LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE IV. — LE GOUVERNEMENT À BORDEAUX.

 

 

Après la bataille de la Marne. — L'Etat d'Esprit

 

LA bataille de la Marne avait provoqué le recul de l'ennemi jusque vers la ligne de l'Aisne, où les Allemands avaient préparé une série de défenses qu'on ne soupçonnait pas. Une nouvelle bataille plus ingrate s'engagea sur ce nouveau front, depuis Craonne jusqu'aux Hauts de Meuse, et le front se fixa des Vosges à la mer du Nord.

Pendant que cette bataille de l'Aisne se poursuivait sans résultats décisifs, l'esprit public s'affermissait, surtout dans les masses.

 

UNE QUESTION

M. Ernest Lavisse fait ce matin une remarque qui a déjà été formulée plusieurs fois. C'est que les pessimistes, depuis le début de la guerre, se sont toujours trouvés parmi les intellectuels, « parmi les gens sans profession ou de profession élégante, pas un dans le populaire ». M. Lavisse se demande pourquoi, en se réservant de donner plus tard sa réponse. Pourquoi ? C'est peut-être tout simplement parce que les gens du peuple, avec leur vieil instinct patriotique, ne compliquent pas le problème. Ils se disent que la France, quand elle est résolue et unanime, quand elle a des alliés sur lesquels elle peut compter, quand elle n'est pas trahie par ses chefs, ne saurait être battue par les Boches, qu'elle a tant de fois battus dans le passé. C'est un raisonnement court, mais robuste. Au contraire, les hommes de loisir ou d'études, et à plus forte raison les hannetons de la politique, n'ont pas la foi du charbonnier dans les destinées de la patrie. Ils voient les tares du régime, et les politiciens les voient même d'autant mieux qu'ils en vivent. Ajoutons que les ouvriers, les paysans, les gagne-petit de toute espèce, forcés de songer avant tout au pain quotidien et aux réalités immédiates, ont échappé à cette espèce de fascination morbide que la science allemande, la sociologie allemande, l'industrie allemande, l'armée allemande, la fécondité allemande avaient fini par exercer sur bon nombre d'esprits distingués, mais un peu snobs. Chacun pourrait en citer autour de soi d'éminents exemples.

18 septembre 1914.

 

Mais alors arrivent les premières nouvelles des mauvais traitements infligés à nos prisonniers. Beaucoup de braves gens demandent des représailles.

 

LE RESPECT DÛ AUX PRISONNIERS

Nous ne sommes pas de ceux qui exhibent les prisonniers, moyennant un droit d'entrée, à la curiosité des foules, comme on le fait à Munich, d'après le propre aveu d'un grand journal local. Non seulement nous ne sollicitons pas le public à se repaître d'un pareil spectacle, mais nous faisons tout le possible pour dérober nos prisonniers allemands à la vue des populations. Ces jours derniers encore on a évité de laisser traverser Paris par un convoi de ce genre qui y était attendu. Nous pratiquons, même à l'égard d'ennemis qui ne nous payent pas de retour, le vieil adage : Honneur au courage malheureux !

Est-ce à dire que nous oublions, que nous voulons oublier toutes les atteintes au droit des gens, ou plus simplement aux droits de l'humanité, qui se commettent chaque jour ? Assurément non. Nous respectons le courage malheureux, et nous admettons jusqu'à preuve du contraire qu'un prisonnier quelconque est un soldat qui a fait son devoir et qui doit être traité comme tel. Mais ceux qui incendient par vil esprit de destruction des villages sans défense, ceux qui forcent des femmes et des enfants à leur servir de bouclier vivant, ceux qui fusillent à tort et à travers des civils désarmés ou des soldats blessés, ceux qui usent de balles explosibles ou de baïonnettes dentelées, tous ceux-là sont de simples malfaiteurs, personnellement indignes de toute pitié, et passibles de notre justice militaire dès qu'ils sont connus et pris. Il n'y a pas, comme on le demande parfois sans réflexion, à refuser quartier en bloc à tel ou tel corps, à tel ou tel régiment, comme responsables des crimes relevés à la charge de quelques-uns de ceux qui y figurent. Il faut, ici comme partout, éviter les représailles collectives, mais châtier individuellement les coupables.

Sans doute, on ne les connaît pas toujours et on ne les prend pas toujours. C'est exactement ce qui se passe aussi trop souvent pour les crimes ordinaires, et nul ne demande pourtant qu'on guillotine en masse tous les habitants d'une ville si un assassinat a été commis par un d'entre eux resté introuvable. Nous faisons la guerre à des barbares, mais nous la leur faisons en civilisés. D'ailleurs les sauvages qui ordonnent certaines atrocités ne sont pas si insaisissables qu'ils se plaisent à le croire. A l'heure du règlement final, nous exigerons que justice soit faite de ceux qui jusque-là nous auront échappé. On les retrouvera, et, dès maintenant, beaucoup d'Allemands commencent à sentir que l'absolution de la force ne les couvrira pas. Ils voient poindre dans leur ciel obscurci le tableau vengeur de Prudhon. Dans cette même ville de Munich, qui s'entassait il y a quinze jours autour des grillages du camp des premiers prisonniers français, on se presse aujourd'hui autour des édifices publics pour demander des nouvelles de la guerre, — qui n'arrivent plus ou qui n'arrivent plus à calmer la croissante anxiété...

