LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE III. — LE MINISTÈRE DE LA DÉFENSE NATIONALE.

 

 

Le Gouvernement à Bordeaux. — La Bataille de la Marne

 

LES événements militaires prenaient malheureusement une tournure défavorable. La défaite de Charleroi (20-24 août) oblige l'armée française à regagner la frontière qu'elle ne peut même défendre. Les communiqués avaient d'abord dissimulé la gravité de cet échec, mais quand la vérité fut connue le ministère éprouva le besoin de se remanier, ou, suivant l'expression de M. Viviani, de « s'élargir ». M. Viviani forma le nouveau gouvernement dit « de la Défense Nationale » et qui réunissait des représentants de tous les partis de la gauche, y compris, pour la première fois, deux socialistes unifiés, MM. Jules Guesde et Sembat[1]. Le nouveau gouvernement adresse au pays une proclamation lui demandant « tous les sacrifices, toutes les ressources qu'il peut fournir en hommes et en énergie ». En même temps les communiqués reconnaissent loyalement la situation et indiquent les étapes de la grande retraite stratégique des armées anglaises et françaises dans la direction de la Marne. Néanmoins, la capitale étant menacée, le gouvernement, le Parlement, les ministres et les principaux services publics quittent Paris pour Bordeaux (2 septembre), à la suite d'une brève proclamation expliquant les raisons de cette « décision douloureuse ». Paris n'était d'ailleurs pas abandonné, car le général Galliéni en était nommé gouverneur militaire et annonçait en termes brefs, qui firent grande impression, sa résolution de défendre la capitale jusqu'au bout.

 

ARMÉE DE PARIS

Habitants de Paris,

Les membres du gouvernement de la République ont quitté Paris, pour donner une impulsion nouvelle à la Défense nationale.

J'ai reçu le mandat de défendre Paris contre l'envahisseur ; ce mandat, je le remplirai jusqu'au bout.

Paris le 3 septembre 1914.

Le gouverneur militaire de Paris, commandant l'armée de Paris,

GALLIÉNI.

 

Le camp retranché est mis aussitôt en état de défense. Déjà depuis le 8 août les portes de l'enceinte étaient fermées, elles sont maintenant barrées, les abords en sont dégagés des arbres qui les masquaient, et le bois de Boulogne se transforme en un immense parc à bestiaux. De gros canons sont installés dans de nouvelles positions, en dehors des anciens forts trop connus de l'ennemi. La confiance renaît, et va même jusqu'à accorder du crédit aux bruits fantastiques qui commencent à circuler. Il n'est question, par exemple, que de Russes innombrables qui auraient débarqués en France, que tout le monde avait vus et qui n'ont jamais existé.

L'armée de Paris, sous les ordres du général Maunoury, est mise rapidement en état de prendre l'offensive et elle jouera un rôle de surprise important dans la bataille de la Marne. La résolution de tenir jusqu'au bout était d'ailleurs soulignée à la même date par la déclaration de Londres du 4 septembre, en vertu de laquelle la France, l'Angleterre et la Russie s'engageaient à ne pas conclure de paix séparée.

Parmi les épreuves dont souffraient le plus la population et l'armée, figurait, au premier rang, la difficulté et la lenteur des correspondances militaires, ce qui suscite de nombreuses plaintes.

 

UNE REQUÊTE

Le pays accepte, avec une bonne volonté qu'il est presque superflu de louer, toutes les privations qui sont exigées par les circonstances. Mais il en est une qui lui est particulièrement pénible et que l'intérêt de la défense nationale ne paraît pas réclamer. Depuis le commencement de la guerre, les communications entre les familles et ceux de leurs membres qui sont sous les drapeaux sont des plus précaires : on peut même dire qu'elles n'existent pas dans la plupart des cas. Les lettres écrites par les soldats arrivent encore vaguement à destination, avec de longs retards, mais tout ce que les familles écrivent reste en route, dès que les hommes sont sur le front. Il n'y a peut-être pas de privation plus rigoureuse pour ces jeunes mobilisés qui ont quitté leurs foyers avec tant d'entrain que cette absence de nouvelles. Si quelque chose pouvait à la longue porter atteinte au moral de notre armée — heureusement intangible — ce serait ce mystère où sont plongés tant des nôtres relativement à ce qui se passe chez leurs proches. Et de même rien n'est plus poignant pour les familles que de savoir que là-bas, sur la ligne de combat, on s'inquiète de leur silence, et qu'un être cher les accuse peut-être d'indifférence ou de négligence.

