La France au début de
la guerre. — Responsabilité initiale de l'Autriche. — Responsabilité finale
de l'Allemagne.
A la
veille de la guerre la France n'était prête ni moralement ni matériellement.
L'opinion publique était accaparée par les affaires de politique intérieure.
Les élections générales qui venaient d'avoir lieu les 26 avril et 10 mai, les
polémiques sur le service de 3 ans, et aussi certains scandales comme
l'affaire Rochette ou l'assassinat de Calmette par Mme Caillaux,
préoccupaient plus que les grandes questions d'intérêt national. Toutefois,
constate M. Gustave Lanson, « il faut convenir qu'il y avait dans la grande
masse des Français, dans tout ce qui ne vit pas de politique, et qui est en
somme la Nation, une lassitude, un dégoût des luttes parlementaires et
électorales et de tout ce qu'elles traînent avec elles de mesquineries et de
bassesses, une aspiration à sortir de cette atmosphère de petites intrigues
et de plates jalousies, où la politique trop souvent nous faisait vivre »[1]. Ceux qui auraient pu guider
l'opinion et qui par leur situation, leurs études, leur compétence présumée,
paraissaient dignes de confiance ne se montrèrent guère plus clairvoyants que
les autres. Ils s'obstinaient à ne voir l'Allemagne qu'à travers leur
littérature, ils admiraient son labeur, qui était réel, sans en comprendre le
but. Ils croyaient au pacifisme de l'Empereur, prenant pour des
manifestations oratoires sans conséquence ses appels à « la poudre sèche », à
« l'épée aiguisée », au lieu de surveiller le travail d'intoxication
collective dont ces tirades agressives n'était qu'une résultante. Notre haut
enseignement en était resté à la légende du savant allemand absorbé dans ses
spéculations théoriques et apprenant la bataille d'Iéna par les racontars de
sa gouvernante. On ne se rendait pas compte que depuis longtemps les
universités allemandes étaient non plus des centres d'idées, mais des
laboratoires d'Impérialisme. Quant
au monde politique il ne voulait rien voir, rien entendre des bruits
menaçants qui venaient de la frontière de l'Est. Ceux qui signalaient le
péril étaient considérés comme des importuns, des visionnaires ; on les
soupçonnait pour le moins d'arrière-pensées réactionnaires. Le mot de «
chantage patriotique » avait été prononcé en pleine Chambre. Dans les
polémiques de la période électorale la politique extérieure figure à peine.
Quand le ministère Doumergue, qui avait présidé aux élections, se retire spontanément
avant la réunion de la nouvelle Chambre, le communiqué qui annonce cette
résolution ne fait qu'une vague allusion aux affaires extérieures. Il dit
simplement : « La situation, devenue claire à l'intérieur, est bonne
également au dehors. La politique extérieure de la France inspire toute
confiance par la droiture de ses intentions. » (2 juin). L'éphémère
ministère Ribot qui lui succède du 9 au 12 juin n'arrive même pas à poser la
question. A M. Ribot qui signalait comme une menace les armements nouveaux de
l'Allemagne, le député Brizon répondait sèchement : « Ils ne sont pas contre
nous[2] ». Nulle parole ne traduit
mieux un état d'esprit alors trop répandu ! Le
gouvernement manque d'autorité. Le président de la République, depuis la
fâcheuse expérience du 16 mai a renoncé en fait à user des droits que lui
réserve la Constitution. Les ministres, les directeurs des grands services
publics, ont pris peu à peu l'habitude de capituler devant les exigences
égoïstes du Parlement et surtout des parlementaires. « C'est la Princesse qui
paie », suivant un mot qui a fait fortune, mais qui n'a pas sauvé celle de la
France. Un certain laisser aller général a envahi les mœurs politiques. C'est
ce qu'on a appelé « la République des Camarades », le régime des « bons
garçons », mais les bons garçons ne sont pas forcément, ni même aisément, de
bons citoyens. Les hommes d'État qui savent à quoi s'en tenir, et qui
entrevoient l'abîme, n'osent parler. Les remarquables rapports de notre
ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, n'ont rien empêché, comme ceux du
colonel Stoffel en 1870. M. Cambon était pourtant précis et pressant. Il
suffit de citer le passage maintenant célèbre d'une dépêche du 22 novembre
1913 : « A
mesure que les années s'appesantissent sur Guillaume II les traditions
familiales, les sentiments rétrogrades de la cour et surtout l'impatience des
militaires, prennent plus d'empire sur son esprit. Peut-être éprouve-t-il on
ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils qui flatte les
passions des pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'Empire dans le
monde égale à sa puissance... Il est bon de tenir compte de ce fait nouveau
que l'Empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait
autrefois... » Dans
ces conditions, étant donnée la propagande antimilitariste et même
antipatriotique poursuivie souvent à l'école, plus souvent encore dans les
syndicats et par la Confédération générale du travail, on pouvait craindre en
temps de guerre des défections sinon des désordres et du « sabotage ». Cette
propagande n'avait pu empêcher le vote de la loi de 3 ans, mais elle l'avait
