LA FRANCE DE LA GUERRE

TOME PREMIER. — AOÛT 1914 - MARS 1916

 

CHAPITRE PREMIER. — LES CAUSES DE LA GUERRE.

 

 

La France au début de la guerre. — Responsabilité initiale de l'Autriche. — Responsabilité finale de l'Allemagne.

 

A la veille de la guerre la France n'était prête ni moralement ni matériellement. L'opinion publique était accaparée par les affaires de politique intérieure. Les élections générales qui venaient d'avoir lieu les 26 avril et 10 mai, les polémiques sur le service de 3 ans, et aussi certains scandales comme l'affaire Rochette ou l'assassinat de Calmette par Mme Caillaux, préoccupaient plus que les grandes questions d'intérêt national. Toutefois, constate M. Gustave Lanson, « il faut convenir qu'il y avait dans la grande masse des Français, dans tout ce qui ne vit pas de politique, et qui est en somme la Nation, une lassitude, un dégoût des luttes parlementaires et électorales et de tout ce qu'elles traînent avec elles de mesquineries et de bassesses, une aspiration à sortir de cette atmosphère de petites intrigues et de plates jalousies, où la politique trop souvent nous faisait vivre »[1]. Ceux qui auraient pu guider l'opinion et qui par leur situation, leurs études, leur compétence présumée, paraissaient dignes de confiance ne se montrèrent guère plus clairvoyants que les autres. Ils s'obstinaient à ne voir l'Allemagne qu'à travers leur littérature, ils admiraient son labeur, qui était réel, sans en comprendre le but. Ils croyaient au pacifisme de l'Empereur, prenant pour des manifestations oratoires sans conséquence ses appels à « la poudre sèche », à « l'épée aiguisée », au lieu de surveiller le travail d'intoxication collective dont ces tirades agressives n'était qu'une résultante. Notre haut enseignement en était resté à la légende du savant allemand absorbé dans ses spéculations théoriques et apprenant la bataille d'Iéna par les racontars de sa gouvernante. On ne se rendait pas compte que depuis longtemps les universités allemandes étaient non plus des centres d'idées, mais des laboratoires d'Impérialisme.

Quant au monde politique il ne voulait rien voir, rien entendre des bruits menaçants qui venaient de la frontière de l'Est. Ceux qui signalaient le péril étaient considérés comme des importuns, des visionnaires ; on les soupçonnait pour le moins d'arrière-pensées réactionnaires. Le mot de « chantage patriotique » avait été prononcé en pleine Chambre. Dans les polémiques de la période électorale la politique extérieure figure à peine. Quand le ministère Doumergue, qui avait présidé aux élections, se retire spontanément avant la réunion de la nouvelle Chambre, le communiqué qui annonce cette résolution ne fait qu'une vague allusion aux affaires extérieures. Il dit simplement : « La situation, devenue claire à l'intérieur, est bonne également au dehors. La politique extérieure de la France inspire toute confiance par la droiture de ses intentions. » (2 juin).

L'éphémère ministère Ribot qui lui succède du 9 au 12 juin n'arrive même pas à poser la question. A M. Ribot qui signalait comme une menace les armements nouveaux de l'Allemagne, le député Brizon répondait sèchement : « Ils ne sont pas contre nous[2] ». Nulle parole ne traduit mieux un état d'esprit alors trop répandu !

Le gouvernement manque d'autorité. Le président de la République, depuis la fâcheuse expérience du 16 mai a renoncé en fait à user des droits que lui réserve la Constitution. Les ministres, les directeurs des grands services publics, ont pris peu à peu l'habitude de capituler devant les exigences égoïstes du Parlement et surtout des parlementaires. « C'est la Princesse qui paie », suivant un mot qui a fait fortune, mais qui n'a pas sauvé celle de la France. Un certain laisser aller général a envahi les mœurs politiques. C'est ce qu'on a appelé « la République des Camarades », le régime des « bons garçons », mais les bons garçons ne sont pas forcément, ni même aisément, de bons citoyens. Les hommes d'État qui savent à quoi s'en tenir, et qui entrevoient l'abîme, n'osent parler. Les remarquables rapports de notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, n'ont rien empêché, comme ceux du colonel Stoffel en 1870. M. Cambon était pourtant précis et pressant. Il suffit de citer le passage maintenant célèbre d'une dépêche du 22 novembre 1913 :

« A mesure que les années s'appesantissent sur Guillaume II les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la cour et surtout l'impatience des militaires, prennent plus d'empire sur son esprit. Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils qui flatte les passions des pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'Empire dans le monde égale à sa puissance... Il est bon de tenir compte de ce fait nouveau que l'Empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait autrefois... »

Dans ces conditions, étant donnée la propagande antimilitariste et même antipatriotique poursuivie souvent à l'école, plus souvent encore dans les syndicats et par la Confédération générale du travail, on pouvait craindre en temps de guerre des défections sinon des désordres et du « sabotage ». Cette propagande n'avait pu empêcher le vote de la loi de 3 ans, mais elle l'avait beaucoup retardé, et elle est en partie cause de notre insuffisance initiale en matériel, surtout comme mitrailleuses et comme artillerie lourde.