M. Gustave Hervé, à qui son passé de révolutionnaire permet de citer l'Écriture, rappelle à ce propos le verset : « Tu ne vexeras ni n'opprimeras l'étranger qui est dans ton pays, car vous avez vous-mêmes été étrangers dans la terre d'Egypte. » Les Hébreux avaient pourtant été injustement traités dans la terre d'Egypte, mais les représailles aveugles sont indignes d'un peuple de mentalité supérieure. C'est pourquoi, tout en appelant et réservant l'heure de la justice pour les incendiaires, les tortionnaires et les assassins qui déshonorent l'uniforme allemand, nous continuerons à respecter nos prisonniers, au nom du respect que nous nous devons à nous-mêmes et au nom de notre dignité de civilisés. Res sacra miser.

17 septembre 1914.

 

Dès ce moment, l'Allemagne commençait, comme elle l'a si souvent fait depuis, à semer des bruits d'offres de paix, quitte à les démentir en cas d'insuccès.

 

L'INUTILE DÉMENTI

Le gouvernement allemand dément qu'il ait fait des ouvertures de paix à la Belgique. Il dément même toute autre tentative de négociation séparée. Le gouvernement allemand a le démenti facile, comme aussi l'affirmation. L'accord de Londres a évidemment dérangé ses combinaisons, sans tout à fait décourager le machiavélisme un peu fruste qui les avait inspirées. L'Allemagne ne se livre peut-être plus à des « tentatives » de paix, elle se borne à des « tentations », qui du reste ont la même valeur et le même succès que ses tentatives. Le Japon a officiellement déclaré qu'il adhérait à l'accord de Londres, la Serbie annonce aujourd'hui qu'elle ne se prêtera a aucun traité à part, et le sentiment de la Belgique n'est pas douteux. C'est donc bien le moment pour l'Allemagne de trouver que « les raisins sont trop verts ». L'Autriche elle-même, l'éternelle battue, risque aussi d'une voix enrouée son modeste démenti. « Elle n'a pas fait sonder le terrain », dit son agence officieuse.

Cela se trouve on ne peut mieux. Il n'y a pas, en effet, à songer à quelque paix bâtarde qui laisserait l'univers à la merci d'un nouveau mauvais coup de l'Allemagne. Tout le monde est bien d'accord là-dessus. La guerre actuelle n'est pas un épisode vulgaire des vieilles luttes d'autrefois, où l'on se disputait la possession d'une place ou d'une province et où le vainqueur empochait courtoisement son enjeu comme le gagnant à la fin d'une partie d'échecs. Ce n'est plus du tout cela, par la faute de l'Allemagne qui a obligé le monde civilisé à envisager son abaissement, ou pour mieux dire sa mise hors d'état de nuire, comme un cas de conscience. « Ceux qui dirigent la pensée de l'Allemagne, disait M. Asquith ces jours derniers, ont cru que la domination de l'Allemagne et la suprématie de la culture allemande étaient ce qui pourrait arriver de mieux pour l'humanité. Mais la doctrine allemande de la force matérielle, qui professait que les traités signés par l'Allemagne n'étaient que des chiffons de papier, s'est réalisée comme une « très myope philosophie ». Un rude réveil attend le peuple allemand. »

Même les pays neutres éprouvent le sentiment qu'il s'agit présentement d'une sorte de guerre sainte, d'un intérêt humain, puisqu'elle a pour but principal, du côté des alliés, de mettre fin à un état de choses contraire à la civilisation. Ce n'est pas une préoccupation égoïste à courte vue qui a mis en armes les défenseurs de la neutralité belge, du respect des traités, de la fidélité à la parole donnée. On a pu voir dans la belle lettre d'un professeur d'Université américaine, que nous avons publiée hier, ce que pensent, en Amérique, tous ceux qui réfléchissent et qui comptent. Ils pensent que, dans la lutte présente, « se joue l'avenir de tout ce qu'ils aiment, de la civilisation française, partant de la civilisation par excellence aux prises avec son ennemi héréditaire ». Une pareille lutte ne peut s'arrêter à mi-chemin. On ne fait pas à la barbarie sa part ; le devoir est de la refouler et de lui ôter tout espoir de retour offensif

21 septembre 1916.

 

Du reste, depuis que leurs succès étaient arrêtés, les Allemands commençaient à se montrer nerveux et inquiets. Leur presse s'efforce de les rassurer et s'évertue à leur prêcher patience.

 

BARBARES D'AUTREFOIS ET D'AUJOURD'HUI

L'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord publie un communiqué d'une sagesse tardive, mais justifiée. Elle invite la population à ne pas se montrer trop impatiente. « On ne peut, dit-elle, s'attendre chaque jour à apprendre de grandes victoires. La guerre sera longue et difficile. » Nous sommes loin, comme on voit, des impériales rodomontades qui annonçaient la prise de Paris pour la fin d'août, ou au plus tard pour la mi-septembre. Nous sommes loin aussi des mirifiques informations de l'agence Wolff ou du Bulletin des armées allemandes, dont nous retrouvons le candide écho dans ce carnet d'un sous-officier prussien, publié ce matin : « 1er septembre : On nous apprit qu'Anvers s'était rendu et que le roi des Belges était prisonnier... » Évidemment, on ne peut donner d'aussi bonnes nouvelles tous les jours. Le gouvernement allemand se rend compte que de pareils moyens ne peuvent indéfiniment réussir. Il lui reste, il est vrai, des succès plus réels à enregistrer : la destruction de la cathédrale de Reims, par exemple. Mais quelle épreuve pour le cœur de l'empereur, qui « saignait » déjà de la destruction de Louvain ?

