LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE V. — LA FIN DU SÉJOUR À BORDEAUX.

 

 

Les Intellectuels Allemands et Français. — La Censure. — La Restauration des Régions envahies

 

LA mauvaise impression causée par les destructions de Louvain et de Reims excitait dans le monde entier un sentiment contre lequel les Allemands cherchent par tous les moyens à se défendre. Le document le plus significatif à cet égard fut un manifeste signé des 93 intellectuels allemands choisis parmi les célébrités des universités, de la littérature et des arts. Ce manifeste se bornait d'ailleurs à nier superbement, sans aucun essai de preuves, les crimes reprochés aux Allemands, sous la formule rituelle : « Il n'est pas vrai que... » L'effet produit en France fut tout le contraire de ce qu'attendaient les signataires de cet imprudent certificat de bonne conduite. Dans le monde des Universités et de l'Institut il excita surtout le désir de n'avoir plus de contact avec des collègues si visiblement dénués d'esprit critique. Il fut tout de suite question de rayer ceux d'entre eux qui étaient correspondants de nos diverses Académies. La discussion fut vive.

 

L'INSTITUT ET LES INTELLECTUELS ALLEMANDS

La question est posée, il n'est donc pas inutile d'en parler. Certes l'Institut ne fera rien à la légère, et les commissions désignées par les diverses Académies qui comptent des associés ou des correspondants allemands ne manqueront pas d'étudier le problème avec l'objectivité qui a fait si cruellement défaut aux signataires du factum des 93. Toutefois il est bon que le public soit prémuni contre un entraînement, — naturel assurément, et même légitime, — mais qui pourrait faire perdre le sang-froid nécessaire en cette circonstance comme en toute autre. La passion est mauvaise conseillère, elle a fort mal conseillé les intellectuels allemands, elle ne conseillerait pas mieux ceux qui ne prendraient pas le temps ou la peine de mûrement réfléchir.

Nul ne songe à défendre la protestation des intellectuels allemands. Le patriotisme excuse bien des exagérations, il ne permet tout de même pas le travestissement éhonté des faits les mieux établis. Les intellectuels allemands procèdent par affirmations pures et simples ; ils prennent le contre-pied des vérités les plus éclatantes sans même essayer un commencement de preuve. On voit que ces messieurs, pour la plupart professeurs et hauts dignitaires, — plusieurs se targuent assez naïvement du titre peu scientifique d'Excellence, — sont habitués à être crus sur parole par des disciples bien dressés. Jamais le Magister dixit ne s'est étalé aussi lourdement. Mais tout cela n'est pas nouveau. Tout cela, c'est le caractère propre de la science allemande, qui se proclame infaillible et se croit telle en sa qualité d'allemande, vu que l'Allemagne détient, en vertu d'une sorte de délégation divine, la vérité en toute espèce de matière. Rien de plus conforme à la mentalité allemande contemporaine, rien de plus purement allemand (echt deutsch).

Les savants allemands sont des spécialistes, qui peuvent arriver dans leur spécialité, à force de méthode et de travail, à une compétence méritoire, mais qui se montrent incapables, et de plus en plus incapables de la moindre ouverture d'esprit. Les comparer à leurs émules des autres pays, c'est faire tort à ceux-ci, c'est comparer des valeurs qui n'ont pas de commune mesure. On trouvera en Allemagne un physicien comme Rœntgen, on ne trouvera pas un « homme » comme Pasteur ou Berthelot. Même Mommsen, dont certes aucun historien allemand actuel n'approche de loin, reste un médiocre cerveau à côté de Fustel de Coulanges. Il raisonne à merveille sur les Romains, il raisonne comme M. de Bethmann-Hollweg dès que son pays est en jeu. Les 93 réunis sont parfaitement incapables de comprendre le Homo sum de Térence. A plus forte raison les barbaries de Reims, de Louvain ou d'Arras ne sauraient les amener au respect ému des ruines qu'ils ont faites, au Sunt lacrimœ rerum, bien qu'ils aient entassé sur le sens de cet hémistiche fameux autant de dissertations qu'autour de la cathédrale de Reims.

Tout cela est entendu, mais est-ce une raison pour rayer de la liste des membres ou des correspondants de l'Institut ceux des 93 qui ont l'honneur d'y figurer ? Cet honneur peut paraître immérité, on peut se dire qu'il conviendra à l'avenir de tenir plus à l'écart des gens qui sont visiblement en dehors de la civilisation telle que nous la comprenons, mais pour le moment, il s'agit de savoir si l'on peut, si l'on doit donner à cette exclusion éventuelle un effet rétroactif. Nous avons affaire à des barbares, soit ; leur appliquera-t-on le système de représailles qu'ils se glorifient de pratiquer ? A vrai dire, nos représailles auraient encore sur les leurs l'avantage d'être justifiées. Ils travestissent effrontément la vérité quand ils présentent la destruction de Louvain comme une représaille contre une traîtrise des habitants, tandis que l'Institut, en excluant les apologistes du vandalisme, ne ferait que leur répliquer. Mais là n'est pas le vrai point de vue à envisager : ce n'est pas le droit moral de l'Institut qui peut faire doute, c'est l'opportunité d'user de ce droit.

L'honneur que leur concède l'Institut en appelant à lui comme membres associés, ou même comme simples correspondants, des savants étrangers est partout apprécié à sa haute valeur. La consécration ainsi accordée à leurs travaux et à leur talent donne à leur renommée quelque chose de « définitif ». Croit-on que cette consécration ne perdrait pas une part de son prix si elle perdait précisément ce caractère « définitif » ? Ce n'est pas à titre précaire, conditionnel, révocable que les libres choix de l'Institut se portent sur tel ou tel savant étranger. Sans doute, il est des fautes personnelles qui, pour les Français comme pour les étrangers, entraîneraient sans conteste la radiation. Mais l'attitude, en cas de guerre, des membres étrangers dont le pays est belligérant, est toujours délicate à apprécier quand on est soi-même de l'autre côté de la tranchée. Si répréhensible, antiscientifique, anti-civilisée que soit la protestation des intellectuels allemands, il est permis de penser qu'elle échappe, non pas au jugement individuel de chaque membre de l'Institut, mais à une sanction matérielle comme celle qui est proposée. Si pesé, si motivé que pût être un vote d'exclusion en pareille circonstance, il paraîtrait toujours émis ab irato. Il enlèverait aux intéressés un titre dont la privation leur serait certes plus sensible qu'ils ne voudraient l'avouer, mais ne risquerait-il pas aussi, en touchant à son inviolabilité, d'enlever à ce titre lui-même quelque chose de son prestige ?

19 octobre 1914.

 

Après de longues hésitations, surtout à l'Académie des Sciences, la radiation finit par être prononcée, et, dans le même ordre d'idées le Conseil des ministres décida (18 nov.) la radiation des Allemands et des Autrichiens membres de la Légion d'honneur. Cette rupture intellectuelle et morale avec le monde germanique est suivie d'un rapprochement chaque jour plus marqué avec les milieux intellectuels d'Angleterre et des États-Unis. Il parut notamment un article dans le Times qui eut un grand retentissement.

 

LECTURE POUR TOUS

Nous n'aurions certes pas osé porter sur nous-mêmes un jugement aussi favorable que celui dont le Times nous donne le précieux réconfort. Cet article mériterait d'être remarqué, même s'il était moins élogieux. On y trouve une étude vraiment pénétrante et forte des raisons pour lesquelles l'Angleterre goûte le génie français, pourtant si différent du sien à bien des égards, et considère la sauvegarde de notre civilisation comme un devoir de conscience pour toute nation soucieuse de maintenir dans le monde un idéal de générosité, de pensée indépendante et. de fraternité humaine. Le grand organe de la Cité n'a pas entendu nous faire une politesse, cette belle page est autre chose qu'un banal compliment à l'adresse d'un peuple allié ; elle a une portée historique et morale qui justifie amplement l'honneur que lui a fait M. Liard en décidant que lecture en serait donnée dans les classes des lycées et collèges de l'Académie de Paris.

Le Times, et nous l'en remercions, n'a pas évité de toucher un point douloureux. Au début de la guerre, on a cru en Angleterre — et nous avons peut-être cru aussi en France — que le triomphe final des alliés contre l'agression austro-allemande n'interviendrait qu'après une défaite initiale de la France. L'opinion que nous avions — et que partageaient nos amis — de la puissance militaire allemande, la crainte que nous éprouvions — et qu'éprouvaient aussi nos amis — d'un affaiblissement de l'armée française sous l'influence de la politique, nous empêchaient d'avoir en nous-mêmes toute la confiance que la suite des événements a justifiée : « Nous croyions, avoue notre confrère en toute franchise, que l'Allemagne ne serait battue que sur mer et sur sa frontière orientale, et qu'après la guerre la France ne subsisterait en tant que puissance que grâce à ses alliés. D'avoir eu cette peur, nous devons maintenant lui demander pardon. » Ce mâle langage n'est pas pour nous déplaire. En France aussi, beaucoup de bons esprits ont péché par trop de modestie. C'est un sentiment dont l'excès seul serait un défaut. L'instinct populaire souffrait d'ailleurs très vivement de l'infériorité pour un pays comme le nôtre d'une victoire finale qui n'aurait été due qu'au concours d'autrui, si désintéressé, si cordial, si complet que n'eût pas manqué d'être ce concours. Nous sommes heureux de serrer les mains loyales qui nous sont tendues, mais un peu de notre légitime fierté eût souffert si ces mains avaient eu à nous tirer de l'abîme.