Nous n'ignorons pas que le problème est difficile à résoudre. Les déplacements perpétuels des unités en campagne rendent le travail de la poste militaire très compliqué et la réduction du nombre de trains rend le transport des correspondances lent et malaisé. Le public fait la part de toutes ces fatalités, mais il ne peut s'empêcher de trouver qu'il y a quelque chose à essayer. A quoi bon la franchise postale, si les lettres n'arrivent pas ? A quoi bon ces modèles d'enveloppes qui devaient tout simplifier et accélérer et qui n'ont rien changé. On a tout proposé sans progrès appréciable. Pour s'assurer que les correspondances ne contiendraient rien qui pût compromettre la défense nationale, on a demandé aux familles d'écrire sans clore les lettres ; on a établi des modèles de cartes postales — à peu près introuvables d'ailleurs dans les bureaux de postes, — rien n'y a fait. Tout le monde est pourtant disposé à prêter son concours à l'administration si elle a besoin d'auxiliaires bénévoles.

Adressez-vous au ministère de la Guerre par l'intermédiaire des mairies, a-t-on dit. Ce mode de renseignement est naturellement long, indirect et incomplet ; en outre, il ne donne en tout cas aucune nouvelle de leurs familles aux soldats, et c'est justement cela qui fait le plus défaut. Mais il y a plus. Ce moyen de communication, au moins pour les Parisiens, fonctionne plus médiocrement que jamais depuis que le gouvernement s'est transporté à Bordeaux. C'est là que sont concentrés à présent tous les services de renseignements militaires, de sorte que les demandes et les réponses doivent effectuer un trajet supplémentaire. Les Parisiens qui ont déserté Paris, qui ont suivi le flot des départs, sont plus favorisés que ceux qui sont restés chez eux. Les administrations publiques prêchent à chacun le devoir de rester à son poste, et l'imposent même avec raison aux fonctionnaires, mais ceux qui suivent spontanément ce conseil ont à le regretter, du moins à ce point de vue particulier. Il y a là une question qui préoccupe beaucoup de familles, et au sujet de laquelle nous recevons beaucoup de plaintes — résignées mais d'autant plus touchantes. Il nous semble que ces plaintes sont de celles qui méritent d'être entendues.

La meilleure solution serait assurément de régulariser et d'assurer une fois pour toutes les correspondances réciproques entre les soldats et leurs proches. En second lieu, il y aurait lieu, à défaut de mieux, de faire cesser l'anomalie dont souffrent les familles parisiennes qui ont cru bien faire en restant à Paris. Le départ du gouvernement — qui se justifiait par des raisons que tout le' monde a comprises — a entraîné un exode de personnes et de services dont la nécessité ne s'imposait peut-être pas pour tous aussi impérieusement. Les Parisiens qui ont donné l'exemple salutaire du sang-froid demandent simplement que la difficulté d'avoir des nouvelles de ceux des leurs qui sont au front ne soit pas aggravée.

10 septembre 1914.

 

LA CORRESPONDANCE

Il semble qu'il y ait quelque amélioration sur certains points en ce qui concerne la correspondance. Évidemment, cette amélioration est peu sensible, et elle ne se produit pas dans les deux sens. Les lettres pour Paris vont plus vite que celles qui en partent. En ce qui touche les soldats, si leurs lettres arrivent un peu moins irrégulièrement, il semble que les nôtres ne leur parviennent guère mieux. Quant aux correspondances civiles, elles sont toujours dans un état d'incertitude qui rend difficile et précaire tout essai de reprise du travail, reprise qui serait pourtant si urgente. Cette désorganisation postale s'explique sans doute beaucoup par l'encombrement des voies ferrées, qui, même sur les réseaux que le public croit en dehors du champ des opérations, sont forcées d'assurer avant tout d'innombrables transports de troupes, de munitions, de vivres, de matériel, de prisonniers et malheureusement aussi de blessés. A tout cela il n'y a rien à dire : c'est le cas de force majeure.

