Les Intellectuels
Allemands et Français. — La Censure. — La Restauration des Régions envahies
LA
mauvaise impression causée par les destructions de Louvain et de Reims
excitait dans le monde entier un sentiment contre lequel les Allemands
cherchent par tous les moyens à se défendre. Le document le plus significatif
à cet égard fut un manifeste signé des 93 intellectuels allemands choisis
parmi les célébrités des universités, de la littérature et des arts. Ce
manifeste se bornait d'ailleurs à nier superbement, sans aucun essai de
preuves, les crimes reprochés aux Allemands, sous la formule rituelle : « Il
n'est pas vrai que... » L'effet produit en France fut tout le contraire de ce
qu'attendaient les signataires de cet imprudent certificat de bonne conduite.
Dans le monde des Universités et de l'Institut il excita surtout le désir de
n'avoir plus de contact avec des collègues si visiblement dénués d'esprit
critique. Il fut tout de suite question de rayer ceux d'entre eux qui étaient
correspondants de nos diverses Académies. La discussion fut vive. L'INSTITUT ET LES INTELLECTUELS ALLEMANDS
La
question est posée, il n'est donc pas inutile d'en parler. Certes l'Institut
ne fera rien à la légère, et les commissions désignées par les diverses
Académies qui comptent des associés ou des correspondants allemands ne
manqueront pas d'étudier le problème avec l'objectivité qui a fait si
cruellement défaut aux signataires du factum des 93. Toutefois il est bon que
le public soit prémuni contre un entraînement, — naturel assurément, et même
légitime, — mais qui pourrait faire perdre le sang-froid nécessaire en cette
circonstance comme en toute autre. La passion est mauvaise conseillère, elle
a fort mal conseillé les intellectuels allemands, elle ne conseillerait pas
mieux ceux qui ne prendraient pas le temps ou la peine de mûrement réfléchir. Nul ne
songe à défendre la protestation des intellectuels allemands. Le patriotisme
excuse bien des exagérations, il ne permet tout de même pas le
travestissement éhonté des faits les mieux établis. Les intellectuels
allemands procèdent par affirmations pures et simples ; ils prennent le
contre-pied des vérités les plus éclatantes sans même essayer un commencement
de preuve. On voit que ces messieurs, pour la plupart professeurs et hauts
dignitaires, — plusieurs se targuent assez naïvement du titre peu scientifique
d'Excellence, — sont habitués à être crus sur parole par des disciples bien
dressés. Jamais le Magister dixit ne s'est étalé aussi lourdement.
Mais tout cela n'est pas nouveau. Tout cela, c'est le caractère propre de la
science allemande, qui se proclame infaillible et se croit telle en sa
qualité d'allemande, vu que l'Allemagne détient, en vertu d'une sorte de
délégation divine, la vérité en toute espèce de matière. Rien de plus
conforme à la mentalité allemande contemporaine, rien de plus purement
allemand (echt deutsch). Les
savants allemands sont des spécialistes, qui peuvent arriver dans leur
spécialité, à force de méthode et de travail, à une compétence méritoire,
mais qui se montrent incapables, et de plus en plus incapables de la moindre
ouverture d'esprit. Les comparer à leurs émules des autres pays, c'est faire
tort à ceux-ci, c'est comparer des valeurs qui n'ont pas de commune mesure.
On trouvera en Allemagne un physicien comme Rœntgen, on ne trouvera pas un
« homme » comme Pasteur ou Berthelot. Même Mommsen, dont certes
aucun historien allemand actuel n'approche de loin, reste un médiocre cerveau
à côté de Fustel de Coulanges. Il raisonne à merveille sur les Romains, il
raisonne comme M. de Bethmann-Hollweg dès que son pays est en jeu. Les 93
réunis sont parfaitement incapables de comprendre le Homo sum de
Térence. A plus forte raison les barbaries de Reims, de Louvain ou d'Arras ne
sauraient les amener au respect ému des ruines qu'ils ont faites, au Sunt
lacrimœ rerum, bien qu'ils aient entassé sur le sens de cet hémistiche
fameux autant de dissertations qu'autour de la cathédrale de Reims. Tout
cela est entendu, mais est-ce une raison pour rayer de la liste des membres
ou des correspondants de l'Institut ceux des 93 qui ont l'honneur d'y figurer
? Cet honneur peut paraître immérité, on peut se dire qu'il conviendra à
l'avenir de tenir plus à l'écart des gens qui sont visiblement en dehors de
la civilisation telle que nous la comprenons, mais pour le moment, il s'agit
de savoir si l'on peut, si l'on doit donner à cette exclusion éventuelle un
effet rétroactif. Nous avons affaire à des barbares, soit ; leur
appliquera-t-on le système de représailles qu'ils se glorifient de pratiquer
? A vrai dire, nos représailles auraient encore sur les leurs l'avantage
d'être justifiées. Ils travestissent effrontément la vérité quand ils
présentent la destruction de Louvain comme une représaille contre une
traîtrise des habitants, tandis que l'Institut, en excluant les apologistes
du vandalisme, ne ferait que leur répliquer. Mais là n'est pas le vrai point
de vue à envisager : ce n'est pas le droit moral de l'Institut qui peut faire
doute, c'est l'opportunité d'user de ce droit. L'honneur
que leur concède l'Institut en appelant à lui comme membres associés, ou même
comme simples correspondants, des savants étrangers est partout apprécié à sa
haute valeur. La consécration ainsi accordée à leurs travaux et à leur talent
donne à leur renommée quelque chose de « définitif ». Croit-on que cette
consécration ne perdrait pas une part de son prix si elle perdait précisément
ce caractère « définitif » ? Ce n'est pas à titre précaire, conditionnel,
révocable que les libres choix de l'Institut se portent sur tel ou tel savant
étranger. Sans doute, il est des fautes personnelles qui, pour les Français
comme pour les étrangers, entraîneraient sans conteste la radiation. Mais
l'attitude, en cas de guerre, des membres étrangers dont le pays est belligérant,
est toujours délicate à apprécier quand on est soi-même de l'autre côté de la
tranchée. Si répréhensible, antiscientifique, anti-civilisée que soit la
protestation des intellectuels allemands, il est permis de penser qu'elle
échappe, non pas au jugement individuel de chaque membre de l'Institut, mais
à une sanction matérielle comme celle qui est proposée. Si pesé, si motivé
que pût être un vote d'exclusion en pareille circonstance, il paraîtrait
toujours émis ab irato. Il enlèverait aux intéressés un titre dont la
privation leur serait certes plus sensible qu'ils ne voudraient l'avouer,
mais ne risquerait-il pas aussi, en touchant à son inviolabilité, d'enlever à
ce titre lui-même quelque chose de son prestige ? 19 octobre 1914. Après
de longues hésitations, surtout à l'Académie des Sciences, la radiation finit
par être prononcée, et, dans le même ordre d'idées le Conseil des ministres
décida (18
nov.) la radiation
des Allemands et des Autrichiens membres de la Légion d'honneur. Cette
rupture intellectuelle et morale avec le monde germanique est suivie d'un
rapprochement chaque jour plus marqué avec les milieux intellectuels
d'Angleterre et des États-Unis. Il parut notamment un article dans le Times
qui eut un grand retentissement. LECTURE POUR TOUS
Nous
n'aurions certes pas osé porter sur nous-mêmes un jugement aussi favorable
que celui dont le Times nous donne le précieux réconfort. Cet article
mériterait d'être remarqué, même s'il était moins élogieux. On y trouve une
étude vraiment pénétrante et forte des raisons pour lesquelles l'Angleterre
goûte le génie français, pourtant si différent du sien à bien des égards, et
considère la sauvegarde de notre civilisation comme un devoir de conscience
pour toute nation soucieuse de maintenir dans le monde un idéal de
générosité, de pensée indépendante et. de fraternité humaine. Le grand organe
de la Cité n'a pas entendu nous faire une politesse, cette belle page est
autre chose qu'un banal compliment à l'adresse d'un peuple allié ; elle a une
portée historique et morale qui justifie amplement l'honneur que lui a fait
M. Liard en décidant que lecture en serait donnée dans les classes des lycées
et collèges de l'Académie de Paris. Le Times,
et nous l'en remercions, n'a pas évité de toucher un point douloureux. Au
début de la guerre, on a cru en Angleterre — et nous avons peut-être cru
aussi en France — que le triomphe final des alliés contre l'agression
austro-allemande n'interviendrait qu'après une défaite initiale de la France.