beaucoup retardé, et elle est en partie cause de notre insuffisance initiale
en matériel, surtout comme mitrailleuses et comme artillerie lourde. Heureusement
la façon même dont la guerre nous fut imposée et déclarée, le cynisme avec
lequel elle fut même commencée avant toute déclaration, enfin et surtout
l'invasion de la Belgique, devaient dissiper toute hésitation. La
guerre actuelle comme tout grand événement a des causes profondes et des
causes occasionnelles. Les
causes profondes sont l'existence de plusieurs questions délicates qui
pesaient sur la politique européenne : la situation de l'Alsace-Lorraine dont
les habitants conquis par force n'avaient jamais ratifié ni accepté leur
violente annexion à l'Allemagne ; — les appétits pangermanistes entretenus
par l'enseignement donné dans les universités et dans toutes les écoles, et
par suite desquels l'Allemagne, quoique jouant depuis 44 ans le premier rôle
dans le monde, n'était pas encore satisfaite ; — les affaires balkaniques non
résolues par deux guerres consécutives, et qui laissaient dans un état
d'irritation aiguë les Turcs, les Bulgares et même l'Autriche à qui se
trouvait barrée la route de Salonique depuis les agrandissements de la Serbie
et de la Grèce ; — enfin la préoccupation budgétaire par suite des armements
extraordinaires que le régime de la « paix armée », fondé sur une défiance
mutuelle, imposait à tous les peuples. L'Autriche cherchait un prétexte. Déjà
en 1913 à propos de l'Albanie, elle avait failli déchaîner la guerre, mais
l'Italie sondée par elle, s'y était refusée. On l'a su depuis par les
déclarations non suspectes de M. Giolitti au parlement Italien. L'occasion
manquée se retrouva au moment de l'assassinat de l'Archiduc héritier présomptif
de l'Autriche, tué en Bosnie à Sarajevo par des sujets autrichiens de race
serbe (28
juin 1914). L'Autriche
déclara sans autre enquête que le crime était dû au gouvernement serbe à
cause des encouragements donnés par lui aux idées panserbes en Bosnie. On
crut tout d'abord que la guerre allait éclater, puis l'Autriche parut
s'adoucir, sans doute pour tromper les autres gouvernements, et se donner le
temps de certains préparatifs, surtout financiers. En réalité, dès le 5
juillet, dans une conférence secrète réunie à Potsdam, la guerre avait été
décidée, ou, pour mieux dire, l'attitude qui, de l'aveu de l'empereur
Guillaume et de ses conseillers, devait aboutir à la guerre[3]. Le
Président de la République, M. Poincaré étant parti avec le Président du
Conseil et plusieurs ministres pour une visite officielle en Russie,
l'Autriche envoya soudain à la Serbie un ultimatum (23 juillet). La Serbie devait s'excuser du
crime qu'elle n'avait pas commis, dissoudre les sociétés patriotiques
hostiles à l'Autriche, accepter le concours des « organes du gouvernement
autrichien » pour arriver à la suppression de tout mouvement contre
l'Autriche en Serbie, permettre en un mot à l'Autriche de faire en Serbie la
police politique. Le gouvernement serbe avait 48 heures pour accepter. L'émotion
fut profonde en Europe. Tout le monde vit le parti pris de provoquer un
conflit. L'Allemagne, vers laquelle tous les yeux se tournèrent aussitôt,
affecta la bonhomie et la surprise, Guillaume prétendit ne pas connaître
l'ultimatum, alors que le contraire est établi aujourd'hui même par des
témoignages allemands. Le fond, sinon la forme, de l'ultimatum avait été
arrêté à Potsdam. La Russie, dont l'organisation militaire était en
remaniement et ne devait être remise au point qu'en 1917 au plus tôt, cherche
à sauvegarder la Serbie, tout en évitant la guerre ; l'Allemagne feint
d'entrer dans cette idée en demandant qu'on laisse l'Autriche et la Serbie
s'entendre entre elles, ce qui revenait à autoriser le plus fort à écraser le
plus faible en tête à tête. La France et l'Angleterre tentent d'agir pour la
paix de concert avec l'Allemagne, dont chacun sait bien que tout dépend, mais
celle-ci demande qu'on agisse à Petrograd, tout en refusant pour son compte
de faire la moindre démarche à Vienne. La Russie n'obtient même pas une
prolongation du délai de 48 heures laissé à la Serbie. Elle
conseille alors à cette dernière de céder, ce qu'elle fait le 25 juillet,
sauf quelques réserves de forme sur deux articles de l'ultimatum, réserves
qui étaient plutôt des demandes de précision, et qui n'avaient en tout cas
rien d'absolu, car la Serbie se déclarait prête à s'en remettre, pour les
points litigieux, au Tribunal de La Haye. Trois quarts d'heure après cette
réponse, le ministre autrichien quittait Belgrade. L'Autriche considérait
l'ultimatum comme rejeté et rompait les relations. Tout
n'était pas encore perdu. Une rupture de relations diplomatiques n'est pas
encore la guerre. Les grandes puissances recommencent leurs tentatives de
conciliation, auxquelles l'Allemagne continue à ne pas s'associer
efficacement. Le 28 l'Autriche fait un nouveau pas. Elle déclare la guerre à
la Serbie. La Russie qui se sent directement visée procède le 29 à une
mobilisation partielle, celle des corps d'armée limitrophes de l'Autriche.