Mais il y a aussi autre chose. Il y a le retard causé par la préoccupation d'éviter toute divulgation au sujet des opérations en cours. Nul ne conteste la légitimité des précautions prises à cet effet. Les Bulgares avaient été jusqu'au bout de la prévoyance : ils avaient supprimé toute correspondance militaire. Mais ce moyen radical a aussi ses inconvénients. Il prive les hommes d'un élément de réconfort et plonge les familles dans des transes qu'il faut bien savoir supporter dans la mesure où l'intérêt public l'exige impérieusement, mais qu'il est humain et en même temps d'une bonne politique de réduire au strict minimum. Aller au-delà de ce strict minimum — c'est provoquer des mécontentements, des découragements, des drames domestiques même, surtout dans les milieux populaires où le besoin du secret professionnel hermétique n'est pas compris dans le détail. Ajoutons que beaucoup de lettres contiennent un billet de cinq ou de vingt francs, péniblement mis de côté parfois, dont aucun accusé de réception ne signale l'arrivée au destinataire. Nous n'avons pas à nous excuser de revenir sur cette question, car on peut être sûr qu'il n'y en' a pas qui passionne davantage le public.

19 septembre 1914.

 

D'autre part, l'exode des pouvoirs publics, quoique nécessaire et justifié par la prudence la plus élémentaire, n'avait pas été bien accueilli par tout le monde, peut-être parce qu'un grand nombre de personnalités, qui toutes n'étaient pas nécessaires au gouvernement l'avaient suivi bruyamment, peut-être aussi parce que, d'après certains échos, la vie à Bordeaux était moins austère qu'à Paris. Ce mécontentement risquait même de s'aggraver si le projet de réunir les Chambres à Bordeaux, dont il fut un moment question, s'était réalisé.

 

UN BRUIT

Il paraîtrait qu'on s'occupe d'aménager à Bordeaux des salles des séances, pourvues de tout le confortable moderne, pour la Chambre et le Sénat. Ce bruit, il faut le dire, est accueilli à Paris avec un scepticisme qui tournerait facilement au mécontentement. Le besoin d'une convocation des Chambres est assurément celui qui se fait le moins sentir. Beaucoup de députés sont à leur poste, c'est-à-dire dans leur département, où ils donnent l'exemple du sang-froid et ont un rôle utile à jouer. D'autres sont à l'armée, et plusieurs d'entre eux ont même déjà payé de leur personne, quelques-uns de leur sang : aucun discours ne vaudrait l'acte qu'ils accomplissent. Ceux qui ont jugé n'avoir rien à faire ni à l'armée, ni dans leur circonscription, ont suivi le gouvernement à Bordeaux, et se préparent même à organiser des conférences patriotiques dans le pays. Nul ne les blâme, nul ne doute ni de leur bonne volonté, ni de leurs bonnes intentions, mais le public, inutile de le dissimuler, a conscience de n'avoir pas attendu leurs belles paroles pour faire son devoir, et il a même un peu l'impression que ce sont les parlementaires qui auraient quelque chose à apprendre de lui.

Mais là n'est pas la question. Que des députés ou sénateurs tiennent à utiliser leur éloquence, c'est un dessein qui ne justifie en rien l'aménagement de deux palais parlementaires à Bordeaux. La session ordinaire est close ; une session extraordinaire en pleine guerre serait une occasion de compromettre l'union des cœurs et des esprits qui s'est réalisée spontanément entre les partis. Que ce calice s'éloigne de nous. Quant à la réunion normale des Chambres au mois de janvier, on excusera les Parisiens restés à Paris de croire qu'il n'y a aucune raison pour la supposer ailleurs que dans la capitale. Il est bon et salutaire de prévoir tous les malheurs, mais c'est tout de même les prévoir d'un peu loin que de mobiliser en ce moment des tapissiers pour installer à Bordeaux les fauteuils que la langue parlementaire appelle des « bancs ». Vraiment il est inutile de chercher à tout prix à rappeler les souvenirs de la guerre de 1870. C'est du moins ce qui se pense et se dit à Paris, et, si loin qu'il y ait aujourd'hui entre Paris et Bordeaux, il vaut mieux qu'on le sache à Bordeaux.