L'opinion que nous avions — et que partageaient nos amis — de la puissance
militaire allemande, la crainte que nous éprouvions — et qu'éprouvaient aussi
nos amis — d'un affaiblissement de l'armée française sous l'influence de la
politique, nous empêchaient d'avoir en nous-mêmes toute la confiance que la
suite des événements a justifiée : « Nous croyions, avoue notre confrère en
toute franchise, que l'Allemagne ne serait battue que sur mer et sur sa
frontière orientale, et qu'après la guerre la France ne subsisterait en tant
que puissance que grâce à ses alliés. D'avoir eu cette peur, nous devons
maintenant lui demander pardon. » Ce mâle langage n'est pas pour nous
déplaire. En France aussi, beaucoup de bons esprits ont péché par trop de
modestie. C'est un sentiment dont l'excès seul serait un défaut. L'instinct
populaire souffrait d'ailleurs très vivement de l'infériorité pour un pays
comme le nôtre d'une victoire finale qui n'aurait été due qu'au concours d'autrui,
si désintéressé, si cordial, si complet que n'eût pas manqué d'être ce
concours. Nous sommes heureux de serrer les mains loyales qui nous sont
tendues, mais un peu de notre légitime fierté eût souffert si ces mains
avaient eu à nous tirer de l'abîme. Grâce à
la victoire de la Marne, nos amis ont le bonheur de constater que nous
valions beaucoup mieux que nous ne le pensions. Le merveilleux travail de
communion morale qui s'est fait spontanément dans tous les esprits a été une
première surprise et une première victoire. La seconde, qui a frappé
peut-être encore davantage les hommes de sang-froid et de réalité que sont
nos voisins, a été le calme avec lequel notre opinion publique, naguère si
nerveuse et si prompte aux exagérations, a su d'un geste unanime écarter les
espoirs chimériques et les dissolvantes illusions. Les pacifistes ont compris
d'emblée que leur rêve d'avenir ne devait pas les empêcher de vivre — et de
combattre — dans le présent. Les patriotes les plus enclins à prendre leurs
désirs pour des réalités ont prêché la prudence et la patience. Enfin, ce qui
a peut-être été le plus difficile, le courage un peu téméraire et
chevaleresque de notre armée a appris bien vite à se plier aux prosaïques
nécessités de la guerre scientifique. « Il lui fallait faire la guerre d'une
manière contraire à sa nature et à son génie, et elle la fit, comme si la
patience et non le feu était la qualité principale de son âme. » Les
succès de la France ont donc été mérités, et ils ont été en même temps un
soulagement pour la conscience universelle. « Le monde qui retenait sa
respiration sut que les vieilles nations, la vieille foi, la vieille
conscience de l'Europe étaient encore solides, et que la science ne les avait
pas livrées aux nouveaux barbares. » Le Times développe en termes d'une rare
élévation cette grande vue historique que, depuis les invasions barbares, la
France a eu pour « haute et dure destinée » d'être la gardienne des trésors
de la civilisation contre la ruée germanique, — et même quelque chose de plus
: « le trésor le plus haut que ces barbares voulaient détruire. » Il montre
que la culture française, rien que par son existence, « rend leur culture
haïssable au reste du monde ». Et le Times reprend un rapprochement dont la
France s'est toujours fait honneur avec la cité de Périclès, qui fut comme la
nôtre un foyer d'idées générales et de beauté universelle. La pensée
allemande, l'art allemand ne s'exercent au contraire que pour des fins
allemandes ; l'alliance des intellectuels et des pandours est là-bas tout
intime, ce sont deux armées qui poursuivent un but commun : l'asservissement
matériel et spirituel du monde à l'hégémonie pangermanique. A cet
asservissement la civilisation française est non pas le seul, assurément,
mais le premier obstacle, — par la géographie d'abord, aussi par son
incompatibilité avec la mentalité allemande. C'est pourquoi nous ne subissons
pas seulement une attaque désespérée contre notre nationalité et notre
indépendance, mais aussi ce que le Times appelle d'un mot heureusement trouvé
« un essai de bombardement de l'esprit ». 23 octobre 1914. Les
Allemands, voyant l'effet médiocre de leur grand manifeste, en lancèrent
plusieurs autres qui lui ressemblaient comme des parents pauvres. NOUVEAU MANIFESTE ALLEMAND
Les
Allemands n'ont pas beaucoup d'idées, c'est pourquoi ils ne démordent pas de
celles qu'ils ont une fois adoptées. Leur ténacité est faite en partie de
cette indigence de conception. Ils frappent sans cesse à la même porte,
simplement parce qu'ils n'en voient pas d'autre. C'est ainsi qu'aujourd'hui
les recteurs de vingt-deux Universités allemandes adressent aux Universités
étrangères un manifeste qui n'est que la réédition, en style plus larmoyant,
du factum des 93 intellectuels. Mais le changement de signatures ne modifie
en rien l'esprit qui règne dans ce document : d'ailleurs parmi les
intellectuels figuraient bon nombre de professeurs d'Universités. C'est dans
les deux cas la même absence de preuves, la même lourdeur d'affirmation, la
même incompréhension systématique de la réalité, le même travestissement
éhonté des faits les mieux établis. Ces grands laboratoires de méthode
historique, que les Universités allemandes se vantent d'être, acceptent sans
ombre de critique, sans examen même superficiel, la vérité officielle
décrétée par leur état-major. A les en croire, l'Allemagne a été attaquée,
son armée est traîtreusement assaillie par les populations civiles, et les
horreurs et dévastations de cette « abominable guerre » sont dues
aux alliés. Ce sont ces derniers qui violent à plaisir « les lois de la
guerre et les coutumes des peuples civilisés ». On remarquera en passant que
les universitaires allemands évitent tout de même d'invoquer les Conventions
de La Haye : c'est un reste de scrupule ou plutôt un signe de gêne bien
significatif. Les
neutres auxquels est dédié ce plaidoyer pourront utilement le rapprocher de
la substantielle et objective étude lue hier par M. Louis Renault à
l'Institut. Ils verront où se trouve le souci de donner des preuves, de citer
des textes, d'apporter autre chose que des déclamations. Les Universités
allemandes se glorifient d'enseigner le respect des chefs-d'œuvre, quel que
soit le pays auquel ils appartiennent. Il faut donc croire que leur
enseignement tombe sur un terrain bien ingrat, puisque le passage ou simplement
l'approche de l'armée allemande entraîne le bombardement des cathédrales,
l'incendie des bibliothèques, l'anéantissement des plus humbles foyers comme
des plus illustres monuments. Ici nous pouvons — tout le monde peut — mettre
des noms et des dates. « Ce sont les nécessités de la guerre, » objecte la
science allemande. Comment se fait-il que ces nécessités ne se produisent
aussi brutalement que du côté allemand ? Quelle « nécessité militaire »
explique l'incendie de Louvain ? Quelle raison stratégique obligeait un avion
allemand à viser Notre-Dame ? Quel péril faisait courir à la toute-puissante
armée allemande la basilique de Reims ? Quelle autre armée tire sur les
ambulances, tout en se couvrant abusivement de la Croix-Rouge ! C'est là ce
que l'univers civilisé se demande, et à quoi ne répondent pas les Universités
allemandes. Il ne s'agit pas de savoir si leur armée fait bravement son
devoir sur le champ de bataille, il s'agit de savoir si elle se conduit en
armée civilisée. L'empire dont une telle armée est le porte-glaive se range
de lui-même parmi les barbares, malgré l'ostentation de ses vingt-deux
Universités. 28 octobre 1914. VAINES PAROLES
La
science allemande devient loquace. A mesure que l'offensive militaire perd de
son efficacité, les manifestes se multiplient. La journée d'hier nous en
apporte encore deux. Le premier a pour caractéristique d'être franchement
maladroit. C'est une déclaration de tout le personnel enseignant des
Universités et écoles supérieures de l'empire, affirmant solennellement qu'il
n'y a « aucune opposition entre la science allemande et le militarisme
prussien ». L'esprit qui règne « dans l'armée et dans le peuple est le même
». Et cet
esprit se retrouve aussi le même dans tout l'empire comme dans la Prusse
propre. Ces Messieurs tiennent à ce qu'on le sache. Il ne nous reste qu'à ne
pas l'oublier. Tout essai de distinction entre le militarisme prussien et la
bonhomie allemande, toute tentative de discrimination entre tels ou tels
Allemands et les hobereaux prussiens sont ainsi condamnés d'avance. Cette
utile profession de foi se termine par l'affirmation plutôt paradoxale que
l'armée allemande se bat pour la cause de la civilisation et de la paix. «
Nous sommes convaincus que le salut de toute la civilisation européenne est
dans la victoire que remportera le militarisme allemand. » Il suffira
peut-être de répondre que si l'armée allemande défend la civilisation, elle
ne la propage pas. La même
prétention, — qui serait comique si elle ne se traduisait par d'aussi
tragiques barbaries, — se retrouve dans un appel que les missions catholiques
allemandes adressent aux puissances chrétiennes pour protester contre
l'extension de la guerre aux colonies. Les missions allemandes reprochent à
l'Angleterre d'affaiblir ainsi le prestige de la race blanche aux yeux des
populations indigènes. Ce souci honore les signataires de l'appel. Mais il
nous semble que, jusqu'ici, ce qui porte atteinte au prestige de la race
blanche, ce sont les procédés de l'armée allemande. Puisqu'il s'agit de
missions catholiques, elles doivent surtout souffrir dans leur conscience des
destructions d'édifices religieux. Seulement, ce ne sont ni des Indiens, ni
des Marocains qui ont bombardé la cathédrale de Reims ou celle de Malines. Ce
ne sont pas des musulmans qui ont fusillé tant de prêtres et traité tous les
autres avec une inhumanité calculée. Ce sont bel et bien des soldats de
l'armée allemande, approuvés par la science allemande et nullement blâmés par
les missions allemandes. 30 octobre 1914. UN NOUVEAU DOCUMENT
On
devrait commencer à s'y habituer, mais on n'arrive pas à comprendre l'état
d'esprit de ce qu'on appelle les « intellectuels » allemands. Que penser
vraiment d'un professeur d'Université, — et non un des moindres, — qui écrit
des lettres comme celles dont la Revue hollandaise publie le texte ?
