l'efficacité des remèdes indiqués. Il n'existe qu'un
milieu où l'on se montre hésitant quand il s'agit de faire quelque chose.
Malheureusement c'est celui dont tout dépend. C'est le Palais-Bourbon. Seuls
les députés sont sourds à la voix de la raison, aux démonstrations de la
science, aux appels de la patrie en danger. N'a-t-on pas vu la Chambre voter,
en fait de réforme antialcoolique, la suppression de la licence pour les
débitants ? Ce crime contre le pays a été évité cette fois grâce au Sénat,
mais comment espérer un bon mouvement de gens qui en ont si instinctivement
un mauvais ? La Chambre s'étonne parfois du discrédit dont elle est atteinte.
Ii n'y a qu'elle à s'en étonner. Il est assurément douloureux de constater
que le public la croit incapable d'un acte de courage patriotique ; mais à
qui la faute ? 11 décembre 1914. Malgré
l'insistance de l'opinion les mesures décisives continuent à se faire
attendre et même les fabricants d'absinthe, rassurés par l'apathie des
pouvoirs publics, commencent à réclamer. LES DOLÉANCES DE L'ABSINTHE
Une
délégation des fabricants et débitants d'absinthe a fait hier une démarche
intéressante — et encore plus intéressée — auprès du groupe des députés de
Paris et de la Seine. Il s'agissait d'apitoyer le cœur de nos élus sur le
préjudice que va causer aux producteurs et vendeurs de notre grand poison
national l'interdiction dont il est frappé. Chacun a le droit de défendre sa
caisse, et nous ne reprochons pas aux marchands de vin et à leurs
fournisseurs de ne penser qu'à leurs bénéfices. Mais ils ne s'étonneront pas
de n'être pas suivis sur ce terrain. D'autres industries que celle de
l'absinthe, et non moins dignes d'égards, ont été parfois gênées par des lois
restrictives ou prohibitives. Le salut public a passé avant tout. Il est
d'ailleurs permis de croire que les distillateurs et les limonadiers seront
moins touchés que d'autres, et beaucoup moins à plaindre, en tous cas, qu'ils
ne veulent bien le dire. A défaut d'absinthe, leurs clients prendront telle
ou telle consommation, non moins profitable pour ceux qui la fabriqueront et
qui la vendront, tout en étant moins funeste à ceux qui l'ingurgiteront.
Chacun y trouvera donc finalement son compte, et le Syndicat de
l'alimentation tout le premier. Le groupe des députés parisiens, sans le
déclarer expressément parce que le parlementarisme n'est pas une école de
franchise civique, paraît bien avoir été de notre avis, car il a simplement
pris bonne note des doléances qui lui étaient soumises, sans s'engager
à rien de plus qu'à les transmettre aux pouvoirs publics. Espérons que
ceux-ci ne les prendront pas davantage au tragique. 11 janvier 1915. Au fond
la cause était entendue. Malgré les doléances des intéressés la suppression
définitive de l'absinthe fut enfin votée par les deux Chambres et devint
irrévocable le 21 février. UNE VICTIME DE LA GUERRE
Le mot
est joli, et il est d'ailleurs d'un de nos plus spirituels députés :
« L'absinthe est une victime de la guerre » a dit M. Bérard. C'est une
victime comme il y en a malheureusement peu, une victime nullement
intéressante, dont le convoi ne sera accompagné d'aucun pleur. Même M. Girod,
qui était chargé de l'oraison funèbre au nom de la famille, n'a pas trouvé
beaucoup de bien à dire de la défunte. Il a fait comme le prédicateur à qui
on demandait de rendre ce suprême hommage au cardinal Dubois : « J'accepte, à
condition de n'être pas forcé de parler des Vertus du défunt. » M. Girod n'a
pas beaucoup défendu l'absinthe, il a plaidé plutôt la cause des producteurs
d'absinthe, ce qui est d'autant plus légitime que ces braves gens sont ses
électeurs et qu'ils ont en outre le mérite d'abuser moins que beaucoup
d'autres du poison qu'ils fabriquent. Le département le plus atteint n'est
pas celui du Doubs, mais celui des Bouches-du-Rhône, où l'absinthe représente
60 % de l'alcool consommé. La
cause de l'absinthe est certainement perdue. Ceux mêmes que l'habitude rend
tributaires de l'apéritif ne contestent pas les mauvais effets de la liqueur
qui leur est chère. Ils cherchent seulement à rejeter les ravages de
l'absinthisme sur la mauvaise qualité de certaines absinthes. « L'absinthe
paye pour les contrefaçons dont elle est l'objet », a soutenu M. Girod. Cette
argumentation nous rappelle un peu les réclames connues en faveur de telle ou
telle marque qualifiée d'hygiénique, pour que les marques rivales endossent
tous les méfaits qu'il serait trop difficile de nier. Le rapporteur, M. Henri
Schmidt, auquel on reprochait de n'avoir pas accumulé dans son rapport assez
de preuves de la nocivité de l'absinthe, a fourni toutes celles qu'on pouvait
désirer. Il a notamment apporté à la tribune les chiffres d'une enquête
ordonnée par M. Clemenceau en 1907, pour établir la part des diverses
boissons alcooliques dans l'aliénation mentale. Sur 10.000 cas relevés dans
les asiles le 1er janvier 1908, la bière en représentait 1, le vin 4, le
cidre 32, les eaux-de-vie 77, les liqueurs 143, les apéritifs autres que
l'absinthe 170, l'absinthe 246. Evidemment on peut toujours épiloguer sur une
statistique, mais toutes les statistiques ont ceci de commun qu'elles font
toutes la première place à l'absinthe, qu'il s'agisse de folie, de
criminalité ou de dégénérescence de la race. La
question de l'interdiction de l'absinthe nous paraît tranchée. Est-ce le
dernier mot ? Un député socialiste, M. Voilin, a déclaré au nom de son groupe
que les socialistes voteraient non seulement l'interdiction de l'absinthe,
mais toutes les autres mesures complémentaires qui pourraient être proposées
contre le fléau de l'alcoolisme en général, dont l'absinthisme n'est qu'une