L'Allemagne menace de mobiliser aussi et sonde l'Angleterre sur ses dispositions,
elle lui offre l'engagement de ne rien prendre à la France sur le continent,
si l'Angleterre à ce prix promet de rester neutre. L'Angleterre refuse de
s'engager et garde sa liberté. La
Russie demandait simplement que la souveraineté de la Serbie fût respectée, à
quoi l'Autriche répondit qu'elle ne voulait prendre aucun territoire à la
Serbie, ce qui est une autre question, car on peut respecter l'intégrité
territoriale d'un pays tout en le réduisant à la condition de vassal. Déjà
l'Allemagne mobilisait secrètement. Le 30 juillet, un journal berlinois
officieux, le Lokal Anzeiger, annonçait la
mobilisation ; on confisqua l'édition et on démentit la nouvelle, qui, au
fond, était vraie. D'ailleurs ce même jour l'Autriche décide sa propre
mobilisation et en prévient l'ambassadeur russe. La Russie, dont la
mobilisation est, par la force des choses et les vices de son organisation,
particulièrement lente, n'ose pas attendre davantage et proclame sa
mobilisation générale, le 31 au matin. L'Autriche en fait autant le même jour,
« dès la première heure », dit une dépêche de notre ambassadeur. Le 31
également, l'Allemagne décrète une mobilisation déguisée, c'est « l'état de
danger de guerre », et le soir, à minuit l'ambassadeur d'Allemagne à
Petrograd, présente à la Russie un ultimatum lui donnant 12 heures pour
démobiliser, sans réciprocité de la part de l'Autriche. A ce
moment même, à la dernière minute, alors que tout paraissait perdu, on eut
une « lueur d'espoir ». Le 1er août au matin, on apprend que l'Autriche
accepte une suprême proposition par laquelle la Russie s'engageait à rester «
expectante », bien que l'armée autrichienne eût déjà passé la frontière
serbe, si l'Autriche n'exigeait pas de la Serbie une satisfaction « portant
atteinte à ses droits d'État souverain, et à son indépendance ». Allait-on
trouver là un terrain d'entente ? C'est juste à cet instant décisif, pour
couper les ponts, que l'Allemagne décrète, le matin du 1er août, sa
mobilisation générale, et, à 7 h. 10 du soir, elle déclare la guerre à la
Russie. Le Tsar, par un télégramme privé du même jour (2 heures
après-midi), avait
adjuré le kaiser, sans même lui demander de démobiliser, de poursuivre les
négociations « pour le bien de nos deux pays, et la paix générale si chère à
nos cœurs ». Il n'obtient pour réponse le soir même qu'une fin de
non-recevoir où se trouvait cette phrase plutôt ironique : « ... il m'est
impossible, à mon vif regret, d'aborder le sujet de ton télégramme ». C'est
seulement le 1er août au soir, après tout le monde, que la France décrète
aussi sa mobilisation générale, et encore, pour éviter tout incident, nos
troupes reculent à 10 kilomètres de la frontière. Cette précaution est
inutile, car le 2 août la neutralité du Luxembourg, garantie spécialement par
la Prusse, est violée ainsi que notre propre frontière sur trois points,
notamment à Joncherey, au nord de Delle, où un officier allemand brûle la
cervelle à un soldat français, première victime de la guerre. La
Belgique, justement inquiète, sollicite de la France et de l'Allemagne
l'engagement de ne pas entrer sur son territoire. La France s'y engage, mais
l'Allemagne demande à passer amicalement. Le gouvernement belge n'accepte pas
cette proposition dérisoire ou insultante et, alors, le 3 août, l'Allemagne
déclare la guerre à la France[4] et entre en Belgique. C'est
cette violation de la neutralité belge qui décide l'Angleterre à intervenir.