L'auteur, M. Adolf Lasson, est non seulement professeur à l'Université de
Berlin, il est en outre « conseiller privé », — nous dirions même qu'il
s'exprime plutôt en conseiller privé qu'en professeur, si les professeurs
d'outre- Rhin n'avaient eu soin de nous avertir que leur mentalité est
absolument conforme à celle des hommes d'État et des hommes de cheval de leur
pays. Il faut qu'on lise de pareils documents, il faut qu'on les lise dans
toutes les parties du monde civilisé, il faut qu'on en médite l'orgueil
insondable et le mépris hautement affiché pour tout ce qui n'est pas
allemand. « Un étranger est un ennemi jusqu'à preuve du
contraire. » L'Allemand, ses institutions, ses vertus, tout cela est « hors
de pair ». L'empereur est « l'homme de la paix, du droit et de l'honneur », à
quoi il a d'autant plus de mérite qu'un geste de lui suffit pour « tout
anéantir ». Il n'est pas seulement, comme dans le protocole des oraisons
funèbres « très haute et très puissante personne », il est le Très-Haut
lui-même. C'est pourquoi il faut lui savoir gré d'être un Titus quand il
pourrait être un Sabaoth. M. Lasson cite même du latin, à cette occasion :
l'empereur est deliciœ generis humani, ce qui, en effet, ne peut se
dire en allemand, tellement la chose est peu allemande 20 novembre 1914. LA MÉTHODE ALLEMANDE
L'Humanité
constate aujourd'hui que le Vorwaerts, analysant un de ses articles,
l'a purement et simplement mutilé. L'organe socialiste allemand a supprimé
dans l'argumentation de l'organe socialiste français tout ce qui ne cadrait
pas avec la thèse de l'état-major germanique. Il n'a pas voulu laisser connaître
aux socialistes allemands la pensée des socialistes français, qui est
celle-ci : « Les socialistes et les démocrates de l'Europe occidentale ne
peuvent sérieusement envisager la paix tant que le militarisme prussien,
ennemi de la liberté de l'Europe, n'a pas été écrasé ; ou que, du moins, son
abominable orgueil n'a pas été abattu, puisque le peuple allemand s'est
jusqu'ici montré incapable de le renverser. » Les socialistes allemands ont
le droit de discuter cette appréciation, de la combattre, d'en démontrer
l'injustice, s'ils le peuvent, mais ils trouvent plus expéditif de dénaturer
les textes de les mutiler, de supprimer ce qui les gêne. C'est la méthode
allemande. Les socialistes sont là-bas de la même culture que les
intellectuels pangermanistes. M. Barrès rappelle ce matin même un exemple de
cette falsification constante des documents, des faits, des textes, de
l'histoire ancienne aussi bien que contemporaine. Les derniers atlas
allemands ont remanié la carte de la Gaule. La dernière édition de Kiepert (1914) change la limite des
Médiomatriques, les Messins, que César, Strabon, et tous les textes anciens
fixent au Rhin. La « science allemande » la ramène aux Vosges, parce qu'il
faut combattre l'idée que l'Alsace était gauloise. Aucun argument
scientifique saisissable n'est du reste invoqué en faveur de cette thèse.
Ici, comme partout, il faut en croire les savants allemands sur leur
« parole d'honneur ». L'Allemagne
part toujours de cette idée qu'elle est de droit divin « hors de pair » ;
elle a des privilèges de peuple élu, qui l'absolvent d'avance de tout ce qui
serait criminel chez autrui. En veut-on un exemple plus matériel ? Nous avons
reproduit, mais on n'a peut-être pas suffisamment remarqué dans le grand
public, une proclamation militaire qui vient d'être publiée en Prusse à
l'occasion de l'approche des Russes. Elle indique que « tout homme capable de
porter les armes » doit harceler l'ennemi, couper ses communications, tirer
sur lui, détruire ses ambulances, etc. Inutile de porter l'uniforme pour
cela, mieux vaut même ne pas le porter « pour attirer moins l'attention de
l'ennemi et le mieux surprendre. » Ainsi le civil doit prendre part à la
défense ; bien plus, le militaire est invité à se déguiser en civil. Mais
alors de quel droit ont été 'commises toutes ces atrocités en Belgique, dont
le prétexte était toujours un coup, de feu hypothétique tiré par un civil ?
Même en admettant — ce qui n'a jamais été prouvé — que des civils eussent
commis un acte d'hostilité, les Allemands n'auraient eu aucune raison de tout
brûler, de tout fusiller, de tout piller, puisqu'ils proclament eux-mêmes que
la population civile a le devoir de se mêler à « la lutte pour la
défense nationale, dans laquelle tous les moyens sont licites ». Il y a
donc deux poids et deux mesures : les Allemands peuvent et doivent faire tout
ce qu'ils interdisent aux autres comme contraire au droit des gens 21 novembre 1914. A tous
les documents de cette espèce l'Académie fit une belle et émouvante réponse
dont la portée fut soulignée par la présence à cette séance de M. Raymond
Poincaré et de M. Alexandre Ribot. En voici le texte : « L'Académie
française proteste contre les affirmations par lesquelles l'Allemagne impute
mensongèrement à la France ou à ses alliés la responsabilité de la guerre. « Elle
proteste contre toutes les négations opposées à l'évidente authenticité des
actes abominables commis par les armées allemandes. « Au
nom de la civilisation française et de la civilisation humaine, elle flétrit
les violateurs de la neutralité belge, les tueurs de femmes et d'enfants, les
destructeurs sauvages des nobles monuments du passé, les incendiaires de
l'Université de Louvain, de la cathédrale de Reims qui voulurent aussi
incendier Notre-Dame de Paris. « Elle
exprime son admiration aux armées qui luttent comme nous contre la coalition
de l'Allemagne et de l'Autriche. « Avec
une émotion profonde, elle envoie son salut à nos soldats qui, animés des
vertus de nos ancêtres, démontrent ainsi l'immortalité de la France. » La
présence de M. Raymond Poincaré et de M. Alexandre Ribot a donné à la
magistrale protestation de l'Académie française contre les atrocités
allemandes un surcroît d'autorité. L'Académie n'a pas parlé au hasard, elle a
été renseignée de première main sur les actes de barbarie par elle dénoncés
au monde entier. Leur authenticité est garantie par un dossier qui ne souffre
aucun démenti, et on prête même à l'Académie l'excellente intention de mettre
sous les yeux du monde civilisé les preuves incontestables du bien-fondé de
nos accusations. C'est une méthode qui n'est pas dans les habitudes des
intellectuels allemands, mais c'est la vraie et les neutres de bonne foi
demandent à être édifiés autrement que par des dénégations arrogantes. Comme
l'écrit fort justement un savant hollandais hautement estimé, M. Dake, dans
une belle réponse au factum des 93 intellectuels d'outre-Rhin : « Vous fondez
une protestation sur le témoignage de ceux qui donnent des ordres ;
l'accusation est fondée sur le témoignage du sang innocent et sur des ruines
innombrables. » Telle est la vérité, que rien ne peut infirmer, et qu'il est
bon de rappeler sans cesse, avec pièces justificatives, à ceux qui veulent
examiner avant de juger. 31 octobre 1914. Tout
cela n'avait pas empêché la Turquie, évidemment peu touchée de ces
considérations intellectuelles et morales, d'entrer dans la coalition
austro-allemande (14 novembre).
Cette détermination fut une surprise pour le public, car la censure avait été
particulièrement sévère contre tous ceux qui voyaient ce danger grossir à
l'horizon. La presse crut donc l'occasion favorable pour demander que les
pouvoirs de la censure fussent, non pas supprimés, mais, du moins,
intelligemment précisés. LA CENSURE
Chacun
admet la nécessité de la censure en temps de guerre. Chacun admet en outre
que le rôle des censeurs est particulièrement ingrat. Le public veut même
bien reconnaître que les censeurs ne courent pas de gaieté de cœur au-devant
des difficultés et qu'ils sont animés du désir sincère de ne pas abuser sans
raison de leur pouvoir absolu. Ajoutons que la courtoisie personnelle des
censeurs essaye de pallier dans bien des cas la rigueur de leurs exigences.
Mais ceci posé, il sera peut-être permis de dire que les coups de ciseaux
sont parfois déconcertants, que les journaux n'arrivent pas toujours à se les
expliquer et que leurs lecteurs seraient plongés dans la même stupéfaction
s'ils connaissaient les passages amputés. C'est
pourquoi une délégation de la presse avait cru devoir demander
respectueusement au ministre de la Guerre de vouloir bien préciser,
coordonner et élargir, si possible, les instructions données à la censure. La
réponse de M. Millerand, connue aujourd'hui, témoigne d'une bonne volonté qui
n'était pas douteuse, sans donner satisfaction à tous les desiderata. Le
ministre concède que les dépêches dont la censure a laissé passer le texte
dans une agence ou un autre journal pourront être reproduites, mais il réserve
le cas de « circonstances exceptionnelles ». De même, la publication des
communiqués officiels anglais ne sera plus différée, sauf en cas de « doute
sur l'authenticité ». L'expérience a, paraît-il, prouvé l'utilité de cette
défiance. Concession un peu plus appréciable : « les journaux sauront,
quand ils en exprimeront le désir, quelle autorité réclamait la suppression
d'un article ou d'une information. » Enfin, en matière politique, le ministre
de l'Intérieur a donné « pour instructions aux préfets de ne toucher qu'aux
articles qui attaqueraient les membres du gouvernement au point de les
discréditer devant l'opinion publique et de leur enlever ainsi l'autorité qui
est nécessaire à leurs fonctions. Votre droit d'information, de contrôle et
de critique reste entier ». Il
serait inutile de commenter cette réponse : ce qui importe, c'est de voir si
elle donnera un résultat sensible. La censure a empêché, nous le croyons,
bien des indiscrétions ou des polémiques inopportunes. Ce qu'on peut lui
demander, c'est de ne pas priver le public de nouvelles souvent
réconfortantes pour lui et glorieuses pour notre armée, dont la
communication, même longtemps après les faits, reste entourée de tant de
restrictions, d'anonymat et d'imprécision qu'elles perdent tout leur intérêt.