Heureusement la façon même dont la guerre nous fut imposée et déclarée, le cynisme avec lequel elle fut même commencée avant toute déclaration, enfin et surtout l'invasion de la Belgique, devaient dissiper toute hésitation.

 

La guerre actuelle comme tout grand événement a des causes profondes et des causes occasionnelles.

Les causes profondes sont l'existence de plusieurs questions délicates qui pesaient sur la politique européenne : la situation de l'Alsace-Lorraine dont les habitants conquis par force n'avaient jamais ratifié ni accepté leur violente annexion à l'Allemagne ; — les appétits pangermanistes entretenus par l'enseignement donné dans les universités et dans toutes les écoles, et par suite desquels l'Allemagne, quoique jouant depuis 44 ans le premier rôle dans le monde, n'était pas encore satisfaite ; — les affaires balkaniques non résolues par deux guerres consécutives, et qui laissaient dans un état d'irritation aiguë les Turcs, les Bulgares et même l'Autriche à qui se trouvait barrée la route de Salonique depuis les agrandissements de la Serbie et de la Grèce ; — enfin la préoccupation budgétaire par suite des armements extraordinaires que le régime de la « paix armée », fondé sur une défiance mutuelle, imposait à tous les peuples. L'Autriche cherchait un prétexte. Déjà en 1913 à propos de l'Albanie, elle avait failli déchaîner la guerre, mais l'Italie sondée par elle, s'y était refusée. On l'a su depuis par les déclarations non suspectes de M. Giolitti au parlement Italien. L'occasion manquée se retrouva au moment de l'assassinat de l'Archiduc héritier présomptif de l'Autriche, tué en Bosnie à Sarajevo par des sujets autrichiens de race serbe (28 juin 1914).

L'Autriche déclara sans autre enquête que le crime était dû au gouvernement serbe à cause des encouragements donnés par lui aux idées panserbes en Bosnie. On crut tout d'abord que la guerre allait éclater, puis l'Autriche parut s'adoucir, sans doute pour tromper les autres gouvernements, et se donner le temps de certains préparatifs, surtout financiers. En réalité, dès le 5 juillet, dans une conférence secrète réunie à Potsdam, la guerre avait été décidée, ou, pour mieux dire, l'attitude qui, de l'aveu de l'empereur Guillaume et de ses conseillers, devait aboutir à la guerre[3].

Le Président de la République, M. Poincaré étant parti avec le Président du Conseil et plusieurs ministres pour une visite officielle en Russie, l'Autriche envoya soudain à la Serbie un ultimatum (23 juillet). La Serbie devait s'excuser du crime qu'elle n'avait pas commis, dissoudre les sociétés patriotiques hostiles à l'Autriche, accepter le concours des « organes du gouvernement autrichien » pour arriver à la suppression de tout mouvement contre l'Autriche en Serbie, permettre en un mot à l'Autriche de faire en Serbie la police politique. Le gouvernement serbe avait 48 heures pour accepter.

L'émotion fut profonde en Europe. Tout le monde vit le parti pris de provoquer un conflit. L'Allemagne, vers laquelle tous les yeux se tournèrent aussitôt, affecta la bonhomie et la surprise, Guillaume prétendit ne pas connaître l'ultimatum, alors que le contraire est établi aujourd'hui même par des témoignages allemands. Le fond, sinon la forme, de l'ultimatum avait été arrêté à Potsdam. La Russie, dont l'organisation militaire était en remaniement et ne devait être remise au point qu'en 1917 au plus tôt, cherche à sauvegarder la Serbie, tout en évitant la guerre ; l'Allemagne feint d'entrer dans cette idée en demandant qu'on laisse l'Autriche et la Serbie s'entendre entre elles, ce qui revenait à autoriser le plus fort à écraser le plus faible en tête à tête. La France et l'Angleterre tentent d'agir pour la paix de concert avec l'Allemagne, dont chacun sait bien que tout dépend, mais celle-ci demande qu'on agisse à Petrograd, tout en refusant pour son compte de faire la moindre démarche à Vienne. La Russie n'obtient même pas une prolongation du délai de 48 heures laissé à la Serbie.