A ce propos, les érudits allemands, qui savent tout, devraient bien défendre la mémoire de quelques grands ancêtres à eux auxquels on fait tort en les rapprochant des chefs germains d'aujourd'hui. On calomnie assurément Attila quand on lui compare les méprisables incendiaires de Louvain ou de Reims. Le « Fléau de Dieu » a épargné Troyes à la prière de l'évêque saint Loup, il a épargné Rome à la demande du pape saint Léon. Ni le cardinal Mercier, ni le cardinal Luçon n'auraient obtenu un pareil succès auprès du moderne empereur des Huns. De même Attila ne se privait pas de massacrer à l'occasion les femmes et les enfants, mais l'idée de les faire marcher devant son armée comme bouclier ne lui serait jamais venue. Il y a des barbaries qui ne sont pas à l'usage des barbares d'autrefois. Un illustre ancêtre des Allemands, Alaric, roi des Wisigoths, désavouerait également sa lignée. Il prit Athènes, mais respecta le Parthénon. Et quand il pilla Rome, il respecta les églises et ceux qui s'y étaient réfugiés, tandis que les Wisigoths d'aujourd'hui tirent, en pareil cas, sur leurs propres blessés que ne protègent ni la Croix archiépiscopale ni la Croix-Rouge. Ajoutons que ni Attila ni Alaric ne propageaient de fausses nouvelles ni ne versaient de larmes hypocrites sur les horreurs de la guerre.

Tout compte fait, les anciens barbares avaient donc du bon. Ils valaient, en tout cas, infiniment mieux que leurs indignes descendants ; ils aspiraient à prendre rang parmi les peuples civilisés, au lieu que nous avons le triste spectacle de pseudo-civilisés en qui se révèle, au XXe siècle, la mentalité de l'âge des cavernes sous le masque du maître d'école.

23 septembre 1914.

 

L'attitude des socialistes français, très honorable depuis le début, est renforcée par le spectacle que donnent les socialdémocrates allemands, qui ne font rien pour adoucir les cruautés de la guerre, comme ils n'ont rien voulu faire pour l'éviter. On en a chaque jour de nouveaux témoignages.

 

UN SILENCE ÉLOQUENT

Les socialistes et syndicalistes français ont fait leur devoir depuis le commencement des hostilités, et leur attitude très honorable a été certainement une des déceptions de l'État-major allemand. Nous ne leur ferions pas l'injure de leur demander pour quelle raison ils se sont conduits en bons et loyaux Français, mais M. Jouhaux, secrétaire général de la Confédération du travail, a tenu à nous le dire. Il explique, dans la Bataille Syndicaliste, que la C. G. T. était anti-militariste et décidée à s'opposer à la guerre par tous les moyens, parce qu'elle croyait pouvoir compter sur une campagne parallèle et corrélative de la part des internationalistes d'outre-Rhin. A vrai dire, nos révolutionnaires avaient quelques doutes sur la force et la volonté de résistance au militarisme dont étaient capables leurs camarades allemands. Ils avaient remarqué que, depuis quelque temps, les déclarations de ces derniers étaient aussi évasives que leurs votes étaient indécis au sujet des armements qui menaçaient la paix de l'Europe. Il y avait donc lieu de tirer un peu les choses au clair.

Une entrevue secrète eut lieu à Bruxelles le 25 juillet entre M. Jouhaux et le secrétaire général de la C. G. T. allemande, M. Legien, en présence du représentant du syndicalisme belge, M. Mertens. M. Jouhaux posa la question à son collègue allemand en termes précis : « Que comptez-vous faire pour éviter la guerre qui se prépare ? — Êtes-vous résolus à faire un mouvement ? » Il ajouta que les syndicalistes français étaient prêts à répondre à l'appel et à agir « en même temps » que les syndicalistes allemands. A la question ainsi posée, et posée à plusieurs reprises, « le député Legien, constate M. Jouhaux, ne fit aucune réponse ». Le délégué français en conclut avec raison qu'il n'y avait rien à attendre des camarades allemands, et que le devoir des socialistes et syndicalistes français était tout indiqué. « Nous étions, dit-il, en présence d'un pays qui prenait la responsabilité de la guerre. Nous devions donc, et nous l'avons fait, accepter le combat imposé. Et c'est avec la certitude de lutter pour la civilisation et le progrès que nous avons agi. »

Tout est bien qui finit bien, et nous ne pouvons que féliciter les dirigeants de la rue Grange-aux-Belles d'avoir compris quel était leur devoir et de l'avoir fait. Mais on nous permettra une simple réflexion. Il était déjà bien tard, le 25 juillet, une semaine à peine avant la mobilisation, pour comprendre enfin le jeu des socialistes allemands, et pour y répondre comme il convenait. On se demande, par exemple, ce qui serait arrivé si le délégué allemand, au lieu d'opposer aux questions de M. Jouhaux un silence significatif, — qui en l'espèce équivalait à un aveu — avait échangé avec lui de vaines promesses que le prolétariat allemand se serait bien gardé de tenir, tandis que le nôtre, facile à duper, aurait trahi et livré son pays de bonne foi. Il est heureux pour l'honneur de nos syndicalistes et pour le salut de la civilisation à laquelle ils s'intéressent, que M. Jouhaux se soit trouvé en face d'un représentant de l'Allemagne qui n'a pas voulu ou qui n'a pas osé mentir effrontément. Étant donné ce que nous avons appris depuis sur la duplicité éhontée de la diplomatie allemande et sur son mépris de toute parole donnée, c'est une chance rare. Le citoyen Legien a été d'une moralité infiniment supérieure à celle d'un chancelier de l'Empire. Il n'a pas pris un engagement qu'il était sûr de ne pas respecter, il n'a pas cru qu'un accord est un « chiffon de papier ».

Il faut lui en savoir gré, d'autant plus qu'on ne lui en fera pas compliment chez les siens. Mais tout de même M. Jouhaux fera bien, une autre fois, de se méfier : il n'y a pas beaucoup d'Allemands, qui, en pareil cas, sont capables d'avoir au moins la franchise du silence.