Ceux qui auront vu et fait cette guerre de géants n'en connaîtront jamais le
récit vivant, car qui se souciera, un an après la guerre, de savoir quel est
le corps X, commandé par le général Y, qui a, dans le village de C, battu
héroïquement un détachement Z de l'armée allemande opérant à une date
mystérieuse en une région non indiquée ? 4 novembre 1914. La
question était loin d'être résolue. De bonnes paroles n'y pouvaient rien, les
plaintes continuaient à abonder et la commission de la presse eut encore
maintes fois à s'en occuper. LA CENSURE
Il n'y
a rien à retrancher, ni rien à ajouter à l'ordre du jour voté hier par la
Commission de la presse au sujet de la censure. Une fois de plus, les
représentants les plus autorisés du journalisme français reconnaissent les
nécessités auxquelles nul n'a jamais songé à se dérober, mais tracent d'autre
part la limite au-delà de laquelle le rôle de la censure n'a pas de bonne
raison d'aller. Si l'on veut traiter et résoudre cette question en toute
sincérité, il est impossible de ne pas tomber d'accord sur un petit nombre de
principes, qui sont justement ceux que formule la Commission. La censure a le
droit et le devoir d'arrêter les nouvelles militaires et diplomatiques « dont
la divulgation pourrait nuire à la défense nationale ». C'est entendu. De la
meilleure foi du monde, un journal peut n'avoir pas aperçu les conséquences
possibles d'une information en apparence sans danger ; que la censure, mieux
placée pour en juger, arrête au passage cette indiscrétion, la presse
française est trop patriote pour s'en plaindre. Elle sera au contraire très
reconnaissante à l'argus vigilant qui lui aura épargné un remords. De même
l'interdiction de reproduire une nouvelle manifestement inexacte est
parfaitement justifiée, encore qu'il y ait ici un inconvénient : c'est de
donner un caractère d'authenticité à tout ce qui n'aura pas été arrêté au
passage. Mais
au-delà de cette double restriction commence le domaine de l'arbitraire. La
censure politique et administrative, celle qui coupe les appréciations jugées
désobligeantes pour tel ou tel ministre, pour tel ou tel service public non
militaire, pour tel ou tel politicien ou pour tel ou tel parti, n'est ni
autorisée par la loi, ni utile à la défense nationale. On dit bien que tout
ce qui affaiblit l'autorité morale du gouvernement affaiblit le pays, et cela
est vrai s'il s'agit d'attaques systématiques et préconçues, mais les
polémiques de ce genre ne sont ni dans le vœu de l'opinion, ni dans le vœu de
la presse, et ce n'est pas une liberté de cet ordre que réclament ceux qui
estiment que la censure va trop loin. Ils réclament le droit de critiquer,
dans l'intérêt même du bon fonctionnement des administrations intéressées, ce
qui cloche par la faute, non des circonstances, mais de la négligence ou de
la routine. A chaque instant, les journaux sont invités par leurs lecteurs à
signaler tel abus, telle mauvaise organisation dont souffrent nos blessés par
exemple ou nos correspondances. Leur fermer la bouche est facile, mais ne
remédie à rien. Et l'on comprend que la presse ait tenu à dégager sa
responsabilité et à établir celle de « qui de droit », en présence de
suppressions d'articles dictées par des raisons qui ne peuvent avoir rien de
militaire. Nos voisins et alliés d'outre-Manche ne sont certes ni moins
patriotes ni moins disposés que nous à tout sacrifier à la défense nationale
: ils n'en ont pas moins conservé une liberté de langage qui nous est
refusée, ce qui ne laisse pas de les étonner. 23 novembre 1914. La
rentrée des Facultés fournit à l'Université une occasion toute naturelle de
répondre aux différents manifestes allemands. À LA SORBONNE
La
rentrée de la Faculté des Lettres de Paris s'est opérée avec la simplicité
digne et émouvante qui convient aux circonstances. Tout le monde pensait aux
absents, aux maîtres et aux étudiants qui combattent sur le front pour la
défense de ces belles vieilles choses que représente la civilisation
française et dont la Sorbonne est par définition un des Conservatoires. Il
n'était plus question de la « nouvelle Sorbonne » : les idées générales, qui
sont en même temps les idées généreuses et humaines, ont repris leur place
éminente depuis qu'on a vu où mène l'abus de la culture spécialisée à la mode
germanique. M. Alfred Croiset a dégagé, avec une netteté nuancée qu'on ne
saurait trop louer, les causes et les caractères de l'infériorité de la
culture allemande en face de notre civilisation classique. Il a mesuré
l'étendue de l'abîme qui sépare la pensée des intellectuels germains de la
nôtre ; il a montré combien cette comparaison donne de prix et de lustre à «
l'incomparable patrimoine » artistique et moral que nous a légué l'esprit
français. Enfin il a mis le cautère sur le vice profond que porte au cœur
cette science allemande, qui divinise la force et qui excuse toutes les
barbaries au nom de l'intérêt supérieur d'une nation prédestinée, sans même
s'apercevoir que cette théorie peut se retourner contre ceux qui l'ont
formulée le jour où la fortune ne sourire plus à leur orgueil. Et ce
jour, en écoutant le vibrant sursum corda de M. Ernest Lavisse, on avait
l'impression qu'il n'est pas loin, qu'il est même arrivé. Nul ne pouvait
mieux mettre en relief la préméditation de l'agression allemande que
l'illustre historien des Hohenzollern. Du Saint-Empire à L'Empire militariste
d'aujourd'hui, M. Lavisse n'ignore rien de ce que fut le passé de l'Allemagne
et de la Prusse. En un vigoureux raccourci, qui figurera parmi tant de pages
maîtresses dont nous lui sommes reconnaissants, M. Lavisse a démêlé
l'écheveau de l'ambition pangermaniste. Aux affirmations hautaines et
gratuites des Universités d'outre-Rhin, notre dernier historien national a
opposé des faits et des dates. C'est notre méthode, la méthode franche et
française — c'est tout un — qui n'a pas à se traîner à l'école de la méthode
allemande et qui n'a rien gagné, tant s'en faut, toutes les fois qu'elle a
cru devoir s'y abaisser. Et c'est aussi cette méthode qui nous permet de
passer si naturellement des vérités scientifiquement établies aux idées
générales, dont l'habitude et même le sens se sont manifestement perdus chez
les successeurs dégénérés des penseurs allemands d'autrefois. Par le fond
comme par la forme, tous les manifestes dont les intellectuels et professeurs
allemands nous ont inondés ont quelque chose de bas, de fermé,
d'incompréhensif, qui paraît encore plus grossier à côté de ce qu'il y a
d'élevé, d'éternel et d'accueillant dans les paroles si justement applaudies
hier par l'élite cultivée de la jeune génération. 7 novembre 1914. Pour
s'associer au mouvement, les Universités françaises publièrent, au même
moment, un manifeste collectif adressé aux Corps savants du monde entier. LA RÉPONSE DES UNIVERSITÉS FRANÇAISES
II
serait à souhaiter que l'adresse des Universités françaises fût publiée côte
à côte du manifeste des Universités allemandes. Ce simple rapprochement
pourrait dispenser de tout commentaire sur la différence de mentalité qui
caractérise les deux civilisations en présence. Il est du moins à désirer que
cette réponse soit traduite en différentes langues. Certes, les corps savants
auxquels elle est envoyée n'ont pas besoin de ce secours, mais il faut songer
à la presse, au public populaire, à tous ceux qui ne sont pas nécessairement
polyglottes. Les Allemands n'ont pas négligé cette forme de publicité.
