LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE II. — LES DÉBUTS DE LA GUERRE.

 

 

L'union sacrée. — Les premières atrocités allemandes

 

LE ministère Viviani[1] qui s'était constitué le 14 juin, et sur lequel vont peser les lourdes responsabilités du début de la guerre, n'avait rien d'un grand ministère de défense nationale. Il appartenait à la catégorie des ministères purement politiques dont la composition était surtout dictée par le souci de donner satisfaction aux plus exigeants des groupes parlementaires. Il ne s'était montré catégorique que sur le maintien du service de 3 ans ; et encore, en laissant espérer pour plus tard « un allègement partiel des charges militaires ». Poussé par les événements, il prit, à peine rentré en France (29 juillet), les mesures de salut public qui s'imposaient. La mobilisation générale, décrétée le 1er août, s'accomplit avec méthode et entrain. Il n'y a ni réfractaires ni retardataires. Dans beaucoup de régiments les effectifs prévus sont dépassés. Un crime politique, qui aurait pu avoir des conséquences déplorables, ne changea rien aux bonnes dispositions de tous, c'est l'assassinat de Jaurès, par un malheureux exalté (28 juillet). Les obsèques eurent lieu avec beaucoup de dignité, de recueillement et de calme.

 

UN PORTRAIT DE JAURÈS

Les « Amis de Jaurès » ont le désir naturel de perpétuer et de populariser sa mémoire. En ce qui concerne l'homme politique leur tentative n'intéressera que les coreligionnaires du chef disparu, mais il y a dans Jaurès un lettré, un humaniste, un orateur dont la physionomie, un peu noyée dans la fumée des luttes parlementaires, mérite d'être mise en relief. C'est ce qu'a fait, avec une affection qui n'enlève rien à la sincérité du trait, un des amis et camarades d'école normale de Jaurès, M. Lévy-Bruhl. Dans une remarquable notice publiée d'abord par l'annuaire de l'Ecole normale, et reproduite sous forme de tirage à part, M. Lévy-Bruhl donne de Jaurès, non pas une biographie à prétentions dogmatiques, mais bien plutôt une série d'instantanés pris aux diverses phases de sa vie. « J'ai tenté, dit-il lui-même, d'esquisser un portrait, ou pour mieux dire une série de crayons de Jaurès, aux diverses périodes de sa vie si pleine, et de conserver quelques données utiles pour ses biographes futurs. » Il ne faut pas prendre M. Lévy-Bruhl à la lettre. Il est trop modeste. Il donne beaucoup plus qu'il ne promet, et sa petite notice touche à beaucoup plus de choses qu'elle n'en a l'air. La cause de Jaurès n'a pas besoin évidemment d'être plaidée auprès de ses amis, mais si l'on juge à propos de la plaider auprès de ceux qui admirent le talent de Jaurès sans en admirer toujours l'emploi, on ne le fera jamais avec plus de tact et de sympathie communicative.

Dire que Jaurès a été dès le début un brillant écolier ne surprendra personne. Dans la petite pension ecclésiastique de Castres où il égrena ses premières déclinaisons, il est le seul qui ait jamais trouvé moyen d'apprendre quelque chose. Le bon abbé Séjal n'a jamais formé d'autre latiniste, et il est probable que son mérite pédagogique est pour peu de chose dans cette réussite extraordinaire. Jaurès fit sensation au collège de Castres où il entra à dix ans et où il suivit toute la filière classique. Il réalise d'un bout à l'autre le trust des prix, y compris celui d'instruction religieuse, celui qui causait peut-être le plus de plaisir à sa mère, très catholique et très pratiquante. Il lit déjà le latin avec une merveilleuse facilité, sait beaucoup de grec, et même assez d'allemand. « Élève modèle, très docile, très appliqué, très équilibré, doué de beaucoup de pénétration et de finesse », dit son professeur de rhétorique. On lui reproche bien un peu de ne pas s'en tenir au programme : il est de ces élèves dont la curiosité d'esprit et l'ardeur à questionner font parfois le désespoir des professeurs trop méthodiques. Il raffole des classiques grecs, les sait par cœur ; il faut lui fermer ses bouquins pendant les repas. Chose plus rare, ce « visuel » est de ceux qui savent voir ailleurs que dans les livres : il regarde la nature, il est sensible aux jeux de la lumière, il entend la chanson du ruisseau. Homère et Virgile ont pour lui une fraîcheur paysanne, il jouit de leurs tableaux rustiques en rural qui s'y connaît.

Mais il faut quitter Castres, pour préparer l'École normale. Le collège Sainte-Barbe, avec fréquentation des grandes rhétoriques de Louis-le-Grand, était alors le séminaire le plus réputé pour la formation des futurs Ulmites. Jaurès y avait sa place, qui, là aussi, fut tout de suite la première. Sa manière de travailler n'était pas celle du traditionnel « fort en thème ». Le vétéran Jaurès travaille, mais non comme un condamné aux travaux forcés. Il sort tous les jeudis, ne s'enferme pas en étude pendant les récréations, ne sollicite pas les exemptions de promenades. « Il écrivait sans faire de ratures, très vite : il rêvait et réfléchissait beaucoup. » Il avait du mouvement, de l'imprévu, « déconcertait les vieux professeurs accoutumés à parler dans le silence de la classe sans être interrompus ». Car dans ces grandes rhétoriques de plus de quatre-vingts élèves on écoutait religieusement, ou ceux qui n'écoutaient pas gardaient un silence prudent qui pouvait passer pour admiratif. Jaurès eut naturellement au concours général les succès éclatants qui marquaient pour l'école les candidats en vedette. Aussi entra-t-il à Normale le premier, dans une promotion particulièrement brillante qui comprenait entre autres Baudrillart, Bergson, Monceaux, Pfister, Diehl.