En quittant la capitale, le gouvernement avait très bien exposé au pays les raisons qui dictaient cette « décision douloureuse ». Tout le monde les a comprises. Mais la proclamation ministérielle insistait, avec un accent très émouvant, sur le caractère « momentané » de cet exil des pouvoirs publics. Il semble qu'il y aurait une contradiction entre cette proclamation vieille d'une semaine, et des préparatifs comme ceux dont on nous entretient. Cette contradiction paraîtrait d'autant plus surprenante que le danger d'un investissement de la capitale ne s'est certes pas aggravé durant ces derniers jours. Sans excès d'optimisme, il est permis d'espérer que les députés et sénateurs partis pour Bordeaux jugeront Paris suffisamment sûr pour y rentrer dans quatre mois. En tout cas, il ne faut pas tant de temps pour improviser une salle des séances à Bordeaux, si des catastrophes prolongées condamnaient les parlementaires à s'y réunir. C'est dans la salle austère du Jeu de Paume que s'est fondée la liberté — et il ne s'y trouvait ni fauteuils, ni buvette, ni salon de coiffure, ni rien de ce qu'évoque le Palais-Bourbon.

Telles sont les brèves réflexions que n'ont pu s'empêcher de formuler respectueusement beaucoup de Parisiens et de Français non Parisiens, à la première nouvelle d'un bruit qu'ils se plaisent à croire sans fondement.

11 septembre 1914.

 

L'opinion voyait également avec mécontentement les « embusqués » dont on commençait à se plaindre. En voici quelques exemples plutôt plaisants, dans la mesure où le sujet le permet.

 

JOYEUX EMBUSQUÉS

Tout le monde applaudit à la décision du ministre de la Guerre tendant à renvoyer dans le rang tous les « embusqués » aptes au service en campagne et faciles à remplacer dans leurs fonctions administratives par des hommes physiquement incapables d'aller au front. Il y a là des abus dont certains exemples sont comiques, si tant est qu'il y ait place au rire en pareille matière. On nous en cite, dans une modeste préfecture du Plateau central, trois cas vraiment pittoresques. On a créé, à l'usage d'un candidat évidemment bien pistonné, une fonction d'administrateur des provinces conquises. La précaution est honorable, et même réconfortante, mais, pour mettre un peu les bœufs avant la charrue, qu'on envoie d'abord M. l'administrateur conquérir, dans le rang, les provinces qu'il s'agira, plus tard, d'administrer. Une fonction, non moins considérable, a été créée pour un autre protégé : il est observateur des aviateurs. Voilà un poste de tout repos dans les monts d'Auvergne. Qu'on donne à cet observateur un fusil, une giberne et un ordre de rejoindre sur la Marne : il aura au moins l'occasion de voir des aéroplanes allemands. Un troisième embusqué de distinction est chargé d'une mission que nos lecteurs vont 'croire imaginée par la grande-duchesse de Gerolstein. Il est « recenseur des vaches pleines ». Nous ne contestons pas l'importance de ce sacerdoce. M. le recenseur dispose d'ailleurs d'une automobile administrative et touche 18 francs par jour d'indemnité pour ses déplacements. Rien ne serait plus déplorable en effet que de réquisitionner les vaches pleines. Vous me direz que les paysans et éleveurs s'y connaissent fort bien. Peut-être, mais il y a une certaine veine dont le gonflement est, paraît-il, un diagnostic infaillible, et le recenseur « la connaît ». Soit, mais un vétérinaire de cinquante ans la connaîtrait aussi. Sac au dos, M. le recenseur. Si toutes nos préfectures donnent le même spectacle que celle-ci, et il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement, la décision de M. Millerand n'est pas sans objet et son application ne sera pas sans efficacité.

13 septembre 1914.

 

Heureusement, c'est alors que se produit la victoire de la Marne (5-12 septembre). L'effet fut ce qu'il devait être, mais sans manifestations intempérantes. On ne pavoisa même pas, et c'est probablement cette abstention qui explique qu'on n'ait jamais pavoisé depuis.

 

L'IMPRESSION POPULAIRE

L'opinion publique était restée calme en face du danger, elle reste calme en présence de la victoire. Ce calme n'est pas dans notre tempérament français ; il est le fruit de l'expérience. Nous savons maintenant que les guerres nationales ne se résolvent pas par une bataille, de même que les batailles ne se règlent pas en un jour. Nous savons que la maîtrise de soi préserve des déceptions et que la patience est la condition essentielle des succès définitifs. C'est pourquoi la population ne se laisse emporter qu'avec une sorte de retenue par le grand souffle d'espoir qui nous arrive des champs catalauniques. Chacun craint les retours de fortune, nul n'ignore les ressources d'un ennemi qu'il ne suffit pas de vaincre et qu'il sera dur de terrasser. Ajoutons que notre première pensée va tout naturellement à ceux dont le sacrifice assure aux survivants la victoire. Devant la tombe prématurément ouverte de tant de jeunes héros, qui ne jouiront pas de la gloire qu'ils ont ramenée à notre drapeau, une explosion de joie, même patriotique, aurait quelque chose qui répugne à la fraternité de ces jours d'épreuve.