L'appel de leurs intellectuels a été expédié tout traduit dans les pays
neutres, et même traduit en français à l'usage de la Suisse romande. Ce n'est
pas tout d'avoir raison, encore faut-il qu'on sache que nous avons raison. L'appel
de nos Universités est d'ailleurs d'une clarté et d'une logique propres à
faire impression sur tout esprit impartial, ou simplement capable de
réflexion. Nos Universités n'opposent pas aux tranchantes dénégations
allemandes des dénégations correspondantes, ce qui ne prouverait rien ; elles
n'opposent pas à « la parole d'honneur » des uns la parole d'honneur des
autres, ce qui n'a rien de scientifique ni de démonstratif en aucun pays du
monde ; elles n'invoquent pas la reconnaissance due à leurs maîtres par les
étudiants étrangers qui se sont assis à notre foyer. Toutes ces
considérations sentimentales n'ont rien à voir avec la question très précise
et très matérielle des responsabilités encourues par ceux qui ont voulu et
déchaîné la guerre — qui ont violé délibérément la neutralité de la Belgique,
garantie par un « chiffon de papier » signé d'eux — et qui ont
systématiquement foulé aux pieds toutes les stipulations internationales
unanimement acceptées en vue de restreindre les horreurs inutiles de la
guerre. Il s'agit là de faits faciles à vérifier, dont les preuves ont été
recueillies par des enquêtes neutres, ou figurent dans les documents
officiels publiés par les chancelleries. Le témoignage même des Allemands
parle contre eux : non seulement les ruines qu'ils ont entassées sont encore
fumantes et le sang des otages arbitrairement fusillés est encore chaud, mais
les carnets et les lettres recueillis sur leurs morts ou leurs prisonniers
contiennent des aveux spontanés contre lesquels toutes leurs « paroles
d'honneur » de commande ne sauraient prévaloir. Enfin,
nos Universités ont tenu une fois de plus à rappeler le caractère qui nous
paraît le propre de toute civilisation vraiment digne de ce nom. La culture
allemande prétend à la domination universelle, prétention d'autant plus
menaçante que cette culture germanique est — et se vante d'être — la plus
étroitement nationaliste qui existe. Ce n'est pas ainsi que nous concevons la
civilisation en général, ni le rôle de la nôtre en particulier. Nous pensons
ce que pensaient plus ou moins les Leibniz, les Kant et les Gœthe,
c'est-à-dire les grands esprits de l'Allemagne d'autrefois, bien étrangers à
celle d'aujourd'hui. Nous pensons et nous continuerons de penser après la
victoire « que la civilisation est l'œuvre non pas d'un peuple unique, mais
de tous les peuples ; que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité
est créée par la naturelle variété et l'indépendance nécessaire de tous les
génies nationaux ». C'est là notre conception de la civilisation, conception
largement humaine, qui associe tous les peuples à l'œuvre de progrès dont
tous les peuples doivent ensemble profiter, et nous n'avons pas la prétention
qu'on affiche à Leipzig de « porter sur nos épaules le sort futur de la
culture en Europe ». 8 novembre 1914. Non
moins remarquée fut, un peu plus tard, la réponse des instituteurs français à
leurs collègues allemands qui avaient, eux aussi, obéi comme un seul homme au
mot d'ordre d'en haut. LA RÉPONSE DES INSTITUTEURS FRANÇAIS
Nous
savions bien que les instituteurs français n'avaient jamais perdu au fond du
cœur le sentiment patriotique. Nous étions parfois forcés de déplorer, avec
tous leurs vrais amis, les écarts de langage et d'imagination par lesquels
certains d'entre eux compromettaient le bon renom d'un personnel qui valait
beaucoup mieux que ses porte-paroles. Nous n'ignorions pas, — et nous l'avons
répété alors qu'on pouvait s'y méprendre, — que même « la poignée d'égarés »
qui semait les mauvais germes de l'antipatriotisme péchait par méconnaissance
des réalités extérieures, par excès d'idéalisme mal informé, mais non par
impiété filiale à l'égard de la terre natale. Et en effet, depuis le début de
la guerre, dès que le caractère agressif de l'attaque allemande n'a permis
aucun doute, les instituteurs antimilitaristes de la veille ont accompli leur
devoir dans le rang ou hors du rang avec le même entrain que les
nationalistes les plus invétérés. Us ne demandent pas qu'on leur en fasse
compliment, et ce serait même leur en faire un mauvais que de trop insister
sur le bel exemple qu'ils ont donné, mais il est certain que leur attitude
leur a reconquis bien des sympathies qui tendaient à leur échapper, et sans
lesquelles leur rôle d'éducateurs populaires risquait de perdre une part de
sa noblesse et de son efficacité. Le
Comité de la Fédération des Amicales s'inspire du même esprit dans la très
digne réponse qu'il vient d'adresser à un récent manifeste des instituteurs
allemands. Ces derniers, qui ont visiblement perdu la tête depuis qu'un
cliché complaisant leur attribue la victoire de Sedan, ont beaucoup «
protesté » en ces derniers temps, comme tous les intellectuels d'outre-Rhin.
Leur dernier manifeste est encore une protestation, une protestation contre
les accusations d'atrocités lancées contre l'armée allemande. Ils nient
purement et simplement les faits les mieux établis, non pas en apportant des
témoignages contraires, qu'on pourrait discuter de part et d'autre, mais en
invoquant « l'état florissant des institutions scolaires allemandes »,
incompatible à leurs yeux avec de telles barbaries. Ce genre d'argumentation
est proprement germanique. Le manifeste des Universités allemandes l'avait
inauguré, en donnant comme seule base à ses pompeux démentis le renom
scientifique des Universités allemandes. A nous autres qui n'avons pas pour
unique critérium le principe d'autorité, il faudrait quelque chose de plus
substantiel. Nous nous contentons de sourire de la candide infatuation de ces
bons pédagogues qui opposent aux enquêtes les plus documentées la simple
raison que des élèves nourris de leurs impeccables leçons sont incapables de
déshonorer leur uniforme. Ce
n'est pas que nos instituteurs français contestent les mérites de l'école
allemande. Considérée comme une pièce essentielle de la préparation militaire
du soldat allemand l'école allemande est supérieurement outillée. Destinée à
façonner, à discipliner, à militariser l'âme populaire, on ne lui marchande
aucun moyen matériel. Mais, par contre, l'école allemande a perdu de vue, du
haut en bas de la hiérarchie enseignante, tout ce qui, dans l'éducation, a un
caractère général, un caractère humain. Le peuple allemand, qui se flatte
d'être le plus instruit des peuples, en est certes le plus incompréhensif. Il
est réfractaire à tout ce qui touche la conscience universelle, il est fermé
à tout ce qui n'est pas d'un intérêt étroit et immédiat pour le Deutschtum.
A force d'exalter le rôle surhumain de l'Allemagne, le caractère providentiel
qui lui est dévolu dans l'histoire du monde, le mérite transcendant et unique
de sa Kultur, l'école allemande a oblitéré tout sens critique d'abord,
tout sens moral ensuite, chez les maîtres comme chez les élèves. La
réponse des instituteurs français met remarquablement en lumière cette face
de la responsabilité encourue par l'École allemande. Enivrement de la
victoire, mépris du droit quand il n'a pas la force à son secours,
agenouillement naïf devant le caporalisme prussien considéré comme
d'institution divine, tout cela ne pouvait produire d'autres fruits que ceux
dont le maître d'école allemand nie aujourd'hui l'existence parce qu'il n'ose
pas en accepter la responsabilité. Mais à cette responsabilité nous ne le laisserons
pas se dérober. C'est lui qui a empoisonné l'âme populaire du virus
pangermaniste, qui a prêché cette doctrine que l'Allemagne a droit de prendre
aux autres ce qui est à sa convenance, attendu qu'elle en ferait meilleur
usage que les possesseurs légitimes, qui a créé en un mot cette mentalité de
proie par laquelle le militarisme prussien est devenu un péril pour le genre
humain tout entier. L'Allemagne se vante d'être au-dessus de tout, tandis que
la France et ses alliés croient s'honorer en mettant au-dessus de tout le
droit des gens et des peuples. C'est là tout le conflit actuel : les
instituteurs français n'arriveront sans doute pas à faire entrer cette idée
simple et juste dans le cerveau de leurs collègues allemands, mais l'histoire
de chaque jour nous montre qu'ils l'ont du moins fait entrer dans le cerveau
de leurs élèves français, et c'est pour le moment l'essentiel. 12 février 1915. Les
sentiments exprimés dans tous ces manifestes Contribuaient puissamment à
conquérir pour la France au dehors de nouvelles sympathies et à renforcer les
liens moraux entre alliés. Toutes les occasions sont bonnes pour en
témoigner. LE BANQUET DU LORD-MAIRE
Le
cortège et le banquet du lord-maire ont emprunté aux circonstances un
caractère particulier. Le cortège traditionnel a été remplacé par un défilé
de troupes en tenue de campagne, où figuraient des contingents des diverses
grandes colonies britanniques. Jamais foule pareille n'avait assisté à cette
classique solennité. Et les acclamations saluaient, par-delà l'horizon de
Londres, « la plus grande bataille de l'histoire, livrée, a rappelé M.
Winston Churchill, à une distance de quatre-vingts milles ». Les
discours prononcés ont tous tiré de la guerre leur poignant intérêt et il
n'en pouvait être autrement. Lord Kitchener a fait un magnifique éloge de
l'armée française et de son généralissime, « qui est non seulement un grand
capitaine, mais un grand homme », et il a rendu au « brillant commandement du
grand-duc Nicolas » un hommage auquel la victoire a donné sa consécration. En
ce qui concerne l'armée britannique, le ministre de la guerre a montré que sa
force résiste dans « la grande impulsion morale » qu'elle reçoit de la
nation, « sans laquelle ni l'armée ni la marine ne peuvent faire quoi que ce
soit ». Cette force morale, non seulement l'empire britannique, mais tous les
alliés l'ont pour eux, parce qu'ils combattent « pour la liberté de l'Europe
et pour la défense des nationalités opprimées ». C'est en ces termes que M.
Paul Cambon a résumé l'idéal qui anime la coalition des civilisés en face de
la ruée des barbares. On ne peut mieux dire, ni davantage, en aussi peu de
mots. M. Cambon n'a pas eu de peine à montrer que les alliés n'ont pas voulu
cette guerre, qu'ils l'ont subie après avoir tout tenté pour l'éviter, et que
la responsabilité des ruines et des deuils ne retombe pas sur nous. Nous
n'avons failli à aucun de nos engagements, renié aucune de nos signatures,
c'est pourquoi nous avons le calme d'une bonne conscience. « Nous n'avons
pas, comme d'autres, la prétention de disposer de la Providence, mais nous
croyons à l'éternelle justice, et nous attendons ses arrêts avec une
inébranlable confiance. » Cette
confiance se retrouve, avec toute l'autorité qui s'attache à sa longue et
haute expérience des grandes affaires publiques, dans le discours de M.