A l'École normale, sa facilité de travail se manifeste plus librement. On a bien des fois évoqué le souvenir de l'École normale de cette époque, internat un peu fermé aux étrangers mais non aux idées, où la discussion faisait jaillir l'esprit à défaut de la lumière, et où la bonne camaraderie de la jeunesse tempérait ce que la discipline avait encore d'un peu monacal. Jaurès était un « cacique » passablement distrait, aussi peu pratique que possible, dont les lapsus de toilette étaient la joie de la maison : un de ses chapeaux eut même les honneurs de la chanson. Mais tout cela sans pose, sans affectation. Jaurès oubliait sa cravate comme il oubliait son porte-monnaie. Il avait heureusement plus d'ordre dans les idées. Pour un travail à composer, il prenait peu de notes. Les idées s'organisaient peu à peu dans sa tête, par un travail intérieur. Puis, quand la réflexion avait fait son œuvre, il n'avait plus qu'à écrire, et il écrivait très vite, sans arrêt, sans hésitation de forme ou de pensée. Un sommeil abondant réparait ces heures de production intense.

Son éloquence était déjà célèbre, non seulement à l'école, mais dans tout le quartier latin. Ses camarades avaient décrété qu'il serait député, et il s'entraînait visiblement pour la politique, « sans avoir encore, dit un d'entre eux, d'idée bien arrêtée ni d'aspirations définies ». D'ailleurs, même devenu « homme de parti », Jaurès a toujours cherché à être quelque chose de mieux que « l'homme d'un parti ». M. Lévy-Bruhl, s'adressant ces jours-ci à ses amis, le constate lui-même : Jaurès « ne s'enfermait pas » dans son parti. C'est ce qui lui a permis d'évoluer suivant la pente naturelle de son talent, qui l'entraînait irrésistiblement vers le sentiment et vers la théorie. L'agrégation de philosophie lui fut moins clémente que les épreuves antérieures : il ne fut reçu que le troisième, et son rival Bergson n'était que le second. Les favoris étaient battus. Les concours ont de ces accidents. : Rauh, autre « cacique général », sera trois ans plus tard purement et simplement refusé.

Jaurès, à travers tout cela, n'avait pas perdu le contact avec la terre natale : en vacances il vend au marché la récolte d'avoine familiale, il bêche le jardin à la sueur abondante de son front, il fait de la botanique expérimentale, il note le rythme mélancolique de la chanson des grillons. « Nous nous asseyons en famille devant la porte, et, à peine le soleil est-il couché, que des milliers de grillons font comme nous » écrit-il à son « coturne » Ch. Salomon. — Le « coturne », comme chacun sait, est le camarade de « turne » de troisième année, où les « cubes » ont un cabinet de travail pour deux —. La chaire de philosophie du lycée d'Albi ne le dépaysait donc pas. Il est tout de suite coté par ses élèves comme « un type épatant ». Pas de notes, et cependant peu d'improvisation, car s'il avait à reprendre une partie de la leçon, il la répétait en termes identiques. Jaurès préparait sa classe comme il préparait plus tard ses discours — en conscience. Ce qu'il ne savait pas par cœur, il le savait à fond. Sa thèse de doctorat était déjà sur le chantier ; il est appelé à la Faculté de Toulouse, comme maître de conférences, en 1883, avant de l'avoir achevée. Mais la politique le guettait. Comme disait son oncle[2] l'amiral, « Jean va à la politique comme le canard à l'eau ».

C'est en 1885 qu'il entra dans la mêlée. Nous ne l'y suivrons pas dans le détail de son action politique. L'influence de Jaurès n'était pas seulement due, comme beaucoup sont tentés de le croire, au prestige de son éloquence. On ne parle pas tous les jours. Mais Jaurès ne manquait aucune séance, même celles du matin ; il suivait de près la fixation de l'ordre du jour, il ne dédaignait aucun des détails de la cuisine parlementaire, ce qui est encore le meilleur moyen, si on ne tient pas la queue de la poêle, d'agir sur ceux qui la tiennent. Sa mémoire, sa faculté d'assimilation lui rendaient du resté légère sa double tâche de député et de journaliste. Il écrivait ses articles, parfois même ses volumes, au milieu du va-et-vient des salles de rédaction, et tout en suivant la conversation. Il lui restait encore le temps de lire tout ce qui valait la peine d'être lu dans les actualités, sans renoncer à ses chers classiques gréco-romains, toujours à portée de sa main. Dans ses dernières années, il avait éprouvé le besoin de perfectionner sa connaissance de l'anglais et en avait profité pour lire aussitôt dans le texte Shakespeare et Hume. En quelques semaines il s'offrit, au cours d'un voyage en Amérique du Sud, le luxe d'apprendre l'espagnol et le portugais, en bateau. Cervantes charma l'aller, et Camoëns le retour.