Grâce à la victoire de la Marne, nos amis ont le bonheur de constater que nous valions beaucoup mieux que nous ne le pensions. Le merveilleux travail de communion morale qui s'est fait spontanément dans tous les esprits a été une première surprise et une première victoire. La seconde, qui a frappé peut-être encore davantage les hommes de sang-froid et de réalité que sont nos voisins, a été le calme avec lequel notre opinion publique, naguère si nerveuse et si prompte aux exagérations, a su d'un geste unanime écarter les espoirs chimériques et les dissolvantes illusions. Les pacifistes ont compris d'emblée que leur rêve d'avenir ne devait pas les empêcher de vivre — et de combattre — dans le présent. Les patriotes les plus enclins à prendre leurs désirs pour des réalités ont prêché la prudence et la patience. Enfin, ce qui a peut-être été le plus difficile, le courage un peu téméraire et chevaleresque de notre armée a appris bien vite à se plier aux prosaïques nécessités de la guerre scientifique. « Il lui fallait faire la guerre d'une manière contraire à sa nature et à son génie, et elle la fit, comme si la patience et non le feu était la qualité principale de son âme. »

Les succès de la France ont donc été mérités, et ils ont été en même temps un soulagement pour la conscience universelle. « Le monde qui retenait sa respiration sut que les vieilles nations, la vieille foi, la vieille conscience de l'Europe étaient encore solides, et que la science ne les avait pas livrées aux nouveaux barbares. » Le Times développe en termes d'une rare élévation cette grande vue historique que, depuis les invasions barbares, la France a eu pour « haute et dure destinée » d'être la gardienne des trésors de la civilisation contre la ruée germanique, — et même quelque chose de plus : « le trésor le plus haut que ces barbares voulaient détruire. » Il montre que la culture française, rien que par son existence, « rend leur culture haïssable au reste du monde ». Et le Times reprend un rapprochement dont la France s'est toujours fait honneur avec la cité de Périclès, qui fut comme la nôtre un foyer d'idées générales et de beauté universelle. La pensée allemande, l'art allemand ne s'exercent au contraire que pour des fins allemandes ; l'alliance des intellectuels et des pandours est là-bas tout intime, ce sont deux armées qui poursuivent un but commun : l'asservissement matériel et spirituel du monde à l'hégémonie pangermanique. A cet asservissement la civilisation française est non pas le seul, assurément, mais le premier obstacle, — par la géographie d'abord, aussi par son incompatibilité avec la mentalité allemande. C'est pourquoi nous ne subissons pas seulement une attaque désespérée contre notre nationalité et notre indépendance, mais aussi ce que le Times appelle d'un mot heureusement trouvé « un essai de bombardement de l'esprit ».

23 octobre 1914.

 

Les Allemands, voyant l'effet médiocre de leur grand manifeste, en lancèrent plusieurs autres qui lui ressemblaient comme des parents pauvres.

 

NOUVEAU MANIFESTE ALLEMAND

Les Allemands n'ont pas beaucoup d'idées, c'est pourquoi ils ne démordent pas de celles qu'ils ont une fois adoptées. Leur ténacité est faite en partie de cette indigence de conception. Ils frappent sans cesse à la même porte, simplement parce qu'ils n'en voient pas d'autre. C'est ainsi qu'aujourd'hui les recteurs de vingt-deux Universités allemandes adressent aux Universités étrangères un manifeste qui n'est que la réédition, en style plus larmoyant, du factum des 93 intellectuels. Mais le changement de signatures ne modifie en rien l'esprit qui règne dans ce document : d'ailleurs parmi les intellectuels figuraient bon nombre de professeurs d'Universités. C'est dans les deux cas la même absence de preuves, la même lourdeur d'affirmation, la même incompréhension systématique de la réalité, le même travestissement éhonté des faits les mieux établis. Ces grands laboratoires de méthode historique, que les Universités allemandes se vantent d'être, acceptent sans ombre de critique, sans examen même superficiel, la vérité officielle décrétée par leur état-major. A les en croire, l'Allemagne a été attaquée, son armée est traîtreusement assaillie par les populations civiles, et les horreurs et dévastations de cette « abominable guerre » sont dues aux alliés. Ce sont ces derniers qui violent à plaisir « les lois de la guerre et les coutumes des peuples civilisés ». On remarquera en passant que les universitaires allemands évitent tout de même d'invoquer les Conventions de La Haye : c'est un reste de scrupule ou plutôt un signe de gêne bien significatif.

Les neutres auxquels est dédié ce plaidoyer pourront utilement le rapprocher de la substantielle et objective étude lue hier par M. Louis Renault à l'Institut. Ils verront où se trouve le souci de donner des preuves, de citer des textes, d'apporter autre chose que des déclamations. Les Universités allemandes se glorifient d'enseigner le respect des chefs-d'œuvre, quel que soit le pays auquel ils appartiennent. Il faut donc croire que leur enseignement tombe sur un terrain bien ingrat, puisque le passage ou simplement l'approche de l'armée allemande entraîne le bombardement des cathédrales, l'incendie des bibliothèques, l'anéantissement des plus humbles foyers comme des plus illustres monuments. Ici nous pouvons — tout le monde peut — mettre des noms et des dates. « Ce sont les nécessités de la guerre, » objecte la science allemande. Comment se fait-il que ces nécessités ne se produisent aussi brutalement que du côté allemand ? Quelle « nécessité militaire » explique l'incendie de Louvain ? Quelle raison stratégique obligeait un avion allemand à viser Notre-Dame ? Quel péril faisait courir à la toute-puissante armée allemande la basilique de Reims ? Quelle autre armée tire sur les ambulances, tout en se couvrant abusivement de la Croix-Rouge ! C'est là ce que l'univers civilisé se demande, et à quoi ne répondent pas les Universités allemandes. Il ne s'agit pas de savoir si leur armée fait bravement son devoir sur le champ de bataille, il s'agit de savoir si elle se conduit en armée civilisée. L'empire dont une telle armée est le porte-glaive se range de lui-même parmi les barbares, malgré l'ostentation de ses vingt-deux Universités.

28 octobre 1914.

 

VAINES PAROLES

La science allemande devient loquace. A mesure que l'offensive militaire perd de son efficacité, les manifestes se multiplient. La journée d'hier nous en apporte encore deux. Le premier a pour caractéristique d'être franchement maladroit. C'est une déclaration de tout le personnel enseignant des Universités et écoles supérieures de l'empire, affirmant solennellement qu'il n'y a « aucune opposition entre la science allemande et le militarisme prussien ». L'esprit qui règne « dans l'armée et dans le peuple est le même ».

Et cet esprit se retrouve aussi le même dans tout l'empire comme dans la Prusse propre. Ces Messieurs tiennent à ce qu'on le sache. Il ne nous reste qu'à ne pas l'oublier. Tout essai de distinction entre le militarisme prussien et la bonhomie allemande, toute tentative de discrimination entre tels ou tels Allemands et les hobereaux prussiens sont ainsi condamnés d'avance. Cette utile profession de foi se termine par l'affirmation plutôt paradoxale que l'armée allemande se bat pour la cause de la civilisation et de la paix. « Nous sommes convaincus que le salut de toute la civilisation européenne est dans la victoire que remportera le militarisme allemand. » Il suffira peut-être de répondre que si l'armée allemande défend la civilisation, elle ne la propage pas.

La même prétention, — qui serait comique si elle ne se traduisait par d'aussi tragiques barbaries, — se retrouve dans un appel que les missions catholiques allemandes adressent aux puissances chrétiennes pour protester contre l'extension de la guerre aux colonies. Les missions allemandes reprochent à l'Angleterre d'affaiblir ainsi le prestige de la race blanche aux yeux des populations indigènes. Ce souci honore les signataires de l'appel. Mais il nous semble que, jusqu'ici, ce qui porte atteinte au prestige de la race blanche, ce sont les procédés de l'armée allemande. Puisqu'il s'agit de missions catholiques, elles doivent surtout souffrir dans leur conscience des destructions d'édifices religieux. Seulement, ce ne sont ni des Indiens, ni des Marocains qui ont bombardé la cathédrale de Reims ou celle de Malines. Ce ne sont pas des musulmans qui ont fusillé tant de prêtres et traité tous les autres avec une inhumanité calculée. Ce sont bel et bien des soldats de l'armée allemande, approuvés par la science allemande et nullement blâmés par les missions allemandes.

30 octobre 1914.