28 septembre 1914.

 

La guerre traînant en longueur, les Allemands essayent d'intimider Paris au moyen d'aéroplanes lançant des bombes à tout hasard. L'effet attendu ne se produisit pas.

 

UN RÉSULTAT INATTENDU

Les deux aéroplanes allemands, qui ont lancé hier quelques bombes sur Paris, ont obtenu un résultat qu'ils ne cherchaient certainement pas. Non seulement ils n'ont fait peur à personne, mais on pourrait dire, si deux malheureuses victimes n'avaient été atteintes, qu'ils ont fait plaisir à tout le monde. Ceci n'est pas un paradoxe ; c'est toutefois une vérité qui a besoin de quelque explication.

Les bombes des deux « taubes » ont fait plaisir d'abord aux Parisiens qui sont restés à Paris. Ces Parisiens tenaces, qui ont tenu à ne pas s'éloigner de la capitale au moment où on les menaçait de toutes sortes de périls, ont fait une provision d'héroïsme dont ils n'ont pas jusqu'ici trouvé l'emploi. Ils ont aussi, il est vrai, accumulé des provisions de conserves, dont le besoin ne s'est pas davantage manifesté, mais il est plus facile, après tout, de manger ses vieilles sardines que de consommer ses réserves d'héroïsme. Les « taubes » sont tombés à point. Ils donnent au séjour de Paris un petit attrait supplémentaire : l'attrait d'un danger qui n'est pas assez sérieux pour être inquiétant, mais qui l'est tout de même assez pour mettre une petite cocarde au bonnet de Mimi Pinson. Personne ne s'est précipité, ce matin, dans les gares à l'assaut des trains pour le Midi ; au contraire, tout le monde se presse sur les lieux où l'on voit la trace des shrapnells. Les Parisiens de Paris sont en somme tout réjouis de se sentir tant de courage et ils savent gré aux aviateurs allemands qui leur ont donné l'occasion de le montrer.

Et les autres ? Les Parisiens qui ont quitté Paris en se figurant qu'il allait être mis à feu et à sang ? Ils commençaient à regretter toute la peine qu'ils s'étaient bénévolement infligée, les trajets interminables dans des wagons à bestiaux, les attentes affamées dans des buffets dévastés, les séjours ruineux dans des bains de mer inhospitaliers à cette saison. Ils commençaient à se demander si leur précipitation n'allait pas faire tort à leur réputation de gens pratiques et avisés, ils commençaient à douter eux-mêmes de l'opportunité de leur exode, et beaucoup se préparaient à rentrer sans tambour ni trompette. Aujourd'hui les voilà rassurés. Ils ne craignent plus d'avoir eu tort. Le danger devant lequel ils avaient battu en retraite n'était pas absolument chimérique ; il y avait bien, comme ils l'avaient pronostiqué, un peu de danger à rester dans les parages de Passy ou du Champ de Mars. Donc, tout va bien. Ils ont eu raison de partir, même au prix de cruelles souffrances, et voilà comment la même bombe, qui fait que les Parisiens de Paris se félicitent de leur courage, est cause que les Parisiens fugitifs s'applaudissent de leur perspicacité. Tout le monde est content.

Encore ne parlons-nous pas de la satisfaction des bons Allemands qui vont apprendre par l'agence Wolff que Paris est bombardé et à la veille d'être pris, s'il ne l'est déjà. La victoire de Passy ne déparera pas la collection des succès prussiens ; le vieillard et la fillette restés sur le champ de bataille de l'avenue du Trocadéro grossiront le chiffre des « colossales » pertes françaises. La fameuse « poudre sèche » fait généralement merveille contre les femmes, les enfants et les octogénaires, et c'est pourquoi les aviateurs allemands s'attaquent de préférence à ce genre de belligérants. Il y a quelques jours, un aviateur anglais, qui survolait une grande cité allemande, se garda d'y jeter des bombes « parce que le brouillard l'empêchait de voir où elles tomberaient ». Voilà un genre de scrupule que les Allemands ne connaissent, ni ne comprennent. Ils se réjouissent du mal qu'ils font, même s'il n'a aucune raison. C'est à ce signe qu'on distingue les barbares des civilisés. Les Allemands ont l'outillage de la civilisation ; l'âme des civilisés, — la nôtre, — leur échappe.

29 septembre 1914.

 

Les zeppelins qui vinrent plus tard notamment sur Paris dans la nuit du 20 au 21 mars 1915 (7 blessés et 1 mort), ne firent pas plus d'effet.

 

LA VISITE DES ZEPPELINS

... Nous ne perdrons pas notre temps à répéter aux Allemands que leur façon de combattre est étrangère au droit des gens. Il y a quelque ridicule à discuter gravement sur les stipulations de La Haye ou sur la limite des droits de la guerre avec des gens qui professent que tout leur est permis parce qu'ils sont un peuple élu, une sorte de « surpeuple » dispensé des règles qui s'imposent au vulgaire troupeau humain. Il n'est pas davantage utile de réitérer l'expression de l'indignation soulevée chez tous les peuples civilisés par les attentats où se complaît la barbarie scientifique des Germains d'aujourd'hui. Toutes ces récriminations sont inopérantes, et les Allemands se consoleraient facilement de tous les anathèmes si la victoire leur était assurée à ce prix. Mais c'est là précisément qu'est leur erreur. « Toutes ces fumées ne m'enlèveront pas mon royaume », disait Charles V le Sage quand les grandes Compagnies brûlaient la banlieue de Paris. Et en effet Du Guesclin a triomphé de Charles le Mauvais, parce qu'il ne suffit pas d'être sans scrupules et de se permettre toutes les atrocités pour avoir le dernier mot.