C'était un problème pour ses amis que de s'orienter dans son cabinet de travail. Les livres avaient submergé les chaises et défoncé le fauteuil. « Jaurès ne retrouvait pas toujours un livre sur une tablette. Mais il retrouvait immédiatement, et à coup sûr, une page dans un livre qu'il avait lu une fois, et une ligne dans cette page. » On reconnaît ici sa qualité maîtresse : une mémoire impeccable qui non seulement retient, mais clarifie et classe tout ce qu'on lui confie. C'est cette mémoire qui lui suggère tant de rapprochements ingénieux, d'images poétiques, d'allusions littéraires dont ses discours sont plus qu'émaillés. Ce ne sont pas des citations, ce sont des ressouvenirs qui viennent d'eux-mêmes s'enchâsser dans la trame vivante de sa parole. On a pris plaisir ou malice à en relever beaucoup : si on voulait donner une édition savante des discours de Jaurès, on en trouverait presque à chaque phrase. La « vieille chanson » est devenue célèbre, mais que d'autres traits pourraient aussi bien le devenir ? Il serait d'ailleurs injuste de croire que Jaurès agit à la façon d'un plagiaire ou d'un collectionneur d'expressions. Ses plus belles trouvailles sortent de lui-même, de la situation, et ce sont bien des trouvailles oratoires, car l'écrivain, chez lui, est très inférieur à l'orateur, ce qui est le cas de presque tous les orateurs. Citons un exemple, par lequel nous ne saurions mieux finir, une magnifique définition du rôle de l'officier et de sa grandeur, définition qui est devenue d'une actualité que Jaurès n'avait peut-être pas suffisamment pressentie. « Ce qui fait la beauté de la profession des armes, c'est qu'elle exige de l'homme qu'il soit toujours prêt à donner le plein effort, l'effort suprême. Il n'en est pas de plus grand que de donner sa vie, et de la donner, si je puis dire, avec réflexion et sagesse, en obtenant du sacrifice consenti le plus d'effet possible pour la patrie. Garder la maîtrise de soi-même et la lucidité du commandement jusque dans l'extrémité du péril, et en ces minutes mêmes d'une sublime équivoque où l'homme ne sait plus au juste de quel côté de la mort il se trouve, c'est le devoir de l'officier. »

8 juillet 1916.

 

Dans le premier feu de la mobilisation, quelques troubles méritent à peine d'être signalés, par exemple le pillage d'un certain nombre d'établissements de la Société laitière Maggi accusée d'être allemande. Intimidés, beaucoup de commerçants, surtout ceux dont le nom a une consonnance étrangère, pavoisent leurs magasins et apposent sur leurs devantures des pancartes attestant leur qualité de Français et même leur situation de mobilisés. Comme menues préoccupations, le public est surtout frappé de la raréfaction subite des moyens de transport, du manque de petite monnaie et de la crise des journaux dont beaucoup disparaissent, ou sont réduits, pour quelques jours, à un format digne de l'île de Lilliput.

Les Chambres, immédiatement convoquées, se réunirent le 4 août. Un message du Président de la République est lu par le Président du Conseil. C'est le message qui prononce pour la première fois l'expression d'Union Sacrée.

 

LE MESSAGE DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Messieurs les Sénateurs,

Messieurs les Députés,

La France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu'une déclaration de guerre nous eût encore été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports, notre territoire a été violé. L'empire d'Allemagne n'a fait hier soir que donner tardivement le nom véritable à un état de fait qu'il avait déjà créé.

Depuis plus de quarante ans, les Français, dans un sincère amour de la paix, ont refoulé au fond de leur cœur le désir des réparations légitimes.

Ils ont donné au monde l'exemple d'une grande nation qui, définitivement relevée de la défaite par la volonté, la patience et le travail, n'a usé de sa force renouvelée et rajeunie que dans l'intérêt du progrès et pour le bien de l'humanité.

Depuis que l'ultimatum de l'Autriche a ouvert une crise menaçante pour l'Europe entière, la France s'est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération.

On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot qui n'ait été pacifique et conciliant.

A l'heure des premiers combats, elle a le droit de se rendre solennellement cette justice qu'elle a fait, jusqu'au dernier moment, des efforts suprêmes pour conjurer la guerre qui vient d'éclater et dont l'empire d'Allemagne supportera, devant l'histoire, l'écrasante responsabilité.

Au lendemain même du jour où nos alliés et nous, nous exprimions publiquement l'espérance de voir se poursuivre pacifiquement les négociations engagées sous les auspices du Cabinet de Londres, l'Allemagne a déclaré subitement la guerre à la Russie, elle a envahi le territoire du Luxembourg, elle a outrageusement insulté la noble nation belge, notre voisine et notre amie, et elle a essayé de nous surprendre traîtreusement en pleine conversation diplomatique.

Mais la France veillait. Aussi attentive que pacifique elle s'est préparée ; et nos ennemis vont rencontrer sur leur chemin nos vaillantes troupes de couverture, qui sont à leurs postes de bataille et à l'abri desquelles s'achèvera méthodiquement la mobilisation de toutes nos forces nationales.

Notre belle et courageuse armée, que la France accompagne aujourd'hui de sa pensée maternelle, s'est levée, toute frémissante, pour défendre l'honneur du drapeau et le sol de la Patrie.

Le Président de la République, interprète de l'unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer, l'admiration et la confiance de tous les Français.

Étroitement unie dans un même sentiment, la nation persévèrera dans le sang-froid dont elle a donné, depuis l'ouverture de la crise, la preuve quotidienne. Elle saura, tomme toujours, concilier les généreux élans et les ardeurs les plus enthousiastes avec cette maîtrise de soi qui est le signe des énergies durables et la meilleure garantie de la victoire.

Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale.

Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique.

Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée ; elle est soutenue par la loyale amitié de l'Angleterre. Et déjà de tous les points du monde civilisé viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd'hui, une fois de plus, devant l'univers, la liberté, la justice et la raison.