forme, à la vérité la plus redoutable. On ne saurait mieux dire, et il est
certain que le problème de l'alcoolisme ne sera pas résolu par la seule
interdiction de l'absinthe. Mais c'est le premier pas, et le plus décisif,
vers une meilleure hygiène morale et sociale. Précisément parce que ce n'est
qu'un premier pas, il importe de procéder avec méthode, A quel titre, dans
quelle mesure devront être indemnisés les fabricants, producteurs de matières
premières nécessaires à la fabrication, débitants et commissionnaires de
toute espèce, c'est un point à ne pas traiter à la légère, car on risquerait
ainsi de créer des précédents dangereux. Le gouvernement s'est engagé à
déposer un projet de loi sur ce sujet pour le 1er mai. Il sera temps alors
d'en discuter le détail. Dès
maintenant, M. Andrieux considère qu'il n'y a pas lieu d'abuser du principe
des indemnités. On l'invoquera aussi, dit-il, si vous supprimez le privilège
des bouilleurs du cru. Il est certain en effet que les intéressés ne manquent
jamais de bonnes raisons pour réclamer une part de la manne budgétaire. M.
Ribot a paru estimer que les fabricants, n'ayant pas été pris au dépourvu, ne
sont pas si lésés qu'ils veulent bien le dire. Les employés ou agriculteurs
seront peut-être, au moins momentanément, plus dans l'embarras. Tout cela est
à étudier, avec le double souci d'éviter tout ce qui pourrait être une
atteinte gratuite au principe de la propriété et aussi toute libéralité qui
grèverait sans nécessité un budget appelé à pourvoir à tant d'autres besoins vitaux
pour le pays. En attendant, dès maintenant, le Parlement s'associera à la
mesure de défense nationale dont le gouvernement a pris la louable
initiative. Nous lui devons pour une part notable le calme, le sang-froid, la
bonne santé physique et morale dont la France donne le spectacle depuis six
mois. L'ennemi comptait sur certains alliés de l'intérieur : l'alcool, sous
l'uniforme vert de l'absinthe, paraissait un des plus sûrs. Continuons à le
tenir en échec et même en déroute pour la plus grande déconvenue de
l'état-major impérial. 13 février 1915. Une
question non moins grave, et qui, depuis le début, avait soulevé d'infinies
difficultés, est celle des allocations attribuées aux familles des mobilisés.
Les plaintes se multipliaient, à la fois contre les femmes qui recevaient des
allocations sans en avoir besoin, et au sujet d'allocations refusées à
d'autres qui y avaient plus réellement droit. On créa une commission
supérieure chargée de régler en dernier ressort toutes ces contestations. LES ALLOCATIONS
La
Commission supérieure chargée de réviser en dernier ressort l'attribution des
allocations aux familles des mobilisés a tenu hier sa première séance.
D'excellentes choses y ont été dites et qui permettent d'espérer que
d'excellente besogne y sera accomplie. Deux ordres de recours lui seront
soumis. D'abord les recours formés par les intéressés eux-mêmes quand ils
estiment que le refus qui leur a été opposé n'est pas justifié. En second
lieu, les recours qui seront formés par les préfets et sous-préfets contre
les décisions des Commissions d'appel de chaque arrondissement qui leur
paraîtront mal fondées. Dans les deux cas, la Commission supérieure statuera
souverainement, et elle fixera peu à peu la jurisprudence uniforme dont
devront s'inspirer par la suite les Commissions locales. Au surplus, une
circulaire de M. Malvy rappelle aux préfets les principes directeurs de la
loi et la procédure à suivre par les réclamants. Les réclamations devront
être adressées au sous-préfet, soit directement, soit par l'intermédiaire du
maire. Le sous-préfet — ou le préfet dans l'arrondissement chef-lieu —
transmettra la réclamation, avec son avis motivé, dans un délai qui n'est pas
prévu, mais « le plus bref possible ». A ce propos, nous ne ferons pas aux
préfets et aux sous-préfets l'injure de croire qu'il pourra s'en trouver
parmi eux pour retarder systématiquement ou même oublier de transmettre les
réclamations qui n'auraient pas leur approbation. Il serait bon cependant de
donner au public la certitude que rien de tel n'est à craindre, et la
circulaire ministérielle aurait gagné à être plus explicite. La
Commission supérieure, nous n'en doutons nullement, est fermement résolue à
opérer en toute équité. M. Compère-Morel, qui en fait partie, écrit ce matin
dans l'Humanité : « Les mobilisés peuvent combattre avec tranquillité
et ne songer qu'à l'intérêt supérieur de leur pays. La Commission supérieure
des allocations, gardienne vigilante et attentive de la volonté du
législateur, saura faire respecter la loi du 5 août 1914 contre les
politiciens de village, les satrapes d'arrondissement et les ronds-de-cuir
arrogants et prétentieux dont les décisions brutales, souvent inhumaines, ont
provoqué tant de protestations dans le public. » La
circulaire de M. Malvy rappelle de même aux préfets que les Commissions
locales « ne doivent jamais être guidées par des considérations d'ordre
politique ou confessionnel ; tous les Français ont accepté avec patriotisme
les charges de la loi, tous doivent participer à ses avantages ». Ce sont là
des indications qu'il devrait être superflu de formuler, surtout dans les
circonstances actuelles. Mais les mauvaises mœurs politiques ne se réforment
pas en un jour ; les préfets eux-mêmes ont trop souvent donné le mauvais
exemple pour que leurs administrés les croient d'office sur parole quand ils
prêchent la justice. C'est pourquoi il faudra à la Commission supérieure non
seulement beaucoup de bonne volonté, — mais surtout beaucoup de volonté, ce
qui est plus rare, — pour mener à bien sa lourde tâche. Un
point épineux, sur lequel M. Malvy a eu raison d'insister, est celui de