Pour être contenue, la satisfaction n'en est pas moins profonde. On nous avait appris, depuis bien des années, à douter de nous-mêmes ; les prophètes de malheur n'avaient pas manqué pour faire écho aux doctes pronostics d'outre-Rhin sur la décadence irrémédiable de notre race. Les misères de notre politique courante avaient parfois voilé le travail de restauration morale et intellectuelle qui redressait l'échine des jeunes générations, — celles précisément qui sont au feu depuis un mois et qui ne redoutent la comparaison avec aucune de leurs devancières. Cette rénovation, beaucoup ne la voyaient pas, et ceux mêmes qui en étaient les témoins craignaient toujours de se laisser prendre à une séduisante illusion. Ils étaient bien obligés de constater que le favoritisme, le népotisme remplissaient les fonctions publiques de beaucoup de nullités ; le règne de l'incompétence rendait vaines, en refusant de les employer, beaucoup de bonnes volontés. Ce n'est pas miracle certes, si un certain nombre de chefs des administrations publiques se sont montrés, dans la crise, inférieurs à leur rôle, quand ils ne s'y sont pas purement et simplement dérobés. L'opinion ne l'oublie pas, et elle en demandera compte. Heureusement ces désertions font tache, mais non pas tache d'huile, dans le magnifique élan national. Elles n'ont pas empêché l'œuvre de salut.

Le gouvernement a rendu à l'endurance, au dévouement, au stoïcisme, à l'abnégation des armées alliées et des nôtres l'hommage qui leur est dû. Il a récompensé quelques-uns de ceux dont le nom résume et symbolise le labeur de tous. La récompense vient après le succès, mais elle était gagnée avant. Si notre organisation militaire a résisté à tant de causes de faiblesse, si elle a tenu bon malgré tant d'éléments dissolution, c'est grâce à la constance, à la conscience et à l'infatigable travail d'une pléiade d'hommes éminents, parfois obscurs et souvent méconnus, qui ont réparé chaque nuit ce que, par ailleurs, on démolissait chaque jour. Ceux qui sont à l'honneur, aujourd'hui, n'ignorent pas que d'autres, moins favorisés du sort, ont été longtemps à la peine et n'ont pas vu luire l'aurore des réparations. A ces sacrifiés, dont elle soupçonne à peine les noms, l'opinion, elle aussi, adresse d'instinct un souvenir ému. Et c'est ce rare mélange de sentiments nuancés qui donne à la joie de la foule aujourd'hui ce calme vraiment de grande race.

14 septembre 1914.

 

L'armée de Paris, sous les ordres du général Maunoury, avait joué un rôle brillant et décisif sur l'Ourcq. Elle eut les honneurs d'un ordre du jour spécial du généralissime.

 

ORDRE GÉNÉRAL N° 5 AUX TROUPES DE LA SIXIÈME ARMÉE

La sixième armée vient de soutenir pendant cinq jours entiers, sans interruption ni accalmie, la lutte contre un adversaire nombreux et dont le succès avait jusqu'à présent exalté le moral. La lutte a été dure ; les pertes par le feu, les fatigues dues à la privation de sommeil et parfois de nourriture ont dépassé tout ce que l'on pouvait imaginer ; vous avez tout supporté avec une vaillance, une fermeté et une endurance que les mots sont impuissants à glorifier comme elles le méritent.

Camarades, le général en chef vous a demandé, au nom de la patrie, de faire plus que votre devoir : vous avez répondu au-delà même de ce qui paraissait possible. Grâce à vous, la victoire est venue couronner nos drapeaux. Maintenant que vous en connaissez les glorieuses satisfactions, vous ne la laisserez plus échapper.

Quant à moi, si j'ai fait quelque bien, j'en ai été récompensé par le plus grand honneur qui m'ait été décerné dans une longue carrière : celui de commander des hommes tels que vous.