Nous en verrons une nouvelle preuve dans la guerre actuelle, et c'est alors, — mais alors seulement, — que les Allemands commenceront à comprendre et à sentir tout ce qui leur échappe aujourd'hui.

En attendant, ces attaques incohérentes et sans but n'arriveront pas plus à nous donner le change qu'à provoquer autre chose qu'une curiosité narquoise. Chacun se rend compte de l'inanité des résultats que donnent les fameux zeppelins à côté des mirifiques espérances que l'Allemagne mettait en eux. La flotte aérienne allemande est un épouvantail qui fait encore moins de peur que de mal. Il faut avoir la crédulité docile que développe la culture allemande pour croire encore à des invasions fantastiques et à des bombardements terrifiants au moyen de ces monstres à la carapace d'aluminium, vilains oiseaux de nuit qui n'osent affronter ni le jour ni le combat. Ils avaient tenté hier un grand effort. Qu'a-t-il donné ? Sur les quatre dirigeables lancés contre Paris, deux ont dû renoncer à leur objectif ; les deux autres ont été forcés d'obliquer dans une direction excentrique qui n'était sans doute pas celle qu'ils auraient choisie, et leur raid sur Paris s'est égaré sur la banlieue.

Leur seul succès véritable, c'est d'avoir échappé à notre police aérienne. Ni notre artillerie, ni nos avions, n'ont pu les atteindre. C'est regrettable assurément. Nous n'ignorons pas les difficultés d'une pareille chasse : il serait imprudent de se livrer à une folle canonnade et à des combats en règle sur Paris, et d'autre part il n'est pas aisé de combiner toujours et sans perdre un moment l'action de nos batteries et celle de nos aviateurs. A cet égard, la visite des zeppelins ne sera peut-être pas inutile : elle donnera l'occasion d'améliorer les mesures de précaution qui ont pu se montrer imparfaites. C'est un résultat qu'ils n'ont pas cherché, mais c'est à peu près le seul qu'ils auront obtenu.

22 mars 1915.

 

Un moyen plus efficace de démoraliser l'opinion eût été de rompre ou tout au moins de relâcher l'Union sacrée, en ressuscitant les luttes des classes et la défiance entre les partis de gauche et ceux de droite. Cette campagne, qui n'a jamais cessé tout à fait depuis, débute à ce moment.

 

L'ESPRIT NOUVEAU

Il est permis peut-être de reprendre aujourd'hui cette expression qui avait scandalisé naguère une foule d'esprits incapables apparemment de se renouveler. L'esprit nouveau, c'est l'esprit de concorde, de tolérance, de fraternelle sympathie que tout le monde a constaté depuis le début de la guerre entre les hommes des partis les plus opposés la veille. Cet esprit nouveau a déjoué toutes les prévisions de nos ennemis et dépassé même les espérances de nos amis ; il a positivement rajeuni et régénéré le pays. C'est pourquoi il importe de décourager dès le premier abord les imprudents capables, même avec les meilleures intentions, de compromettre par des excès de zèle l'union nationale, qui est une des conditions essentielles de la victoire et qui est déjà un des gains les plus précieux de la guerre.

Dans certaines régions, une campagne assez singulière paraît s'être engagée pour rejeter sur le parti clérical et réactionnaire les responsabilités de la guerre. S'il s'agissait des partis cléricaux et réactionnaires allemands, il n'y aurait rien à dire : les milieux pangermanistes qui on exigé la guerre sont en effet recrutés et appuyés surtout dans le monde aristocratique et fermé de ces hobereaux prussiens, plus sectaires assurément que Luther, plus militaristes que l'empereur, et plus pangermanistes que Bismarck, dont le kronprinz est la plus parfaite incarnation. Mais s'il s'agit des catholiques et des conservateurs français, l'imputation est à ce point invraisemblable qu'on a peine à comprendre qu'elle ait pu être formulée. Elle l'a été pourtant, puisqu'un sous-préfet a cru devoir la démentir, ce dont il convient de le louer hautement. Ces insinuations, a-t-il constaté, sont « aussi odieuses que bêtes », ce qui n'empêche pas qu'elles aient trouvé quelque écho, sinon quelque crédit, auprès des âmes simples.

Il est presque inutile d'insister sur l'injustice criante commise ainsi à l'égard de braves gens qui font leur devoir sans marchander, et parfois un peu plus que le voisin. Non seulement les familles conservatrices payent de leur personne et de leur sang comme toutes les autres, mais il est juste de reconnaître que, parmi les noms de tués et blessés, il en est qui reviennent plus souvent qu'à leur tour et que ce sont des noms qu'on était habitué à voir dans l'opposition. On remarquera de même qu'un grand nombre de membres du clergé sont déjà tombés au champ d'honneur, et le bon sens populaire ne leur chicane pas l'hommage qui leur est dû. Dira-t-on qu'à côté de cette conduite plus qu'honorable sur le champ de bataille, laquelle n'est pas contestée, les catholiques ou les conservateurs ont eu une attitude politique moins loyale ? Il en faudrait au moins donner quelques exemples, et l'on n'en voit pas. Avant la déclaration de guerre, les journaux conservateurs ont fait bloc avec les autres pour aider notre gouvernement dans ses tentatives pacifiques ; après la rupture, ils ont persévéré dans la même discipline patriotique. Tous les républicains qui comptent et qui écrivent, M. Gustave Hervé comme M. Clemenceau, leur ont rendu cette justice.