Haut les cœurs et vive la France !

 

Un discours de M. Viviani, retraçant l'historique des événements, fut acclamé avec la même unanimité que le message du Président et tous les projets de lois ou de crédits déposés par le gouvernement en vue de la guerre furent votés sans débats à l'unanimité. Après quoi les Chambres s'ajournèrent.

A la suite de cette séance, M. Gauthier, ministre de la Marine, démissionnaire, est remplacé par M. Augagneur, auquel succède à l'Instruction publique M. Sarraut, et M. Doumergue prend le ministère des Affaires étrangères pour laisser le président du Conseil à l'unique direction de la politique générale.

Déjà les Allemands avaient pénétré en Belgique et avaient inauguré le système d'atrocités par lesquelles ils espéraient terrifier leurs adversaires.

 

LA CONCEPTION ALLEMANDE DES DROITS DE GUERRE

Chaque jour ajoute un nouveau chapitre au Grand Livre des atrocités commises par les autorités militaires allemandes. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que toutes ces exécutions sommaires commises en Alsace et en Belgique ne sont pas des faits individuels, des excès imputables à la brutalité de subalternes. Tout cela, au contraire, est froidement prémédité, ponctuellement réglé par le grand état-major. L'Allemagne fait une guerre sauvage, mais organisée : nous n'avons pas en face de nous les hordes d'Attila, ni même les bandes de Wallenstein, nous sommes en présence d'un monstrueux mécanisme, mis en marche par des gens qui se disent et se croient très civilisés, mais dont la civilisation n'a rien de commun avec ce qu'on appelle ainsi dans le reste du monde.

La théorie de la guerre à l'allemande a été formulée publiquement par le créateur de l'armée prussienne moderne, de Moltke. Il l'a formulée en termes que nous n'aurions pas dû oublier, mais dont nos pacifistes n'ont jamais voulu tenir compte. « Nos ennemis, disait-il au Reichstag en parlant de nous, ont comme nous le nombre, l'armement et le courage. Notre force sera dans la direction... » Et « la direction », à ses yeux, n'était pas uniquement la direction des opérations, c'était la conduite à tenir à tous égards envers l'ennemi. « La guerre, a-t-il écrit, c'est l'attaque contre les finances, contre les voies de communication, contre les ressources, contre le prestige de l'ennemi, jusqu'à son complet écrasement... Le bombardement même est légitime. » L'essentiel, dans cette théorie, est de frapper fort et vite ; il ne s'agit pas d'armes courtoises ni de droit des gens quand la fameuse « épée aiguisée » est tirée du fourreau.

Allant jusqu'au bout de sa pensée, l'homme à qui l'Allemagne a dressé tant de statues n'a pas craint de faire l'éloge de la brutalité, qui est méritoire et même humaine puisqu'en terrifiant l'adversaire elle l'amène à céder et à mettre fin au plus vite aux horreurs de la guerre. De tels enseignements, tombés d'aussi haut, sont maintenant des dogmes pour tout officier allemand. Ajoutons que cette apologie du crime se concilie chez de Moltke comme chez ses successeurs avec un étalage de sentiments religieux qui nous fait en ce cas l'effet d'une gigantesque hypocrisie, mais dont la mentalité allemande se pare comme d'une supériorité. « La paix éternelle, a proclamé le vieux de Moltke, n'est qu'un rêve, et même pas un beau rêve. La guerre est une institution de Dieu... Sans elle, le monde tomberait en pourriture... » Et il s'agit de la guerre telle qu'il vient de la définir.

Voilà l'état d'esprit de l'armée allemande, ou tout au moins du corps des officiers. Il n'est pas étonnant après cela que la lutte actuelle affecte dès le début le caractère d'une lutte sans merci entre deux mondes, entre deux humanités. En ce sens c'est bien le renouvellement des invasions barbares ; les Allemands d'aujourd'hui sont fils des Teutons d'autrefois, et, en dépit de leur culture livresque, ils pensent et agissent comme il y a vingt siècles.

8 août 1914.

 

LES ATROCITÉS ALLEMANDES

Ceux qui se plaisaient à croire que les récits d'atrocité, commises par les troupes allemandes étaient exagérées sont maintenant édifiés. En Belgique, comme en France, les mêmes attentats se reproduisent avec une régularité quasi-administrative. Partout les populations civiles sont traitées avec une barbarie calculée ; le dossier établi en quelques jours par M. Mirman, préfet de Meurthe-et-Moselle, est un document historique qui restera. Le gouvernement belge de son côté a recueilli un ensemble de témoignages non moins écrasants. Mais nous avons mieux : nous avons l'aveu des coupables eux-mêmes, écrit et signé de leur main avec une inconscience encore plus monstrueuse que tout le reste. Ce sera une mine précieuse pour l'étude de la psychologie allemande que ce volumineux courrier militaire en souffrance saisi en Lorraine par nos avant-postes. Écrivant à leurs familles, les soldats et officiers allemands s'expriment en toute franchise, nous allions dire : en toute simplicité. Ils relatent les exécutions en masse de paysans, de femmes et même d'enfants inoffensifs comme chose toute naturelle. « Nous en avons abattu trente », écrit l'un, « trente pièces ». Et le prétexte de ces horreurs est toujours le même : « Les civils ont tiré sur nous. » Mais ce prétexte, invoqué pour la galerie, un officier sur son carnet de notes, dit ce qu'il en faut penser. « Nous disons que ce sont les habitants qui ont tiré, mais ce sont des douaniers et des forestiers. »