 

UN NOUVEAU DOCUMENT

On devrait commencer à s'y habituer, mais on n'arrive pas à comprendre l'état d'esprit de ce qu'on appelle les « intellectuels » allemands. Que penser vraiment d'un professeur d'Université, — et non un des moindres, — qui écrit des lettres comme celles dont la Revue hollandaise publie le texte ? L'auteur, M. Adolf Lasson, est non seulement professeur à l'Université de Berlin, il est en outre « conseiller privé », — nous dirions même qu'il s'exprime plutôt en conseiller privé qu'en professeur, si les professeurs d'outre- Rhin n'avaient eu soin de nous avertir que leur mentalité est absolument conforme à celle des hommes d'État et des hommes de cheval de leur pays. Il faut qu'on lise de pareils documents, il faut qu'on les lise dans toutes les parties du monde civilisé, il faut qu'on en médite l'orgueil insondable et le mépris hautement affiché pour tout ce qui n'est pas allemand. « Un étranger est un ennemi jusqu'à preuve du contraire. » L'Allemand, ses institutions, ses vertus, tout cela est « hors de pair ». L'empereur est « l'homme de la paix, du droit et de l'honneur », à quoi il a d'autant plus de mérite qu'un geste de lui suffit pour « tout anéantir ». Il n'est pas seulement, comme dans le protocole des oraisons funèbres « très haute et très puissante personne », il est le Très-Haut lui-même. C'est pourquoi il faut lui savoir gré d'être un Titus quand il pourrait être un Sabaoth. M. Lasson cite même du latin, à cette occasion : l'empereur est deliciœ generis humani, ce qui, en effet, ne peut se dire en allemand, tellement la chose est peu allemande

20 novembre 1914.

 

LA MÉTHODE ALLEMANDE

L'Humanité constate aujourd'hui que le Vorwaerts, analysant un de ses articles, l'a purement et simplement mutilé. L'organe socialiste allemand a supprimé dans l'argumentation de l'organe socialiste français tout ce qui ne cadrait pas avec la thèse de l'état-major germanique. Il n'a pas voulu laisser connaître aux socialistes allemands la pensée des socialistes français, qui est celle-ci : « Les socialistes et les démocrates de l'Europe occidentale ne peuvent sérieusement envisager la paix tant que le militarisme prussien, ennemi de la liberté de l'Europe, n'a pas été écrasé ; ou que, du moins, son abominable orgueil n'a pas été abattu, puisque le peuple allemand s'est jusqu'ici montré incapable de le renverser. » Les socialistes allemands ont le droit de discuter cette appréciation, de la combattre, d'en démontrer l'injustice, s'ils le peuvent, mais ils trouvent plus expéditif de dénaturer les textes de les mutiler, de supprimer ce qui les gêne. C'est la méthode allemande. Les socialistes sont là-bas de la même culture que les intellectuels pangermanistes. M. Barrès rappelle ce matin même un exemple de cette falsification constante des documents, des faits, des textes, de l'histoire ancienne aussi bien que contemporaine. Les derniers atlas allemands ont remanié la carte de la Gaule. La dernière édition de Kiepert (1914) change la limite des Médiomatriques, les Messins, que César, Strabon, et tous les textes anciens fixent au Rhin. La « science allemande » la ramène aux Vosges, parce qu'il faut combattre l'idée que l'Alsace était gauloise. Aucun argument scientifique saisissable n'est du reste invoqué en faveur de cette thèse. Ici, comme partout, il faut en croire les savants allemands sur leur « parole d'honneur ».

L'Allemagne part toujours de cette idée qu'elle est de droit divin « hors de pair » ; elle a des privilèges de peuple élu, qui l'absolvent d'avance de tout ce qui serait criminel chez autrui. En veut-on un exemple plus matériel ? Nous avons reproduit, mais on n'a peut-être pas suffisamment remarqué dans le grand public, une proclamation militaire qui vient d'être publiée en Prusse à l'occasion de l'approche des Russes. Elle indique que « tout homme capable de porter les armes » doit harceler l'ennemi, couper ses communications, tirer sur lui, détruire ses ambulances, etc. Inutile de porter l'uniforme pour cela, mieux vaut même ne pas le porter « pour attirer moins l'attention de l'ennemi et le mieux surprendre. » Ainsi le civil doit prendre part à la défense ; bien plus, le militaire est invité à se déguiser en civil. Mais alors de quel droit ont été 'commises toutes ces atrocités en Belgique, dont le prétexte était toujours un coup, de feu hypothétique tiré par un civil ? Même en admettant — ce qui n'a jamais été prouvé — que des civils eussent commis un acte d'hostilité, les Allemands n'auraient eu aucune raison de tout brûler, de tout fusiller, de tout piller, puisqu'ils proclament eux-mêmes que la population civile a le devoir de se mêler à « la lutte pour la défense nationale, dans laquelle tous les moyens sont licites ». Il y a donc deux poids et deux mesures : les Allemands peuvent et doivent faire tout ce qu'ils interdisent aux autres comme contraire au droit des gens

21 novembre 1914.

 

A tous les documents de cette espèce l'Académie fit une belle et émouvante réponse dont la portée fut soulignée par la présence à cette séance de M. Raymond Poincaré et de M. Alexandre Ribot. En voici le texte :

« L'Académie française proteste contre les affirmations par lesquelles l'Allemagne impute mensongèrement à la France ou à ses alliés la responsabilité de la guerre.

« Elle proteste contre toutes les négations opposées à l'évidente authenticité des actes abominables commis par les armées allemandes.

« Au nom de la civilisation française et de la civilisation humaine, elle flétrit les violateurs de la neutralité belge, les tueurs de femmes et d'enfants, les destructeurs sauvages des nobles monuments du passé, les incendiaires de l'Université de Louvain, de la cathédrale de Reims qui voulurent aussi incendier Notre-Dame de Paris.

« Elle exprime son admiration aux armées qui luttent comme nous contre la coalition de l'Allemagne et de l'Autriche.

« Avec une émotion profonde, elle envoie son salut à nos soldats qui, animés des vertus de nos ancêtres, démontrent ainsi l'immortalité de la France. »

 

La présence de M. Raymond Poincaré et de M. Alexandre Ribot a donné à la magistrale protestation de l'Académie française contre les atrocités allemandes un surcroît d'autorité. L'Académie n'a pas parlé au hasard, elle a été renseignée de première main sur les actes de barbarie par elle dénoncés au monde entier. Leur authenticité est garantie par un dossier qui ne souffre aucun démenti, et on prête même à l'Académie l'excellente intention de mettre sous les yeux du monde civilisé les preuves incontestables du bien-fondé de nos accusations. C'est une méthode qui n'est pas dans les habitudes des intellectuels allemands, mais c'est la vraie et les neutres de bonne foi demandent à être édifiés autrement que par des dénégations arrogantes. Comme l'écrit fort justement un savant hollandais hautement estimé, M. Dake, dans une belle réponse au factum des 93 intellectuels d'outre-Rhin : « Vous fondez une protestation sur le témoignage de ceux qui donnent des ordres ; l'accusation est fondée sur le témoignage du sang innocent et sur des ruines innombrables. » Telle est la vérité, que rien ne peut infirmer, et qu'il est bon de rappeler sans cesse, avec pièces justificatives, à ceux qui veulent examiner avant de juger.

31 octobre 1914.

 

Tout cela n'avait pas empêché la Turquie, évidemment peu touchée de ces considérations intellectuelles et morales, d'entrer dans la coalition austro-allemande (14 novembre). Cette détermination fut une surprise pour le public, car la censure avait été particulièrement sévère contre tous ceux qui voyaient ce danger grossir à l'horizon. La presse crut donc l'occasion favorable pour demander que les pouvoirs de la censure fussent, non pas supprimés, mais, du moins, intelligemment précisés.

 

LA CENSURE

Chacun admet la nécessité de la censure en temps de guerre. Chacun admet en outre que le rôle des censeurs est particulièrement ingrat. Le public veut même bien reconnaître que les censeurs ne courent pas de gaieté de cœur au-devant des difficultés et qu'ils sont animés du désir sincère de ne pas abuser sans raison de leur pouvoir absolu. Ajoutons que la courtoisie personnelle des censeurs essaye de pallier dans bien des cas la rigueur de leurs exigences. Mais ceci posé, il sera peut-être permis de dire que les coups de ciseaux sont parfois déconcertants, que les journaux n'arrivent pas toujours à se les expliquer et que leurs lecteurs seraient plongés dans la même stupéfaction s'ils connaissaient les passages amputés.

C'est pourquoi une délégation de la presse avait cru devoir demander respectueusement au ministre de la Guerre de vouloir bien préciser, coordonner et élargir, si possible, les instructions données à la censure. La réponse de M. Millerand, connue aujourd'hui, témoigne d'une bonne volonté qui n'était pas douteuse, sans donner satisfaction à tous les desiderata. Le ministre concède que les dépêches dont la censure a laissé passer le texte dans une agence ou un autre journal pourront être reproduites, mais il réserve le cas de « circonstances exceptionnelles ». De même, la publication des communiqués officiels anglais ne sera plus différée, sauf en cas de « doute sur l'authenticité ». L'expérience a, paraît-il, prouvé l'utilité de cette défiance. Concession un peu plus appréciable : « les journaux sauront, quand ils en exprimeront le désir, quelle autorité réclamait la suppression d'un article ou d'une information. » Enfin, en matière politique, le ministre de l'Intérieur a donné « pour instructions aux préfets de ne toucher qu'aux articles qui attaqueraient les membres du gouvernement au point de les discréditer devant l'opinion publique et de leur enlever ainsi l'autorité qui est nécessaire à leurs fonctions. Votre droit d'information, de contrôle et de critique reste entier ».

Il serait inutile de commenter cette réponse : ce qui importe, c'est de voir si elle donnera un résultat sensible. La censure a empêché, nous le croyons, bien des indiscrétions ou des polémiques inopportunes. Ce qu'on peut lui demander, c'est de ne pas priver le public de nouvelles souvent réconfortantes pour lui et glorieuses pour notre armée, dont la communication, même longtemps après les faits, reste entourée de tant de restrictions, d'anonymat et d'imprécision qu'elles perdent tout leur intérêt. Ceux qui auront vu et fait cette guerre de géants n'en connaîtront jamais le récit vivant, car qui se souciera, un an après la guerre, de savoir quel est le corps X, commandé par le général Y, qui a, dans le village de C, battu héroïquement un détachement Z de l'armée allemande opérant à une date mystérieuse en une région non indiquée ?