Il est vrai pourtant qu'on voit poindre quelques signes d'impatience chez quelques libres penseurs qui trouvent que les curés deviennent un peu trop populaires et leur popularité un peu trop envahissante. Par là s'expliquent certains manques de tact subalternes comme ceux dont se plaignent à bon droit les catholiques. Mais qui oserait affirmer que le désir très naturel et très respectable d'évangéliser le public n'ait pas entraîné aussi parfois certaines bonnes volontés à souligner un peu lourdement les progrès de l'esprit nouveau ? A vouloir tirer d'un phénomène heureux un peu plus peut-être qu'il ne comporte, il y a risque d'arrêter l'élan spontané qui se manifeste partout vers une large réconciliation nationale. L'esprit nouveau n'a pas tué chez chacun de nous le « vieil homme » ; il l'a simplement assoupi ; gardons-nous de le réveiller. Dans un rôle auquel ils sont encore inhabitués, il peut arriver à tel ou tel — dans tous les camps — de détonner un jour ou l'autre. Ne relevons pas aigrement les fausses notes, quand l'ensemble du concerto est juste. Nous avons le rapprochement des cœurs, ne demandons pas l'impossible au rapprochement des opinions.

1er octobre 1915.

 

En dépit de tous les efforts mal intentionnés, cette campagne réussit peu comme le prouve l'unanimité des hommages rendus à la mémoire de M. de Mun, au moment de sa mort.

 

L'UNION NATIONALE

Tout événement est aujourd'hui une nouvelle occasion pour le pays d'attester la communion d'idées et de sentiments en dehors de laquelle personne ne veut se tenir. La mort de M. de Mun en est un exemple de plus. En tout temps, nul n'aurait refusé de saluer sa mémoire avec la déférence due à un grand talent, à un généreux caractère et à une vie sans tache, mais les préoccupations de parti auraient empêché beaucoup de journaux d'exprimer leur sympathie en toute spontanéité. Aujourd'hui ces restrictions ont disparu. Même M. Ed. Vaillant, qui ne lui avait jamais pardonné d'avoir pris part à la lutte contre la Commune et qui déclare avoir toujours évité de le rencontrer à la Chambre, écarte ce souvenir de discorde. Il ne veut retenir, comme nous tous, que le rôle glorieux et utile joué par Albert de Mun depuis que la guerre a commencé. « Dans l'effort commun de salut public, dit-il, ce n'est plus de l'histoire politique de partis, mais de la défense nationale qu'il s'agit. »

Le même phénomène s'est produit à la mort de Jaurès. Ceux qui, à un autre moment, auraient rendu hommage au talent oratoire du tribun mais en déplorant son action en bien des circonstances, n'ont formulé aucune réserve déplacée. Et dans les deux cas, le gouvernement a été universellement approuvé pour les témoignages de deuil qu'il a donnés. Nous pourrions multiplier ces exemples, d'autant plus que le même spectacle est visible partout, dans les petites comme dans les grandes villes. Nous ne prétendons pas, bien entendu, que tout le passé soit oublié, et qu'il n'y ait plus en France ni partis, ni ambitions personnelles, même aujourd'hui. Mais c'est déjà un fait considérable, et qui aurait paru incroyable, il y a trois mois, que de voir à quel point la notion de l'intérêt public a pu refréner l'instinct égoïste et les soucis trop personnels dans les masses populaires. Même après la crise, il restera de cet armistice sacré un peu de justice et de tolérance dans la guerre des partis.

Ce qui d'ailleurs contribuera puissamment à maintenir une certaine justice et une bienveillante courtoisie entre les citoyens, ce sont les liens de camaraderie noués sous les drapeaux entre soldats et officiers de toute provenance, de toute opinion, de toute classe sociale. Le Président de la République, dans sa lettre de félicitations au ministre de la Guerre, a résumé d'un mot particulièrement heureux le caractère d'une armée comme la nôtre : elle est la « synthèse vivante de l'énergie nationale ». Ceux qui auront et l'honneur de faire cette immortelle campagne garderont de la fraternité d'armes et de danger un souvenir ineffaçable. Ils auront la légitime fierté d'avoir ensemble accompli de grandes choses, et ils s'associeront difficilement ensuite aux vilaines petites choses dont vit trop souvent ce qu'on appelle la politique quotidienne.

Par eux, par leur répugnance à retomber dans les misérables querelles qui nous ont si souvent paralysés, l'union nationale se maintiendra. Quand on leur parlera de « maintenir haut et ferme le drapeau » d'un parti, ils se rappelleront qu'ils ont tenu haut et ferme sous la mitraille un drapeau beaucoup plus beau, qui était celui de tous les partis, celui de la France. Ils se rappelleront aussi que des peuples alliés ont fondu alors leurs couleurs nationales avec les nôtres. Les troupes britanniques « sont fières, disait hier le roi d'Angleterre, de combattre côte à côte avec la vaillante armée française ». Cette fierté est réciproque, et il en restera dans les relations internationales le même souvenir pacifiant que dans la politique intérieure. C'est ainsi que le patriotisme des peuples civilisés, dont cette guerre héroïque est l'expression la plus exaltée, n'aura rien de l'esprit hautain, tracassier, fermé à toute notion de générosité ou simplement de bonne foi, qui est la marque du patriotisme grossier des barbares auxquels nous avons affaire. Et de même, l'union nationale dont nous avons le droit de nous faire honneur n'a rien de commun avec cette mise en commun de tous les appétits, de tous les bas instincts, de toutes les hideuses convoitises qui est la seule forme d'union nationale accessible aux empires de proie.

9 octobre 1914.