l'abandon du travail par beaucoup d'allocataires. On l'a remarqué partout, la
main-d'œuvre tend à se dérober à la ville comme à la campagne à mesure que se
multiplient les allocations. Les bénéficiaires ne cherchent plus de travail
ou même le refusent, tantôt par simple paresse, tantôt par crainte de perdre
leur allocation s'ils paraissent gagner autrement leur vie. Rien ne serait
plus inquiétant et plus démoralisant que la propagation d'un pareil état
d'esprit. Nous deviendrions un peuple de mendiants, vivant misérablement de
la sportule de l'État, si l'habitude de ne compter que sur les secours
publics venait à se généraliser. M. Malvy a grandement raison d'attirer
l'attention des préfets de ce côté. Il faut non seulement faire comprendre
aux intéressés le peu de dignité d'une pareille attitude, mais aussi les
rassurer contre l'éventualité qui les préoccupé. » Le fait de se procurer par
le travail un supplément de ressources n'est pas, constate le ministre, une
cause suffisante de suppression de l'allocation. » Une femme de mobilisé qui
travaille honorablement n'est pas déchue de son droit. Ce n'est pas ce
travail et la rémunération normale qui en résulte que l'article 20 de la première
circulaire entend par un changement survenu dans la situation d'une famille.
Sans doute des abus ne sont pas impossibles, mais ils supposent autre chose
que ce genre de ressources. Ajoutons avec M. Malvy que le doute, ici comme
partout, « doit profiter au pétitionnaire ». Espérons
que cette irritante question va enfin être résolue dans l'esprit d'équité, de
dignité, de fraternité et d'union qui avait inspiré le législateur. Rien
n'était plus pénible — tranchons le mot, plus scandaleux — que de voir des
femmes ou des enfants de mobilisés faisant bravement leur devoir en face de
l'ennemi, menacés de mourir de faim ou rejetés à la charité publique par
suite des" vengeances politiques ou des rancunes électorales des
tyranneaux de village et des embusqués de la politique. 13 janvier 1915. Il
fallut encore une circulaire du 10 mars pour préciser et améliorer le système
d'après lequel les allocations étaient accordées. ALLOCATIONS
Le
Journal officiel publie ce matin une nouvelle circulaire sur le
fonctionnement des Commissions cantonales et départementales chargées de
statuer sur les demandes d'allocations. D'après la circulaire du 22 août, les
Commissions départementales avaient la faculté, avant d'annuler une décision
cantonale, d'entendre les intéressés. En fait, elles n'ont guère usé de cette
faculté, et la garantie qu'on avait cru assurer ainsi aux familles des
mobilisés est restée fort insuffisante. La nouvelle circulaire, datée du 5
février, donne aux familles le droit de soutenir leur réclamation sur leur
propre demande, et non sur une invitation qu'il ne leur appartenait pas
jusqu'ici de provoquer. Elles pourront donc se présenter d'elles-mêmes, non
seulement devant la Commission départementale, mais aussi devant la
Commission cantonale. Elles pourront aussi, si elles le préfèrent, se faire
représenter à ce effet par des mandataires, à condition que ces mandataires
ne soient pas rémunérés, restriction qui s'explique par le légitime désir
d'écarter l'intervention peu désirable d'hommes d'affaires toujours prêts à
pousser aux réclamations. Ce premier avantage donné aux familles est
appréciable, car une lettre ne peut entrer dans tous les détails qui sont
parfois nécessaires pour éclairer la Commission. Seconde
innovation : les décisions des Commissions cantonales et départementales
devront être motivées. Déjà il était prescrit par la circulaire du 8 janvier
que les décisions des Commissions d'appel départementales, lesquelles étaient
déférées à la Commission supérieure nationale, devaient être jointes au
dossier avec motifs à l'appui. C'est cette mesure qui est présentement
généralisée. Désormais, donc, le dossier de chaque demande se constituera
automatiquement et en pleine connaissance de cause du haut en bas. La
Commission cantonale, édifiée par la comparution des demandeurs, motivera
facilement sa décision. La Commission départementale, si cette décision lui
est soumise, aura déjà une base d'appréciation, à laquelle se joindra une
nouvelle audition des intéressés quand ceux-ci le jugeront bon. Sa décision
d'appel sera donc, elle aussi, facile à motiver. Il est infiniment probable
que les abus seront dès lors moins nombreux et que, par suite, les appels à
la Commission supérieure deviendront plus rares. Pour ceux qui se produiront
quand même, la Commission supérieure sera en état de rendre son jugement avec
toutes les pièces du débat sous les yeux, et aucune famille ne pourra plus se
plaindre d'avoir été éconduite a priori, pour des motifs inavouables, et sans
avoir été entendue. C'est un grand point d'acquis, et c'est justement celui
qu'il fallait obtenir. 11 mars 1915. La même
question du cumul de l'allocation avec le salaire d'un travail régulier se
posait à propos des réfugiés des régions envahies. Elle finit par être réglée
de même. LES ALLOCATIONS ET LA MAIN-D'OEUVRE
Une
circulaire de M. Malvy, au moment où fut constituée la Commission supérieure
des allocations militaires, insistait sur le grave danger moral et social qui
résulte du refus de travailler qu'opposent beaucoup d'allocataires aux offres
de travail. Et il ne s'agit pas seulement des femmes de mobilisés. La même
constatation est faite journellement en ce qui concerne les réfugiés de la
Belgique et des départements envahis. Non seulement la plupart d'entre eux ne
cherchent pas de travail, mais beaucoup n'osent pas en accepter de peur de
perdre leur droit à l'allocation qui leur est accordée, et surtout par