On trouvera partout le détail de ces abominations. Nous ne les rappelons pas pour en tire des effets oratoires, mais pour bien faire comprendre à qui nous avons affaire. « Guerre d'officiers », a dit un prisonnier allemand, en un mot qui a fait fortune. Ceux qui croient que l'officier allemand a un cœur et une conscience comme les nôtres, sont tentés de protester, et d'attribuer à la férocité des subalternes ces crimes qui nous reportent aux invasions mongoles. Ce serait là une erreur fondamentale contre laquelle on ne saurait trop prémunir le public. Toutes ces horreurs sont bel et bien connues, encouragées, ordonnées par les chefs : elles font partie des moyens de vaincre codifiés par l'Etat-major. C'est un système qui a été froidement exposé par de Moltke et pieusement recueilli par ses disciples. Tout ce qui peut raccourcir la guerre en terrifiant l'ennemi est de bonne guerre. Cette doctrine assurément n'est pas conforme au droit de la guerre tel que nous l'observons et tel que les conventions de Genève ou de La Haye ont cherché à l'imposer, mais elle est conforme au droit du plus fort inscrit dans l'esprit, sinon dans le règlement de l'armée prussienne. Nous ignorons si un des fils de l'empereur a encouragé, comme on le prétend, les assassins et incendiaires de Badonviller, et nous ne voulons prendre acte que des fautes démontrées. Mais il est bien certain, en tout cas, que les fils de Prusse sont de la même école que les autres officiers prussiens, et que nul chez eux ne leur ferait reproche d'avoir tenu le langage qu'on prête à l'un d'eux, à tort ou à raison.

Que faire, que répondre à de pareils barbares ? Notre manière de leur répondre, tout le monde la connaît. Nous soignons leurs blessés comme les nôtres, nous protégeons les prisonniers contre les représailles des populations justement indignées, nous décorons le maire de Badonviller, qui, le jour même où sa maison a été brûlée, sa femme fusillée, et sa commune détruite, sauvegarde à son corps défendant un prisonnier allemand. Certes, nous n'avons pas la candeur de croire que cette attitude chevaleresque et humaine fera sur le Germain aucune impression salutaire. Il n'en comprendra ni la grandeur, ni la générosité, et tiendra peut-être même pour de la faiblesse une conduite qui dépasse ses conceptions utilitaires. Mais la justice et le droit doivent être respectés pour eux-mêmes et non à la condition que l'adversaire les respectera de son côté. Est-ce à dire que les atrocités allemandes échapperont à toute sanction, à tout châtiment et que nous nous contenterons d'en appeler au tardif jugement de la postérité ? D'abord, cette sanction morale n'est peut-être pas aussi vaine que se le figurent les adorateurs de la force brute ; les Allemands auront la surprise, après la guerre, de voir combien peu de mains leur seront tendues et ils verront qu'il en coûte quelque chose d'être au ban de l'humanité. Il leur sera plus dur peut-être qu'ils ne le pensent d'être exclus de la communion des peuples civilisés. Cela ne se monnaye pas en chiffres précis, mais cela compte tout de même.

Et il y a autre chose. A l'heure du règlement final, alors que les sympathies dues à ceux dont l'honneur est sauf ont une valeur pratique, l'Allemagne ne recueillera celles de personne. Tout se paye, et la barbarie se payera comme le reste. Le respect du droit des gens et de la justice universelle, en face d'agresseurs qui se moquent du droit et qui se rient de la justice, n'est pas de notre part une renonciation à toute réparation. A défaut des représailles immédiates auxquelles répugne notre conscience de civilisés, il reste des réparations matérielles que nous saurons exiger intégralement. Ni l'assassinat, ni l'incendie, ni le vol, ni le reste ne se prescrivent par une guerre, et ce ne sont pas ces exploits-là qui donnent la victoire.

20 août 1914.

 

LES ATROCITÉS ALLEMANDES

Le gouvernement français a fait remettre aux puissances signataires de la Convention de La Haye du 18 octobre 1907 un mémorandum relatant un certain nombre de faits commis, par les troupes allemandes au mépris de cette convention. Ces faits, on les connaît, nous en avons apprécié le caractère et le but. La liste pourrait en être indéfiniment allongée et elle s'allonge d'ailleurs chaque jour. Les préfets ont été invités à dresser procès-verbal, avec toutes les garanties requises et tous les témoignages authentiques, de ceux qui se produiront dans leurs départements. Le généralissime a, de son côté, relevé les cas nombreux de blessés achevés sur le champ de bataille — ce qui est assurément l'action la plus déshonorante dont un soldat, et à plus forte raison un officier, puisse souiller son uniforme. Comment qualifier aussi le cas de ces femmes et enfants dont on brûle les villages sans raison, voire sans prétexte, et qu'on oblige ensuite à marcher devant les envahisseurs pour leur servir de bouclier vivant ? Cette question, notre gouvernement la pose à toutes les nations civilisées, en compagnie desquelles l'Allemagne a signé les stipulations de droit des gens dont elle se rit aujourd'hui. L'Allemagne, il est vrai, se moque de sa signature, comme de la réprobation morale dont elle est frappée. Mais cette sanction morale n'exclut pas les autres. L'Allemagne ne croit pas à la justice immanente : celle-ci est pourtant en marche

22 août 1914.