Asquith. Depuis sept ans qu'il préside aux destinées de son pays, M. Asquith
a vu bien des heures graves. Mais le sang-froid du peuple britannique et des
nations amies ne s'est jamais démenti. Il ne se dément pas davantage
aujourd'hui. La lutte pourra être longue et semée de vicissitudes, rien ne
déprimera les alliés. La Turquie officielle s'est en vain laissé corrompre ou
intimider « par l'or et par les vaisseaux allemands », son « suicide » ne
changera rien aux événements. « Ce n'est pas à la légère, a conclu le
président, que nous avons tiré l'épée du fourreau ; nous ne l'y remettrons
pas avant que la Belgique ait recouvré plus que ce qu'elle a sacrifié, ni
avant que la France soit adéquatement protégée contre toute menace, ni avant
que les droits des plus petites nationalités soient placés sur des fondations
inattaquables, ni avant que la domination militaire prussienne ne soit
finalement détruite. » Ce ferme et mâle langage, dans sa sobriété voulue,
exprime admirablement le but à poursuivre. Il n'a pas varié depuis trois
mois, il n'a pas varié au moment où la fortune des armes ne nous souriait pas
encore, l'approche du succès final ne le fera pas varier davantage. Le
contraste qui existe entre l'état d'esprit qui règne dans les deux camps est
de plus en plus marqué et frappe de plus en plus l'univers civilisé. D'un
côté, les convoitises brutales, l'agression sauvage, l'appel aux grossiers
appétits, la fureur aveugle des attaques désespérées ; de l'autre une force
mesurée et maîtresse de soi, un idéal de civilisation et de justice auquel
tous les peuples ont part et dont nul n'est exclu s'il ne s'en exclut lui-même,
une volonté réfléchie d'abattre une tyrannie militariste qui n'a rien ajouté
au patrimoine moral et intellectuel de l'humanité, mais qui a lourdement
appesanti le fardeau des épreuves inséparables de la condition humaine... 11 novembre 1914. LA FÊTE DU ROI DES BELGES
La fête
patronale du roi Albert ne sera pas célébrée à Bruxelles cette année, mais
elle le sera à Paris, et tous les pays civilisés s'associeront à l'hommage
rendu au souverain que l'Allemagne se flattait de déposséder, mais qu'elle
n'a pu faire déchoir. Le roi Albert incarne, à une des heures les plus
solennelles de l'histoire du monde, l'image du Droit. La Belgique a été
victime d'une agression sans précédent. Certes, on a vu d'autres exemples de
violations de la foi jurée, mais jamais violation ne s'est produite avec un
mépris aussi absolu de toute apparence de justification. L'Allemagne n'a même
pas essayé de pallier sa vilenie, car le prétexte que la France et
l'Angleterre se préparaient à en faire autant n'a trompé personne. Quant à
l'argumentation vraiment typique du juriste teuton qui considère la défense
de son sol par un pays neutre comme un manquement à la neutralité, elle n'a
trouvé, même parmi les admirateurs de la science allemande, aucun écho. La
Belgique a refusé de trahir son rôle d'État neutre, son passé de pays libre,
son renom de peuple loyal. Elle n'ignorait pas à quelles épreuves elle
s'exposait pour le respect d'un « chiffon de papier », encore que personne
n'eût pu prévoir des barbaries comme celles dont s'est souillée la grande
puissance militaire si péniblement victorieuse d'une petite démocratie
pacifique. Le
spectacle admirable donné par la Belgique et par le souverain en qui
l'honneur de la Belgique a trouvé un si noble représentant est de ceux qui
relèvent l'humanité. Léonidas aux Thermopyles n'est ni plus héroïque ni plus
glorieux que le défenseur de Liège ; des deux parts, c'est la même résolution
en face de la marée montante des Barbares, la même volonté de prouver que la
force brute peut momentanément briser, mais non abaisser, l'idéal civilisé.
Les alliés ont contracté à l'égard de la Belgique une dette d'honneur, dans
toute la valeur du terme ; disons plus, le monde entier se reconnaît
solidaire de notre dette. Nous célébrerons la fête du roi Albert, non pas
pour lui donner une vaine marque de courtoisie, mais pour attester la
puissance du lien qui nous rattache aujourd'hui à nos vaillants et infortunés
voisins. Il est d'une haute signification morale que la première
manifestation populaire de la guerre soit inspirée par une idée. Paris, qui
n'a pas pavoisé pour la victoire de la Marne, pavoisera pour « la saint
Albert », parce que dans cette guerre où sont en jeu les principes mêmes
de toute société civilisée la gloire militaire n'est pas le but, mais la
flamme qui couronne le but. 15 novembre 1914. Les
neutres eux-mêmes, du moins ceux d'entre eux dont la mentalité n'allait pas
jusqu'à l'abstention de toute opinion, font entendre des paroles
significatives. POUR LA PAIX LONGUE ET HEUREUSE
Les
paroles échangées hier entre le nouvel ambassadeur des États-Unis et le
Président de la République ont été quelque chose de plus qu'un témoignage de
bienvenue et de courtoisie réciproque. M. William Sharp a tenu à rappeler
qu'il y a entre les deux grandes républiques « une durable amitié et un amour
fraternel ». Ces liens remontent à la guerre d'Indépendance, mais ils se sont
constamment maintenus et resserrés, et les épreuves que subit actuellement la
France n'ont fait que les renforcer. « Pendant mon séjour parmi le peuple
français, a dit M. Sharp, mon admiration grandit depuis que je vois les
exemples de bravoure et de patriotisme qu'il donne et je demande pour lui que
les épreuves actuelles amènent bientôt les bienfaits d'une paix longue et
heureuse. » A ce
souhait hautement amical M. Poincaré a répondu en rappelant avec à propos
qu'il n'a pas dépendu de la France que la paix fût maintenue, mais qu'elle
fera tout le nécessaire pour que la future paix soit, en effet « la paix
longue et heureuse » souhaitée par l'ambassadeur des États-Unis au nom de ses
compatriotes. « Pour que cette paix soit longue et heureuse, pour qu'elle ne
soit pas illusoire et trompeuse, a ajouté le Président, il faut qu'elle soit
garantie par la réparation intégrale des droits violés et prémunie contre des
attentats futurs. » La paix « longue et heureuse », c'est en réalité une paix
franche et loyale, respectueuse des droits des petits comme des droits des
grands, reposant sur la validité des traités et sur la bonne foi de ceux qui
les signent. En un mot, c'est la paix que comptent dicter les Alliés pour
soustraire le monde au militarisme envahissant et destructeur de l'empire de
proie qui a mis le feu à l'Europe pour réaliser son cauchemar de domination
universelle. 6 décembre 1914. Ainsi
on se rend de plus en plus compte dans le monde civilisé du rôle qu'y joue la
culture française avec son caractère humain et universel. POUR LA CULTURE FRANÇAISE
La
Ligue pour la culture française pourrait remercier les intellectuels et les
universitaires allemands. Ils ont démontré terriblement le bien-fondé des
inquiétudes exprimées par beaucoup de nos lettrés, de nos savants et de nos
artistes en face de l'intrusion des méthodes germaniques dans notre
enseignement. A ceux qui défendaient la culture générale, qui plaidaient la
cause des humanités, qui dénonçaient « la crise du français », on n'osera
plus répondre qu'ils sont des attardés, des rétrogrades, des rhétoriciens
attachés à la forme et vides de pensée. Ce n'est pas une question de forme
qui sépare la civilisation française de la culture germanique, c'est bien une
question de fond, c'est même la question fondamentale entre toutes. « Les
horreurs qui s'accomplissent au nom de la culture allemande, les scandaleux
manifestes signés récemment par les représentants les plus authentiques de
cette culture, tout nous avertit de l'abîme qui sépare notre pensée de celle
de nos ennemis et nous oblige à mesurer cet abîme pour mieux prendre
conscience de l'incomparable patrimoine intellectuel et moral que nous avons
à préserver. » Qui parle ainsi ? C'est l'éminent doyen de la Faculté des
lettres de l'Université de Paris, M. Alfred Croiset, dans son discours
d'ouverture des cours de la Sorbonne. Nous n'avons pas à rechercher si ce
beau et ferme langage a toujours été entendu en Sorbonne, il nous suffit de
constater que l'on y proclame aujourd'hui la nécessité de « préserver » notre
patrimoine moral et intellectuel de la contamination germanique. Ce
qu'est au juste cet esprit germanique dont le contact et la pénétration
intime auraient fini par enlever au nôtre toutes ses qualités natives ou
acquises, M. Ernest Lavisse, dans la même séance, l'a parfaitement résumé en
un mot. L'esprit germanique, c'est l'esprit d'orgueil, et ce n'est pas en
effet par la modestie que péchaient les maîtres de la nouvelle Sorbonne. «
L'orgueil allemand est aussi vieux que la nation même. Il est un mélange
étrange de profane et de sacré, de thèses philosophiques et de réminiscences
bibliques, de raisons historiques et de raisons économiques, de haute poésie
et de prose très plate. Il prétend que, par la force d'Arminius, et l'an neuf
avant Jésus-Christ, l'Allemagne a libéré le monde de la domination romaine,
et qu'ensuite elle a été appelée à succéder à Rome dans le gouvernement des
hommes. Ses rois-empereurs du moyen âge s'appelaient Césars et ils faisaient
semblant de régenter les rois. Mais leur saint empire romain de la nation
germanique ne put empêcher les peuples modernes de naître et de croître
en pleine indépendance, et l'Allemagne expia son rêve par un long
anéantissement politique. Alors, à la fin de l'avant-dernier et au début du
dernier siècle, elle proclama sa prétention à la domination intellectuelle.
Son philosophe pédagogue, Fichte, lui démontra que, seule au monde, elle
était capable de concevoir un idéal, et que cet idéal ne pouvait être exprimé
que par la seule langue allemande ; l'Allemagne en crut Fichte et d'autres
qui confirmèrent sa parole. Mais l'orgueil allemand ne se contenta jamais de
cet empire intellectuel, de l'empire des airs qu'on lui disait dévolu,
l'empire des terres appartenant à la France et celui des mers à l'Angleterre.