crainte de ne pas en obtenir facilement le rétablissement une fois qu'elle
leur aurait été enlevée. Il y a là une question de la plus haute gravité. En
ce qui touche les femmes de mobilisés, M. Malvy a pris le soin d'indiquer aux
préfets qu'il fallait les rassurer sur ce point. « Le fait de se procurer par
le travail un supplément de ressources n'est pas, a déclaré le ministre, une
cause suffisante de suppression de l'allocation. » Il a précisé que le fait
de travailler et de recevoir une rémunération normale pour ce travail ne
constitue pas un changement survenu dans la situation d'une famille,
changement qui, seul, justifie le retrait de l'allocation. Il a même ajouté
que dans les cas sujets à discussion, le doute doit profiter à l'allocataire
qui demande le maintien de son allocation. Mais il
ne s'agit ici que de l'allocation militaire. Or, il y aurait lieu, à en juger
par les doléances qui nous parviennent sur la difficulté de recruter de la
main-d'œuvre parmi les réfugiés, de songer aussi à leur cas. Beaucoup
seraient disposés à travailler, mais ne veulent pas encourir, pour une
occupation parfois momentanée et aléatoire, le risque d'être déchus de leur
allocation. Ne pourrait-on appliquer à cette catégorie d'allocataires la même
règle qu'aux femmes de mobilisés ? Si l'on ne peut aller jusque-là, il
faudrait au moins qu'il fût bien entendu et spécifié que la suppression de
l'allocation en cas de travail n'est qu'une suspension, et que l'allocation
sera rétablie sans délai ni formalités rébarbatives, si le travail cesse. De
cette façon les allocataires auraient intérêt à travailler, et ils ne
pourraient en aucun cas éprouver ou simuler la crainte de lâcher la proie
pour l'ombre, le certain pour l'incertain... 1er mars 1915. LA MAIN-D'OEUVRE ET LES ALLOCATIONS
Nous
avons déjà signalé l'obstacle que fait à la reprise du travail la crainte de
perdre les allocations. Toute allocation est considérée par ceux qui en
bénéficient comme un titre de rente dont il ne faut en aucun cas se
dessaisir. « Je ne peux pas travailler car je perdrais mon allocation », est
une phrase qu'entendent à chaque offre d'emploi tous ceux qui s'occupent de
procurer du travail aux chômeurs ou de la main-d'œuvre aux industries qui en
réclament. A la demande du ministre de l'Agriculture, le ministre de
l'Intérieur vient d'adresser aux préfets une circulaire indiquant que les
allocations attribuées aux femmes de mobilisés ou aux réfugiés ne pourront
pas être retirées aux familles qui se procureront un supplément de ressources
en travaillant aux champs. On peut espérer que le recrutement de la
main-d'œuvre va se trouver ainsi grandement facilité. Il serait à souhaiter
que quelque chose d'analogue pût être fait même pour les travaux moins
urgents que ceux de la terre. On nous citait ces jours-ci le cas d'un père de
sept enfants, renvoyé à ce titre dans ses foyers, mais qui se garde de rien
faire, car il touche comme allocations de chômage pour lui et ses enfants à
peu près l'équivalent de ce qu'il pourrait gagner. On comprend ce calcul,
mais ce n'est pourtant pas pour lui verser une allocation de chômage, qui
l'empêche de travailler, qu'on a renvoyé chez lui ce père de famille. Il y a
dans les habitudes qui se prennent ainsi quelque chose de pire que le
gaspillage financier. On se demande comment tant de gens habitués à vivre
d'un secours assuré reviendront à la conception du travail et des risques de
chômage sans allocation. Mieux vaudrait encore donner une allocation abusive
à un homme qui travaille qu'à un homme qui ne fait rien. Ce serait paradoxal,
mais moins dangereux à coup sûr pour l'avenir que de faire de l'allocation
une obligation d'oisiveté. 10 mai 1915. D'autre
part le gouvernement français, fatigué de protester vainement contre les
horreurs commises par l'ennemi, procède à une enquête méthodique et publique. LE DOSSIER DES ATROCITÉS ALLEMANDES
La
Belgique a déjà publié les premiers résultats de son enquête sur les
atrocités allemandes, et cette publication n'a pas peu contribué à éclairer
et à fixer la religion des neutres de bonne foi. Depuis longtemps on
réclamait de toutes parts un travail analogue sur les faits de même nature
qui se sont passés en France ; il ne suffit pas en effet des récits de
journaux, forcément hâtifs, incomplets et dépourvus du caractère
d'authenticité requis en pareil cas. La Commission nommée par le gouvernement
français pour procéder à une enquête donnant toutes garanties a accompli son
œuvre dans des conditions qui répondent à toutes les exigences de la critique
des témoignages ; son rapport est terminé, et M. Viviani a décidé de le faire
paraître incessamment au Journal officiel, pour aller plus vite. Les
dépositions, qui forment le recueil des pièces justificatives, seront
publiées plus tard, en annexe du volume dont le rapport actuel ne peut être
que la préface et la première partie. L'enquête n'est d'ailleurs pas close,
car on conçoit qu'elle n'a pu se poursuivre dans les régions encore occupées
par l'ennemi, où la liste des atrocités commises sera justement la plus
longue. La
procédure adoptée est évidemment la meilleure. Le Journal officiel
n'est pas par lui-même un moyen de publicité très puissant ; mais les autres
journaux ne manqueront pas d'en reproduire de larges extraits. Malgré tout,
il reste indispensable que le volume annoncé ne se fasse pas trop attendre et
surtout qu'on lui assure, quand il paraîtra, une large expansion. On cherche
souvent le moyen de répondre efficacement à la propagation des mensonges
allemands. Il n'y en a pas de plus sûr que de leur opposer la vérité toute
nue. Mais il faut bien avouer que nous paraissons peu habiles dans cet art.