4 novembre 1914.

 

La question était loin d'être résolue. De bonnes paroles n'y pouvaient rien, les plaintes continuaient à abonder et la commission de la presse eut encore maintes fois à s'en occuper.

 

LA CENSURE

Il n'y a rien à retrancher, ni rien à ajouter à l'ordre du jour voté hier par la Commission de la presse au sujet de la censure. Une fois de plus, les représentants les plus autorisés du journalisme français reconnaissent les nécessités auxquelles nul n'a jamais songé à se dérober, mais tracent d'autre part la limite au-delà de laquelle le rôle de la censure n'a pas de bonne raison d'aller. Si l'on veut traiter et résoudre cette question en toute sincérité, il est impossible de ne pas tomber d'accord sur un petit nombre de principes, qui sont justement ceux que formule la Commission. La censure a le droit et le devoir d'arrêter les nouvelles militaires et diplomatiques « dont la divulgation pourrait nuire à la défense nationale ». C'est entendu. De la meilleure foi du monde, un journal peut n'avoir pas aperçu les conséquences possibles d'une information en apparence sans danger ; que la censure, mieux placée pour en juger, arrête au passage cette indiscrétion, la presse française est trop patriote pour s'en plaindre. Elle sera au contraire très reconnaissante à l'argus vigilant qui lui aura épargné un remords. De même l'interdiction de reproduire une nouvelle manifestement inexacte est parfaitement justifiée, encore qu'il y ait ici un inconvénient : c'est de donner un caractère d'authenticité à tout ce qui n'aura pas été arrêté au passage.

Mais au-delà de cette double restriction commence le domaine de l'arbitraire. La censure politique et administrative, celle qui coupe les appréciations jugées désobligeantes pour tel ou tel ministre, pour tel ou tel service public non militaire, pour tel ou tel politicien ou pour tel ou tel parti, n'est ni autorisée par la loi, ni utile à la défense nationale. On dit bien que tout ce qui affaiblit l'autorité morale du gouvernement affaiblit le pays, et cela est vrai s'il s'agit d'attaques systématiques et préconçues, mais les polémiques de ce genre ne sont ni dans le vœu de l'opinion, ni dans le vœu de la presse, et ce n'est pas une liberté de cet ordre que réclament ceux qui estiment que la censure va trop loin. Ils réclament le droit de critiquer, dans l'intérêt même du bon fonctionnement des administrations intéressées, ce qui cloche par la faute, non des circonstances, mais de la négligence ou de la routine. A chaque instant, les journaux sont invités par leurs lecteurs à signaler tel abus, telle mauvaise organisation dont souffrent nos blessés par exemple ou nos correspondances. Leur fermer la bouche est facile, mais ne remédie à rien. Et l'on comprend que la presse ait tenu à dégager sa responsabilité et à établir celle de « qui de droit », en présence de suppressions d'articles dictées par des raisons qui ne peuvent avoir rien de militaire. Nos voisins et alliés d'outre-Manche ne sont certes ni moins patriotes ni moins disposés que nous à tout sacrifier à la défense nationale : ils n'en ont pas moins conservé une liberté de langage qui nous est refusée, ce qui ne laisse pas de les étonner.

23 novembre 1914.

 

La rentrée des Facultés fournit à l'Université une occasion toute naturelle de répondre aux différents manifestes allemands.

 

À LA SORBONNE

La rentrée de la Faculté des Lettres de Paris s'est opérée avec la simplicité digne et émouvante qui convient aux circonstances. Tout le monde pensait aux absents, aux maîtres et aux étudiants qui combattent sur le front pour la défense de ces belles vieilles choses que représente la civilisation française et dont la Sorbonne est par définition un des Conservatoires. Il n'était plus question de la « nouvelle Sorbonne » : les idées générales, qui sont en même temps les idées généreuses et humaines, ont repris leur place éminente depuis qu'on a vu où mène l'abus de la culture spécialisée à la mode germanique. M. Alfred Croiset a dégagé, avec une netteté nuancée qu'on ne saurait trop louer, les causes et les caractères de l'infériorité de la culture allemande en face de notre civilisation classique. Il a mesuré l'étendue de l'abîme qui sépare la pensée des intellectuels germains de la nôtre ; il a montré combien cette comparaison donne de prix et de lustre à « l'incomparable patrimoine » artistique et moral que nous a légué l'esprit français. Enfin il a mis le cautère sur le vice profond que porte au cœur cette science allemande, qui divinise la force et qui excuse toutes les barbaries au nom de l'intérêt supérieur d'une nation prédestinée, sans même s'apercevoir que cette théorie peut se retourner contre ceux qui l'ont formulée le jour où la fortune ne sourire plus à leur orgueil.

Et ce jour, en écoutant le vibrant sursum corda de M. Ernest Lavisse, on avait l'impression qu'il n'est pas loin, qu'il est même arrivé. Nul ne pouvait mieux mettre en relief la préméditation de l'agression allemande que l'illustre historien des Hohenzollern. Du Saint-Empire à L'Empire militariste d'aujourd'hui, M. Lavisse n'ignore rien de ce que fut le passé de l'Allemagne et de la Prusse. En un vigoureux raccourci, qui figurera parmi tant de pages maîtresses dont nous lui sommes reconnaissants, M. Lavisse a démêlé l'écheveau de l'ambition pangermaniste. Aux affirmations hautaines et gratuites des Universités d'outre-Rhin, notre dernier historien national a opposé des faits et des dates. C'est notre méthode, la méthode franche et française — c'est tout un — qui n'a pas à se traîner à l'école de la méthode allemande et qui n'a rien gagné, tant s'en faut, toutes les fois qu'elle a cru devoir s'y abaisser. Et c'est aussi cette méthode qui nous permet de passer si naturellement des vérités scientifiquement établies aux idées générales, dont l'habitude et même le sens se sont manifestement perdus chez les successeurs dégénérés des penseurs allemands d'autrefois. Par le fond comme par la forme, tous les manifestes dont les intellectuels et professeurs allemands nous ont inondés ont quelque chose de bas, de fermé, d'incompréhensif, qui paraît encore plus grossier à côté de ce qu'il y a d'élevé, d'éternel et d'accueillant dans les paroles si justement applaudies hier par l'élite cultivée de la jeune génération.

7 novembre 1914.

 

Pour s'associer au mouvement, les Universités françaises publièrent, au même moment, un manifeste collectif adressé aux Corps savants du monde entier.

 

LA RÉPONSE DES UNIVERSITÉS FRANÇAISES

II serait à souhaiter que l'adresse des Universités françaises fût publiée côte à côte du manifeste des Universités allemandes. Ce simple rapprochement pourrait dispenser de tout commentaire sur la différence de mentalité qui caractérise les deux civilisations en présence. Il est du moins à désirer que cette réponse soit traduite en différentes langues. Certes, les corps savants auxquels elle est envoyée n'ont pas besoin de ce secours, mais il faut songer à la presse, au public populaire, à tous ceux qui ne sont pas nécessairement polyglottes. Les Allemands n'ont pas négligé cette forme de publicité. L'appel de leurs intellectuels a été expédié tout traduit dans les pays neutres, et même traduit en français à l'usage de la Suisse romande. Ce n'est pas tout d'avoir raison, encore faut-il qu'on sache que nous avons raison.

L'appel de nos Universités est d'ailleurs d'une clarté et d'une logique propres à faire impression sur tout esprit impartial, ou simplement capable de réflexion. Nos Universités n'opposent pas aux tranchantes dénégations allemandes des dénégations correspondantes, ce qui ne prouverait rien ; elles n'opposent pas à « la parole d'honneur » des uns la parole d'honneur des autres, ce qui n'a rien de scientifique ni de démonstratif en aucun pays du monde ; elles n'invoquent pas la reconnaissance due à leurs maîtres par les étudiants étrangers qui se sont assis à notre foyer. Toutes ces considérations sentimentales n'ont rien à voir avec la question très précise et très matérielle des responsabilités encourues par ceux qui ont voulu et déchaîné la guerre — qui ont violé délibérément la neutralité de la Belgique, garantie par un « chiffon de papier » signé d'eux — et qui ont systématiquement foulé aux pieds toutes les stipulations internationales unanimement acceptées en vue de restreindre les horreurs inutiles de la guerre. Il s'agit là de faits faciles à vérifier, dont les preuves ont été recueillies par des enquêtes neutres, ou figurent dans les documents officiels publiés par les chancelleries. Le témoignage même des Allemands parle contre eux : non seulement les ruines qu'ils ont entassées sont encore fumantes et le sang des otages arbitrairement fusillés est encore chaud, mais les carnets et les lettres recueillis sur leurs morts ou leurs prisonniers contiennent des aveux spontanés contre lesquels toutes leurs « paroles d'honneur » de commande ne sauraient prévaloir.