 

RÉPONSE AUX ATROCITÉS ALLEMANDES

Nous nous sommes toujours piqués de soigner les blessés étrangers comme les nôtres et de traiter les prisonniers de guerre avec les égards dus au courage malheureux. Cette courtoisie et cette humanité sont trop naturelles entre peuples civilisés pour qu'il y ait lieu de s'en faire gloire. « On ne saurait faire la guerre trop honnêtement », disait un jour Louis XIV à un prisonnier de distinction, qui le remerciait des attentions dont il était l'objet. Malheureusement nous assistons aujourd'hui à un retour offensif de la barbarie, et nous nous trouvons obligés de renoncer momentanément et exceptionnellement à des traditions qui nous étaient chères. Alors que nos blessés sont dépouillés et achevés sur le champ de bataille, que des civils sont fusillés sans ombre de prétexte, que des villes ouvertes sont bombardées au mépris du droit des gens, que des officiers belges sont traînés avec menottes dans les rues de leur capitale, il ne nous est plus permis d'oublier que nous avons affaire à des ennemis qui ne sont pas nos semblables.

Certes, nous ne massacrerons pas des blessés, nous ne fusillerons pas nos prisonniers et nous ne les exhiberons même pas en spectacle aux yeux de la foule ; même, pour répondre à la barbarie, nous nous conduirons en civilisés. Mais, à côté des soins matériels que nous continuerons à assurer aux blessés et de la ration alimentaire à laquelle ont droit les prisonniers, il y avait la bonne grâce, les égards, le respect de l'infortune, tels qu'on ne se les marchande pas entre peuples de même culture et de même mentalité. En face d'adversaires manifestement étrangers à cette culture et à cette mentalité, nous contiendrons nos sentiments naturels. Nous n'enlèverons pas son lit à un de nos soldats pour y faire coucher un prisonnier fût-il officier de Cour ; nous n'irons pas au-devant des désirs de ces messieurs qui se croient le privilège de réquisition chez leurs vainqueurs. Ils s'habitueront à être considérés pour ce qu'ils sont, voyageant en troisième si nous n'avons pas sous la main le wagon salon de M. de Schœn, dussent-ils s'y rencontrer avec des inférieurs, de même que nous ne bouleverserons pas un hôpital pour leur épargner d'être dans la même salle qu'un simple soldat. C'est ce qu'une note du ministre de la Guerre a décidé, ni plus ni moins. Quant aux otages que nous avons dû prendre en Alsace pour répondre des crimes qui seraient désormais commis contre nous ou nos amis, c'est aussi un usage qui nous ramène à beaucoup de siècles en arrière. Mais il faut bien revenir aux coutumes des barbares quand on se trouve en face de barbares. Nous sommes à l'époque du roi Teutobochus nous n'avons plus le droit de l'oublier.

24 août 1914.

 

QUELQUES FAITS ET QUELQUES TEXTES

Il ne faut pas se lasser de rétablir les faits et de citer les textes, puisque toutes les trompettes de la science allemande cherchent à assourdir le monde du bruit de leurs audacieuses dénégations. Le ministère de la Justice de Belgique a donc grandement raison de publier les rapports circonstanciés de la Commission d'enquête chargée de relever les cas les plus flagrants de violation du droit des gens et des lois de la guerre par les Allemands. Le sixième de ces rapports traite particulièrement des proclamations de généraux et de gouverneurs allemands en territoire belge. On se rappelle que les Universités allemandes ont protesté contre l'accusation de barbarie imputée à leurs armées. « Là où elles durent accomplir une œuvre de destruction, elles cédèrent, nous dit-on, aux impitoyables lois de la défense dans le combat. » Et c'est la thèse que développe une fois de plus un nouveau plaidoyer, rédigé par le professeur Jastrow, de l'Université de Berlin, et adressé avec sa carte par l'archiviste privé de l'empereur Guillaume à nos universitaires français. On y explique qu'à Louvain, par exemple, l'armée allemande, « alors que des quartiers entiers brûlaient », s'est sacrifiée pour sauver l'hôtel de ville. On néglige d'ailleurs de nous dire qui avait mis le feu à tous ces quartiers qui brûlaient.

Voyons maintenant à la lumière des proclamations allemandes ce qu'il faut croire de ce respect des armées germaniques à l'égard des monuments et des populations. Dès qu'il est évident que la Belgique refuse de laisser violer sa neutralité, une affiche est placardée à Hasselt, le 17 août, par ordre : « Dans le cas où des habitants tireraient sur des soldats de l'armée allemande, le tiers de la population mâle serait passé par les armes. » Quelques jours plus tard, le 22 août, c'est le général von Bülow, chef de la 2e armée, qui tient à prendre sa responsabilité de l'affreux massacre de la petite ville d'Andenne : « C'est avec mon consentement que le général en chef a fait brûler toute la localité et que 100 personnes environ ont été fusillées. » En réalité, le nombre des victimes avait été de plus du double, et rien ne prouve que la population, qui le nie, ait commis le moindre acte d'hostilité contre les Allemands. Mais passons. A Namur, mêmes menaces : dix otages seront pris dans chaque rue, et ils seront fusillés « si un attentat se produit dans cette rue ». C'est simple et commode. Wavre doit payer trois millions parce qu'un soldat allemand a été blessé. L'enquête médicale prouve au surplus qu'il a été touché par une balle allemande. Peu importe. La ville payera ou sera détruite, « sans égard pour les personnes, dit la proclamation ; les innocents souffriront avec les coupables ». Il y a toute une série de pareils documents, où la fusillade, la pendaison, sont édictées pour tout motif, et même sans motif. « Quiconque se rend suspect encourt le risque d'être fusillé sur-le-champ », proclame le major Diekmann. Et le maréchal von der Goltz déclare qu'en cas de destruction de voie ferrée ou télégraphique par les troupes belges, les localités voisines, « peu importe qu'elles soient complices ou non », seront responsables et fourniront des otages qui seront fusillés.