Nous rédigeons par exemple un excellent Livre Jaune, mais nous ne savons pas
faire le nécessaire pour le laisser arriver au public. On se rappelle qu'il a
fallu rectifier après coup un faux départ pour la traduction anglaise ; pour
le texte français, on n'en est même pas encore là. Rien de plus difficile que
de se procurer notre Livre Jaune. On le demande vainement aux marchands de
journaux, on le réclame sans succès dans les bibliothèques des gares, les
librairies en obtiennent péniblement quelques exemplaires de temps à autre.
Dans telle grande gare, on n'en trouve qu'en anglais ; c'est déjà quelque
chose, mais il est tout de même surprenant qu'il faille être polyglotte pour
lire un document français en France. 7 janvier 1915. LE RAPPORT SUR LES ATROCITÉS ALLEMANDES
Cette
fois, on ne dira pas qu'il s'agit de racontars non vérifiés, ou de faits
dénaturés par la passion. Le rapport rédigé par la commission chargée de
procéder à une enquête précise sur les violations du droit des gens commises
par les armées allemandes est d'une implacable documentation. La composition
même de la Commission assure au résultat de ses recherches une valeur
difficile à contester. Les quatre membres appelés à en faire partie sont de
ceux que leur autorité morale et professionnelle ne permet pas de récuser à
l'avance. M. Payelle, premier président de la Cour des Comptes, président de
la Commission ; M. Paillot, conseiller à la Cour de cassation rapporteur ; M.
Maringer, conseiller d'État, et M. Mollard, ministre plénipotentiaire, se
sont acquittés de leur mission avec une conscience à laquelle il sera
impossible de ne pas rendre hommage. Ils n'apportent pas des affirmations,
ils ne donnent pas des impressions, ils ne procèdent pas comme les
intellectuels allemands par des dénégations ou des assertions gratuites,
fondées sur une infaillibilité préconçue. Tous les faits cités ont été soumis
à « une critique sévère et à un contrôle rigoureux » ; ceux-là seuls ont été
retenus qui sont « irréfragablement établis », c'est-à-dire établis dans les
formes légales par des documents photographiques, par des témoignages
accueillis sous la foi du serment. Les enquêteurs se sont transportés sur
place ; ils ont vu eux-mêmes les lieux les témoins, et celles des victimes
qui ont survécu. Ils n'ont pas cherché à corser leur dossier, non plus qu'à
dramatiser leur style. Ils ont fait la part la plus large à tout ce qui peut
s'excuser ou s'expliquer, si peu que ce soit, par les nécessités de la guerre
ou par le déchaînement de la brutalité individuelle. Et malgré cette
sélection, leur moisson est telle qu'on demeure accablé, comme sous le coup
d'un déshonneur collectif de l'humanité, à la simple énumération de tous ces
actes de bestialité préméditée, de sadisme organisé, de rapt méthodique, qui
apparaissent comme la vie courante de l'armée allemande. Le Journal
officiel publiera demain, et nous reproduisons dès aujourd'hui, ce
rapport qui fera époque dans les annales de l'histoire du crime. Il n'est pas
complet, car un certain nombre de départements n'ont pu encore être visités
par la Commission, mais ce qui manque ne saurait différer beaucoup de ce que
nous avons. Partout les troupes allemandes sont les mêmes, et le dossier
belge nous apporte la confirmation. De ces atrocités, bien peu sont
imputables à l'initiative individuelle : elles sont le fruit d'un système, la
discipline allemande a codifié les horreurs de la guerre, l'ordre règne dans
la barbarie et les quelques soldats allemands qui ont eu parfois un sursaut
de-révolte ou de dégoût en face du métier qu'on leur demandait de faire ont
été châtiés par leurs chefs suivant leurs propres déclarations. Il faudra, en
dépit de la nausée qu'inspire cette monotone collection de monstruosités,
avoir le courage d'en lire jusqu'au bout le détail. Il faudra que les
honnêtes gens de tous les pays prennent sur eux de se plonger dans cette
fange sanglante, car il est indispensable qu'on sache partout jusqu'où peut
descendre la bête humaine dès qu'on lui lâche la bride. Il n'y a plus là ni
civilisation, ni Kultur en présence : c'est le crime tel que tous les
codes le punissent, tel que toutes les religions le condamnent, tel que
toutes les sociétés le réprouvent. Nous
osons à peine donner une idée de ce formidable rapport. Il faut, pour évoquer
certaines choses, l'objectivité et le style juridiques. Comment parler des
attentats contre les femmes de tout âge et contre les jeunes filles qui n'ont
même pas encore d'âge ! Ils ont été, dit le rapport, « d'une fréquence
inouïe », et dans des conditions telles le plus souvent qu'on ne saurait les
évoquer. Quant aux assassinats de blessés et d'habitants inoffensifs, ils