Enfin, nos Universités ont tenu une fois de plus à rappeler le caractère qui nous paraît le propre de toute civilisation vraiment digne de ce nom. La culture allemande prétend à la domination universelle, prétention d'autant plus menaçante que cette culture germanique est — et se vante d'être — la plus étroitement nationaliste qui existe. Ce n'est pas ainsi que nous concevons la civilisation en général, ni le rôle de la nôtre en particulier. Nous pensons ce que pensaient plus ou moins les Leibniz, les Kant et les Gœthe, c'est-à-dire les grands esprits de l'Allemagne d'autrefois, bien étrangers à celle d'aujourd'hui. Nous pensons et nous continuerons de penser après la victoire « que la civilisation est l'œuvre non pas d'un peuple unique, mais de tous les peuples ; que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité est créée par la naturelle variété et l'indépendance nécessaire de tous les génies nationaux ». C'est là notre conception de la civilisation, conception largement humaine, qui associe tous les peuples à l'œuvre de progrès dont tous les peuples doivent ensemble profiter, et nous n'avons pas la prétention qu'on affiche à Leipzig de « porter sur nos épaules le sort futur de la culture en Europe ».

8 novembre 1914.

 

Non moins remarquée fut, un peu plus tard, la réponse des instituteurs français à leurs collègues allemands qui avaient, eux aussi, obéi comme un seul homme au mot d'ordre d'en haut.

 

LA RÉPONSE DES INSTITUTEURS FRANÇAIS

Nous savions bien que les instituteurs français n'avaient jamais perdu au fond du cœur le sentiment patriotique. Nous étions parfois forcés de déplorer, avec tous leurs vrais amis, les écarts de langage et d'imagination par lesquels certains d'entre eux compromettaient le bon renom d'un personnel qui valait beaucoup mieux que ses porte-paroles. Nous n'ignorions pas, — et nous l'avons répété alors qu'on pouvait s'y méprendre, — que même « la poignée d'égarés » qui semait les mauvais germes de l'antipatriotisme péchait par méconnaissance des réalités extérieures, par excès d'idéalisme mal informé, mais non par impiété filiale à l'égard de la terre natale. Et en effet, depuis le début de la guerre, dès que le caractère agressif de l'attaque allemande n'a permis aucun doute, les instituteurs antimilitaristes de la veille ont accompli leur devoir dans le rang ou hors du rang avec le même entrain que les nationalistes les plus invétérés. Us ne demandent pas qu'on leur en fasse compliment, et ce serait même leur en faire un mauvais que de trop insister sur le bel exemple qu'ils ont donné, mais il est certain que leur attitude leur a reconquis bien des sympathies qui tendaient à leur échapper, et sans lesquelles leur rôle d'éducateurs populaires risquait de perdre une part de sa noblesse et de son efficacité.

Le Comité de la Fédération des Amicales s'inspire du même esprit dans la très digne réponse qu'il vient d'adresser à un récent manifeste des instituteurs allemands. Ces derniers, qui ont visiblement perdu la tête depuis qu'un cliché complaisant leur attribue la victoire de Sedan, ont beaucoup « protesté » en ces derniers temps, comme tous les intellectuels d'outre-Rhin. Leur dernier manifeste est encore une protestation, une protestation contre les accusations d'atrocités lancées contre l'armée allemande. Ils nient purement et simplement les faits les mieux établis, non pas en apportant des témoignages contraires, qu'on pourrait discuter de part et d'autre, mais en invoquant « l'état florissant des institutions scolaires allemandes », incompatible à leurs yeux avec de telles barbaries. Ce genre d'argumentation est proprement germanique. Le manifeste des Universités allemandes l'avait inauguré, en donnant comme seule base à ses pompeux démentis le renom scientifique des Universités allemandes. A nous autres qui n'avons pas pour unique critérium le principe d'autorité, il faudrait quelque chose de plus substantiel. Nous nous contentons de sourire de la candide infatuation de ces bons pédagogues qui opposent aux enquêtes les plus documentées la simple raison que des élèves nourris de leurs impeccables leçons sont incapables de déshonorer leur uniforme.

Ce n'est pas que nos instituteurs français contestent les mérites de l'école allemande. Considérée comme une pièce essentielle de la préparation militaire du soldat allemand l'école allemande est supérieurement outillée. Destinée à façonner, à discipliner, à militariser l'âme populaire, on ne lui marchande aucun moyen matériel. Mais, par contre, l'école allemande a perdu de vue, du haut en bas de la hiérarchie enseignante, tout ce qui, dans l'éducation, a un caractère général, un caractère humain. Le peuple allemand, qui se flatte d'être le plus instruit des peuples, en est certes le plus incompréhensif. Il est réfractaire à tout ce qui touche la conscience universelle, il est fermé à tout ce qui n'est pas d'un intérêt étroit et immédiat pour le Deutschtum. A force d'exalter le rôle surhumain de l'Allemagne, le caractère providentiel qui lui est dévolu dans l'histoire du monde, le mérite transcendant et unique de sa Kultur, l'école allemande a oblitéré tout sens critique d'abord, tout sens moral ensuite, chez les maîtres comme chez les élèves.

La réponse des instituteurs français met remarquablement en lumière cette face de la responsabilité encourue par l'École allemande. Enivrement de la victoire, mépris du droit quand il n'a pas la force à son secours, agenouillement naïf devant le caporalisme prussien considéré comme d'institution divine, tout cela ne pouvait produire d'autres fruits que ceux dont le maître d'école allemand nie aujourd'hui l'existence parce qu'il n'ose pas en accepter la responsabilité. Mais à cette responsabilité nous ne le laisserons pas se dérober. C'est lui qui a empoisonné l'âme populaire du virus pangermaniste, qui a prêché cette doctrine que l'Allemagne a droit de prendre aux autres ce qui est à sa convenance, attendu qu'elle en ferait meilleur usage que les possesseurs légitimes, qui a créé en un mot cette mentalité de proie par laquelle le militarisme prussien est devenu un péril pour le genre humain tout entier. L'Allemagne se vante d'être au-dessus de tout, tandis que la France et ses alliés croient s'honorer en mettant au-dessus de tout le droit des gens et des peuples. C'est là tout le conflit actuel : les instituteurs français n'arriveront sans doute pas à faire entrer cette idée simple et juste dans le cerveau de leurs collègues allemands, mais l'histoire de chaque jour nous montre qu'ils l'ont du moins fait entrer dans le cerveau de leurs élèves français, et c'est pour le moment l'essentiel.

12 février 1915.

 

Les sentiments exprimés dans tous ces manifestes Contribuaient puissamment à conquérir pour la France au dehors de nouvelles sympathies et à renforcer les liens moraux entre alliés. Toutes les occasions sont bonnes pour en témoigner.

 

LE BANQUET DU LORD-MAIRE

Le cortège et le banquet du lord-maire ont emprunté aux circonstances un caractère particulier. Le cortège traditionnel a été remplacé par un défilé de troupes en tenue de campagne, où figuraient des contingents des diverses grandes colonies britanniques. Jamais foule pareille n'avait assisté à cette classique solennité. Et les acclamations saluaient, par-delà l'horizon de Londres, « la plus grande bataille de l'histoire, livrée, a rappelé M. Winston Churchill, à une distance de quatre-vingts milles ».

Les discours prononcés ont tous tiré de la guerre leur poignant intérêt et il n'en pouvait être autrement. Lord Kitchener a fait un magnifique éloge de l'armée française et de son généralissime, « qui est non seulement un grand capitaine, mais un grand homme », et il a rendu au « brillant commandement du grand-duc Nicolas » un hommage auquel la victoire a donné sa consécration. En ce qui concerne l'armée britannique, le ministre de la guerre a montré que sa force résiste dans « la grande impulsion morale » qu'elle reçoit de la nation, « sans laquelle ni l'armée ni la marine ne peuvent faire quoi que ce soit ». Cette force morale, non seulement l'empire britannique, mais tous les alliés l'ont pour eux, parce qu'ils combattent « pour la liberté de l'Europe et pour la défense des nationalités opprimées ». C'est en ces termes que M. Paul Cambon a résumé l'idéal qui anime la coalition des civilisés en face de la ruée des barbares. On ne peut mieux dire, ni davantage, en aussi peu de mots. M. Cambon n'a pas eu de peine à montrer que les alliés n'ont pas voulu cette guerre, qu'ils l'ont subie après avoir tout tenté pour l'éviter, et que la responsabilité des ruines et des deuils ne retombe pas sur nous. Nous n'avons failli à aucun de nos engagements, renié aucune de nos signatures, c'est pourquoi nous avons le calme d'une bonne conscience. « Nous n'avons pas, comme d'autres, la prétention de disposer de la Providence, mais nous croyons à l'éternelle justice, et nous attendons ses arrêts avec une inébranlable confiance. »

Cette confiance se retrouve, avec toute l'autorité qui s'attache à sa longue et haute expérience des grandes affaires publiques, dans le discours de M. Asquith. Depuis sept ans qu'il préside aux destinées de son pays, M. Asquith a vu bien des heures graves. Mais le sang-froid du peuple britannique et des nations amies ne s'est jamais démenti. Il ne se dément pas davantage aujourd'hui. La lutte pourra être longue et semée de vicissitudes, rien ne déprimera les alliés. La Turquie officielle s'est en vain laissé corrompre ou intimider « par l'or et par les vaisseaux allemands », son « suicide » ne changera rien aux événements. « Ce n'est pas à la légère, a conclu le président, que nous avons tiré l'épée du fourreau ; nous ne l'y remettrons pas avant que la Belgique ait recouvré plus que ce qu'elle a sacrifié, ni avant que la France soit adéquatement protégée contre toute menace, ni avant que les droits des plus petites nationalités soient placés sur des fondations inattaquables, ni avant que la domination militaire prussienne ne soit finalement détruite. » Ce ferme et mâle langage, dans sa sobriété voulue, exprime admirablement le but à poursuivre. Il n'a pas varié depuis trois mois, il n'a pas varié au moment où la fortune des armes ne nous souriait pas encore, l'approche du succès final ne le fera pas varier davantage. Le contraste qui existe entre l'état d'esprit qui règne dans les deux camps est de plus en plus marqué et frappe de plus en plus l'univers civilisé. D'un côté, les convoitises brutales, l'agression sauvage, l'appel aux grossiers appétits, la fureur aveugle des attaques désespérées ; de l'autre une force mesurée et maîtresse de soi, un idéal de civilisation et de justice auquel tous les peuples ont part et dont nul n'est exclu s'il ne s'en exclut lui-même, une volonté réfléchie d'abattre une tyrannie militariste qui n'a rien ajouté au patrimoine moral et intellectuel de l'humanité, mais qui a lourdement appesanti le fardeau des épreuves inséparables de la condition humaine...