Elle conseille alors à cette dernière de céder, ce qu'elle fait le 25 juillet, sauf quelques réserves de forme sur deux articles de l'ultimatum, réserves qui étaient plutôt des demandes de précision, et qui n'avaient en tout cas rien d'absolu, car la Serbie se déclarait prête à s'en remettre, pour les points litigieux, au Tribunal de La Haye. Trois quarts d'heure après cette réponse, le ministre autrichien quittait Belgrade. L'Autriche considérait l'ultimatum comme rejeté et rompait les relations.

Tout n'était pas encore perdu. Une rupture de relations diplomatiques n'est pas encore la guerre. Les grandes puissances recommencent leurs tentatives de conciliation, auxquelles l'Allemagne continue à ne pas s'associer efficacement. Le 28 l'Autriche fait un nouveau pas. Elle déclare la guerre à la Serbie. La Russie qui se sent directement visée procède le 29 à une mobilisation partielle, celle des corps d'armée limitrophes de l'Autriche. L'Allemagne menace de mobiliser aussi et sonde l'Angleterre sur ses dispositions, elle lui offre l'engagement de ne rien prendre à la France sur le continent, si l'Angleterre à ce prix promet de rester neutre. L'Angleterre refuse de s'engager et garde sa liberté.

La Russie demandait simplement que la souveraineté de la Serbie fût respectée, à quoi l'Autriche répondit qu'elle ne voulait prendre aucun territoire à la Serbie, ce qui est une autre question, car on peut respecter l'intégrité territoriale d'un pays tout en le réduisant à la condition de vassal.

Déjà l'Allemagne mobilisait secrètement. Le 30 juillet, un journal berlinois officieux, le Lokal Anzeiger, annonçait la mobilisation ; on confisqua l'édition et on démentit la nouvelle, qui, au fond, était vraie. D'ailleurs ce même jour l'Autriche décide sa propre mobilisation et en prévient l'ambassadeur russe. La Russie, dont la mobilisation est, par la force des choses et les vices de son organisation, particulièrement lente, n'ose pas attendre davantage et proclame sa mobilisation générale, le 31 au matin. L'Autriche en fait autant le même jour, « dès la première heure », dit une dépêche de notre ambassadeur. Le 31 également, l'Allemagne décrète une mobilisation déguisée, c'est « l'état de danger de guerre », et le soir, à minuit l'ambassadeur d'Allemagne à Petrograd, présente à la Russie un ultimatum lui donnant 12 heures pour démobiliser, sans réciprocité de la part de l'Autriche.

A ce moment même, à la dernière minute, alors que tout paraissait perdu, on eut une « lueur d'espoir ». Le 1er août au matin, on apprend que l'Autriche accepte une suprême proposition par laquelle la Russie s'engageait à rester « expectante », bien que l'armée autrichienne eût déjà passé la frontière serbe, si l'Autriche n'exigeait pas de la Serbie une satisfaction « portant atteinte à ses droits d'État souverain, et à son indépendance ». Allait-on trouver là un terrain d'entente ? C'est juste à cet instant décisif, pour couper les ponts, que l'Allemagne décrète, le matin du 1er août, sa mobilisation générale, et, à 7 h. 10 du soir, elle déclare la guerre à la Russie. Le Tsar, par un télégramme privé du même jour (2 heures après-midi), avait adjuré le kaiser, sans même lui demander de démobiliser, de poursuivre les négociations « pour le bien de nos deux pays, et la paix générale si chère à nos cœurs ». Il n'obtient pour réponse le soir même qu'une fin de non-recevoir où se trouvait cette phrase plutôt ironique : « ... il m'est impossible, à mon vif regret, d'aborder le sujet de ton télégramme ».

C'est seulement le 1er août au soir, après tout le monde, que la France décrète aussi sa mobilisation générale, et encore, pour éviter tout incident, nos troupes reculent à 10 kilomètres de la frontière. Cette précaution est inutile, car le 2 août la neutralité du Luxembourg, garantie spécialement par la Prusse, est violée ainsi que notre propre frontière sur trois points, notamment à Joncherey, au nord de Delle, où un officier allemand brûle la cervelle à un soldat français, première victime de la guerre.