marquent toutes les étapes des armées allemandes. Renvoyons, pour les scènes
les plus significatives aux villages de Nomeny et de Gerbéviller. Avec les
arrestations d'otages et les incendies scientifiquement exécutés, c'est la
base du règlement en campagne de l'armée allemande. L'enquête, par un
surcroît de scrupules, n'a pas retenu les actes de ce genre qui ont pu
paraître, en quoi que ce soit, une représaille. Elle n'a consigné que les cas
où le prétexte ordinaire d'un coup de feu tiré par des civils n'a aucune
apparence de raison. Ce sont des atrocités préventives, pour nous mettre dans
l'état d'esprit de l'état-major allemand. Dans quel pays autre que
l'Allemagne, dans quel droit des gens autre que celui de M. de
Bethmann-Hollweg a-t-on jamais imaginé de pareilles doctrines ? Le vol, le
vol qualifié, le vol en grand avec wagons spéciaux, rentre dans cette même
spécialité germanique. Le tout se passe au grand jour : les coffres-forts
sont éventrés ostensiblement, l'argenterie emballée avec soin, les objets
d'art expédiés à domicile, sans doute en franchise. Les grands voleurs
laissent même parfois leur signature. Au château de Baye, artistement
déménagé, une inscription à la craie souligne la qualité de l'illustre
occupant : J.-K. Hoheit. C'est une altesse. Les
enquêteurs ont eu soin, et avec raison, d'identifier ainsi, toutes les fois
qu'ils l'ont pu, les coupables et les responsables, tant les chefs que les
corps de troupes. Tout cela servira pour le règlement des comptes. Il est
bon, par exemple, qu'on connaisse nos anciens hôtes, amis ou clients de la
veille, revenus pour diriger les opérations de pillage, comme à Lunéville. Il
est bon aussi qu'on sache ce que pèse « le vieux Dieu allemand » en face d'un
butin en espérance. A Gerbéviller, des Allemands ne pouvant crocheter le
tabernacle de l'église, tirent dans la porte et perforent le ciboire ; et les
Allemands qui sont là sont surtout des Bavarois !... 8 janvier 1915. En
outre des rapports officiels publiés par le gouvernement il parut une
brochure donnant des témoignages extraits des carnets de guerre d'un certain
nombre de soldats allemands. Rien n'était évidemment plus probant que ces
aveux spontanés, datés et localisés des coupables. PEINTS PAR EUX-MÊMES
Le
gouvernement allemand trouve que le rapport sur les atrocités commises par
son armée manque de documentation. Il n'aura pas longtemps à attendre la
publication détaillée des témoignages sur lesquels le rapport est fondé. En
attendant, voici une petite brochure de M. Joseph Bédier, professeur au
Collège de France, qu'on pourra lire avec intérêt en Allemagne, car elle ne
fait état que de témoignages allemands. Le texte en a paru déjà dans la Revue
des Deux-Mondes, mais il est accompagné cette fois de la reproduction
photographique des documents cités. La publication fait d'ailleurs partie
d'une série « d'études et documents sur la guerre », entreprise par un
Comité dont M. Ernest Lavisse est le président, et dont la composition offre
toute garantie, même aux Allemands, car on y trouve certains noms qui étaient
naguère fort en honneur chez eux, à l'époque de la campagne contre les trois
ans. M.
Bédier établir les crimes allemands d'après des témoignages allemands
; c'est le titre même de sa brochure Ce n'est pas que les témoignages
français, soigneusement recueillis, contrôlés et vérifiés, soient considérés
par lui comme suspects Mais il est clair que pour les Allemands il est
toujours possible de les contester, surtout tant que le débat n'est pas
contradictoire Au contraire, les preuves tirées de témoignages purement
allemands doivent être pour eux irrécusables Aussi peut-on prévoir que la brochure
de M. Bédier ne passera pas la frontière austro-allemande Elle y aurait trop
de succès Elle utilise particulièrement ces « journaux de guerre », que
tiennent presque tous les soldats allemands et que leur « règlement de
service en campagne » leur recommande de tenir (art. 75). Un grand nombre ont été saisis
sur des prisonniers, saisie parfaitement légitime et autorisée expressément
par l'article 4 de la convention de La Haye de 1897. Prenons
au hasard quelques exemples d'atrocités racontés en toute simplicité par
leurs auteurs « Creil. On a fait sauter le pont de fer. A cause de quoi rues
incendiées, civils fusillés. » C'est bref, mais clair. On n'allègue même pas,
comme il arrive d'ordinaire, que ce sont des civils qui ont fait sauter le
pont, et en effet ils n'y sont pour rien. Peu importe, le pont a sauté et les
civils ont été fusillés — 3-9-1914 — c'est-à-dire 3 septembre 1914, note le
soldat consciencieux —. En voici un qui émet un scrupule. « 26 août.