On remarquera que, cette fois, il n'est même plus question d'attentats de civils. Les coups de mains militaires sont eux-mêmes des crimes quand ils sont dirigés contre la sacro-sainte armée allemande. Au contraire, si l'Allemagne est envahie, la population civile doit tout faire contre l'ennemi ; les territoriaux sont même invités à opérer sans uniforme pour ne pas attirer l'attention, ainsi qu'il résulte d'une proclamation que nous avons déjà citée. Évidemment, les Allemands sont incapables du raisonnement le plus élémentaire dès qu'ils sont en cause : mais qu'ils ne s'étonnent pas trop, après cela, si leurs protestations ne trouvent aucun écho auprès de quiconque n'a pas le cerveau allemand.

25 novembre 1914.

 

A l'intérieur le régime de la censure commençait à être en vigueur ; la presse d'ailleurs avait spontanément attesté le ferme propos de se garder de toute indiscrétion pouvant nuire à la défense nationale ou de toutes violences de polémiques pouvant nuire à l'Union Sacrée.

 

LE DEVOIR DE LA PRESSE

Tout le monde a rendu justice au calme et à la discrétion dont la presse française a fait preuve dans la crise que nous traversons. Le Président de la République, avec l'autorité qui s'attache à sa personne et à sa fonction, a tenu à remercier les journaux, qui ont tous prêté leur concours, sans acception de parti, au gouvernement chargé de défendre la patrie commune. Ce n'est pas pécher par amour-propre professionnel que d'attribuer, au moins en partie, à cette conduite de la presse l'attitude réconfortante du pays tout entier. Nul ne doute que la presse ne continue à donner le bon exemple. Aucune imprudence d'information n'est à craindre en ce qui concerne les nouvelles militaires, non plus que nulle critique de nature à affaiblir le moral excellent du pays. Tout le monde est d'accord sur ce point. Il n'en résulte pas, bien entendu, que les journaux doivent abdiquer aussi toute idée de liberté d'appréciation en ce qui ne touche pas les opérations de la défense nationale. Il peut y avoir des erreurs politiques ou des défaillances administratives qu'aucun intérêt public ne commande de couvrir, même en temps de guerre. L'opinion a le droit et la presse a le devoir de dire son mot toutes les fois que l'intérêt supérieur de la défense nationale n'est pas en cause. Ce devoir doit s'exercer avec un tact et une prudence renforcés quand la patrie est en danger, mais ce serait pour la patrie un « autre danger » si un silence approbateur était assuré d'avance à tous les actes quels qu'ils soient du gouvernement.

7 août 1914.

 

LA DISCRÉTION DE LA PRESSE ET SES RAISONS

Le public accepte la rareté et la limitation des nouvelles avec une confiance patriotique qu'on ne saurait trop louer, et qui est d'autant plus méritoire que beaucoup de personnes ne se rendent pas très exactement compte des nécessités qui imposent un secret aussi complet. Les journaux ont été les premiers à comprendre que l'intérêt général doit ici dominer toute autre préoccupation, et il est permis d'espérer que les sanctions stipulées par la loi du 5 août dernier contre ceux qui commettraient des indiscrétions militaires n'auront pas à être appliquées. Quant aux raisons pour lesquelles la plus insignifiante nouvelle peut avoir en temps de guerre une conséquence déplorable, il est facile de les résumer. Qu'un journal local, sans y prendre garde, relate le départ, l'arrivée ou le passage de tel régiment à telle gare tel jour, il n'en faudra pas davantage parfois à l'Etat-major ennemi pour être éclairé sur le degré d'avancement de la mobilisation ou sur la direction, donnée à la concentration. Cuvier reconstituait un animal disparu d'après un fragment d'os, et Le Verrier découvrait une planète d'après les perturbations de sa voisine ; il est encore plus aisé de deviner un plan de campagne d'après un détail d'exécution de ce plan. Une information de ce genre a suffi pour éclairer l'Etat-major prussien sur la marche de Mac-Mahon vers Metz en 1870, et c'est une des raisons de la catastrophe de Sedan. Un des belligérants, il y a deux ans, en dépit de toutes les précautions, a souffert d'une indication analogue. C'est pourquoi dans le compte rendu d'une marche, d'un combat, on ne peut donner aucun numéro de régiment ni de corps d'armée, aucun nom de général ou de colonel, car l'ennemi serait aussitôt fixé sur ce qu'il importe le plus de lui cacher. Pour le même motif les lettres de militaires qu'on publie parfois ne doivent porter aucune indication de localité, de régiment, ou de date, et le retard que subit la correspondance militaire vient en partie de la nécessité d'écarter le danger de certaines divulgations.