 

La situation militaire se maintenait satisfaisante sur le front, la bataille de l'Aisne était terminée honorablement, mais l'opinion publique allait plus vite que la marche des troupes, elle se plaisait à croire que les nouvelles étaient meilleures que les communiqués ne voulaient bien l'avouer. Les bruits les plus extravagants recommencent à circuler. Il n'est question que de trains entiers de prisonniers ; chacun a « ses tuyaux sensationnels ». Un médecin d'hôpital a « vu » de ses propres yeux le général von Kluck blessé au Val-de-Grâce. C'est l'inconvénient du régime de censure étroite qui règne à ce moment : à voir tant de blanc dans les journaux, le public se figure qu'ils sont pleins de succès merveilleux qu'on cache pour ne pas exalter les imaginations. On parla même d'illuminer l'Hôtel-de-Ville. Cet état d'esprit n'était pas sans inconvénients ni sans dangers.

 

LES FAUSSES NOUVELLES

Depuis quelques jours le flot des fausses nouvelles — toutes excellentes d'ailleurs — coule à pleins bords. Le groupe des députés de Paris, conscient du trouble que finirait par jeter dans les esprits cette exaltation chimérique a chargé un de ses membres, l'honorable M. Escudier, de, faire une démarche auprès du gouverneur de Paris pour demander que des mesures soient prises contre cette épidémie. Il est assurément inévitable que dans une agglomération comme celle de Paris, des bruits sortis de l'imagination des uns ou d'un sens déductif trop subtil chez les autres trouvent des oreilles complaisantes, alors surtout que les nouvelles officielles sont rares et encore plus les nouvelles privées transmises par la poste militaire. Le désœuvrement causé par la suspension de l'activité économique laisse le champ libre à la folle du logis. Mais il y a peut-être quelque chose de plus. Ces rumeurs affectent un caractère de pompeuse précision et d'expansion méthodique qui méritent qu'on s'en préoccupe.

Y a-t-il là une manœuvre pour surexciter et ensuite démoraliser l'opinion ? Certains faits méritent une enquête. Y a-t-il eu effectivement dans certaines mairies de la banlieue des affiches annonçant de fantastiques succès ? Ceux qui prétendent les avoir lues eux-mêmes sont-ils de simples hallucinés, ou ont-ils été dupes de quelque grossière ou coupable supercherie ? Ce serait bon à savoir. Le préfet de police a signé dès hier soir une ordonnance rappelant aux agents et fonctionnaires placés sous ses ordres les sanctions à appliquer aux colporteurs ou afficheurs de fausses nouvelles. Il faut espérer que cette sévérité aura pour effet de mettre fin à tous ces racontars sensationnels ou, s'il y a lieu, de surprendre les officines où ils s'élaborent. Le calme de Paris et du pays est admirable et précieux : il ne faut pas le laisser altérer par des émotions de roman-feuilleton, qui nous rendraient incapables ensuite d'opposer aux bonnes comme aux mauvaises chances un sang-froid digne de la situation.

5 octobre 1914.

 

Ce qui contribua encore à confirmer l'optimisme général, c'est l'annonce d'une visite du Président de la République, du Président du Conseil et du ministre de la Guerre au front, visite qui eut lieu le 5 octobre.

 

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE À L'ARMÉE

La visite que le Président de la République rend aux armées arrive à son heure. Elle produira — sa simple annonce a déjà produit — une forte et salutaire impression. Nul ne doutait que M. Raymond Poincaré n'eût, depuis le début des hostilités, l'ardent désir de porter à ceux dont il fut le compagnon d'armes, et dont il est le chef suprême de par la Constitution, le salut de la France reconnaissante. Pour des raisons dont l'autorité militaire était le meilleur juge et devant lesquelles le chef de l'État ne pouvait que s'incliner, la visite du Président avait dû être reculée jusqu'à un « moment favorable ». Ce « moment favorable » est venu, puisque M. Poincaré, accompagné du président du Conseil et du ministre de la Guerre, a quitté Bordeaux « pour se rendre d'abord au grand quartier général ». Comme l'indiquent les termes mêmes du communiqué officiel, si le Président va « d'abord » au quartier général, il se réserve d'aller ensuite plus loin. Tous les cœurs de France l'y suivront ; ils battent dès maintenant à l'unisson du sien.

La visite que le Président de la République, le chef du gouvernement et le ministre de la Guerre font aujourd'hui est avant tout un hommage à la bravoure, à l'abnégation, à l'endurance des troupes, de même qu'à la sagesse, au sang-froid et aux talents militaires du haut commandement. Mais cet hommage, qui serait dû même à une armée trahie par le sort des armes, s'adresse heureusement à une armée qui compte à son actif la gigantesque bataille de la Marne, terminée, suivant le terme modeste du généralissime, par une « victoire incontestable et incontestée ». Nous sommes peut-être encore trop près des événements pour en mesurer l'ampleur : on sait que les dimensions des grands monuments échappent parfois à ceux qui sont au pied. Mais l'avenir dira que jamais choc plus formidable par le nombre des combattants, la durée de la lutte et l'étendue du front n'a eu lieu depuis qu'il y a des historiens, et qui écrivent. C'est aux vainqueurs de cette colossale rencontre que vont tout d'abord les pensées et les sentiments du pays, dont le Président de la République saura être le magnifique interprète.

Mais le passé, même le plus rapproché et le plus glorieux, est déjà l'épopée d'hier. Une nouvelle bataille — s'il est encore permis de donner ce nom à des opérations dont l'immensité complexe déborde le sens de tous les anciens mots consacrés — une nouvelle bataille, encore plus âpre, encore plus vaste, encore plus longue que la précédente, se poursuit depuis trois semaines. Tout ce que l'art d'utiliser le terrain, la science des transports, le perfectionnement des armes a pu suggérer a été mis en œuvre des deux parts avec une infatigable habileté. Le résultat de ce duel entre des millions d'hommes n'est pas encore acquis. Mais notre situation a été proclamée « favorable » par les communiqués officiels, de même que le moment de la visite présidentielle a été estimé « favorable » par l'autorité militaire. Il est donc permis d'espérer, et il ne sera sans doute pas défendu d'écrire, que la visite du Président peut être envisagée non seulement comme une consécration des succès passés, mais aussi comme un gage réconfortant des succès [à venir...]