11 novembre 1914.

 

LA FÊTE DU ROI DES BELGES

La fête patronale du roi Albert ne sera pas célébrée à Bruxelles cette année, mais elle le sera à Paris, et tous les pays civilisés s'associeront à l'hommage rendu au souverain que l'Allemagne se flattait de déposséder, mais qu'elle n'a pu faire déchoir. Le roi Albert incarne, à une des heures les plus solennelles de l'histoire du monde, l'image du Droit. La Belgique a été victime d'une agression sans précédent. Certes, on a vu d'autres exemples de violations de la foi jurée, mais jamais violation ne s'est produite avec un mépris aussi absolu de toute apparence de justification. L'Allemagne n'a même pas essayé de pallier sa vilenie, car le prétexte que la France et l'Angleterre se préparaient à en faire autant n'a trompé personne. Quant à l'argumentation vraiment typique du juriste teuton qui considère la défense de son sol par un pays neutre comme un manquement à la neutralité, elle n'a trouvé, même parmi les admirateurs de la science allemande, aucun écho. La Belgique a refusé de trahir son rôle d'État neutre, son passé de pays libre, son renom de peuple loyal. Elle n'ignorait pas à quelles épreuves elle s'exposait pour le respect d'un « chiffon de papier », encore que personne n'eût pu prévoir des barbaries comme celles dont s'est souillée la grande puissance militaire si péniblement victorieuse d'une petite démocratie pacifique.

Le spectacle admirable donné par la Belgique et par le souverain en qui l'honneur de la Belgique a trouvé un si noble représentant est de ceux qui relèvent l'humanité. Léonidas aux Thermopyles n'est ni plus héroïque ni plus glorieux que le défenseur de Liège ; des deux parts, c'est la même résolution en face de la marée montante des Barbares, la même volonté de prouver que la force brute peut momentanément briser, mais non abaisser, l'idéal civilisé. Les alliés ont contracté à l'égard de la Belgique une dette d'honneur, dans toute la valeur du terme ; disons plus, le monde entier se reconnaît solidaire de notre dette. Nous célébrerons la fête du roi Albert, non pas pour lui donner une vaine marque de courtoisie, mais pour attester la puissance du lien qui nous rattache aujourd'hui à nos vaillants et infortunés voisins. Il est d'une haute signification morale que la première manifestation populaire de la guerre soit inspirée par une idée. Paris, qui n'a pas pavoisé pour la victoire de la Marne, pavoisera pour « la saint Albert », parce que dans cette guerre où sont en jeu les principes mêmes de toute société civilisée la gloire militaire n'est pas le but, mais la flamme qui couronne le but.

15 novembre 1914.

 

Les neutres eux-mêmes, du moins ceux d'entre eux dont la mentalité n'allait pas jusqu'à l'abstention de toute opinion, font entendre des paroles significatives.

 

POUR LA PAIX LONGUE ET HEUREUSE

Les paroles échangées hier entre le nouvel ambassadeur des États-Unis et le Président de la République ont été quelque chose de plus qu'un témoignage de bienvenue et de courtoisie réciproque. M. William Sharp a tenu à rappeler qu'il y a entre les deux grandes républiques « une durable amitié et un amour fraternel ». Ces liens remontent à la guerre d'Indépendance, mais ils se sont constamment maintenus et resserrés, et les épreuves que subit actuellement la France n'ont fait que les renforcer. « Pendant mon séjour parmi le peuple français, a dit M. Sharp, mon admiration grandit depuis que je vois les exemples de bravoure et de patriotisme qu'il donne et je demande pour lui que les épreuves actuelles amènent bientôt les bienfaits d'une paix longue et heureuse. »

A ce souhait hautement amical M. Poincaré a répondu en rappelant avec à propos qu'il n'a pas dépendu de la France que la paix fût maintenue, mais qu'elle fera tout le nécessaire pour que la future paix soit, en effet « la paix longue et heureuse » souhaitée par l'ambassadeur des États-Unis au nom de ses compatriotes. « Pour que cette paix soit longue et heureuse, pour qu'elle ne soit pas illusoire et trompeuse, a ajouté le Président, il faut qu'elle soit garantie par la réparation intégrale des droits violés et prémunie contre des attentats futurs. » La paix « longue et heureuse », c'est en réalité une paix franche et loyale, respectueuse des droits des petits comme des droits des grands, reposant sur la validité des traités et sur la bonne foi de ceux qui les signent. En un mot, c'est la paix que comptent dicter les Alliés pour soustraire le monde au militarisme envahissant et destructeur de l'empire de proie qui a mis le feu à l'Europe pour réaliser son cauchemar de domination universelle.

6 décembre 1914.

 

Ainsi on se rend de plus en plus compte dans le monde civilisé du rôle qu'y joue la culture française avec son caractère humain et universel.

 

POUR LA CULTURE FRANÇAISE

La Ligue pour la culture française pourrait remercier les intellectuels et les universitaires allemands. Ils ont démontré terriblement le bien-fondé des inquiétudes exprimées par beaucoup de nos lettrés, de nos savants et de nos artistes en face de l'intrusion des méthodes germaniques dans notre enseignement. A ceux qui défendaient la culture générale, qui plaidaient la cause des humanités, qui dénonçaient « la crise du français », on n'osera plus répondre qu'ils sont des attardés, des rétrogrades, des rhétoriciens attachés à la forme et vides de pensée. Ce n'est pas une question de forme qui sépare la civilisation française de la culture germanique, c'est bien une question de fond, c'est même la question fondamentale entre toutes. « Les horreurs qui s'accomplissent au nom de la culture allemande, les scandaleux manifestes signés récemment par les représentants les plus authentiques de cette culture, tout nous avertit de l'abîme qui sépare notre pensée de celle de nos ennemis et nous oblige à mesurer cet abîme pour mieux prendre conscience de l'incomparable patrimoine intellectuel et moral que nous avons à préserver. » Qui parle ainsi ? C'est l'éminent doyen de la Faculté des lettres de l'Université de Paris, M. Alfred Croiset, dans son discours d'ouverture des cours de la Sorbonne. Nous n'avons pas à rechercher si ce beau et ferme langage a toujours été entendu en Sorbonne, il nous suffit de constater que l'on y proclame aujourd'hui la nécessité de « préserver » notre patrimoine moral et intellectuel de la contamination germanique.

Ce qu'est au juste cet esprit germanique dont le contact et la pénétration intime auraient fini par enlever au nôtre toutes ses qualités natives ou acquises, M. Ernest Lavisse, dans la même séance, l'a parfaitement résumé en un mot. L'esprit germanique, c'est l'esprit d'orgueil, et ce n'est pas en effet par la modestie que péchaient les maîtres de la nouvelle Sorbonne. « L'orgueil allemand est aussi vieux que la nation même. Il est un mélange étrange de profane et de sacré, de thèses philosophiques et de réminiscences bibliques, de raisons historiques et de raisons économiques, de haute poésie et de prose très plate. Il prétend que, par la force d'Arminius, et l'an neuf avant Jésus-Christ, l'Allemagne a libéré le monde de la domination romaine, et qu'ensuite elle a été appelée à succéder à Rome dans le gouvernement des hommes. Ses rois-empereurs du moyen âge s'appelaient Césars et ils faisaient semblant de régenter les rois. Mais leur saint empire romain de la nation germanique ne put empêcher les peuples modernes de naître et de croître en pleine indépendance, et l'Allemagne expia son rêve par un long anéantissement politique. Alors, à la fin de l'avant-dernier et au début du dernier siècle, elle proclama sa prétention à la domination intellectuelle. Son philosophe pédagogue, Fichte, lui démontra que, seule au monde, elle était capable de concevoir un idéal, et que cet idéal ne pouvait être exprimé que par la seule langue allemande ; l'Allemagne en crut Fichte et d'autres qui confirmèrent sa parole. Mais l'orgueil allemand ne se contenta jamais de cet empire intellectuel, de l'empire des airs qu'on lui disait dévolu, l'empire des terres appartenant à la France et celui des mers à l'Angleterre. L'Allemagne aspirait à la force politique ; en elle agissait, avant qu'un de ses philosophes la définît, la volonté de puissance. Pour avoir l'unité, première condition de la force, elle se fit ou se laissa faire prussienne, et, sous l'hégémonie d'un État entre tous militaire, parce qu'il est, non pas un produit de sol et de race, non pas un produit de nature, mais une création, envers et contre tous, de la volonté d'une dynastie, l'Allemagne des philosophes descendit du ciel en terre ; elle devint l'État le plus formidablement armé qu'il y ait au monde ». Ce passage de M. Lavisse résume puissamment toute la philosophie de l'histoire des intellectuels germaniques. Nous demandons simplement quel profit peut tirer un esprit français, ou simplement un esprit civilisé d'un pays quelconque, à se mettre à pareille école.