La Belgique, justement inquiète, sollicite de la France et de l'Allemagne l'engagement de ne pas entrer sur son territoire. La France s'y engage, mais l'Allemagne demande à passer amicalement. Le gouvernement belge n'accepte pas cette proposition dérisoire ou insultante et, alors, le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France[4] et entre en Belgique. C'est cette violation de la neutralité belge qui décide l'Angleterre à intervenir. Elle s'était refusée jusqu'alors à tout engagement, et la réponse du roi (1er août) à une lettre émouvante du président Poincaré (31 juillet), était restée très cordialement évasive. Cette fois il n'y a pas d'hésitation. L'ambassadeur anglais à Berlin transmet au gouvernement allemand un ultimatum (4 août) exigeant l'évacuation de la Belgique avant minuit. C'est à cette occasion qu'a lieu entre l'ambassadeur d'Angleterre et le chancelier Bethmann-Hollweg l'entrevue dite « du chiffon de papier ». A minuit, l'Angleterre entrait en guerre.

L'Italie, quoique alliée de l'Allemagne et de l'Autriche avait, dès le début, désapprouvé l'ultimatum de l'Autriche à la Serbie. Quand la guerre éclate, elle proclame sa neutralité, vu que les conditions du traité de la Triple Alliance — ce que les diplomates appellent, le casus fœderis — n'étaient pas remplies. Enfin le Japon, allié de l'Angleterre depuis 1902, adresse à l'Allemagne (17 août) un ultimatum lui donnant huit jours pour évacuer sa possession chinoise de Kiao-Tchéou, délai au bout duquel il entre en guerre.

Cette succession des événements, rigoureusement établie d'après les documents officiels actuellement connus et confrontés, montre bien que la responsabilité initiale remonte à l'Autriche et que la responsabilité finale incombe à l'Allemagne. Personne, heureusement, ne s'y trompa en France dès le premier jour.

 

 

 



[1] Cité par M. Ferdinand Buisson dans L'Union Morale (avril-juillet 1916).

[2] Journal officiel du 13 juin, page 2458, col. 2.

[3] Cette conférence, à laquelle les députés socialistes indépendants ont fait plusieurs fois allusion, a été révélée au grand public par le Times. Mollement démentie par le gouvernement allemand, elle a été confirmée avec autorité par M. Morgenthau, ambassadeur des États-Unis en Turquie, dans un article signé de lui paru dans le New York World (octobre 1917). Le secret lui en fut confié par le baron de Wangenheim, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, dès le 26 août, lors de l'arrivée dans les Dardanelles du Goeben et du Breslau. M. de Wangenheim, qui y avait pris part, donna à ce sujet les détails suivants :

« La conférence fut présidée par le kaiser. Le comte de Moltke, chef d'état-major était présent, ainsi que le grand amiral von Tirpitz. Assistaient également les principaux représentants de la finance allemande, les directeurs des chemins de fer et les chefs de l'industrie, dont l'aide était essentielle au kaiser pour mettre en branle son immense machine militaire. A chacun il fut demandé s'il était prêt pour la guerre. Tous répondirent affirmativement, excepté les financiers, qui déclarèrent qu'il leur fallait au moins deux semaines de délai pour se défaire de valeurs étrangères et prendre leurs dispositions pour les emprunts. »

Ce besoin d'un délai pour les financiers explique l'accalmie qui parut se produire à ce moment-là.

L'ambassadeur d'Italie à Constantinople, le marquis Garroni, avait reçu les mêmes confidences du même Wangenheim, dès le 15 juillet 1914, avec cette précision supplémentaire que la guerre serait rendue inévitable à la suite d'un ultimatum de l'Autriche posant à la Serbie des conditions inacceptables.

[4] La lettre par laquelle l'ambassadeur allemand à Paris, M. de Schoen, signifiait et motivait cette déclaration est un monument qui restera dans les Annales de la diplomatie. Elle ne contenait pas un mot de vrai. En voici le texte, remis à M. Viviani, le 3 août à 6 h. 45 du soir :

« MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

« Les autorités administratives et militaires allemandes ont constaté un certain nombre d'actes d'hostilité caractérisée commis sur le territoire allemand par des aviateurs militaires français. Plusieurs de ces derniers ont manifestement violé la neutralité de la Belgique survolant le territoire de ce pays ; l'un a essayé de détruire des constructions près de Wesel, d'autres ont été aperçus sur la région de l'Eiffel, un autre a jeté des bombes sur le chemin de fer près de Karlsruhe et de Nuremberg.

« Je suis chargé et j'ai l'honneur de faire connaître à Votre Excellence qu'en présence de ces agressions, l'Empire allemand se considère en état de guerre avec la France, du fait de cette dernière Puissance. »