C'est avec une vive émotion que je vous remercie de ce que vous avez fait, car je vous dois ce vers quoi étaient tendus depuis quarante-quatre ans tous mes efforts et toutes mes énergies : la revanche de 1870.

Merci à vous et honneur à tous les combattants de la sixième Armée !

Claye (Seine-et-Marne), 10 septembre 1914.

Signé : JOFFRE,

Contresigné : MAUNOURY.

 

En même temps que la défense militaire, il fallait organiser la défense financière, car plus que jamais, dans cette guerre immense, « l'argent est le nerf de la guerre ». C'est là que s'affirma la compétence universellement reconnue du ministre des Finances, M. Alexandre Ribot.

 

MESURES FINANCIÈRES

L'argent est toujours le nerf de la guerre, suivant le dicton populaire, et c'est pourquoi l'entrée de M. Alexandre Ribot au ministère des Finances a été accueillie avec une particulière satisfaction. Notre situation financière n'était pas, avant la guerre, ce qu'elle aurait pu être. Le retard du grand emprunt dont la nécessité s'imposait depuis un an, puis son émission réduite à un chiffre insuffisant avaient mis notre trésorerie dans une situation gênée, que M. Ribot avait du reste courageusement signalée lors de la constitution de son éphémère Cabinet. On sait à qui incombe la responsabilité des retards apportés à l'emprunt et de l'insuffisance de son chiffre ; il est inutile de rappeler quel est le mauvais génie financier qui a depuis plusieurs années entravé toutes les mesures qui auraient pu remédier à nos difficultés croissantes. Il y a là un douloureux chapitre de notre histoire intérieure qui sera écrit et commenté avec beaucoup d'autres, quand l'heure du règlement des comptes et des responsabilités aura sonné.

Pour l'instant il faut courir au plus pressé, qui n'est pas de polémiquer sur le passé. Il faut sauver le présent. Le dernier emprunt 3/1 2 % était à peine émis, et n'était par suite ni classé, ni libéré, lors de la déclaration de guerre. Dans ces conditions cet emprunt ne pouvait offrir à la baisse qu'une faible résistance, et, en fait, il a fléchi dans de telles proportions que les souscripteurs avaient le droit de se montrer découragés. Il devenait difficile, ou en tout cas cruel, d'exiger d'eux saris compensation les versements non encore effectués. Or, sur un total de 805 millions, il en restait 425, dont l'État a évidemment le plus grand intérêt à favoriser le versement. M. Ribot a trouvé une combinaison élégante, qui est avantageuse pour les souscripteurs sans faire tort à l'État. Il a décidé que les titres du dernier emprunt, — les titres libérés aux dates fixées lors de l'émission, bien entendu, — seraient acceptés à leur taux primitif d'émission, soit 91 francs, en payement des obligations à court terme ou des rentes que l'État aura forcément à offrir au public dans un avenir prochain. De cette façon les souscripteurs ont profit à se libérer, et, s'ils sont dans l'impossibilité de le faire eux-mêmes, ils trouveront aisément à vendre sans trop de perte des titres dont la valeur se trouve officiellement garantie à 91 francs, qui est leur prix d'achat initial.

Rien de plus simple, comme on voit, ni de plus conforme à l'intérêt de l'État comme à l'intérêt de ceux qui ont eu confiance en lui. Le crédit public se trouve ainsi consolidé au moment où le besoin d'y recourir s'impose particulièrement. Un privilège analogue est attaché aux Bons du Trésor, dits « Bons de la Défense nationale », qui vont être placés dans le public à 5 %, avec droit de préférence pour les emprunts futurs. Ces habiles mesures permettent d'espérer que nos dépenses de guerre vont trouver aisément, en France même, les ressources correspondantes...

15 septembre 1914.

 

 

 



[1] Président du Conseil sans portefeuille : M. VIVIANI ; Justice, Vice-président du Conseil : M. BRIAND ; Affaires étrangères : M. DELCASSÉ ; Intérieur : M. MALVY ; Guerre : M. MILLERAND ; Marine : M. AUGAGNEUR ; Finances : M. RIBOT ; Agriculture : M. FERNAND DAVID ; Travaux publics : M. SEMBAT ; Travail : M. BIENVENU-MARTIN ; Commerce, Postes et Télégraphes : M. THOMSON ; Instruction publique : M. SARRAUT ; Colonies : M. DOUMERGUE ; Sans portefeuille : M. JULES GUESDE.