Elle s'était refusée jusqu'alors à tout engagement, et la réponse du roi (1er août) à une lettre émouvante du
président Poincaré (31 juillet), était restée très cordialement évasive. Cette
fois il n'y a pas d'hésitation. L'ambassadeur anglais à Berlin transmet au
gouvernement allemand un ultimatum (4 août) exigeant l'évacuation de la Belgique avant minuit.
C'est à cette occasion qu'a lieu entre l'ambassadeur d'Angleterre et le
chancelier Bethmann-Hollweg l'entrevue dite « du chiffon de papier ». A
minuit, l'Angleterre entrait en guerre. L'Italie,
quoique alliée de l'Allemagne et de l'Autriche avait, dès le début,
désapprouvé l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. Quand la guerre éclate,
elle proclame sa neutralité, vu que les conditions du traité de la Triple
Alliance — ce que les diplomates appellent, le casus fœderis —
n'étaient pas remplies. Enfin le Japon, allié de l'Angleterre depuis 1902,
adresse à l'Allemagne (17 août) un ultimatum lui donnant huit jours pour évacuer
sa possession chinoise de Kiao-Tchéou, délai au
bout duquel il entre en guerre. Cette succession des événements, rigoureusement établie d'après les documents officiels actuellement connus et confrontés, montre bien que la responsabilité initiale remonte à l'Autriche et que la responsabilité finale incombe à l'Allemagne. Personne, heureusement, ne s'y trompa en France dès le premier jour. |
[1]
Cité par M. Ferdinand Buisson dans L'Union Morale (avril-juillet 1916).
[2]
Journal officiel du 13 juin, page 2458, col. 2.
[3]
Cette conférence, à laquelle les députés socialistes indépendants ont fait
plusieurs fois allusion, a été révélée au grand public par le Times. Mollement
démentie par le gouvernement allemand, elle a été confirmée avec autorité par
M. Morgenthau, ambassadeur des États-Unis en Turquie, dans un article signé de
lui paru dans le New York World (octobre 1917). Le secret lui en fut confié par
le baron de Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, dès le 26
août, lors de l'arrivée dans les Dardanelles du Goeben et du Breslau. M. de
Wangenheim, qui y avait pris part, donna à ce sujet les détails suivants :
« La conférence fut présidée par le kaiser. Le comte de
Moltke, chef d'état-major était présent, ainsi que le grand amiral von Tirpitz.
Assistaient également les principaux représentants de la finance allemande, les
directeurs des chemins de fer et les chefs de l'industrie, dont l'aide était
essentielle au kaiser pour mettre en branle son immense machine militaire. A
chacun il fut demandé s'il était prêt pour la guerre. Tous répondirent
affirmativement, excepté les financiers, qui déclarèrent qu'il leur fallait au
moins deux semaines de délai pour se défaire de valeurs étrangères et prendre
leurs dispositions pour les emprunts. »
Ce besoin d'un délai pour les financiers explique
l'accalmie qui parut se produire à ce moment-là.
L'ambassadeur d'Italie à Constantinople, le marquis Garroni, avait reçu les mêmes confidences du même
Wangenheim, dès le 15 juillet 1914, avec cette précision supplémentaire que la
guerre serait rendue inévitable à la suite d'un ultimatum de l'Autriche posant
à la Serbie des conditions inacceptables.
[4]
La lettre par laquelle l'ambassadeur allemand à Paris, M. de Schoen, signifiait
et motivait cette déclaration est un monument qui restera dans les Annales de
la diplomatie. Elle ne contenait pas un mot de vrai. En voici le texte, remis à
M. Viviani, le 3 août à 6 h. 45 du soir :
« MONSIEUR LE
PRÉSIDENT,
« Les autorités administratives et militaires
allemandes ont constaté un certain nombre d'actes d'hostilité caractérisée
commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français.
Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique
survolant le territoire de ce pays ; l'un a essayé de détruire des
constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de
l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et
de Nuremberg.
« Je suis chargé et j'ai l'honneur de faire connaître à
Votre Excellence qu'en présence de ces agressions, l'Empire allemand se
considère en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière
Puissance. »