L'Allemagne aspirait à la force politique ; en elle agissait, avant qu'un de
ses philosophes la définît, la volonté de puissance. Pour avoir
l'unité, première condition de la force, elle se fit ou se laissa faire
prussienne, et, sous l'hégémonie d'un État entre tous militaire, parce qu'il
est, non pas un produit de sol et de race, non pas un produit de nature, mais
une création, envers et contre tous, de la volonté d'une dynastie,
l'Allemagne des philosophes descendit du ciel en terre ; elle devint l'État
le plus formidablement armé qu'il y ait au monde ». Ce passage de M. Lavisse
résume puissamment toute la philosophie de l'histoire des intellectuels
germaniques. Nous demandons simplement quel profit peut tirer un esprit
français, ou simplement un esprit civilisé d'un pays quelconque, à se mettre
à pareille école. N'avons-nous
pas mieux ? N'avons-nous pas chez nous-mêmes des inspirations plus justes,
plus nobles, plus humaines, plus conformes à notre génie national ? C'est la
question que pose M. René Doumic dans un brillant article de la Revue des
Deux-Mondes. Notre vieille culture classique, qui a fait ses preuves durant
tant de siècles, qui s'est adaptée à toutes les évolutions — et même à toutes
les révolutions — de notre histoire, a-t-elle perdu sa vertu ? « Ce qui
la caractérise, c'est son idéalisme. Elle résume le long travail et l'effort
continu que l'homme a fait à travers les siècles pour s'élever au-dessus de
lui-même. Aux civilisations antiques elle a emprunté ce qu'elles avaient de
plus pur ; à leur héritage pieusement recueilli elle a joint le trésor de la
pensée et de la sensibilité chrétiennes, et elle les a conciliés. Elle n'a
rien ignoré, rien négligé, rien laissé perdre de tout ce qui, dans le monde
moderne, a été pour l'homme un accroissement de dignité. » Où trouver
ailleurs au même degré et avec la même certitude de succès cette culture
générale, dont le manque caractérise spécialement l'infatuation du
pédantisme germain ? Ce terme même de culture générale, dont on a parfois
affecté de ne pas comprendre le sens, en a en effet un double, mais ici le
double sens ne tourne pas à l'équivoque. « Cette culture est générale parce
qu'elle donne à l'esprit des clartés de tout ; elle est générale aussi parce
que les connaissances qu'elle embrasse sont celles qui doivent être communes
à tous. » Et le prestige de l'esprit français dans le monde prouve que ce
caractère général de notre culture est prisé à sa valeur par toutes les
civilisations nationales dont il ennoblit l'effort au lieu de le stériliser.
Les intellectuels allemands ont un cri du cœur à retenir. Ils n'admettent pas
qu'on sépare la science allemande du militarisme prussien. L'une ne saurait
vivre et s'imposer sans l'autre. Rien de plus vrai. C'est « une pédagogie de
défaite », dit M. Doumic, que celle qui s'est inclinée devant
l'infaillibilité allemande. « Il y avait chez nous, constate de même M.
Lavisse, des âmes de vaincus ; que la jeunesse leur soit indulgente. » Soit,
et l'heure n'est pas aux récriminations. Mais elle est peut-être déjà aux
examens de conscience. Ceux qui se sont lourdement trompés sur cette pensée
allemande qu'ils se flattaient d'être seuls à connaître ont à se demander
maintenant s'ils ne se sont pas trompés aussi sur les besoins de la pensée
française. Sans entrer dans des détails de programmes et d'horaires, ceux qui
ont à cœur la « préservation » de l'esprit français doivent commencer à
envisager l'urgence d'un changement d'orientation dans certaines de nos
conceptions pédagogiques. L'infiltration d'un esprit non seulement étranger
mais hostile au nôtre a été une des causes du malaise des études. Revenons un
peu à notre nature. Ne contrarions pas à plaisir et sans profit possible nos
dons propres ou héréditaires. C'est la conclusion de M. Doumic. Cet esprit
français, qui est une de nos forces, « ce serait une grave erreur de le
considérer uniquement comme un don de la race, sans y voir aussi un produit
de l'éducation. Il ne s'est pas fait en un jour et nous pouvons perdre un peu
de lui tous les jours. Il n'est pas plus une création spontanée qu'il n'est
un trésor intangible. Les qualités dont il est la réunion sont en partie le
résultat d'une lente élaboration à travers les siècles, d'une discipline
attentive et continûment observée. Il convient donc que l'enseignement aille
dans leur sens, les favorise, les maintienne en nous et les y fortifie. Les
contrarier et les combattre, ce serait une sorte d'impiété. » Sans doute il
ne faut pas cultiver ses défauts, mais le tort des pédagogues germanisants a
été de croire qu'un peu de lourdeur allemande corrigerait notre tendance à la
brillante légèreté. C'est chez nous, c'est chez nos modèles classiques comme
chez ceux de l'antiquité gréco-latine que se trouve la conciliation de la
grâce avec la profondeur, de la clarté avec la pénétration. Ne frappons pas à
la porte bâtarde d'à côté. 17 novembre 1914. Notre
situation matérielle était malheureusement moins brillante que notre
situation intellectuelle. Certaines privations commençaient, sinon à se faire
sentir, du moins à se laisser prévoir ; déjà se posait, par exemple, la
question du charbon. LA QUESTION DU CHARBON
L'approvisionnement
de Paris en charbon est-il assuré ? C'est la question que tout le monde se
pose, mais la poser n'est pas la résoudre. En temps normal, la consommation
de Paris et des deux départements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne
réunis est d'un million de tonnes par mois d'hiver. Elle sera moindre
assurément cette année, vu le ralentissement de l'industrie, mais
l'approvisionnement menace d'être encore plus réduit que le besoin. Depuis le
mois de juillet, les arrivages ont été suspendus, et les hommes compétents
admettent que le stock actuel ne peut aller au-delà du 15 décembre. Il est
donc temps d'aviser. Il n'y
a pas à compter sur les charbons de Belgique ou d'Allemagne, et il est au
moins prudent de ne pas faire fond sur ceux de notre bassin du Nord. C'est
donc l'Angleterre qui reste notre seul fournisseur, et encore, eu Angleterre,
ne faut-il pas tabler sur les charbons de Newcastle, à cause de l'insécurité
de la navigation dans la mer du Nord. Reste en dernière analyse, le charbon
de Cardiff qui est, d'ailleurs, en temps ordinaire, le plus demandé. Pour
l'instant, il n'a pas augmenté de prix sur le carreau de la mine. Mais, il
s'agit de l'amener à destination. La voie normale, c'est le transport par mer
de Cardiff à Rouen, et le transport par la Seine de Rouen à Paris. C'est ici
que les difficultés apparaissent. La
spéculation, abusant du besoin, a fait monter le prix du fret de Cardiff à
Rouen, sans raison. Les armateurs demandent 10 francs par tonne, au lieu de 6
fr. 25, tarif moyen habituel. Cette exigence est si peu fondée que le fret de
Cardiff à Gênes est le même que celui de Cardiff à Rouen, et que le fret de
Cardiff à Bordeaux n'est que de 7 francs environ. Les courtiers allèguent
l'encombrement et les retards de déchargement à craindre au port de Rouen,
mais l'excuse est vaine, car les affréteurs garantissent le déchargement dans
les délais normaux. L'autorité militaire assure de son côté la main-d'œuvre. Vient
ensuite le transbordement du bateau sur les péniches ou chalands. Ici encore
il y a une difficulté. Les Compagnies qui assument ce travail réclament une
augmentation de 40 à 50 %, aussi injustifiée que la précédente, puisque
l'autorité militaire est disposée à fournir également la main-d'œuvre
nécessaire. Enfin le transport par la Seine est gêné par le manque de
mariniers. Ici encore on peut lever l'obstacle soit en utilisant les réfugiés
belges soit en renvoyant à leur gouvernail quelques centaines au plus de
mariniers territoriaux. Tout
cela peut se faire et doit se faire. Le Syndicat de la presse qui a fait
étudier la question conclut qu'il faut le faire, et tout de suite.