Encore ne s'agit-il dans tout ce qui précède que de nouvelles exactes. On comprend que la propagation de fausses nouvelles n'est pas moins dangereuse. Comme le fait observer le ministère de la Guerre, « une information inexacte, soit en bien, soit en mal, et le démenti qui en est la conséquence, soumettent l'opinion à des chocs successifs qui ne peuvent qu'affaiblir le moral de la nation ». Ajoutons que le démenti n'est pas toujours lu, ou qu'on y croit qu'à moitié. Inutile d'insister sur ce point, tout le monde est d'accord pour condamner le régime des fausses nouvelles — du moins en France, car le peu qui nous parvient de la presse allemande nous la montre saturée d'inventions saugrenues, fournies d'ailleurs par les agences officieuses. Mais il est une manière plus subtile de fausser les faits, c'est d'en fausser les proportions par des commentaires exagérés. C'est une tentation à laquelle il y a du mérite à ne pas succomber, mais le devoir de la presse est d'y résister. Savoir ne pas faire d'un épisode heureux un grand succès est tout aussi important que ne pas désespérer au premier accroc. Les espoirs excessifs sont aussi dangereux que les découragements intempestifs. C'est pourquoi les commentaires de presse en temps de guerre doivent viser avant tout à la justesse, à l'objectivité, au sang-froid. Ce n'est pas l'heure de faire de l'effet, de tirer l'œil, de surexciter les imaginations. Laissons aux événements le temps de se dérouler et ne cherchons pas à dramatiser une situation qui d'elle-même est suffisamment dramatique.

14 août 1914.

 

Le fonctionnement de la censure s'organisa peu à peu d'accord avec les journaux, qui prirent l'habitude d'envoyer d'avance leurs « morasses », c'est-à-dire les épreuves mises en page, pour éviter d'avoir en cas de « caviar » à interrompre leur tirage. De cette façon on a le temps de supprimer, mais non de remplacer les passages supprimés, qui restent en blanc. La censure, exercée par l'autorité militaire et diplomatique parut souvent abusive et incohérente. Malgré bien des réorganisations elle n'arriva jamais à contenter tout le monde.

 

Le début de la guerre est l'âge d'or de l'Union Sacrée sous toutes ses formes.

 

LE RESPECT DES CONSCIENCES

M. de Mun ayant demandé au gouvernement de vouloir bien augmenter le nombre des aumôniers militaires prévus par le décret de 1913 a obtenu satisfaction. C'est une preuve, après beaucoup d'autres, qu'il y a quelque chose de changé dans l'état d'esprit du pays. Chacun a senti — et il convient de féliciter le gouvernement de l'avoir senti tout le premier — que le temps n'est plus où la politique se réduit à tracasser le voisin. Le danger commun a subitement arrondi les angles et relevé les horizons : les anticléricaux ont le tact de respecter les croyances qui ne sont pas les leurs M. Augagneur a fait pour la marine ce que M. Messimy vient de faire pour l'armée de terre, personne n'a protesté contre les échanges d'égards entre évêques, préfets et généraux dont la mobilisation nous a donné le patriotique spectacle, et les émouvantes cérémonies religieuses qui ont eu lieu ces jours derniers n'ont été l'objet d'aucun commentaire désobligeant. Réciproquement on a vu le clergé rendre solennellement hommage aux efforts des pouvoirs publics et des séminaristes entonner de plein cœur l'hymne national, qui n'a rien de liturgique.

Il semble vraiment qu'un grand besoin de rendre justice à ses adversaires se soit emparé de tous les partis. Le libéralisme est en hausse, comme dans toutes les crises. Et il n'a fallu, pour amener cette pacification à l'intérieur, aucun mot d'ordre : l'instinct de la foule l'a mieux servie que tous les raisonnements. Il y a dans toutes ces manifestations concordantes quelque chose de plus qu'un signe de tolérance et de respect des consciences. Il y a le sentiment obscur peut-être mais très fort, que les grands élans de patriotisme exigent de chacun, non seulement le sacrifice de sa personne, mais aussi le sacrifice, non moins méritoire, de ses passions. Il y a en outre l'impression que ces crises formidables, qui échappent par tant de côtés à l'action et à la prévision de l'homme, posent en termes impérieux ces grands problèmes devant lesquels chacun mesure sa faiblesse et cherche un réconfort au-dessus de soi...

15 août 1914.

 

La mort du pape Pie X (20 août) ne fit qu'accentuer cette détente, car son successeur, Benoît XV, élu le 3 septembre, passait pour beaucoup plus favorable à la France et à l'Entente. C'est le cardinal della Chiesa, ancien secrétaire du cardinal Rampolla. Il choisit lui-même comme secrétaire d'Etat le cardinal Ferrata, ancien nonce à Paris, ce qui fortifia cette bonne impression. Le nouveau pape notifia au Président de la République son avènement, et le Président lui répondit par une lettre de félicitations, qui, quoique personnelle, fut soumise au Conseil des ministres.

 

 

 



[1] Président du Conseil, Affaires étrangères : M. VIVIANI ; Intérieur ; M. MALVY ; Justice : M. BIENVENU-MARTIN ; Guerre : M. MESSIMY ; Marine : M. GAUTHIER ; Finances : M. NOULENS ; Instruction publique : M. AUGAGNEUR ; Commerce : M. THOMSON ; Colonies : M. RAYNAUD ; Travaux publics : M. RENÉ RENOULT ; Agriculture : M. FERNAND DAVID ; Travail : M. COUYBA.

Sous-Secrétaires d'Etat :

Affaires étrangères : M. ABEL FERRY ; Guerre : LAURAINE ; Intérieur : JACQUIER ; Beaux-Arts : DALIMIER ; Marine marchande : AJAM.

[2] L'article dit, son « cousin », mais c'est un lapsus de M. Lévy-Bruhl ainsi qu'il résulte d'une lettre de M. Combes de Lestrade, ancien camarade d'études de Jaurès, adressée au Journal des Débats.