6 octobre 1914.

 

Au surplus, les signes de déception se multipliaient en Allemagne et produisent naturellement en France une favorable impression.

 

QUELQUES SYMPTÔMES

Il semble, à beaucoup d'indices concordants, qu'on commence à réfléchir en Allemagne. C'est un exercice qui n'était pas habituel chez un peuple enivré de sa force, convaincu d'avance que le succès ne pouvait lui échapper, saturé en outre de fausses nouvelles ayant toutes pour objet de montrer l'armée allemande invincible et les « méprisables petites armées » de l'ennemi vouées à l'extermination finale. Il n'est plus tout à fait question de cela. Sans doute, l'agence Wolff continue bien encore à parler de victoires allemandes imaginaires puisqu'elle interprète comme un succès même la défaite écrasante d'Augustovo, mais la foi n'y est plus, et les communiqués officiels se gardent d'enfler la voix. Ils commencent à se rapprocher des nôtres, c'est-à-dire de la vérité. Les cartes postales soi-disant parties de Belfort et d'autres localités où jamais patrouille de uhlans n'a mis le sabot d'un de ses chevaux ne trompent plus que le bas peuple dénué de géographie, et encore est-il permis de se demander jusqu'à quel point, car les journaux socialistes, entre deux suspensions, ne se privent pas entièrement de faire entendre certaines vérités.

Ce qui est plus significatif encore, c'est l'aveu de l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord, qui nous arrive par le chemin détourné de Copenhague et de Londres. Elle insiste sur les difficultés surhumaines que rencontrent les troupes allemandes du côté des Vosges, sur la valeur des positions occupées par les Français, sur les nombreux cas de maladie que les intempéries et les fatigues ont provoqués dans les tranchées. A en croire le résumé transmis de Copenhague, « les journaux allemands avouent que la situation paraît désespérée ». Sans aller jusqu'à croire à un aveu aussi catégorique, il semble bien que la presse allemande ne respire plus une confiance aveugle et illimitée. Il n'est plus question dans ses colonnes que d'une tâche formidable et longue à accomplir, et l'empereur lui-même, dans une lettre à un des princes allemands, ne s'exprime pas autrement.

Voici de cette évolution un autre signe non moins intéressant. Dans les carnets d'officiers allemands morts ou prisonniers, qu'on a déchiffrés, l'inquiétude suinte à chaque ligne des dernières pages. « Je suis convaincu, écrit un officier saxon, que ce pays sera notre tombeau. » Et la même impression, parfois la même expression, se retrouve chez beaucoup d'autres. C'est que les Allemands ont fini par apprendre en route une foule de détails qu'ils ignoraient. Ils ont appris que l'Angleterre n'était pas neutre, que Paris n'était pas en révolution, que l'armée française n'était pas démoralisée d'avance. Tout cela a détruit leur échafaudage intellectuel. Ils vivaient sur un fond d'idées toutes faites et garanties par le gouvernement. Tout cela s'écroule ; d'où l'inquiétude des uns et le besoin de réfléchir chez les autres.

Est-ce à dire que l'Allemagne, consciente de sa déception et édifiée sur les mensonges officiels dont on l'a bercée, soit à la veille de se dédire ou de se décourager ? Rien ne serait plus dangereux que de nous laisser à notre tour trop influencer par les symptômes qui se produisent chez l'ennemi. D'abord nous savons trop mal et trop indirectement ce qui se passe à Berlin et dans tout l'empire pour être à même d'apprécier les conséquences d'une inquiétude — réelle sans doute, mais qui n'est pas encore du découragement. Ensuite il faut bien nous dire que l'Allemand a une dose de soumission à l'autorité qui ne s'épuisera pas aisément. Enfin la foi dans la valeur militaire de l'instrument forgé et sans cesse renforcé depuis un demi-siècle survivra longtemps à la perte de toute illusion sur le reste...

10 octobre 1914.

 

La mort du roi de Roumanie survenue sur ces entrefaites (10 octobre) est également interprétée en un sens favorable à l'entrée probable, sinon prochaine, de la Roumanie dans la coalition austro-allemande.

Si fondées que fussent toutes ces raisons d'espérer un succès que nul alors ne prévoyait tellement lointain, la prolongation de la guerre n'en déterminait pas moins un état d'esprit que beaucoup prenaient pour du pessimisme et qui n'était en somme qu'une sorte de torpeur plus physique que morale, sur laquelle l'Allemagne aimait à se faire des illusions. Elle cherchait à y voir du découragement ; des notes prises au jour le jour le dépeignent en ces termes : « la vie est monotone malgré le caractère poignant des événements ; dans ces opérations immenses et par suite interminables, les progrès n'apparaissent pas d'un communiqué à l'autre, il semble presque toujours qu'il n'y a rien de nouveau, l'absence de détails empêche le public de s'intéresser à des manœuvres si confuses d'aspect, si douteuses comme résultat. En outre l'aspect « Etat de Siège » de Paris n'étant plus original n'est plus amusant ; enfin la vie rétrécie à laquelle la plupart sont condamnés par raison d'économie donne à tout un air pauvre, sans compter qu'une ville de luxe sans jeunes gens est toute déconfite. » (10 octobre).