N'avons-nous pas mieux ? N'avons-nous pas chez nous-mêmes des inspirations plus justes, plus nobles, plus humaines, plus conformes à notre génie national ? C'est la question que pose M. René Doumic dans un brillant article de la Revue des Deux-Mondes. Notre vieille culture classique, qui a fait ses preuves durant tant de siècles, qui s'est adaptée à toutes les évolutions — et même à toutes les révolutions — de notre histoire, a-t-elle perdu sa vertu ? « Ce qui la caractérise, c'est son idéalisme. Elle résume le long travail et l'effort continu que l'homme a fait à travers les siècles pour s'élever au-dessus de lui-même. Aux civilisations antiques elle a emprunté ce qu'elles avaient de plus pur ; à leur héritage pieusement recueilli elle a joint le trésor de la pensée et de la sensibilité chrétiennes, et elle les a conciliés. Elle n'a rien ignoré, rien négligé, rien laissé perdre de tout ce qui, dans le monde moderne, a été pour l'homme un accroissement de dignité. » Où trouver ailleurs au même degré et avec la même certitude de succès cette culture générale, dont le manque caractérise spécialement l'infatuation du pédantisme germain ? Ce terme même de culture générale, dont on a parfois affecté de ne pas comprendre le sens, en a en effet un double, mais ici le double sens ne tourne pas à l'équivoque. « Cette culture est générale parce qu'elle donne à l'esprit des clartés de tout ; elle est générale aussi parce que les connaissances qu'elle embrasse sont celles qui doivent être communes à tous. » Et le prestige de l'esprit français dans le monde prouve que ce caractère général de notre culture est prisé à sa valeur par toutes les civilisations nationales dont il ennoblit l'effort au lieu de le stériliser. Les intellectuels allemands ont un cri du cœur à retenir. Ils n'admettent pas qu'on sépare la science allemande du militarisme prussien. L'une ne saurait vivre et s'imposer sans l'autre. Rien de plus vrai. C'est « une pédagogie de défaite », dit M. Doumic, que celle qui s'est inclinée devant l'infaillibilité allemande. « Il y avait chez nous, constate de même M. Lavisse, des âmes de vaincus ; que la jeunesse leur soit indulgente. »

Soit, et l'heure n'est pas aux récriminations. Mais elle est peut-être déjà aux examens de conscience. Ceux qui se sont lourdement trompés sur cette pensée allemande qu'ils se flattaient d'être seuls à connaître ont à se demander maintenant s'ils ne se sont pas trompés aussi sur les besoins de la pensée française. Sans entrer dans des détails de programmes et d'horaires, ceux qui ont à cœur la « préservation » de l'esprit français doivent commencer à envisager l'urgence d'un changement d'orientation dans certaines de nos conceptions pédagogiques. L'infiltration d'un esprit non seulement étranger mais hostile au nôtre a été une des causes du malaise des études. Revenons un peu à notre nature. Ne contrarions pas à plaisir et sans profit possible nos dons propres ou héréditaires. C'est la conclusion de M. Doumic. Cet esprit français, qui est une de nos forces, « ce serait une grave erreur de le considérer uniquement comme un don de la race, sans y voir aussi un produit de l'éducation. Il ne s'est pas fait en un jour et nous pouvons perdre un peu de lui tous les jours. Il n'est pas plus une création spontanée qu'il n'est un trésor intangible. Les qualités dont il est la réunion sont en partie le résultat d'une lente élaboration à travers les siècles, d'une discipline attentive et continûment observée. Il convient donc que l'enseignement aille dans leur sens, les favorise, les maintienne en nous et les y fortifie. Les contrarier et les combattre, ce serait une sorte d'impiété. » Sans doute il ne faut pas cultiver ses défauts, mais le tort des pédagogues germanisants a été de croire qu'un peu de lourdeur allemande corrigerait notre tendance à la brillante légèreté. C'est chez nous, c'est chez nos modèles classiques comme chez ceux de l'antiquité gréco-latine que se trouve la conciliation de la grâce avec la profondeur, de la clarté avec la pénétration. Ne frappons pas à la porte bâtarde d'à côté.

17 novembre 1914.

 

Notre situation matérielle était malheureusement moins brillante que notre situation intellectuelle. Certaines privations commençaient, sinon à se faire sentir, du moins à se laisser prévoir ; déjà se posait, par exemple, la question du charbon.

 

LA QUESTION DU CHARBON

L'approvisionnement de Paris en charbon est-il assuré ? C'est la question que tout le monde se pose, mais la poser n'est pas la résoudre. En temps normal, la consommation de Paris et des deux départements de Seine-et-Oise et de Seine-et-Marne réunis est d'un million de tonnes par mois d'hiver. Elle sera moindre assurément cette année, vu le ralentissement de l'industrie, mais l'approvisionnement menace d'être encore plus réduit que le besoin. Depuis le mois de juillet, les arrivages ont été suspendus, et les hommes compétents admettent que le stock actuel ne peut aller au-delà du 15 décembre. Il est donc temps d'aviser.

Il n'y a pas à compter sur les charbons de Belgique ou d'Allemagne, et il est au moins prudent de ne pas faire fond sur ceux de notre bassin du Nord. C'est donc l'Angleterre qui reste notre seul fournisseur, et encore, eu Angleterre, ne faut-il pas tabler sur les charbons de Newcastle, à cause de l'insécurité de la navigation dans la mer du Nord. Reste en dernière analyse, le charbon de Cardiff qui est, d'ailleurs, en temps ordinaire, le plus demandé. Pour l'instant, il n'a pas augmenté de prix sur le carreau de la mine. Mais, il s'agit de l'amener à destination. La voie normale, c'est le transport par mer de Cardiff à Rouen, et le transport par la Seine de Rouen à Paris. C'est ici que les difficultés apparaissent.

La spéculation, abusant du besoin, a fait monter le prix du fret de Cardiff à Rouen, sans raison. Les armateurs demandent 10 francs par tonne, au lieu de 6 fr. 25, tarif moyen habituel. Cette exigence est si peu fondée que le fret de Cardiff à Gênes est le même que celui de Cardiff à Rouen, et que le fret de Cardiff à Bordeaux n'est que de 7 francs environ. Les courtiers allèguent l'encombrement et les retards de déchargement à craindre au port de Rouen, mais l'excuse est vaine, car les affréteurs garantissent le déchargement dans les délais normaux. L'autorité militaire assure de son côté la main-d'œuvre.

Vient ensuite le transbordement du bateau sur les péniches ou chalands. Ici encore il y a une difficulté. Les Compagnies qui assument ce travail réclament une augmentation de 40 à 50 %, aussi injustifiée que la précédente, puisque l'autorité militaire est disposée à fournir également la main-d'œuvre nécessaire. Enfin le transport par la Seine est gêné par le manque de mariniers. Ici encore on peut lever l'obstacle soit en utilisant les réfugiés belges soit en renvoyant à leur gouvernail quelques centaines au plus de mariniers territoriaux.

Tout cela peut se faire et doit se faire. Le Syndicat de la presse qui a fait étudier la question conclut qu'il faut le faire, et tout de suite. N'attendons donc pas que la Seine, soit par une crue d'automne, soit par une gelée d'hiver, devienne impraticable, ou simplement moins praticable.

16 octobre 1914.

 

C'est aussi à ce moment que se pose, d'une manière de plus en plus pressante, la question de la reconstitution des pays envahis et, d'une façon plus générale, de la reprise des affaires. L'idée de la solidarité nationale créant aux régions épargnées le devoir de relever celles qui ont été dévastées avait été formulée dès le premier moment.

 

SOLIDARITÉ NATIONALE

Le Conseil d'arrondissement de Dijon vient d'émettre un vœu, qui a été voté à l'unanimité et qui sera de même unanimement approuvé. Il a exprimé le vœu que les départements non envahis viennent en aide à ceux qui ont subi les horreurs de la guerre. C'est une question que nous avons déjà traitée ici, et nul ne doute qu'elle ne soit résolue dans le plus large esprit de fraternité et de solidarité nationale. Il est malheureusement certain que tous les malheurs ne sont pas réparables ; raison de plus pour remédier, dans la mesure du possible, aux désastres matériels que laisse derrière lui le flot des Barbares.

Jusqu'ici les victimes de la brutalité germanique ont trouvé partout l'aide et le réconfort qui leur sont dus. Les infortunées populations belges ont demandé et trouvé asile, non seulement en Angleterre et en France, mais aussi en Hollande. Quand il s'agit, non pas de neutres, non pas même d'alliés, mais de compatriotes, il va sans dire que les régions épargnées ont encore moins la pensée de se dérober à leur devoir. Seule la question des voies et moyens sera à discuter. L'union nationale réalisée dans les cœurs et dans les esprits sous l'empire du patriotisme, se traduit et se traduira sans hésitation ni réserve par un élan spontané de générosité à l'égard de ceux qui ont particulièrement pâti. Et c'est encore à eux qu'on devra de la reconnaissance.