L'admirable village du Gué d'Hossus doit avoir été livré aux flammes tout à
fait sans l'avoir mérité (Ganz unschuldig). On dit qu'un cycliste est tombé de sa
machine et que dans sa chute son fusil est parti tout seul. Alors on a fait
feu sur lui. On a tout simplement jeté dans les flammes des habitants mâles.
Espérons que de telles horreurs ne se renouvelleront pas. » Ainsi parle un
officier saxon du 178e régiment, XIIe corps d'armée, 1er corps saxon. A
Dinant, il a vu bien pis. Ce carnet d'officier, très caractéristique, sera du
reste publié intégralement. Pour cette même région, un autre carnet complète
le tableau. Deux cents bourgeois ont été fusillés dans la nuit. « Femmes et
enfants, la lampe à la main, ont été forcés d'assister à cet horrible
spectacle. » Le
texte est souligné par endroits, tant cette scène a impressionné le soldat
Philipp, de Kamen (Saxe), qui nous la raconte. Les
femmes ne sont pas épargnées. A la première page d'un carnet on lit :
« Trois femmes pendues aux arbres, les premiers morts que j'ai
vus. » Bon début. Huit jours plus tard, le même soldat en a vu d'autres
: « Nous avons détruit huit maisons, avec leurs habitants. Dans une furent
passés à la baïonnette deux hommes avec leurs femmes et une jeune fille de 18
ans. La petite a failli m'attendrir, car elle faisait un regard tellement
innocent, mais, on ne pouvait plus maîtriser la bande excitée, car alors on n'est
plus des hommes, mais des bêtes. » A Orchies, une femme est fusillée pour
n'avoir pas fait halte au commandement, et là-dessus on brûle toute la
localité. Mais une femme, c'est peu ; un chasseur de Marbourg fait mieux :
« Ayant placé trois femmes l'une derrière l'autre, il les abattit du
même coup de feu. » Ceci se passait en Belgique. Les rapports belges sur
les atrocités pourraient du reste être corroborés d'un bout à l'autre rien
qu'avec les aveux des coupables. Essayez seulement d'approfondir le sens de
ces trois mots laconiques sur un village : « Là, il y eut feu, femmes,
et tout. » Ces
monstruosités paraissent si naturelles que les journaux allemands en
reproduisent volontiers le récit sans la moindre réserve, et même avec
complaisance. Ce sont les Münchner Neueste Nachrichten qui donnent la
lettre d'un lieutenant racontant qu'à Saint-Dié des civils ont été mis sur
des chaises dans la rue pour paralyser le tir des Français. M. Bédier
reproduit ici, comme pour les carnets, la photographie du texte, avec
l'indication exacte du numéro. Il est bon aussi d'avoir la photographie sous
les yeux pour croire à certaines horreurs répugnantes qui arrivent même
parfois à révolter le narrateur, et dont nous devons renoncer à donner
l'idée. Les massacres de prisonniers, comme ceux qu'ordonnait le fameux ordre
du jour du général Stenger, sont impossibles à nier puisque des journaux
allemands les racontent avec détails et comme des faits glorieux. Relisez
l'article, signé et certifié exact par un lieutenant, publié par le Jauersches
Tagblatt, sous ce titre : « Une journée d'honneur pour notre régiment. »
Il y a là 200 lignes que le gouvernement allemand ne pourra tout de même pas
déclarer fausses. On a
presque honte d'insister, tant l'opinion doit être maintenant édifiée sur
cette question. Mais les chefs de l'armée allemande n'ont pas le démenti
moins facile que la fusillade. C'est pourquoi il convient de remercier les
savants comme M. Bédier qui mettent au service de la vérité historique sur
les atrocités allemandes les méthodes impeccables de la critique
scientifique. L'épaisse couche d'aveuglement ou d'ignorance derrière laquelle
essaye encore de se cacher le déshonneur allemand a besoin d'être râclée
vigoureusement, et par des procédés perfectionnés. C'est fait ici de main de
maître. 16 janvier 1915. L'effet
produit par ces révélations fut tel que les Allemands durent essayer de se
disculper. De simples dénégations ne suffisaient plus en présence de tant de
preuves. L'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord, après deux mois
de réflexion, publia une longue réplique à la brochure de M. Bédier. Tout ce
qu'elle put trouver à contester ce fut la traduction de quelques bouts de
phrases insignifiantes, qui, en aucun cas, ne constituait une altération ni
une aggravation du texte allemand mis d'ailleurs en regard par M. Bédier. La
plus importante de ces chicanes permettra de juger des autres. Un soldat
allemand raconte que des femmes et des enfants « furent contraints » (mussten) d'assister à l'exécution de
plusieurs civils. La feuille allemande reproche à M. Bédier de n'avoir pas
traduit par « durent » assister... Elle lui reproche également d'avoir
traduit granaten par grenades incendiaires, alors qu'il s'agit
d'obus. On n'est pas bien frappé de la gravité d'une pareille rectification.