N'attendons donc pas que la Seine, soit par une crue d'automne, soit par une
gelée d'hiver, devienne impraticable, ou simplement moins praticable. 16 octobre 1914. C'est
aussi à ce moment que se pose, d'une manière de plus en plus pressante, la
question de la reconstitution des pays envahis et, d'une façon plus générale,
de la reprise des affaires. L'idée de la solidarité nationale créant aux
régions épargnées le devoir de relever celles qui ont été dévastées avait été
formulée dès le premier moment. SOLIDARITÉ NATIONALE
Le
Conseil d'arrondissement de Dijon vient d'émettre un vœu, qui a été voté à
l'unanimité et qui sera de même unanimement approuvé. Il a exprimé le vœu que
les départements non envahis viennent en aide à ceux qui ont subi les
horreurs de la guerre. C'est une question que nous avons déjà traitée ici, et
nul ne doute qu'elle ne soit résolue dans le plus large esprit de fraternité
et de solidarité nationale. Il est malheureusement certain que tous les
malheurs ne sont pas réparables ; raison de plus pour remédier, dans la
mesure du possible, aux désastres matériels que laisse derrière lui le flot
des Barbares. Jusqu'ici
les victimes de la brutalité germanique ont trouvé partout l'aide et le
réconfort qui leur sont dus. Les infortunées populations belges ont demandé
et trouvé asile, non seulement en Angleterre et en France, mais aussi en
Hollande. Quand il s'agit, non pas de neutres, non pas même d'alliés, mais de
compatriotes, il va sans dire que les régions épargnées ont encore moins la
pensée de se dérober à leur devoir. Seule la question des voies et moyens
sera à discuter. L'union nationale réalisée dans les cœurs et dans les
esprits sous l'empire du patriotisme, se traduit et se traduira sans
hésitation ni réserve par un élan spontané de générosité à l'égard de ceux
qui ont particulièrement pâti. Et c'est encore à eux qu'on devra de la
reconnaissance. 17 octobre 1914. Cet
article provoque la réponse suivante : Monsieur le directeur, Le Journal
des Débats du 17 octobre a fait ressortir, dans un lumineux article,
l'importance du vœu émis par certains Conseils d'arrondissement « que les
départements non envahis viennent en aide aux départements dévastés par la
guerre. » L'auteur
de l'article ajoute qu'il reste à trouver les moyens pratiques de recueillir
les souscriptions, puis de les distribuer. Peut-être
ne sera-t-il pas sans intérêt pour vos lecteurs d'apprendre que le Comité du
Secours national, placé sous le haut patronage du Président de la République,
s'est déjà occupé activement de cette question : D'une
part, il a envoyé dans les départements non envahis, aux chefs et aux
présidents des plus importants groupements sociaux, des lettres à l'effet de
solliciter des souscriptions au Secours national, 21, rue Cassette,
pour les secours d'urgence aux départements éprouvés ; D'autre
part, le Comité du Secours national a envoyé des délégués porter des secours
d'urgence, en nature et en argent, aux populations des départements suivants,
les seuls qu'ils ont pu atteindre jusqu'à ce jour : Marne, Aisne,
Meurthe-et-Moselle, Vosges, territoire de Belfort, Alsace reconquise. Voilà
donc une organisation qui fonctionne déjà. Je ne veux pas abuser de la place
pour entrer dans plus de détails et je vous prie de vouloir bien agréer
l'expression de ma haute considération. P. APPEL, Membre de l'Institut, président
du Comité du Secours national. 20 octobre 1914. Le
groupe des députés de la Seine avait également étudié cet épineux problème
qui, pour Paris, s'était imposé à l'attention dès le premier mois de la
guerre. LA REPRISE DES AFFAIRES
Le
rapport rédigé sur ce sujet par M. Louis Dubois, au nom du groupe des députés
de la Seine, contient des idées justes, mais dont la mise en pratique aurait
besoin d'être immédiate. Or, c'est là justement la difficulté. Tout le monde
est d'accord sur la nécessité de rétablir dans les régions qui ont souffert
de la présence ou simplement de l'approche des Allemands un minimum
d'activité économique. Mais tout ce qu'on essayera de provoquer
artificiellement ne donnera que de médiocres résultats. En pareille matière,
ce qui compte, ce qui agit, c'est l'initiative privée, et cette initiative ne
demande qu'à se manifester. Nous ne croyons pas beaucoup, par exemple, à
l'opportunité d'établir un programme de travaux publics à effectuer
d'urgence. Cette résurrection des ateliers nationaux ne nous paraît pas de
nature à produire un travail bien utile : nous avons déjà sous les yeux, et
on nous signale d'autre part, des chantiers officiels dont le rendement n'est
pas merveilleux. Ce qu'on peut demander au gouvernement et aux pouvoirs
publics, c'est d'assurer, dans la mesure où l'autorité militaire croira
pouvoir s'y prêter, des moyens de communications, de correspondance et de
transport se rapprochant de la normale. Il est incontestable que certains
progrès ont déjà été accomplis dans cette voie et que les compagnies de
chemins de fer, en ce qui les concerne, ne demandent qu'à s'orienter vers une
exploitation, commerciale. Mais tout cela ne peut se faire par un décret ou
un arrêté : c'est le retour général à la vie normale qui ramènera le retour à
un régime économique normal, et il y a là une condition primordiale qui
dépend avant tout des événements militaires. En
attendant que cette heure ait sonné, il va sans dire qu'on n'a pas à se
croiser les bras. Bien des industries ne manquent pas de travail, car la
guerre elle-même est une grosse consommatrice. M. Dubois et le groupe des
députés de la Seine ont raison de demander que l'État s'adresse aux
fabricants directement plutôt qu'aux intermédiaires. Espérons que la
maladresse proverbiale de l'État en fait d'opérations commerciales ne rendra
pas ce procédé trop lent ou trop dispendieux. L'essentiel en tout cas est que
l'État ne perde pas de temps, car il s'agit là de fournitures qui ne peuvent
attendre. Le ministre de la Guerre a, du reste, en ce qui touche les
munitions notamment, eu recours, comme on le lui demande, à l'industrie
privée, et s'en est bien trouvé, tout en permettant à certaines usines
métallurgiques de rester ou de rentrer en activité. Il n'y a qu'à étendre
cette manière de faire aux autres articles dont l'État peut avoir besoin. Quant
au développement si souhaitable de notre commerce extérieur, on ne saurait
trop s'y intéresser. La disparition des produits allemands sur la plupart des
grands marchés, conséquence heureuse de la maîtrise maritime des alliés, nous
ouvre des débouchés dont il serait vraiment dommage de ne rien faire. Mais
ici ne comptons pas trop sur le concours de l'État. On lui demande « de
réunir, avec le concours de nos agents consulaires, tous renseignements
utiles et de porter ces renseignements à la connaissance du public ». Rien de
mieux, mais nos négociants n'ont peut-être pas besoin d'attendre le résultat
de tant d'enquêtes pour savoir où il y a quelque chose à faire pour eux. Nous
sommes informés qu'une enquête de ce genre, confiée à un personnage considérable[1], va avoir lieu au Brésil. C'est
beaucoup, et il est permis de douter que ce soit cela que réclamait notre
commerce extérieur pour se développer. Reste
la question financière, ou pour mieux dire l'éternel problème du moratorium
et de la réouverture de la Bourse. Ici encore, nous progressons vers une
solution. On sait à quelles difficultés contradictoires se heurte une
liquidation rapide de cette crise, qui traîne depuis trois mois et demi. Il
serait injuste de méconnaître que les derniers décrets ont amené une
amélioration sur certains points, mais il serait d'autre part décevant
d'escompter un règlement prompt et général d'une situation aussi chargée.
Heureusement, le minimum d'activité économique auquel nous pouvons
raisonnablement prétendre n'exige pas une liquidation complète et immédiate
de tout l'arriéré. Un peu de dégagement suffit pour traverser en modeste
équipage ce défilé financier. 18 novembre 1914. A
mesure que s'éloignait la crainte d'une surprise ennemie sur Paris, l'idée de
retour du gouvernement et des Chambres dans la capitale, gagnait du terrain.
Il y avait, du reste, nécessité de tenir une session parlementaire, si brève
qu'elle pût être, pour régulariser une foule de mesures provisoires et pour
voter le budget de l'année suivante. A cette occasion le gouvernement et les
Chambres viendraient nécessairement à Paris. Devaient-ils rester
définitivement. LA RENTRÉE
La
nécessité de convoquer le Parlement pour régulariser un certain nombre de
mesures provisoires, pour proroger les pouvoirs de la série sortante du
Sénat, et pour voter sous forme de douzièmes ou autrement un budget de 1915,
est incontestée. Cette session extraordinaire sera d'ailleurs fort courte ;
il ne saurait y avoir de dissentiment sur l'urgence de faire vite et sans
phrases le travail parlementaire comme tous les autres. Du reste, les
Parlements étrangers, celui d'Angleterre comme celui d'Allemagne, ont donné
le même exemple politique. Les commissions compétentes vont être saisies dès
la semaine prochaine des projets du gouvernement, et leurs rapports seront
prêts le jour même de la réunion des Chambres, le 22 décembre. A cet effet,
les ministres vont rentrer au milieu de la semaine, ainsi que le Président de
la République, et ce séjour à Paris est évidemment tout indiqué. Ce
séjour est-il, doit-il être une rentrée définitive ? C'est là une autre
question, dont la solution dépend surtout de l'autorité militaire. Le
gouvernement choisira son heure sous sa responsabilité. Certes le danger d'un
retour offensif de l'ennemi ne compte plus beaucoup parmi les motifs de
maintenir les pouvoirs publics loin de Paris, mais il n'est pas sans intérêt
peut-être de laisser encore quelque temps le gouverneur militaire de Paris
investi de toute l'autorité que l'absence du gouvernement lui confère. Disons
le mot, nul n'est pressé de voir la politique et les politiciens reprendre le
haut du pavé. Un sénateur d'un grand bon sens, M. Brindeau, qui a le droit de
parler librement du Parlement puisqu'il en est un des vétérans, écrivait hier
dans le Bulletin de l'Association Nationale républicaine que le
gouvernement n'avait pas à se hâter, et il en donnait, entre autres raisons
celle-ci qui est la meilleure : « Les nuées d'intrigants, de solliciteurs, de
quémandeurs de faveurs et de passe-droits qui voltigent autour de tous les
gouvernements sont particulièrement dangereux en temps de guerre. Laissons
ces moustiques s'ébattre sur les bords de la Garonne. Ils y feront
certainement moins de mal — et le gouvernement pourra mieux se défendre de
leurs piqûres — que sur les rives de la Seine. » 5 décembre 1914. C'est la solution du retour à Paris qui fut adoptée en fait, mais sans qu'on l'eût annoncée d'avance et sans aucun apparat. On rentra sans tambour ni trompette, sans fleurs de rhétorique ni couronnes civiques. Ce retour malgré cette discrétion de bon goût fut considéré néanmoins à Paris comme indiquant la certitude que la capitale était désormais hors de danger et, à cet égard, il contribua pour sa part à consolider le moral de la population[2]. |