17 octobre 1914.

 

Cet article provoque la réponse suivante :

Monsieur le directeur,

Le Journal des Débats du 17 octobre a fait ressortir, dans un lumineux article, l'importance du vœu émis par certains Conseils d'arrondissement « que les départements non envahis viennent en aide aux départements dévastés par la guerre. »

L'auteur de l'article ajoute qu'il reste à trouver les moyens pratiques de recueillir les souscriptions, puis de les distribuer.

Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt pour vos lecteurs d'apprendre que le Comité du Secours national, placé sous le haut patronage du Président de la République, s'est déjà occupé activement de cette question :

D'une part, il a envoyé dans les départements non envahis, aux chefs et aux présidents des plus importants groupements sociaux, des lettres à l'effet de solliciter des souscriptions au Secours national, 21, rue Cassette, pour les secours d'urgence aux départements éprouvés ;

D'autre part, le Comité du Secours national a envoyé des délégués porter des secours d'urgence, en nature et en argent, aux populations des départements suivants, les seuls qu'ils ont pu atteindre jusqu'à ce jour : Marne, Aisne, Meurthe-et-Moselle, Vosges, territoire de Belfort, Alsace reconquise.

Voilà donc une organisation qui fonctionne déjà. Je ne veux pas abuser de la place pour entrer dans plus de détails et je vous prie de vouloir bien agréer l'expression de ma haute considération.

P. APPEL,

Membre de l'Institut, président du Comité du Secours national.

20 octobre 1914.

 

Le groupe des députés de la Seine avait également étudié cet épineux problème qui, pour Paris, s'était imposé à l'attention dès le premier mois de la guerre.

 

LA REPRISE DES AFFAIRES

Le rapport rédigé sur ce sujet par M. Louis Dubois, au nom du groupe des députés de la Seine, contient des idées justes, mais dont la mise en pratique aurait besoin d'être immédiate. Or, c'est là justement la difficulté. Tout le monde est d'accord sur la nécessité de rétablir dans les régions qui ont souffert de la présence ou simplement de l'approche des Allemands un minimum d'activité économique. Mais tout ce qu'on essayera de provoquer artificiellement ne donnera que de médiocres résultats. En pareille matière, ce qui compte, ce qui agit, c'est l'initiative privée, et cette initiative ne demande qu'à se manifester. Nous ne croyons pas beaucoup, par exemple, à l'opportunité d'établir un programme de travaux publics à effectuer d'urgence. Cette résurrection des ateliers nationaux ne nous paraît pas de nature à produire un travail bien utile : nous avons déjà sous les yeux, et on nous signale d'autre part, des chantiers officiels dont le rendement n'est pas merveilleux. Ce qu'on peut demander au gouvernement et aux pouvoirs publics, c'est d'assurer, dans la mesure où l'autorité militaire croira pouvoir s'y prêter, des moyens de communications, de correspondance et de transport se rapprochant de la normale. Il est incontestable que certains progrès ont déjà été accomplis dans cette voie et que les compagnies de chemins de fer, en ce qui les concerne, ne demandent qu'à s'orienter vers une exploitation, commerciale. Mais tout cela ne peut se faire par un décret ou un arrêté : c'est le retour général à la vie normale qui ramènera le retour à un régime économique normal, et il y a là une condition primordiale qui dépend avant tout des événements militaires.

En attendant que cette heure ait sonné, il va sans dire qu'on n'a pas à se croiser les bras. Bien des industries ne manquent pas de travail, car la guerre elle-même est une grosse consommatrice. M. Dubois et le groupe des députés de la Seine ont raison de demander que l'État s'adresse aux fabricants directement plutôt qu'aux intermédiaires. Espérons que la maladresse proverbiale de l'État en fait d'opérations commerciales ne rendra pas ce procédé trop lent ou trop dispendieux. L'essentiel en tout cas est que l'État ne perde pas de temps, car il s'agit là de fournitures qui ne peuvent attendre. Le ministre de la Guerre a, du reste, en ce qui touche les munitions notamment, eu recours, comme on le lui demande, à l'industrie privée, et s'en est bien trouvé, tout en permettant à certaines usines métallurgiques de rester ou de rentrer en activité. Il n'y a qu'à étendre cette manière de faire aux autres articles dont l'État peut avoir besoin.

Quant au développement si souhaitable de notre commerce extérieur, on ne saurait trop s'y intéresser. La disparition des produits allemands sur la plupart des grands marchés, conséquence heureuse de la maîtrise maritime des alliés, nous ouvre des débouchés dont il serait vraiment dommage de ne rien faire. Mais ici ne comptons pas trop sur le concours de l'État. On lui demande « de réunir, avec le concours de nos agents consulaires, tous renseignements utiles et de porter ces renseignements à la connaissance du public ». Rien de mieux, mais nos négociants n'ont peut-être pas besoin d'attendre le résultat de tant d'enquêtes pour savoir où il y a quelque chose à faire pour eux. Nous sommes informés qu'une enquête de ce genre, confiée à un personnage considérable[1], va avoir lieu au Brésil. C'est beaucoup, et il est permis de douter que ce soit cela que réclamait notre commerce extérieur pour se développer.

Reste la question financière, ou pour mieux dire l'éternel problème du moratorium et de la réouverture de la Bourse. Ici encore, nous progressons vers une solution. On sait à quelles difficultés contradictoires se heurte une liquidation rapide de cette crise, qui traîne depuis trois mois et demi. Il serait injuste de méconnaître que les derniers décrets ont amené une amélioration sur certains points, mais il serait d'autre part décevant d'escompter un règlement prompt et général d'une situation aussi chargée. Heureusement, le minimum d'activité économique auquel nous pouvons raisonnablement prétendre n'exige pas une liquidation complète et immédiate de tout l'arriéré. Un peu de dégagement suffit pour traverser en modeste équipage ce défilé financier.

18 novembre 1914.

 

A mesure que s'éloignait la crainte d'une surprise ennemie sur Paris, l'idée de retour du gouvernement et des Chambres dans la capitale, gagnait du terrain. Il y avait, du reste, nécessité de tenir une session parlementaire, si brève qu'elle pût être, pour régulariser une foule de mesures provisoires et pour voter le budget de l'année suivante. A cette occasion le gouvernement et les Chambres viendraient nécessairement à Paris. Devaient-ils rester définitivement.

 

LA RENTRÉE

La nécessité de convoquer le Parlement pour régulariser un certain nombre de mesures provisoires, pour proroger les pouvoirs de la série sortante du Sénat, et pour voter sous forme de douzièmes ou autrement un budget de 1915, est incontestée. Cette session extraordinaire sera d'ailleurs fort courte ; il ne saurait y avoir de dissentiment sur l'urgence de faire vite et sans phrases le travail parlementaire comme tous les autres. Du reste, les Parlements étrangers, celui d'Angleterre comme celui d'Allemagne, ont donné le même exemple politique. Les commissions compétentes vont être saisies dès la semaine prochaine des projets du gouvernement, et leurs rapports seront prêts le jour même de la réunion des Chambres, le 22 décembre. A cet effet, les ministres vont rentrer au milieu de la semaine, ainsi que le Président de la République, et ce séjour à Paris est évidemment tout indiqué.

Ce séjour est-il, doit-il être une rentrée définitive ? C'est là une autre question, dont la solution dépend surtout de l'autorité militaire. Le gouvernement choisira son heure sous sa responsabilité. Certes le danger d'un retour offensif de l'ennemi ne compte plus beaucoup parmi les motifs de maintenir les pouvoirs publics loin de Paris, mais il n'est pas sans intérêt peut-être de laisser encore quelque temps le gouverneur militaire de Paris investi de toute l'autorité que l'absence du gouvernement lui confère. Disons le mot, nul n'est pressé de voir la politique et les politiciens reprendre le haut du pavé. Un sénateur d'un grand bon sens, M. Brindeau, qui a le droit de parler librement du Parlement puisqu'il en est un des vétérans, écrivait hier dans le Bulletin de l'Association Nationale républicaine que le gouvernement n'avait pas à se hâter, et il en donnait, entre autres raisons celle-ci qui est la meilleure : « Les nuées d'intrigants, de solliciteurs, de quémandeurs de faveurs et de passe-droits qui voltigent autour de tous les gouvernements sont particulièrement dangereux en temps de guerre. Laissons ces moustiques s'ébattre sur les bords de la Garonne. Ils y feront certainement moins de mal — et le gouvernement pourra mieux se défendre de leurs piqûres — que sur les rives de la Seine. »

5 décembre 1914.

 

C'est la solution du retour à Paris qui fut adoptée en fait, mais sans qu'on l'eût annoncée d'avance et sans aucun apparat. On rentra sans tambour ni trompette, sans fleurs de rhétorique ni couronnes civiques. Ce retour malgré cette discrétion de bon goût fut considéré néanmoins à Paris comme indiquant la certitude que la capitale était désormais hors de danger et, à cet égard, il contribua pour sa part à consolider le moral de la population[2].

 

 

 



[1] M. Caillaux.

[2] Nous croyons devoir donner en annexe le texte du Manifeste des 93 intellectuels allemands avec les noms des signataires.