M. Bédier répondit d'ailleurs à cette réponse en publiant un certain nombre
de textes nouveaux qui confirmaient les témoignages écrasants déjà
recueillis. La
presse neutre germanophile se fit naturellement l'écho complaisant de la
thèse allemande. L'EXCUSE
Il faut
croire que la publication des rapports sur les atrocités allemandes en
Belgique et en France produit un certain effet, car les Allemands éprouvent —
enfin ! — le besoin de s'excuser. Un journal de Zurich explique que, dans une
armée de quatre millions d'hommes, il se trouve fatalement « des natures
grossières, portées à user de la force brutale et même à commettre des
crimes », et que « la guerre, en leur fournissant des occasions,
cherchées ou non, déchaîne, jusqu'à le rendre effréné, leur instinct sauvage
». Cet avocat germain calomnie ses compatriotes. Ce qu'il y a de nouveau, de
monstrueux, de particulièrement révoltant dans les atrocités allemandes,
c'est leur caractère officiel. Les horreurs commises par les soldats ne sont
que rarement spontanées. Le soldat allemand est strictement plié à la
discipline, et l'Allemagne s'en vante assez haut. Quand il massacre,
incendie, pille et viole, c'est en service commandé. On lui lâche la bride en
vertu d'un système préconçu et avoué : celui d'effrayer l'adversaire et de
l'amener à la paix par l'excès de la souffrance. C'est donc le gouvernement,
et non le soldat, qui est responsable du martyre de la Belgique, comme il est
responsable de l'envahissement de son territoire. Ne laissons pas déplacer
complaisamment les responsabilités à la veille des sanctions. Le Times publie
encore ce matin un document qui confirme cette culpabilité d'en haut. C'est
le carnet d'un soldat dont le nom, la compagnie et le régiment sont indiqués
— car la censure anglaise permet heureusement ce genre de précisions — où se
trouve cette note : « Nous avons reçu un ordre de brigade d'après lequel tous
les Français, blessés ou non, qui tombent entre nos mains doivent être
fusillés. Nous ne devons faire aucun prisonnier. » Ceci se passait en
Lorraine, on nous dit le jour et l'endroit. On voit que le fameux général
Stengel n'est pas un isolé. Nous n'avons pas évidemment à prendre la défense
des soldats allemands, mais la justice exige qu'on rende à chacun ce qui lui
est dû, et les atrocités allemandes sont dues — sauf de rares exceptions —
beaucoup moins à « l'instinct sauvage » des hommes qu'aux ordres « sauvages »
de leurs chefs. 5 février 1915. Ce qui
rend toutes les justifications des Allemands incompréhensibles pour quiconque
n'est pas Allemand c'est qu'elles partent toujours d'un état d'esprit
diamétralement contraire aux sentiments modernes des peuples civilisés. Même
entre eux, et même en dehors de la guerre, les Allemands ignorent ce qu'on
appelle l'humanité, et commettent sans paraître en avoir conscience des actes
dignes des sauvages primitifs. En voici un exemple significatif. EN PAIX COMME EN GUERRE
Quand
on reproche aux Allemands leurs cruautés, ils répondent régulièrement : « Que
voulez-vous, c'est la guerre : Krieg ist Krieg. » Et leurs amis et
défenseurs officieux n'oublient pas d'ajouter que si l'Allemand a la poigne
un peu rude en temps de guerre, il n'a plus rien d'un barbare en temps de
paix. Une fois les armes déposées, l'humanité reprend ses droits, la Kultur
se rapproche de la civilisation, et l'Allemand applique ses qualités
d'organisation aux œuvres d'assistance en temps de paix avec la même
conscience qu'aux œuvres de mort en temps de guerre. Un petit fait, qui vient
d'être découvert aux Etats-Unis, permet d'apprécier ce que vaut ce plaidoyer.
Une enquête a révélé que dans un hospice allemand de vieillards, huit de ces
malheureux avaient été supprimés par leurs infirmiers parce qu'ils étaient
trop encombrants. Un des coupables a, d'ailleurs, avoué sa complicité, sans
trop se faire prier : « Ces vieillards, a-t-il dit, étaient si âgés qu'ils
étaient une calamité, et nous pensions qu'il était préférable de les délivrer
de la vie. » C'était dans leur intérêt qu'on les endormait au chloroforme
pour l'éternité. On
reconnaît ici la méthode scientifique d'outre-Rhin. C'est dans l'intérêt des
pays envahis qu'on les détruit, on les détruit pour leur épargner les
horreurs d'une guerre prolongée ; c'est de même dans l'intérêt des vieillards
qu'on les assassine pour les débarrasser des misères de la vie. Et, dans les
deux cas, l'opération s'accomplit par des moyens techniques dignes de la
science allemande : bombes spécialement préparées pour les incendies, tubes
de chloroforme chimiquement pur pour les meurtres. Il n'y a pas à s'étonner
de l'affaire de l'hospice allemand. Ce serait une grande naïveté de croire
qu'on peut impunément cultiver les instincts de brutalité, glorifier le
triomphe de la force sur le droit, propager la morale du surhomme indifférent
au sort des faibles, sans qu'il en résulte une perversion profonde du cœur et
de l'esprit. Les sauvages appliquaient autrefois, sans faire tant de
métaphysique, le système des infirmiers allemands, quand ils massacraient les
vieillards incapables de se cramponner à l'arbre dont leurs fils chéris
secouaient vigoureusement le tronc... 10 février 1915. |
[1]
On peut citer à ce sujet deux articles de la Reçue des Deux-Mondes qui furent
l'objet d'une discussion à l'Académie des Sciences morales : Comment
l'Alsace est devenue française, de M. Albert-Petit (1er mai 1915), et Les
affinités françaises de l'Alsace, de M. Jacques Flach (1er juillet 1915).
[2]
Le décret interdisant la vente de l'absinthe est du 15 août 1914.